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-The Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Récréations littéraires
- Curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
-
-Author: Albert Cim
-
-Release Date: January 14, 2016 [EBook #50926]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES ***
-
-
-
-
-Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-
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-
-NOTE DE TRANSCRIPTION
-
- * Le texte en gras est représenté =en gras=, le texte en italiques
- _en italiques_ et le texte en petites capitales en MAJUSCULES.
-
- * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
- * L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas
- été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points
- de suspension ont été normalisés à trois points.
-
- * Les astérismes (trois astérisques disposés en triangle) sont
- rendus par trois astérisques en ligne.
-
- * À la p. 82, les lignes “Pour _touchée_.” et la précédente ont été
- permutées pour que, comme dans le reste du livre, une ligne
- d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.
-
- * À la p. 222, la date de décès d’Émile Zola a été corrigée: la date
- correcte est 1902, non 1905.
-
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-
-
-RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
-=Ouvrages bibliographiques=
-
- _Une Bibliothèque_, l’Art d’acheter les livres, de les
- classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par
- l’Académie française) 1 vol.
-
- _Amateurs et Voleurs de livres_ 1 —
-
- _Le Livre_, Historique, Fabrication, Achat, Classement,
- Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) 5 —
-
- _Petit Manuel de l’Amateur de livres_ 1 —
-
- _Mystifications littéraires et théâtrales_ 1 —
-
- _Les Femmes et les Livres_ 1 —
-
-
-=Ouvrages pour la jeunesse= (Librairie Hachette)
-
- _Spectacles enfantins_ 1 vol.
-
- _Mes Amis et Moi_ (Couronné par l’Académie française) 1 —
-
- _Entre Camarades_ 1 —
-
- _Fils Unique_ 1 —
-
- _Grand’Mère et Petit-Fils_ (Couronné par l’Académie
- française) 1 —
-
- _Mademoiselle Cœur d’Ange_ 1 —
-
- _Contes et Souvenirs de mon Pays_ 1 —
-
- _Mes Vacances_ 1 —
-
- _Le Petit Léveillé_ 1 —
-
- _Les Quatre fils Hémon_ 1 —
-
- _La Revanche d’Absalon_ 1 —
-
- _Disparu!_ Histoire d’un enfant perdu 1 —
-
- _Le Gros Lot_ 1 —
-
- _Deux Cousins_ 1 —
-
-
-
-
- ALBERT CIM
-
- RÉCRÉATIONS
- LITTÉRAIRES
-
- CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS
- BÉVUES ET LAPSUS, ETC.
-
- «_Ubi plura nitent_...» (HORACE.)
- «Les choses singulières me réjouissent toujours.»
- (MADAME DE SÉVIGNÉ.)
-
-
- POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
- ROMANCIERS
-
-
- LIBRAIRIE HACHETTE
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS
- 1920
-
-
-
-
- Tous droits de traduction, de reproduction
- et d’adaptation réservés pour tous pays.
- _Copyright par Librairie Hachette, 1920._
-
-
-
-
- MON CHER MAÎTRE
-
- HENRY MARTIN
- ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL
-
-
- dont l’obligeance et la science m’ont toujours
- été d’un si précieux secours dans mes travaux
- bibliographiques.
-
- ALBERT CIM.
-
-
-
-
-_En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus,
-etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun
-sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière,
-Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc.,
-dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres.
-J’ai voulu me divertir, rien de plus._
-
-«_Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de
-Sévigné à sa fille_ (Lettre du 26 juin 1680).
-
-_Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là
-exactement des_ Récréations littéraires _que j’offre au public.
-Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et
-drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!_
-
-_Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui
-sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les
-sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin._
-
-_A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser
-les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans
-mon travail._ Errare humanum est.
-
- A. C.
-
-
-
-
-PRÉAMBULE
-
- Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus
- fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes
- et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances
- et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son
- dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F.
- Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance
- de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences
- mythologiques. — _Marinisme_, _gongorisme_, _euphuïsme_. —
- Un vœu de P.-L. Courier.
-
-
-Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour
-origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de
-jugement et de sens critique.
-
-L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux
-communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates
-associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des
-bizarreries de style.
-
-Prenons, par exemple, les locutions: _le char de l’État, sur un
-volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme,
-fouler aux pieds, couper_ ou _fendre un cheveu en quatre, figure
-humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or_, — nous obtiendrons
-des phrases de ce genre:
-
-«_Le char de l’État_ navigue _sur un volcan_.» (Style de Joseph
-Prudhomme, dit la _Revue bleue_, 7 avril 1900, p. 429.)
-
-«Cette débutante est véritablement une étoile _en herbe_ qui chante
-_de main de maître_.» (Cité par Armand SILVESTRE, _Les Farces de mon
-ami Jacques_, p. 289.[1])
-
- [1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la
- date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs
- éditions _différentes_, et je ne mentionne le lieu de publication
- que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.
-
-«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où _la main_ de
-l’homme n’a jamais _mis le pied_.»
-
-«_Ce cœur_... attend _de pied ferme_ toutes les rigueurs de son
-infortune.» (_La France galante_, dans BUSSY-RABUTIN, _Histoire
-amoureuse des Gaules_, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
-
-«Les droits des Canadiens-Français ont été _foulés aux pieds_ par
-_des mains_ sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans _La
-Presse de Montréal_, 16 janvier 1913.)
-
-Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, _L’Avenir du
-Nord_, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
-
-«_L’Action Sociale_ a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme,
-mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les
-libéraux. Ces subtils castors _fendent les cheveux en quatre_ pour
-échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
-
-«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus _figure humaine_.»
-
-«La sauce blanche est la _pierre de touche_ des cordons bleus.»
-(_L’Opinion_, 25 juillet 1885.)
-
-«L’étalon brabançon sera la _poule aux œufs d’or_ de la
-Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans
-_L’Indépendance de l’Est_, 21 février 1900.)
-
-
- * * *
-
-
-Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
-
-«Le vieux médecin _exultait d’allégresse_». (Claude TILLIER, _L’Oncle
-Benjamin_, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
-
-«Les souvenirs _du passé_ se réveillant...» (Octave FEUILLET, _M. de
-Camors_, p. 293; C. Lévy, 1888.)
-
-Ou encore: «Les souvenirs _rétrospectifs_...», qui vont de pair avec
-«Les prévoyants _de l’avenir_».
-
-«Chacun, _surpris à l’improviste_...» (Émile SOUVESTRE, _Un
-Philosophe sous les toits_, p. 49; M. Lévy, 1857.)
-
-_Panacée universelle_ est un des pléonasmes les plus communs,
-_panacée_, à lui seul, signifiant _remède universel, qui guérit tout_
-(du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
-
-«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une _panacée
-universelle_...» (Louis BLANC, _Organisation du travail_, p. 264.)
-
-«Il avait trouvé la _panacée universelle_...» (H. DE BALZAC, _Maître
-Cornelius_, dans le volume intitulé _Les Marana_, p. 289; Librairie
-nouvelle, 1858.)
-
-«C’était sa _panacée universelle_.» (George SAND, _Histoire de ma
-vie_, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
-
-«Il croyait avoir découvert la _panacée universelle_.» (Émile ZOLA,
-_Le Docteur Pascal_, p. 42.)
-
-«Cette _panacée universelle_...» (Alphonse DAUDET, _Port-Tarascon_,
-p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
-
-«Voilà la _panacée universelle_.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, _Polémiques
-d’hier_, p. 245; Savine, 1889.)
-
-Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
-
-«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon _de
-même couleur_.» (Léopold STAPLEAUX, dans _L’Intermédiaire des
-chercheurs et curieux_, 20 décembre 1897, col. 772.)
-
-«Il avait soixante-dix ans et paraissait _le double_ de son âge.»
-(ID., _ibid._)
-
-«Les deux adversaires furent placés à égale distance _l’un de
-l’autre_.»
-
-«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, _de l’autre_, elle lui
-dit...»
-
-«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire _de vive voix_.»
-
-«Nous espérions vous serrer la main de _vive voix_», s’amuse à écrire
-Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (_Lettres_, p. 149,
-novembre 1859.)
-
-Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il
-avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais
-celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout
-d’expressions, _je lui prouverais le contraire_!» (Cité par H. DE
-VILLEMESSANT, _Mémoires_, t. V, p. 163.)
-
-Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé,
-s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir _autant_ de
-pièces de quarante sous _que je vais dormir_ dans une heure!» (ID.,
-_ibid._)
-
-«Ce village est situé au centre du _triangle obtus_ que forment les
-trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le
-romancier Émile Richebourg (_La Petite Mionne_, t. I, p. 3), oubliant
-que, s’il y a des _angles obtus_, il n’existe pas de triangles ainsi
-qualifiés.
-
-
- * * *
-
-
-Fautes commises par ignorance:
-
-«Ce vieillard impotent et _ingambe_ ne quittait plus son fauteuil.»
-Comme si _ingambe_ signifiait sans jambes (_in_ privatif).
-
-«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, _ingambe_
-depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (_Le
-Journal_, 21 septembre 1910.)
-
-_Compendieusement_ (_compendium_, abrégé) «exprime si bien le
-contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui
-donnent le sens de _longuement_», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ,
-art. Compendieusement).
-
-Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et
-_compendieusement_ à la composition des...» (GONCOURT, _Journal_,
-année 1862, t. II, p. 58.)
-
-L’adjectif _valétudinaire_ (qui est souvent malade, de _valetudo_,
-santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux,
-rattaché au mot _valet_ et pris dans une singulière acception: «Mme
-de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du
-monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle
-n’estoit point _valétudinaire_ (on appelle _valétudinaires_ celles
-qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, _Les
-Historiettes_, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
-
-_Vêtissait_ pour _vêtait_, imparfait de l’indicatif de _vêtir_,
-est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains
-de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme
-Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la _vêtissait_.»
-(_Pastorales de Longus_, ou _Daphnis et Chloé_, livre I, p. 361;
-_Œuvres_; Didot, 1865; in-18.)
-
-Jean-Jacques Rousseau, qui écrit _inventaire_ pour _éventaire_: «Une
-petite qui avait sur son _inventaire_ une douzaine de pommes» (Cf.
-LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase
-à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours
-malade et _chagrin_; on dit que la philosophie guérit _ce dernier_.»
-(Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; _Œuvres complètes_, t. VII, p. 75;
-Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois
-avec _peine_, madame la maréchale, combien vous vous _en_ donnez
-pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce
-qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle
-ivrogne: «Il n’y voit _goutte_, quoiqu’il _la_ prenne à chaque
-instant.» (Dans Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des Classiques_, t.
-V, Boileau, p. 145, note 1.)
-
-Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent
-cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut
-tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de
-l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le
-condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé
-sa grâce et l’a obtenue. Dans sa _Recherche de l’Absolu_ (p. 199;
-Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque:
-«Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura
-_celui_ de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans
-un numéro de sa _Lanterne_ (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression
-de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier
-ministre et j’écrivis à _celui_ de l’Intérieur pour lui demander...»
-
-Et _bi-hebdomadaire, bi-mensuel_, dans le sens de deux fois par
-semaine, deux fois par mois[2];
-
- [2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît _toutes les
- deux semaines_. C’est à tort que l’on prend _bi-hebdomadaire_
- comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il
- faut dire en ce sens: _semi-hebdomadaire_.
-
- «BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît _tous les deux
- mois_, par opposition à _semi-mensuel_, qui s’applique à ce qui
- se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de
- prendre _bimensuel_ pour exprimer deux fois par mois. _Bisannuel_
- signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les
- deux ans, qui dure deux ans. _Bimensuel_ ne veut pas plus dire
- deux fois par mois que _trimestriel_ ne veut dire trois fois par
- mois.» (LITTRÉ, _Dictionnaire_, Supplém.)
-
- C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison
- de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce
- que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands
- écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les
- arrêts. «Le _Dictionnaire_ de Littré... Cette œuvre immortelle
- renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens
- et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples
- qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne
- saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire,
- dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez
- connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J.
- DUSSOUCHET, _Grammaire française_, Cours supérieur, Préface,
- p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est
- universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, _L’Estafette_, 22
- juin 1886.)
-
-
-_Dans le but de_, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
-
- [3] «Cette locution, _dans le but de_, est très usitée
- présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est
- pas dans un but, car si on y était, il serait atteint...
- _Dans_ n’a pas le sens de _pour_... Cette locution ne pouvant
- s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de:
- dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.)
-
-
-_Remplir un but_[4];
-
- [4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui
- est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas...
- Cette faute doit être évitée soigneusement.» (_Littré._)
-
-
-Ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_, — pour chacun[5];
-
- [5] «_Chaque_ ne doit pas se confondre avec _chacun_; _chaque_
- doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport;
- _chacun_, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif.
- C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs
- _chaque_; il faut vingt francs _chacun_.» (LITTRÉ.) En d’autres
- termes, _chaque_ est un adjectif, et _chacun_ est un pronom.
-
-
-Être _à court_ d’argent, pour être court d’argent[6];
-
- [6] «Être _court d’argent_, et non être à court d’argent, qui est
- une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition
- _à_.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.)
-
-
-_Éviter quelque chose à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner;
-
-
-_Fortuné_, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
-
- [7] «_Fortuné_ ne doit pas être employé pour riche; c’est une
- faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle
- de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est
- nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun
- dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans
- la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) _Fortuné_ dérive du
- latin _fortuna_, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un
- homme _infortuné_ peut être riche, un homme _fortuné_ peut être
- très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le
- second a du bonheur, de la chance, etc. _Fortuné_ ne signifie pas
- plus _qui a de la fortune_, que _successif_ ne signifie _qui a du
- succès_.
-
-
-_Fixer quelqu’un_, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
-
- [8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _J’ai fixé cette
- dame_, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur
- elle. De là est venue la mode de dire: _Fixer une personne_.
- Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu
- cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend:
- Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE,
- _Dictionnaire philosophique_, art. Langue française; _Œuvres
- complètes_, t. I, p. 406, édit. de journal _Le Siècle_.)
-
-
-Le plus _infime_[9];
-
- [9] «_Infime_ n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif
- d’inférieur.» (LITTRÉ.)
-
-
-_Invectiver quelqu’un_, au lieu de contre quelqu’un;
-
-
-_Vendre la mèche_, au lieu de l’éventer;
-
-
-_Naguère_, pour il y a longtemps;
-
-
-Partir _à_ la campagne, au lieu de pour la campagne;
-
-
-Une rue _passagère_, au lieu de passante;
-
-
-_Il n’y a pas que lui qui_... au lieu de: il n’est pas le seul
-qui...[10];
-
- [10] «A Rome, _il n’y avait pas que_ les esclaves qui fissent le
- métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée
- aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la
- littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit
- Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie
- précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on
- l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains
- s’imaginent que cette tournure _il n’y a pas que_ est l’opposé de
- _il n’y a que_; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit
- logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en
- ajoutant simplement le mot _pas_ à la tournure _il n’y a que_, on
- croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait
- nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire
- de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si
- ce n’est le mot _pas_, mot purement explétif, qui, soit qu’on
- le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la
- première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer
- une seconde... _Ne_ tout seul, ou, à volonté, _ne pas_ n’est
- qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, _Journal
- des Débats_, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.)
- En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui
- ait fait cela, ajoute Littré (_Ibid._), on dira: Il n’y a pas
- seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui
- ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le
- seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu,
- dit de son côté Émile Faguet (_Revue encyclopédique_, 1897,
- p. 965). On s’imagine qu’_il n’y a pas que_ est le contraire
- d’_il n’y a que_; c’est absurde: _pas_ n’étant qu’un mot de
- renforcement, _il n’y a que_ et _il n’y a pas que_ signifient
- absolument la même chose.»
-
-
-_Soi-disant_, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais
-s’appliquer aux êtres inanimés[11];
-
- [11] «_Soi-disant_ ne se dit jamais des choses. C’est une grosse
- faute que de dire: accorder de _soi-disant_ faveurs; s’étayer
- de _soi-disant_ titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve
- la commet fréquemment: «Des idées _soi-disant_ nouvelles.»
- (_Portraits littéraires_, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier,
- s. d.) «Style _soi-disant_ gaulois.» (_Portraits contemporains_,
- t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La _soi-disant_ bienséance
- sociale.» (_Nouveaux Lundis_, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.
-
-
-_Sous le rapport de..._[12].
-
- [12] «_Sous le rapport de_ est une locution qui est devenue
- très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi.
- Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain
- rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si
- elle était _sous_ un rapport ou _sur_ un rapport, elle serait en
- dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime
- inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux
- qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.)
-
-
-Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
-
-Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les
-hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer
-que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
-
-
- * * *
-
-
-Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance
-de pensées absolument différentes ou disparates:
-
-«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre _à
-Waterloo_.»
-
-«Cette fête tombe au printemps et _en désuétude_.»
-
-«Le lapin est un animal timide et _nourrissant_.»
-
-«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à _prendre patience et
-de la rhubarbe_...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau,
-4 février 1696; _Lettres_, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
-
-«Force jeunes gens _de robe_ et _de Paris_ étaient allés à la
-suite...» (SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
-
-«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras _et en
-silence_.» (VOLTAIRE, _La Princesse de Babylone_, chap. II.)
-
-«La truite _aime_ à être mangée vive; le brochet _préfère_ attendre,»
-proclame _Le Cuisinier français_ (dans TOUSSENEL, _L’Esprit des
-bêtes_, p. 279; Hetzel, s. d.)
-
-
- * * *
-
-
-Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du _Dictionnaire
-philosophique_, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences
-de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le
-goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit
-donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit
-que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent
-sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être
-enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le
-style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements
-a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là
-souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
-
- [13] «_Style figuré_ par les expressions métaphoriques qui
- figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand
- les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, _Dictionnaire
- philosophique_, Œuvres complètes, t. I, p. 390.)
-
- Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le
- jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un
- Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux
- noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, _Œuvres complètes_,
- t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée
- par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par
- le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par
- Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, _Impressions de voyage, De
- Paris à Sébastopol_, p. 175.)
-
- [14] Il s’agit très probablement de Balthazar _Gracian_
- (1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora
- avait été en vers». (LAROUSSE).
-
-Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce
-style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie
-(ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui,
-aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse
-simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux
-yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de
-la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que
-vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me
-brûler plus facilement», etc. (_Œuvres comiques_, Lettres satiriques,
-V, p. 181; Delahays, 1858.)
-
-Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète
-Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:
-
- Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,
- Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,
- Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.
-
- Et d’autant que mon _feu_ est violent et _chaud_,
- Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,
- Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.
-
- (Philippe DESPORTES, _Poésies_, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)
-
-Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a
-récidivé (p. 54):
-
- Il fit...
- De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,
- Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.
- Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.
-
-L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style
-«figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la
-parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de
-la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de
-la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de
-la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la
-politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié...
-Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc.
-(ARÉTIN, _Œuvres choisies_, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII;
-Gosselin, 1845.)
-
-Et le Maître Jacques de _L’Avare_ de Molière (V, 2): «Si je ne
-vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de
-monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de
-son économie.»
-
-«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume
-de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour
-recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant
-d’agir.» (_L’Écho de l’Est_, 23 novembre 1913.)
-
-Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges
-phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les
-mortels qui s’appuient _sur le bâton de Plutus_ pour entrer dans _les
-bocages d’Amathonte_». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans
-Mary SUMMER, _Aventures d’une femme galante au_ XVIIIe _siècle,_ p.
-234.)
-
-Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas
-les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu)
-pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de
-Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).
-
-C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en
-pointes ou _concetti_, ce style faux, si apprécié et renommé au
-seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de _marinisme_
-(du poète italien Marini ou cavalier Marin), de _gongorisme_
-ou _cultisme_ en Espagne (du poète Gongora), d’_euphuïsme_ en
-Angleterre, et de style ou esprit _précieux_ en France. (Cf. Émile
-DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. V, Boileau, p. 140; C.
-Lévy, 1888.)
-
-Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême
-de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!»
-(P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, _Œuvres_, p. 240; Didot,
-1865; in-18.)
-
-
-
-
-I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
-
-
-
-
-I
-
- PIERRE CORNEILLE. Concetti, Cacophonies et Calembours.
- Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille
- qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître _à la
- Montauron_: éloges outrés. Traduction de l’_Imitation de
- Jésus-Christ_. — THOMAS CORNEILLE. Le plus grand succès
- dramatique de tout le dix-septième siècle.
-
- ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER.
- — JEAN CLAVERET: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne
- mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. —
- Crébillon le Tragique, Corneille et Racine.
-
- RACINE. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque
- de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage.
- Cacophonies. Un auteur de sept ans. _Athalie_ lue par
- pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni
- poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.
-
- MOLIÈRE. Son style. Acceptions des mots _flamme_, _cœur_,
- _main_, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes.
- Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de
- Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine.
- _L’Avare_ de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.
-
-
-Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou
-inadvertances de style: _errare humanum est_.
-
-Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par
-CORNEILLE (1606-1684) dans _Polyeucte_ (I, 1), qu’aurait enviée
-Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots:
-
- Et le désir s’accroît quand...
-
-Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (_Pompée_, II, 3):
-
- Il en coûta la vie _et la tête_ à Pompée.
-
-Dans _Mélite_ (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:
-
- Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi
- On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.
-
-Et Cloris de répondre:
-
- C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.
-
-Philandre reprend:
-
- ... Mon cœur...
- Afin de te mieux voir, _s’est mis à la fenêtre_.
-
-Dans _Clitandre_ (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée,
-nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son
-«amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire
-soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une
-tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:
-
- Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?...
- La tigresse m’échappe...
-
-Il est de Corneille encore (_Pompée_, I, 2) ce vers à calembour:
-
- Car c’est ne régner pas qu’être deux _à régner_,
-
-qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort,
-paraît-il, au vicomte D’ARLINCOURT (1789-1856):
-
- ... On l’appelle _à régner_[15].
-
- [15] Et Alexandre Dumas (_Mémoires_, t. VII, p. 8): «Je ne
- demande qu’une chose, c’est, si Dieu _m’appelle à régner_ sur la
- France...»
-
-C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le
-en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: STAAFF, _La
-Littérature française_, t. II, p. 1046; — Gustave MERLET, _Tableau
-de la littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 524; — LAROUSSE,
-art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie
-_Le Siège de Paris_, représentée au Théâtre-Français en 1826, les
-alexandrins suivants:
-
- Mon père, en ma prison, seul _à manger m’apporte_.
- J’habite la montagne, et j’aime _à la vallée_.
-
-Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi
-des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit
-dans l’avant-propos du volume.
-
-Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et
-XI):
-
-«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était
-constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à
-toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement
-applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage
-n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes,
-l’auditoire était constamment ému...
-
- [16] _Le Siège de Paris_, tragédie en cinq actes, par M. le
- vicomte d’Arlincourt, représentée pour la première fois sur le
- Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux et Constant
- Chantepie, 1826).
-
-«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir
-une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur:
-
- Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.
-
-«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût
-singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne
-dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à
-laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que
-cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (_sic_)
-d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.
-
-«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait
-particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la
-première représentation:
-
- Mystérieux par goût, sauvage par système,
- Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (_lépreux_).
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- On l’appelle à régner (_araignée_).
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (_à l’avaler_).
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Pour chasser loin des murs les farouches Normands,
- Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (_francs_).
-
-«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude
-qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne
-raisonnable qui ait pu le penser?»
-
-Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme
-exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:
-
-Dans son ode _A la postérité_ (IV, 6, p. 362; _Œuvres de Malherbe_,
-_de J.-B. Rousseau_, _etc._, Didot, 1858), J.-B. ROUSSEAU (1671-1741)
-interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:
-
- Vierge _non encor née_, en qui tout doit renaître,
-
-vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.
-
-Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de VOLTAIRE (1694-1778):
-
- No_n_, il _n_’est rie_n_ que _N_a_n_i_n_e _n_’ho_n_ore,
-
-qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci:
-
- Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.
- (_Nanine_, III, 8.)
-
-De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu
-d’euphonie:
-
- _T_ou_t_ ar_t_ es_t_ é_t_ranger; comba_tt_re _est ton_ par_t_age.
- (_Brutus_, I, 1.)
-
-Cet autre, encore de Voltaire:
-
- _T_u _t_’en van_t_ais _t_an_t_ô_t_; _t_u _t_e _t_ais, _t_u frémis,
-
-qui se trouvait dans la tragédie d’_Ériphyle_ (V, 2), a disparu. (Cf.
-le _Journal de la Jeunesse_, Supplément, 7 juillet 1888.)
-
-L’abbé PELLEGRIN (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé
-une tragédie intitulée _Loth_, qui, dès le premier vers, tomba sous
-les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait
-par cette touchante déclaration:
-
- L’amour a vaincu Loth! (_vingt culottes_).
-
-«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant,
-qui connaissait toute la misère de l’abbé[17].
-
- [17] Ajoutons, en note tout au moins, qu’un autre abbé, l’abbé
- Gaspard ABEILLE (1648-1718), fut victime d’une mésaventure
- analogue, et aussi sujette à caution d’ailleurs que celle de son
- confrère Pellegrin. Lors de la première représentation d’une des
- tragédies de l’abbé Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une
- princesse et, au début, prononçait cet alexandrin:
-
- Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?
-
- s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un
- loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte,
- désastreuse pour le succès de la pièce:
-
- Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!
- (Edmond GUÉRARD, _Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes_,
- t. I, p. 13.)
-
- Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial pour les
- épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé Abeille:
-
- Ci-gît un auteur peu fêté,
- Qui crut aller tout droit à l’immortalité,
- Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière;
- Et lorsque Abeille on nommera,
- Dame Postérité dira:
- «Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!»
- (RACINE, _Œuvres complètes_, Poésies diverses, t. II, p, 215;
- Hachette, 1864.)
-
-Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B.
-JULLIEN, _Thèses d’histoire_, p. 412 et suiv.; et LAROUSSE, art.
-Pellegrin.)
-
-A propos de l’abbé Pellegrin, qui
-
- Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,
-
-on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie
-de _Pélopée_, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin
-du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami
-ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la
-majuscule P y était tracée nombre de fois.
-
-«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces
-lettres?
-
-— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un
-maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a
-emportée.
-
-— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des
-initiales, et en voici le sens: _Pélopée, pièce pitoyable, par
-Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal_».
-
-Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies:
-
-Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit:
-
- Sur le sein de l’épouse on écrase _l’époux_,
-
-nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. _L’Écho
-de la semaine_, 6 octobre 1895.)
-
-Dans un drame espagnol (_Ibid._), où l’on essaie de détourner le
-roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des
-arguments présentés par l’auteur est celui-ci:
-
- Jamais à ton secours _Alcala vola-t-il_?
-
-Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action
-se passe aussi en Espagne, _Don Japhet d’Arménie_ (II, 2), de SCARRON
-(1610-1660):
-
- Don Zapata Pascal,
- Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère
- Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;
-
-et aussi ce vers crépitant de la tragédie de _Manco-Capac_, de
-LEBLANC DE GUILLET (1730-1799):
-
- Crois-tu d’un tel forfait _Manco-Capac capable_?
-
-qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. BACHAUMONT, _Mémoires
-secrets_, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.)
-
-Et celui-ci, attribué au critique GEOFFROY (1743-1814)
-(_Encyclopédiana_, p. 194; Garnier, s. d.):
-
- Vous, ministres _sacrés, non d’un Dieu_, mais d’un homme.
-
-Puis:
-
- _O Rémus, dominez_ sur la ville éternelle.
- (Dans QUITARD, _Dictionnaire de rimes_, p. 173.)
-
- La vache _paît en paix_ dans ces gras pâturages,
-
-nous apprend le poète académicien TISSOT (1768-1854), traducteur des
-_Bucoliques_ (dans TENANT DE LATOUR, _Mémoires d’un bibliophile_,
-p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la
-première églogue) que
-
- Le cerf léger _paîtra_.
-
-Et VIENNET (1777-1868):
-
- Sous son _casque, Arbogaste_ avait un esprit _vaste_.
-
-(Cf. _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 538.)
-
-Et dans _La Franciade_ du même poète (Cf. STAAFF, _La Littérature
-française_, t. II, p. 606, note):
-
- Les paysans fuyaient en emportant leurs _lares_.
-
-Le _Télémaque_, ou du moins un fragment de ce livre, _Télémaque dans
-l’île de Calypso_, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène
-MATHIEU (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la
-langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso,
-reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de
-Mentor, lui dit:
-
- Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,
- Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!
-
-(Cf. STAAFF, _ibid._, t. III, p. 863.)
-
-Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique
-locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement
-attribuée.
-
-
- * * *
-
-
-Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il
-y avait deux espèces de galimatias: le galimatias _simple_, où
-l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment
-éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias _double_, où
-l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses
-lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de
-galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers
-suivants de la tragédie de _Tite et Bérénice_ (I, 2) de Corneille,
-prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:
-
- Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,
- Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme
- Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort
- Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.
-
-Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces
-quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible.
-Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de
-vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière
-lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.
-
-«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec
-nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»
-
-Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son
-habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre
-vers dont le sens lui échappait.
-
-Corneille les examine durant quelques instants, puis:
-
-«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non
-plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les
-admirera.» (Cf. le _Musée des familles_, 1er août 1897; et Edmond
-GUÉRARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 504.)[18]
-
- [18] On a appliqué aussi cette anecdote à d’autres vers de
- Corneille, à un passage de sa tragédie d’_Héraclius_: cf. Émile
- DESCHANEL, _ouvrage cité_, t. I, p. 225-226; et _même ouvrage_,
- 2e série, Racine, t. I, p. 241.
-
-De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous
-les vers de sa _Messiade_:
-
-«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il
-un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le
-sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf.
-SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_, t. II, p.
-182, note 1.)
-
-Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:
-
-«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour
-les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile
-DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 226).
-
-Ce beau vers qu’on lit dans _Tite et Bérénice_ (V, 1):
-
- Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,
-
-se trouve textuellement dans les _Essais de morale_ de Nicole (Cf.
-CORNEILLE, _Œuvres complètes_, t. IV, p. 371, note 1; Hachette,
-1864), et ces autres, qui se trouvent dans _Polyeucte_ (IV, 2):
-
- ... Et, comme elle a l’éclat du verre,
- Elle en a la fragilité,
-
-sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse,
-qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus:
-
- Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.
-
-(Cf. MONTAIGNE, _Essais_, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit.
-Louandre.)
-
-Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (_Le Menteur_,
-II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:
-
- Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle
- Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.
-
-Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude
-la dédicace d’_Horace_ au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de
-_Cinna_ à M. de Montauron (d’où le nom d’_Épître à la Montauron_
-donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré
-BONHOMME, _Grandes Dames et Pécheresses_, p. 253-254; Charavay,
-1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie
-«est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase
-commune». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. I, p. 44;
-nouvelle édit., Garnier, s. d.)
-
-De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de
-l’_Imitation de Jésus-Christ_, dont il se fit de la première partie
-seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent.
-Lui-même nous l’apprend; il racontait que son _Imitation_ lui avait
-plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu,
-par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais
-ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules LEVALLOIS,
-_Corneille inconnu_, p. 288.)
-
-Rappelons, à ce propos, que THOMAS CORNEILLE (1625-1709), le frère de
-Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle,
-celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus
-d’argent. Sa tragédie de _Timocrate_, jouée en 1656, et que personne
-ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique
-de tout le dix-septième siècle». (Paul STAPFER, _Des Réputations
-littéraires_, t. II, p. 252 et 286.)
-
-«_Timocrate_ eut quatre-vingts représentations, dit de son côté
-Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. II, p. 273-274;
-Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant
-que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins
-extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le
-reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui
-lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un
-double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la
-reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène,
-il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et
-assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est
-vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui
-peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la
-lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut
-Laharpe».
-
-
- * * *
-
-
-Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de _Céliane_, ROTROU
-(1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle
-lui ayant laissé le choix de ses faveurs:
-
- Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,
- De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?
-
-Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce
-sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. LA
-FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.)
-
-Dans une autre pièce de Rotrou, _Saint Genest_ (II, 2 ou 3), la
-comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie:
-
- Je foule autant de cœurs que je marche de pas.
-
-Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou,
-particulièrement dans sa tragédie de _Venceslas_:
-
- Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.
- (II, 2.)
-
- L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.
- (III, 2.)
-
- Je dérobe au sommeil, image de la mort,
- Ce que je puis du temps...
- Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.
- (IV, 4.)
-
-Etc., etc.
-
-C’est dans _Venceslas_ (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé
-par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de
-sa manche»:
-
- Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!
-
-Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile DE VIAU
-(1590-1626):
-
- Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître
- S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!
-
-Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’_Orbecce_ de
-DUMONIN (1557-1586) (Dans Philarète CHASLES, _Études sur le seizième
-siècle_, p. 178):
-
- Orbecce fréricide, Orbecce méricide!
- Tu seras péricide, ainsi que fillicide!
-
-Et cet autre distique de Pierre DU RYER (1606-1658), dans sa tragédie
-de _Scévole_:
-
- Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,
- Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.
-
-«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (_Ouvrage
-cité_, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront
-et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs
-bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux
-sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»
-
-Afin de respecter l’_unité de lieu_, un auteur du dix-septième
-siècle, Jean CLAVERET (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant.
-Dans sa tragédie _Le Ravissement_ (l’Enlèvement) _de Proserpine_, où
-la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que
-«le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la
-concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien
-entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois
-«théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi
-situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau
-de la Poésie française au seizième siècle_, p. 253; Charpentier,
-1869.)
-
-Plus tard, RIVAROL (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple
-position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il
-pas? Question qui fluctue ainsi:
-
- 1er acte: il mourra.
- 2e acte: il ne mourra pas.
- 3e acte: il mourra.
- 4e acte: il ne mourra pas.
- 5e acte: il mourra.
-
-(Cf. STAAFF, _La Littérature française_, t. III, p. 1243.)
-
-Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie
-devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure!
-Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa
-tragédie _Les Vénitiens_. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort
-par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni
-moins. (Cf. STAAFF, _ibid._, t. II, p. 386, note 1.)
-
-A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père
-relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le
-choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me
-restait plus que l’enfer». (Note du _Gil Blas_ de Lesage, édit.
-Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)
-
-
- * * *
-
-
-Lorsque RACINE (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode _La
-Nymphe de la Seine_, à l’occasion du mariage du roi, il alla
-consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème,
-«entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités
-essentiellement salées, _ce qui est une énorme incongruité
-mythologique_». (Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 250-251; M.
-Lévy, 1859.)
-
-On cite souvent ce vers étrange d’_Andromaque_ (I, 4), où Pyrrhus
-emploie le mot _feux_ dans deux acceptions toutes différentes:
-
- Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.
-
-C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai
-d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment
-«devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel
-(_Le Romantisme des classiques_, Racine, t. I, p. 110), est une
-réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, _Théagène et
-Chariclée_, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à
-relire.
-
-D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi
-cent soixante-cinq fois du mot _œil_ ou _yeux_ dans cette tragédie
-d’_Andromaque_. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (_La Croix
-de Berny_, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se
-cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.)
-
-Dans _Les Plaideurs_ (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus
-tard les romantiques pourront s’autoriser:
-
- Mais j’aperçois venir madame la comtesse
- De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.
-
-Racine a employé le substantif _diligence_ (zèle, soin, promptitude)
-dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement:
-
- Prince, que tardez-vous? Partez _en diligence_.
- (_Britannicus_, V, 2.)
-
-C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures
-publiques dites _diligences_.
-
- Ah! quittez d’un censeur la triste _diligence_!
- (_Britannicus_, I, 2.)
-
- Je vais faire venir ma fille _en diligence_.
- (_Les Plaideurs_, III, 1.)
-
- Mais, comme vous savez, malgré ma _diligence_,
- Un long chemin sépare et le camp et Byzance.
- (_Bajazet_, I, 1.)
-
-Déjà Corneille avait dit, dans _Polyeucte_ (IV, 1):
-
- Si vous me l’ordonnez, j’y cours _en diligence_.
-
-Et Molière:
-
- J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile _en diligence_.
- (_La Princesse d’Élide_, I, 1.)
-
-L’auteur dramatique Charles-Guillaume ÉTIENNE(1778-1845) dira de
-même, dans sa comédie _L’Intrigante_ (I, 7):
-
- Vous m’avez demandé,
- J’accours _en diligence_.
-
-Dans _La Thébaïde ou les Frères ennemis_ (IV, 3), on trouve ce
-singulier vers:
-
- L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,
-
-que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un
-l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».
-
- Épargnez votre sang, j’ose vous en prier,
- Sauvez-moi de l’horreur de l’_entendre crier_,
-
-lit-on dans _Phèdre_ (IV, 4).
-
- Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,
-
-lit-on encore dans _Athalie_ (I, 1).
-
-_Entendre le sang crier_ est une locution biblique que nous
-rencontrons dans la _Genèse_ (IV, 10), et placée dans la bouche de
-Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère
-crie vers moi».
-
-Dans cette même pièce de La _Thébaïde_ (IV, 1), Racine suppose que
-les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur
-naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:
-
- Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance:
- Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance.
- Triste et fatal effet d’un sang incestueux!
- Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,
- Dans les flancs de ma mère une guerre intestine
- De nos divisions lui marqua l’origine.
-
-La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser
-à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne
-pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants,
-qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au
-_Britannicus_ de Racine (II, 3):
-
- Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;
- Vos _jours toujours_ sereins coulent dans les plaisirs;
- La Cour en est pour vous l’inépuisable source,
- Ou si quelque chagrin _en_ interrompt _la course_,
- Tout le monde, soigneux de _les entretenir_,
- S’empresse à _l’effacer_ de votre souvenir.
-
-«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de
-Polignac, furent généralement trouvés détestables: des _jours
-toujours_ sereins, mauvaise consonance; — _en_ interrompt _la
-course_, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source?
-— _les entretenir_ est bien loin du mot _plaisirs_, de même que
-_l’effacer_ est un peu loin du mot _chagrin_; — et tous ces _que_,
-_qui_, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle
-ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux
-Lundis_, t. IV, p. 227.)
-
-Racine écrit dans _Mithridate_ (III, 1):
-
- Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours
- Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
-
-«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut,
-paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces
-contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_,
-t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout
-autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute
-impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est
-l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à
-l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux
-cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans
-Émile Deschanel, _ouvrage cité_, t. I, p. 310), cette objection et
-interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.
-
-Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à
-Mithridate:
-
- Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.
-
-A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était
-rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate
-par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs,
-en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de
-crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de
-tout le monde_ [ou _L’Esprit d’autrefois_], Première série, p. 269.)
-
-A propos de ce vers d’_Iphigénie_ (V, 6):
-
- Le _soldat étonné_ dit que, dans une nue,...
-
-Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. II, p. 427, note 1;
-Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la Comédie-Française déclamer
-ce vers de manière à faire douter s’il ne s’agissait pas plutôt d’une
-nourrice de Molière que d’un soldat d’Agamemnon», et il conseille de
-«préférer un hiatus au ridicule d’une prononciation rigoureusement
-exacte».
-
- O le plus grand poltron qui jamais _ait été_!
-
-s’écrie à son tour un personnage de Scarron (_Jodelet_, IV, 7),
-poltron qui peut être rapproché du susdit _soldat étonné_.
-
-En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de Louis XIV
-et de Mme de Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les _Œuvres
-diverses d’un auteur de sept ans_, voulut faire partie de l’Académie
-française, et Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de
-l’Académie, cette incroyable réponse:
-
-«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il n’y
-a pas un académicien qui ne soit _ravi de mourir_ pour vous en faire
-une».
-
-Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant
-d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à
-l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour
-lui en procurer l’accès. (Cf. _Le Magasin pittoresque_, 1835, p. 354.)
-
-Qui croirait qu’_Athalie_, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal
-accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans
-plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie,
-de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers
-d’_Athalie_... Un jeune officier, condamné à lire la première scène,
-lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois;
-ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel
-il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa
-singularité,» ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 241-242),
-amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent
-donna ordre de jouer _Athalie_, qui, cette fois, «fut applaudie avec
-transport».
-
-Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la
-délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si
-hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin
-de l’_épurer_. Au lieu de ces deux vers d’_Alexandre le Grand_ (V, 3):
-
- Aimez, et possédez l’avantage charmant
- De voir toute la terre adorer votre amant,
-
-ces pudibonds censeurs ont mis:
-
- Aimez, et possédez l’avantage _si doux_
- De voir toute la terre adorer _votre époux_.
-
-Dans _Les Plaideurs_ (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le
-mot _bâtard_ et de le remplacer par _fils_:
-
- Monsieur, je suis _le fils_ de votre apothicaire.
-
-Dans _Esther_ (I, 1), au lieu de:
-
- Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
- La chassa de son trône ainsi que de son lit,
-
-estimant le mot _lit_ trop suggestif, ils ont écrit:
-
- Lorsque le roi, contre elle enflammé _sans retour_,
- La chassa de son trône ainsi que de _sa cour_.
-
-(Cf. Edmond TEXIER, _Les Choses du temps présent_, p. 202-204;
-Hetzel, 1862.)
-
-Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, de
-se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment
-chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en
-1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut
-question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité
-à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié
-(ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de
-_Phèdre_ et d’_Athalie_ n’était ni poète ni chrétien, _nec poeta nec
-christianus_.» (_Vie de Voltaire_, chap. II, p. 17-18, en tête de ses
-Œuvres, édit. de Kehl.)
-
-Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de
-«vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné,
-paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. _Le Temps_, 1er décembre
-1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile GAUTIER, _Les
-Jeunes-France_, Daniel Jovard, p. 90; Charpentier, 1879: «Ce polisson
-de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à
-travers le corps»); — la seconde épithète est d’Auguste Vacquerie
-(_Profils et Grimaces_, p. 17: «... Les bottes neuves gênent le pied,
-les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf,
-Racine est une vieille botte.»)
-
-Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de Racine.
-Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait les
-jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution.
-Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré
-chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt:
-«Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer _de son
-vivant_». (Cf. l’abbé DE VOISENON, _Anecdotes littéraires_, p. 36;
-Librairie des bibliophiles, 1880; — et Eugène MULLER, _Curiosités
-historiques et littéraires_, p. 264; Delagrave, 1897.)
-
-
- * * *
-
-
-Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi
-les cacophonies abondent chez MOLIÈRE (1622-1673), à tel point que
-Théophile Gautier s’amusait à dire que «comme tapissier, le Poquelin
-avait peut-être quelque mérite, mais, comme poète, c’est un pleutre
-que nous aurions sifflé s’il eût apparu en 1830». (Cf. _Le National_,
-9 janvier 1887.)
-
-Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:
-
-«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il y
-a, dans _Le Malade imaginaire_ (acte II, 2e intermède), une phrase
-de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: _Plusieurs
-Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses mêlées de
-chansons_. Ça, c’est un diamant!» (_Ibid._)
-
-Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en
-termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière:
-«Mon opinion sur Molière et _Le Misanthrope_? Eh bien, ça me semble
-infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!»
-Etc. (GONCOURT, _Journal_, année 1857, t. I, p. 170.)
-
-Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu
-tendres pour Molière:
-
-«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les
-plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots,
-avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une
-multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. (FÉNELON,
-_Lettre sur les occupations de l’Académie_, VII, p. 70-71; édit.
-Despois.)
-
-«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme
-et d’écrire purement.» (LA BRUYÈRE, _Caractères_, Des ouvrages de
-l’esprit, p. 22; édit. Hémardinquer.)
-
-«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres
-et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins
-corrects et moins purs que lui.» (VAUVENARGUES, _Œuvres choisies_, p.
-312; Didot, 1858, in-18.)
-
-Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal _Le Temps_ du
-19 mars 1882 (Cf. Georges LAFENESTRE, _Molière_, p. 173; — Robert DE
-BONNIÈRES, _Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série, p. 67 et suiv.; — _La
-Gazette anecdotique_ du 31 mars 1882; — etc.), un article demeuré
-célèbre, portant pour titre _Une Hérésie littéraire_, et des plus
-durs pour Molière. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est
-qu’en reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même
-défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée
-comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de
-se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais
-écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de
-fond qui dominent tout.» Un _fond_ qui _domine_ tout? Scherer cite
-nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre
-autres (_Le Misanthrope_, IV, 3):
-
- Et, puisque notre cœur fait un effort extrême
- Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,
- Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
- S’oppose fortement à de pareils aveux,
- L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle,
- Doit-il impunément douter de cet oracle?
-
-Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui,
-antérieurement au _Misanthrope_, se trouvent dans _Garcie de
-Navarre_, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette
-Célimène doit et entend exprimer sa pensée?
-
-Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur de
-cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; il
-improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et
-sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène,
-plutôt que lus et savourés à loisir.
-
-Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, dans
-_Le Misanthrope_, la préposition _pour_ se trouve à certain endroit
-(III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:
-
- _Pour_ moi, je voudrais bien que, _pour_ vous montrer mieux,
- Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.
- _Pour_ peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
- On peut, _pour_ vous servir, etc...
-
-D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous
-déconcertent; ceux-ci de _Tartuffe_ (V, 3), par exemple:
-
- Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux
- De quelque ombre de paix _raccommoder les nœuds_.
-
-Et ceux-ci, encore de _Tartuffe_ (V, scène dernière):
-
- Et par un doux hymen _couronner_ en Valère
- La _flamme_ d’un amant généreux et sincère.
-
-_Couronner une flamme_ est certainement pour nous une singulière
-locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle, et même
-plus tard, le mot _flamme_ accouplé à bien des verbes qui ne lui
-conviendraient plus aujourd’hui:
-
- Réduit au triste choix ou de _trahir_ ma flamme,
- Ou de vivre en infâme.
- (CORNEILLE, _Le Cid_, I, 7.)
-
- Vous savez pour la paix _quels vœux a faits_ ma flamme.
- (ID., _Horace_, I, 2.)
-
- Qu’est-ce-ci, mes enfants? _écoutez-vous_ vos flammes?
- Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
- (ID., _ibid._, II. 7.)
-
- Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes
- _Décidèrent_ en moi _le destin de leurs flammes_.
- (MOLIÈRE, _Don Garcie de Navarre_, I, 1.)
-
-Des chaînes qui décident un destin?
-
- Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste
- A fait _parler_ ici _des feux_ que je déteste.
- (CRÉBILLON, _Rhadamiste et Zénobie_, I, 2.)
-
-Une flamme qui fait parler des feux?
-
-On lit dans _Le Misanthrope_ (V, 7):
-
- Pourvu que _votre cœur_ veuille _donner les mains_
- Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
-
-_Un cœur qui donne les mains_: voilà encore un étrange style, mais
-dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième siècle:
-
-«La gloire n’est due qu’à _un cœur_ qui sait... _fouler aux pieds_
-les plaisirs.» (FÉNELON, _Télémaque_, I, p. 6; édit. Colincamp.)
-
-«Tel est l’homme, ô mon Dieu, _entre les mains_ de ses seules
-lumières.» (MASSILLON, _Sermon pour le 4e dimanche de l’Avent_; dans
-MOLIÈRE, édit des Grands Écrivains, t. V, p. 549, note 2.)
-
-Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (_Proverbes_, XVIII, 21): «La
-mort et la vie sont _aux mains_ de _la langue_»?
-
-Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions du
-mot _main_ étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. LITTRÉ).
-Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité et qui connaissait si bien
-nos classiques, a écrit (Dans _Le XIXe Siècle_, 28 janvier 1894):
-«Un grand écrivain laisse après lui quelque chose de plus durable
-que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il s’est servi, qu’il a
-assouplie et façonnée à son usage, et qui, même maniée _par d’autres
-mains_, garde toujours quelque trace du pli qu’il lui a donné».
-
-De Molière encore (_Les Précieuses ridicules_, sc. 9):
-
-«CATHOS. — Votre cœur crie avant qu’on l’écorche.
-
-MASCARILLE. — Il est écorché _depuis la tête jusqu’aux pieds_.»
-
-Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de Marivaux:
-«Frappez fort, mon cœur a _bon dos_.» (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands
-Écrivains, t. II, p. 98, note 1)[19].
-
- [19] Nous trouvons dans Tallemant des Réaux (_Les Historiettes_,
- t. VI, p. 282 et 318; Techener, 1862), les anecdotes suivantes,
- relatives à des femmes qui appelaient couramment et tendrement
- leurs maris _Mon Cœur_: «Une vieille madame Mousseaux... avoit
- espousé un jeune homme nommé Saint-André qui, pour n’estre pas
- avec elle, alloit le plus souvent qu’il pouvoit à la campagne;
- elle en enrageoit et escrivoit sur son almanach: «Un tel jour
- _mon cœur_ est parti; un tel jour _mon cœur_ est revenu...»
- Un nommé du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un
- soufflet sur l’œil en jouant; sa femme s’écria: «Ah! mon Dieu,
- _mon cœur_ est borgne». Une autre, racontant la maladie de son
- mari, disoit: «Je lui disois quelquefois: «_Mon cœur_, tirez la
- langue». — Dans _La Croix de Berny_ (lettre IV, p. 44; Librairie
- nouvelle, 1859), l’un des auteurs, Jules Sandeau, sous le
- pseudonyme de Raymond de Villiers, mentionne une inscription
- gravée sur une roche et ainsi conçue: «Le 25 juillet 1831, deux
- tendres _cœurs_ se sont _assis_ à cette place».
-
-«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note de
-l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284, note
-2, _a_), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes,
-l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort
-sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de
-Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter
-un morceau de cuir qu’il n’en paye _les pots cassés_» (_Le Médecin
-malgré lui_, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le
-_Ballet des Muses_, à Mlle de la Vallière:
-
- Je baise ici les mains _à vos beaux yeux_
- Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.»
-
-Dans _Psyché_ (I, 1):
-
- Un souris (sourire) chargé de douceurs
- Qui _tend les bras_ à tout le monde,
- Et ne vous promet que faveurs.
-
-Dans _Le Dépit amoureux_ (I, 4):
-
- ... Ma langue, en cet endroit,
- _A fait un pas de clerc_ dont elle s’aperçoit.
-
-Dans _Le Sicilien_ (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four. Le
-ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une
-étoile qui montre _le bout de son nez_».
-
-Dans le prologue du _Malade imaginaire_: «Le théâtre représente un
-lieu champêtre, _et néanmoins_ fort agréable». Ce _néanmoins_ nous
-prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors
-peu appréciées.
-
-Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière:
-
- Le _poids_ de sa grimace, où brille l’artifice,
- Renverse le bon droit, et tourne la justice.
- (_Le Misanthrope_, V, 1.)
-
- Qu’un _cœur_ de son penchant donne assez de lumière,
- Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.
- (_Ibid._, V. 2.)
-
- Et leur _langue_ indiscrète, en qui l’on se confie,
- Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
- (_Le Tartuffe_, III, 4.)
-
-Etc., etc.
-
-Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi chez
-Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas élider
-les _e_ muets et de les compter pour une syllabe: sans doute on
-n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est
-devenu depuis:
-
- Anselme, mon mignon, cri_e_-t-elle à toute heure.
- (_L’Étourdi_, I, 5.)
-
- La parti_e_ brutale alors veut prendre empire.
- (_Le Dépit amoureux_, IV, 2.)
-
- Et tout le changement que je trouve à la chose,
- C’est d’être Sosi_e_ battu.
- (_Amphitryon_, I, 2.)
-
-Ici, au contraire, l’_e_ muet n’est pas compté:
-
- A la queu_e_ de nos chiens, moi seul avec Drécar.
- (_Les Fâcheux_, II, 6 ou 7.)
-
-Dans _Sganarelle_ (sc. 21), le mot _honneur_ rime avec lui-même:
-
- Guerre, guerre mortelle à ce larron d’_honneur_
- Qui sans miséricorde a souillé notre _honneur_.
-
-Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent:
-
- ... La promesse _accomplie_
- Qui vous donna l’espoir de l’hymen de _Clélie_,
- Très humble serviteur à Votre _Seigneurie_.
-
-Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très expressives» et font
-fort bon effet à la scène. (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands Écrivains,
-t. II, p. 214, note 4.)
-
-Dans le prologue d’_Amphitryon_, presque au début, nous rencontrons
-deux rimes masculines de suite: _venir_ et _pas_, _las_.
-
-Notons ce curieux anachronisme dans _Amphitryon_ (II, 5): Sosie et
-son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure,
-nous parlent «du diable» à plusieurs reprises:
-
- Nous donnerions tous les hommes au diable.
-
-Et (III, 10):
-
- Et je ne vis de ma vie
- Un dieu plus _diable_ que toi.
-
-Etc., etc.
-
-Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons:
-
- _Ce sont soins su_perflus.
- (_L’Étourdi_, IV, 3.)
-
- ... Une affaire aussi qui m’embarr_asse assez_.
- (_Le Dépit amoureux_, II, 1.)
-
- Et plusieurs qui _tantôt ont_ appris...
- (_Sganarelle_, sc. 16.)
-
- Tout _ce_ que _son_ cœur _sent_, _sa_ main a _su_ l’y mettre.
- (_L’École des Femmes_, III, 4.)
-
- Je _suis assez_ adroit...
- (_Le Misanthrope_, III, 1.)
-
- Et _suis huissier_ à verge...
- (_Le Tartuffe_, V, 4.)
-
- Qui le _rend en tout temps_ si _content_...
- (_Les Femmes savantes_, I, 3.)
-
- D’être _baissé sans cesse aux soins_ matériels.
- (_Ibid._, II, 7.)
-
-Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons:
-
-_Plaisant_: «Je vous trouve plaisant de...». (_Le Misanthrope_, IV,
-3; — _Les Femmes savantes_, I, 2; V, 2; — _Le Malade imaginaire_,
-III, 3 et 4; — Etc.)
-
-_Impertinent_, _e_: «C’est un impertinent, une impertinente... Voilà
-une coutume bien impertinente;» — Etc. (_La Critique de l’École des
-Femmes_, sc. 5 et 7; — _Le Médecin malgré lui_, I, 2; II, 9; — _Le
-Malade imaginaire_, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.)
-
-_Pendard_, _pendarde_: «Ces pendardes-là.» (_Les Précieuses
-ridicules_, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (_Les Fourberies
-de Scapin_, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — _Le Malade
-imaginaire_, II, 2; — Etc.)
-
-_Le plus... du monde_: «La plus belle personne du monde... La plus
-amoureuse du monde...» Etc. (_La Critique de l’École des Femmes_, sc.
-1, 2 et 3; — _Le Médecin malgré lui_, I, 5; III, 1 et 11: «La plus
-grande joie du monde»; — _Le Bourgeois gentilhomme_, III, 7, 9, 19;
-IV, 5; — _Le Malade imaginaire_, II, 6; — Etc.)
-
-Etc., etc.
-
-
-Ce vers de _L’École des Femmes_ (II, 6):
-
- Je suis maître, je parle; allez, obéissez,
-
-se trouve textuellement dans Corneille (_Sertorius_, V, 6), et cet
-autre de _Tartuffe_ (III, 3):
-
- Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme,
-
-se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même pièce de Corneille
-(IV, 1):
-
- Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme.
-
-Cet autre vers de _Tartuffe_ (V, 3):
-
- Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
-
-ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine (_Fables_, IX, 1):
-
- Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.
-
-Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans _Les Femmes
-savantes_ (III, 2), débute par un vers:
-
- Votre prudence est endormie,
-
-qui se rapproche de près de ce vers de Corneille (_Nicomède_, III, 2):
-
- Ma prudence n’est pas tout à fait endormie.
-
-Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs:
-_castigat ridendo_... auraient été bien déçues si elles avaient
-entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (_Ouvrage cité_, t.
-II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de _L’Avare_,
-déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter
-dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’_excellents principes
-d’économie_».
-
-Sainte-Beuve, dans ses _Nouveaux Lundis_ (t. V, p. 275-276), fait
-une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière. «Sait-on,
-demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq
-personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement,
-dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui
-se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la
-pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout
-de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on
-proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible
-à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans _L’École
-des Femmes_, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se
-rencontrent en scène qu’au cinquième acte.»
-
-«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue, où
-les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est _Le Méchant_
-de Gresset.»
-
-
-
-
-II
-
- RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. Sa
- gloire «sans rivale». — MALHERBE. Une ode qui arrive trop
- tard. — SCUDÉRY.
-
- LA FONTAINE. Ses inadvertances. Emploi du mot _femme_.
- Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. Irrégularités
- de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime _hommes_ et
- _nous sommes_. Orthographe de La Fontaine.
-
- BOILEAU. — REGNARD. Ses emprunts à Molière. — CRÉBILLON
- LE TRAGIQUE. La cheville «en ces lieux». — L’ABBÉ
- DESFONTAINES. — PIRON. Un acteur qui se poignarde d’un coup
- de poing. — LA CHAUSSÉE.
-
-
-Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra
-pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder
-quelque peu et remonter à RONSARD (1524-1585), qui, comme on
-sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux
-de _ronge-poumon_, Apollon de _porte-perruque_, Bacchus de
-_nourri-vigne_ et _aime-pampre_, etc.
-
-Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième
-siècle et même plus tard. «Votre esprit _aime-vers_... Cyprine
-_dompte-cœur_...», écrit, dans sa comédie _Le Visionnaire_ (II, 4),
-DESMARETS DE SAINT-SORLIN (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a
-imité Ronsard.
-
-Dans la préface de son poème _La Franciade_, Ronsard (_Œuvres
-complètes_, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer
-de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de
-prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le
-plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les
-consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR,
-qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et
-batterie aux vers.»
-
-Le poète DU BARTAS (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus
-grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont
-été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. _La
-Grande Encyclopédie_, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après
-nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de
-vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du
-cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]:
-
- Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape
- Le vent qui va devant...
-
- [20] «Du Bartas, auparavant que de faire cette belle description
- du cheval, s’enfermait quelquefois dans une chambre, et, se
- mettant à quatre pattes, soufflait, hennissait, gambadait, tirait
- des ruades, allait l’amble, le trot, le galop, à courbette,
- et tâchait par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le
- cheval.» (Gabriel NAUDÉ, dans SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie
- française au seizième siècle_, p. 100, note, et 397; Charpentier,
- 1869.) A en croire la princesse Palatine (_Correspondance_, t.
- I, p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans
- avoir l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il
- se figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors
- autour d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit
- pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques;
- ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le
- faire suer, et, quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir
- de ce qui s’était passé.»
-
-Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin,
-certaines syllabes, écrit _pé-pétiller_, _ba-battre_, _flo-flottant_,
-au lieu de _pétiller_, _battre_, _flottant_. Le soleil est pour lui
-_le duc des chandelles_; les vents sont _les postillons d’Éole_. Sa
-muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec
-et latin»:
-
- Apollon porte-jour; Herme guide-navire;
- Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...
- La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,
- Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs.
- Etc., etc.
-
-On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son
-gazouillement:
-
- La gentille alouette, avec son tire-lire,
- Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire
- Vers la voûte du ciel, etc.
- (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au
- seizième siècle_, p. 99 et passim; et PHILOMNESTE
- [Gabriel Peignot], _Le Livre des singularités_, p. 344).
-
-Dans MALHERBE (1555-1628), pourtant si minutieux et si difficile,
-nous relevons ces métaphores disparates (_Ode au roi Louis XIII_,
-1627):
-
- Prends ta _foudre_, Louis, et va comme _un lion_
- Donner le dernier coup à la dernière tête
- De la rébellion.
-
-Malherbe écrit à Racan (_Œuvres de Malherbe_, p. 180; Didot, 1858,
-in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au monde, les
-femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons.
-C’est un sentiment que j’ai eu _dès ma naissance_...»
-
-«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.
-
-Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand on
-avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se
-reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier
-pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc
-de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant
-une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le
-premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut
-terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf.
-TALLEMANT DES RÉAUX, _Les Historiettes_, t. I, p. 183; Techener,
-1862.)
-
-
-Entre autres rodomontades et drôleries du poète tragi-comique SCUDÉRY
-(1601-1667), on cite ces phrases de sa première comédie _Lygdamon_,
-où, pour s’excuser des fautes de style qu’il a pu commettre, il
-écrit: «J’ai compté plus d’années parmi les armes que d’heures dans
-mon cabinet; j’ai usé plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles,
-et sais mieux ranger les soldats que les paroles... Je suis sorti
-d’une maison où l’on n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je
-veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer la droite
-plus noblement.» Dans cette pièce de _Lygdamon_, un amoureux dit
-tendrement à sa belle:
-
- Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?
-
-et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres de la
-contrée. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I,
-p. 144; — et LAROUSSE, art. Scudéry.)
-
-
- * * *
-
-
-LA FONTAINE (1621-1695), parlant, dans la _Vie d’Ésope le Phrygien_
-qu’il a placée en tête de ses fables, de la _Vie d’Ésope_ écrite par
-le moine Planude, dit que cette biographie doit être crue, parce que
-Planude était à peu près contemporain d’Ésope: «Planude vivait dans
-un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas
-être encore éteinte». Or, entre Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et
-le moine Planude, qui vivait au quatorzième siècle, on voit qu’il y a
-un intervalle de _plus de dix-huit siècles_. (Cf. LA FONTAINE, édit.
-des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)
-
-Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et sont
-entachées d’erreurs.
-
-Dans la première de ces fables, _La Cigale et la Fourmi_ (imitée
-d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que
-de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, _ni mil,
-ni vermisseau_, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe
-sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant,
-elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui
-a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en hiver,
-et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise soit
-venue.» (TOUSSENEL, _Le Monde des oiseaux_, chap. 2, t. I, p. 62;
-édit. de 1853.)
-
-A deux reprises (_Le Chat et le Rat_, VIII, 22; et _Les Souris et
-le Chat-Huant_, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la
-chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau
-d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. LA FONTAINE, édit. des
-Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; et t. III, p. 162, note 5.)
-
-Ailleurs (_La Souris métamorphosée en Fille_, IX, 7), le rat devient
-_le mari_, le mâle, de la souris.
-
-Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La Fontaine
-était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène NOËL, _La Vie des
-fleurs_, p. 71; Hetzel, s. d.)
-
-Dans la fable _La Chatte métamorphosée en Femme_ (II, 18), l’auteur
-nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant devenue femme,
-
- Les souris ne la craignaient point,
-
-les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui est
-manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que ce
-soit, au moindre bruit.
-
-Dans _Le Meunier, son Fils et l’Ane_ (III, 1), au lieu d’avoir la
-peine de marcher, et
-
- Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
-
-l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton sans doute,
-et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui devait être
-passablement mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas
-lui permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».
-
-_Le Lièvre et la Perdrix_ (V, 17):
-
- Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
-
-Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué,
-essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.
-
- La _femme_ du lion mourut,
-
-écrit La Fontaine, dans _Les Obsèques de la Lionne_ (VIII, 14), pour
-désigner la femelle du lion, et cette locution apparaît ailleurs
-encore sous la plume du grand fabuliste (même fable, plus bas; et II,
-2). Et
-
- Deux coqs vivaient en paix...
- Il (ce coq) eut _des femmes_ en foule.
- (_Les Deux Coqs_, VII, 13.)
-
-La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (_Voyage en
-Amérique_, volume intitulé _Atala_, p. 346; Didot, 1871): «Le castor
-est jaloux, et tue quelquefois _sa femme_ pour cause ou soupçon
-d’infidélité».
-
-Et Mérimée, dans une de ses _Lettres à Panizzi_ (t. II, p. 225):
-«Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une
-chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête,
-qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux
-tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la _femme_
-du chien de l’empereur!»
-
-De même La Fontaine nous parle des _doigts_ du chat, pour ses griffes
-(IX, 17); un rossignol tombe dans les _mains_ d’un milan (IX, 18); le
-rat prend l’œuf entre ses _bras_ (X, 1); etc. «Le bonhomme» humanise
-ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre tout à
-fait la nature animale avec la nature humaine.
-
-_Les Deux Pigeons_ (IX, 2): On peut se demander pourquoi le pigeon,
-qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir partir, ne
-s’en va pas avec lui, puisque
-
- L’absence est le plus grand des maux,
-
-et que rien ne le retient au logis.
-
-Voltaire (_Dictionnaire philosophique_, art. Calebasse; _Œuvres
-complètes_, t. I, p. 208, édit. du journal _Le Siècle_) et Diderot
-(_Jacques le Fataliste_, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont montré
-tout ce qu’il y avait de faux dans la fable _Le Gland et la
-Citrouille_ (IX, 4; imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble
-avoir tort de trouver que la citrouille serait mieux pendue
-
- A l’un des chênes que voilà,
-
-aurait eu raison dans les contrées tropicales où d’énormes noix de
-coco poussent sur de très grands arbres.
-
- Il ne faut jamais dire aux gens:
- «Écoutez un bon mot, oyez une merveille.»
- Savez-vous si les écoutants
- En feront une estime à la vôtre pareille?
- (_Les Souris et le Chat-huant_, XI, 9.)
-
-Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours
-observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de
-s’astreindre. Voici...
-
- Une histoire _des plus gentilles_...
- (_Testament expliqué par Ésope_, II, 20.)
-
-Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il s’adresse à
-eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart des écrivains
-de son temps, use et abuse des plus hyperboliques adulations:
-
-«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni
-aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors
-âgé de _douze ans_: elles se rencontrent toutes dans les présents
-que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les
-ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître
-toutes les règles qui y conviennent.» (_Fables_, livre XII, Dédicace
-à Mgr le duc de Bourgogne.)
-
- Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
- Qu’ayant mille vertus _vous n’avez nul défaut_.
- (_Philémon et Baucis_, in fine),
-
-déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique débauché.
-
-Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète
-estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (_Fables_,
-Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)
-
-Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de sa maîtresse
-sur la scène; les mêmes libertés de gestes se retrouvent dans le
-théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une reprise (_L’Eunuque_, IV,
-1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:
-
- «CHRÉMÈS, lui voulant mettre la main au sein...
- «PYTHIE, se retirant, et repoussant sa main...»
-
-Et je vous fais grâce du texte.
-
-
-Voyez aussi, de La Fontaine, _Clymène_, comédie en un acte (vers
-la fin), et _Ragotin ou le Roman comique_, comédie en cinq actes,
-où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, 11;
-III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes
-farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces
-«inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand
-siècle.
-
-Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie _Le Florentin_,
-que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart des petites
-pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, de demander,
-dans la salle même du théâtre, — mais était-ce sérieusement ou en
-plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a fait cette rapsodie?»
-(Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et
-Victor HUGO, _Notre-Dame de Paris_, livre I, chap. 3; t. I, p. 40;
-Hachette, 1858.)
-
-Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie
-analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans
-la fable _Le Vieillard et ses enfants_ (IV, 18), on rencontre,
-presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (_enfants_,
-_appelait_, _parlait_). Dans la fable _Les Lapins_ (X, 14 ou 15),
-_guides_ (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier,
-quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La
-Fontaine) rime avec _solide_ (au singulier). Dans la fable _Le
-Corbeau, la Gazelle, etc._ (XII, 15), quatre rimes masculines se
-suivent: _imparfaitement_, _infiniment_, _autrement_, _firmament_; et
-un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois
-rimes du même genre: _tourmentant_, _instant_ et _comment_.
-
-Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez
-Molière:
-
-«... Je suis sourd, _les ans en sont_ la cause.» (_Fables_, VII, 16.)
-
-«... Tous _sont_ de _son_ domaine.» (VIII, 1.)
-
-«... Parcourant _sans cesser ce_ long _cercle_ de peines.» (X, 2.).
-
-«... Ayant _au haut_ cet écrit_eau_.» (X, 14.)
-
-«_Ces soins sont_ superflus.» (XII, 8.)
-
-«Quand il en aurait eu, ç’au_rait été tout un_.» (XII, 12.)
-
-«Là, tout l’Olym_pe en pompe eût_ été vu.» (XII, 15.)
-
-Etc., etc.
-
-Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit
-_tartufs_ (tartuffes), _respec_ (respect), _circonspec_ (circonspect)
-(IX, 14; — X, 8 et 12); etc.
-
-Dans _L’Abbesse malade_ (_Contes_, IV, 2) se trouve un _e_ muet non
-élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:
-
- A moins enfin qu’elle n’ait à souhait
- Compagni_e_ d’homme. Hippocrate ne fait
- Choix de ses mots...
-
-«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque
-ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).
-
-Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs,
-Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer _hommes_ avec
-_sommes_ (nous _sommes_, dans le siècle où nous _sommes_): quand l’un
-de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain
-que l’autre ne va pas tarder à se montrer:
-
- Mais ne bougeons d’où nous _sommes_:
- Plutôt souffrir que mourir,
- C’est la devise des _hommes_.
- (_Fables_, I, 16.)
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Peut servir de leçon à la plupart des _hommes_.
- Parmi ce que de gens sur la terre nous _sommes_.
- (II, 13.)
-
- De tout temps les chevaux ne sont nés pour les _hommes_,
- Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous _sommes_,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- (IV, 13.)
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Souvent pour des sujets même indignes des _hommes_:
- Il semble que le ciel sur tous tant que nous _sommes_
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- (VIII, 5.)
-
- ... et, tous tant que nous _sommes_,
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et l’on ne peut l’apprendre aux _hommes_.
- (VIII, 7.)
-
- Souffrir ce défaut aux _hommes_!
- Mais que tous, tant que nous _sommes_,
- . . . . . . . . . . . . . .
- (IX, 1.)
-
-Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.
-
-«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans LA FONTAINE,
-édit. des Grands Écrivains, t. III, p. 249, note 7), que, dès qu’on
-voit le mot _hommes_ à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir
-arriver à la fin de l’autre vers, _où nous sommes_ ou bien _tous tant
-que nous sommes_. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette
-misère de la langue par le naturel et l’exactitude de la phrase où
-ces mots sont employés.»
-
-On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et
-suiv.), dans la tragédie d’_Achille_, où l’orthographe de La Fontaine
-a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très
-fréquemment de la nôtre: _vanger_ (venger), _quiter_ (quitter),
-_soufrir_ (souffrir), _rampart_ (rempart), _flater_ (flatter),
-_fidelle_ (fidèle), _guarent_ (garant), etc.
-
-
- * * *
-
-
-BOILEAU (1636-1711), si rigoureux et sévère, nous parle de _reculer
-en arrière_, comme si l’on pouvait _reculer en avant_:
-
- Pégase s’effarouche et recule en arrière.
- (Épître IV, _Le Passage du Rhin_.)
-
-Son île escarpée et _sans bords_:
-
- L’honneur est comme une île escarpée et sans bords
- (Satire X, _Les Femmes_.)
-
-lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île qui n’aurait
-pas de bords?
-
- Le Français, né malin, forma le vaudeville;
- Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
- Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant.
- (_L’Art poétique_, chant II.)
-
-Un indiscret qui _passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant_?
-
- Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,
- S’éteint à chaque pas faute de nourriture.
- (_Ibid._, chant III.)
-
-Un _feu_, dépourvu de _sens_ et de _lecture_, qui s’éteint à chaque
-_pas_?
-
-Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du Parnasse.
-
-Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (_A son
-esprit_), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:
-
- Avant lui Juvénal avait dit en latin
- Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.
-
-Je ne sais plus où j’ai lu que le _Traité du Sublime_ de Longin,
-traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à
-l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque
-toujours reliés — de _Traité du Sublimé_, c’est-à-dire du calomel,
-sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.
-
-
- * * *
-
-
-Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans les
-comédies de REGNARD (1656-1710), c’est la quantité de vers qu’il
-emprunte, plus ou moins textuellement, à Molière. «Tu prenais ton
-bien où bon te semblait, eh bien, je fais comme toi, et c’est toi que
-je pille,» paraît-il dire à son maître.
-
- Dans vos brusques _humeurs_ je ne puis vous comprendre.
- (REGNARD, _Le Distrait_, I, 1.)
-
- Dans vos brusques _chagrins_ je ne puis vous comprendre.
- (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
-
-
- J’étais _fort_ serviteur de monsieur votre père.
- (REGNARD, _Le Distrait_, II, 7.)
-
- _Et_ j’étais serviteur de monsieur votre père.
- (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, V, 4.)
-
-
- A peine _pouvons-nous_ dire comme il se nomme.
- (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 2.)
-
- A peine _pouvez-vous_ dire comme il se nomme.
- (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.)
-
-
- Et ne me rompez pas la tête _plus longtemps_.
- (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 3.)
-
- Et ne me rompez pas _davantage_ la tête.
- (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, IV, 3.)
-
-
- Voilà, je _le confesse_, un homme abominable.
- (REGNARD, _Les Ménechmes_, V, 5.)
-
- Voilà, je _vous l’avoue_, un abominable homme.
- (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 6.)
-
-
- _Est-ce à moi_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse?
- (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 8.)
-
- _C’est à vous_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.
- (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 2.)
-
-
- C’est à vous de sortir _et de passer la porte_.
- La maison m’appartient...
- (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 2.)
-
- C’est à vous d’en sortir, _vous qui parlez en maître_.
- La maison m’appartient...
- (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 7.)
-
-Etc., etc.
-
-Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je vous trouve
-plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:
-
- _Je vous trouve plaisant!_ Au gré de mes souhaits...
- (_Le Distrait_, V, 9.)
-
- _Je vous trouve plaisant_ de disposer de moi.
- (_Les Ménechmes_, V, 6.)
-
- _Je vous trouve plaisant_ et vous avez raison...
- (_Le Légataire universel_, II, 11.)
-
- _Je vous trouve plaisant_ de parler de la sorte.
- (_Ibid._, III, 2.)
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-CRÉBILLON LE TRAGIQUE (1674-1762), dont nous avons cité le mot
-(p. 29): «Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne
-me restait plus que l’enfer», «a fondé presque toutes ses pièces,
-selon la remarque de Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t.
-III, 1re partie, p. 563-564; Verdière, 1817), sur le déguisement
-des principaux personnages. A commencer par _Rhadamiste_, Zénobie y
-paraît sous le nom d’Isménie; dans _Électre_, Oreste est caché sous
-celui de Tydée; Pyrrhus, dans la pièce de ce nom, l’est sous celui
-d’Hélénus; Ninias, dans _Sémiramis_, sous celui d’Agénor; le fils de
-Thyeste, sous celui du fils d’Atrée; Sextus, dans _Le Triumvirat_,
-sous celui de Clodomir»; etc.
-
-Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est autre
-que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien n’était:
-
- Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...
-
-Et Ninias de s’écrier, non sans raison:
-
- O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère
- D’aussi coupables feux éclater sans mystère?
- (Cf. LAHARPE, _ibid._, p. 553-554.)
-
-Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville
-«en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers,
-dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (_Ibid._, p. 528), c’est
-que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à
-contre-sens»:
-
- Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux
- Signale quelque jour ma fureur _en ces lieux_...
- Je ne suis en effet descendu _dans ces lieux_...
- Et nous n’avons d’appui que de vous _en ces lieux_...
- Quel déplaisir secret vous chasse _de ces lieux_...
- Cachez-nous au tyran qui règne _dans ces lieux_...
- Je tremble à chaque pas que je fais _en ces lieux_...
- Sans appui, sans secours, sans suite _dans ces lieux_...
- J’en crains plus du tyran qui règne _dans ces lieux_...
- Il doit être déjà de retour _en ces lieux_...
- M’accorder un vaisseau pour sortir _de ces lieux_...
- Gardes, faites venir l’étranger _en ces lieux_...
- Et votre voix, Seigneur, a rempli _tous ces lieux_...
- Etc., etc.
-
-Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces
-lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie
-d’_Oreste_ notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5;
-II, 1, 2, 5; etc.):
-
-«... Oreste est _en ces lieux_.» (II, 7.)
-
-«... Qu’osiez-vous faire _en ces lieux_ écartés?» (III, 6.)
-
-Etc., etc.
-
-A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, sans
-doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:
-
-«Suivez-moi!
-
-— Où? demandait Clytemnestre.
-
-— _Aux lieux_...», commençait à répondre Oreste.
-
-Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire.
-(Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de tout le monde_, 1re série, p. 269.)
-
-Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.
-
-
- * * *
-
-
-L’ABBÉ DESFONTAINES (1685-1745), fameux par ses disputes avec
-Voltaire, commet la balourdise, au début de son _Ode à la reine_, de
-prendre, non le Pirée pour un homme, mais le Permesse, rivière de
-Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, pour une montagne, de
-confondre, en d’autres termes, _Permesse_ avec _Parnasse_. Piron ne
-manqua pas de relever la bévue:
-
- Il croyait le Permesse un mont,
- Or c’est un fleuve très profond;
- Etc., etc.
-
-Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que PIRON (1689-1773), à
-son tour, commet ou semble commettre la même erreur dans _L’Amitié
-médecin_, où il demande aux Muses de faire retentir les «échos du
-_Permesse_». (Cf. Paul CHAPONNIÈRE, _Piron_, p. 304-305.)
-
-A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible
-incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de
-_Callisthène_ (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce,
-le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en
-si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée,
-garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que
-l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un
-poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé
-au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son
-glaive. (ID., _ibid._, p. 61.)
-
-Ce vers de LA CHAUSSÉE (1692-1754), qui se trouve dans sa comédie _Le
-Préjugé à la mode_ (II, 3):
-
- Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,
-
-figure textuellement dans la tragédie d’_Héraclius_ de Corneille (IV,
-4).
-
-
-
-
-III
-
- VOLTAIRE. Son théâtre: anecdotes diverses. Georges Avenel
- et son édition des œuvres de Voltaire. La petite-nièce de
- Corneille. Abus des mots _horreur_, _fatal_, _affreux_. Les
- tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. Orthographe
- de Voltaire.
-
- L’ABBÉ D’ALLAINVAL. — SAURIN. — ALEXANDRE DE MOISSY. Une
- pièce pour sages-femmes.
-
- SEDAINE. Ses répétitions de mots. Ses incorrections. —
- LEMIERRE. Le vers du siècle.
-
- BEAUMARCHAIS. L’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle.
- Termes de prédilection.
-
- DORAT. — CHAMFORT. _La Charité romaine._ — DESFORGES.
- Phrases inachevées. — FLORIAN.
-
-
-VOLTAIRE (1694-1778) — «Le Français suprême, l’écrivain qui a été
-le plus en harmonie avec sa nation... Voltaire, c’est le plus grand
-homme en littérature de tous les temps; c’est la création la plus
-étonnante de l’Auteur de la nature,» a proclamé Gœthe (_Conversations
-avec Eckermann_, t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité
-dans VOLTAIRE, _Œuvres complètes_, t. VIII, p. 1126, édit. du journal
-_Le Siècle_); «Le vrai représentant de l’esprit français dans ce que
-j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» déclare, de son côté,
-Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. XV, p. 210, note 1) — Voltaire
-confond, dans une de ses tragédies, _L’Orphelin de la Chine_ (I, 3),
-_alfange_ (sorte de cimeterre) avec _phalange_ (troupe d’infanterie),
-et il écrit:
-
- De nos honteux soldats les _alfanges_ errantes,
- A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.
-
-Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis
-_phalanges_ à la place d’_alfanges_.
-
-Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:
-
- Où _mon front_ avili n’osa _lever les yeux_.
-
-On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (_Rome sauvée_, I, 7):
-
- Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,
-
-de ce vers de Corneille (_Horace_, II, 8):
-
- Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...
-
-Ce vers:
-
- Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,
-
-se trouve à la fois et mot pour mot dans l’_Œdipe_ de Corneille
-(I, 3) et dans l’_Œdipe_ de Voltaire (I, 1), où nous rencontrons
-également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:
-
- L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.
-
-Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme de
-Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:
-
- A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!
- (_Tancrède_, III, 1.)
-
- Le premier qui fut roi fut un soldat heureux;
- Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.
- (_Mérope_, I, 3.)
-
- Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance,
- C’est la seule vertu qui fait leur différence.
- (_Mahomet_, I, 4.)
-
-Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de
-_Mahomet_, l’esclave SÉIDE, a laissé son nom dans la langue pour
-signifier un sectateur fanatique.
-
- Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.
- (_La Mort de César_ II, 1.)
-
-
- ... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers.
- (_Ibid_.)
-
-Etc., etc.
-
-Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire des
-œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal _Le
-Siècle_, 1867-1870, 8 vol. in-4)[21], a eu le soin d’imprimer en
-italique tous ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.
-
- [21] Le nom d’Émile de la Bédollière figure bien dans le titre
- de l’ouvrage, au moins sur les quatre premiers tomes de cette
- édition; mais à peu près pour la forme uniquement, et en raison
- de l’importante situation que La Bédollière occupait alors au
- journal _Le Siècle_.
-
-Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un vers:
-
- Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,
-
-a été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de
-la préface de _L’Enfant prodigue_, comédie en cinq actes (t. III, p.
-286, édit. du journal _Le Siècle_).
-
-
-_La Mort de César_ est, assure-t-on, la première pièce de théâtre,
-«parmi celles qui méritent d’être connues», où aucune femme ne figure
-parmi les personnages. Elle réalise ainsi le vœu du prédicateur
-Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait retrancher des tragédies
-«tout ce qui est amour». (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des
-classiques_, Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)
-
-Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et
-à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, p. 22), survint
-à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’_Adélaïde du
-Guesclin_, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:
-
- Es-tu content, Coucy?
-
-«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce qui,
-comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. (Cf.
-Georges AVENEL, _ouvrage cité_, t. III, p. 215 et 229.)
-
-Dans _Zaïre_, «la plus touchante de toutes les tragédies qui
-existent» (LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 1re
-partie, p. 222; Verdière, 1817), un autre hémistiche:
-
- ... Soutiens-moi, Chatillon,
- (II, 3),
-
-a été et est souvent encore employé par plaisanterie, burlesquement.
-
-De même, à la première représentation de _Mariamne_, dans le moment
-où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, prenait
-la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La reine
-boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin de
-la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis la
-chute de la pièce. (Cf. Georges AVENEL, _ibid._, p. 112.)
-
-C’est dans _Zaïre_, où une croix fait reconnaître à Lusignan
-sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois cet
-accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a tant abusé
-depuis. (Cf. _Zaïre_, II, 3; — et Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_,
-Théâtre de Voltaire, p. 100.)
-
-Pendant qu’on répétait _Mérope_, Voltaire accablait les acteurs de
-corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa
-pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui remit
-une correction à porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran
-Polyphonte. «Mais, à cette heure, tout le monde dort, monsieur,
-objecte le domestique. Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin.
-— Va, cours! répond gravement Voltaire. _Les tyrans ne dorment
-jamais_.» (Cf. Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, p. 193, note 1.)
-
-Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec ses
-incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui ferma un
-jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des rectifications
-par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. Alors Voltaire
-s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle Desmares donnait
-un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un superbe pâté de
-perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on découvrit douze
-perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où étaient inscrits
-les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le rôle de Mlle
-Desmares. (Cf. Lucien PEREY et Gaston MAUGRAS, _La Vie intime de
-Voltaire aux Délices et à Ferney_, p. 252, note 2; — et Émile
-DESCHANEL, _ibid._, p. 235.)
-
-Deux vers de la tragédie de _Mahomet_ (II, 5) ont été employés, dans
-une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent
-Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince
-de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel
-droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui
-répondre aussitôt majestueusement et fièrement:
-
- «Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins
- A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.
-
-— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le garde-chasse
-tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à terre. (Cf. _La
-Semaine des familles_, 22 septembre 1860, p. 820; — et LAROUSSE, art.
-Droit, p. 1276, col. 4.)
-
-A propos de ce vers de Corneille (_Cinna_, III, 4):
-
- Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,
-
-on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, datée de
-Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais très
-probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce de
-Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à
-signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec
-le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.
-
-Dans une notice de Voltaire sur _L’Encyclopédie_ (1774; _Œuvres
-complètes de Voltaire_, t. VI, p. 381; édit. du journal _le Siècle_),
-on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt
-et un volumes in-folio (de _L’Encyclopédie_) qu’on trouvait sur la
-toilette de toutes les dames...»
-
-_Vingt et un_ volumes in-folio sur une table de toilette! Il fallait
-que ces toilettes fussent à la fois très grandes et remarquablement
-solides.
-
-Laharpe (_Ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 153, 183 et 363)
-constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop les mots
-_horreur_, _fatal_, _affreux_ surtout. Voir, par exemple, la tragédie
-d’_Œdipe_, acte IV, scène 1, où l’épithète _affreux_ se trouve
-répétée sept fois:
-
- Sur mes destins _affreux_ ne soit trop éclairé...
- Et que tous deux unis par ces liens _affreux_...
- Etc., etc.
-
-Et dans _Mérope_ (II, 2):
-
- Celle de qui la gloire et l’infortune _affreuse_...
-
-On rencontre aussi dans _Mérope_ (IV, 2) ce vers peu harmonieux:
-
- Quoi! de pitié pour moi tous vos _sens sont saisis_?
-
-Nous avons signalé plus haut (p. 22) la fameuse dissonance, rectifiée
-depuis:
-
- _Non, il n’est_ rien que _Nanine n’honore_.
-
-Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne peut
-s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo (_Actes
-et Paroles_, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, s. d.): «Je
-range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes
-que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence draconienne,
-ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le démontre Émile
-Deschanel (_Ouvrage cité_, p. 212, 228, 311, 356: «Tancrède, le héros
-amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» etc.), le théâtre
-de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui de Voltaire.
-L’auteur d’_Hernani_, nous le verrons plus loin, dans le chapitre qui
-lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même opinion sur
-Voltaire et ses tragédies.
-
-L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les écrivains
-de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, est
-très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement
-de sa main, et signée: VOLTAIRE, _chambelan_ du _roy_ de Prusse, il
-écrit ainsi les mots: _nouvau_, _touttes_, _nourit_, _souhaitté_,
-_baucoup_, _ramaux_, le _fonds_ de mon cœur, _andidote_, _crétien_,
-etc., etc. (Cf. G.-A. CRAPELET, _Études pratiques et littéraires sur
-la typographie_, p. 345, note).
-
-Et dans sa tragédie de _Tancrède_ (IV, 2), on lit:
-
- Oui, j’ai tout fait pour elle...
- Et l’eussé-je _aimé_ moins, comment l’abandonner?
-
-(_aimé_ pour _aimée_).
-
-On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (_Lettres_, t. II, p. 281;
-édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à
-enseigner l’orthographe à Voltaire».
-
-
- * * *
-
-
-L’ABBÉ D’ALLAINVAL ou SOULAS D’ALLAINVAL (1700-1753), qui, au
-milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant
-dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, —
-et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une
-singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême
-indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur _L’Embarras
-des richesses_? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages...
-pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt».
-(_Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques_, t. III, Notice sur
-d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme
-l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. _Le Mariage de
-Figaro_, V, 3; et le _Dictionnaire philosophique_, article Argent),
-qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner»,
-et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».
-
-
-Dans une pièce de SAURIN (1706-1781), _Les Mœurs du temps_, nous
-voyons, à la scène deuxième, un des personnages, Julie, arriver
-«tenant un livre ouvert», ce qui n’empêche pas une autre dame,
-Cidalise, qui n’est cependant pas aveugle, de s’exclamer presque
-aussitôt: «Je vous dirais bien, moi, de quoi ce livre vous aurait
-entretenue, _si vous l’aviez ouvert_».
-
-Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie
-_Blanche et Guiscard_, qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces
-beaux vers fréquemment cités:
-
- Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!...
- Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer...
- La loi permet souvent ce que défend l’honneur...
- (Cf. Notice sur Saurin, _Chefs-d’œuvre tragiques_,
- t. I, p. 270; Didot, 1869.)
-
-
-Comme exemple des ridicules indications de personnages dans certains
-mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’ALEXANDRE DE
-MOISSY (1712-1777), — qui en a écrit bien d’autres, plus ou moins
-grotesques, — _La Vraie Mère_, «drame didacti-comique en trois
-actes». Voici cette distribution textuelle (Cf. l’_Almanach de la
-Littérature, du Théâtre et des Beaux-Arts_, 1867, p. 93):
-
-«MME FÉLIBIEN, accouchée depuis sept mois et nourrissant son enfant.
-
-«M. FÉLIBIEN, son mari, négociant.
-
-«MME DE VILLEPREUX, sa sœur, femme enceinte et presque à terme.
-
-«M. DE VILLEPREUX, son mari.
-
-«MME DES AULNES, femme d’un marchand de drap, relevée de couches
-depuis neuf mois et demi.
-
-«L’ENFANT de Mme Félibien, âgé de sept mois.
-
-«L’ENFANT de Mme des Aulnes, âgé de dix mois.
-
-«MME LONDAIS, sage-femme.
-
-«MME LÉVEILLÉ, garde de femmes en couches.»
-
-
- * * *
-
-
-SEDAINE (1719-1797) a une manie, un tic, pour ainsi parler: c’est de
-redoubler les locutions qu’il emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!»
-«Conte-moi ça, conte-moi ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?»
-Ce redoublement lui semblait donner plus de naturel au dialogue, et
-aussi plus de force, équivaloir à un superlatif. C’est du reste la
-remarque de François Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t.
-I, p. 42): «La manière primitive et la plus naturelle de former un
-superlatif c’est de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas;
-ils vous diront _Un grand, grand, grand homme_! — _Il était petit,
-petit_! C’est l’origine du _bonbon_ et du _bobo_.»
-
-Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:
-
-«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (_Le Philosophe sans le savoir_, IV,
-7.)
-
-«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (_Ouvrage cité_, IV, 9.)
-
-«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (_Ibid._)
-
-«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (_Ibid._, V, 2.)
-
-«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (_Ibid._, V, 4.)
-
-«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (_Ibid._)
-
-«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je n’hésite
-pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un instant.»
-(_La Gageure imprévue_, sc. 23.)
-
-«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (_Ibid._)
-
-«Madame, madame, j’en suis charmé.» (_Ibid._)
-
-«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (_Ibid._, sc. 25.)
-
-«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: c’est...»
-(_Rose et Colas_, sc. 8.)
-
-«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (_Ibid._)
-
-«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (_Ibid._)
-
-«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus
-d’aveugles que de clairvoyants.» (_Ibid._, sc. 15.)
-
-«Folle! folle! je vais te faire voir...» (_Ibid._)
-
-«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (_Ibid._, sc. 16.)
-
-Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont innombrables dans
-le théâtre de Sedaine, on dirait des _doublons_ typographiques.
-
-Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment développé»,
-dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une impression médiocre;
-et quand on trouvait des longueurs dans ses ouvrages, il était rare
-qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». (Notice sur Sedaine, _Chefs
-d’œuvre des auteurs comiques_, t. VII, p. 2; Didot, 1861.)
-
-Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est souvent
-négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête _sur son
-estomac_» (_Le Déserteur_, I, 6), — et l’on raconte, à ce sujet,
-l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité:
-«... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui
-en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception
-d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du
-récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt
-ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.»
-(_Curiosités littéraires_, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)
-
-
- * * *
-
-
-LEMIERRE (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si connu et qualifié
-«le vers du siècle»:
-
- Le trident de Neptune est le sceptre du monde,
-
-qui se trouve dans son poème _Le Commerce_, a, dans sa première
-tragédie, _Hypermnestre_, marié en un seul jour cinquante filles d’un
-même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est une intrigue
-empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des Danaïdes,
-mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. (Cf.
-LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 596.)
-
-«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme _sensible_», dit un
-des personnages de _La Mère coupable_ (III, 2) de BEAUMARCHAIS
-(1732-1799).
-
-Ce qualificatif _sensible_ et le substantif _sensibilité_, nous les
-retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes ou prosateurs,
-du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, chez
-Florian: «Il ne me reste qu’un cœur _sensible_» (_Gonzalve de
-Cordoue_, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, 162, 164,
-168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.[22].
-
- [22] Sur l’abus de l’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle,
- voir MICHELET, _Histoire de France_, tome XIX, p. 287 (Marpon et
- Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du dix-huitième
- siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en
- témoignait. A chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_.»
- Etc. Et Edmond et Jules DE GONCOURT, _La Femme au dix-huitième
- siècle_, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible, c’est cela seul
- que la femme veut être; c’est la seule louange qu’elle envie (à
- cette époque)...»
-
-«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui
-traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était
-le mot _sensibilité_», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (_Racine
-et Victor Hugo_, p. 64).
-
-Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque écrivain
-a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son dictionnaire et sa
-manière», selon la sentence de Joubert (_Pensées_, Du style, t. II,
-p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: «Chaque écrivain,
-a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient fréquemment dans
-le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui qui l’emploie,
-un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles MONSELET, le journal _La
-Vie littéraire_, 9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une
-de ces «locutions favorites», — qui ne trahissent pas toujours et
-inévitablement un vœu ou un faible, — et nous continuerons, chemin
-faisant et à l’occasion, d’en mentionner.
-
-Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de _Tarare_, chœur que
-Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps
-comme un chef-d’œuvre de ridicule»:
-
- Notre amour est pour la pâture,
- Et tous nos soins
- Sont pour nos foins.
- (Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais,
- _Théâtre de Beaumarchais_, p. xx; Didot, 1863.)
-
-Et cette indication scénique dans _La Mère coupable_ (II, 2):
-«Bégearss... se mord le doigt _avec mystère_».
-
-Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (_Mémoires_, Addition
-au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux juges sa liste
-d’une main, et faisant la révérence _de l’autre_, Mme Goëzman a
-dit...»
-
-Une jolie locution, empruntée à ces mêmes _Mémoires_ (p. 111):
-«Courir _comme chat sur braise_».
-
-
-Pour dire que des danseurs qui représentaient les vents et jouaient
-mal ont été hués et chassés de la scène par les spectateurs du
-parterre, DORAT (1734-1780) écrit:
-
- Et le parterre enfin renvoie, avec justice,
- Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse.
- (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 100.)
-
-«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.
-
-
-CHAMFORT (1741-1794), dans une strophe où il rappelait la fameuse
-scène baptisée _La Charité romaine_, fréquemment représentée en
-peinture, et qui nous montre une jeune femme allaitant un vieillard,
-— l’aventure de Péra et de son père Cimon, que l’on confond parfois
-avec Éponine et son mari Sabinus, — s’exprime en ces termes
-drolatiques:
-
- De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père
- Elle devient la mère!
- (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 2e partie, p. 445; —
- et LAROUSSE, art. Charité romaine.)
-
-
-La comédie de DESFORGES (Choudard-Desforges: 1746-1806), _Le Sourd ou
-l’Auberge pleine_, qui eut jadis tant de succès, est certainement
-une des plus incorrectes, des plus négligemment écrites qui aient
-paru.
-
-«Oui, je m’_en_ rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.)
-
-Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose
-prononcer le mot _tyran_, et s’arrête juste au milieu du mot:
-
-«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir
-tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.)
-
-Déjà le vieux poète Jacques DE LA TAILLE (1543-1562) avait usé du
-même procédé dans sa tragédie de _Daire_ (Darius), où, dans la
-dernière scène, les suprêmes paroles que Darius adresse de loin à
-Alexandre en expirant sont ainsi rapportées:
-
- O Alexandre...
- Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (_tion_)
- Il ne put achever, car la mort l’en garda (_l’empêcha_).
- (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au
- seizième siècle_, p. 207.)
-
-Ce même genre de réticence, ce même _truc_, se retrouve chez FLORIAN
-(1755-1794). Dans son roman _Gonzalve de Cordoue_ (livre X, t. II,
-p. 180; édit. de la Bibliothèque nationale), très belle épopée en
-prose qui mérite d’être relue, un personnage, Alamar, ennemi furieux
-de Gonzalve, s’écrie, en s’armant pour aller le combattre: «Je cours
-punir, exterminer le «détestable...» Il ne peut achever, sa colère
-ne lui permet pas de prononcer le nom qu’il abhorre.»
-
-Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure,
-pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole
-à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris,
-profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort
-le saisit.»
-
-
-
-
-IV
-
- _Le culte de la périphrase._ Périphrases courantes. —
- ÉCOUCHARD LEBRUN et le «périphrastique». — DELILLE.
- Locution favorite de Delille. Ses succès. Sa mémoire
- prodigieuse.
-
- CHATEAUBRIAND. Il préférait ses vers à sa prose. Sa
- tragédie de _Moïse_. — _Prédilections particulières de
- certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres». —
- Singuliers jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le
- mandarin». — _La gloire littéraire._
-
-
-«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur nom»,
-déclare Voltaire, dans ses _Conseils à Helvétius_ (Œuvres complètes,
-t. IV, p. 601, note _r_; édit. du journal _Le Siècle_).
-
-Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que par
-les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le _style noble_.
-(Cf. EUGÈNE DESPOIS, _Dialogues sur l’éloquence_ par Fénelon, p. 212,
-note 1.)
-
-D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du dix-huitième
-siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en plus à partir de
-cette époque jusqu’à la Restauration.
-
-Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux communs.
-
-«J’ai voulu me jeter aux pieds des _auteurs de mes jours_», écrit
-à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (_La Nouvelle Héloïse_, I, 4;
-Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette, 1856.)
-
-«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré
-et les chers _gages de sa tendresse_!» écrit encore la même héroïne.
-(_Ibid._, II, 4; t. III, p. 253.)
-
-«Je porte dans mon sein un _gage de mon amour... le gage de notre
-union_.» (FLORIAN, _Le Bon Ménage_, sc. 3 et 18, Fables et autres
-œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.)
-
- Et si ce tour vieilli peut peindre _un jeune objet_...
- Églé sera longtemps comparée à la rose.
- (DELILLE, _L’Imagination_, I; Œuvres, t. I, p. 336;
- Lefèvre, 1844.)
-
-_Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de
-mon amour, un jeune objet_ (pour dire une jeune fille ou une jeune
-femme) sont ou ont été des périphrases des plus courantes.
-
-ÉCOUCHARD LEBRUN dit LEBRUN-PINDARE (1729-1807), et surtout JACQUES
-DELILLE (1738-1813), le «périphrastique» Delille, comme on l’a
-baptisé, ont particulièrement cultivé la périphrase.
-
-Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun donne à
-déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de l’ode sur _Le
-Triomphe de nos paysages_ (Dans le volume MALHERBE, J.-B. ROUSSEAU,
-É. LEBRUN, _Œuvres_, p. 514; Didot, 1858):
-
- La colline qui, vers le pôle,
- Borne nos fertiles marais,
- Occupe les enfants d’Éole
- A broyer les dons de Cérès.
- Vanvres, qu’habite Galatée,
- Sait du lait d’Io, d’Amalthée,
- Épaissir les flots écumeux;
- Et Sèvres, d’une pure argile,
- Compose l’albâtre fragile
- Où Moka nous verse ses feux.
-
-«Tout cela, note Sainte-Beuve (_Portraits littéraires_, t. I, p. 152,
-note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins
-à vent_; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son _beurre_ et ses
-_fromages_; et _la porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait
-Ginguené au rédacteur du journal _Le Modérateur_ (22 janvier 1790),
-que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.»
-Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il avouait que
-si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes.
-Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui n’en
-rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines
-bizarres.»
-
-Ailleurs, dans l’ode _Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine_
-(Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au
-collège, et ce sont encore autant d’énigmes:
-
- Là, dans sa vitesse immobile,
- Le buis semblait dormir, agité par mon bras;
- Là, je triplais le cercle agile
- Du chanvre envolé sous mes pas.
-
- Là, frêle émule de Dédale,
- Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger;
- Là, dans une course rivale,
- J’étais Achille au pied léger.
-
- Là, j’élevais jusqu’à la nue
- Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor
- A travers la route inconnue
- Qu’Éole ouvre à son vague essor.
-
-Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la _toupie_, à la _corde_,
-au _volant_, à la _course_ ou aux _barres_, et au _cerf-volant_.
-
-
-Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une renommée
-sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo, que
-de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour ses
-innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui paraît
-incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et
-uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait;
-personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons
-tout à l’heure.
-
-Pour Delille, le cochon est
-
- ... l’animal qui s’engraisse de glands.
- (_Les Géorgiques_, III; Œuvres, t. II, p. 353;
- Lefèvre, 1844.)
-
-Et Victor Hugo de riposter (_Les Contemplations_, I, 7, Réponse à un
-acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882):
-
- Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas?
- Guichardin a nommé le Borgia...
-
-Les diamants sont, pour Delille:
-
- ... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne.
- (_L’Imagination_, I; t. I, p. 457.)
-
-L’araignée:
-
- Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles
- Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles.
- (_Ibid._, VI; t. I, p. 466.)
-
-Les baleines:
-
- Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil.
- (_L’Homme des champs_, II; t. I, p. 169.)
-
-La cigogne:
-
- L’ennemi des serpents vient, après les frimas,
- Retrouver les beaux jours dans nos riants climats.
- (_Les Géorgiques_, II; t. II, p. 332.)
-
-Le taon:
-
- ... insecte affreux, que Junon autrefois,
- Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.
- (_Ibid._, III; t. II, p. 343.)
-
-Le chat:
-
- L’animal traître et doux, des souris destructeur.
- (Dans Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 262.)
-
-Le paon:
-
- L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus.
- (_Ibid._)
-
-L’oie:
-
- L’aquatique animal, sauveur du Capitole.
- (_Ibid._)
-
-La poule:
-
- Cet oiseau diligent dont le chant entendu
- Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu.
- (_Ibid._)
-
-Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu
-d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de
-Champagne, la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie,
-l’horlogerie, la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut
-imaginer.
-
-Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué plus d’une
-périphrase qu’on chercherait en vain dans son œuvre, cette définition
-de la seringue, par exemple:
-
- Ce tube tortueux d’où jaillit la santé,
-
-que je rencontre dans _La Chronique médicale_ (1er février 1913, p.
-77).
-
-Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là,
-et je la trouve dans la _Correspondance_ de Gustave Flaubert (t. II,
-p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous
-faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente
-étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre...
-Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la
-petite vérole ressemble à une écumoire:
-
- D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,
- Horrible désormais, nous présenter l’image
- De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,
- Dont se sert la matrone, en son zèle empressé,
- Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante
- Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?»
-
-Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet
-«l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par
-excellence». (_Le Temps_, 23 mai 1912.)
-
-Etc., etc.
-
-(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la _Revue
-bleue_, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave MERLET, _Tableau de la
-littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 510; — etc.)
-
-Dans sa préface de _Cromwell_ (p. 34; Hachette, 1862), Victor
-Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase,
-ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des
-dénombrements d’Homère, d’avoir _fait_ douze chameaux, quatre chiens,
-trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un
-jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers,
-beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et
-tant d’aurores qu’il se perdait à les compter».
-
-Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans
-le _Discours préliminaire_ de sa traduction des _Géorgiques_ (t.
-II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands
-du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots
-comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles
-et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté
-une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus
-décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné
-au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les
-termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer
-des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des
-périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le
-destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes
-ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»
-
- [23] Remarquons que Victor Hugo n’a pas dit autre chose dans sa
- _Réponse à un acte d’accusation_, déjà citée par nous tout à
- l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de glands»:
-
- un mot
- Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.
-
- Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se soumet, Hugo
- s’insurge:
-
- Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
- Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!
-
-Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes
-et très justes considérations (_Portraits contemporains_, Lebrun,
-t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie
-qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre
-pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité;
-il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq
-ans après, dans _Le Cid d’Andalousie_ (de Pierre-Antoine Lebrun:
-1785-1873), le mot _chambre_ excitait des murmures à la première
-représentation; _Le Globe_ (5 mars 1825, article de M. Trognon) était
-obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie:
-
- De princes égorgés la _chambre_ était remplie.
-
-«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de
-cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830,
-chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»
-
-Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le
-verbe _embellir_:
-
- Ma muse des jardins _embellit_ le séjour.
- (_Les Jardins_, III; Œuvres, t. I, p. 75.)
-
- Quel charme _embellira_ vos douces promenades?
- (_L’Homme des champs_, II; ibid., p. 148.)
-
- ... Multiplie, agrandit, _embellit_ la nature.
- (_L’Imagination_, I; ibid., p. 333.)
-
- Tout ce que la nature _embellit_ de sa main.
- (_Ibid._, III; ibid., p. 369.)
-
- Un air d’aisance encore _embellit_ la déesse.
- (_Ibid._, III; ibid., p. 371.)
-
- Oh! que l’homme sait bien _embellir_ l’univers!
- (_Ibid._, IV; ibid., p. 392.)
-
- Etc., etc.
-
-«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (_Portraits
-littéraires_, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000
-exemplaires pour la première édition. L’_Énéide_, par exception,
-se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000
-francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»
-
-Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, Mme Woillez conte que,
-revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut «poursuivi par deux
-forbans, Delille donna, dans cette circonstance, des marques de
-sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes parlèrent dans
-le temps: «Ces coquins-là, dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme
-que je ferai contre eux». (Notice, _Œuvres de J. Delille_, t. I, p.
-7; Lefèvre, 1844.)
-
-Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse,
-et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement
-composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels
-vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien
-fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais
-tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire,
-dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas
-perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il
-a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée
-avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà
-M. Delille _ad patres_, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs
-qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles BRIFAUT,
-_Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul_, dans Charles ROZAN,
-_Petites Ignorances historiques et littéraires_, p. 371, note 1.)
-Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. SAINTE-BEUVE, _Portraits
-littéraires_, Delille, t. II, p. 103 et suiv.
-
-
- * * *
-
-
-CHATEAUBRIAND (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans
-Henri MONNIER, _Mémoires de M. Joseph Prudhomme_, t. II, p. 92;
-Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les
-préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il
-y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne
-parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente
-étude, de classer l’auteur d’_Atala_ et des _Martyrs_ parmi les
-poètes.
-
-«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune
-Victor Hugo, _l’enfant sublime_. C’est la littérature d’en haut...
-Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers,
-et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que
-ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que
-je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de
-_Moïse_. (_Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_, 1818-1821,
-p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
-«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit
-pendant vingt ans son _Moïse_. Il préférait ce faux chef-d’œuvre
-à toutes ses œuvres.» (Adolphe BRISSON, _Le Temps_, 26 mai 1913,
-Chronique théâtrale.)
-
-De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa
-_Théorie des couleurs_, «que les savants refusaient de prendre au
-sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus
-mauvais. (Cf. Édouard ROD, _Essai sur Gœthe_, p. 14; Perrin, 1898.)
-
-De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes
-et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques;
-et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et
-de les savourer avec lui.
-
-De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand
-vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un
-de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et
-dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde».
-(Ernest LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, t. IV, p. 199; Hetzel,
-s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue
-Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à
-M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi,
-je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec
-complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un
-coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les
-ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en
-pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer
-que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest LEGOUVÉ, _ibid._; — et
-Louis ULBACH, _La Vie de Victor Hugo_, p. 111-112; Émile Testard,
-1886.)
-
-Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible
-pour la couronne tragique». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_,
-t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)
-
-Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique
-et de son _Devin du village_ (Cf. ID., _ibid._, t. II, p. 125),
-et préférant son _Lévite d’Éphraïm_ à tous ses ouvrages (_Les
-Confessions_, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864).
-
-L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste des
-philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait humilié
-quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. MARMONTEL, _Mémoires_,
-livre VI; t. II, p. 103; Jouaust, 1891; — et Antoine GUILLOIS, _Le
-Salon de Mme Helvétius_, p. 28; C. Lévy, 1894.)
-
-Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne sont pas sans
-mérite) à ses dessins et à ses tableaux (SAINTE-BEUVE, _ibid._);
-
-Alfieri se piquait d’être fort en grec (ID., _ibid._);
-
-Byron d’être le premier nageur du Bosphore (ID., _ibid._);
-
-Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre
-(SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. II, p. 125).
-
-Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et ses
-tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», il
-les préférait à ses superbes marbres. (_Revue Napoléonienne_, avril
-1911, p. 108.)
-
-Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;
-
-Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa
-musique (Cf. Ernest CHESNEAU, _L’Art et les Artistes modernes_, p.
-61; Didier, 1864);
-
-Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce qui
-était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le
-journal _Le Voleur_, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);
-
-Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait la passion
-des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, et «voulait
-refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste et bouleverser les
-lois de la pesanteur». (Eugène FORGUES, _Les Artistes célèbres_,
-Gavarni, p. 49, 54, 58; Rouam, s. d.)
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-Revenons à Chateaubriand.
-
-Voici un singulier jugement porté par lui sur le général Bonaparte:
-
-«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en
-effet, un grand gagneur de batailles; mais, _hors de là_, le moindre
-général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné
-l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers
-l’enfance de l’art.» (CHATEAUBRIAND, _De Bonaparte et des Bourbons_,
-dans le volume _Mélanges politiques et littéraires_, p. 183; Didot,
-1868.)
-
-Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses
-_Mémoires d’outre-tombe_ (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles
-gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille.
-En exceptant mon vieux roi, _je voudrais qu’on noyât_ quiconque n’est
-plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze
-amis ont-ils été consultés?
-
-Dans les mêmes _Mémoires_, pour s’excuser de ses nombreuses
-citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV,
-p. 437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces
-récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages,
-et qu’ensuite _je ne t’entends plus_; je dors dans la terre que tu
-foules; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que
-mes os».
-
-Et ces phrases hyperboliques et étranges:
-
-«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite
-de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours,
-m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (_Ouvrage cité_,
-t. I, p. 64.)
-
-«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand):
-l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a
-pleuré sa mort.» (_Ibid._, t. I, p. 180.)
-
-Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la
-loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette
-inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie.
-Ferme la porte, s’il _vous_ plaît.» (_Ibid._, t. II, p. 238.)
-
-Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du
-conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut
-annoncée en ces termes par le journal _La Mode_: «M. _Persil_ est
-mort pour avoir mangé du perroquet».
-
-On demande souvent quel est l’auteur de la locution _tuer le
-mandarin_; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau:
-c’est l’opinion de Balzac (_Le Père Goriot_, p. 150; Librairie
-nouvelle, 1859), du _Grand Dictionnaire Larousse_, etc. On la trouve,
-ainsi formulée, dans _Le Génie du christianisme_ (livre VI, chap.
-2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O
-conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur
-des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question:
-Si tu pouvais, par un seul désir, _tuer un homme à la Chine_ et
-hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle
-qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?»
-Etc.
-
-Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries
-littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand,
-dont, selon le mot de Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. I, p.
-434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un
-tic».
-
-«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses
-_Mémoires d’outre-tombe_ (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il
-eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce
-siècle?»[24].
-
- [24] Ce que Sainte-Beuve a traduit en ces termes: «Mes écrits de
- moins dans le siècle, qu’aurait-il été sans moi?» (_Causeries
- du lundi_, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce là d’ailleurs une
- première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits mémoires.
-
- Le poète et romancier danois ANDERSEN (1805-1875) nous offre
- aussi un des plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il
- est vrai que je suis le plus grand homme de lettres actuellement
- vivant, disait-il, mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est
- Dieu, qui m’a fait ainsi.» (_Revue bleue_, 20 septembre 1879, p.
- 273.)
-
-«Ce que le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon
-esprit.» (_Ouvrage cité_, t. VI, p. 226.)
-
-«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec
-moi.» (_Ibid._, t. III, p. 3.)
-
-«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses
-geôliers, il l’avait faite avec moi.» (_Ibid._, t. IV, p. 115.)
-
-«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de
-mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé
-l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur
-avoué de l’opinion...» (_Ibid._, t. IV, p. 342.)
-
-«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui pullulent
-à cette heure démontrent qu’_il y a duperie à ne pas proclamer
-soi-même son immortalité_.» (_Ibid._, t. IV, p. 207)[25].
-
- [25] «La gloire veut qu’on l’aide auprès des hommes; elle n’aime
- pas les modestes.» (Edgar QUINET, _La Révolution_, t. II, p. 343,
- Librairie internationale, 1869; in-18.)
-
-C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec
-une bien enfantine et comique naïveté, dans son _Journal_ (année
-1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir,
-peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir
-dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature
-que dans l’espérance d’une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix
-mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le
-mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?»
-Etc.[26].
-
- [26] Ailleurs (_La Faustin_, p. 287), Edmond de Goncourt, mieux
- inspiré, dit ou fait dire à l’un de ses personnages: «Au fond, la
- gloire, ça pourrait bien être tout simplement des bêtises: une
- exploitation de notre bonheur par une vanité imbécile». Et encore
- (_Journal des Goncourt_, année 1883, t. VI, p. 269): «C’est chez
- moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me
- survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. A
- quoi sert?»
-
- C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de Montaigne
- (_Essais_, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la
- courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et
- en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et
- remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes
- les choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult!
- Nature nous a là donné un plaisant jouet!»
-
-Comme si, en dépit du _Musa vetat mori_, et de la fière attestation
-de Malherbe:
-
- Ce que Malherbe écrit dure éternellement
-
-(Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe_, t. II, p. 184), le
-culte de la littérature et la connaissance de l’histoire ne devaient
-pas nous inspirer plus de bon sens, plus de raison, et surtout plus
-de modestie[27]! Comme si l’amour des Lettres ne suffisait pas à nous
-donner par lui-même la plus certaine et la meilleure des récompenses!
-Si le nom des Goncourt surnage quelque temps encore, c’est grâce,
-non pas à leurs écrits, qu’on ne lit déjà plus guère, mais à leur
-fortune, qui leur a permis de fonder une Académie gentiment rétribuée.
-
- [27] Voir, par exemple, ce que dit Cicéron dans _Le Songe de
- Scipion_, livre VI, chap. XIV, XV et XVIII, sur la gloire
- humaine: «... Quelle gloire digne de tes vœux peux-tu acquérir
- parmi les hommes? Tu vois quelles rares et étroites contrées ils
- occupent sur le globe terrestre... Retranche toutes les contrées
- où ta gloire ne pénétrera pas, et vois dans quelles étroites
- limites», etc.
-
- Et Salluste (_Catilina_, VIII): «De faire que les actions (et
- les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du hasard
- (_fortuna_); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou la
- gloire, ou l’oubli...»
-
- Et Montesquieu (_Pensées diverses_: Œuvres complètes, t. II, p.
- 433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour cette
- petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?»
-
- Et Benjamin Constant (dans SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_,
- t. III, p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant
- de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume
- des mains, toutes les fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus
- de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire
- ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une
- promenade ou une partie de whist.»
-
- Alfred de Vigny (_Journal d’un poète_, p. 183; Charpentier,
- 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à celui d’une
- bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape qui
- peut!»
-
- «Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) avait raison quand
- il démontrait presque géométriquement quelle vanité et quelle
- extravagance c’est de croire qu’il y a une réputation qui nous
- appartienne après notre mort!» (SAINTE-BEUVE, _Causeries du
- lundi_, t. II, p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite
- de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres,
- pour périr eux-mêmes l’instant d’après.» (ID., _Portraits
- littéraires_, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus
- tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau.
- L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (ID.,
- _Nouvelle Correspondance_, p. 157.)
-
- Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, dans le
- _Mercure de France_ de novembre 1900, un article abondamment
- documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.
-
-
-
-
-V
-
- LAMARTINE. Ses étourderies et incohérences. _La phrase du
- chapeau_, de l’académicien Patin, et autres phrases de
- longue haleine. Toujours de l’à peu près chez Lamartine. Le
- _Lac_. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de Lamartine
- sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.
-
- ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. Le substantif
- _Centaure_. — GÉRARD DE NERVAL.
-
- ALFRED DE MUSSET. — THÉOPHILE GAUTIER. Bizarreries et
- inadvertances. Emploi des termes techniques.
-
- LECONTE DE LISLE. — THÉODORE DE BANVILLE.. — HENRI DE
- BORNIER. — SULLY PRUDHOMME. — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE
- MENDÈS. — CLOVIS HUGUES.
-
-
-LAMARTINE (1790-1869) a pris avec la grammaire des licences aussi
-fréquentes qu’exagérées. Il écrit, par exemple, _vêtissait_, au lieu
-de _vêtait_, non seulement dans ses vers, où il pouvait être gêné par
-le rythme, mais en prose: «Le soleil qui le vêtissait de son auréole
-de rayons.» (_Le Tailleur de pierres de Saint-Point_, III, p. 24;
-Hachette, 1899.)
-
-Il a des inadvertances de ce genre:
-
- Ah! qu’il pleure, celui dont _les mains_ acharnées,
- S’attachant comme un lierre aux débris des années,
- _Voit_ avec l’avenir...
- (_Nouvelles Méditations_, V, p. 44; Hachette, 1858.)
-
-Pour fournir une rime à _lune_, il crée l’incohérente locution _l’une
-après l’une_ (au lieu de _l’une après l’autre_):
-
- Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune,
- D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une
- Murmurer et mourir.
- (_Ibid._, XXIV, p. 152.)
-
-Ou bien il fait rimer _ténèbres_ avec _cèdres_:
-
- Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-_ténèbres_,
- Étaient venus planer sur les cimes des _cèdres_.
- (_La Chute d’un ange_, 1re vision, p. 47; Gosselin, 1849.)
-
-Ou encore _jour_ avec _amours_:
-
- Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos _jours_
- Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’_amour_.
- (_Ouvrage cité_, p. 55.)
-
-Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis _amours_ au pluriel, ce qui
-donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.
-
-Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot _orbite_ du
-masculin:
-
- Ces astres suspendus dans le vide des _airs_
- Croisant, sans se heurter, leurs orbites _divers_.
- (_Nouvelles Méditations_, Réflexion, p. 228; —
- et _Recueillements_, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.)
-
- ... Jeune ami dont la lèvre,
- Que le fiel a _touché_, de sourire se sèvre.
- (_Recueillements_, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)
-
-Pour _touchée_.
-
-Il dit à une femme (_Nouvelles Méditations_, XXIV, p. 158):
-
- Souviens-toi de l’heure bénie
- Où les dieux, d’une tendre main,
- Te _répandirent_ sur ma vie
- Comme l’ombre sur le chemin.
-
-Comme si l’on pouvait _répandre_ quelqu’un.
-
-Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous décrit en
-ces termes «un lugubre silence»:
-
- ... Et sur la foule immense
- Plane, avec la terreur, un lugubre silence:
- On n’entend que _le bruit de cent mille soldats_
- Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas,
- Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent,
- Les ordres répétés qui dans l’air retentissent,
- Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents...
-
- ... Des sons discords que _rendent_ chaque sens.
- (_La Mort de Socrate_, p. 333; Hachette, 1860.)
-
-Lamartine avait même d’abord mis: _chaques_ avec une s
-
- ... que rendent _chaques_ sens.
-
-(Cf. LITTRÉ, _Dictionnaire_, art. Chaque.)
-
-Il écrit dans _Jocelyn_ (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):
-
- Comme luttent entre _eux_, dans la sainte agonie,
- L’immortelle espérance et la nuit de la vie.
-
-Plus loin (_Jocelyn_, 1re époque, p. 46):
-
- Des présents de l’époux les fragiles merveilles
- _Etalés_ sur le lit...
-
-Au lieu d’_étalées_, qui gênait le vers.
-
-Dans _Jocelyn_ encore (4e époque, p. 158):
-
- Que m’importe...
- Ton travail en ce monde, et le pain dont tu _vive_,
-
-pour rimer avec _suive_.
-
-Dans _Jocelyn_ toujours (9e époque, p. 334), il use de cette
-singulière périphrase:
-
- Le sol boit au hasard _la moelle de nos yeux_.
-
-C’est-à-dire nos larmes.
-
-Il parle de la _presque_ éternité des astres:
-
- Astres, rois de l’immensité!
- Insultez, écrasez mon âme
- Par votre presque éternité!
- (_Harmonies_, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),
-
-sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du tout, qu’ici
-il n’y a pas de milieu ni de _presque_.
-
- L’enfance et la vieillesse
- Sont _amis_ du Seigneur,
- (_Ibid._, XIII, La Retraite, p. 287),
-
-au lieu d’_amies_.
-
-Dans _Toussaint Louverture_, «tragédie nègre qui parut, en 1843, dans
-la _Revue des Deux-Mondes_» (Cf. _Le Journal_, 12 février 1899), nous
-trouvons cet étrange distique:
-
- Vous, semblables en tout à ce que fait la bête,
- Reptiles dont je suis et _la main_ et la tête.
-
-«Une larme m’était montée _au cœur_», écrit Lamartine dans
-_Graziella_ (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que
-montent les larmes.
-
-Dans _Raphaël_ (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase qu’on pourrait
-rapprocher de la fameuse _phrase du chapeau_[28], de l’académicien
-Patin: «C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace
-que l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le
-ressort d’une énergique résolution».
-
- [28] Parmi les curiosités ou les monstruosités littéraires,
- la _phrase du chapeau_, de l’académicien Patin (1793-1876),
- est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert de Bonnières
- (_Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série p. 88), le plus mémorable
- exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette perle:
-
- «Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, porté ailleurs
- par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont Callimaque a
- décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément
- à l’occasion du passage qui nous occupe, par le scoliaste,
- que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur le dos
- de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine à
- Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, _Études sur les
- tragiques grecs_, t. I, p. 114; édit. de 1842.)
-
- «Cette _phrase du chapeau_ était jusqu’à présent réputée comme
- typique et inimitable, lit-on dans la _Revue encyclopédique_ du
- 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) l’a de beaucoup
- surpassée dans la suivante, qui sert de début à l’un de ses
- contes, _Don Peyrè_ (dans le volume de Léon CLADEL, _Urbains et
- Ruraux_, p. 107 et suiv.; Ollendorff, 1884):
-
- «A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix sur le
- plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à
- travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des
- Cévennes aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté
- grandiose arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible
- Béarnais, déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi
- troubadour que bien longtemps avant lui l’avait été Richard
- Cœur de Lion, alors simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve
- encore quelques vestiges des monuments érigés en l’honneur de ce
- descendant de Geoffroy, comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun
- historien n’a su pourquoi ni comment, ornait en temps de paix sa
- toque, en temps de guerre son haubert d’une branche de genêt,
- habitude qui lui valut le surnom de Plantagenet, porté plus tard
- par toute la famille française à laquelle le trône anglo-saxon,
- après la mort d’Étienne de Blois, le dernier héritier de
- Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma monture prit peur et
- manqua de me désarçonner.»
-
- Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase de quelques
- incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute la
- _Revue encyclopédique_, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive
- qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une
- bonne partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un
- véritable tour de force.»
-
- Le _Larousse mensuel_ (juin 1913, Petite correspondance, col.
- 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière (1849-1907),
- digne pendant des précédentes, et dont je me borne à citer le
- début: «Il n’en est pas de même des _Mémoires_ de Mme de Caylus,
- ni des _Lettres_ de cette bonne Mme de Sévigné, dont on aurait
- pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre
- nous inspirer une entière confiance, étant donné d’une part,
- en ce _qui_ concerne Mme de Sévigné, _que_ nous avons affaire
- à une femme _dont_ il est vrai de dire _qu_’encore _que_ ses
- lettres, _qui_ sont d’un de nos bons écrivains, contiennent de
- précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis
- XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été plus légers dans leurs
- informations, plus superficiels dans leurs jugements, et plus
- médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le plus vif plaisir
- de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin, et de
- sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je m’arrête,
- n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.
-
-Dans _Raphaël_ encore (p. 6) et dans _Les Confidences_ (p. 169 et
-221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain aux
-hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires
-d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement
-insectivores».
-
-Dans son _Histoire des Girondins_, Lamartine, par une
-singulière inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de
-Sainte-Menehould, et du général Drouet d’Erlon, un seul et même
-personnage. (Cf. Ernest BEAUGUITTE, _L’Ame meusienne_, p. 248, note
-1)[29].
-
- [29] C’est à propos de l’_Histoire des Girondins_ qu’Alexandre
- Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé l’histoire à
- la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui disait:
- «Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche mes
- tableaux». (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. XI, p. 463.)
-
-Dans son _Histoire de la Restauration_ (t. IV, livre 34), il assure
-que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité du
-jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa
-fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize
-jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf.
-_Le Flambeau_, 18 décembre 1915, p. 874.)
-
-A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph
-Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des
-écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc.
-(Cf. SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. IV, p. 406-407.)
-
-«Il se glisse de _l’à-peu-près_ dans tout ce que fait M. de
-Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (_Ibid._, p. 397 et suiv.) «...
-Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et
-spécieux _à-peu-près_...»
-
-Et cette phrase, extraite de la _Préface générale des œuvres
-complètes de Lamartine_, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort
-belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je
-n’y chercherais pas le bonheur, _parce que je sais qu’il n’y est
-pas_, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence,
-ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil _des heureux_»;
-— comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre,
-comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du
-bonheur?
-
-Le célèbre hémistiche du _Lac_, qui est dans toutes les mémoires:
-
- O temps, suspends ton vol!
-
-forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas (1732-1785):
-
- O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse...
- (Cf. LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_,
- t. III, 2e partie, p. 443.)
-
-Qui se douterait que le chaste chantre du _Lac_ et de _Jocelyn_ a
-été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, p. 33), accusé d’indécence,
-disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand
-nous apprenons par sa _Correspondance_ (de Lamartine) que la critique
-de 1823 accusa l’auteur des _Nouvelles Méditations_ d’être à lui tout
-seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit
-Ferdinand Brunetière (_Histoire et Littérature_, t. III, p. 251)...
-Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste,
-et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation,
-combien tout est relatif ici-bas.
-
-Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment
-cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le
-sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il
-ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses
-appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans
-un article très soigné et amplement documenté paru dans la _Revue
-bleue_ (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un
-pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués,
-inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur
-philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce
-Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel
-que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est
-«un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est
-pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de
-Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard
-«parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme,
-que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été
-lettres closes pour le chantre du _Lac_.
-
-A maint endroit de sa _Correspondance_, Flaubert se montre très dur
-pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. 93-95;
-Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» (t. II, p.
-221); «... Lamartine est _un robinet_» (t. II, p. 319); etc.
-
-Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de
-telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort
-de Laurence, dans _Jocelyn_, il eut des larmes d’émotion et demanda:
-«De qui sont ces beaux vers?» (_Mémorial de la librairie française_,
-3 avril 1913, p. 211.)
-
-Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de la
-première représentation de sa comédie _Le Florentin_: «Quel est donc
-le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, p. 49).
-
-
- * * *
-
-
-ALFRED DE VIGNY (1797-1863), tout comme Jacques Delille, cultive
-parfois volontiers la périphrase. Dans son poème _Dolorida_ (Poésies
-complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il nous parle de la chemise
-de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait rapprocher de ceux de
-Racine, dans _Britannicus_ (II, 2: «dans le simple appareil d’une
-beauté,» etc.):
-
- Dolorida n’a plus que ce voile incertain,
- Le premier que revêt le pudique matin,
- Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,
- L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.
-
-Et plus loin (_Le Bal_, p. 156), à propos d’un piano:
-
- Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,
- Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.
-
-Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,
-
- J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois
- (_Le Cor_, p. 149),
-
-se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, dans _Hernani_
-(V, 3), prononcé par Dona Sol:
-
- Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!
-
-Dans _Stello_ (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre une
-charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... chargée de
-plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés
-l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges...»
-
-
-Dans ses _Iambes_ (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; et LAROUSSE,
-art. Iambes et Poèmes), AUGUSTE BARBIER (1805-1882); détournant
-de son acception originaire le mot _centaure_ (monstre fabuleux,
-moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon
-cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos
-de Bonaparte:
-
- O Corse à cheveux plats! que ta France était belle
- Au grand soleil de messidor!
- C’était une cavale indomptable et rebelle,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
- Ses reins si souples et dispos,
- _Centaure_ impétueux, tu pris sa chevelure,
- Tu montas botté sur son dos.
-
-Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, ne
-peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier fit-il
-plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son vers:
-
- Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.
-
-Le même sens abusif du mot _centaure_ se retrouve dans les _Mémoires_
-d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces Numides, cavaliers
-terribles, _centaures_ maigres et ardents comme leurs _coursiers_...»
-
-Et Gustave Chadeuil, dans _Le Siècle_ (Cf. LAROUSSE, art. Bévue,
-p. 663, col. 2): «L’hippodrome a repris son rang dans la série des
-plaisirs parisiens. Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent
-et polkent, _montés par des centaures_».
-
-Et Timothée Trimm, dans _Le Petit Journal_ (même source): «Rigolo
-(un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans
-l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se
-couche au besoin. _Un centaure y perdrait ses éperons_».
-
-Un centaure avec des éperons!
-
-«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, et
-si les hommes _étaient des centaures_, ça n’en vaudrait que mieux,»
-estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (_La Mare
-d’Auteuil_, p. 79; Rouff, s. d., in-4).
-
-Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un _centaure_,
-l’appelle _un homme à cheval sur lui-même_». (J.-J. BARTHÉLEMY,
-_Voyage du jeune Anarcharsis_, t. IV, chap. 58, p. 478; Didot, an
-XII.)
-
-
-Un article du _Figaro_ (9 décembre 1874) nous apprend que nombre des
-devises figurant autrefois sur les mirlitons:
-
- Je vous aime ardemment,
- C’est ce qui fait mon tourment;
-
-Etc., etc.,
-
-sont de GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), qui en livra un jour cinq cents
-pour 50 francs.
-
-
- * * *
-
-
-ALFRED DE MUSSET (1810-1857), dans _Les Marrons du feu_ (Premières
-Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous montre un poisson qui
-_regarde en silence_, comme si les poissons avaient coutume de
-regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:
-
- L’esturgeon monstrueux soulève de son dos
- Le manteau bleu des mers, et _regarde en silence_
- Passer l’astre des nuits...
-
-Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste
-Saint-Amant (1594-1661):
-
- Les poissons ébahis les _regardent_ passer.
- (Cf. Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 180;
- M. Lévy, 1859.)
-
-Plus loin (_L’Andalouse_, p. 87), Musset nous demande si nous ayons
-vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,
-
- Une Andalouse au sein bruni.
-
-Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la Catalogne;
-mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, dans la
-première de ses _Conférences sur Alfred de Musset_ (p. 3; édit. des
-_Lectures pour tous_), «une Andalouse dans Barcelone, c’est, pour
-fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se trouver, mais
-on préférerait en Avignon».
-
-Dans _Venise_ (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord
-écrit:
-
- Dans Venise la rouge
- Pas un cheval qui bouge.
-
-Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son
-intempestif cheval par un bateau:
-
- Pas un bateau qui bouge.
-
-«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de
-Tortoni.» (Maurice DONNAY, _ibid._)
-
-Dans sa _Nuit de mai_ (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, 1864),
-Musset prétend que
-
- _La bouche_ garde le silence
- Pour _écouter parler_ le cœur,
-
-et que (_Ibid._, p. 49)
-
- ... le vent d’automne
- ... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...
-
-Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que
-
- ... la bergeronnette, en attendant l’aurore,
- Aux premiers buissons verts commence à se poser;
-
-oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur les pierres,
-sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule cultivé en
-têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, surtout
-quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». (Cf.
-BREHM, _L’Homme et les Animaux_, Les Oiseaux, t. III, p. 750-752.)
-
- ... Si je doute des larmes
- C’est que je t’ai _vu_ pleurer,
-
-écrit Musset dans _La Nuit d’octobre_ (Poésies nouvelles, p. 70), en
-s’adressant:
-
- ... à toi qui la première
- M’as appris la trahison.
-
-_Vu_ pour _vue_.
-
-Ces vers de _Rolla_ (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés
-incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. _L’Intermédiaire des
-chercheurs et curieux_, 10 septembre 1901, col. 335):
-
- Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.
- L’habitude, qui fait de la vie un proverbe,
- Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux,
- Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux
- L’audace et la fierté, qui sont _ses_ sœurs aînées.
-
-Les sœurs aînées de qui?
-
-Dans _Namouna_ (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve un vers
-de treize syllabes:
-
- Jamais _confessionnal_ ne vit de chapelet
- Comparable en longueur...
-
-L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même poème
-(II, 25, p. 340):
-
- Pensif comme l’amour, beau comme le génie,
-
-a été employée par Mirabeau dans son portrait de Frédéric II:
-«Brillant de toutes les qualités physiques et morales, fort comme
-sa volonté, beau comme le génie...» (MIRABEAU, _De la monarchie
-prussienne_; Œuvres, t. II, p. 12; édit. Vermorel.)
-
-Dans ce même poème de _Namouna_ (II, 35, p. 343), ce vers:
-
- Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,
-
-existe dans Corneille (_Pertharite_, II, 1):
-
- Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.
-
-Enfin l’idée exprimée par ces vers de _Rolla_ (V, Poésies nouvelles,
-p. 20):
-
- Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans
- Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance!
- Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux!
- Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!
-
-se retrouve dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie I,
-livre I; _Œuvres complètes_, t. V, p. 318; Hachette, 1864): «... Je
-me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant
-ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y en a un
-surtout qui m’est bien revenu», etc.
-
-
- * * *
-
-
-THÉOPHILE GAUTIER (1811-1873) avait d’abord mis au début de la
-strophe LXV de son poème _Albertus_ (Poésies, p. 28; Charpentier,
-1858):
-
- Le papier que la belle, avec un air d’angoisse,
- Dès la strophe 36 de ce poème froisse...
-
-36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que
-_trente-six_ a trois syllabes:
-
-«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que j’ai
-exprimé le nombre par des chiffres».
-
-Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:
-
- Dans sa petite main aux ongles roses froisse.
- (Cf. _La République française_, 2 juillet 1898.)
-
-Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve cette
-grossière faute (p. 29, même édition):
-
- ... l’écriture et le tour
- Ont _quelque chose_ en soi qui _trahissent_ la femme.
-
-Pour _trahisse_.
-
-Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):
-
- Le papier se tor_dit_ comme un _da_mné _du Da_nte
- En _dardant_...
-
-_Du_ Dante, pour _de_ Dante, puisqu’on ne doit pas dire _Le_ Dante,
-l’article, en italien, se mettant devant le nom (l’Alighieri) et non
-devant le prénom (Dante pour Durante): cf. LAROUSSE.
-
-Dans le même recueil (_Paysages_, VIII, p. 81), le martinet est
-confondu avec l’hirondelle:
-
- Le martinet, sentant l’orage, près du sol,
- Afin de l’éviter, rabat son léger vol.
-
-C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le
-martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de
-quitter la région orageuse.
-
-Page 210 du même recueil (_Les Vendeurs du temple_, III) se trouve un
-verbe des plus rares, le verbe _retuer_, tuer une seconde fois:
-
- Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs
- [deux mains de squelette,
- Mais tu les _retuais_, sans plus sentir d’effroi
- Que pour guillotiner un véritable roi.
-
-Voltaire, dans _Candide_ (Cf. LITTRÉ) a aussi employé _retuer_: «Je
-te _retuerais_ si j’en croyais ma colère!»
-
-Plus loin (p. 334, _Sérénade_), un amant demande à sa maîtresse, qui
-se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, dénouer
-ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en servir
-comme d’échelle et aller la rejoindre:
-
- ... Défais ton peigne,
- Penche sur moi tes cheveux longs,
- . . . . . . . . . . . .
- Aidé par cette échelle étrange,
- Légèrement je gravirai,
- Etc., etc.
-
-Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas sans
-faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire
-choir à terre.
-
-Et ces amusantes phrases, dans _Mademoiselle de Maupin_:
-
-«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les
-nôtres de peupliers; _elle en portait des bottes sous ses bras_,
-comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27;
-Charpentier, 1866).
-
-«Le rubis _rougirait de plaisir_ de briller au bout vermeil de son
-oreille délicate» (p. 101).
-
-«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. Les
-maisons commençaient à _mettre le nez aux fenêtres_» (p. 343).
-
-Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son goût
-qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de vers
-(poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs
-efforts pour _mettre le nez à la fenêtre_.» (_Les Jeunes-France_, p.
-132; Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir _mettant le nez_ hors de sa
-poche...» (_Ibid._, p. 180.)
-
-Et cette affirmation que _Le Cri de Paris_ (27 septembre 1908, p. 11)
-dit avoir rencontrée aussi dans _Mademoiselle de Maupin_: «Il faut
-avoir un pavé _dans le ventre_, au lieu de cœur».
-
-Dans _Mademoiselle de Maupin_ encore, un des personnages s’écrie (p.
-207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans
-le ventre de _sainte Anne_, lorsqu’elle fut visitée par la Vierge».
-Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, non pas
-sainte Anne, mais sainte Élisabeth.
-
-Dans _Les Jeunes-France_ (p. 127), il est question de l’écriture
-anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire:
-la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.
-
-Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous le titre
-de _Les Grotesques_ (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de nombreuses
-inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, dans un de ses
-articles (_Portraits contemporains_, t. V, p. 125 et suiv.), et que
-l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on les retrouve dans
-l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. Théophile Gautier nous
-dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de Sévigné et sa coterie
-étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans doute Mme des Houlières
-qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. I, p. 156) comme le plus
-charmant endroit et comme le plus _adorable_ morceau de Théophile une
-page de prose qui devient parfaitement inintelligible telle qu’il la
-transcrit, et dans laquelle des lignes indispensables au sens (ligne
-16, p. 57) ont été omises. Dans l’histoire abrégée du sonnet qu’il
-retrace d’après Colletet (t. II, p. 43), nous croirions, d’après
-lui, que Pontus de Thiard a eu pour maîtresse poétique _Panthée_,
-tandis que c’est _Pasithée_ qu’il faut lire; Olivier de Magny n’a pas
-célébré non plus _Eustyanire_, mais bien _Castianire_; de même aussi
-que, tout à côté de là (p. 31), les _Isis nuagères_ ne sauraient être
-que des _Iris_. Mais, continue Sainte-Beuve, par quel bouleversement
-de chiffres Chapelain a-t-il pu naître, selon notre auteur, en 1569,
-c’est-à-dire en plein seizième siècle?» Etc.
-
-A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile
-Faguet, dans ses _Études littéraires sur le dix-neuvième siècle_ (p.
-323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:
-
-«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible.
-L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est que
-le scrupule du terme propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut
-pas en abuser jusqu’à rendre l’usage du dictionnaire indispensable à
-un lecteur lettré. Le style d’un bon auteur est avant tout le style
-d’une conversation entre «honnêtes gens» convenablement instruits.
-Il y a affectation à nous parler dans un roman la langue d’un traité
-d’architecture. Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut,
-dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend
-pas. C’est ce qui relève pour lui la saveur du morceau?[30]» J’ai
-peur qu’il n’ait un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est
-pas sans charlatanisme, de piquer l’attention.
-
- [30] Théophile Gautier se plaisait à la lecture des dictionnaires
- (Cf. _Les Jeunes-France_, préface, p. 11), et emmagasinait
- quantité de termes techniques, rarissimes et incompréhensibles
- «aux bourgeois» et à tout le monde, et les glissait dans
- ses écrits. Voir, par exemple, son roman _Partie carrée_
- (Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent, il
- est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187);
- — apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca,
- bilva, cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans _Mademoiselle de
- Maupin_ (Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p.
- 150); une robe de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246),
- etc.
-
-«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le
-but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser
-dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément
-parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En
-introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le
-contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les
-faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet
-de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre
-d’être clair.»
-
-
- * * *
-
-
-LECONTE DE LISLE (1820-1894) n’a cessé d’hésiter sur l’orthographe du
-nom de Caïn, le meurtrier d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté.
-Dans la première édition de ses _Poèmes barbares_, «il avait écrit
-avec un K, Kaïn, le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la
-réédition de ces poèmes, il modifia cette orthographe parce qu’on
-lui fit observer que le premier-né selon la Genèse avait été nommé
-par Ève «Celui qui est acquis». Du verbe hébraïque _qoûn_, acquérir,
-serait dérivé _qaïn_[31]. Mais je ne sais quel savant entreprit de
-lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme
-Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand CALMETTES, _Leconte de
-Lisle et ses amis_, p. 328.)
-
- [31] Comparer cette orthographe _Qaïn_ à celle d’_Yaqoub_, un des
- personnages du drame de _Charles VII_ d’Alexandre Dumas père,
- qui écrit toujours _Yaqoub_ et non Yacoub. (Cf. _Théâtre complet
- d’Alexandre Dumas_, t. II, p. 231 et suiv., Michel Lévy, 1873.)
-
-La belle strophe qui termine le _Dies iræ_ des _Poèmes antiques_ de
-Leconte de Lisle (fin du recueil):
-
- Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,
- Accueille tes enfants dans ton sein étoilé,
- Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
- Et rends-nous le repos que la vie a troublé,
-
-forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa traduction de
-Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,
-
- Dans son premier asile à sa voix rappelé,
- Retrouve le repos que la vie a troublé.
- (PONGERVILLE, _Notice sur Millevoye_, en tête des
- _Poésies de Millevoye_, p. 18; Charpentier, 1851.)
-
-
-THÉODORE DE BANVILLE (1823-1891) écrit, dans ses _Odes
-funambulesques_ (Une vieille lune, p. 69; Charpentier, 1883):
-
- Un _corset_ un peu juste, une étroite chaussure
- Ont-ils égratigné d’une rose blessure
- Tes beaux _pieds_ frissonnants...
-
-Un corset qui égratigne des pieds?
-
-Dans ses _Idylles prussiennes_ (Sabbat, p. 415, même volume),
-Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:
-
- Germania mène la danse,
- Plus folle qu’un cheval sans mors
- Ou qu’une _urne qui n’a plus d’anse_,
- Sur la colline où sont les morts.
-
-
-Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à l’Académie, HENRI
-DE BORNIER (1825-1901) composa une pièce de vers qui fut imprimée la
-veille de la cérémonie et distribuée aux journaux. Dans cet éloge
-funèbre, le poète, s’adressant à l’auteur d’_Agnès de Méranie_,
-s’écriait:
-
- Tu mourus en pleine lumière,
- Et la victoire coutumière
- T’accompagna jusqu’au tombeau.
-
-Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en lisant
-le lendemain, dans un grand journal:
-
- Tu mourus en pleine lumière,
- Et Victoire, _ta couturière_,
- T’accompagna jusqu’au tombeau!
- (Cf. _L’Avenir de la Meuse_, 22 mars 1885.)
-
-On lit, dans _La Fille de Roland_ (I, 4) du même poète:
-
- ... Chrétienne,
- _Ma générosité doit répondre à la tienne_.
-
-Et dans Corneille, _Le Cid_ (III, 4), le même vers:
-
- De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
- _Ma générosité doit répondre à la tienne_.
-
-Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture que de
-poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru renommé, et
-«était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».
-
-«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des _Corbeaux_, le féroce
-Henry Becque. (Cf. _Le Journal_, 9 août 1898.)
-
-
-Le grand poète et profond penseur SULLY PRUDHOMME (1839-1907) estime
-que
-
- Le vrai de l’amitié, c’est _de sentir ensemble_.
- (_Les Vaines Tendresses_, p. 5.)
-
-Et dans son poème _Le Gué_ (Poésies, t. I, p. 237), il déclare que
-
- ... tous, _même les morts_, ont fui jusqu’au dernier.
-
-Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave Aimard (_Les Rois
-de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): «Ils se trouvèrent
-à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était _plein de
-vie_.»
-
-
- * * *
-
-
-FRANÇOIS COPPÉE (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les
-souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et pour
-ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son _Petit
-Épicier_ (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., in-12) est
-célèbre par son prosaïsme:
-
- C’était un tout petit épicier de Montrouge,
- Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,
- Exhalait une odeur fade sur le trottoir.
- . . . . . . . . . . des tonneaux
- De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Il partage le lit d’une femme insensible,
- Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . Il trouve
- La colle et le fromage ignobles à toucher.
- . . . . . . . . . . il oublie,
- Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.
-
-Et ailleurs:
-
- Le dimanche, ils allaient souvent se promener
- Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes,
- Et revenaient.
- (_Un Fils_, Poésies, t. II, p. 22.)
-
- Ils songent à l’avance aux lessives futures,
- Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.
- (_Petits Bourgeois_, ibid., p. 33.)
-
- Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée,
- Et la gendarmerie est en pantalon blanc.
- (_Au bord de la Marne_, ibid., p. 164.)
-
- Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal,
- Et sur un banc, devant le public trivial,
- Je vis un ouvrier avec sa connaissance
- Qui se tenaient les mains...
- (_En bateau-mouche_, ibid., p. 195.)
-
-Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même
-tome II de ses _Poésies_ (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée
-fait cette déclaration:
-
- ... J’ai l’horreur du banal.
-
-Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot «banal».
-
-Dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21 février 1900, je rencontre cette
-phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux filles,
-deux jumelles âgées _l’une et l’autre_ de dix-huit ans».
-
-
- * * *
-
-
-Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire _l’une après
-l’une_, au lieu de _l’une après l’autre_, et pour obtenir une rime à
-_lune_ (Cf. ci-dessus, p. 81), CATULLE MENDÈS (1843 ou 1841-1909)
-crée la locution _l’autre et l’une_, au lieu de _l’une et l’autre_:
-
- Et tandis que, claire lacune,
- S’ouvre en la nuit brune la lune,
- Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une.
- (Catulle MENDÈS, Poésies, L’hymnaire des amants,
- t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)
-
-Elle a parfois de terribles exigences, la rime!
-
-
-CLOVIS HUGUES (1851-1907), qui était de Marseille, il est vrai, a
-découvert un jour qu’il y avait _trois moitiés_ dans un tout:
-
- Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant,
- _Moitié_ tigre, _moitié_ chacal, _moitié_ serpent.
- (Cf. _L’Écho de la semaine_, 24 octobre 1897, article
- signé LE CHERCHEUR.)
-
-La même découverte a été faite par le romancier François de
-Nion, dans un feuilleton intitulé _Pendant la guerre_ (dans _Le
-Journal_, 17 mai 1915, _in fine_): «Moitié plâtre, moitié briques,
-moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers
-d’Aix-la-Chapelle.»
-
-
-
-
-VI
-
- VICTOR HUGO. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences,
- énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots,
- drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force,
- puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge
- de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse.
- Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc.
-
-
-On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration,
-sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses
-inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs
-le précepte d’Horace (_Art poétique_, 351): _Ubi plura nitent in
-carmine_...
-
-VICTOR HUGO (1802-1885), dans son ode _Sur le rétablissement de la
-statue de Henri IV_ (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859),
-confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris,
-«faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin
-du volume (p. 376).
-
-Dans _Le Dernier Chant_ et _Le Génie_ (Ibid., II, 10, et IV, 6,
-p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et
-malsonnants:
-
- Fait _par_ler le _par_don _par_ la voix des douleurs,
-
-et
-
- Au sén_at parla par ta_ voix.
-
-Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.
-
-Rapprochons ce vers de la même ode _Le Dernier Chant_ (p. 124):
-
- L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,
-
-de ce passage de _Namouna_ d’Alfred de Musset (I, 48; _Premières
-Poésies_, p. 346; Charpentier, 1861):
-
- Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire
- Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre
- Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.
-
-Dans _Le Sacre de Charles X_ (Odes et Ballades, III, 4, p. 144)
-figure le mot hébreu _Sabaoth_, qui signifie «des armées» (Cf.
-LITTRÉ), et que le poète emploie ainsi:
-
- Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.
-
-c’est-à-dire: «Vous êtes des _armées_», ce qui ne s’explique guère.
-
-La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus
-mauvaise, se trouve dans _Les Châtiments_ (I, 6, _Le Te Deum_... p.
-28; Hetzel, s. d.):
-
- ... _Te Deum_! nous vous louons, Dieu fort,
- Sabaoth des armées!
-
-Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens.
-
-Dans _Le Sacre de Charles X_ encore (_Odes et Ballades_, même page),
-le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:
-
- Montjoye _et_ Saint-Denis!
-
-qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction _et_, chez
-plusieurs de nos poètes:
-
- Montjoie _et_ Saint-Denis! Dunois, à nous les chances!
- (Casimir DELAVIGNE, _Louis XI_, III, 13.)
-
- Montjoie _et_ Saint-Denis! Charles à la rescousse!
- (Alexandre DUMAS, _Charles VII_, IV, 4.)
-
-Voir aussi François COPPÉE et Armand D’ARTOIS, _La Guerre de cent
-ans_, prologue, sc. 10, et II, 8.
-
-Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré.
-
-Le vrai cri de guerre de nos pères était _Mont-joie_, ou bien
-_Mont-joie Saint-Denis_. «_La Mont-joie Saint-Denis_, ou, simplement,
-_la Mont-joie_, était le nom de la colline près Paris où saint Denis
-subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un
-lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La _Mont-joie
-Saint-Denis_ signifie la _Mont-joie de saint Denis_, selon l’ancienne
-règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (LITTRÉ,
-art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision
-de l’_e_ final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier
-cette locution et à en faire un non-sens.
-
-En parlant de Napoléon, dans _Les Deux Iles_ (Odes et Ballades, III,
-6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition,
-que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,
-
- Afin qu’il pût venir au monde
- Sans qu’une secousse profonde
- Annonçât son premier moment,
- Et que sur son lit militaire,
- Enfin sans remuer la terre,
- Il pût expirer doucement.
-
-Ce vers:
-
- Naître, vivre et mourir dans le champ paternel
- (_Odes et Ballades_, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240),
-
-fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (_Poésies_, Les
-Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890):
-
- Naître, vivre et mourir dans la même maison.
-
- Mon esprit de Pathmos connut le saint délire
- (_Odes et Ballades_, V, 14, Actions de grâces, p. 264).
-
-D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo:
-«C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile FAGUET, _Études littéraires
-sur le dix-neuvième siècle_, p. 165.)
-
-Dans les jolis vers du _Pas d’armes du roi Jean_ (Odes et Ballades,
-ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te
-baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère
-ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer
-quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son.
-
-Dans les _Odes et Ballades_ encore (Ballade XIII, _La Légende de la
-nonne_, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne
-aima le brigand»,
-
- On voit des biches qui remplacent
- Leurs beaux cerfs par des _sangliers_.
-
-Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement.
-
-
-Passons aux _Orientales_.
-
-Dans _Le Feu du ciel_ (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo
-décrit un îlot qui fond et s’efface
-
- Comme un glaçon _froid_.
-
-Un glaçon est-il jamais chaud?
-
-Dans _Canaris_ (II, p. 23), le terme de marine _ancre_ est employé au
-masculin et avec le sens de _grappin_, ce qui est doublement étrange:
-
- ... Son ancre _noir_ s’abat
- Sur la nef qu’_il_ foudroie.
-
-Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on
-lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition
-Hetzel-Quantin.
-
-Dans _La Bataille perdue_ (XVI, p. 78); «ce champ _meurtrier_» (au
-singulier) rime avec les _étriers_ (au pluriel), faute qui n’a
-été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de
-l’Imprimerie Nationale, où on lit:
-
- ... ces champs meurtriers.
-
-Plus loin (XIX, _Sara la Baigneuse_, p. 83), le poète nous peint Sara
-battant
-
- ... d’un pied timide
- L’onde _humide_,
-
-comme si l’onde n’était pas toujours humide.
-
-Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, _Grenade_, p. 114), il
-dit qu’
-
- Alicante aux clochers mêle les minarets,
-
-lorsque, observe le Guide Joanne (_Espagne et Portugal_, 1909, p.
-295), il n’y a aucun minaret à Alicante.
-
-Dans _Navarin_ (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux
-sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes,
-sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles,
-dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,
-
- Galéasses énormes,
- Vaisseaux de toutes formes,
- Vaisseaux de tous climats,
-
-yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches,
-bombardes, caraques, gabarres, etc.
-
-J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait
-combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques.
-On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans _La
-Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.;
-Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots
-rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les
-frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.
-
-La pièce _Les Djinns_ (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est
-un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers
-chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord _crescendo_, puis
-_decrescendo_. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a
-deux syllabes seulement:
-
- Murs, ville
- Et port,
- Asile
- De mort,
- . . . . .
-
-Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:
-
- Dans la plaine
- Naît un bruit,
- C’est l’haleine
- De la nuit.
- . . . . . .
-
-Puis quatre syllabes:
-
- La voix plus haute
- Semble un grelot.
- . . . . . . .
-
-Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de
-sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une
-strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois
-et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.
-
-La pièce _Lazzara_ (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée
-dans le roman de Louis Reybaud, _Jérôme Paturot à la recherche de la
-meilleure des Républiques_ (chap. 28, _Les Infortunes d’une Égérie_,
-p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de
-Muse du romantisme.
-
-Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:
-
- Comme elle court! Voyez...
- Elle est grande, elle est svelte...
-
- Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir
- Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,
- Car la pauvreté l’accompagne;
- Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,
- Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis
- La liberté sur la montagne.
-
-Et dans Louis Reybaud:
-
- Voyez comme elle engraisse...
- Elle est ample, elle est vaste...
-
- Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs
- Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours;
- Car la pauvreté l’accompagne.
- Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits,
- Une blouse percée aux deux coudes, et puis
- Quelques amis sur la Montagne.
-
-Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans
-_La Prière pour tous_ (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123;
-Hachette, 1861)?
-
- O myrrhe! ô cinname!
- Nard cher aux époux!
-
-Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire
-de Rouen, répond à cette question dans sa _Vie des fleurs_ (LXXI, p.
-203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de
-plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle
-pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le _nard_, tant
-célébré par les poètes...»
-
-Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo,
-qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur,
-dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet
-amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans
-_Les Feuilles d’automne_ (38, _Pan_, p. 130):
-
- Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;
-
-dans _Les Chants du Crépuscule_ (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette,
-1861):
-
- Et la haine monte à mon œuvre
- Comme un bouc au cytise en fleur;
-
-vers qui rappellent plusieurs passages des _Bucoliques_ (I, 79; II,
-63):
-
- ... capellæ,
- Florentem cytisum et salices carpetis amaras...
- Florentem cytisum sequitur lasciva capella.
-
- O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!
-
-s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des _Voix intérieures_
-(VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.
-
-Et plus loin (_Ouvrage cité_, XVIII, p. 80):
-
- Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,
- Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
-
-«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres»,
-déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de _Les
-Rayons et les Ombres_ (p. 145; Hachette, 1859).
-
- Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!...
- Lisez mon doux Virgile...
- (_Ibid._, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)
-
-La fin de cette même pièce VIII (p. 184):
-
- Car les temps sont venus qu’a prédits le poète!
- Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette,
- Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,
- Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé,
- Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille,
- Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-n’est que la traduction d’un célèbre passage des _Géorgiques_ (I, 493
-et suiv.):
-
- Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis
- Agricola, incurvo terram molitus aratro,
- Exesa inveniet scabra robigine pila,
- . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et «les chiens obscènes» mentionnés dans _Luna_ des _Châtiments_ (VI,
-7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des
-_obscenæque_ (ou _obscenique_) _canes_ des _Géorgiques_ (I, 470).
-
-
-Ces vers des _Chants du crépuscule_ (V, p. 173; Hachette, 1861):
-
- Vous pouvez, ô mon capitaine,
- Barrer la Tamise hautaine,
-
-rappellent ceux de Lebrun-Pindare (_Odes_: Qu’il est un légitime
-orgueil..., p. 511; Didot, 1858):
-
- En vain la Tamise hautaine
- Croit voir aux fastes de la Seine...
-
-Dans _Les Rayons et les Ombres_ (XIX, Ce qui se passait aux
-Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):
-
- Nous sommes la nature et la source éternelle
- Où toute soif _s’épanche_.
-
-Ou _s’étanche_?
-
-L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi _s’épanche_.
-
- Et de sa petitesse étalant l’ironie,
- Son pied charmant semblait _rire_ à côté du mien!
- (_Les Rayons et les Ombres_, XXXIV, Tristesse
- d’Olympio, p. 253.)
-
-Théodore de Banville (_Odes Funambulesques_, La Tristesse d’Oscar, p.
-98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:
-
- Et qu’enfin ses souliers...
- Laissant à chaque pas des morceaux de talon,
- Poussaient de _grands éclats de rire_.
-
-Et Émile Zola, dans ses _Contes à Ninon_ (Le Carnet de danse, p. 52;
-Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui _riait_ dans un rayon
-de soleil.»
-
- Ses petits pieds semblaient _chuchoter_ avec l’herbe,
-
-écrit ailleurs Victor Hugo (_Les Contemplations_, t. I, x, Amour, p.
-219; Hachette, 1882).
-
- Toutes les passions _s’éloignent_ avec l’âge,
-
-lit-on dans _Tristesse d’Olympio_ (Les Rayons et les Ombres, XXXIV,
-p. 256).
-
- Toutes les passions _s’éteignent_ avec l’âge,
-
-a dit Voltaire (_Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de
-Pibrac_; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal _Le
-Siècle_).
-
-La pièce XXXV de _Les Rayons et les Ombres_, Que la Musique date du
-seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent
-discutable ou énigmatique:
-
- La musique montait, cette _lune de l’art_!
-
-Ces vers des _Châtiments_ (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.)
-
- Toutes les eaux de ton abîme,
- Hélas! passeraient sur ce crime,
- O vaste mer, sans le laver!
-
-rappellent ceux d’Alfred de Musset (_Premières Poésies_, La Coupe et
-les Lèvres, IV, I; p. 252; Charpentier, 1861):
-
- ... La mer y passerait sans laver la souillure,
- Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.
-
-Dans _Les Châtiments_ encore (Toulon, p. 20):
-
- ...Le bandit
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vient, et trouve une main, froide _comme un verrou_.
-
-Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans le journal
-_La Journée_, 14 janvier 1903): «Cet homme est un _verrou incarné_»
-(?).
-
- ... Ces innocents aux regards _de colombe_.
- (_Ibid._, Joyeuse Vie, p. 96.)
-
-Des regards de colombe?
-
-Nous retrouvons la même locution dans le volume _Le Pape_ (Un champ
-de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):
-
- ... Des petits (enfants) aux regards _de colombe_.
-
- L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre.
- (_Les Châtiments_, III, 13, p. 106.)
-
-Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans ce
-siècle, l’égout des siècles...» (_Relation de la maladie... du
-jésuite Berthier_; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal
-_Le Siècle_).
-
- Pour attirer les sots qui donnent _tête-bêche_
- Dans tous les vils panneaux...
- (_Les Châtiments_, A un journaliste de robe courte,
- p. 118.)
-
-Ou _tête baissée_?
-
- ... prendre pour nourricier
- Le _Crédit mobilier ou le Crédit foncier_.
- (_Ibid._, Le Parti du crime, p. 208.)
-
-Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (_Sonnet
-sur la Frégate amarrée près du pont Royal_, dans le volume de M. de
-Lescure sur _François Coppée_, p. 372; Lemerre, 1889):
-
- Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple
- _La Caisse des Dépôts et Consignations._
-
-Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I des
-_Contemplations_ (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités dans
-le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour un des recueils les plus
-abstrus de Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux
-volumes:
-
- Une eau courait, fraîche et _creuse_
- Sur les mousses de velours.
- (_Ouvrage cité_, t. I, Vieille chanson, p. 78;
- Hachette, 1882 et 1858.)
-
-Une eau creuse?
-
- Les vieux _antres_ pensifs, dont rit le geai moqueur,
- Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur.
- (_Ibid._, t. I, Premier mai, p. 113.)
-
-Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en cœur?
-
-Dans le poème _Saturne_ (Ibid., t. I, p. 202), le poète place l’enfer
-dans la planète Saturne:
-
- Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
- Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...
-
-Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine dans un
-autre astre?
-
- A l’heure où sur le mont lointain
- Flamboie et frissonne l’aurore,
- Crête rouge du _coq matin_.
- (_Ibid._, t. I, _Magnitudo parvi_, p. 302.)
-
-Dans le tome II du même recueil, nous voyons (_Pasteurs et
-Troupeaux_, p. 159) la fauvette qui
-
- ... met de travers son bonnet.
-
-Plus loin (_Ibid._, Pleurs dans la nuit, p. 224):
-
- Le cadavre, lié de bandelettes blanches,
- _Grelotte_, et, dans sa bière, _entend_ les quatre planches
- Qui lui parlent tout bas.
-
-Un cadavre qui grelotte et qui entend?
-
-Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une
-
- Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu.
- (_Ibid._, Claire, p. 244.)
-
-Dans ce poème, _Pleurs dans la nuit_, déjà mentionné, presque toutes
-les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:
-
- L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,
- Et la branche Destin, végétation sombre,
- Emplit l’homme effaré.
- (_Ibid._, p. 234.)
-
-De même, dans _Ce que dit la bouche d’ombre_, tout serait à citer, et
-force est de nous restreindre:
-
- L’homme, comme la brute, abreuvé du néant,
- Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
- (_Les Contemplations_, t. II, p. 366.)
-
- La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime!
- (_Ibid._, p. 382.)
-
-Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées _Horror_, _Dolor_,
-_Hélas! tout est sépulcre_, _Les Mages_, etc.
-
-
-_La Légende des siècles_, que Théodore de Banville qualifie
-d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout
-versificateur français» (_Petit Traité de Poésie française_, p. 30
-et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo
-a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de
-vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus,
-et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans
-le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo
-descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui
-donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout
-les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent
-l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à
-elle les yeux.» (_Le Temps_, 16 juillet 1911, Feuilleton.)
-
-Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (_La Légende des siècles_, La
-Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
-Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et
-
- Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;
-
-et Titlis, et Scrops, et Dronte,
-
- Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,
- Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion.
- (_Ibid._, Le Titan, t. I, p. 86, 87.)
-
-Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le
-fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est,
-semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir,
-celui de _Jérimadeth_, par exemple, qu’on lit dans _Booz endormi_.
-«Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (_Racine et Victor
-Hugo_, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des
-noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau
-vers harmonieux de _Booz endormi_:
-
- Tout reposait dans Ur et dans _Jérimadeth_,
-
-a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de
-tous les hébraïsants.»
-
-Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin
-d’une rime à _demandait_:
-
- ... et Ruth se demandait,
-
-avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que
-ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde,
-introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers
-précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.)
-
-Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables,
-— que Victor Hugo manque rarement de faire rimer _hommes_ autrement
-qu’avec _nous sommes_, _ombre_ autrement qu’avec _sombre_ ou
-_nombre_, _abîme_ autrement qu’avec _sublime_ ou _cime_; _nue_
-rime presque toujours avec _venue_ ou _inconnue_, _ténèbres_ avec
-_funèbres_, _âme_ avec _flamme_, _horrible_ avec _terrible_,
-_insondable_ avec _formidable_, etc.; et ces mots: _hommes_, _ombre_,
-_sombre_, _abîme_, _sublime_, etc., coulent sans cesse de sa plume.
-
-Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:
-
- L’ombre était _nuptiale_, auguste et solennelle,
- (_La Légende des siècles_, Booz endormi, t. I, p. 53.)
-
- Son lit fut _formidable_...
- (_Ibid._, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)
-
-Dans _Booz endormi_ encore (_Ibid._, t. I, p. 52), Victor Hugo nous
-représente la terre, à cette époque,
-
- ... encor mouillée et molle du déluge.
-
-Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant
-Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf.
-BOUILLET, _Atlas universel d’histoire et de géographie_, Tables
-chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor DURUY, _Histoire sainte_,
-chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien
-longtemps à sécher.
-
-Dans la _Première Rencontre du Christ avec le tombeau_ (Ibid., t. I,
-p. 58), Victor Hugo dit:
-
- Or, de Jérusalem, où _Salomon_ mit l’arche,
- Pour gagner Béthanie, il faut _trois jours de marche_.
-
-«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules
-Hoche (_Revue bleue_, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous
-apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à
-Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de
-Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un
-pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui
-est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de
-Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M.
-Jean Sigaux, dans _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_ (20
-septembre 1911, col. 771).
-
-Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:
-
- Ils auront des _souliers de feu_ dont la chaleur
- Fera _bouillir leur tête_ ainsi qu’une chaudière.
- (_La Légende des siècles_, L’An neuf de l’hégire,
- t. I, p. 200.)
-
- Tu rêves, dit le roi, comme _un clerc en Sorbonne_.
- (_Ibid._, Aymerillot. t. I, p. 229.)
-
-Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne
-n’a été fondée qu’en 1253.
-
- Le vide s’est fait _spectre_ et rien s’est fait _géant_.
- (_Ibid._, Eviradnus, t. II, p. 70.)
-
-Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis
-par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. _La Gazette anecdotique_,
-15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut».
-
-On s’est amusé (_Le Cri de Paris_, 10 octobre 1909, p. 11) à faire
-ressortir la singulière amphibologie de ce passage:
-
- Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied
- _Sent le mou_ de la fange en marchant sur leurs nuques.
- (_Ibid._, Zim-Zim, t. II, p. 100.)
-
-Dans _Les Quatre Jours d’Elciis_ (IV, _ibid._, t. II, p. 250), nous
-trouvons ce vers:
-
- Les yeux _sous les sourcils_, l’empereur très clément...
-
-N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les
-sourcils?
-
- ... L’hiver _se tenait les côtes_ sur le pôle,
-
-nous dit le poète (_Ouvrage cité_, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a
-toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours.
-
-Ce vers de _La Rose de l’Infante_ (Ibid., t. III, p. 43):
-
- Dont chaque _ovige_ semble au soleil une mitre,
-
-a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez
-_ogive_ et non _ovige_. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p.
-183.)
-
-Dans _Le Lapidé_ (Ibid., t. III, p. 180), on lit:
-
- Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit,
- Qui le tua _vivant_ et mort l’ensevelit.
-
-Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se
-glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le _tuer
-vivant_».
-
-_La Vision de Dante_ (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un
-des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de
-la toute-puissante imagination de Victor Hugo:
-
- ... L’ombre hideuse, ignorée, insondable,
- De l’invisible Rien vision formidable,
- Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,
- Où dans l’obscurité l’obscurité se fond,
- Etc, etc.
-
-C’est dans _Les Chansons des rues et des bois_ qu’apparaît peut-être
-le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et
-cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique,
-cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique.
-
- Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,
- Hugo _puissant et fort_, Vigny, soigneux et fier,
-
-a très exactement dit Sainte-Beuve (_Poésies complètes_, Pensées
-d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890).
-
-C’est aussi dans _Les Chansons des rues et des bois_ que notre poète
-s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots,
-les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante
-et de Turlupin.
-
- ... j’irai
- Faire expliquer aux hochequeues
- Le latin du _Dies Iræ_?
- (_Les Chansons des rues et des bois_, p. 39;
- Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
- On entendait Dieu dès l’aurore
- Dire: As-tu déjeuné, _Jacob_?
- (_Ibid._, p. 57.)
-
- Saint Roch, et son chien saint _Roquet_.
- (_Ouvrage cité_, p. 100.)
-
- Je m’appelle _Bouteille à l’encre_;
- Je suis métaphysicien.
- (_Ibid._, p. 115.)
-
- Toute la nef, d’aube baignée,
- Palpitait d’extase et d’émoi.
- — Ami, me dit une araignée,
- La grande rosace est de moi.
- (_Ibid._, p. 202.)
-
- Le mouton disait: Notre Père,
- Que votre sainfoin soit béni!
- (_Ibid._, p. 202.)
-
-Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il
-
- Prit la goutte d’eau qui brilla:
- La plus belle _feuille_ du monde
- Ne peut donner que ce qu’elle a.
- (_Ibid._, p. 205.)
-
-Etc., etc.
-
-
-Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour
-les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la BONTÉ, en
-d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans
-_L’Année terrible_.
-
- Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant.
- Je crie: Ayez pitié!
- (Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
- Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
- M’attirent; je me sens leur frère...
- (Page 231.)
-
-Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la
-bonté. Voyez sa célèbre pièce _Le Crapaud_ (dans _La Légende des
-siècles_, t. IV, p. 135):
-
- Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;
- Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,
- La bonté, qui du monde éclaire le visage,
- La bonté, ce regard du matin ingénu,
- La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,
- Etc., etc.
-
-Et dans _Le Pape_ (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):
-
- La haine est un vent sombre et pestilentiel;
- Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.
-
- J’ai vécu; j’ai penché ma tête
- Sur les souffrants, sur les petits.
-
- (_Les Quatre Vents de l’esprit_, t. II, Le Livre
- lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
-«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a
-été bon passe presque avant qui a été grand.» (_Les Misérables_, 4e
-partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.)
-
-«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive
-s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive
-s’agenouiller, la bonté.» (_Choses vues_, 1877, p. 366, _in fine_;
-Charpentier, 1888.)
-
-De _L’Année terrible_, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de:
-
- Participe passé du verbe Tropchoir,
-
-rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):
-
- Nous n’avons pas encor fini d’être Français;
- Le monde attend la suite et veut d’autres essais;
- Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,
- Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.
-
-Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):
-
- En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois.
- On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille.
- Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.
-
-Encore des badinages et de plaisantes saillies:
-
- Qui chante là? Le rossignol.
- Les chrysalides sont parties.
- Le ver de terre a pris son vol
- Et jeté le froc aux orties...
-
- Le bourdon, aux excès enclin,
- Entre en chiffonnant sa chemise;
-
- Etc., etc.
- (_L’Art d’être grand-père_, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.)
-
- ... Il vous semble
- Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble,
- Que l’F et que le B vont se prendre de bec,
- Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y,
- Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale,
- Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale!
- (_L’Ane_, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)
-
- L’homme dans son miroir se fait de grand saluts,
- Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure,
- Il rit, et sait le fond de l’homme, étant _mercure_.
- (_Ibid._, p. 147.)
-
-Dans _Les Quatre Vents de l’esprit_, qui, dans certaines parties,
-offrent plus d’une analogie avec _Les Châtiments_, et où nous
-revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:
-
- J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile.
- (Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
-
-Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque,
-qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme
-moribond et amener sa conversion:
-
- Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier
- Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier,
- D’un rétrécissement du canal de l’urètre,
- Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre.
- (_Ibid._, p. 132.)
-
- Monsieur, je suis un diable et vous êtes un _ange_;
- Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,
- Je rêve que quelqu’un vous a pris votre _g_.
- (_Ibid._, p. 158.)
-
-Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»:
-
- Leur croupe se recourbe en replis _vertueux_.
- (_Ibid._, p. 172.)
-
-
-_La Fin de Satan_, encore un des livres les plus compliqués, les plus
-nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce
-genre:
-
- On entendait suinter le néant goutte à goutte.
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- ... Le visage irrité des décombres,
- Le blanchissement vague et difforme des ombres,
- Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés,
- Tous les renversements en arrière, effrayés,
- Se dressaient; etc.
- (_Ouvrage cité_, Hors de la terre, III, p. 304, 305,
- Charpentier, 1888.)
-
- Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,
- Et rit de voir le pal _leur sortir par la bouche_,
-
-écrit Victor Hugo dans _Toute la lyre_ (t. I, p. 22; Charpentier,
-1889).
-
-Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le
-suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces
-énumérations bizarres coutumières à l’auteur.
-
- Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.
- (_Ibid._, t. I, p. 34.)
-
-Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente
-en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon.
-
-C’est dans _Toute la lyre_ (t. II, p. 57, _Ave, Dea_, et p. 90,
-_Roman en trois sonnets_) que se trouvent les seuls sonnets sortis de
-la plume de Victor Hugo.
-
-Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème _La
-Blanche Aminte_, qui porte cette épigraphe:
-
- — Ça, dit-il, que t’en semble,
- Écho? si nous faisions une chanson ensemble?
-
-Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme
-de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux
-et tours de force affectionnés par lui:
-
- En chasse! — Le maître en personne
- Sonne.
- Fuyez! voici les paladins,
- Daims.
- (_Odes et Ballades_, La Chasse du Burgrave, p. 334.)
-
- Pourquoi fais-tu tant de vacarme,
- Carme?
- . . . . . . . . . . . . .
- Pourquoi fais-tu tant de tapage,
- Page?
- . . . . . . . . . . . . .
- C’est surtout quand la dame abbesse
- Baisse
- Les yeux, que son regard charmant
- Ment.
- (_Cromwell_, III, 1, et V, 7.)
-
-
- * * *
-
-
-Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.
-
-Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de _Cromwell_,
-véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle
-de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et
-Shakespeare, un de ses livres préférés.
-
-Dans une note relative à l’acte III de ce drame de _Cromwell_ (t.
-II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël
-qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la _rue
-Saint-Honoré_».
-
-Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de
-Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de
-cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue
-du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.»
-(SAINTE-BEUVE, _Portraits de femmes_, Mme de Staël, p. 143.)
-
-A propos du premier vers d’_Hernani_ et de cet enjambement souvent
-cité:
-
- Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier
- Dérobé...
-
-le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de
-France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques
-n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les
-«rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique:
-
- Enfin dans le palais nous arrivâmes, car
- La porte était ouverte et nous passâmes par.
- (Cf. MARY-LAFON, _Cinquante ans de vie littéraire_,
- p. 40.)
-
-Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des
-rejets ou enjambements non moins hardis.
-
-Lors de la première représentation d’_Hernani_, au moment où Hernani
-apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don
-Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):
-
- ... Vieillard stupide, il l’aime!
-
-«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure,
-entendit: «_Vieil as de pique_, il l’aime!», et, dans sa naïve
-indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il,
-c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda
-Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce
-qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit
-Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je
-dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme
-l’est Ruy Gomez de Silva, _vieil as de pique_! — Comment! c’est
-trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est
-pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. —
-Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient
-inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur
-l’académicien... Bravo pour le _vieil as de pique_! bravo, Firmin!
-bravo, Hugo!» (Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. VI, p. 17.)
-
-Et cette fin du monologue de don Carlos (_Hernani_, IV, 5) devant le
-tombeau de Charlemagne:
-
- Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence?
- Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.
-
-«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant
-qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le
-nom de cette dame Clémence.
-
-On rencontre dans _Lucrèce Borgia_ (I, 3) certaine apostrophe de
-dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois
-cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.
-
-Ce vers de _Ruy Blas_ (I, 2):
-
- Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,
-
-se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, _Les Catacombes de Paris_:
-
- Assis, la tête à l’ombre
- Et les pieds au soleil.
- (Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. VI, p. 134.)
-
- Et fut-il descendu d’Annibal _qui prit Rome_.
- (_Ruy Blas_, IV, 3.)
-
-Annibal n’a jamais pris Rome.
-
-Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis
-relevé (dans _Le Gaulois_, février 1872; article reproduit dans _Le
-Voleur_, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs
-et de bévues commises par Victor Hugo dans son _Ruy Blas_. Comme ces
-critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux
-usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous
-forme de lettre à l’_insigne maestro_.
-
-Dans _Les Burgraves_ (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric
-Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:
-
- Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,
- Faisait _trois fois le tour_ de la table de pierre.
-
-C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses _Burgraves_
-ce drolatique hémistiche:
-
- ... Il sortit de la vie
- _Comme un vieillard en sort_.
-
-Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand
-elle survenait, ne manquait jamais de riposter:
-
- Tout en faisant des vers _comme un vieillard en f’rait_.
-
-C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus.
-(Renseignement verbal.)
-
-Dans le _Théâtre en liberté_ (La Forêt mouillée, scène 4), nous
-rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:
-
- J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor...
- — Le _pied_ qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Des _vieux_ que nous servons connais la différence,
-
-dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à
-Bobino»;
-
- Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé.
- Je vais avoir salon, cocher et canapé.
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-Dans le roman _Han d’Islande_ (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s.
-d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose
-fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:
-
-«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table,
-prêt à défendre le prêtre, _le_ rompit le premier.»
-
-Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent),
-j’imagine.
-
-
-«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les
-sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_
-(Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858).
-
-Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que
-«vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre
-VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims,
-de trouver quelque peu exagéré.
-
-«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir,
-avec un homme de génie _qui est moi_, et c’est fort agréable», nous
-déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le
-poète Pierre Gringoire.
-
-Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de
-la critique», «le plus grand des critiques» (_Causeries du lundi_,
-t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et
-qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir _Notre-Dame de
-Paris_. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les
-tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple
-Eckermann (_Conversations de Gœthe_, t. II, p. 303; Charpentier,
-1863). _C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit._»
-Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop
-différent d’Homère et des anciens.
-
-Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu
-mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les
-tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait
-jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé
-de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus
-d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de
-Voltaire: voir notamment, dans _Littérature et Philosophie mêlées_,
-l’étude _Sur Voltaire_, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294,
-édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre
-réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère,
-le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc.
-
-
-«Il _se leva debout_», lit-on dans _Les Misérables_ (1re partie, II,
-10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16).
-
-Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et
-6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble
-se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël:
-«Dans l’après-midi de _cette même journée_ de Noël...»
-
-La locution bien connue, _le nombril du monde_, employée par Victor
-Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd,
-et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril
-de la mer» (_Les Misérables_, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et
-qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans _La Légende
-du beau Pécopin_ (Chap. 11, dans le volume _Le Rhin_, t. II, p. 84;
-Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (_sic_), qui est
-le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement
-servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le
-nombril de la terre... le nombril du monde». (_Théâtre_, L’Orestie,
-Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.)
-
-Dans la quatrième partie des _Misérables_ (XV, 2; t. II, p. 482),
-je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le
-grand monde, où il y a des _lions_ qui envoient des _poulets_ à des
-_chameaux_».
-
-Encore dans _Les Misérables_ (5e partie, I, 22; t. V, p. 113):
-«Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard
-Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient
-_les deux seuls baisers_ qu’il eût donnés dans sa vie.»
-
-Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de
-sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce
-sujet (_Correspondance_, 1862, t. III, p. 228).
-
-Dans _Les Travailleurs de la mer_ (1re partie, V, 1; t. I, p. 184;
-Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours)
-décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il
-tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue.
-C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc.
-
-«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui
-recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même
-ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).
-
-«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui
-n’existait plus, ni Weston, _qui n’existait pas encore_.» (_Ibid._,
-2e partie, II, 3; t. II, p. 67.)
-
-[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient.
-Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.»
-(_Ibid._, 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.)
-
-Dans _Quatre-vingt-treize_ (2e partie, III, 1; t. I, p. 172;
-Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de
-_scélérat_ par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais
-que _scélérat_ veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme
-nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre
-particulière; _Œuvres_, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle
-jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire,
-etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes
-d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»
-
-Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie,
-III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les
-lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est
-encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la
-justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil
-avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance
-souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera
-fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un
-abus de confiance.»
-
-A divers endroits de son ouvrage _Littérature et Philosophie mêlées_
-(p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du
-nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue
-admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et
-le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille.
-On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu
-— ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont
-décernés.
-
-D’après un passage du _William Shakespeare_ de Victor Hugo (p. 88;
-Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve
-(1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut
-accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans
-une citrouille».
-
-Dans _Napoléon le Petit_ (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le
-6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le
-lendemain 10, un second décret...»
-
-Une jolie anecdote dans l’_Histoire d’un crime_ (t. II, p. 34;
-Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était
-l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait:
-«Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle _Amable_, Randon
-(qui était très craintif) s’appelle _César_, et Canrobert s’appelle
-_Certain_.»
-
-Un jeu de mot ou quiproquo (_Ibid._, t. II, p. 72): «... Espinasse
-répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire
-_jusqu’aux boues_.»
-
-Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe
-déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à
-Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive.
-L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée,
-parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances,
-c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.»
-Etc.
-
-Dans le volume sur _Paris_ (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16)
-et aussi dans _Les Misérables_ (3e partie, I, 7; t. III, p. 14;
-Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot _gamin_, qui
-«fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire
-dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé
-_Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le
-mot a passé.»
-
-Dans _Le Rhin_ (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d.,
-in-16), encore des calembours:
-
-«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle)
-en me disant avec gravité: — Voici les places des _chamoines_. — Ne
-pensez-vous pas que cela doive s’écrire _chats-moines_?»
-
-«... Quant au capitaine _Lasoupe_, je lui suppose quelque parenté avec
-le duc de _Bouillon_.» (_Ibid._)
-
-«... L’excellent vin de _Moselle_ qu’un Français appelait du vin _de
-demoiselle_.» (_Ibid._, t. I, p. 111, lettre 10.)
-
-«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros
-rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait
-_en vins_ (en vain).» (_Ibid._, t. III, p. 81-82, lettre 32.)
-
-Dans divers endroits de son ouvrage _Le Rhin_, Victor Hugo se déclare
-l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de
-Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le _mètre_,
-sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue
-à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six
-mille ans et qu’on appelle _système décimal_.» (_Ibid._, t. I, p. 93;
-lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)
-
-Dans _La Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre
-21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de
-ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor
-Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse,
-les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,»
-etc. (_Ibid._, t. II, p. 70); — énumération de chiens (_Ibid._,
-t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack,
-pamplis, pechmez, etc. (_Ibid._, t. II. p. 90.)
-
-Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite
-ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et _deux_ belles
-tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une
-seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.
-
-«La cathédrale de Bâle... _badigeonnée_ en gros rouge (_sic_), non
-seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur,
-ce qui est infâme.» (_Ibid._, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à
-remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et
-Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (_Guide Joanne_, Les
-Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle.
-
-«Il y avait... les _trois_ îles Baléares.» (_Ibid._, t. III, p. 157,
-Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins:
-Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.
-
-Et cette conclusion du _Rhin_ (XVII, t. III, p. 234): «La paix
-perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin
-de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant.
-Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à
-présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux
-pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la
-consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats,
-avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de
-la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès
-n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante
-et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas
-toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.
-
-Dans un de ses récits de _Voyages_ (Pyrénées, Autour de Pasages
-[Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois
-jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une
-d’elles, continue-t-il, est _une vieille femme_. Les deux autres...»,
-etc.
-
-Dans son volume _Choses vues_ (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo
-nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait
-devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des
-_Mémoires_ du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et,
-peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme _un
-saint-simonien_, et j’ai failli être massacré.»
-
-
- * * *
-
-
-Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait
-sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire
-par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et
-lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase.
-
-«... Après avoir _bu_ jusqu’à la lie toutes _les agonies_ de la
-proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à
-Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (_Actes et Paroles_, Pendant
-l’exil, 1853-1861, p. 60.)
-
-«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État _a dans sa poche_
-le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (_Ibid._,
-Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)
-
- Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,
- Le tonnerre _demande à parler_ à quelqu’un.
- (_Actes et Paroles_, Pendant l’exil, 1862-1870,
- Mentana, p. 125.)
-
-«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de
-Cuba en 1870 (_Ibid._, p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix,
-et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit.
-Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà
-tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous
-sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La
-conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc.
-
-Et aux marins de la Manche (_Ibid._, p. 214): «... L’océan est
-inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous
-n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,»
-etc.
-
-Aux rédacteurs du journal _La Renaissance_ (1872) (_Actes et
-Paroles_, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez.
-Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences;
-vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de
-fermes cœurs.»
-
-Aux obsèques de George Sand (1876) (_Ibid._, p. 151): «Je pleure une
-morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je
-l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la
-contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et
-je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc.
-
-Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (_Ibid._, 1881-1885, p. 27):
-«Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes
-doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer,
-c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde.
-Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il
-éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.
-
-Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo
-(_Ibid._, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et
-dans le mot _confrères_ il y a _frères_.»
-
-C’est au banquet du Cinquantenaire d’_Hernani_ que Victor Hugo fut,
-pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel).
-C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (_Ibid._, 1876-1880,
-p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand
-poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo:
-«... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française
-le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (_Actes et
-Paroles_, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.)
-
-«J’applaudis _des deux mains_,» lit-on dans une lettre de Victor
-Hugo, mentionnée dans _Le Voleur_ du 28 février 1879 (p. 141). «Je
-voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal,
-comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.»
-
-«Vous ne vous nommez pas _Bataille_, mais _Victoire_!» écrit notre
-grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille
-(1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce _L’Usurier de
-Village_. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste
-pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui
-se nomme Victoire.» (Jules LEVALLOIS, _Mémoires d’un critique_, p.
-200; — et Lucien RIGAUD, _Dictionnaire des lieux communs_, p. 325.)
-
-En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi,
-Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une
-mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil,
-ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le
-grand patriote, séchons les larmes. _Il est bien où il est_. S’il y a
-un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc.
-(_Le Voleur_, 9 juin 1882, p. 366-367.)
-
-Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La
-Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs:
-c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (_Revue bleue_, 24
-février 1883, p. 249.)
-
-Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «...
-Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien;
-et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor DELZANT, _Paul de
-Saint-Victor_, p. 115.)
-
-Au même, plus loin (p. 118):
-
-«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un
-mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je
-vous dis: «Merci!»
-
-A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son
-volume _Grains de sable_, publié en 1840 et composé de pitoyables
-vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité
-et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez
-de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant.
-Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils
-sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira
-parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à
-la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, _que vous
-importe le succès_? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre
-quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu?
-Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles,
-des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui
-frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil.
-Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous
-pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans
-effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (_Le
-Voleur_, 10 juillet 1840, p. 28.)
-
- [32] Je rencontre les mêmes pensées ou des pensées analogues
- dans une très belle lettre de M. Edmond Haraucourt adressée à
- M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en tête du recueil de
- vers _Les Voix du tombeau_, par Julien Larroche (Lemerre, 1908):
- «... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix sereine qui
- se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor unique, et
- n’enviez personne, même si le silence des critiques accueille
- vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé, n’attendez
- rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes les poètes
- dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont, en dépit
- des apparences, confondus fraternellement dans le même dédain
- des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.»
- N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en
- prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes
- et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la
- célébrité.
-
-A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor
-Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette
-fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes
-admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même
-temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous
-êtes Muse et Déesse: _ne craignez pas d’aller nue_... Vous faites
-l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de
-lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi...
-Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le _Larousse mensuel_,
-octobre 1913, p. 848.)
-
-Dans son roman _L’Insurgé_ (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès
-a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui
-il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre
-relative au chapitre sur Cambronne des _Misérables_: «Frère, l’Idéal
-est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le
-sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut,
-borborygmes en bas, — sublimité partout!»
-
-
- * * *
-
-
-Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées
-par Victor Hugo, les mots _hommes, sommes_; _ombre, sombre, nombre_;
-_ténèbres, funèbres_; _âme, flamme_; _abîme, sublime_, etc. Il est
-une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement
-dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque
-jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf.
-_Cromwell_, préface, p. 38 et 40; — _Le Dernier jour d’un condamné
-et Littérature et Philosophie mêlées_ [un même volume: Hachette,
-1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — _Histoire d’un crime_, t. I,
-p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou
-bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. _Les Orientales_, préface,
-p. 4 et 5; — _Les Feuilles d’automne_, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette,
-1861]; etc.)
-
-Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor
-Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus
-tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à
-son talent...» (_Odes et Ballades_, préface de 1824, p. 8; Hachette,
-1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre
-eux (de ces poètes).» (_Marion Delorme_, préface, p. 102; Hachette,
-1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage
-et de l’auteur dont il est ici question...» (_Le Roi s’amuse_,
-préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif
-poète... sent combien il est peu de chose...» (_Lucrèce Borgia_,
-préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...»
-(_La Esmeralda_, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur
-se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...»
-(_Les Burgraves_, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce
-livre, si peu de chose qu’il soit...» (_William Shakespeare_, p. 239;
-Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.
-
-N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité
-comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes
-s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?
-
-En terminant, nous rappellerons sommairement les règles
-orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la
-seconde partie de sa vie, — sa _marche_ typographique.
-
-Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules
-ou _bas de casse_ les noms des peuples, les français, les anglais,
-les chinois, les parisiens, etc. (Cf. _Les Misérables_, t. IV, p.
-435, et _passim_; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881;
-etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves,
-européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (_Actes et
-Paroles_, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce
-qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer _Francs_
-(peuple) de _francs_ (monnaie)?
-
- Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_.
- (Cf. ci-dessus, p. 21.)
-
-«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (_L’Homme qui rit_,
-t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa
-Majesté) (_Ibid._, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de
-l’Olympe) (_Ibid._ p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...»
-(au lieu de Votre Honneur) (_Ibid._, t. III, p. 79). Etc., etc.
-
-Enfin, Victor Hugo écrit toujours _quatrevingts_ en un mot sans
-trait d’union (Cf. _L’Homme qui rit_, t. I, p. 172; — et le roman
-_Quatrevingt-treize_).
-
-
-
-
-VII
-
- =Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= — PAUL
- VERLAINE. — RENÉ GHIL. — STÉPHANE MALLARMÉ. — JEAN MORÉAS.
- — JULES LAFORGUE. Suppression de la ponctuation. «Le commun
- des hommes admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)
-
- ARTHUR RIMBAUD et son _Sonnet des voyelles_. Riposte de
- René Ghil. — Le _clavecin oculaire_ du Père Castel.
-
- Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de
- l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées
- aux prénoms féminins. — Le chevalier de Piis et son
- _Harmonie imitative_. — Auguste Barthélemy. — Victor Hugo
- et sa description des lettres de l’alphabet.
-
- _Curiosités poétiques._
-
-
-Dans un sonnet de PAUL VERLAINE (1844-1896) il est parlé, au début
-(_Poèmes saturniens_, Vœu, dans le _Choix de poésies_, p. 9;
-Charpentier, 1891), des «premières maîtresses», de l’une d’entre
-elles, et de
-
- L’_or_ des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;
-
-puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la même? — nous est
-représentée
-
- Douce, pensive et _brune_, et jamais étonnée!
-
-De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:
-
- Prince et princesses, allez, élus,
- En triomphe, par la route _où je_
- Trime d’ornières en talus.
- Mais, moi, je vois la vie en _rouge_.
-
-Comme si l’on prononçait _où j’_. (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes
-Observations sur l’art de versifier_, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)
-
-Et ce calembour:
-
- Le _bonneteau_ fleurit «dessur» la berge;
- La _bonne tôt_ s’y déprave, tant pis
- Pour elle...
- (Paul VERLAINE, dans Clair TISSEUR, _ibid._, p. 276.)
-
-Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits
-symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il
-y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme
-singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que
-le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse
-étude sur Paul Verlaine (_Revue bleue_, 7 janvier 1888, p. 2-14),
-ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot
-n’existerait pas».
-
-Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste
-(RENÉ GHIL [1862-....], _Écrits pour l’art_, 7 février 1887, p. 20):
-
- En ta dentelle où n’est notoire
- Mon doux évanouissement,
- Taisons pour l’âtre sans histoire
- Tel vœu de lèvres résumant.
-
- Toute ombre hors d’un territoire
- Se teinte itérativement
- A la lueur exhalatoire
- Des pétales de remuement.
-
-Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.
-
-La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble avoir
-été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa _Lettre sur les
-occupations de l’Académie française_ (V, p. 38-39; édit. Despois):
-
-«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle au
-public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en épargner
-à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui seul, et
-tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut être lu.
-Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n’y a
-que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens
-enveloppé.»
-
-«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de son côté,
-proclamé Voltaire. (_Dictionnaire philosophique_, art. Langues; et
-cf. Paul STAPFER, _Récréations grammaticales_, p. 85.)
-
-Et Victor Hugo (_Odes et Ballades_, Préface de 1826, p. 23; Hachette,
-1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est comme le
-cristal; sa pureté fait son éclat».
-
-Diderot (_Salons_, J.-J. Bachelier; dans LAROUSSE, art. Charité
-romaine) pensait sans doute à nos futurs décadents et symbolistes,
-lorsqu’il émettait cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le
-caractère de la médiocrité».
-
-Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres
-incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie
-professée par Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, _Histoires
-extraordinaires_, p. 11) que «l’étrangeté est une des parties
-intégrantes du beau».
-
-Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (_Œuvres complètes_, trad.
-Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), philosophe et
-critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on considère comme un
-ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre n’en est que plus
-laide, quand elle n’a pour tout mérite que son étrangeté».
-
-
- * * *
-
-
-A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades et énigmes
-d’un des chefs de l’École dite «décadente», de STÉPHANE MALLARMÉ
-(1842-1898), M. Adolphe Brisson conte, dans une de ses chroniques
-(Cf. _La République française_, 13 septembre 1898), l’anecdote
-suivante:
-
-«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage à
-Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la douceur
-et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina tout
-naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités et
-accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album
-que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:
-
- Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant
- La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse
- Même du blanc habit de pourpre, le délace
- Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant.
-
- Oui, sans ces crises de rosée et gentiment
- Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe
- Jalouse d’apporter je ne sais quel espace
- Au simple jour le jour très vrai du sentiment
-
- Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année
- Dont sur ton front renaît la grâce spontanée
- Suffise selon quelque apparence et pour moi
-
- Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne
- A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi
- Toute notre native amitié monotone.
-
- (Textuellement reproduit d’après _La République française_
- du 13 septembre 1898; — voir aussi la _Revue
- encyclopédique_, 1896, p. 189.)
-
-«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta ce
-chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il _crut_ y découvrir
-des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance
-insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes,
-il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école,
-imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun
-d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la
-signification précise.
-
-«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. J’obtins
-trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut impossible
-de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en personne,
-au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas risquer une
-démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»
-
-Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il rédigeait
-_en vers_ les adresses de certaines de ses lettres, — et quels
-vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, comme chacun
-de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue Boccador, 6,
-Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain qui servait
-de suscription à la missive, et devait diantrement déconcerter le
-facteur de la poste:
-
- Adieu l’orme et le châtaignier!
- Malgré ce que leur cime a d’or,
- S’en revient Henri de Régnier
- Rue, au 6 même, Boccador.
-
-(Cf. _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 20-30 décembre
-1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces
-quatrains postaux.)
-
-
-Voici le début du recueil de JEAN MORÉAS (1856-1910), _Le Pèlerin
-passionné_ (Agnès, p. 3):
-
- Il y avait des arcs où passaient des escortes
- Avec des bannières de deuil et du fer
- Lacé (?), des potentats de toutes sortes
- — Il y avait — dans la cité au bord de la mer.
- Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes,
- Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver
- La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches,
- Etc., etc.
-
-On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni
-aucune de nos règles de prosodie.
-
-Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas
-renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.
-
-
-De JULES LAFORGUE (1860-1887), qui s’écriait:
-
- Ah! que la vie est quotidienne!
-
-nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, extraites de son
-poème (?) _Pan et la Syrinx_:
-
- O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette
- [matinée et la circulation de la vie.
- Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout!
- (Cf. Max NORDAU, _Dégénérescence_, t. I, p. 237.)
-
-Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu
-mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson
-(_Le Temps_, 6 août 1913), de _supprimer la ponctuation_.
-
-Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.
-
-Un autre...
-
-«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on
-veut être regardé,» a observé Voltaire. (_Dialogues et Entretiens
-philosophiques_, XI, M. l’intendant des menus... _Œuvres complètes_,
-t. VI, p. 76; édit. du journal _Le Siècle_.)
-
-
- * * *
-
-
-Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, des
-«fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment
-attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils
-n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou
-remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:
-
-«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses disciples
-un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content d’eux que lorsqu’il
-ne comprenait rien à leurs compositions». (Cf. DUSSAULT, dans Gustave
-MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. III, p.
-61.)
-
-«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par
-l’obscurité.» (MONTAIGNE, _Essais_, III, 9; t. IV, p. 135, édit.
-Louandre.)
-
-«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils
-n’entendent pas.» (Cardinal DE RETZ, _Mémoires_, t. II, p. 522; édit.
-des Grands Écrivains.)
-
-«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (LA BRUYÈRE,
-_Caractères_, De la chaire, p. 404; édit. Hémardinquer[33].)
-
- [33] Voir ci-dessus (p. 25) Corneille disant, à propos de
- certains de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra
- pas les admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on
- attribue cette sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait
- une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était
- aussi, comme nous le verrons plus loin (p. 181), l’opinion de
- Balzac.
-
-«Quand je lis quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis
-toujours dans l’admiration.» (DESTOUCHES, _La Fausse Agnès_, I, 2.)
-
-«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et
-beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer
-que les lire.» (Alexandre DUMAS FILS, _La Vie à vingt ans_, p. 65; M.
-Lévy, 1856.)
-
-Etc., etc.
-
-Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents,
-évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (_Défense
-du christianisme_, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est
-des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions
-une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs
-talents.»
-
-Mais la ruse a été vite éventée.
-
-Jules Tellier (_Nos Poètes_, p. 230-231) traite à peu près tout
-crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens
-autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour
-l’esprit.»
-
-Paul Stapfer (_Des Réputations littéraires_, t. I, p. 157) déclare
-que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront
-pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour
-nous,» etc.
-
-«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou du
-charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (_Dégénérescence_, t.
-I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du
-symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité,
-ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière
-où il y a écrit: _Réclame!_»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs
-productions de pures fumisteries de collégiens.» (_Ibid._, p. 210.)
-
-Et Edmond de Goncourt (_Journal_, année 1889, t. VIII, p. 16):
-«Après la génération des simples, des gens naturels, qui est
-bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des
-romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre
-dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une
-génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de
-bourgeois».
-
-L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646:
-_Œuvres de François de Maynard_, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):
-
- Si ton esprit veut cacher
- Les belles choses qu’il pense,
- Dis-moi, qui peut t’empêcher
- De te servir du silence?
-
-convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et symbolistes.
-
-
- * * *
-
-
-L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime
-compagnon de Verlaine, ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), a composé un
-sonnet resté célèbre, _Le Sonnet des voyelles_ (dans le recueil
-intitulé _Reliquaire_, p. 108; Genonceaux, 1891), sonnet très
-irrégulier, dont voici le texte littéralement et scrupuleusement
-reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:
-
- A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
- Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
- A, noir corset velu des mouches éclatantes
- Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,
-
- Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,
- Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;
- I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
- Dans la colère ou les ivresses pénitentes;
-
- U, cycles, vibrements divins des mers virides,
- Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
- Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;
-
- O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
- Silences traversés des Mondes et des Anges:
- — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!
-
-«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. René
-Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et
-n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est
-rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et
-Rimbaud _n’est qu’un âne_ (sic) ayant voulu peindre U en vert.»
-
-Un troisième, au contraire, déclare qu’_il voit_ A blanc, U bleu ou
-vert, E brun, O rouge, etc.
-
-Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon,
-et qu’il n’est pas facile de s’entendre.
-
-Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations
-ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les
-orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les
-flûtes». (Cf. _La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 306-308;
-et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la
-_Revue encyclopédique_, 1892, p. 7-10.)
-
-Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle
-le _Clavecin oculaire_, à la construction duquel le Père Castel
-(1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet
-instrument, nommé aussi _Clavecin chromatique_, l’ingénieux et savant
-jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la
-vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe
-de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes,
-le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de
-Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et
-combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père
-Castel et du Clavecin oculaire (Cf. _Lettre sur les sourds et muets_,
-Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le _Rêve de
-d’Alembert_, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard,
-s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention
-dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t.
-V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans _Le Livre du promeneur_, de
-Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans
-_La Chronique médicale_, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr
-Foveau de Courmelles.
-
-Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son _Monde des
-oiseaux_ (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots
-des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est
-symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle
-argentin annonce un essor faussé d’affective (_sic_).»
-
-Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à
-des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument
-rares. On connaît la _Symphonie en blanc majeur_ de Théophile Gautier
-(elle se trouve dans le volume _Émaux et Camées_, p. 33; Charpentier,
-1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page
-caractéristique (reproduite dans la revue _Le Penseur_, janvier 1913,
-p. 25): «_Comme je suis un peu fou_, j’ai toujours rapporté, je ne
-sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations
-diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la
-résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est
-café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac,
-la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui
-est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est
-mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin.
-Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un
-premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé.
-Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!»
-
-Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par
-l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):
-
-«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie,
-Iseult.
-
-«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette,
-Madeleine, Gilberte.
-
-«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.
-
-«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.
-
-«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.
-
-«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude,
-Léocadie.»
-
-Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est _gris-perle_,
-et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être rangées dans la
-catégorie des prénoms qui rappelle _un semis de fleurs sur une étoffe
-blanche_!» (_La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 307.)
-
-
- * * *
-
-
-Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions
-tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve une
-longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de Piis
-(1755-1832), _Harmonie imitative de la langue française_, dont le
-premier chant est consacré à chacun de nos caractères alphabétiques:
-
- A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla,
- Ce fut apparemment l’A qu’il articula.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile
- Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile;
- Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint,
- Et d’un _b_o_b_o, s’il _b_oude, on est sûr qu’il se plaint.
- Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée
- Par le _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée.
-
- Le _C_, rival de l’_S_ avec une cédille,
- Sans elle, au lieu du _Q_, dans tous nos mots fourmille.
- De tous les objets _c_reux il commence le nom;
- Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon,
- Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière,
- Une _c_averne, enfin, le trouvent nécessaire.
- Partout en demi-cercle il _c_ourt demi-_c_ourbé.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le reste.
-Vous trouverez de nombreux fragments du très original poème du
-chevalier de Piis dans le _Grand Dictionnaire_ de Larousse, au début
-de chaque lettre. (Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles
-Harmonie et Piis; — Eugène MULLER, _Curiosités historiques et
-littéraires_, p. 93; — Etc.)
-
-Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi composé
-des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.
-
-Dans un chapitre de son volume _Voyages_ (p. 65-67; Charpentier,
-1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et
-en fait une très pittoresque description:
-
-«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans
-l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les
-sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et
-cela doit être. L’alphabet est une source.
-
-«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, _arx_; ou
-c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la
-main;
-
-«D, c’est, le dos;
-
-«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;
-
-«C, c’est le croissant, c’est la lune;
-
-«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave,
-l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre;
-
-«F, c’est la potence, la fourche, _furca_;
-
-«G, c’est le cor;
-
-«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;
-
-«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;
-
-«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;
-
-«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des
-clefs de la géométrie;
-
-«L, c’est la jambe et le pied;
-
-«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;
-
-«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;
-
-«O, c’est le soleil;
-
-«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;
-
-«Q, c’est la croupe avec la queue;
-
-«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;
-
-«S, c’est le serpent;
-
-«T, c’est le marteau;
-
-«U, c’est l’urne;
-
-«V, c’est le vase (de là vient que l’_u_ et le _v_ se confondent
-souvent);
-
-«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le
-vainqueur? on l’ignore; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le
-signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu;
-
-«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le
-confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf;
-c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un
-suppliant qui lève les bras au ciel;
-
-«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»
-
-
- * * *
-
-
-Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de sa
-grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans rire
-aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses _Souvenirs_ (p. 160).
-Elle débute ainsi:
-
- Madame,
-
- Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme,
- Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome,
- Votre cœur vous dit-il, etc.
-
-Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques
-anonymes (Cf. _Le Figaro_, 9 décembre 1881; — _L’Intermédiaire des
-chercheurs et curieux_, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul STAPFER,
-_Racine et Victor Hugo_, p. 310, note 1, qui attribue les deux
-premiers de ces distiques à Marc Monnier), distiques fantaisistes, à
-la rime somptueuse, dont le second vers reproduit le premier sous une
-forme différente, et qui offrent ou résument en quelque sorte trois
-poèmes, — et quels poèmes!
-
- Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
- Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme.
-
- Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis;
- Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis!
-
- Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses,
- Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!
-
-C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne pas,
-etc.
-
-Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais
-(1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à
-son ami Adhémar de Kelke:
-
- De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie
- De quelque préfet rond, Cora Laparcerie.
- (Cf. _L’Opinion_, 1er juin 1912.)
-
-Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle les
-dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si
-Pluton le permet:
-
- Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée!
- Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée.
- (Cf. _Le Journal_, 30 juin 1912.)
-
-Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé
-à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début
-probablement ainsi conçu:
-
- O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.
-
-Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre
-romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal assurée:
-
- O vous dont le _nom bril_... le _nom bril_...
-
-Et elle hésitait, ânonnait.
-
-«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous
-n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf.
-Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p.
-134, note.)
-
-
-
-
-VIII
-
- =Auteurs dramatiques.= — COLLIN D’HARLEVILLE. — ANDRIEUX. —
- FLINS DES OLIVIERS. Une douleur qui s’exprime en chantant.
- — Le soleil en pleine nuit. — LUCE DE LANCIVAL. — M.-J.
- CHÉNIER et la locution «Briller par son absence». —
- _Théâtre de la Révolution._
-
- NICOLAS BRAZIER. Un singulier bibliothécaire. Palinodies
- littéraires.
-
- EUGÈNE SCRIBE. — SAINT-GEORGES ET LEUVEN. — Canevas
- d’opéra-comique et scénario de tragédie.
-
- CASIMIR DELAVIGNE. Anachronismes et incorrections. Prodiges
- de mémoire. Une comparaison doublement blessante.
-
- DUVERT et LAUZANNE. Facéties et pasquinades. — HENRI
- ROCHEFORT. _La Lanterne_.
-
- ERNEST LEGOUVÉ, et son père J.-B. GABRIEL LEGOUVÉ. La
- passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. —
- FRANÇOIS PONSARD. _Vers prosaïques._ — ÉMILE AUGIER. —
- CAMILLE DOUCET.
-
- EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE. — THÉODORE BARRIÈRE.
-
- _Curiosités théâtrales_. FERNAND DESNOYERS. — VILLIERS
- DE L’ISLE-ADAM. — Contrepetteries, facéties, drôleries
- théâtrales, etc.
-
-
-Revenons aux auteurs dramatiques.
-
-Chez COLLIN D’HARLEVILLE (1755-1806), plus encore que chez son fidèle
-ami et biographe ANDRIEUX (1759-1833), on trouve un très fréquent
-usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin
-(Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.
-
- Des remerciements? _Bon!_ Il ne m’en est point dû.
- (COLLIN D’HARLEVILLE, _Les Châteaux en Espagne_, I, 10.)
-
-Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; et les
-autres pièces de l’auteur, _Les Riches_ notamment, où l’interjection
-_Bon!_ se rencontre à peu près à chaque page.
-
-Et Andrieux:
-
- _Bon! Bon!_ Songe plutôt au plaisir qu’il aura.
- (_Les Étourdis_, I, 2.)
-
-Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.
-
-Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les pensées
-délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:
-
- Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen...
- Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable...
- Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits!
- (Collin d’Harleville, _Les Châteaux en Espagne_, II, 3;
- II, 10; V, 1.)
-
- La raison est un fruit de l’arrière-saison.
- (ID., _Les Mœurs du jour_, I, 10.)
-
- Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents;
- Nous étions malheureux; c’était là le bon temps.
- (ID., _Poésies fugitives_, Mes souvenirs; _Théâtre complet
- et Poésies..._ de Collin d’Harleville,
- t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.)
-
- Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce
- Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe.
- (ANDRIEUX, _Les Étourdis_, III, 16.)
-
- On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime.
- (ID., _Le Rêve du mari_, I, 1.)
-
-Etc., etc.
-
-
-Dans une pièce intitulée _Le Réveil d’Épiménide ou Les Étrennes de la
-Liberté_, par FLINS DES OLIVIERS (1757-1806)[34], jouée vers 1790, un
-abbé entre en scène en chantant sur l’air _J’ai perdu mon Eurydice_:
-
- J’ai perdu mes bénéfices,
- Rien n’égale ma douleur.
-
- [34] Il s’appelait Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins
- des Oliviers, et la multiplicité de ses noms lui attira cette
- épigramme de Lebrun-Pindare:
-
- Carbon de Flins des Oliviers
- A plus de noms que de lauriers.
- (Cf. CHATEAUBRIAND, _Mémoires d’outre-tombe_,
- t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.)
-
-Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours de
-circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos et
-ritournelles:
-
- Puisqu’elle s’exprime en chantant,
- Sa douleur n’est pas bien amère.
- (Cf. _Revue bleue_, 1er mars 1879, p. 816.)
-
-Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les remarques
-suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, tellement
-contre la nature, que mon imagination en est blessée: c’est de
-faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu’à la fin,
-comme si les personnes qu’on représente s’étaient ridiculement
-ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus
-importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître
-appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant;
-qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on
-délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant
-les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à
-coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient
-de belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens
-et les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.»
-(SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres choisies_, Sur les opéras, p. 341-343; édit.
-Gidel.)
-
-Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la
-louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène,
-lisons-nous dans le _Musée des Familles_ (1er décembre 1894, p. 352),
-représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce débutait par ce
-vers étrange:
-
- Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?
-
-LUCE DE LANCIVAL (1764-1810) termine sa tragédie d’_Hector_ (V, 5)
-par le récit d’un combat d’homme à homme, du meurtre d’Hector par
-Achille, dont quelques vers rappellent le récit de Théramène de
-Racine:
-
- Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix,
- Refusent d’obéir pour la première fois.
-
-Et Racine (_Phèdre_, V, 6):
-
- Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois
- Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.
-
-La locution _briller par son absence_ apparaît — peut-être pour la
-première fois en français — dans la tragédie de _Tibère_ (I, 1), de
-MARIE-JOSEPH CHÉNIER (1764-1811):
-
- Entre tous les héros qui, présents à nos yeux,
- Provoquaient la douleur et la reconnaissance,
- Brutus et Cassius _brillaient par leur absence_.
-
-Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de Tacite, qui,
-rapportant, dans ses _Annales_ (III, 76), les mêmes circonstances,
-dit: «_Sed præfulgebant Cassius atque Brutus..._»
-
-Dans une note de sa _Lanterne aux Parisiens_, Camille Desmoulins
-rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de Cassius,
-et cite la susdite phrase de Tacite: cf. _Œuvres de Camille
-Desmoulins_, t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.
-
-
- * * *
-
-
-Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges (p.
-66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la
-Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à
-citer, car la mine est quasiment inépuisable.
-
-Dans la pièce _La Vraie Républicaine_, on trouve ce couplet:
-
- Puisse bientôt la France entière
- Se soumettre aux lois de l’hymen!
- On est toujours mauvais républicain
- _Quand on reste célibataire_ (bis).
- (Dans Ferdinand BRUNETIÈRE, _Nouvelles Études
- critiques..._ p. 334; Hachette, 1882.)
-
-Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, _La Reprise de
-Toulon_, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux
-soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous
-sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments
-se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au
-combat. _Le ciel est toujours beau pour des républicains!_» (Ibid.,
-p. 335.)
-
-Dans la pièce _Au plus brave la plus belle_, le volontaire Victor
-annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance _au plus
-brave_. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser
-un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache
-bien que le _bon républicain n’est un inconnu pour personne_.»
-(Ibid., p. 336.)
-
-Dans _La Reprise de Toulon_ encore, un représentant du peuple
-s’adresse aux «intrépides galériens, _âmes pures et sensibles_, et
-sans doute _plus malheureux que coupables_.» (Ibid.)
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-Le chansonnier et vaudevilliste NICOLAS BRAZIER (1783-1838), à qui
-appartient cette calinotade si souvent citée:
-
- En vous voyant sous l’habit militaire,
- J’ai deviné que vous étiez soldat
- (_L’Enfant du régiment_; dans LAROUSSE, art. Bévue).
-
-publia, en 1824, sous le titre de _Souvenirs de dix ans_, un recueil
-de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par
-la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer
-la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant
-et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château».
-Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre
-Barbier, le savant auteur du _Dictionnaire des ouvrages anonymes et
-pseudonymes_, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques
-particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui
-dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée
-que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour
-m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le
-travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi,
-qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non
-d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire
-s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.
-
-Attaqué, en 1815, par _Le Nain jaune_, qui raillait l’orthographe
-fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea _ab irato_ une réponse
-fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître
-commençait par le mot _Jamais_ écrit _J’amais_, et cette malheureuse
-apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier
-savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave
-MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. I, p.
-531; et LAROUSSE, art. Brazier.)
-
-Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le
-vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème
-épique sur Charlemagne, _La Caroléide_, composé d’abord en partie
-pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et
-parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons.
-(Cf. Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.)
-
-On pourrait encore citer, comme exempte de transformations
-littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’_Abraham_ qui
-avait été d’abord _Le Divorce de Napoléon_: l’Empereur devint
-Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile);
-Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi
-de Rome; — et le _Don Sanche_ de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur
-change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II.
-Etc. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Théâtre de Voltaire_, p. 206, note 1.)
-
-
- * * *
-
-
-Nous passerons rapidement sur EUGÈNE SCRIBE (1791-1861), dont
-plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances
-et bévues: voir notamment Charles de Boigne, _Petits Mémoires de
-l’Opéra_, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, _Mémoires d’un
-Journaliste_, t. V, p. 158-164, etc.
-
-Tout le monde connaît le vieux soldat de _Michel et Christine_, qui
-
- ... sait souffrir et se taire
- _Sans murmurer_;
-
-et le lièvre de _L’Héritière_, qu’un personnage de la pièce se
-glorifie
-
- _D’avoir pu (le) tuer vivant._
-
-A propos de ce vers de _Michel et Christine_, maintes fois cité:
-
- Aux _quatre coins_ de la machine _ronde_,
-
-remarquons cette locution usuelle «le coin d’une assiette», qui a
-donné lieu à la riposte suivante:
-
-«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table à côté
-d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la nappe les
-noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son assiette.
-
-— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le _coin_ de mon assiette!»
-(Le journal _La Nation_, 31 octobre 1890.)
-
-Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par
-Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française,
-et qu’aucun des Immortels ne releva:
-
-«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du
-siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses
-ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la _révocation de
-l’Édit de Nantes_?»
-
-Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation de
-l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans après
-sa mort? (Cf. Gustave FLAUBERT, _Dossier de la bêtise humaine_, dans
-Guy DE MAUPASSANT, _Étude sur Gustave Flaubert_, en tête des _Lettres
-de Gustave Flaubert à George Sand_, p. XLIV.)
-
-Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans
-ses _Mémoires_, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même
-endroit, ces deux gentils quatrains extraits de l’opéra-comique
-_Jaguarita l’Indienne_, par Saint-Georges et Leuven:
-
- Glissons-nous dans l’herbe
- Comme le serpent,
- Qui, _fier et superbe_,
- S’avance _en rampant_.
-
- La dent de la panthère,
- Le ventre du boa,
- Voilà, sur cette terre,
- Voilà _le sort qu’on a_!
-
-Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer,
-sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent
-qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé
-séance tenante.
-
-Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et de
-facture chers à Eugène Scribe et à son école.
-
-Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux
-commençait par chanter:
-
- Oui, j’entrerai dans ce château!
-
-Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite:
-
- Il entrera dans ce château!
-
-Puis tous deux de chanter en chœur:
-
- Espérance et courage!
- Notre sort sera beau,
- Et bientôt, je le gage,
- Nous aurons l’avantage
- D’entrer dans ce château,
- D’entrer (_bis_) dans ce château.
-
-C’était la fin du premier acte.
-
-Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille
-façons:
-
- Vous entrerez dans ce château.
-
-Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle:
-
- Ils sortiront de ce château!
-
-Voilà le nœud de la pièce.
-
-Et voici le dénouement:
-
- CHŒUR FINAL.
-
- Espérance et courage!
- Notre sort }
- Oui, leur sort } est bien beau.
- Nous avons }
- Ils ont eu } l’avantage
- D’être installés dans ce château!
-
-«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi
-simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote.
-(MONTÉCOURT [pseudonyme], _La République française_, 7 décembre 1898.)
-
-Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas
-d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par
-Rivarol (Cf. ci-dessus, p. 29):
-
- 1er acte: il mourra.
- 2e acte: il ne mourra pas.
- 3e acte: il mourra.
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-Nous trouvons chez CASIMIR DELAVIGNE (1793-1843), dans ses _Enfants
-d’Édouard_ (II, 3), plusieurs anachronismes commis coup sur coup.
-Tyrrel, la future âme damnée de Glocester, raconte ainsi son ancienne
-vie joyeuse:
-
- ... Je fus quatre fois riche.
- Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu,
- Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu,
- Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées,
- Le flux et le reflux des piles de guinées.
-
-Or, cette tragédie des _Enfants d’Édouard_ se passe en Angleterre,
-sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième
-siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus
-sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans
-être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était
-inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles
-II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf.
-le _Journal de la Jeunesse_, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)
-
-Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la locution
-«_A_ revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se reverra
-bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «_A_ revoir,
-bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)
-
-Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 100),
-la mauvaise locution «Montjoie _et_ Saint-Denis» (_Louis XI_, III,
-13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre de nos ancêtres.
-L’élision de l’_e_ final de Montjoie contraint presque toujours les
-poètes à faire suivre ce mot de la conjonction _et_, ce qui enlève
-tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie
-(le lieu de martyre ou de joie) _de_ saint Denis.
-
-Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de tête, et les
-récitait de mémoire aux comédiens» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_,
-t. X, p. 61), comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la
-prodigieuse mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages
-«par cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que
-quand ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté
-ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. SAINTE-BEUVE,
-_Portraits contemporains_, t. V, p. 180; et _Nouveaux Lundis_, t. X,
-p. 61.)
-
-On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul
-Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses _Mémoires_ (t.
-V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile
-Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne
-est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir
-Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de
-Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la
-même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal
-_Le Télégraphe_, 8 septembre 1884.)
-
-
-L’œuvre des vaudevillistes DUVERT (1795-1876) et LAUZANNE (1805-1877)
-fourmille de facéties et de pasquinades. En voici quelques
-échantillons, extraits d’un article signé E. S. (Edmond Stoullig?),
-dans le journal _La Tribune_, 26 octobre 1876:
-
-«Nous voyons, dans _Riche d’amour_, Arnal s’écrier: «Je l’ai revue,
-je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que j’aime, —
-car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin. (_Avec
-indignation_:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens![35]»
-
- [35] Aussi des poètes, voire de plus illustres, n’ont-ils pas
- hésité à faire _ange_ du féminin:
-
- C’est une femme aussi, c’est _une ange charmante_.
- (Alfred DE VIGNY, _Éloa_, Poésies complètes, p. 14;
- Charpentier, 1882.)
-
-
-Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent chez
-lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr de
-trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand je suis
-sorti, et j’ai la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs
-se soient introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur
-bourse. Ces événements-là sont si peu communs!»
-
-Et ce couplet:
-
- Quelle infortune est égale à la mienne?
- Du lansquenet déplorable martyr,
- J’ai beau forer ma poche artésienne,
- Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir!
- . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et mon gousset, moins heureux que les Gaules,
- Appelle en vain l’invasion des Francs!
-
-Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte d’Arlincourt
-(p. 21), ce vers:
-
- Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_,
-
-qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous dit aussi (p. 129),
-si l’on écrivait _francs_ avec une initiale minuscule, selon
-l’orthographe de Victor Hugo.
-
-Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à l’oreille:
-«Ils se glissent deux mots _dans la trompe d’Eustache_». Un homme,
-rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit avoir tué,
-s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!» Un autre, à
-qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait la comète
-de 1811, si elle vivait encore!»
-
-Etc., etc.
-
-«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans le journal
-_La Tribune_, même date), le style ou le procédé d’Henri Rochefort?
-_La Lanterne_ procède directement de Duvert et Lauzanne, et le
-fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de Rochefort-Luçay:
-1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres, curieuses, dont
-l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par leur drôlerie même,
-dans la mémoire.
-
-«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était
-question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les
-chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages».
-
-C’est tout à fait Arnal, dans _L’Homme blasé_, parlant de «ces femmes
-charmantes» qui l’ont ruiné:
-
-«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à
-des sangsues...
-
-— Ah!
-
-— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme...
-
-— Je crois bien!
-
-— Ni l’utilité!»
-
-(Le journal _La Tribune_, même date.)
-
-Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et chroniqueurs,
-nous citerons ici, pour corroborer la remarque de Jules Claretie,
-quelques-uns des jeux de mots et des drôleries de _La Lanterne_
-d’HENRI ROCHEFORT (1830-1913).
-
-«La France contient, dit l’_Almanach impérial_, trente-six millions
-de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» (Samedi, 23
-mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un vol. in-18.)
-
-«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis à
-celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre
-Préambule, p. 12-13.)
-
-«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget
-l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.)
-
-«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être
-décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?»
-(Page 238.)
-
-«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie.
-(Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses,
-mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.)
-
-«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que
-nous arrivent les tuiles.» (Page 286.)
-
-«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher
-eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des
-Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque
-chose pour l’avoir.» (Page 349.)
-
-Etc., etc.
-
-Peu d’ouvrages ont autant vieilli que _La Lanterne_; la plupart
-des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous,
-et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on
-feuillette aujourd’hui la collection de _La Lanterne_ (et c’est de
-quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de
-l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique
-Jules Levallois (_De la Restauration à nos jours_, p. 380). Ni
-Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont
-ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que
-l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières
-surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet,
-lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce
-qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, _la blague_.»
-
-
- * * *
-
-
-On peut dire d’ERNEST LEGOUVÉ (1807-1903) ce qu’on a dit de Jules
-Janin, dont nous parlerons plus loin, qu’il a eu la _passion de
-l’inexactitude_. Il ne peut en quelque sorte citer un seul vers sans
-le tronquer, et, dans son _Art de la lecture_ comme dans sa _Lecture
-en action_, il en cite presque à chaque page.
-
-Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière,
-les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il
-s’imaginait sans doute les posséder _ad unguem_, et ne prenait pas la
-peine de les vérifier lors de l’impression.
-
-Corneille écrit dans _Cinna_ (V, 1):
-
- Tiens ta langue captive, et si ce grand silence
- A ton émotion fait quelque violence;
-
-Legouvé (_La Lecture en action_, p. 168) met: et si ce _long_
-silence, et: fait _trop_ de violence.
-
- Sur ce point seulement contente mon désir,
-
-dit Corneille.
-
-_Jusque-là_ seulement, — dit Legouvé (_Ibid._).
-
- Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue.
- (CORNEILLE.)
-
-Legouvé (_Ibid._, p. 172): _Ce matin_ même encor...
-
- Bien plus, ce même jour je te donne Émilie.
- (CORNEILLE.)
-
-_Enfin_ ce même jour (LEGOUVÉ, _ibid._).
-
- Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins.
- (CORNEILLE.)
-
-Et qu’ont _porté_ si haut (LEGOUVÉ, _ibid._),
-
-Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie, il faudrait
-_portée_ au féminin. «Et qu’ont _portée si haut_...» Legouvé a mieux
-aimé fausser l’orthographe que le vers et a écrit _porté_.
-
- Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,
-
-dit Racine (_Britannicus_, IV, 2).
-
-_Asseyez-vous_, Néron, — dit Legouvé (_Ibid._, p. 169).
-
-Etc., etc.
-
-Dans sa comédie _Autour d’un berceau_ (Théâtre, _Comédies en un
-acte_, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses
-personnages le petit poème si connu, _Le Vase brisé_, de Sully
-Prudhomme (_Poésies_, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque
-pas de le dénaturer et le massacrer.
-
- Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
-
-dit Sully Prudhomme.
-
-Son eau _pure_, — dit Legouvé.
-
- Souvent aussi la main qu’on aime
- Effleurant le cœur le meurtrit.
- (Sully PRUDHOMME.)
-
- _Ainsi parfois_ la main qu’on aime.
- (LEGOUVÉ.)
-
-Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française, il
-confond, en prosodie française, le mot _pied_ avec le mot _syllabe_:
-un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin de _douze pieds_
-(Cf. _La Lecture en action_, p. 258), tandis qu’il n’avait qu’à
-consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied, 26º): «Un pied, deux
-syllabes; ainsi notre alexandrin, qui a douze syllabes, est un vers
-de six pieds».
-
-Il _demande excuse_, au lieu de _demander pardon_ (Cf. _Louise de
-Lignerolles_, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22).
-
-Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers de
-douze:
-
- Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase,
- Entendre froidement cette petite phrase.
- (_Un jeune homme qui ne fait rien_, sc. 11; Théâtre,
- _Comédies en un acte_, p. 370.)
-
-Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le masculin:
-«Tant de jeunes et charmants _talents_ qui ont illustré et enchanté
-la scène française... sont _toutes_ des élèves de M. Samson.» (_L’Art
-de la lecture_, Quatrième partie, I, p. 264.)
-
-Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre
-de _La Lecture en action_ (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout
-bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur
-intime?» Pourquoi _intime_ quand on les lit tout haut?
-
-Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père
-(Jean-Baptiste-Gabriel LEGOUVÉ: 1764-1812), ce vers si fréquemment
-cité:
-
- Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,
-
-le dernier et comme le résumé du poème _Le Mérite des Femmes_, a été
-parfois discuté.
-
-«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des _Curiosités littéraires_
-(p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on voudrait forcer
-de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, se trouverait
-dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable de n’avoir pas
-indiqué en note la conduite à suivre en pareille occurrence. Avant
-lui, on avait cru généralement que le concours des deux sexes était
-nécessaire pour procréer des garçons ou des filles; mais son vers
-est venu nous détromper, et il est constant maintenant, quelque
-incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles, le sexe
-féminin suffit seul à la besogne.»
-
-Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, — figurent
-les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire prononcer à
-Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus pauvre paysan de
-mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le dimanche», il écrit:
-
- Je veux enfin qu’_au jour marqué pour le repos_
- _L’hôte laborieux des modestes hameaux_
- Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,
- _Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance_.
- (Cf. Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 263.)
-
-C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si chères à
-Jacques Delille et à ses disciples ou émules.
-
-
- * * *
-
-
- Quand la borne est franchie, _il n’est plus de limites_,
-
-estime, non M. de la Palisse, mais FRANÇOIS PONSARD (1814-1867), dans
-_L’Honneur et l’Argent_ (III, 5); et, dans _Le Lion amoureux_ (I, 1,
-et IV, 6) il nous dépeint le salon d’une grande dame, où
-
- chaque parti se touche;
-
-et l’un des personnages émet ce vœu, passablement difficile à
-réaliser:
-
- Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine,
- L’écraser contre terre, et fouler sa ruine.
-
-On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de Ponsard:
-
- Notre ami, possesseur d’une papeterie,
- A fait, avec succès, appel à l’industrie.
- (_L’Honneur et l’Argent_, V, 2.)
-
-En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à l’académicien
-Charles-Guillaume ÉTIENNE (1777-1845):
-
- Il est depuis un an dans ses manufactures,
- Il y fait établir de vastes filatures.
- (_L’Intrigante_, I, 1.)
-
-Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (_Pensées d’août_, Poésies
-complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à
-voir apparaître sous sa plume:
-
- Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires.
-
-Précédemment (p. 107), nous avons cité ce vers de Victor Hugo:
-
- Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier,
-
-et celui de Gabriel Marc:
-
- La Caisse des Dépôts et Consignations.
-
-L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et ÉMILE AUGIER
-(1820-1889) ont été les grands chefs, nous fournirait à foison de ces
-vers prosaïques:
-
- Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge.
- (Émile AUGIER, _Gabrielle_, I, 1.)
-
- Fais-lui faire, tu sais, ce _machin au fromage_.
- — Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage.
- (ID., _ibid._, I, 2.)
-
- Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons!
- — Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons.
- (ID., _Philiberte_, I, 8.)
-
- ... Quand j’ai dîné,
- J’ai besoin de causer à cœur déboutonné.
- (Émile AUGIER, _Philiberte_, II, 1.)
-
- Ma spécialité, hormis un cas extrême,
- Aux jeux qu’on joue à _quatre_ est de faire un _cinquième_.
- (ID., _ibid._, II, 2.)
-
-Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor
-Hugo (_Correspondance_, dans la _Revue bleue_, 7 novembre 1896, p.
-586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution
-politique, et que _quatre_ hommes de cœur voulussent faire une émeute
-pour sauver les victimes, je serais le _cinquième_.»
-
-Et demander _excuse_ pour demander _pardon_:
-
- ... Je me sens si confuse,
- Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse.
- (Émile AUGIER, _ibid._, II, 7.)
-
-Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier, pour en
-terminer avec lui:
-
- «Mille compliments,
- «Mille amitiés,
- «Et mille
- «AUGIER.»
- (Cf. le journal _Le Gaulois_, novembre 1889.)
-
-Le fin et charmant lettré que fut CAMILLE DOUCET (1812-1895) est
-rendu responsable aussi de bien étranges vers:
-
- Va, mon fils, _de chemin_, suis ton _petit bonhomme_.
-
- Considération! Considération!
- Ma seule passion! ma seule passion!
- (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de
- versifier_, p. 257; — et _Revue bleue_, 26 août 1871,
- p. 198.)
-
-Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à
-l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement
-verbal):
-
- Et pour te témoigner ma satisfaction,
- Je te mène au Jardin d’Acclimatation.
-
-
- * * *
-
-
-Le théâtre d’EUGÈNE LABICHE (1815-1888) abonde en jeux de mots,
-drôleries, incohérences voulues, pataquès fabriqués à dessein, _ad
-risum_.
-
-«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot fut
-_un coup de pied_.» (_Un Chapeau de paille d’Italie_, I, 4.)
-
-«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour reposer
-sa tête.» (_Ibid._, III, 4.)
-
-«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare de
-sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses cheveux
-blancs.» (_Ibid._, IV, 6.)
-
-«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs! ces
-yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (_Le Misanthrope
-et l’Auvergnat_, 11.)
-
-«SAINT-GERMAIN (domestique). Madame la baronne est attelée! — LA
-BARONNE. Comment, je suis attelée? — SAINT-GERMAIN. Pardon, je veux
-dire: la voiture...» (_La Fille bien gardée_, 1.)
-
-«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (_Ibid._, p. 16.)
-
-«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au
-spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de _son
-sexe_.» (_Un jeune homme pressé_, 1.)
-
-«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce
-monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (_Ibid._, 4.)
-
-«J’avise une affiche: _Vins à vendre sur pied_. — Comment! des vins
-sur pied? — Oui, la récolte.» (_Ibid._, 4.)
-
-«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit], il
-y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de
-souffrance!» (_Deux papas très bien_, 8.)
-
-«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris toujours,
-monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,... sans savoir,
-hélas! si j’en serai plus gras!» (_Ibid._, 10.)
-
-«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier _du même sexe_
-et un tour en cheveux, etc.» (_L’Affaire de la rue de Lourcine_, 21.)
-
-«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça qu’il
-ne répond jamais à nos lettres.» (_Le Voyage de M. Perrichon_, II, 9.)
-
-«(_Célimare présentant Vernouillet à Bocardon_:) Monsieur
-Vernouillet... mon meilleur ami! (_Présentant Bocardon à
-Vernouillet_:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (_Célimare le
-bien-aimé_, I, 10.)
-
-«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On
-mange bien des écrevisses.» (_Ibid._, III, 1.)
-
-«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de l’amitié.»
-(_Ibid._, III, 12.)
-
-«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! — Pourvu
-que je ne prenne pas le vôtre!» (_Un Monsieur qui prend la mouche_,
-9.)
-
-«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être
-cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (_Ibid._,
-19.)
-
-«(_Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf_:) Permettez que je vous
-dévalise!» (_Mon Isménie_, 11.)
-
-«MONTAUDOIN à sa fille: ...Tu ignores les mystères de la vie
-parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des tigres qui viennent déposer
-leurs œufs dans le ménage des colombes! — FERNANDE: Mais, papa, les
-tigres n’ont pas d’œufs! — MONTAUDOIN: Ces reptiles ne devraient pas
-en avoir, mais ils en ont!» (_Les 37 sous de M. Montaudoin_, 16.)
-
-«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa
-ceinture.» (_Le plus heureux des trois_, II, 2.)
-
-«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit
-compliment? — Un quatrain... _huit_ vers seulement.» (_La Sensitive_,
-I, 1.)
-
-«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est
-éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé...
-— Plus il a de lumières.» (_29 degrés à l’ombre_, 1.)
-
-«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à
-l’œil?» (_La Main leste_, 10.)
-
-«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand on
-commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes ont
-le courage du vers solitaire!» (_La Chasse aux corbeaux_, I, 4.)
-
-«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les
-époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (_Un
-Monsieur qui a brûlé une dame_, 3.)
-
-«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez! Cléopâtre...
-d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un aspic!» (_Les
-Noces de Bouchencœur_, I, 6.)
-
-«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui
-s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout,
-qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir
-implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu
-as trompé ton ami!» (_Le Prix Martin_, III, 8.)
-
-
- * * *
-
-
-Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le sacerdoce de la
-critique» au rez-de-chaussée de _L’Événement_, AUGUSTE VACQUERIE
-(1819-1895) se rendit célèbre par une énorme bévue, qui, dit
-Balathier de Bragelonne (_Le Voleur_, 13 mai 1859, p. 31, et 29 mai
-1874, p. 350), «frappa d’étonnement le monde des lettres et des
-artistes». Il prit le nom d’une île pour un nom d’homme, attribua la
-Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo».
-
-Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus
-donner lieu à d’autres quiproquos.
-
-En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule (1642-1732)
-pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles en boule».
-
-La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a
-éprouvé dans _Tragaldabas_ (III, 2):
-
- Et je vais donc connaître enfin ce paradis
- D’être appelé mon chien et _mon petit radis_.
-
-Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans _Profils et
-Grimaces_, un recueil d’articles du même auteur. Exemples:
-
-«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le
-pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf,
-Racine est _une vieille botte_. Nous comprenons sans les imiter, ceux
-qui se chaussent de tragédies _éculées_.» (Page 17.)
-
-«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds,
-muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent
-dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, _causant_ avec
-le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant _baisser
-les yeux_ au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est _un
-cul-de-jatte_.» (Page 140.)
-
-«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces qui
-_vagissent_, des comédiens _qui ne marchent pas encore_, des comédies
-_qui font leurs dents_.» (Page 208.)
-
-Elle est de Vacquerie également cette phrase (_Ibid._, p. 305-306)
-qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo[36]: «Je
-suis le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami intime des
-colimaçons et le galant des araignées... J’ai envie de dire au
-chacal: «Mon frère, embrassons-nous!»
-
- [36] Cf. Victor HUGO, _La Pitié suprême_, XIV, p. 150
- (Hetzel-Quantin, s. d. in-16):
-
- Être le guérisseur, le bon Samaritain
- Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin,
- Etc., etc.
-
-
-Et celle-ci encore (_Profils et Grimaces_, p. 308-309): «Lorsque je
-réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en veux
-aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas de mal
-à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les charrues,
-je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans le feu pour
-nous, j’admire les chaudrons.» Etc.
-
-
-Le toast de Desgenais, dans _Les Parisiens_ (I, 14) de THÉODORE
-BARRIÈRE (1823-1877) a été plus d’une fois cité comme modèle de
-pathos: «Je bois aux parasites qui déjeunent de la flatterie et
-soupent de la bassesse... Je bois à la prudence qui ne relève pas
-le gant qu’on lui jette, et qui porte crânement un outrage sur
-l’oreille...»
-
-Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce:
-
-«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers
-grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.)
-
-«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne se
-réalisent pas...» (II, 1.)
-
-
- * * *
-
-
-Autres singularités théâtrales.
-
-FERNAND DESNOYERS (1828-1869), l’auteur de la fameuse pièce de vers
-relative à Casimir Delavigne et adressée aux
-
- Habitants du Havre, Havrais!
- . . . . . . . . . . . . . .
- Il est des morts qu’il faut qu’on tue!
-
-écrivit _en vers_ le scénario de sa pantomime _Le Bras noir_ (1856,
-in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée inutile, puisqu’il
-s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers ne devait être
-prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il se mit à
-joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette mention:
-«Auteur du _Bras noir_». C’est par scrupule sans doute ou par
-modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime _en vers_». (Cf. Alphonse
-DAUDET, _Trente ans de Paris_, p. 245; et LAROUSSE, 2e suppl.)
-
-
-VILLIERS DE L’ISLE-ADAM (1833-1889) composa un drame en «un acte, une
-scène et une phrase», et qui avait pour titre _La Méprise_. Au lever
-du rideau, dans une demi-obscurité, un couple causait à voix basse
-et tranquillement de ses petites affaires. Tout à coup, un homme, le
-jaloux, armé d’un revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire,
-foudroyait le couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le
-justicier se penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se
-redressait vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur!
-Je me suis trompé!» (Cf. Émile BERGERAT, _Le Journal_, 3 juillet
-1894.)
-
-
- * * *
-
-
-Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui proviennent
-des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent, des
-_contrepetteries_. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire (lettre
-à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un assaut,
-et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!», l’acteur
-s’écria: «_Trompez, sonnettes!_ En avant!»
-
-
-La langue fourcha de même, un soir, à une actrice du
-Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette»,
-prononça: «Ma _suivette Lisante_.» (_L’Opinion_, 19 août 1885.)
-
-
-L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le journal
-_L’Opinion_ (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au lieu
-de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous _vernis_ et je
-vous _bénère_», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun
-spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai
-toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde;
-mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde
-expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; _mon père_
-est mort en me mettant au monde; _ma mère_, un vieux soldat...»
-
-
-«D’honneur, mon cher _bal_, votre _comte_ est superbe!» déclara un
-soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre bal est
-superbe.» (Paul DE KOCK, _Le Petit Isidore_, p. 27; Rouff, s. d.,
-in-4.)
-
-
-Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant d’être poète et
-bibliothécaire de la ville de Provins, raconte, dans ses «Souvenirs
-de jeunesse» (_La Vie de théâtre_, p. 48-49; Lemerre, 1905) que,
-jouant le rôle de Francesco dans _Gaspardo le Pêcheur_ de Bouchardy,
-et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi conçue: «Je
-n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier ensuite:
-«Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec conviction ces
-burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui provoquèrent
-un fou rire dans toute la salle.
-
-
-Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu d’une scène
-fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un _mou de
-veau_, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. DE CHAMBURE, _A
-travers la presse_, p. 489; Ferth, 1914.)
-
-
-Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 117), qu’à
-la première représentation d’_Hernani_ le cri d’Hernani à l’adresse
-de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été entendu _Vieil as de
-pique_ par certains spectateurs.
-
-Voici d’autres confusions du même genre:
-
-Dans la tragédie d’_Azémire_, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri
-Welschinger (_Les Almanachs de la Révolution_, p. 144; Jouaust,
-1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?»
-les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre:
-«Que dira _Dieu le Père_?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à
-la chute de la pièce.
-
-
-Au dernier acte des _Funérailles de l’honneur_ d’Auguste Vacquerie,
-l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas venu ici comme
-vous, madame, _incognito_», la moitié de la salle entendit: _en
-coquelicot_! Et il paraît que de passionnés romantiques jugèrent cela
-«très fort, — un trait de génie». (_Le Rappel_, 4 décembre 1874.)
-
-
-Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du Conservatoire, débuta dans
-le rôle de Damis, de _Tartuffe_, et obtint un succès de fou rire,
-grâce à la manière dont il disait les deux vers:
-
- J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat,
- Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
- (I, 1.)
-
-L’expression _pied plat_ vise Tartuffe, «mais le comédien crut faire
-mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par une
-pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire, ce qui
-provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix DUQUESNEL, _Le
-Temps_, 8 novembre 1913.)
-
-On trouve dans _Les Comédiens_ de Casimir Delavigne (I, 6) ces deux
-vers:
-
- Le public, dont l’arrêt punit ou récompense,
- S’informe comme on _joue_ et non pas comme on _pense_.
-
-En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait
-sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur _la joue_
-à la fin du premier hémistiche, et sur _le ventre_ en terminant le
-second. (_Le Figaro_, 14 décembre 1875.)
-
-Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie _Les Vêpres
-siciliennes_, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par
-cette solennelle et vibrante déclaration:
-
- Du dernier des tyrans ces murs seront purgés.
- Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés!
-
-Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes:
-
- Du dernier des tyrans ces murs seront _vengés_.
- Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et _purgés_!
- (_Musée des Familles_, 1er janvier 1897, p. 26.)
-
-De même ces deux vers de Corneille (_Théodore_, I, 2):
-
- Un bienfait perd sa grâce à le trop publier;
- Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.
-
-se sont trouvés ainsi transformés par un acteur:
-
- Un bienfait perd sa grâce à le trop _oublier_;
- Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit _publier_.
-
-Dans _La Tour de Nesle_, d’Alexandre Dumas et Gaillardet, un acteur,
-un figurant plutôt, jouant un rôle de messager, avait, en entrant
-en scène, à prononcer cette simple phrase: «Lettres patentes du roi
-au capitaine Buridan». Au lieu de cela, ledit messager accourt en
-s’écriant d’une voix de stentor:
-
-«Lettres _épatantes_ du roi,» etc.
-
-Toute la salle d’éclater de rire.
-
-«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de
-risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène.
-
-— Dame, tu as dit _épatantes_...
-
-— Eh bien?»
-
-(_La République française_, 28 février 1899.)
-
-Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la
-tragédie de _Pertinax_, d’Arnault, _Le Père Tignace_». (Alexandre
-DUMAS, _Mémoires_, t. VIII, p. 290.)
-
-
-«Elle a débuté dans _Le Cidre_ (_Le Cid_) de Corneille; elle a fait
-Chimène.» (Paul DE KOCK, _Nouvelles_, Les Bords du canal, p. 14,
-Rouff, s. d., in-4.)
-
-
-Alphonse Karr, dans ses _Guêpes_ (juin 1841, t. II, p. 307), parle
-d’une affiche théâtrale annonçant une représentation prochaine et
-portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un dialogue vif et
-spirituel _remplacera la musique_, qui nuit à l’action».
-
-
-Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de Bretagne ou
-d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où l’on venait
-de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un bombardement.
-Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé que de faire
-afficher cet avis:
-
-«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement se fera _à
-l’arme blanche_.» (Cf. Alphonse LAFITTE, le journal _Le Corsaire_, 27
-mai 1876.)
-
-
-Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens ambulants
-venait de jouer _Le Misanthrope_. L’acteur qui avait rempli le rôle
-d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur, s’avance
-sur la scène, après la représentation, s’incline et dit:
-
-«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner, demain
-soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine, _Le
-Philosophe sans le savoir_...
-
-— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement
-dans la salle. Vous venez de jouer _Le Misanthrope_ sans le savoir,
-et vous saurez demain, s’il vous plaît, _Le Philosophe_ pour le
-jouer.» (Cf. ID, _ibid._, 31 mai 1876.)
-
-
-Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger ayant fait
-afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait prochainement
-en représentation _Amphitryon_, comédie _en vers libres_ de Molière,
-la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de l’affiche, et
-soucieuse de la bienséance, interdit la représentation. (Cf. Henri
-WELSCHINGER, _Les Almanachs de la Révolution_, p. 171.)
-
-L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce dernier ouvrage
-(p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble assez intéressante
-pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune, l’épouse du maire
-ayant accouché le jour même où son mari était «élevé à la mairie», un
-bel esprit beaunois salua ce double événement par ce joyeux distique:
-
- Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père;
- Quel triomphe pour nous de le voir père et maire!
-
-Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions
-pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le
-censeur légendaire», fut le héros (_L’Opinion_, 30 octobre 1885):
-
-«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever
-du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons,
-bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est
-pourtant du fil d’Écosse!»
-
-«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour ne
-pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre».
-
-
-
-
-II. — ROMANCIERS
-
-
-
-
-I
-
- SCARRON. — CHARLES PERRAULT. — LESAGE. — J.-J. ROUSSEAU.
- Encore l’adjectif _sensible_. — FLORIAN. — STERNE. —
- CHARLES DICKENS. — MARMONTEL. Suppression des incidentes
- _dit-il_, _dit-elle_. — PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. —
- CHARLES NODIER. Tirage à la ligne. — STENDHAL. — HENRI DE
- LATOUCHE. — PAUL DE KOCK. — MÉRY. — TOPFFER. Mots détournés
- de leur signification.
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-
-SCARRON (1610-1660), qui écrit avec tant d’esprit et en un bon style,
-plein de naturel et d’aisance, abondant en expressions originales et
-idiotismes de terroir, annonce, dans son _Roman comique_ (chap. 15,
-p. 103; Garnier, s. d.), qu’après certaine sérénade, «on entendit la
-voix de quelqu’un _qui parlait bas le plus haut qu’il pouvait_».
-
-De même, dans les _Contes_ de Charles Perrault (p. 106, édit. André
-Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne «_criait tout
-bas_: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»
-
-Remarquons que ce titre: _Roman comique_ ne signifie pas, comme on le
-croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman relatif
-à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce n’est que
-par extension que l’adjectif _comique_ a pris le sens de _plaisant_,
-_qui fait rire_.
-
-On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des transitions».
-Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi brusque que
-plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des aventures de
-ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante il n’y a pas
-loin: _car nous y voilà_». (Dans LA FONTAINE, _Œuvres_, t. III, p.
-252, note 23; édit. des Grands Écrivains.)
-
-L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés
-par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son
-_Virgile travesti_, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il
-tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur
-extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir
-d’un nuage, fait, de saisissement, le signe de la croix; quand elle
-commence par dire son _Benedicite_ en se mettant à table; quand
-Pygmalion tue, d’un coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de
-réciter son bréviaire; Mézence, _contemptor divum_, ne va jamais à
-confesse, etc. (Cf. SCARRON, _Virgile travesti_, p. XXXVI et passim,
-édit. Victor Fournel.)
-
-
-Les _Contes_ de CHARLES PERRAULT (1628-1703), que nous citions il y
-a un instant, ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en
-lecture à la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des
-plus scabreux, _Peau d’Ane_, par exemple, où il est question d’un
-inceste, d’un père amoureux de sa fille:
-
- Votre père, il est vrai, _voudrait vous épouser_...
- Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne,
- Pour rendre vos désirs contents,
- Avant qu’à _son amour votre cœur s’abandonne_,
- Une robe qui soit, etc.
-
-Notez que _Peau d’Ane_, malgré cette scandaleuse passion qui forme
-le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles,
-durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison
-du _Malade imaginaire_ (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous
-dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de _Peau d’Ane_.»
-
-Et ce début du _Petit Poucet_, le trouvez-vous très édifiant? «Il
-était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient _sept_
-enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que _dix ans_, et le plus jeune
-n’en avait que _sept_. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant
-d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en
-besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»
-
-Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des
-«petites oies blanches»?
-
-
-LESAGE (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a
-singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième
-du livre VI de _Gil Blas_ (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous
-_allâmes_ toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous
-_trouvâmes_, au lever de l’aurore... nous _quittâmes_ volontiers le
-grand chemin... nous _aperçûmes_ au pied d’une colline... nous ne
-_jugeâmes_ pas à propos... nous _trouvâmes_ que ces saules... nous
-_résolûmes_... nous _mîmes_... nous _débridâmes_ nos chevaux...
-nous nous _couchâmes_ sur l’herbe... nous nous y _reposâmes_... nous
-_achevâmes_... Nous nous _amusâmes_...» Tout cela dans l’espace de
-quatorze lignes.
-
-En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé
-indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux
-font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.
-
-Nous rencontrons chez Lesage, dans son _Diable boiteux_ (t. II, p.
-110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui
-n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des
-discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il
-a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il
-trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.
-
-
- * * *
-
-
-De J.-J. ROUSSEAU (1712-1778), dans _La Nouvelle Héloïse_ (Partie I,
-lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais
-les larmes de mon amie _n’arroseront le nœud_ qui doit nous unir»,
-écrit Claire à M. d’Orbe.
-
-«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la _main_ nous
-_embrasse_, et que le cœur nous repousse!» (_Ibid._, III, 18; p. 366.)
-
-Dans _Les Confessions_ (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit,
-en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous
-deux, _nés tendres et sensibles_, n’attendaient que le moment de
-trouver _dans un autre_ la même disposition; ou plutôt ce moment les
-attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur _dans le premier_
-qui s’ouvrit pour le recevoir».
-
-Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit,
-et où nous rencontrons, en outre, cette locution, _nés tendres et
-sensibles_, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous
-l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et
-_sensible_ lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu,
-à un _écorché_, emploie plus que personne.
-
-«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement
-_moins de vanité que moi_», déclare Jean-Jacques un peu plus loin
-(p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p.
-313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble
-autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent
-mes confessions... et puis qu’_un seul te dise_, s’il l’ose: _Je
-fus meilleur que cet homme-là_». Ailleurs, dans une lettre à M. de
-Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout
-crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les
-hommes que j’ai connus en ma vie, _aucun ne fut meilleur que moi_».
-«Je partirais avec défiance, _si je connaissais un homme meilleur
-que moi_», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378).
-Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de
-vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi?
-
-Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé
-le féminin, généralement évité, du mot _amateur_: «Cette capitale
-(Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’_amatrices_.» (_Émile_,
-livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)
-
-Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de
-son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos
-feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut
-prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se
-mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le
-plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies
-pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler
-des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble
-qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui
-s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité
-publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux
-génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J.
-ROUSSEAU, _La Nouvelle Héloïse_, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.)
-
-Tout le monde connaît _Le Vœu_ ou _Rêve de bonheur_ si admirablement
-décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les
-anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien
-ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche
-avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin,
-et pour parc un joli verger», etc. (_Émile_, IV; t. II, p. 144;
-Hachette, 1863). FLORIAN (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé
-dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même
-souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au
-village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de
-cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et
-des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire;
-et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (_Galatée_,
-II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.)
-
-De Florian encore ces singulières phrases:
-
-«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne
-crois pas _le lui avoir rendu_.» (_Galatée_, I, p. 224.)
-
-«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans
-mon sein _le gage de notre union_, que cet enfant était le sien, et
-qu’_il lui demandait_, par ma voix, _la permission de naître_ pour
-l’aimer.» (_Le Bon Ménage_, scène 18, p. 434.)
-
-
- * * *
-
-
-Nous lisons, dans _La Vie et les Opinions de Tristram Shandy_
-de STERNE (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque
-nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici
-exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons
-que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil
-d’impertinences des (_sic_) vieilles femmes _des deux sexes_.» La
-même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, CHARLES
-DICKENS (1812-1870), _La Petite Dorrit_ (t. I, p. 202, chap. 17;
-Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames
-_des deux sexes_».
-
-
-C’est à MARMONTEL (1723-1799) qu’on doit la suppression des
-incidentes _dit-il_ et _dit-elle_ dans les conversations écrites. A
-la fin de la préface de ses _Contes moraux_ (t. I, p. x; La Haye,
-s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je
-proposai, il y a quelques années, dans l’article _Dialogue_ de
-l’Encyclopédie, de supprimer les _dit-il_ et _dit-elle_ du dialogue
-vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble
-qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est
-pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait
-briller le talent de bien lire.»
-
-«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de
-l’abbé Dulaurens, dans l’_Arretin_ (sic) _moderne_ (t. II, p. 76;
-Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se
-cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la
-placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]:
-
- J’ai banni du français les _dit-il_, les _dit-elle_.»
-
- [37] Une curieuse et amusante aventure arriva à Marmontel,
- précisément comme il briguait les suffrages académiques.
- «... Désirant avec ardeur une place à l’Académie, Marmontel
- prit le parti de louer, dans sa _Poétique française_, presque
- tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier la
- bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante.
- Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait
- d’éloges; personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré.
- Il avait cité de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges;
- Moncrif prétendit qu’il fallait citer et transcrire la chanson
- tout entière ou ne point s’en mêler.» (_Correspondance de Grimm_,
- t. I, p. 337-338; Buisson, 1812.)
-
-Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient
-ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces _dit-il_
-et _dit-elle_. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle
-s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant»,
-certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes:
-«Ah! _bâilla-t-il_.» «Oh! _rougit-elle_...» «Je te maudis!
-_s’élança-t-il_.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la
-langue française y passent ou y ont passé.
-
-«Que faites-vous ici, monsieur? _brusqua_ Nicole.» (Alexandre DUMAS,
-_Joseph Balsamo_, chap. 74.)
-
-«Ah ça! le vieux, _pouilla-t-il_, réjouissons-nous.» (Léon
-CLADEL, _Les Va-nu-pieds_, p. 115, Les Auryentys; Lemerre, 1884.)
-(_Pouiller_, dire des _pouilles_, des injures.)
-
-«Hé! _rauqua-t-il_, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id.,
-_ibid._, p. 205, Un Noctambule.)
-
-Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent,
-Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des _Leçons conjugales_,
-des _Histoires conjugales_, etc., a particulièrement, dans ce cas,
-varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman _Les
-Guerres de la Paroisse_ (Lemerre, 1880):
-
-«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, _se redressa_ le petit
-musicien avec dignité.» (Page 176.)
-
-«Toi, va te promener avec ton pistolet! _se renfrogna_ le père.»
-(Page 211.)
-
-«J’appartiens à la famille, moi! _se campa_ le petit sacripant.»
-(Page 211.)
-
-«Tiens, papa, _se retourna_ Lexandrou...» (Page 211.)
-
-«Peuh! _se dandina_ M. Couffignol...» (Page 230.)
-
-«Eh! _sourit_ le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page 261.)
-
-«Oh! papa, _se signa_ Lexandrou...» (Page 349.)
-
-«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, _tremblait_
-Antonine...» (Page 349.)
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-PIGAULT-LEBRUN (1753-1835), qui trace un parallèle des Anglais et des
-Français, dans son roman _L’Enfant du Carnaval_ (t. I, p. 67; édit.
-de la Bibliothèque nationale), s’exprime en ces termes:
-
-«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses
-maîtresses _le trompent_.
-
-— Les Anglais ne _le_ sont-ils jamais?»
-
-Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?
-
-
-Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses,
-abondent chez le romancier DUCRAY-DUMINIL (1761-1819), qui a joui
-jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et
-galimatias, extraits de _Victor ou l’Enfant de la forêt_, qui passe
-pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:
-
-«Un pays raboteux, _hérissé_ de vieilles tours, de masures, de
-coteaux boisés, _de prairies et de ruisseaux_... Une petite porte,
-percée _dans un des créneaux de_ la muraille, et qui donnait
-_de plain-pied_ sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit.,
-Belin-Leprieur, 1821.)
-
-«Il examine l’enfant, qui entre _dans la carrière tortueuse_ de la
-vie.» (Tome I, p. 30.)
-
-«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste _dont
-la nature a rendu les femmes dépositaires_, et qui est le premier
-aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].)
-
- [38] Cf. Chateaubriand (_Génie du christianisme_, VI, 5; t. I,
- p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la mamelle est pleine; la
- bouche du jeune convive n’est point armée, de peur de blesser _la
- coupe du banquet maternel_.»
-
-«Ce siècle, _comme la trombe foudroyante_ qui, après avoir démâté les
-vaisseaux, _s’avance sur le rivage_ pour entraîner dans sa course les
-arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de
-lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la
-délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.»
-(Tome II, p. 53.)
-
-«Cette lettre fit sur nous _l’effet de la grêle_ qui détruit l’espoir
-du laboureur.» (Tome III, p. 220.)
-
-«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite _à
-céder aux pavots_ que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.»
-(Tome IV, p. 16.)
-
-«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez
-encore votre fille dans vos bras _paternels_!» (Tome IV, p. 63.)
-
-Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il
-s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:
-
-«Je _frémis_, Victor, _moi qui suis ton historien_, et _je tremble
-encore_ qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome
-III, p. 55.)
-
-«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en
-prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) _que je n’aurai
-peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs_... Mais que
-dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, _je dois avoir celui
-de les transporter à l’histoire_...» (Tome III, p. 271.)
-
-Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si
-démodé et oublié aujourd’hui!
-
-«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants,
-_qu’elle improvise_, ainsi qu’_il est très aisé de le voir_ par le
-ton plus simple que poétique qui en fait le charme:
-
- Ce fut dans ce lieu solitaire
- Qu’un jour un amant malheureux
- Fit à celle qui lui fut chère
- Les plus tendres aveux.»
- (Tome IV, p. 130.)
-
-Etc., etc.
-
-L’auteur de _Victor ou l’Enfant de la forêt_ abuse des _je frémis,
-il frémit_, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme de Staël,
-ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et évanouissements.
-
-Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans
-_Les Petites Affiches_, les comptes rendus des représentations
-théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il
-se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait
-jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: _L’auteur est
-un homme d’esprit qui prendra sa revanche_.» (STAAFF, _La Littérature
-française_, t. II, p. 1043.)
-
-
- * * *
-
-
-CHARLES NODIER (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits
-pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour
-à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait
-sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque
-ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. PROUDHON, _Les Majorats
-littéraires_, III, § 8, p. 119.)
-
- [39] Sur les mystifications commises par Charles Nodier, voir
- mon ouvrage _Mystifications littéraires et théâtrales_, p. 89 et
- suiv. (Fontemoing, 1913).
-
-Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, —
-délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme
-on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira
-prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.
-
-
-STENDHAL (1783-1842), dans une de ses nouvelles, _Le Philtre_
-(Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856),
-vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai
-_trente ans_ de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que
-dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait _quarante ans_.
-
-Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette
-déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais
-écrire que des œuvres _posthumes à publier après sa mort_.» (_De
-l’amour_, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)
-
-On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine
-pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour
-lui, c’était le _Code civil_. Il en lisait une page tous les matins.»
-(Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 28.)
-
-Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.
-
-Ferdinand Brunetière a crûment qualifié _La Chartreuse de Parme_ de
-«chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la _Revue critique des idées
-et des livres_, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que
-c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait
-l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il
-lui cause.
-
-«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes
-ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue...
-Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (_La
-Chartreuse de Parme_, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle,
-1855.)
-
-«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes
-de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait
-Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (_Le Rouge et le
-Noir_, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)
-
-On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et devait
-produire sur son public.
-
-
-HENRI DE LATOUCHE (1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de
-la Vallée aux loups, écrit, dans son roman _Fragoletta_ (p. 119; M.
-Lévy, 1867), cette phrase, qui se ressent un peu trop de l’influence
-romantique: «On eût dit cette espèce de couleur meurtrie,... ces
-teintes livides partant en étoile de la lame d’un poignard _quand il
-a été laissé trois jours dans les flancs d’un cadavre_.»
-
-
- * * *
-
-
-PAUL DE KOCK (1794-1871), dont le nom a jadis été si populaire,
-nous montre, dans son roman _Le Petit Isidore_ (p. 96; _Rouff_,
-s. d., in-4) une vieille moustache _qui s’essuye les yeux_: «La
-vieille moustache lit, en s’arrêtant quelquefois pour s’essuyer les
-yeux...» Vous devinez que ladite moustache appartient à un brave
-troupier, un vieux grognard. Louis Reybaud, dans son _Jérôme Paturot
-à la recherche de la meilleure des républiques_ (chap. 35, p. 350;
-M. Lévy, 1862), a fait usage de la même métaphore ou synecdoque:
-«Pour supporter d’un œil sec un tableau pareil, il faut être de la
-trempe des _vieilles moustaches_ qui firent, avec l’Empereur, le
-tour de l’Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez
-ou un orteil.» Et Balzac (_Melmoth réconcilié_, dans le volume _La
-Recherche de l’absolu_, p. 263; Librairie nouvelle, 1858): «Une
-_vieille moustache_ comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»
-
-«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui tombaient
-_de ses yeux_», écrit Paul de Kock, dans _Un jeune homme charmant_
-(p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est d’ordinaire des yeux que
-tombent les larmes.
-
-«Le mélèze aux _larges_ feuilles», dit-il encore dans le même roman
-(p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont que des
-«aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» (Gaston
-BONNIER, _Les Noms des fleurs_, p. 268, art. 1056).
-
-Ailleurs, dans une nouvelle intitulée _Les Plaisirs de la pêche_
-(Paul DE KOCK, _Nouvelles_, p. 45; Rouff, s. d., in-4), il nous
-dit que «M. Bertrand, grand amateur de pêche, passait le temps de
-sa récréation, soit à guetter le poisson, soit à chercher _dans
-la terre_ de l’asticot». Non, ce n’était pas dans la terre que M.
-Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la terre, il savait bien
-ne trouver que des vers gris ou rouges; les asticots, il se les
-procurait autrement.
-
-Dans _L’Amour qui passe et l’Amour qui vient_ (p. 14; Rouff, s. d.,
-in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon pratiquant les
-amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, ses voisins, font
-concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas
-fuir cette maison peuplée de marmitons _qui lui coupent les bonnes
-sous le pied_?»
-
-«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes
-voisins _en poussen_t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien
-dire.» (_Jean_, p. 10; Rouff, s. d., in-4.)
-
-«Jean pleurait ou trépignait _des pieds_.» (_Ibid._, p. 12.)
-
-«Dès qu’on est _deux_, je forme un _quadrille_.» (_Ibid._, p. 14.)
-
-«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de
-son étonnement. _Onze cent mille francs_, c’est une jolie fortune,
-sans doute, mais enfin _vous ne serez pas encore millionnaire_.»
-(_Monsieur Dupont_, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que lui
-faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?
-
-«Elle portait _dans son sein un nouveau gage_ de l’amour de son
-époux.» (Paul DE KOCK, _L’Homme aux trois culottes_, chap. 14, p.
-44; Rouff, s. d., in-4.) «Elle porte _dans son sein un gage_ de sa
-faiblesse.» (ID., _Sanscravate_, chap. 30, p. 79; Charlieu, s. d.,
-in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de cette très
-fréquente périphrase.
-
-Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante anecdote
-contée par les Goncourt, dans leur _Journal_ (année 1865, t. II, p.
-312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul de Kock,
-lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait.
-Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné
-tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait de Paul de
-Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du
-reposoir.»
-
-
-Dans _La Croix de Berny_ (lettre II, p. 17; Librairie nouvelle,
-1859), l’un des auteurs, le poète et romancier JOSEPH MÉRY
-(1798-1866), sous le pseudonyme de Roger de Monbert, donne «des
-épaulettes à ces trois illustres généraux, César, Alexandre et
-Annibal».
-
-
-Le romancier genevois RODOLPHE TOPFFER (1799-1846) fait un usage
-fréquent — ce qui se comprend de reste — de certains idiotismes
-suisses qui déconcertent et détonnent en français. Non seulement
-il emploie, comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, la
-mauvaise locution causer à quelqu’un pour causer _avec_ quelqu’un:
-«Pendant qu’il _me_ causait... J’aime que vous _me_ causiez...»
-(_Le Presbytère_, p. 8 et 52; Hachette, 1907), mais il crée des
-mots comme _empléter_ (acheter, faire des emplettes: peut-être
-usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève pour _empléter_
-des articles» (_Le Presbytère_, p. 449); ou bien, ce qui est plus
-grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque de la rendre
-incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, plus
-exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils ont
-à Genève. Notre vieux mot _idoine_, qui veut dire apte ou propre
-à quelque chose (_idoneus_), a, chez Topffer, le sens d’inepte,
-d’idiot: «... Son _idoine_ de mari, qui a plus soif que faim...»
-(_Ibid._, p. 149.) _Gabegie_, terme populaire signifiant fraude,
-supercherie (Cf. LITTRÉ), devient chez lui le synonyme de tracas,
-de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de
-lourdeurs et de _gabegies_?» (_Ibid._, p. 395.)
-
-N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures de
-restaurateurs et de marchands de vin, le mot _asperges_, «asperges
-tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de
-Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?
-
-
-
-
-II
-
- HONORÉ DE BALZAC. Obscurités voulues et bizarreries et
- tares involontaires. Anachronismes. Locutions fréquentes.
-
- PHILARÈTE CHASLES. — HENRI MONNIER. — LOUIS REYBAUD. —
- FRÉDÉRIC SOULIÉ. Confusion qui règne dans ses romans. —
- STÉPHEN DE LA MADELAINE. — MÉRIMÉE.
-
-
-Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre
-obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration
-du public. HONORÉ DE BALZAC (1799-1850) ne dédaignait pas d’user de
-cet antique procédé, et il n’en faisait pas mystère. Le dessinateur
-Bertall, qu’un éditeur avait chargé des illustrations de _La Comédie
-humaine_, se trouvant embarrassé, dans cette tâche, par des phrases
-plus ou moins ténébreuses, eut recours à l’auteur et l’interrogea.
-Bertall lui-même rapporte ainsi cette conversation (Cf. le journal
-_Le Soleil_, 12 avril 1882):
-
-«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très bien.»
-
-Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire.
-
-«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu!
-
-— Comment, voulu?
-
-— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le
-public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien
-enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin
-que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile.
-Il se figure, le naïf, _qu’il en ferait autant_! Il ignore, ce satané
-public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple.
-C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne petite
-obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux mains et
-dise: «Je ne comprends pas du tout! Ça me dépasse! Sapristi! tout de
-même, comme ce Balzac est fort[40]!»
-
- [40] Nous avons vu aussi (p. 94 et 135) le même système préconisé
- plus ou moins sérieusement par Théophile Gautier: «Il faut, dans
- chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend
- pas», etc. Et (déjà cité p. 136) Destouches (_La Fausse Agnès_,
- I, 2): «LA BARONNE. Cet endroit-ci n’est pas clair, mais c’est
- ce qui en fait la beauté. — LE BARON. Assurément. Quand je lis
- quelque chose, et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans
- l’admiration.» Cf. aussi Montaigne, le cardinal de Retz, La
- Bruyère, etc., cités par nous p. 135-136.
-
-Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac,
-plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires.
-
-Dans _Splendeurs et Misères des courtisanes_ (p. 253; Librairie
-nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un
-priseur qui prend son tabac _par le nez_: «... le faux officier de
-paix en achevant de humer sa prise par le nez».
-
-Dans _La Cousine Bette_ (p. 259; Librairie nouvelle, 1856), un
-commissaire de police répond _silencieusement_: «Elle n’est point
-folle». Mais ce n’est là sans doute qu’une faute d’impression, et il
-faut lire: _sentencieusement_.
-
-Dans le même roman, le critique Émile Faguet (_Études littéraires sur
-le dix-neuvième siècle_, p. 450) relève cette phrase et la cite comme
-un exemple de métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses: «La
-bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des reproches.»
-
-«_Le Lys dans la vallée_, ajoute Émile Faguet (_Ibid._), est un
-prodige de pathos et de phœbus.»
-
-Encore du pathos et de l’amphigouri: «En achevant d’_embrasser_,
-par sa profonde intuition, _les misères_ que réveilla cette idée
-mélancolique, il (le meurtrier) jeta sur Hélène _un regard de
-serpent_, et remua dans le cœur de cette singulière jeune fille un
-monde de pensées encore endormi...» (_La Femme de trente ans_, p.
-142; Librairie nouvelle, 1859.)
-
-Et cette drôlerie dans l’_Histoire des treize_ (Ferragus, p. 149;
-Librairie nouvelle, 1856): «... Jules, seul dans une calèche de voyage
-_lestement_ menée par la rue de _l’Est_, déboucha sur l’esplanade de
-l’Observatoire...»
-
-Dans le même ouvrage, nous voyons une jeune fille qui ignore l’art de
-se teindre, et dont cependant les cheveux changent de couleur: ils
-sont tantôt «cendrés» (p. 352), tantôt «noirs» (p. 383).
-
-Et «ces yeux qui semblent avoir des oreilles», dans _L’Envers de
-l’histoire contemporaine_ (p. 221, Librairie nouvelle, 1860).
-
-Tout à l’heure Balzac nous a fait voir un individu lançant sur une
-femme «un regard de serpent»; dans _Les Chouans_ (p. 110, Librairie
-nouvelle, 1859), il nous montre un de ses personnages qui «jette sur
-sa maîtresse un coup d’œil _aussi noir que l’aile d’un corbeau_».
-
-Dans le même roman, — qui date de la jeunesse de l’auteur et est
-fréquemment mal agencé et obscur (Cf. Marcel BARRIÈRE, _L’Œuvre de H.
-de Balzac_, p. 290 et suiv.), — nous voyons (p. 311) l’héroïne, Marie
-de Verneuil, sortir d’une affreuse chaumière, d’un taudis où gens et
-bestiaux vivent en commun; puis, par une singulière inadvertance, ce
-taudis se trouve subitement, dans la même page, et quelques lignes
-plus bas, transformé _en salon_. «Tout à coup, Mlle de Verneuil
-rentra dans le salon...»
-
-Et (_Les Chouans_, p. 277) cet amoureux qui, pour prouver à sa
-maîtresse combien est violente sa passion, saisit, dans le foyer, un
-bout de tison, un charbon ardent, le garde et le serre dans sa main,
-sans paraître souffrir de cette brûlure, sans même s’en occuper ni
-s’en soucier: «Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou! Ouvrez votre
-main, je le veux!» lui crie sa maîtresse, qui réussit enfin à ouvrir
-cette main. Je sais bien que Mucius Scævola et d’autres ont accompli
-cet exploit... N’importe!
-
-Dans _La Muse du Département_ (p. 154-155; Librairie nouvelle, 1857),
-Balzac met en scène une soubrette qui, à l’aide d’un mouchoir, bande
-solidement les yeux à l’un des personnages, de façon qu’il ne puisse
-voir où elle va le conduire, et lui fait ensuite cette étrange
-recommandation: «Veillez bien sur vous-même! _Ne perdez pas de vue_
-un seul de mes signes!»
-
-Inadvertance à peu près comparable à celle que nous offre John
-Lemoinne, dans le _Journal des Débats_ (cité par _Le National_,
-2 novembre 1884): «Le roi de Hanovre _aveugle_ et souffrant _de
-voir_ son royaume incorporé dans la Prusse», voir avec les yeux de
-l’esprit, il est vrai; — et à celle aussi que nous rencontrons chez
-Émile Pouvillon (_Pécaïre_, dans le volume _Les Petites Ames_, p.
-172 et 180), où «Ginibre, un honnête aveugle,... envoie _un regard
-mélancolique_ à une bouteille vide».
-
-Au lieu d’un aveugle qui voit clair, c’est quelquefois un muet
-qui prend la parole: «M. le grand rabbin de France Isidor, qu’une
-récente attaque de paralysie condamne au _mutisme_, a voulu, en cette
-occasion, _mêler sa voix_ aux prières adressées à Dieu à l’intention
-de Mosès Montefiore.» (Cité par _Le National_, 2 novembre 1884.)
-
-La dédicace de la courte étude de Balzac intitulée _La Bourse_
-débute ainsi: «N’avez-vous pas remarqué, mademoiselle, qu’en mettant
-deux figures en adoration aux côtés d’une belle sainte, les peintres
-ou les sculpteurs du moyen âge n’ont jamais manqué _de leur imprimer
-une ressemblance filiale_?» Comme les figures ainsi placées aux
-côtés des saints et des saintes, ces figures de «donateurs», sont
-d’ordinaire celles d’un père et de ses fils, d’une mère et de ses
-filles, cette ressemblance est toute naturelle et de rigueur en
-quelque sorte, et les artistes ne pouvaient manquer de l’exprimer.
-
-Dans _Le Cousin Pons_ (p. 37-38; Librairie nouvelle, 1856), Balzac
-parle d’un admirable éventail, «divin chef-d’œuvre que Louis XV a
-bien certainement commandé _pour Mme de Pompadour... Watteau_ s’est
-exterminé à composer cela!» ajoute-t-il par la bouche du vieux Pons.
-Or, Watteau est mort en 1721, l’année même où la belle marquise
-venait au monde.
-
-«Un rossignol vint se poser sur l’appui de la fenêtre», prétend
-Balzac dans _La Peau de chagrin_ (p. 255; Librairie nouvelle, 1857).
-Un rossignol qui se pose sur une fenêtre, — cela ne se voit pas tous
-les jours ni même toutes les nuits de mai.
-
-«Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans une chambre _éclairée
-par des parfums_!» lit-on dans le même roman (p. 110).
-
-Et dans la _Physiologie du mariage_ (p. 301; Librairie nouvelle,
-1876): «Nous sommes amoureux à _vingt_ ans... et nous cessons de
-l’être à _cinquante_. Pendant ces _vingt_ années...»
-
-Dans les _Petites Misères de la vie conjugale_ (p. 135; Librairie
-nouvelle, 1862), une amusante phrase que je me borne à indiquer: «Le
-diable aime surtout à mettre sa queue...»
-
-Alphonse Karr, qui était très ferré sur l’horticulture, qui a
-même exercé la profession de jardinier-fleuriste à Nice et à
-Saint-Raphaël, a plus d’une fois relevé, dans ses _Guêpes_, les
-erreurs commises par les romanciers, ses confrères, dans leurs
-descriptions des fleurs. Ainsi il reproche à Balzac ses «azalées qui
-grimpent et tapissent les maisons» (_Ibid._, août 1843, t. V, p. 6 et
-10); — à Jules Janin son «œillet bleu» (_Ibid._, janvier 1844, t. V,
-p. 86); — à George Sand ses «chrysanthèmes bleus» (_Ibid._); — etc.
-
-Les _Contes drolatiques_ passent, et peut-être avec raison, pour
-le chef-d’œuvre purement littéraire de Balzac; c’était l’avis de
-Barbey d’Aurevilly (Cf. _Romanciers d’hier et d’avant-hier_, p. 15
-et 37), et l’opinion de Balzac lui-même: malgré l’insuccès complet
-de ces _Contes_ lors de leur apparition, «il croyait qu’à défaut de
-ses autres œuvres, ils suffiraient pour le sauver de l’oubli» (Mme
-SURVILLE, _Balzac_, p. 145). Or, si habile et si savant que soit le
-style archaïque de ces _Contes_, il est des endroits qui trahissent
-l’époque moderne, celui-ci, par exemple: «Ce grand et noble curé
-_n_’estoit _pas_ fort _que_ de là» (Premier dixain, _Le Curé d’Azay_,
-p. 279; Librairie nouvelle, 1859). _Ne pas que_, dans le sens
-actuel, — «n’était pas fort seulement que de là», — est une locution
-illogique, fautive et _moderne_: elle n’apparaît, dans notre langue,
-que vers la fin du dix-huitième siècle: voir ci-dessus, Préambule, p.
-14-15, note; et LITTRÉ, article Que, Remarque 1.: «_Ne pas que ou ne
-point que_, anciennement, équivalait à _ne... que_, le mot _pas_ ou
-_point_ étant explétif.
-
- Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince
- (CORNEILLE, _Horace_, III, 6)
-
-signifie: Et ne l’auront vue obéir qu’à son prince, et non: Et ne
-l’auront point vue obéir _seulement_ à son prince.»
-
-Une particularité qui a droit de surprendre les lecteurs de _La
-Comédie humaine_, particularité étonnante chez un écrivain qui s’est
-tant occupé d’affaires litigieuses et de questions judiciaires, c’est
-que Balzac, bien qu’il eût débuté par être clerc d’avoué, n’avait,
-en 1845, à l’âge de quarante-six ans, _jamais entendu plaider_,
-jamais, donc, serait-on en droit d’inférer, assisté à une séance de
-tribunal: «Je n’avais jamais entendu plaider, et je suis resté pour
-entendre Crémieux, qui a fort bien parlé.» (Lettre à Mme Hanska, 14
-décembre 1845; _Correspondance_, t. II, p. 188.) Et cependant nous
-lisons, dans une _Notice sur la fondation et le but de la Société des
-gens de lettres_ (p. 2; Paris, imprimerie Charles Blot, s. d. ni nom
-d’édit.), que «le premier procès mémorable (engagé par la Société
-des gens de lettres contre les journaux ayant illicitement reproduit
-des feuilletons) fut plaidé à Rouen par Honoré de Balzac. Le grand
-romancier s’improvisa l’avocat de ses confrères... Et cela par une
-délégation, que lui avait donnée le Comité, du 11 octobre 1839. M.
-Honoré de Balzac obtint gain de cause...»
-
-Signalons, en passant, l’abus excessif que fait Balzac de la
-conjonction _car_; nous la voyons répétée souvent trois ou quatre
-fois dans la même page (Cf. _Ursule Mirouet_, Librairie nouvelle,
-1857, _passim_ et notamment p. 15, 16, 19... 166, 217, etc.; —
-_L’Envers de l’histoire contemporaine_, Librairie nouvelle, 1860,
-_passim_, principalement p. 161, 163, 171... 203, 221; — etc.); — et
-aussi une formule, précaution oratoire, très fréquente chez Balzac,
-et dont la tournure seule varie, souvent même fort peu: «Maintenant,
-il est nécessaire d’expliquer... Ici peut-être est-il nécessaire
-de faire observer... Ces menus détails sont indispensables pour
-comprendre... Avant d’aller plus loin, il est utile de raconter...
-Peut-être n’est-il pas superflu d’ajouter...», etc. (Cf. _La Cousine
-Bette_, Librairie nouvelle, 1856, p. 32, 33, 67, 106, 126, etc.; —
-_Ursule Mirouet_, Librairie nouvelle, 1857, p. 22, 72, 87, etc.; —
-_Les Paysans_, Librairie nouvelle, 1857, p. 51, 93, 97, etc.; — _Les
-Chouans_, Librairie nouvelle, 1859, p. 6, 15, 179, 194, 349, etc.)
-
-
- * * *
-
-
-PHILARÈTE CHASLES (1799-1873), dans ses très curieux _Souvenirs d’un
-médecin_ (traduits de Samuel Warren; Librairie nouvelle, 1855, p.
-51), nous montre des gens rassemblés le soir au coin du feu, vidant
-leur tasse de thé «_sans mot dire_, et se retirant après une heure de
-cet innocent _entretien_».
-
-
-«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie!»
-
-Cette solennelle et célèbre déclaration de Joseph Prudhomme a son
-pendant dans une autre phrase que l’historien de Joseph Prudhomme,
-HENRI MONNIER (1799-1877), attribue à un maire de village,
-nouvellement élu:
-
-«Mes amis, jamais je n’oublierai l’honneur que vous avez fait à mes
-cheveux blancs en les mettant à votre tête!» (Cf. _Le Rappel_, 10
-janvier 1877.)
-
-
-A un mari dont la femme a mis au monde plusieurs filles et qui vient
-enfin d’accoucher d’un garçon, un personnage du _Coq du Clocher_
-(chap. 3, p. 26; M. Lévy, 1856) de LOUIS REYBAUD (1799-1879) adresse
-ses félicitations en ces termes:
-
-«A la bonne heure! Vous avez eu la _main heureuse_ cette fois!»
-
-
-FRÉDÉRIC SOULIÉ (1800-1847) se vantait d’écrire ses romans sans
-préparer de plan, de «jeter la plume au vent et suivre le chemin
-où elle mène» (_Le Magnétiseur_, p. 74; Librairie nouvelle, 1857).
-On ne s’aperçoit que trop de ce manque de préparation et de soin à
-l’incohérence et la confusion qui règnent dans nombre de ses récits.
-Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que souvent, de son propre aveu
-ou par la bouche de ses personnages, l’auteur reconnaît et proclame
-le gâchis.
-
-«Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moi-même, dans ce
-chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me
-comprends.» (_Le Magnétiseur_, p. 154.)
-
-«Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment,
-du moins je le pense, la brutalité et l’incohérence de ses
-confidences... Qu’on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le
-souvenir de ce que je viens de dire, et on s’expliquera peut-être
-cette incohérence d’opinions, ce chaos de principes opposés jeté à
-travers cette narration.» (_Les Drames inconnus_, t. I, p. 367 et
-369; Librairie nouvelle, 1857.)
-
-«C’est un enchevêtrement du diable (que cette intrigue, reprit
-Molinos), je vous prie d’y faire attention.» (_Ibid._, t. IV, p. 244.)
-
-«Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces
-histoires l’une avec l’autre, non seulement nous n’y comprendrons
-rien, mais encore nous n’en finirons pas.» (_Les Mémoires du Diable_,
-t. III, p. 274; M. Lévy, 1877.)
-
-En effet, comment voulez-vous vous y retrouver dans un imbroglio de
-ce genre:
-
-«... Il nous avoua que cette correspondance n’avait d’autre but que
-de cacher celle qu’il avait directement avec une novice du nom de
-Juliette. Ce fut dans ce même souper qu’un certain comédien, nommé
-Gustave, m’apprit que cette Juliette n’était autre que la fille
-de Mariette, laquelle Mariette se cachait à Auterive sous le nom
-de Mme Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette.»
-(_Ibid._, p. 262.) Et notez que nous n’avons là qu’un faible fragment
-de l’intrigue générale, et que «toutes ces histoires ne font que se
-mêler l’une avec l’autre».
-
-Voici quelques phrases bizarres de Frédéric Soulié:
-
-«Son œil, à demi fermé, _vibrait_ et _haletait_, pour ainsi dire,
-lançant autour d’elle des regards trempés de volupté.» (_Ibid._, p.
-296.)
-
-«Ce n’était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ de
-bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne; un de ces
-soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient _planter
-chaque échelon_ de leur fortune _dans un trou de blessure_.» (_Le
-Magnétiseur_, p. 215.)
-
-«Celui-là qui s’épuise _à scalper les fibres_ les plus tendres
-du cœur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles
-mouvements...» (_La Lionne_, p. 221; Librairie nouvelle, 1856.)
-
-«Une main infernale et impitoyable s’est étendue sur votre destinée.
-Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme elle sait
-pousser ses esclaves au crime.» (_Ibid._, p. 351.)
-
-«C’était une figure de reine et une _taille_ de nymphe qui _parlait_
-ainsi.» (_Diane et Louise_, dans le volume _Le Maître d’école_, p.
-298; Librairie nouvelle, 1859.)
-
-Je ne sais plus qui disait, sans doute après avoir lu ces phrases:
-«Frédéric _Soulié_? Il écrit comme ma _savate_!»
-
-Frédéric Soulié place Aix-les-Bains, non en Savoie, mais dans les
-Pyrénées (_Les Mémoires du Diable_, t. II, p. 189; M. Lévy, 1863),
-et il nous parle de Rome, qu’il avait l’intention d’«aller voir»,
-mais qu’il n’a jamais vue, de la plus fantaisiste façon: il plante
-des arbres, «des arbres grillés» sur le Corso, qui n’est bordé que
-de maisons, et la place Navone ne cesse pas pour lui d’être la place
-_Nivone_. (_Le Magnétiseur_, p. 39, 40, 42, 45, 48...)
-
-A l’exemple de la pelle qui vitupère le fourgon, Soulié, qui a tant
-écrit de romans-feuilletons où défilent des personnages de toute
-catégorie, fait, par allusion à Eugène Sue, mais sans le nommer,
-ni lui ni ses _Mystères de Paris_, une acerbe critique de ce genre
-d’ouvrages: «Il se créera bientôt une littérature consacrée à
-l’histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret; les héros en
-seront des portiers, des marchands d’habits, des revendeuses à la
-toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas
-étage, les portraits des caricatures stupides...» (_Les Mémoires du
-Diable_, t. I, p. 285; M. Lévy, 1861.)
-
-
-Dans son roman _Le Secret d’une renommée_, suivi de _La Tache
-originelle_ (Librairie nouvelle, 1859), STÉPHEN DE LA MADELAINE
-(1801-1868) ne se contente pas de faire souffler en Lorraine le
-méridional et méditerranéen _sirocco_: «A Metz,... on dirait que le
-vent de _sirocco_, qui souffle _des montagnes environnantes_ pendant
-_dix mois_ de l’année...» (p. 169), il abuse de ces métaphores
-astronomiques:
-
-«Cet homme était _une étoile détachée du firmament de la célébrité_;
-peut-être la plus radieuse de toutes.» (Page 125.)
-
-«Bernard Cadussias, ci-devant marquis de Rochebrune..., l’une _des
-étoiles de la littérature française_, était installé chez le patron
-en qualité de garde forestier.» (Page 156.)
-
-«Il était, comme tout le monde le savait, marquis de Rochebrune,...
-_un astre tombé du firmament littéraire_. Mais l’_étoile_ qui avait
-caché ses feux sous la bruyère des montagnes ne voulait plus remonter
-à l’empyrée», etc. (Page 159.)
-
-
-MÉRIMÉE (1803-1870), si réputé cependant pour la pureté de son style,
-écrit à plusieurs reprises: _le_ Dante, _du_ Dante (_Colomba_,
-p. 30; Charpentier, 1862), et, dans ce même roman (p. 31), nous
-rencontrons cette phrase bizarre: «Colomba poussa un soupir,...
-enfin, mettant la main sur ses yeux, _comme ces oiseaux_ qui se
-rassurent et croient n’être point vus quand ils ne voient point
-eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama...»
-
-
-
-
-III
-
- ALEXANDRE DUMAS PÈRE. Rôle des serpents et autres animaux
- dans ses romans. Anachronismes, étourderies et drôleries.
- Abus du dialogue.
-
- CHARLES DE BERNARD. A quel âge est-on un vieillard? —
- EUGÈNE SUE. — ÉMILE SOUVESTRE.
-
-
-ALEXANDRE DUMAS PÈRE (1803-1870), qui a tant écrit, ou tant publié,
-est, par suite, le romancier chez qui l’on découvrirait peut-être
-le plus de bévues, d’anachronismes et de drôleries. _Les Mohicans
-de Paris_, notamment, renferment quantité de descriptions et de
-remarques étonnantes, stupéfiantes, et il y a des chapitres (le
-cinquante-cinquième, par exemple, intitulé _To die, to sleep_) qui
-serait à citer à peu près _in extenso_: «Devant Dieu, vers lequel
-nous allons monter, nous tenant par la main, je jure de t’aimer, ô
-Colomban! à travers les mondes inconnus! Dussé-je, en franchissant le
-seuil de ce monde, être plongée avec toi dans la fournaise ardente
-que la religion catholique promet à ses damnés... je jure de t’aimer
-au milieu des flammes des fournaises! Dussé-je...», etc.
-
-«Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colomban était un pur
-diamant _à quatre facettes_: la bonté, la douceur, l’innocence et la
-loyauté.» (Chap. 40.)
-
-«... Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à _presser
-les mamelles de cette féconde Isis qu’on appelle l’Amour_, si le nom
-de Colomban, deux fois répété par une voix fraîche, n’eût retenti
-dans l’escalier.» (_Ibid._)
-
-«Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi
-chaste _que le rayon de lune_ qui l’éclairait...» (Chap. 136.)
-
-«Le comte eût voulu résister sans doute, mais il était dominé par
-la grandeur d’aspect de la jeune femme. Il jeta sur elle _un regard
-de serpent forcé de fuir_, et, les mâchoires serrées, les poings
-crispés... — Eh bien, soit, madame, dit-il; adieu!» (Chap. 142.)
-
-Remarquons à ce propos que les comparaisons avec les serpents,
-vipères et aspics sont très fréquentes chez Dumas:
-
-«Cette reine sentait, comme on sent _un serpent_ sortir des bruyères
-où votre pied l’a réveillé...» (_Ange Pitou_, t. II, p. 4; C. Lévy,
-s. d.)
-
-«A cette seule idée qui la brûlait comme la morsure dévorante de
-l’_aspic_, Marie-Antoinette s’étonnait...» (_Ibid._)
-
-«Andrée, tressaillant comme si _une vipère_ l’eût mordue au cœur...»
-(_Ibid._, t. II, p. 75.).
-
-«Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aperçoit à deux
-doigts de ses lèvres la tête hideuse _du serpent_.» (_Ibid._, t. II,
-p. 186.)
-
-«On eût dit qu’il avait marché sur un aspic.» (_Ibid._, t. II, p.
-283.)
-
-«L’amour-propre est _une vipère_ endormie, sur laquelle il n’est
-jamais prudent de marcher.» (_Ibid._, t. II, p. 326.)
-
-Les comparaisons avec les autres animaux ne sont pas rares non plus:
-
-«Villefort n’était plus cet homme dont son exquise corruption faisait
-le type de l’homme civilisé; c’était un _tigre_ blessé à mort qui
-laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure» (_sic_) (_Le
-Comte de Monte-Cristo_, t. VI, p. 184; chap. 14, Expiation; C. Lévy,
-s. d.)
-
-«Villefort... se traîna vers le corps d’Édouard (un enfant), qu’il
-examina encore une fois avec cette attention minutieuse que met la
-_lionne_ à regarder son _lionceau_ mort.» (_Ibid._, t. VI, p. 184.)
-
-«Danglars ressemblait à ces _bêtes fauves_ que la chasse anime, puis
-qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois
-à se sauver.» (_Ibid._, t. VI, p. 255, chap. 19, Le pardon.)
-
-Dans ce même roman de _Monte-Cristo_ (t. VI, p. 188, chap. 14),
-on lit cette phrase amusante: «Villefort sentit ses pieds prendre
-racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs orbites..., les veines
-de ses tempes se gonflèrent d’esprits bouillants qui allèrent
-soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau
-dans un déluge de feu.»
-
-Remarquer que cette sentence ou prière que Monte-Cristo avait
-inscrite sur les murs de son cachot, au château d’If (t. VI, p.
-216, chap. 16, Le Passé): «Mon Dieu! Conservez-moi la mémoire!» est
-textuellement la même que celle qui termine le _Conte de Noël_, Le
-Possédé, de Dickens (_in fine_): «Seigneur, conservez-moi la mémoire!»
-
-Dans _Les Trois Mousquetaires_, le _même_ billet, l’attestation
-remise à Milady par Richelieu, reparaît à _trois_ endroits du récit,
-mais avec des changements de texte et des dates différentes. Dans le
-chapitre 15 (2e partie), Scène conjugale, ledit papier est daté du 3
-décembre 1627; — dans le chapitre 17, Le Conseil des Mousquetaires,
-il est daté du 5 décembre 1627; — et dans la Conclusion du roman, il
-porte la date du 5 août 1628, et il a perdu en route tout un membre
-de phrase.
-
-«Montalais sentit _le rouge_ lui monter au visage en flammes
-_violettes_,» lisons-nous dans _Le Vicomte de Bragelonne_ (t. III, p.
-379; chap. 38, Fin de l’histoire d’une naïade...; C. Lévy, s. d.)
-
-
-«Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne abbé Suger»,
-prétend Dumas dans _Les Compagnons de Jéhu_ (p. 52). Or, Suger est
-mort en 1152 et saint Louis ne naquit qu’en 1215.
-
-Autres anachronismes.
-
-Dans _La Tulipe noire_ (Chap. 20, Ce qui s’était passé...), dont
-l’action se déroule en Hollande, au dix-septième siècle, du temps des
-frères de Witt, un des personnages, oubliant que Lavoisier n’a pas
-encore déterminé la composition de l’eau et ne naîtra qu’au siècle
-suivant, nous annonce, par une miraculeuse divination, que «l’eau est
-composée de trente-trois parties d’oxygène et de soixante-six parties
-d’hydrogène».
-
-Dans _Le Chevalier d’Harmental_, dont l’action se passe en 1718, un
-des personnages, le bonhomme Buvat, apprend au cardinal Dubois que
-sa pupille «peint comme Greuze», — qui devait naître seulement sept
-ans plus tard, en 1725. Et, de sa chambre, le même Buvat aperçoit
-l’illumination des galeries du Palais-Royal, — galeries qui ne
-seront construites que soixante ou soixante-dix ans plus tard, par
-Philippe-Égalité. (Cf. _Le Journal_, 9 mars 1899.)
-
-«Holà, mon bonhomme! cria d’Artagnan à un paysan qui travaillait
-_son champ de pommes de terre_.» (_Les Trois Mousquetaires_, dans le
-journal _Le Voleur_, 7 mars 1889, p. 155.) D’Artagnan naquit en 1611,
-mourut en 1673, et la culture de la pomme de terre ne s’est propagée
-en France qu’au dix-huitième siècle, avec Parmentier (1737-1813).
-
-«Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel _que M. de Voltaire_.» (_Le
-Vicomte de Bragelonne_, même source.) Colbert: 1619-1683; Voltaire:
-1694-1778. Colbert a peut-être voulu dire: _que M. de Voiture_
-(1598-1648).
-
-Dans _San Felice_, apparaît un accoucheur, tenant un mouchoir
-entre ses dents, dans lequel pèse le nouveau-né de tout son poids
-(six livres et demie), et ledit accoucheur tient un pistolet dans
-chaque main. Dans cette position, aussi dramatique qu’embarrassante,
-il fondit tête baissée au milieu de la population en criant, les
-dents serrées: «Place à l’enfant de la morte!» Même en italien,
-ajoute le journal à qui j’emprunte cet extrait, la phrase dut être
-bien difficile à prononcer.» (_Le Courrier Saïgonnais_, Saïgon, 10
-décembre 1912.)
-
-Dans _Le Collier de la Reine_ (t. II, p. 51), don Manoel discute avec
-le joaillier Boehmer, et, pour bien exprimer la surprise qu’éprouva
-le noble étranger aux explications du marchand, Dumas écrit: «Ah! ah!
-dit don Manoel _en portugais_».
-
-«Le cardinal devina qu’il était tombé dans le piège de _cette
-infernale oiseleur_», au dire de Dumas dans le même roman (chap. 30),
-et en parlant de l’astucieuse Mme de la Motte.
-
-Et ces vers du drame de _Christine_:
-
- Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé
- Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé,
- Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille,
- User à le rider son front de jeune fille,
- Sentir une couronne en or, en diamant,
- Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant.
-
-«Un voyageur, dit Louis de Loménie, qui, _au haut d’un grand mont,
-part tout brûlant d’en bas_; _une couronne qui prend place à un front
-d’une bouche_, voilà, certes, un atroce jargon.» (Cf. Eugène DE
-MIRECOURT, _Alexandre Dumas_, p. 40.)
-
-Dans ses _Mémoires_ surtout, souvent si intéressants et si vivants,
-dont les premiers volumes, consacrés à l’enfance et à la jeunesse
-de l’auteur passées à Villers-Cotterets, sont particulièrement
-captivants, Alexandre Dumas s’abandonne volontiers à ses
-intempérances, négligences, hâbleries et singularités de langage.
-
-A l’île Saint-Domingue, nous assure-t-il (t. I, p. 14), «l’air est
-_si pur_, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre. Un général,
-chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut
-l’ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la
-Jamaïque à Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles, les plus
-dangereux que l’on pût trouver. Des nègres charmeurs de serpents
-furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur
-l’autre. La tradition veut qu’un mois après, tous ces serpents
-eussent péri, depuis le premier jusqu’au dernier.»
-
-«Mon père avait eu un cheval tué sous lui; un second (cheval) avait
-été _enterré par un boulet_.» (Tome I, p. 92 et 96.)
-
-«... Non, cher abbé,... je ne fus point l’homme de la pratique
-religieuse. Il y a même plus, cette fois où je m’approchai de la
-sainte table fut la seule; mais... quand la dernière communion
-viendra à moi comme j’ai été à la première, quand la main du Seigneur
-aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile
-de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie
-de l’homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir
-l’espace intermédiaire, _il n’y trouvera pas une pensée mauvaise, pas
-une action que j’aie à me reprocher_.» (Tome II, p. 31.)[41]
-
- [41] J.-J. Rousseau, nous l’avons vu (Cf. ci-dessus, p. 172),
- a encore été bien plus loin, lui: «... Moi qui me suis cru
- toujours et qui me crois encore, à tout prendre, _le meilleur des
- hommes_...» (_Les Confessions_, II, x; t. VI, p. 85; Hachette,
- 1864.)
-
-«... Au caillou qui s’approche de la rose, et à qui _il reste le
-parfum de la reine des fleurs_.» (Tome II, p. 298.)
-
-«En moins de dix minutes, le renard avait étranglé dix-sept poules et
-deux coqs. Dix-neuf fois _homicide_!» (Tome III, p. 72.)
-
-«Ernest s’empressa de nous apporter la cire tout allumée (pour
-cacheter des lettres)... Je pris la cire d’une façon si gauche, je
-l’_allumai_ d’une manière si naïve...» qu’il oublie qu’Ernest vient,
-à l’instant même, de la lui apporter tout allumée. (Tome III, p.
-207.) A moins que la cire ne se soit éteinte, et qu’il ait fallu la
-_rallumer_.
-
-«... Cette fatalité qui pousse les hommes vers le lieu où il est
-écrit d’avance qu’ils doivent mourir.» Fatalité bien singulière.
-(Tome IV, p. 192.)
-
-Dans le tome VII (p. 272), Alexandre Dumas cite la phrase suivante
-empruntée à une description de la bataille d’Austerlitz, dont il
-ne nomme pas l’auteur: «Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en
-bataille sur un vaste étang gelé; Napoléon ordonna que le feu fût
-dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace, et les
-vingt-cinq mille Russes _mordirent la poussière_.»
-
-Tome X, p. 112, il attribue à Chateaubriand cette étrange phrase:
-«J’ai marché sans le vouloir, _comme un rocher_ que le torrent roule;
-et maintenant voilà que je me trouve plus près de vous _que vous de
-moi_.»
-
-Il raconte (t. VIII, p. 8) qu’un aéronaute de ses amis, du nom de
-Petin, s’imaginait avoir résolu, de la façon suivante, le grand
-problème de la navigation aérienne: «Petin raisonnait ainsi: La terre
-tourne; dans ce mouvement de rotation sur elle-même, elle présente
-successivement tous les points de sa surface déserte ou habitée.
-Or, quelqu’un qui s’élèverait jusqu’aux dernières couches de l’air
-ambiant, _et qui trouverait le moyen de s’y fixer_, descendrait en
-ballon sur la ville du globe où il lui plairait de toucher terre;
-il n’aurait qu’à attendre que cette ville passât sous ses pieds;
-il irait de la sorte aux antipodes en douze heures, et, cela, sans
-fatigue aucune, puisqu’il ne bougerait pas de sa place, et que ce
-serait la terre qui marcherait pour lui.» Ce brave Petin oubliait que
-la terre, dans son mouvement de rotation, l’entraînerait forcément
-avec elle, et que, si haut qu’il s’élevât, il lui serait impossible
-d’échapper à ce mouvement et de demeurer immobile.
-
-Dans un autre ouvrage publié par Alexandre Dumas, et qui porte son
-nom, «_Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol_, par le docteur
-Félix Maynard, publié par Alexandre Dumas» (Librairie nouvelle,
-1855), on trouve, dans l’Avant-propos (p. 3), la plus singulière,
-la plus abracadabrante théorie de la télégraphie électrique qu’il
-soit possible d’imaginer. L’auteur se figure que, pour transmettre
-une dépêche télégraphique, on commence par la faire _dissoudre
-dans le liquide de la pile_... «Une batterie électrique (?) est
-établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font
-dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis des fils
-métalliques s’imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les
-mots qu’il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les
-plaines du continent...»
-
-Avec Ponson du Terrail, dont nous parlerons bientôt, Alexandre Dumas
-père est un des romanciers qui ont le plus _délayé_ le dialogue et
-_tiré à la ligne_. Un de leurs _trucs_ habituels, à tous deux, est de
-faire répéter, par un ou plusieurs des interlocuteurs, la question
-posée. Exemples:
-
-«... J’étais bien sûr que vous ne vouliez pas la guerre par les mêmes
-motifs que moi!
-
-— Alors, voyons les vôtres!
-
-— Les miens? demanda le roi.
-
-— Oui, répondit Marie-Antoinette, les vôtres.»
-
- (_Ange Pitou_, t. I, p. 326.)
-
-
-«Je le quitte.
-
-— Qui cela?
-
-— Dame! quelqu’un de votre connaissance.
-
-— De ma connaissance, à moi?
-
-— Oui.
-
-— Et comment...»
-
- (_Ibid._, t. I, p. 336.)
-
-
-«Son prétendu sommeil magnétique est un crime.
-
-— Un crime!
-
-— Oui, un crime, continua la reine...»
-
- (_Ange Pitou_, t. II, p. 19.)
-
-
-«J’appelle aristocrates des personnes de votre connaissance.
-
-— De ma connaissance?
-
-— De notre connaissance? dit la mère Billot.
-
-— Mais qui donc cela? insista Catherine.
-
-— M. Berthier de Sauvigny, par exemple.
-
-— M. Berthier de Sauvigny?
-
-— Qui vous a donné...
-
-— Eh bien?
-
-— Eh bien, j’ai vu...»
-
- (_Ibid._, t. II, p. 230-231.)
-
-
-Terminons en racontant, d’après le journal _Le National_ (16
-mars 1885), que l’auteur des _Trois Mousquetaires_ «avait une
-cuisinière étonnante: elle était arrivée à écrire son nom de
-Sophie, sans employer une seule des lettres composant ce mot. Elle
-l’orthographiait ainsi: _Çaufy_. Son patron restait en admiration
-devant cette trouvaille. Il y avait de quoi[42]».
-
- [42] La même anecdote a été appliquée à une autre Sophie,
- cuisinière du docteur Véron.
-
-
- * * *
-
-
-CHARLES DE BERNARD (1804-1850), que l’on a qualifié, à tort ou à
-raison, de disciple ou d’imitateur de Balzac, emploie parfois à
-satiété le mot _vieillard_, et l’applique même à des personnages qui
-n’ont pas atteint soixante ans. Voir, par exemple, _Le Nœud gordien_
-(M. Lévy, 1858), où ce mot reparaît continuellement: Pages 43, 44,
-45, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 64, 65, etc. Dans _Le Gentilhomme
-campagnard_ (t. II, p. 264; M. Lévy, 1857), nous trouvons même
-_vieillard_ au féminin: «la _vieillarde_ avait raison».
-
-Les romans de Charles de Bernard nous offrent çà et là quelques
-termes tombés en désuétude, ou supprimés et remplacés par d’autres
-mots: _billets de visite_, pour cartes de visite: «Il tira d’une
-poche de son gilet un de ses billets de visite... La femme de
-chambre entra en tenant à la main un billet de visite...» (_Les
-Ailes d’Icare_, p. 188 et 270; M. Lévy, 1857); — _surtout_, pour
-pardessus ou manteau: «Il portait, par-dessus des habits de deuil,
-un surtout de peau de bique» (_Un Beau-Père_, t. I, p. 195; M. Lévy,
-1859); _surtout_, avec cette acception, a été employé par Voltaire,
-Saint-Simon, etc. (Cf. LITTRÉ); — _cigarite_, pour cigarette: «Il
-semblait exclusivement occupé de la confection d’une cigarite» (_La
-Chasse aux amants_, dans _La Peau du lion_, p. 296; M. Lévy, 1860).
-
-Et cette plaisante phrase du même romancier: «Sans état (sans
-fortune)... ne possédant de terre _que ce qu’en peuvent contenir les
-vases de fleurs de leur salon_, ces parias vivent en pachas.» (_Les
-Ailes d’Icare_, p. 65.)
-
-
-«Ah! vous vous êtes dit, s’écrie un des personnages d’EUGÈNE SUE
-(1804-1857): «Je m’en vais _mettre les fers au feu_ pour _tirer les
-vers du nez_ de Mme Barbançon, afin de _voir ce qu’elle a dans le
-ventre_!» (_L’Orgueil_, t. I, p. 94; Marpon, s. d.) Et plus loin
-(p. 199), le même écrivain nous apprend que «_le seuil de la porte_
-d’Erminie était _vierge des pas_ d’un homme».
-
-
-Autres métaphores, dues, celles-ci, à ÉMILE SOUVESTRE (1806-1854):
-«Le souvenir de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces
-amertumes, mais je l’écartais alors brusquement, comme on écarte la
-main d’un ami au moment du désespoir; ou bien, _tournant la coupe
-du côté de l’absinthe_, je cherchais dans ce souvenir lui-même un
-nouveau motif de mépriser les hommes... Mon cœur ressemblait à _un
-nid de vipères_, dressant contre le monde _leurs gueules gonflées de
-venin_.» (_Deux Misères_, p. 80-81; M. Lévy, 1859.)
-
-Dans _Un Philosophe sous les toits_ (p. 49; M. Lévy, 1857),
-Souvestre, comme nous l’avons noté déjà (Préambule, p. 10), dit
-qu’«il semble que chacun, _surpris à l’improviste_, perde le
-caractère...» Quand on est _surpris_, c’est généralement _à
-l’improviste_. C’est ce que Molière aussi a oublié dans _Don Garcie
-de Navarre_ (V, 6):
-
- ...cette gaieté
- _Surprend au dépourvu_ toute ma fermeté.
-
-
-
-
-IV
-
- ALPHONSE KARR. Abus du tiret. — GALOPPE D’ONQUAIRE. — JULES
- SANDEAU. Fréquentes comparaisons avec les animaux. — BARBEY
- D’AUREVILLY, jugé par Flaubert, par Champfleury.
-
- AMÉDÉE ACHARD. Encore les comparaisons avec les serpents et
- autres animaux. — EUGÈNE FROMENTIN. — OCTAVE FEUILLET. Le
- qualificatif _adorable_.
-
-
-L’emploi très fréquent, presque à chaque ligne, du _tiret_ ou
-_moins_ (en langage typographique), et autrement que pour indiquer
-un changement d’interlocuteurs dans le dialogue, est une des
-singularités de style d’ALPHONSE KARR (1808-1890). Voyez, par
-exemple, son roman _Raoul_ (M. Lévy, 1859): «On porte le cadavre dans
-sa chambre — on le met dans son lit; — Marguerite — s’assied près
-du lit, — reste les yeux fixés sur lui, — et ne prononce plus une
-parole, — n’entend rien, — ne répond à rien; elle est anéantie, —
-elle ne s’occupe de rien de ce qui se passe. — Le maire et un médecin
-viennent constater le décès, — on veut lui adresser quelques paroles
-de condoléance, — on ne les achève pas, tant il est visible qu’elle
-n’entend pas; — il semble qu’il y ait deux morts dans cette chambre.»
-(Page 313.) «... La douleur de Marguerite est calme, — elle attend; —
-elles n’évitent ni l’une ni l’autre de parler de Raoul; — loin de là,
-— elles s’entourent de tout ce qui le rappelle, — et en parlent sans
-cesse.» (Page 318.)
-
-Et tout le volume et maints autres ouvrages d’Alphonse Karr sont
-ainsi émaillés de tirets inutiles.
-
-On trouve dans Alphonse Karr (_Les Guêpes_, t. II, p. 68;
-octobre 1840; M. Lévy, 1883) le mot _restaurant_ dans le sens de
-_restaurateur_: «Le _restaurant_ de la prison est un _homme_ fort
-zélé...» De même, jadis, le mot _roman_ a été employé dans le sens de
-_romancier_. «Vous voyez ici les _romans_, qui sont des espèces de
-_poètes_, et qui outrent également le langage de l’esprit et celui du
-cœur.» (MONTESQUIEU, _Lettres persanes_, 137, t. II, p. 105 et 165;
-édit. André Lefèvre.)
-
-Je cueille dans _Les Guêpes_ (t. II, p. 287; juin 1841) cette
-anecdote:
-
-«Cela me rappelle un pauvre diable que l’on mit une fois en route
-pour l’Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation était,
-sur cette terre bénie, toute différente de ce qu’elle est dans les
-autres pays, que les arbres y produisent naturellement une foule
-d’objets qui ne naissent en France qu’à force de travail et de
-main-d’œuvre: «Tu y verras, lui disait-on, — le _saucissonnier_,
-c’est-à-dire l’arbre qui produit des saucissons, — la variété _à
-l’ail_ est fort rare; — tu y verras le _bretellier_, c’est-à-dire
-l’arbre à bretelles: elles sont mûres vers la fin de septembre; — tu
-m’en rapporteras une paire; — mais ne va pas prendre des bretelles
-sauvages qui ne durent rien». — Toujours est-il qu’il en devint fou.»
-
-Et, encore dans _Les Guêpes_ (t. VI, p. 269, mai 1848), cette phrase
-drolatique: «Non seulement ce parti (le parti républicain) a commis
-d’intolérables excès, mais encore _il a ouvert la porte à sa queue_,
-qu’il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme celle du
-serpent, se réunit au corps malgré lui ou veut le percer comme celle
-du scorpion; — elle _professe le pillage_ et _prône la guillotine_; —
-» etc.
-
-
-«Un dimanche d’automne, j’étais _en chasse_ avec un de mes amis»,
-écrit, dans _Le Diable boiteux au village_ (p. 165; Librairie
-nouvelle, 1860), le romancier GALOPPE D’ONQUAIRE (1810-1867), un fin
-et spirituel lettré, qui a eu son temps de vogue.
-
-Cette locution, qui n’a d’ailleurs rien d’incorrect, se retrouve
-dans _La Louve_ (Prologue, IV), de Paul Féval (1817-1887); — dans
-_La Fiammina_ (I, 2) de Mario Uchard (1824-1893); — dans la nouvelle
-_Hautot père et fils_ de Guy de Maupassant (1850-1893) (dans le
-volume intitulé _La Main gauche_, p. 68); — dans _Chante-Pleure_ (p.
-142), d’Émile Pouvillon (1840-1906): «Roger était _en chasse_ depuis
-le matin; Mademoiselle à son piano...»; — etc.
-
-
-Tout comme Alexandre Dumas père dans _Ange Pitou_, et Amédée Achard
-dans _Belle-Rose_, que nous verrons tout à l’heure, JULES SANDEAU
-(1811-1883), dans son roman _Catherine_ (M. Lévy, 1859), se plaît à
-comparer ses personnages à tel ou tel animal:
-
-«Catherine bondit sur sa chaise _comme un faon_ sur les vertes
-pelouses.» (Page 15.)
-
-«La petite fée se prit à bondir _comme un chevreau_.» (Page 33.)
-
-«Claude gémissait _comme un hibou_ dans son trou solitaire.» (Page
-85.)
-
-«Tout d’un coup, s’échappant _comme une gazelle_, Catherine
-descendit quatre à quatre les marches de l’escalier...» (Page 99.)
-
-«Claude, rasant la muraille _comme une chauve-souris_...» (Page 101.)
-
-«Claude, doux et résigné _comme un mouton_ qu’on mène à la
-boucherie...» (Page 103.)
-
-«La petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond des
-bois _une biche_...» (Page 161.)
-
-«Ainsi qu’_une colombe_ atteinte dans son vol... la petite
-vierge...» (Page 162.)
-
-«Robineau se retira,... en jetant un regard d’_hyène_ au jeune
-vicomte.» (Page 238.)
-
-Etc., etc.
-
-Ce qui n’empêche pas Jules Sandeau de commettre parfois de grosses
-erreurs à propos des animaux qu’il mentionne, comme lorsqu’il
-qualifie les carpes de «cétacés». (_Catherine_, p. 60.)
-
-
- * * *
-
-
-Gustave Flaubert ne pouvait souffrir BARBEY D’AUREVILLY (1811-1889),
-qui, comme lui, était Normand, et, comme lui, avait _la passion du
-style_. «... Lisez donc _Fromont et Risler_ de mon ami Daudet, et
-_Les Diaboliques_ de mon ennemi Barbey d’Aurevilly, écrit-il à George
-Sand (Lettre du 2 décembre 1874; _Correspondance_, t. IV, p. 207).
-C’est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de
-mon esprit, qui aime les choses malsaines, mais ce dernier ouvrage
-m’a paru extrêmement amusant; on ne va pas plus loin dans le
-grotesque involontaire.»
-
-Et dans une lettre à Maupassant (sans date, t. IV, p. 380): «Te
-souviens-tu que tu m’avais promis de te livrer à des recherches dans
-Barbey d’Aurevilly (département de la Manche). C’est celui-là qui a
-écrit sur moi cette phrase: «Personne ne pourra donc persuader à M.
-Flaubert de ne plus écrire?[43]» Il serait temps de se mettre à faire
-des extraits dudit sieur. Le besoin s’en fait sentir.»
-
- [43] Barbey aimait ces verdicts draconiens et sans appel. De même
- qu’il voulait condamner Flaubert _à ne plus écrire_, il déclarait
- qu’«à dater des _Contemplations_, M. Hugo _n’existe plus_». C’est
- fini de lui. (Le _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 539.)
- Voir aussi BARBEY D’AUREVILLY, _Dernières Polémiques_, Un Poète
- prussien, p. 43-48; Savine, 1891.
-
-Longtemps avant cette lettre, classée, dans la _Correspondance_ de
-Flaubert, sous la rubrique de 1880, Champfleury avait commencé à
-faire et à publier de ces extraits. Dans son dernier chapitre du
-_Réalisme_ (p. 286-320; M. Lévy, 1857), il s’est plu à relever
-tout ce qui l’avait choqué dans les deux volumes d’_Une Vieille
-Maîtresse_, et la liste de ses critiques occupe plus de trente pages.
-Je me contenterai d’une citation empruntée à cette copieuse étude:
-«Mme de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne
-apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche.
-Issue d’une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des
-nombreux bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait
-au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce
-sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la
-lymphatique race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de
-Rubens. Ce bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement
-ce corps flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous
-le tissu pénétré des lèvres... était le sceau de pourpre d’une
-destinée.» (_Une Vieille Maîtresse_, t. I, p. 50; Lemerre, 1886.)
-
-Dans un autre volume de Barbey d’Aurevilly, _L’Amour impossible_
-et _La Bague d’Annibal_ (Lemerre, 1884), je rencontre deux phrases
-dignes également, et pour des motifs différents, d’être mentionnées:
-
-«Il fut probablement décidé aussi par la beauté de cette blanche
-personne... Et comment n’eût-il pas _plongé sa lèvre_ avec un
-certain frémissement _dans l’écume légère et savoureuse de ce sorbet
-virginal_?» (Page 93.)
-
-«Sur bien des points, quoique sensibles, ces hommes se rapprochent
-des opinions de ce faux et abominable Prophète (Mahomet) qui n’eut
-sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur _de chameaux_.»
-(Page 244.)
-
-Dans _Romanciers d’hier et d’avant-hier_ (Paul Féval, p. 115;
-Lemerre, 1904), Barbey d’Aurevilly écrit, avec sa hardiesse
-coutumière: «Beaumarchais avait _dans le bec_ et dans l’esprit une
-vibrante _paire de castagnettes_, plus mordante que celles de toutes
-les mauricaudes de l’Espagne...»
-
-Nous aurons occasion plus loin, dans le chapitre consacré aux
-Ecclésiastiques, de reparler de Barbey d’Aurevilly, à propos d’un
-jugement porté par lui sur Lacordaire.
-
-
- * * *
-
-
-Dans son roman _Belle-Rose_ (librairie nouvelle, 1856), roman de cape
-et d’épée, qui, en son temps, a obtenu grand succès, AMÉDÉE ACHARD
-(1814-1875) abuse, lui aussi, des comparaisons empruntées à la faune
-terrestre.
-
-«M. de Charny recule lentement _comme un tigre vaincu_.» (Page 446.)
-
-«Il (un poulain) est doux mais farouche _comme une chevrette_.» (Page
-477.)
-
-«M. de Charny bondit vers lui _comme un tigre_.» (Page 495.)
-
-«M. de Charny lui jeta _un regard de vipère_.» (Page 496.) Qu’est-ce
-qu’un regard de vipère? Nous avons déjà, du reste, rencontré
-plusieurs fois cette locution sous la plume de nos romanciers. «Un
-regard de serpent», nous a dit Balzac; — «... de serpent forcé de
-fuir», a ajouté Alexandre Dumas père (Cf. ci-dessus, p. 182 et 191),
-et nous verrons plus loin Ponson du Terrail nous parler de «la main
-froide d’un serpent».
-
-«M. de Louvois tressaillit _comme un lion surpris dans son antre_»,
-continue Amédée Achard dans _Belle-Rose_. (Page 540.)
-
-«Pourquoi l’avez-vous laissé fuir? s’écria-t-il. — Cet homme est _une
-anguille_, vous le savez, monseigneur.» (Page 542.)
-
-«M. de Charny guettait dans l’antichambre _comme un chat_ avide et
-patient.» (Page 544.)
-
-«(Dans un duel)... leurs épées, rapides et flexibles, s’entrelaçaient
-_comme des serpents_ lumineux.» (Page 558.)
-
-Il serait facile aussi de relever, dans _Belle-Rose_, quantité de
-ces phrases emphatiques propres à nos romans-feuilletons, dont nous
-parlerons d’ailleurs plus loin avec plus de détails:
-
-«Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas
-vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel: Merci, mon Dieu!
-dit-elle; il ne m’a pas repoussée.» (Page 223.)
-
-«Oh! vous ne l’avez jamais aimé! — Je ne l’ai pas aimé! s’écria
-Suzanne, qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que,
-depuis mon enfance, ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à
-lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment,
-que je n’existe que par son souvenir, que...» (Page 269.)
-
-«Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur; je suis
-pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où
-je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle
-soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans
-ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos
-anges...» (Page 293.)
-
-Etc., etc.
-
-
-EUGÈNE FROMENTIN (1820-1876), l’auteur de ce gracieux roman,
-_Dominique_, qui conserve toujours ses fidèles et ses admirateurs,
-n’aime pas la précision et pousse la discrétion jusqu’à l’énigme et à
-l’obscur.
-
-«Elle quitta Paris pour aller à des bains d’Allemagne.» (_Dominique_,
-p. 263; Hachette, 1863.) Quels bains?
-
-«Il habitait une maison isolée sur la limite d’un village.» (Page
-286.) Quel village?
-
-«... Hier, en me montrant dans un lieu public...» (Page 293.) Quel
-lieu public?
-
-Cette extrême réserve a parfois de curieuses conséquences.
-
-«Je vais ce soir au théâtre,» dit, au chapitre 15 (p. 309), Madeleine
-à Dominique, toujours sans préciser ni nommer le théâtre. Néanmoins
-nous voyons, «à huit heures et demie, Dominique entrer dans sa loge»,
-etc.; mais il oublie de nous apprendre comment il a deviné le nom de
-ce théâtre.
-
-D’Eugène Fromentin encore cette amusante phrase: «Menant son équipage
-d’une main, _de l’autre_ il fumait une cigarette...» (_Une Année
-dans le Sahel_, p. 41; Plon, 1859.)
-
-
-D’OCTAVE FEUILLET (1821-1890): «Sibylle, jouant de la harpe, était
-généralement _adorable_... Le mot _ange_ venait aux lèvres en la
-regardant.» (_Sibylle_, p. 146; M. Lévy, 1863.)
-
-Ce qualificatif _adorable_, si banal et insignifiant, et si
-fréquemment employé: — «Une _adorable_ paire de pantoufles»
-(Alexandre DUMAS FILS, _Diane de Lys_, p. 62; Librairie nouvelle,
-1855); — «Un _adorable_ petit chapeau rond» (Edmond DE GONCOURT,
-_La Faustin_, p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de
-Beaulieu était devenue _adorable_... Le corsage, demi-montant
-dans le dos, laissait voir l’_adorable_ naissance des épaules...»
-(Georges OHNET, _Le Maître de Forges_, p. 107 et 348; Ollendorff,
-1886); — «... Sa bouche _adorable_ semblait sourire» (Alexis BOUVIER,
-_La Grande Iza_, p. 46; Rouff, s. d.); etc.; — ce qualificatif
-_adorable_ a soulevé plus d’une fois de véhémentes objections:
-«Locution vulgaire qui appartient à la littérature des barcarolles,
-au vocabulaire des prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer
-sous la plume d’un académicien,» déclare le critique Jules Levallois
-(_La Piété au dix-neuvième siècle_, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy,
-1864), à propos justement d’Octave Feuillet.
-
-D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie
-qu’_adorable_; par exemple: _délicieux_, _exquis_, _ravissant_: «Des
-moments _délicieux_... Une _exquise_ beauté... Cette _ravissante_
-fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos romans,
-et qui, à les examiner de près, ne signifient rien, tant elles
-sont hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants
-récits (_Un Homme à marier_, p. 9, col. 2; Rouff, s. d., in-4),
-fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont
-_ravissantes_! _Ravissantes!_ Tu vas tout de suite nous chercher
-ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles
-sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà
-l’essentiel.»
-
-
-
-
-V
-
-CHAMPFLEURY et HENRY MURGER.
-
-
-CHAMPFLEURY (1821-1889), le père de l’école réaliste, et son frère
-d’armes HENRY MURGER (1822-1861), le chantre de la bohème, nous
-fournissent l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de
-drôleries. Avec eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit
-que Murger, nous n’avons que l’embarras du choix.
-
-«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette société
-lui parurent glaciales _comme la peau d’un serpent_. Le venin du Club
-des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien que l’arrivée
-de Mme de la Borderie rompait _le fil électrique empoisonné_ qui
-servait de conducteur à l’esprit de la société...» (_Les Amoureux de
-Sainte-Périne_, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.) Le fil électrique
-_empoisonné_!
-
-«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait _un pinson à
-lunettes d’or_.» (_Ibid._, p. 75.)
-
-«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches souriantes
-et des _roucoulements d’yeux_ qu’eût enviés une actrice pour jouer
-des rôles de Marivaux.» (_Ibid._, p. 150.) Pour: «des roulements
-d’yeux» sans doute.
-
-«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne... Ces
-terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux
-mains s’accrochant dans _les embrasures des oreilles_ de faune de M.
-Perdrizet, _les autres_ (?) se rejoignaient sur le sommet du crâne,
-qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux allongés.»
-(_Ibid._, p. 208.)
-
-«Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales;
-mais leurs travaux... ne pouvaient et ne devaient pas _sauter le
-fossé_ qui sépare le monde des savants du monde des curieux...»
-(_Les Excentriques_, Berbiguier, p. 102; M. Lévy, 1856.)
-
-«... Les _charbons de la curiosité_ n’en étaient que plus attisés.»
-(_Ibid._, Cadamour, p. 242.)
-
-«L’abbé Châtel s’intitule socialiste. Veut-on savoir comment le
-traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche le
-satirique P.-J. Proudhon, qui a été le premier à montrer aux partis
-que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire avancer
-des idées, et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie qu’on
-rencontre _à la queue d’une école, espérant en manger la tête un
-jour_!» (_Les Excentriques_, L’abbé Châtel p. 297.) Quel galimatias!
-
-Dans le même volume (p. 341, _Miette_), Champfleury nous parle d’un
-individu qui confond plaisamment un dictionnaire _de poche_ avec les
-dictionnaires de Boiste, de Wailly, de Napoléon Landais, etc. Il fait
-de _Poche_ un nom propre.
-
-«Les _modernes_ alchimistes _de nos jours_ qui ont découvert mieux
-que l’or...» (_La Mascarade de la vie parisienne_, p. 3; Librairie
-nouvelle, 1860.)
-
-«Le peuplier dresse sa tête vers le ciel, et se plaît _dans cette
-belle attitude_ fière et simple.» (_Ibid._, p. 7.)
-
-«Elle... ne put détacher ses regards de cet horizon enflammé où les
-femmes _nageaient_ dans la musique, les bijoux, la danse et l’amour.»
-(_Ibid._, p. 26.)
-
-«C’était une fête qui se renouvelait souvent, non pas tant pour
-fêter la femme que pour se livrer _à des boissons considérables_.»
-(_Ibid._, p. 62.)
-
-«Tout était or et glace dans cet appartement; l’or _semblait heureux_
-de se mirer dans les glaces, et les glaces renvoyaient ses reflets
-_sans vouloir les garder_.» (_Ibid._, p. 193.)
-
-«Comme les chanteurs, elles (des femmes galantes) ont passé douze ans
-à lutter, à dépenser leur jeunesse, qu’elles exploitent plus tard et
-qu’elles servent _sous le masque de l’adresse_.» (_Les Souffrances du
-professeur Delteil_, p. 158; M. Lévy, 1857.)
-
-«_A une portée_ de la ville, on aperçoit une immense tour...»
-(_Ibid._, p. 190.) A une portée de quoi? De fusil?
-
-«Le dandy... a passé _un pouce déhanché_ dans son gilet pour en
-dégager les revers...» (_Les Demoiselles Tourangeau_, p. 67; M. Lévy,
-1864.)
-
-«Paris a _le beau côté d’ouvrir_ toutes les portes à une réputation
-naissante.» (_Ibid._, p. 243.)
-
-«Elle prit à tâche d’entrer dans les idées de cet enfant décousu pour
-mieux pénétrer dans son cœur.» (_Fanny Minoret_, p. 30; Dentu, 1882.)
-
-«... Une pauvre veuve qui n’avait qu’un fils _unique_.» (_La
-Pasquette_, p. 218; Charpentier, 1876). Il est certain que si elle
-avait eu «deux fils uniques», ç’aurait été bien plus curieux.
-
-«L’amour du bien répandait ses harmonies dans des cœurs qui battaient
-à l’unisson. L’appel aux habitants du village _était une chaîne_
-descendant de la montagne à la vallée, et qu’on pouvait espérer
-tendre sur tout le territoire.» (_La Pasquette_, p. 270.)
-
-La Pasquette donne _une bague_ à l’un des personnages (_Ibid._, p.
-198), et un peu plus tard (p. 281) cette bague se trouve transformée
-en _médaille_.
-
-«La porte des Funambules était particulièrement attirante par un
-parfum de miroton qui _jetait sa note_ intense dans le _concert des
-odeurs désastreuses_ s’échappant...» (_La Petite Rose_, p. 10;
-Dentu, 1877.)
-
-«L’étudiant regarda le battant de la porte dont un des côtés venait
-d’être ouvert _à l’endroit du genou_.» (_Ibid._, p. 87.)
-
-«_Le pépin du mécontentement_ était semé dans une terre fertile
-et allait donner en peu de temps un arbre touffu.» (_Monsieur de
-Boisdhyver_, p. 12; Poulet-Malassis, 1861[44].)
-
- [44] Cette phrase comique a été souvent citée, mais parfois
- altérée et amplifiée. Poitevin (_La Grammaire, les Écrivains
- et les Typographes_, p. 225) la donne ainsi: «Le pépin du
- mécontentement n’allait pas tarder à pousser dans son cœur.»
- Hippolyte Babou (_La Vérité sur le cas de M. Champfleury_, p.
- 31) ajoute tout un membre de phrase qui rend la métaphore plus
- grotesque: «Le pépin du mécontentement devait produire un arbre
- touffu sous lequel s’abriteraient les mauvaises langues.»
-
-«Elle bravait l’air froid, la gelée, la neige _d’hive_r.» (_Ibid._,
-p. 96.) Comme s’il y avait de la neige _d’été_.
-
-«Le docteur Richard, _à cinquante ans_, était plus jeune que
-ses confrères de trente ans... Ce _vieillard_ à la physionomie
-spirituelle...» (_Ibid._, p. 105-106.) Est-on un vieillard à
-cinquante ans, surtout lorsqu’on est plus jeune que des hommes de
-trente ans? Nous avons déjà vu cette même question se poser dans un
-chapitre précédent, à propos du romancier Charles de Bernard.
-
-«Si un peu d’or peut faire un heureux d’un malheureux, ne _le_
-ménagez pas» (l’or). (_Ibid._, p. 126.)
-
-«Sa tête, qu’elle baissait, _servait d’excuse à la pourpre_ qui
-inondait sa figure et qui _lui enlevait la faculté_ de s’occuper
-sérieusement de sa tapisserie.» (_Ibid._, p. 133.)
-
-«Si je n’ai pas péché, je ne dois pas _en_ inventer.» (_Ibid._, p.
-187.)
-
-«La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si
-chaste que la moindre peine s’y inscrivait _comme la peau du lézard
-sur le sable_.» (_Ibid._, p. 328.)
-
-«Le soleil pénètre par échappées à travers les branches... et dépose
-un baiser lumineux sur _le ventre rose_ des pommes.» (_Monsieur de
-Boisdhyver_, p. 418.)
-
-Dans _Les Amoureux de Sainte-Périne_ encore (p. 22 et 99),
-Champfleury laisse invariables certains adjectifs: «Ces détails, je
-ne les connus qu’un à un, après _divers_ visites...» — tout comme
-Lamartine: «leurs orbites _divers_»: cf. ci-dessus, p. 82, — «En
-entendant ces _traîtres_ inductions...»
-
-Arrêtons-nous; il faudrait tout citer, et ce serait à n’en plus finir.
-
-Le chef de l’école réaliste a d’ailleurs été jadis renommé pour
-son style négligé, incorrect, et ses nombreuses incongruités de
-langage; Louis Veuillot, entre autres, dans ses _Odeurs de Paris_
-(p. 273; Palmé, 1867), le tance vertement à ce sujet et lui reproche
-notamment son barbarisme: _décourageateur_, — «Béranger, sans s’en
-douter, jouait le rôle d’un _décourageateur_» — engendrant le verbe
-_décourageater_.
-
-Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et corrigeait
-avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves, mais les
-diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu à me défier
-de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq ans, lisant,
-réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui ne regardait ni
-les lettres ni les arts... Que de temps passé à revoir mes œuvres
-anciennes pour en enlever les négligences et les longueurs! Mes
-livres, quand je les revois à distance, ressemblent à de vieilles
-villes dans lesquelles une bonne administration fait des percées pour
-les assainir, leur donner du jour et de la lumière... Tout livre que
-j’ai publié dans une revue ou un journal n’a été pour moi qu’une
-sorte de première épreuve...» (CHAMPFLEURY, _Souvenirs et Portraits
-de jeunesse_, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout
-cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de
-comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury:
-_Les Bourgeois de Molinchart_, par exemple, édition de 1855,
-Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; _Les Souffrances du
-professeur Delteil_, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886,
-Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque
-ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue
-du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et
-parfois même valent moins que les premières.
-
-Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite en
-feuilletons, en 1854, des _Bourgeois de Molinchart_, qui offrent,
-en effet, certaines analogies de situation avec _Madame Bovary_,
-qu’il était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort,
-pas fort!» (Gustave FLAUBERT, lettre à Louis Bouilhet, 5 août 1854;
-_Correspondance_, t. III, p. 2.)
-
-
- * * *
-
-
-Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie:
-
-«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas
-de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un
-bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe:
-j’ai bien envie _de lui offrir mon bras_.» (_Scènes de la vie de
-bohème_, p. 176; M. Lévy, 1861.)
-
-«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des dix femmes
-de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient
-à deux pieds sur tous les articles du code pénal, déclare une des
-héroïnes des _Scènes de la vie de jeunesse_ (p. 85; M. Lévy, 1859) du
-même romancier. La porte par où l’on sort de mon boudoir ouvre sur le
-bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer, il y a des pères qui
-ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leurs pères.
-Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de
-cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d’or...»
-
-«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi de ces
-noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement
-_de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère_?» (_Ibid._, p.
-160.)
-
-«Sa tête était de plomb, et il avait _un enfer_ dans l’estomac.»
-(_Ibid._, p. 177.)
-
-«Au fond de sa poitrine, et _flottant dans un océan de larmes_,
-son cœur _assassiné par la souffrance se débattait en criant au
-secours_.» (_Ibid._, p. 191.)
-
-«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui
-perçaient le cœur _comme les dards d’une couvée de serpents_.»
-(_Ibid._, p. 194.)
-
-«... Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de l’ombre
-sur son plaisir, _chaussant_ pour la dernière fois _le soulier des
-promenades buissonnières_, elle comptait courir d’un pied libre et
-léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance
-enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été
-brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé
-la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons
-d’être un peu sérieuses, qui raidissent les attitudes, immobilisent
-le visage, règlent la voix dans le registre d’une gamme monotone,
-et sont pour ainsi dire _le costume moral_ de sa profession, elle
-espérait retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme
-scolaire, cette pétulance, cette vivacité qui faisait d’elle», etc.
-(_Les Buveurs d’eau_, p. 203; M. Lévy, 1857.)
-
-«C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de
-_mots qui font balle_, et que toute balle fait trou.» (_Ibid._, p.
-276.)
-
-«Un langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de
-rhétorique.» (_Les Vacances de Camille_, p. 27; M. Lévy, 1859.)
-
-Pour dire qu’à Londres les bars ou cabarets ne sont pas fréquents:
-«On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de
-rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à
-_l’antithèse de la soif_.» (_Propos de ville et propos de théâtre_,
-Notes de voyage, p. 229; M. Lévy, 1858.)
-
-«La plus belle attitude d’une créature dans l’humanité est celle
-de l’homme qui se _penche sur son œuvre pour rester debout devant
-lui-même_.» (Henry MURGER, dans POITEVIN, _La Grammaire, les
-Écrivains et les Typographes_, p. 221.) Cette phrase se trouve dans
-_Le Sabot rouge_ de Murger (p. 46; C. Lévy, s. d.), mais corrigée: le
-dernier membre de phrase a été supprimé.
-
-«Il faut _mettre une rallonge à la patience_ et une à tes robes,
-quand elles seront usées; car _l’horizon est d’un noir à faire de
-l’encre avec_.» (Henry MURGER, dans POITEVIN, _ibid._, p. 225.)
-
-A propos de Murger, n’oublions pas cette comique révélation de son
-historiographe et ami Schaunard (Alexandre SCHANNE, _Souvenirs de
-Schaunard_, p. 175; Charpentier, 1887): «Banville et Murger ont vu
-Mimi avec les yeux de l’artiste. La vérité est que, sans s’être
-trompés d’une façon absolue, ils ne l’ont aperçue _qu’au travers
-d’une lorgnette trempée dans l’eau de jouvence_.»
-
-
-
-
-VI
-
- GUSTAVE FLAUBERT. Ses erreurs, barbarismes et solécismes.
- — JULES ET EDMOND DE GONCOURT. Drôleries et mots tronqués.
- Abus du verbe _mettre_. — ALPHONSE DAUDET. — ÉMILE ZOLA. —
- J.-K. HUYSMANS. La _musique des liqueurs_. Encore l’abus du
- verbe _mettre_.
-
-
-Dans _Madame Bovary_ (t. I, p. 30; 1re édition, Michel Lévy, 1857),
-GUSTAVE FLAUBERT (1821-1880) nous dit que «le père Rouault vint
-apporter à Charles le paiement de sa jambe remise, soixante-quinze
-francs _en pièces de quarante sous_». 75 francs en pièces de 2
-francs, problème qui paraît insoluble.
-
-Plus loin (p. 141), nous lisons: «Il reçut pour sa fête une belle
-tête phrénologique, toute marquetée de chiffres _jusqu’au thorax_ et
-peinte en bleu.» Une tête qui va jusqu’au thorax, encore une énigme
-difficile à déchiffrer.
-
-Le costume de conseiller de préfecture décrit par Gustave Flaubert,
-dans un autre chapitre de _Madame Bovary_ (t. I, chap. 8, p. 197,
-Fête des Comices): «Alors on vit descendre du carrosse un monsieur
-vêtu d’un habit court _à broderies d’argent_... Il était, lui, un
-conseiller de préfecture... M. le conseiller, appuyant contre sa
-poitrine _son petit tricorne noir_...», ce costume serait, d’après
-une lettre adressée au _Figaro_ (numéro du 13 mars 1919) par «Un
-ancien conseiller de préfecture», tout à fait inexact: «Jamais, sous
-aucun régime, les conseillers de préfecture n’ont eu de broderies
-d’argent, mais des broderies _bleues_ de deux nuances et un
-_bicorne_...»
-
-Dans _Bouvard et Pécuchet_ (p. 126; 1re édition, Lemerre, 1881),
-cette singulière peinture: «De couleur vert-pomme, sa chasuble, que
-des fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel[45]».
-
- [45] Voici le texte complet de cette phrase, avec sa ponctuation,
- tel qu’on le trouve dans la première édition de _Bouvard et
- Pécuchet_, établie d’après le manuscrit même de Flaubert. Ce
- texte a été modifié dans des éditions suivantes: «Mais le plus
- beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, une statue de
- saint Pierre! Sa main droite couverte d’un gant serrait la clef
- du Paradis. De couleur vert-pomme, sa chasuble, que des fleurs
- de lis agrémentaient, était bleu-ciel, et sa tiare très jaune,
- pointue comme une pagode.»
-
-Pages 299-300 du même ouvrage, Flaubert fait célébrer la messe de
-minuit «le soir du 26 décembre», c’est-à-dire le lendemain de Noël au
-lieu de la veille.
-
-«Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux
-étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs.» (_La Tentation
-de saint Antoine_, p. 44; Charpentier, 1882.)
-
-Des gouttes de sang qui font craquer les os, etc.?
-
-Et que dites-vous de cette gentille petite phrase, cueillie dans une
-lettre adressée à Mme X... (Mme Louise Colet: _Correspondance de
-Gustave Flaubert_, t. II, p. 176): «Adieu, toi qui es l’édredon où
-mon cœur se pose, et le pupitre commode où mon esprit s’entrouvre»?
-
-Il faut bien le reconnaître, malgré son très grand talent et ses
-minutieux et maladifs scrupules d’écrivain, et aussi malgré toute
-l’admiration qu’il nous inspire, les fautes de français (barbarismes
-et solécismes) abondent chez Gustave Flaubert. A l’époque de sa
-jeunesse, on étudiait mal ou plutôt on n’étudiait pas du tout notre
-langue dans les collèges et les lycées; on était censé l’apprendre à
-l’aide des versions latines, et Flaubert, sans s’en douter le moins
-du monde, garda toute sa vie et dans tous ses écrits des traces de
-cette ignorance.
-
-Émile Faguet en a, de son côté, fait la remarque: «Flaubert n’était
-pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de
-solécismes et de provincialismes dans _Madame Bovary_ (_Revue bleue_,
-3 juin 1899, p. 697).
-
-Voici quelques exemples à l’appui de ces assertions:
-
-Flaubert confond sans cesse _de suite_ avec _tout de suite_: «Il eut
-un tel regard qu’elle s’empourpra, comme à la sensation d’une caresse
-brutale; mais _de suite_, en s’éventant avec son mouchoir: «Vous avez
-manqué le coche...» (_Bouvard et Pécuchet_, 1re édition, p. 368, et
-_passim._) «Réponds-moi _de suite_...» (pour immédiatement, tout de
-suite) (_Correspondance_, t. I, p. 108.) «Tu vas avoir _de suite_
-plus de lecteurs que tu n’en aurais eu...» (_Ibid._, t. II, p. 170.)
-Etc.
-
-Il évite quelque chose _à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner, ou
-de le lui faire éviter: «Pour _lui éviter_ du mal, il se levait de
-bonne heure...» (_Bouvard et Pécuchet_, p. 237.) «Vous _m’éviterez_
-une course.» (_Correspondance_, t. IV, p. 214.) Etc.
-
-Il se rappelle _d’_une chose, il _s’en_ rappelle, au lieu de se la
-rappeler: «La première lecture n’est pas si loin qu’ils ne _s’en_
-soient rappelés.» (_Correspondance_, t. II, p. 236.) «Remercie de ma
-part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler _de moi_.» (_Lettres à
-sa nièce Caroline_, p. 2.) Etc.
-
-Il cause _à_ quelqu’un, au lieu de causer _avec_ lui: «On
-trouve toujours dans cette ville-là des gens _à qui_ causer.»
-(_Correspondance_, t. III, p. 193.) «Je n’aurais plus personne _à
-qui_ causer.» (_Lettres à sa nièce Caroline_, p. 359.) Etc.
-
-Il _se_ dispute avec quelqu’un, au lieu de disputer (sans pronom)
-avec lui, de se quereller avec lui («SE DISPUTER, dans le sens
-d’avoir une querelle, locution qui n’a en sa faveur ni la grammaire
-ni l’autorité des écrivains»: LITTRÉ, art. Disputer, Rem.): «Il vit
-Arnoux qui _se disputait_...» (_L’Éducation sentimentale_, p. 29;
-Charpentier, 1880.) «C’était le chevalier et le postillon qui _se
-disputaient_.» (_Ibid._, p. 153.) «... à _me disputer avec_ mes
-éditeurs.» (_Correspondance_, t. I, p. 101.) Etc.
-
-Il observe quelque chose _à quelqu’un_, au lieu de le lui faire
-observer: «Il est possible, comme tu _me l’observes_, que je lise
-trop...» (_Correspondance_, t. I, p. 170.)
-
-Ne soupçonnant pas qu’_invectiver_ est un verbe neutre, il écrit
-toujours: _invectiver quelqu’un_, au lieu d’invectiver _contre_ ce
-quelqu’un: «Il invectivait Charles Ier.» (_L’Éducation sentimentale_,
-p. 214.) «Sa femme l’invectivait.» (_Ibid._, p. 401.) «Il ne pouvait
-se retenir de les invectiver.» (_Ibid._, p. 411.) Etc.
-
-Toujours aussi il écrit: nous nous sommes _en allés_, au lieu de:
-nous nous en sommes allés (de même qu’on dit: nous nous en sommes
-flattés, nous nous en sommes vantés, — et non en flattés, en vantés):
-«Nous nous sommes en allés.» (_Correspondance_, t. I, p. 85.) «Il
-s’est en allé tranquillement.» (_Ibid._, t. I, p. 308.) «Avec
-Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas.»
-(_Ibid._, t. II, p. 12.) Etc.
-
-Il donne à la locution prépositive _à l’encontre de_, qui signifie
-_en s’opposant à_, _à l’opposite de_, _en face de_, etc. (Cf.
-LITTRÉ), le sens, qu’elle n’a jamais eu, de _relativement à, à propos
-de_: «Il avait des remords à l’encontre du jardin.» (_Bouvard et
-Pécuchet_, p. 37.)
-
-_Sous le rapport de_: cette locution, qui n’est pas exacte, car
-une chose n’est pas _sous un rapport_, mais _en rapport_ avec une
-autre, «n’est pas bonne à employer, dit Littré (art. Rapport, Rem.);
-ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter». Flaubert l’emploie
-couramment: «... Quoique d’une fidélité fort exacte _sous le rapport_
-des descriptions...» (_Correspondance_, t. I, p. 196.) «Tâche de
-me dire ce qui se passe dans ma maison _sous tous les rapports_
-possibles.» (_Ibid._, t. I, p. 278.) «Nous allons bien _sous le
-rapport_ sanitaire.» (_Ibid._, t. II, p. 35.) Etc.
-
-Il part _à_ Paris, au lieu de partir _pour_ Paris. «Dans une
-quinzaine, il part _à_ Paris.» (_Correspondance_, t. II, p. 321.)
-
-Il écrit _le_ Dante, au lieu de Dante sans article («Durante
-Alighieri, dit _Dante_, par une abréviation familière aux Italiens,
-et non _le Dante_, comme on dit trop souvent en français, les
-Italiens ne plaçant l’article que devant le nom propre et non devant
-les prénoms»: _Larousse_, art. Dante): «La chape de plomb que _le_
-Dante promet aux hypocrites...» (_Correspondance_, t. II, p. 283.)
-
-Il écrit les _de_ Goncourt (_Ibid._, t. III, p. 391), au lieu de les
-Goncourt. (Cf. LITTRÉ, art. Nobiliaire.)
-
-Oubliant que _pire_ est un adjectif et non un adverbe, il écrit: «Je
-vais _pire_» (_Ibid._, t. IV, p. 263), comme si l’on pouvait dire: Je
-vais _meilleur_, au lieu de: Je vais mieux, je vais pis.
-
-Il dit que «rien n’est plus embêtant _comme_ la campagne». (_Lettres
-à sa nièce Caroline_, p. 77.)
-
-«Écris-moi-le» (_Ibid._, p. 153), pour: écris-le-moi.
-
-_Dans ce but_, locution qui ne s’explique pas et «qui doit être
-évitée», dit Littré. «Mme Lapierre m’a écrit, _dans ce but_, un
-billet fort aimable.» (_Ibid._, p. 389.)
-
-«La pluie _qui n’arrête pas_ me comble de joie.» (_Ibid._, p. 163.)
-
-_Soi-disant_ «ne se dit jamais des choses», remarque Littré, et ne
-peut logiquement s’appliquer qu’aux personnes. «A force de patauger
-dans les choses _soi-disant_ sérieuses...», écrit Flaubert. (_Ibid._,
-p. 434.)
-
-Enfin, on a, non sans raison, blâmé ces phrases de Flaubert:
-
-«Son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva
-un boc d’occasion, qui, ayant _une fois_ des lanternes neuves...
-ressembla presque à un tilbury.» (_Madame Bovary_, t. I, p. 48.)
-
-«Les marchands de vins étaient ouverts; on allait de temps à autre
-_y_ fumer une pipe.» (_L’Éducation sentimentale_, p. 352.)
-
-«Il fallait relever le principe _d’autorité_, qu’_elle_ s’exerçât au
-nom de n’importe qui, qu’_elle_ vînt de n’importe où...» (_Ibid._, p.
-475.)
-
-«Le matin, on _s’encombrait_ au bureau de la poste.» (_Bouvard et
-Pécuchet_, p. 196.) Pour: on se pressait au bureau, ou: on encombrait
-le bureau.
-
-«Il était venu avec une charrette de fumier, et l’avait jetée tout à
-vrac au milieu de l’herbe.» (_Ibid._, p. 206.) Au lieu de: _en_ vrac.
-(Cf. LITTRÉ.)
-
-«Il assista peut-être à des choses que tu _lui jalouserais_, si tu
-pouvais les voir.» (_Ibid._, p. 349.)
-
-Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections grammaticales
-chez ses confrères (Cf. _Correspondance_, t. II, p. 148 et 200,
-où il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas
-suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362,
-etc.), et qui nous informe quelque part (_Correspondance_, t. III, p.
-237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze jours,
-le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche avec la
-_Grammaire des Grammaires_», eût été diantrement étonné si on lui
-eût montré combien sa langue était _en désaccord_ avec la langue
-de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec celle de
-Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit[46].
-
- [46] Girault-Duvivier, qui est loin d’avoir l’esprit large,
- tolérant, éclairé et judicieux de Littré, condamne, en effet
- et bien entendu, et l’Académie pareillement, les locutions de
- Flaubert citées ci-dessus: cf. la _Grammaire des Grammaires_,
- principalement les «Remarques détachées», t. II, p. 1051-1291
- (Cotelle, 1859).
-
-
- * * *
-
-
-Des GONCOURT (Edmond DE GONCOURT: 1822-1896; Jules DE GONCOURT:
-1830-1876): «Sur le siège, _le dos_ du cocher _était étonné_
-d’entendre pleurer si fort.» (_Germinie Lacerteux_, chap. 64, p. 254;
-Charpentier, 1864.)
-
-Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le
-verbe rasseyer, _rasseoir_ ne leur suffisant pas: «Il fallait que
-mademoiselle la _rasseyât_ de force», — et (p. 85) ils écrivent des
-_affutiots_, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots
-comme elles s’en mettent», au lieu d’_affûtiaux_ (bagatelle,
-brimborion, affiquet).
-
-«Ce qui lui _manquait_ et lui _faisait défaut_, c’était _une absence_
-d’aliment à des appétits nouveaux...» (_Madame Gervaisais_, p. 216.)
-
-Dans _Idées et Sensations_ (p. 155), les Goncourt nous font entendre
-des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime à entendre la
-lisière toute gazouillante et _rossignolante_ du sautillant bonsoir
-des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi bien d’ailleurs que les
-autres oiseaux, ne chantent guère en hiver, d’autant que la plupart
-des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous ont quittés: «Le
-rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et émigre dans les
-premiers jours d’août» (LARIVE ET FLEURY, _Dictionnaire des mots et
-des choses_)[47].
-
- [47] BERQUIN (1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à
- propos des rossignols: il en fait chanter deux ensemble et tout
- près l’un de l’autre, ce qui n’a jamais lieu. «Deux rossignols
- allèrent se percher près de là, sur le sommet d’un berceau de
- verdure, pour la réjouir (une jeune fille) de leurs chansons de
- l’aurore.» (_L’Ami des enfants_, Clémentine et Madelon, p. 28;
- Lehuby, s. d.)
-
-Et dans _Les Frères Zemganno_ (p. 11), nous assistons à ce phénomène:
-un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se
-mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme,
-portant enfermé dans sa vareuse un animal qui _se débattait_... Le
-hérisson vivant...»
-
-Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents
-_qu’elle n’a pas_; un jeune homme _imberbe_ rit dans _sa barbe_: «Ce
-soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes,
-la sœur nous raconte...» (GONCOURT, _Journal_, année 1871, t. IV, p.
-349.) «Le jeune Léon rit dans sa barbe future.» (ID., _ibid._, année
-1882, t. VI, p. 177.)
-
-Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de
-l’amiral Jauréguiberry». (ID., _ibid._, année 1886, t. VII, p. 136.)
-
-Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci:
-«Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la
-tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit
-grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant
-ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation,
-suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes de
-douleur dont les ondes sonores», etc. (_Madame Gervaisais_, p. 83.)
-
-«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante
-semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute
-fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune
-tendresse de sa couleur.» Etc. (_Manette Salomon_, p. 173.)
-
-«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur
-un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le
-délicat _charme_ de ses traits _charmants_, à la composition d’un
-visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de
-l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque»,
-etc. (_Chérie_, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela
-signifie?
-
-De même ceci:
-
-«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage qui met
-au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se dissipe
-dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et
-momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une
-créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de
-la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux
-en Espagne, qui ne cesse que dans cette sorte d’ennui et dans le
-sentiment de la mort.» (_La Faustin_, p. 172-173.)
-
-«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il _leur_
-manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques,
-et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il _leur_ manque
-l’invention, la création...» (GONCOURT, _Journal_, 7 mai 1878; t.
-VI, p. 22.)
-
-«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout le
-monde trouvait laide, _ont fait_ accepter comme belle...» (ID.,
-_ibid._, 30 juin 1881, t. VI, p. 154.)
-
-«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel; elle
-consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle
-est exécutée par des femmes dont la peau semble de _la flanelle pour
-les rhumatismes_, et qui sont grasses d’une vilaine graisse _de rats
-nourris d’anguilles d’égouts_.» (ID., _ibid._, 24 mai 1889; t. VIII,
-p. 55.)
-
-Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin
-phtisique». (_Les Frères Zemganno_, p. 151.)
-
-Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe _mettre_
-appliqué à un objet immatériel ou inanimé:
-
-«Une lampe allumée _mettait_ un brasier de feu d’or...» (_Madame
-Gervaisais_, p. 164.)
-
-«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite touche
-carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne de lumière
-humide au bord de la paupière inférieure et _mettant_ un éclair
-mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de lumière...»
-(_La Faustin_, p. 174.)
-
-«Des lampes... _mettent_ un peu de rougeoiement sur la table.» (_La
-Fille Élisa_, p. 6.)
-
-«La lampe de l’escalier _mettait_ sur l’humidité des murs un
-ruissellement rougeoyant.» (_Ibid_., p. 94.)
-
-«Les ombres des arbres _mettaient_ de grandes taches diffuses...»
-(_Les Frères Zemganno_, p. 10.)
-
-«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, _mettait_ une danse
-poussiéreuse...» (_Ibid._, p. 49.)
-
-Etc., etc.
-
-Au lieu de _mettre_, des écrivains emploient volontiers, dans ce cas,
-le verbe _jeter_: «Une cravate en soie rouge _jette_ une note grave
-sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. _Revue bleue_, 10 mars 1883,
-p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury (p.
-209), «un parfum de miroton qui _jetait_ sa note intense...»
-
-Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la langue,
-ont plus mal écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de
-barbarismes et de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de
-l’écrivain,» assurent-ils. (_Journal_, t. III, p. 32.) Aussi font-ils
-peu de cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a
-pu décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes;
-il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le
-monde.» (_Ibid._, t. VI, p. 289.)[48]
-
- [48] A propos de Gustave Flaubert, on lit, dans le _Journal des
- Goncourt_ (t. V, p. 79), que le futur auteur de _Madame Bovary_
- avait composé, étant encore au collège, un drame sur Louis XI,
- où un malheureux s’exprimait en ces termes: «Monseigneur, nous
- sommes obligés d’assaisonner nos légumes _avec le sel de nos
- larmes_.»
-
-Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, écrivent:
-
-«Ce coquetage, qui _m’insupportait_ autrefois...» (_Ibid._, t. IV,
-p. 163.)
-
-«La canonnade qui ne _décesse_ pas... La fusillade ne _décesse_
-pas...» (_Ibid._, t. IV, p. 171 et 313.) («_Décesser_, barbarisme
-populaire qui se dit au lieu de _cesser_, et qui est une grosse
-faute.» LITTRÉ.)
-
-«Le mot _dont_ il s’est toujours rappelé...» (_Ibid._, t. VII, p.
-87.) Pour _qu’il_ s’est toujours rappelé.
-
-«Brébant _me cause_ de mon livre.» (_Ibid._, t. VI., p. 314.) «Daudet
-_me cause_ de la misère...» (_Ibid._, t. VII, p. 205.) Pour: _me
-parle_ ou _cause avec moi_.
-
-«Il a vu payer 90 francs _chaque_ les deux derniers fauteuils...»
-(_Ibid._, t. VII, p. 316.) Pour: _chacun_. («_Chaque_ ne doit pas
-se confondre avec _chacun_; _chaque_ doit toujours se mettre avec
-un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de dire: ces
-chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_.» Etc. — LITTRÉ.)
-
-«Les étudiants peu _fortunés_» (qui n’ont pas assez d’argent pour
-aller souvent au théâtre) (_Ibid._, t. VIII, p. 8.) Pour: peu
-_riches_, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («_Fortuné_ ne doit pas
-être employé pour «riche»; c’est une faute...» LITTRÉ.)
-
-Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent _éplafourdi_
-(_Ibid._, t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour _éplapourdi_
-(participe passé d’_éplapourdir_, signifiant abasourdir); — _dérayer_
-(_Ibid._, t. IV, p. 28), pour _dérailler_; — «la morsure des _taxia_»
-(_Ibid._, t. VII, p. 23), pour des _thapsia_; — le _hantement_
-(_Ibid._, t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque
-_hantise_ existe; — ils donnent au mot _dunkerque_ (étagère, petit
-meuble, cf. LITTRÉ) un sens qu’il ne paraît pas comporter: «Des
-vitrines pleines de dunkerques...» (_Journal_, t. II, p. 69); —
-etc., etc.
-
-«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation
-littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (_Ibid._, t. VII, p. 31).
-C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne
-commence qu’à moi.
-
-Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression «document
-humain», si fréquemment employée dans ces derniers temps, a été
-revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (_La Faustin_,
-préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame la
-paternité, la regardant, cette expression, comme la formule
-définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de
-travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du _document
-humain_.»
-
-
- * * *
-
-
-ALPHONSE DAUDET (1840-1897), dans _Tartarin de Tarascon_ (p. 198,
-Lemerre, 1886), attribue aux Arabes des mâchoires phénoménales:
-«Quatre mille Arabes couraient derrière (un chameau), pieds nus,
-gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil _six
-cent mille dents blanches_». Ce qui fait tout juste 150 dents par
-Arabe.
-
-Dans _Les Rois en exil_ (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un même
-personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté comme
-septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient
-sexagénaire.
-
-Dans _L’Évangéliste_ (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint un
-instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu _globuleux et fanatique_».
-
-Dans _Le Petit Chose_ (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on
-_s’emplit_ tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières
-pavoisées», etc. Pour: on s’empile.
-
-Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier
-l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire _ne
-savent pas écrire la prose française_», disait-il (Cf. _Journal des
-Goncourt_, t. VI, 1878, p. 24)[49], — abuse des néologismes inutiles
-et présente fréquemment des tournures de phrases inusitées ou
-fautives:
-
- [49] Jean-Jacques Rousseau, né à Genève et dont le français
- n’était pas très pur, allait plus loin encore et englobait toute
- la province dans cet ostracisme: «Il y a une certaine pureté de
- goût et une correction de style qu’on n’atteint jamais dans la
- province, quelque effort qu’on fasse pour cela.» (Lettre à M.
- Vernes, 4 avril 1757: _Œuvres complètes de J.-J. Rousseau_, t.
- VII, p. 67; Hachette, 1864.) Mais ce qui était vrai du temps de
- Rousseau ne l’est plus, ou du moins plus autant, de nos jours.
-
-«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître,
-pour _moquer ce titre_ dont on le flattait généralement...»
-(_L’Immortel_, p. 6; 1re édit., Lemerre, 1888.)
-
-«Le _nâvrement_ (_sic_) de la bouche et du regard signifiait...»
-(_Ibid._, p. 12.)
-
-«Longuement _réflexionné_ là-dessus en battant les Champs-Élysées...»
-(_Ibid._, p. 59.)
-
-«Les _facticités_ du dessert.» (_Ibid._, p. 115.) Pour signifier les
-menus plats de la fin d’un dîner.
-
-«Dans ce _frénétisme_ de vivats...» (_Ibid._, p. 132.) _Frénésie_,
-qui est français, suffirait peut-être.
-
-«Il _s’activait_ autour de la table.» (_Ibid._, p. 184.) Pour: il
-s’agitait, se remuait.
-
-«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y _prostre_...» (_Ibid._, p.
-186.) C’est-à-dire s’y prosterne.
-
-«Il avait ouvert démesurément la bouche pour _exploser_ sa colère.»
-(_Ibid._, p. 221.)
-
-Dans _Port-Tarascon_ (Flammarion, s. d.), Daudet confond _auvents_
-avec volets (p. 281); il fait _effluves_ du féminin (p. 78).
-
-Dans _Le Petit Chose_ (Lemerre, 1884), il emploie _fixer_ pour
-_regarder_ (p. 163); il évite volontiers quelque chose _à quelqu’un_
-(p. 192 et 388); part d’ordinaire _à_ son travail (_Études et
-Paysages_, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou
-_en_ Auvergne (_Jack_, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de
-_pour_. Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-ÉMILE ZOLA (1840-1902) donne, dans son roman _La Faute de l’abbé
-Mouret_, de curieux détails concernant les prescriptions et habitudes
-du clergé régulier ou séculier, détails extraits sans doute de
-quelque traité de discipline ecclésiastique: «Lorsqu’il (l’abbé
-Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait (l’escalier) _qu’une
-marche à la fois_, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et
-saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier, 1884); «...arrivant à
-se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les
-deux images de son scapulaire, ou pour s’être endormi _sur le côté
-gauche_; fautes abominables, qu’il aurait voulu racheter en usant
-jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il est regrettable que
-Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces citations.
-
-Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de grands
-lézards [qui] _couvaient leurs œufs_». Or, si l’on s’en rapporte au
-_Dictionnaire des mots et des choses_ de Larive et Fleury (t. II, p.
-319, col. 2, art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs:
-«la femelle ne s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation».
-Une autre espèce de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les
-œufs éclosent dans le corps de la mère, et que les petits viennent au
-monde tout vivants».
-
-Dans _Son Excellence Eugène Rougon_ (p. 339; Charpentier, 1883), un
-personnage nous est représenté «assis avec dignité _sur son séant_».
-En effet, c’est généralement sur son séant qu’on s’assoit.
-
-Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec le goût
-pervers des femmes _pour les hommes chauves_, regarde passionnément
-le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût bien répandu chez
-les femmes?
-
-«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de chemin de
-fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche _vide de dents_... Oui,
-oui, on doit être très à son aise, dit Trouche _entre ses dents_.»
-(_La Conquête de Plassans_, chap. 10, p. 138 et 140; Charpentier,
-1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite.
-
-«Des femmes montraient _leurs_... C’était plein de bonhomie, un
-dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent
-à l’aise... Justement on était _à la nouvelle lune_...» (_La
-Fête à Coqueville_, dans le volume _Le Capitaine Burle_, p. 284;
-Charpentier, 1883.)
-
-«On n’entendait jamais un mot plus haut _l’un que l’autre_.»
-(_Pot-Bouille_, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au
-moins _deux mots_, pour que l’un pût être plus haut que l’autre.
-
-Dans _Lourdes_ (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous partons,
-dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, _pour s’essuyer
-les yeux_.»
-
-Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (_Journal des
-Goncourt_, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la
-clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis
-que la flûte représente tout au plus l’amour platonique».
-
-Les mots _saleté_, _sale_, _salir_, se retrouvent souvent dans les
-livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école naturaliste.
-«Cette chose laide et _sale_ qui se nomme la politique.» (_Une
-Campagne_, p. 318.) «Elle se croyait _salie_ d’une tache si
-ineffaçable...» (_Madeleine Férat_, p. 210; Charpentier, 1892.) «Tu
-ne dois pas _salir_ nos tendresses.» (_Ibid._, p. 221.) «... Pour y
-trouver un _sale_ plaisir...» (_Madeleine Férat_, p. 224.) «... Un
-besoin de _sales_ débauches...» (_Ibid._, p. 236.) «... La _salir_
-de sa bave...» (_Ibid._, p. 261.) «Elle comptait que ses _saletés_
-suffiraient.» (_Ibid._, p. 268.) «Ah! que de _saletés_!» (_Ibid._, p.
-390.) Etc.
-
-«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de
-plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. _Renée_, pièce
-en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. _Son Excellence Eugène
-Rougon_, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du
-maître romancier. (Cf. _Naïs Micoulin_ p. 67, 125...)
-
-
- * * *
-
-
-Nous avons cité le fameux _sonnet des voyelles_ d’Arthur Rimbaud (p.
-137):
-
- A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
- Etc., etc.
-
-On pourrait rapprocher de ces vers _la musique des liqueurs_ de J.-K.
-HUYSMANS (1848-1907), les comparaisons faites par son héros Des
-Esseintes (_A rebours_, p. 63; Charpentier, 1884), des alcools et
-liqueurs avec les divers instruments de musique:
-
-«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme goût,
-au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette,
-dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au hautbois, dont le
-timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette, à la flûte, tout
-à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour
-compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette;
-le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats
-de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les
-assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de
-tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans
-la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics.
-
-«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des
-quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte
-palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse
-et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste,
-plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé,
-mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse,
-corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait
-même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième
-instrument, la harpe, qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la
-saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.
-
-«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons
-existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une
-note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton
-majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le
-signe de chartreuse verte.»
-
-Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne
-sont pas rares chez Huysmans.
-
-«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs
-_frappaient_ des coups crus dans l’ombre.» (_En ménage_, p. 2;
-Charpentier, 1881.)
-
-Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains
-«naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe _mettre_ à des
-objets inanimés:
-
-«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse
-noire rejoignait la tresse rose qui _mettait_ comme un souffle
-de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme
-un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide
-carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère
-rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret
-avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui
-succèdent aux transports éteints», etc. (_A rebours_, p. 262.)
-
-«Les assiettes _mettaient_ sur le blanc de craie de la nappe des
-ronds d’un blanc plus jaune...» (_En ménage_, p. 314.)
-
-Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe
-_mettre_, p. 219.)
-
-
-
-
-VII
-
- GUSTAVE CLAUDIN. — ALFRED ASSOLLANT. — EDMOND ABOUT. UN
- HASARD PROVIDENTIEL. — JULES VERNE. — VICTOR CHERBULIEZ. —
- FERDINAND FABRE. — ALEXANDRE DUMAS FILS. — GUSTAVE DROZ. —
- ANDRÉ THEURIET.
-
- JULES VALLÈS. Une gaffe macabre. — LÉON CLADEL. Phrases
- interminables et autres bizarreries de style.
-
- JULES CLARETIE. — CHARLES CHINCHOLLE. — ANATOLE FRANCE. —
- LÉON DUVAUCHEL. — JEAN LORRAIN. — PAUL MAGUERITTE. — REMY
- SAINT-MAURICE.
-
-
-Dans son volume _Point et Virgule_ (p. 50; Librairie nouvelle, 1860),
-GUSTAVE CLAUDIN (1823-1896) nous offre cette amusante comparaison:
-«Le brouillard, s’épaississant peu à peu, se transforma bientôt en
-pluie, et fit pousser sur les trottoirs des myriades de _champignons
-verts et bleus qu’on appelle des parapluies_.»
-
-
-ALFRED ASSOLLANT (1827-1886) indique un singulier moyen de faire
-concurrence aux cornets acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs
-de billard, il nous les représente qui se rapprochent, «tenant leur
-queue à la main _pour mieux entendre_». (Dans _Le Journal_, 27 août
-1897.)
-
-
-«Victorine continua sa lecture _en fermant les yeux_», prétend EDMOND
-ABOUT (1828-1885), dans _Les Mariages de Paris_ (Le buste, p. 180;
-Hachette, 1882).
-
-Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le
-qualificatif _providentiel_ ajouté au mot _hasard_: «Il avait entendu
-mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les
-feuilles publiques)...» (_Madelon_, p. 551; Hachette, 1885).
-
-«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne
-s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (_Bouvard et
-Pécuchet_, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils
-déterrèrent,» etc.
-
-Dans son volume _Le Mot et la Chose_ (chap. 20, p. 191-199;
-Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en détail
-cette locution. «Ces deux mots, _hasard_ et _Providence_, ne peuvent
-être accouplés l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble...
-_Providentiel_ est un méchant mot, qui, comme tous les faux
-pavillons, couvre toutes sortes de marchandises. Nous ferons bien de
-nous en défaire, et surtout de ne pas le joindre au terme de _hasard_
-dont il gâte le sens très précis.»
-
-
-De JULES VERNE (1828-1905): «Les doigts du capitaine couraient alors
-sur le clavier de l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en
-frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies _une
-couleur essentiellement écossaise_.» (_Vingt mille lieues sous les
-mers_, chap. 22, p. 173; Hetzel, s. d., in-8.)
-
-
-De VICTOR CHERBULIEZ (1829-1899), dans _Miss Rovel_ (p. 220;
-Hachette, 1911): «Raymond avait senti la foudre tomber sur lui;
-il avait été consumé, anéanti, ou peu s’en faut. _Il rassembla
-péniblement ses morceaux. Il achevait de les recoudre, de se
-reconstituer dans son intégrité..._»
-
-
-De FERDINAND FABRE (1830-1898), dans _Barnabé_ (p. 381; Charpentier,
-1885): «L’étoffe, trop vivement ramassée, _poussa un cri_» (en se
-déchirant, sans doute).
-
-On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants
-d’ALEXANDRE DUMAS FILS (1824-1895) (dans son roman _La Dame aux
-perles_, p. 119; Librairie nouvelle, 1855), vers adressés à une
-élégante Parisienne:
-
- ... Vos jupons,
- Dentelés et brodés, _se donnaient cette joie_
- _De rire_ avec la boue en battant vos talons.
-
-Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas fils:
-
-«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux
-noirs dénotaient _une nature ardente_.» (_Ce que l’on voit tous les
-jours_, dans le volume _La Boîte d’argent_, p. 182; M. Lévy, 1867.)
-
-«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père, le
-plus mauvais garde national connu.» (_Un Cas de rupture_, dans le
-volume _Le Docteur Servans_, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.)
-
-De GUSTAVE DROZ (1832-1895): «Sur l’honneur, je sentis _une larme_
-qui me montait _à la gorge_.» (_Monsieur, Madame et Bébé_, p. 149;
-Hetzel, 1866.) Nous avons vu précédemment (p. 83) Lamartine nous
-avouer que ses larmes n’allaient pas si haut, qu’une larme lui était
-_montée au cœur_.
-
-«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais _brûlé la cervelle_!»
-s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (_Entre
-nous_, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du _Sire de
-Framboisy_:
-
- Il lui trancha la tête
- D’un’ ball’ de son fusil.
-
-
-D’ANDRÉ THEURIET (1833-1907) qui, mieux que personne, a célébré les
-splendeurs et «les enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont
-moins rouges _que ses désirs_.» (Dans _Le Journal_, 17 mai 1902.)
-
-
- * * *
-
-
-JULES VALLÈS (1833-1885) nous parle de son style en ces termes: «J’ai
-fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés,
-à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en
-veut tout de même, de ce style-là! Et voilà pourquoi je bouscule
-de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de
-cent francs et crachaient sur mes sous.» (_L’Insurgé_, p. 59-60;
-Charpentier, 1886.)
-
-Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et
-brutal, où l’antithèse surgit fréquemment:
-
-«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et
-attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui _m’effrayerait moins,
-vivant et furieux_, dans les arènes de Madrid.» (_Les Réfractaires_,
-p. 11; Charpentier, 1881.)
-
-«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres de
-ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il
-est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous
-tuons le nôtre avec de l’encre.» (_Ibid._, p. 203.)
-
-«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été
-bercé _sur les genoux d’une tête_ universitaire, mais encore que vous
-vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (_L’Enfant_, chap. 24, p.
-372; Charpentier, 1881.)
-
-Dans _L’Insurgé_ (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant la
-Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe d’un
-combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier salut à celui qui
-a été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures
-s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas
-Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès
-resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le
-sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il,
-doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans
-gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur
-personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la
-grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et
-la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo.
-
-
- * * *
-
-
-A propos de _la phrase du chapeau_, de l’académicien Patin, nous
-avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de LÉON CLADEL
-(1834-1892), qui est d’ailleurs coutumier du fait. Si laborieux et
-méticuleux qu’a été cet écrivain, si épris qu’il fut des qualités du
-style, il n’en a pas moins commis — lui qui a tant peiné sur sa prose
-— quantité de lourdes, rocailleuses et surtout très longues phrases,
-que je ne puis évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop
-fastidieux pour le lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément
-mon volume. Je me borne à en indiquer quelques-unes:
-
-Dans _Raca_ (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste très
-net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua combien
-grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses, selon
-lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.)
-
-Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois ou
-quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux ont
-gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26 lignes.)
-
-Dans _Les Va-nu-pieds_ (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des
-bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.)
-
-Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et la
-besace au dos...» (27 lignes.)
-
-Dans _Quelques Sires_ (Histrion, nouvelle, p. 289-290): «Kalgrèsbi,
-le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...» (22 lignes.)
-
-Dans _Kerkadec, garde-barrière_ (dédicace, p. 3-8; Delille et
-Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de _cinq pages_, 85
-lignes tout d’une traite.
-
-Etc., etc.
-
-Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon
-Cladel:
-
-«... Six jours après cet entretien, la belle _lumière_ (c’est par
-cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre fille) qui,
-pendant vingt années, avait été toute ma joie, _s’éteignit_ en
-_donnant le jour_ à un fils qui ne la précéda que de quelques minutes
-en _la nuit_ éternelle.» (_Quelques Sires_, Œil pour œil, p. 77.)
-
-«... Ce _renard_, qui s’était approché de mon observatoire à pas de
-_loup_, ne mangera jamais plus de pain.» (_Urbains et Ruraux_, Griffe
-de fer, p. 155.)
-
-Dans _Gueux de marque_ (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui
-vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son
-front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen
-et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de
-_vingt-cinq_ pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de
-force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont
-Lesage, l’auteur du _Diable boiteux_, nous a jadis (p. 171) offert un
-exemple.
-
-Dans _Quelques Sires_ (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des
-noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage, —
-au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. LAROUSSE,
-_Grand Dictionnaire_, 1er suppl., art. Noce.)
-
-«Qu’_apercevois_-je!» s’écrie Cladel dans sa _Kyrielle de chiens_
-(Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet
-aveu: «Je _rouai_ comme un paon».
-
-«Une foule tumultueuse _entrait_ et sortait _de_ la Morgue.»
-(_Quelques Sires_, Maugrabins, p. 47.)
-
-Dans _Titi Foyssac IV_ (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions)
-il crée le verbe _s’excrimer_, pour s’escrimer: «Ils _s’excrimèrent_
-à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la
-mauvaise locution _en agir_, pour en user. Il écrit (p. 233):
-«Aujourd’hui, c’est fête! _Elle_ se changerait en deuil...»
-
-Etc., etc.
-
-Léon Cladel, le patient et acharné prosateur[50], a fait, je crois,
-très peu de vers, et c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa
-mémoire. Je n’ai rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il
-a composé en l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal _Le Voleur_, 21
-décembre 1877, p. 813):
-
- En l’an mil huit cent deux, naquit un homme
- A Besançon, Franche-Comté.
- Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme,
- Victor Hugo La Bonté.
- Quand il parut sur cette grande terre,
- On vit poindre un nouveau soleil.
- Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire,
- Lors clignant son œil vermeil:
- «Fétu, dit-il à son cadet terrestre,
- Suivrais-tu mon vol hasardeux?
- Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!»
- Mais l’enfant: «Nous serons deux!»
-
- [50] Camille Lemonnier, dans la préface de _Héros et Pantins_
- (p. xiii-xiv), apprécie en ces termes le labeur littéraire de
- Léon Cladel: «... Il va jusqu’à épuiser l’artifice des plus
- subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure des
- phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu’un même
- vocable reparaisse dans tout le cours d’un livre, et d’autres
- fois en prohibant même, en tête des alinéas, le retour d’une
- même lettre initiale. C’est encore là le secret de ces terribles
- phrases kilométriques dont se gaussent fort impertinemment des
- stylistes sans haleine, las et pantois au bout de dix mots,
- et qui, enchevêtrées d’incidentes, avec des circonlocutions
- nombreuses et des arabesques emmêlées comme les sinuosités d’un
- labyrinthe, rampent à la façon des ronces ou se dressent à la
- façon des chênes, touffue végétation du style, où chantent, et
- sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux de l’esprit.» On
- pourrait d’ailleurs dire de Léon Cladel ce que lui-même a dit de
- Baudelaire, dans la dédicace de _La Fête votive_ (p. 6; Lemerre,
- 1882): «Un mot le préoccupait au point de l’empêcher de dormir
- pendant huit nuits consécutives, une phrase le persécutait un
- mois durant, telle page des années; et c’est ainsi qu’au prix des
- plus cruels sacrifices, il forma... ligne à ligne sa prose».
-
-Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo, le
-11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’_Hernani_, ces vers ont
-été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu
-détaillé de ce banquet. (Cf. Victor HUGO, _Actes et Paroles_, Depuis
-l’exil, 1876-1880, p. 53-59.)
-
-
- * * *
-
-
-De JULES CLARETIE (1840-1913):
-
-Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs qui
-s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — _qui
-naîtra plus tard_, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux
-séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...»
-(_Une Femme de proie_, p. 156; Dentu, 1881.)
-
-«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi
-lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire
-d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce
-qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! _elle
-le plongeait dans le champagne_.» (_Ibid._, p. 269.)
-
-«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et
-_gaminait_ parmi les herbes.» (_Robert Burat_, p. 287; Lemerre, 1886.)
-
-
-«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su _t’en tirer_.»
-
-(CHARLES CHINCHOLLE [1843 ou 1845-1902], _La Plume au vent_, La
-Paille et la Poutre, p. 167; Courniol, 1865.)
-
-Dans son roman _Le Vieux Général_ (p. 54; Marpon et Flammarion,
-s. d.), Chincholle orthographie toujours: «_Empommé_, le général,
-_empommé_... Il _empommera_ le ministère...» (au lieu de: empaumer,
-de _paume_ et non de _pomme_).
-
-A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le
-chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un
-immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. _La Gazette
-anecdotique_, 15 septembre 1890, p. 150.)
-
-
-De M. ANATOLE FRANCE (1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses
-lèvres épaisses apparaissaient comme de puissants appareils pour
-pomper et pour absorber, tandis que son front fuyant, _sous_ de gros
-yeux pâles, trahissait la résistance à toute délicatesse morale.»
-(_L’Orme du mail_, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros
-yeux pâles, qui trahit la résistance à toute délicatesse?
-
-«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République _nager_ parmi les
-Puissances, _comme une pintade_ dans une compagnie de goélands.» (_Le
-Mannequin d’osier_, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas
-plus que les poules.
-
-
-Pour dire qu’une jeune fille garde le silence et ne laisse rien
-deviner de ce qui se passe en elle, LÉON DUVAUCHEL (1850-1902), le
-poète et conteur forestier, écrit, dans son roman _M’zelle_ (p. 217),
-qu’elle «restait toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur
-était toujours «en robe montante».
-
-
-Dans son roman _Les Lépillier_ (p. 32; Giraud, 1885), JEAN LORRAIN
-(1855-1906) emploie le mot _ingambe_ dans le sens de _lourd, pesant,
-qui a de mauvaises jambes_, c’est-à-dire dans un sens absolument
-contraire à celui de cet adjectif: «La mère Hormidas se faisait
-un peu vieille, bien _ingambe_ surtout pour faire une parfaite
-servante.».
-
-Ailleurs, dans _M. de Bougrelon_, il croit que _nonante_ (neuf
-dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement _neuf_, et il écrit:
-«A _nonante heures_, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon
-fut à notre hôtel» (_Le Journal_, 5 juillet 1901; dans la _Revue
-universelle Larousse_, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai, a été
-corrigée lorsque ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume,
-éditeur, 1897).
-
-
-De PAUL MARGUERITTE (1860-1919): «...Une mère présente ses enfants:
-un petit garçon de _trois ans_ et une petite fille de _deux ans et
-demi_, marqués à l’empreinte du père...» (_L’Embusqué_, p. 12.)
-
-
-De REMY SAINT-MAURICE (1865-1918): «Thérèse _touchait_ agréablement
-du violon et _de l’aquarelle_.» (_Tartuffette_, p. 26; La Renaissance
-du Livre, s. d.)
-
-
-
-
-VIII
-
- =Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL. Lapsus et
- bévues. Encore les serpents. Anachronismes.
-
- ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD. — ALBERT BLANQUET. —
- GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. — LÉOPOLD STAPLEAUX. — La
- Vénus de Milo. — ALEXIS BOUVIER.
-
- Incohérences et drôleries diverses commises par les
- feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans
- afin d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.
-
-
-Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, aux
-romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.
-
-Un des plus célèbres d’entre eux, PONSON DU TERRAIL (1829-1871),
-qui, durant sa courte existence, a trouvé moyen de pondre tant de
-passionnants romans, plus de cent volumes[51], est, encore à présent,
-demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, calembredaines,
-drôleries de toutes sortes.
-
- [51] Glissons, en bas de page, cette savoureuse anecdote relative
- à l’illustre créateur de _Rocambole_. Ponson du Terrail fit un
- jour, «contre Aurélien Scholl, le pari que, dans toutes les
- petites villes, dans tous les villages où ils iraient ensemble,
- ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses ouvrages, tandis
- qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient le nom
- de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul STAPFER, _Des
- Réputations littéraires_, t. II, p. 249.)
-
-«Elle avait la main froide _d’un serpent_.» (Cité dans _Le Soleil_,
-11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les romans,
-quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à propos
-de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.
-
-«Cet homme est _un verrou incarné_.» (?!) (Cité dans _La Journée_, 14
-janvier 1903.)
-
-«Le général, les bras croisés et _lisant son journal_...» (Dans
-LAROUSSE, art. Ponson du Terrail.)
-
-«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et
-_n’avait point desserré les dents_.» (ID., ibid., et art. Bévue.)
-
-«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», écrit
-le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre invalide
-est manchot. (ID., art. Bévue.)
-
-Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses romans.
-Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, _Les
-Compagnons de l’Épée_, suivis de _La Dame au gant noir_, des phrases
-comme celles-ci:
-
-«Marguerite, dit enfin Gontran, _vous êtes un ange_, et vous
-demeurerez _ange_ jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre,
-aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (_Les
-Compagnons de l’Épée_, 1re partie, chap. 32; dans le journal _Le
-Voleur_, 1er avril 1859, p. 339, col. 2.)
-
-«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne _comme les anges_, Dieu vous
-récompensera.» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; _ibid._, 8 avril 1859,
-p. 355, col. 2.)
-
-«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi
-ardemment que _les anges_ peuvent aimer Dieu.» (_Ibid._, 3e partie,
-Épilogue; _ibid._, 5 août 1859, p. 213, col. 3.)
-
-«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière
-prière... il prit dans ses bras l’_ange_ de la réconciliation, dont
-la voix pure et virginale,» etc. (_Ibid._, p. 214, col. 1.)
-
-«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, _comme les anges_
-aiment Dieu!» (_La Dame au gant noir_, 2e partie, chap. 6; _ibid._,
-17 février 1860, p. 244, col. 2.)
-
-Dans ce même roman, _Les Compagnons de l’Épée_ (1re partie, chap. 22;
-_Le Voleur_, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous trouvons de jolies
-phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal passa sur les lèvres
-du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la moelle des os, et
-sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur _comme la lame glacée
-d’un stylet napolitain_.»
-
-«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et
-qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Châteauroux...
-M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon
-de sa belle demeure _normande_...» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1;
-_ibid._, 8 avril 1859, p. 354, col. 3.) _Normande_ dans le Berry?
-
-Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez
-Ponson du Terrail.
-
-Dans _Les Escholiers de Paris_, dont l’action se passe sous François
-II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par cœur»
-(déjà!), qui s’écrie:
-
- Il est avec le ciel des accommodements,
-
-ou encore:
-
- Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.
-
-Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de Loyola, —
-qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. LAROUSSE, art.
-Ponson du Terrail.)
-
-Dans _La Jeunesse du roi Henri_ (même source), une des œuvres les
-plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré
-par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître
-qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault,
-— construite seulement deux cents ans plus tard.
-
-
- * * *
-
-
-D’ADOLPHE DENNERY (1811-1899), encore plus connu comme dramaturge
-que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du genre, cette
-sensationnelle découverte, relative à l’un de ses héros: «_Plusieurs
-fois_ il serait mort de faim ou de soif...» (Dans le journal
-_L’Opinion_, 19 août 1885.)
-
-
-De GUSTAVE AIMARD (1818-1883), l’illustre auteur — illustre en
-son temps — des _Trappeurs de l’Arkansas_: «Bientôt les navires
-se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, _dont l’un
-était plein de vie_» (_Les Rois de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112;
-Roy, 1891), phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully
-Prudhomme (p. 96).
-
-
-«...Peu d’instants après, une voiture les emportait _au trot_ de deux
-bons chevaux lancés _au galop_», écrit ALBERT BLANQUET (1826-1875),
-dans son roman _Le Parc-aux-Cerfs_. (Dans LAROUSSE, art. Bévue.)
-
-
-«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend GONTRAN BORYS
-(pseudonyme d’Eugène Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures
-_Le Beau Roland_ (dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans
-précaution que son frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus,
-était trépassé en léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette
-nouvelle _l’a tuée roide_.»
-
-Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie _se fâcha_
-avec le prince. Elle mourut à la suite de ce _refroidissement_.» (Le
-journal _La Nation_, 3 août 1892.)
-
-
-De PAUL SAUNIÈRE (1829-1894):
-
-«Il se dirigeait vers un _bosquet de verdure_.» (_Une Fille des
-Pharaons_, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.
-
-«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, _en le
-servant_, s’élargissait d’un énorme sourire.» (_Ibid._, p. 42.)
-
-«Il tomba dans _une mélancolie noire_.» (_Ouvrage cité_, p, 69.)
-(Mélancolie: _mélas_, noire; _chole_, bile.)
-
-
-Le romancier belge LÉOPOLD STAPLEAUX (1831-1891), qui, comme
-écrivain, selon l’expression d’Aurélien Scholl (_Les Ingénues de
-Paris_, p. 335 et 341), «équivalait à un marchand de marrons», était
-coutumier des plus singulières inadvertances. Nous avons déjà cité
-ces phrases célèbres perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, p.
-11): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon
-_de même couleur_... Il avait soixante-dix ans et paraissait _le
-double_ de son âge». Dans son roman _Les Amours d’une horizontale_
-(p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: «_De même que
-celles du firmament_, les étoiles parisiennes... ont gagné longuement
-et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a laissé sur leur
-front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons blafards», etc.
-
-
- * * *
-
-
-Plus d’une fois la _Vénus de Milo_ — statue de Vénus, à laquelle
-manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos ou
-Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (p. 161)
-Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo pour un nom d’homme, le nom
-d’un illustre sculpteur; d’autres écrivains ont suivi sa trace:
-
-«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et
-solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec
-laquelle Milo, _l’artiste dont la renommée a traversé les siècles_,
-aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles MÉROUVEL
-[1832-....], _Millions, Amour et Cie_, dans _Le Petit Parisien_, 1er
-février 1911.)
-
-Un autre romancier, Amédée DE BAST (1795-1864), nous annonce qu’un de
-ses héros, «Joseph de Plumard, mit un genou en terre et déposa sur
-cette main blanche et potelée _comme celle de la Vénus de Milo_, le
-plus respectueux des baisers.» (Le journal _Le Voleur_, 31 janvier
-1879, p. 80.)
-
-Et M. Jules DE GASTYNE (1848-....):
-
-«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé _comme le bras de
-la Vénus de Milo_, étincelant comme du carrare», etc. (_Chair à
-plaisir_, dans _La Nation_, 19 juillet 1889.)[52]
-
- [52] Bien des anecdotes et plaisanteries ont été contées à propos
- de la Vénus de Milo; en voici quelques-unes:
-
- Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et la brise.
- Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte le
- concierge: elle avait déjà les bras cassés». (_Le National_, 29
- janvier 1885.)
-
- A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table une terre
- cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant les
- mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on
- les donnera.» (_L’Opinion_, 13 octobre 1885.)
-
- Un habitant de San Francisco avait commandé à Paris une statue
- de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le destinataire a
- intenté un procès à la Central Pacific Company sous le prétexte
- que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire mutilée.
- Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la Compagnie
- à payer une indemnité à ce destinataire. (_Le Radical_, 19 mars
- 1887.)
-
-Dans le même feuilleton (cité dans _La Nation_, même date), M. Jules
-de Gastyne écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira
-_le nègre_. Le commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier
-_pâlir_...»
-
-Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans
-son roman _Jenny Fayelle_ (p. 28): «Cette femme avait... une taille
-svelte et souple qu’_une main_ d’homme eût emprisonnée _dans ses dix
-doigts_.»
-
-
-D’ALEXIS BOUVIER (1836-1892), dans _La Princesse saltimbanque_
-(chap. 4, dans _Le Radical_, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa
-petite fiole; l’enfant la repoussant, il lui saisit brutalement la
-tête, _lui en vida le contenu dans la bouche_, et l’enfant retomba
-suffoqué.» Il y avait de quoi!
-
-_La Grande Iza_ (Rouff, s. d.), un des romans les plus en renom
-d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une
-même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de
-quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux
-endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes
-dissemblables.
-
-Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a
-donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:
-
-«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans le bateau,
-c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes,
-restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches
-de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau...»
-
-Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté la ligne
-«jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en sorte qu’on
-lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...», malencontreuse
-omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard. (Cf. _Fantasio_,
-1er avril 1918, p. 454.)
-
-
- * * *
-
-
-Dans un roman-feuilleton mentionné par _Le Radical_ (22 juillet
-1884): «C’est par une froide _nuit_ de décembre que Paul, après
-avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit _le jour_ pour la
-première fois.»
-
-Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile (_Énéide_,
-X, 703, 704):
-
- ... una quem _nocte_ Theano
- In _lucem_ genitori Amyco dedit...
-
-(... Un fils que, dans la _nuit_, Théano donna [mit] _au jour_ à son
-père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce, cueillie
-dans le journal _La Nation_ (12 juin 1890): «La femme Antoinette
-Marchand _a donné le jour_ à un enfant _aveugle_», et d’une phrase de
-Léon Cladel citée ci-dessus, p. 231.
-
-Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes,
-citées par M. Marcel France dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21
-février 1900:
-
-«Daniel _ne répondit pas_. C’était la première fois _qu’il parlait
-ainsi_ à son père.»
-
-«Ils ronflaient, comme seuls ronflent _les cœurs_ innocents.» Et l’on
-prétend que le sommeil du juste est paisible!
-
-«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi _t’avait tué_? Ne l’aurais-tu pas
-accusé de barbarie?...»
-
-Et celles-ci encore:
-
-«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, _en
-s’ouvrant_, lui _ferma la bouche_.»
-
-«Les réverbères, _qui n’étaient pas encore inventés_, rendaient la
-nuit plus obscure.»
-
-Etc., etc.
-
-
- * * *
-
-
-Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte
-aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux
-des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se
-prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et
-pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à
-l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme.
-
-Un jour que l’auteur des _Courbezon_, Ferdinand Fabre, était assis au
-bord d’une route des environs de Bédarieux, son pays, il vit venir
-un homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son
-grand chapeau rond:
-
-«Vous êtes monsieur Ferdinand?
-
-— Oui, mon ami. Que me voulez-vous?
-
-— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il y a
-dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je vous
-jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre frère (le
-gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez d’être animé
-contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué!
-
-— Mais non, mon ami.
-
-— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à
-Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays
-répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.
-
-— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je
-m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le
-tue pas...»
-
-Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre
-l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il
-se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué».
-Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire
-que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et
-prétendu Justin Pancol.
-
-Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans
-de Ferdinand Fabre, continue la _Revue bleue_ (13 novembre 1886,
-p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans _Mademoiselle de
-Malavieille_, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier,
-dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur
-l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il
-reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse:
-«Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma vie?
-Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop juste.
-
-A l’origine, _Tartarin de Tarascon_ se nommait «Barbarin»; Alphonse
-Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les réclamations,
-— une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait justement à
-Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça de papier
-timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette outrageante
-bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une sainte
-épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin sur les
-épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne dans une
-minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper à travers
-ces trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des
-Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse DAUDET,
-_Trente ans de Paris_, p. 155; Marpon et Flammarion, 1888.)
-
-Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman
-_Françoise_, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de
-toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par
-un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de
-Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour
-de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. _Revue bleue_, 4
-février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)
-
-De même pour Émile Zola et son roman _Pot-Bouille_, où figurait un
-personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel,
-qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. _Revue
-bleue_, ibid.)
-
-C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et
-assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire,
-s’avisa de l’expédient suivant:
-
-«... Pour mon roman _L’Oreille du cocher_, écrit-il à son éditeur
-Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens
-ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par
-le journal _La République_, 20 mai 1902.)
-
-Effectivement, tous les personnages de _L’Oreille du cocher_ portent
-des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, Avinain,
-Papavoine, etc.
-
-Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un
-certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra
-les dents. C’était vraiment jouer de malheur.
-
-
-
-
-TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉAMBULE
-
- Pages.
-
- _Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus
- fréquentes._ 9
-
- _Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux
- communs_ (Armand Silvestre, Bussy-Rabutin, Bruyn). 9
-
- _Pléonasmes_ (Claude Tillier, Octave Feuillet, Émile
- Souvestre, Louis Blanc, H. de Balzac, George Sand,
- Émile Zola, Alphonse Daudet, Barbey d’Aurevilly). —
- _Inadvertances et ignorances_ (Léopold Stapleaux, Jules de
- Goncourt, H. de Villemessant, Émile Richebourg, Géruzez,
- Tallemant des Réaux, P.-L. Courier, J.-J. Rousseau, Lope de
- Vega, H. de Balzac, Henri Rochefort). 10
-
- _Locutions vicieuses_ (Littré, son dictionnaire, sa
- compétence «universellement reconnue» [Francisque Sarcey],
- Sainte-Beuve, Voltaire, Émile Deschanel, Émile Faguet,
- etc.). 11
-
- _Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées
- disparates_ (Mme de Sévigné, Saint-Simon, Voltaire,
- Toussenel). 15
-
- _Style figuré_ (Voltaire, Balthazar Gracian, Cyrano de
- Bergerac, Alexandre Dumas père, Dr Félix Maynard, Philippe
- Desportes, L’Arétin, Molière, etc.). — _Réminiscences
- mythologiques_ (Mme Giroust de Morency). — _Marinisme,
- gongorisme_ (le cavalier Marin, Gongora), _euphuïsme_. —
- _Un vœu de P.-L. Courier._ 16
-
-
- I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES
-
- I
-
- PIERRE CORNEILLE. _Concetti, Cacophonies et Calembours_
- (vicomte d’Arlincourt, Alexandre Dumas père, Lemierre,
- J.-B. Rousseau, Voltaire, l’abbé Pellegrin, l’abbé
- Abeille, B. Jullien, Racine, Scarron, Leblanc de Guillet,
- Geoffroy, Tissot, Viennet, Eugène Mathieu, Victor Hugo).
- _Galimatias simple et Galimatias double_ (Boileau, l’acteur
- Baron, Molière, Klopstock, Victor Hugo). _Vers de Corneille
- qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître_ à la
- Montauron: _éloges outrés_. _Traduction de l_’Imitation de
- Jésus-Christ (Jules Levallois). «Dieu n’est jamais ingrat
- envers ceux qui travaillent pour lui.» — THOMAS CORNEILLE.
- _Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième
- siècle_ (Paul Stapfer, Laharpe). 19
-
- ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER. —
- JEAN CLAVERET _et_ l’unité de lieu. — _La tragédie réduite
- à cette question_: «Mourra-t-il _ou_ Ne mourra-t-il pas?»
- (Rivarol). Napoléon Ier et A.-V. Arnault. Crébillon le
- Tragique, Corneille et Racine. 27
-
- RACINE. _Critiqué par Chapelain. Réminiscence du romancier
- grec Héliodore. Remarque de Méry. Le mot_ diligence
- (Corneille, Molière, Ch.-G. Étienne). _Des vers de Racine
- jugés_ «détestables» (la comtesse de Boufflers, Grimm,
- Mme de Polignac). _Une erreur de distance. Changement
- de visage_ (Adrienne Lecouvreur, l’acteur Beaubourg).
- _Cacophonies. Un auteur de sept ans_ (le duc du Maine):
- «Pas un académicien qui ne soit ravi de mourir pour vous
- faire une place.» Athalie _lue par pénitence_. _Racine
- déclaré_ «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien»
- (le jésuite Soucié), _traité de_ «polisson», etc. (Frédéric
- Soulié, Théophile Gautier, Auguste Vacquerie). _Mort et
- enterrement de Racine_ (le comte de Roussy). 29
-
- MOLIÈRE. _Son style_ (Théophile Gautier, Gustave Flaubert,
- Goncourt, Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues). _L’article
- d’Edmond Scherer sur Molière_ (Georges Lafenestre, Robert
- de Bonnières). _Acceptions des mots_ flamme, cœur, main,
- etc. (Corneille, Crébillon, Fénelon, Massillon, Gaston
- Boissier, Marivaux, Tallemant des Réaux, Jules Sandeau,
- Benserade, etc.). _Singularités de prosodie chez Molière.
- Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière.
- Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La
- Fontaine._ L’Avare _de Molière offre d’excellents principes
- d’économie_ (Laharpe). _Remarque de Sainte-Beuve._ 35
-
-
- II
-
- RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. _Sa
- gloire_ sans rivale (Gabriel Naudé, Sainte-Beuve, la
- princesse Palatine, Richelieu). — MALHERBE. _Une ode qui
- arrive trop tard_ (le duc de Bellegarde, le président de
- Verdun, Tallemant des Réaux). — SCUDÉRY. 43
-
- LA FONTAINE. _Ses inadvertances_ (Planude, Ésope,
- Toussenel, Chateaubriand). _Emploi du mot_ femme: _la femme
- du lion_ (Chateaubriand, Mérimée, Mme de Montebello).
- _Autres particularités_ (Voltaire, Diderot). _Dédicaces
- hyperboliques_ (le duc de Bourgogne, le duc de Vendôme).
- _Libertés scéniques de La Fontaine_ (Rotrou, Tabarin).
- _Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la
- rime_ hommes _et_ nous sommes (Victor Hugo, Chamfort).
- _Orthographe de La Fontaine._ 45
-
- BOILEAU (Juvénal, l’abbé Cotin, Longin). — REGNARD. _Ses
- emprunts à Molière._ — CRÉBILLON LE TRAGIQUE. _La cheville_
- «en ces lieux» (Laharpe, Voltaire). — L’ABBÉ DESFONTAINES.
- — PIRON. _Un acteur qui se poignarde_ d’un coup de poing. —
- LA CHAUSSÉE (Corneille). 51
-
-
- III
-
- VOLTAIRE, «le plus grand homme en littérature de tous les
- temps» (Gœthe), «le vrai représentant de l’esprit français»
- (Sainte-Beuve). _Théâtre de Voltaire: anecdotes diverse_s
- (Corneille; Georges Avenel, son édition des œuvres de
- Voltaire; Pierre de Villiers, Émile Deschanel; l’acteur
- Paulin, Mlle Desmares, Lekain, Larive). _Voltaire et la
- petite-nièce de Corneille. Les vingt et un volumes de_
- L’Encyclopédie. _Abus des mots_ horreur, fatal, affreux
- (Laharpe). _Les tragédies de Voltaire jugées par Victor
- Hugo. Orthographe de Voltaire_ (Galiani, d’Olivet). 57
-
- L’ABBÉ D’ALLAINVAL (Beaumarchais, Voltaire). — SAURIN. —
- ALEXANDRE DE MOISSY. _Une pièce pour sages-femmes._ 62
-
- SEDAINE. _Ses répétitions de mots. Ses redoublements
- de locutions en guise de superlatif_ (François Génin).
- «J’allongerai». _Ses incorrections._ — LEMIERRE. _Le vers
- du siècle._ 63
-
- BEAUMARCHAIS. _L’adjectif_ sensible _au dix-huitième
- siècle_ (J.-J. Rousseau, Florian, Michelet, les Goncourt).
- «Chaque siècle a son terme favori» (Paul Stapfer), et
- chaque écrivain a ses termes de prédilection (Joubert et
- Sainte-Beuve). 65
-
- DORAT. — CHAMFORT. «La Charité romaine». — DESFORGES.
- _Phrases inachevées_ (Jacques de la Taille). — FLORIAN.
- _Autres phrases interrompues._ 66
-
-
- IV
-
- _Le culte de la périphrase_ (Voltaire, Buffon).
- _Périphrases courantes_: les auteurs de mes jours,
- les gages de ma tendresse, un jeune objet, etc.
- (J.-J. Rousseau, Florian). — ÉCOUCHARD LEBRUN et le
- «périphrastique» DELILLE (Sainte-Beuve, Ginguené, Andrieux,
- Victor Hugo, Marmontel, Gustave Flaubert, Grimod de la
- Reynière, Pierre-Antoine Lebrun, etc.) _Locution favorite
- de Delille. Ses succès. Sa mémoire prodigieuse._ (Charles
- Brifaut, Charles Rozan, Sainte-Beuve). 69
-
- CHATEAUBRIAND. _Il préférait ses vers à sa prose. Sa
- tragédie de_ Moïse (Henri de Latouche, Victor Hugo, Henri
- Monnier, Adolphe Brisson). _Prédilections particulières
- de certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres»
- (Gœthe, Sainte-Beuve, Lamartine, Molière, J.-J. Rousseau,
- Quentin de La Tour, Girodet-Trioson, Alfieri, Byron,
- Cherubini, Canova, Ingres, Gainsborough, Rossini, Alexandre
- Dumas père, Gavarni). _Singuliers jugements et vœux de
- Chateaubriand_ (Bonaparte, les sœurs de Chateaubriand,
- l’abbé Carron, Ginguené, Persil). _La locution_ Tuer le
- mandarin (J.-J. Rousseau, Balzac). _La gloire littéraire_
- (Chateaubriand, Sainte-Beuve, Napoléon, Edmond de Goncourt,
- Malherbe, Andersen, Edgar Quinet, Montaigne, Cicéron,
- Salluste, Montesquieu, Benjamin Constant, Alfred de Vigny,
- Huet, Remy de Gourmont, etc.). 75
-
-
- V
-
- LAMARTINE. _Ses étourderies et incohérences. La phrase
- du chapeau, de l’académicien Patin, et autres phrases
- de longue haleine_ (Léon Cladel, Ferdinand Brunetière).
- _Autres étourderies de Lamartine_ (Drouet d’Erlon, La
- Valette, maréchal Ney, M.-J. Chénier, Mme Cottin, Annibal
- confondu avec Alcibiade, etc.). _Toujours de l’à peu près
- chez Lamartine_ (Sainte-Beuve). Le Lac _et l’académicien
- Thomas_. _Lamartine accusé d’indécence. Jugements de
- Lamartine sur_ Rabelais, La Fontaine, Molière, Ossian,
- J.-J. Rousseau, André Chénier, Ponsard, etc. _Flaubert
- très dur pour Lamartine._ «De qui sont ces beaux vers?»
- (Lamartine, La Fontaine). 81
-
- ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. _Le substantif_
- Centaure (Alexandre Dumas père, Gustave Chadeuil, Timothée
- Trimm, Paul de Kock, J.-J. Barthélemy). — GÉRARD DE NERVAL. 87
-
- ALFRED DE MUSSET (Saint-Amant, Maurice Donnay, Mirabeau,
- Corneille, J.-J. Rousseau). — THÉOPHILE GAUTIER. _Ses
- bizarreries et ses inadvertances, particulièrement dans son
- livre_ Les Grotesques (Sainte-Beuve). «Dante» _et non_
- «Le Dante». _Emploi des termes techniques_ (Émile Faguet).
- «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le
- bourgeois ne comprend pas» (Théophile Gautier). 88
-
- LECONTE DE LISLE (Pongerville, Alexandre Dumas père). —
- THÉODORE DE BANVILLE. — HENRI DE BORNIER (François Ponsard,
- Corneille, Henry Becque). — SULLY PRUDHOMME (Gustave
- Aimard). — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE MENDÈS. — CLOVIS
- HUGUES (François de Nion). 94
-
-
- VI
-
- VICTOR HUGO. _Ses erreurs, inadvertances, réminiscences,
- énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots,
- drôleries, etc. Caractéristiques de Victor Hugo: force,
- puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge
- de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse.
- Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc._
-
- [«Sabaoth». «La Montjoie Saint-Denis» (Casimir Delavigne,
- Alexandre Dumas père, etc.). — Sainte-Beuve. — «Jocrisse
- à Pathmos» (Louis Veuillot). — Louis Reybaud: _Pastiche
- ou parodie de Victor Hugo_. — Le «nard cher aux époux».
- — Eugène Noël. — _Virgile familier à Victor Hugo._ —
- Théodore de Banville, Émile Zola, Voltaire, Alfred de
- Musset, Ponson du Terrail. — _Des regards_ de colombe. —
- Voltaire, Gabriel Marc. — _L’Enfer situé dans la planète
- Saturne. La Légende des siècles_, «la Bible et l’Évangile
- de tout versificateur français» (Théodore de Banville).
- — «Moreri, la mine où puise Victor Hugo» (Émile Faguet).
- — «Jérimadeth». (Paul Stapfer. — Bouillet, Victor Duruy,
- Jules Hoche, Jean Sigaux, Charles Chincholle. Eugène
- Scribe, Lamartine, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve; le
- général Trochu). — _Souvenir de Racine._ — _Livres
- préférés de Victor Hugo._ — _Mme de Staël et son ruisseau_
- (Sainte-Beuve). — _Enjambements_ (Andrieux, Mary-Lafon,
- etc.). — «Vieil as de pique» (Parseval de Grandmaison,
- Lassailly, Alexandre Dumas père). — «Parle à Clémence». —
- Pierre Lebrun. — Angel de Miranda. — «Comme _un vieillard
- en sort_» (Onésime Reclus). — «_Notre-Dame de Paris_, le
- livre le plus affreux qui ait été écrit» (Gœthe). — Pierre
- Gringoire. — Voltaire. — «Paris, le nombril du monde.» —
- Eschyle. — Gustave Flaubert. — «_Scélérat_, l’homme qui ne
- pense pas comme nous» (P.-L. Courier). — Pierre Mathieu.
- — _Arnaud de Villeneuve et sa citrouille._ — Canrobert,
- Pélissier et Randon. — _Éloge de la France._ — Le _mot_
- gamin _créé par Victor Hugo_. — _Victor Hugo adversaire
- du système décimal._ — _La paix perpétuelle. — Un
- saint-simonien_. — _Discours de Victor Hugo_ (George Sand,
- Louis Blanc). «_Dans_ confrères _il y a_ frères». — _Victor
- Hugo salué du nom de père._ (Émile Augier, Jules Claretie).
- — «_Applaudir_ des deux mains». — _Lettres de Victor Hugo_
- (Charles Bataille, Garibaldi, Paul de Saint-Victor, Mme
- Mollard, Edmond Haraucourt, Julien Larroche, Mme Louise
- Colet). — _Pastiche de Victor Hugo par Jules Vallès. —
- Rimes fréquentes chez Victor Hugo._ Etc. etc.] 99
-
-
- VII
-
- =Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= —
- PAUL VERLAINE. — RENÉ GHIL. — «La clarté est le génie
- de notre langue» (Voltaire). — «Le style est comme le
- cristal: sa pureté fait son éclat» (Victor Hugo). — «Le
- goût de l’extraordinaire, signe de médiocrité.» (Diderot).
- (Baudelaire, Lucien de Samosate). 131
-
- STÉPHANE MALLARMÉ (Adolphe Brisson). — JEAN MORÉAS. — JULES
- LAFORGUE. — _Suppression de la ponctuation._ — Voltaire.
- — «Le commun des hommes admire ce qu’il n’entend pas» (La
- Bruyère; — et Montaigne, le cardinal de Retz, Corneille,
- Théophile Gautier, Balzac, Destouches, Alexandre Dumas
- fils, Frayssinous). — _Critique des décadents_ (Jules
- Tellier, Paul Stapfer, Max Nordau, Paul Verlaine, Gabriel
- Vicaire, Edmond de Goncourt, Maynard). 133
-
- ARTHUR RIMBAUD _et son_ Sonnet des voyelles. _Riposte
- de_ René Ghil. — _Le_ clavecin oculaire _du Père Castel_
- (Diderot, J.-J. Rousseau, Lefèvre-Deumier, Dr Foveau de
- Courmelles). 137
-
- _Autres singularités à propos des couleurs et des
- lettres de l’alphabet_ (Toussenel, Théophile Gautier _et
- sa_ Symphonie en blanc majeur, Léon Gozlan). — Ernest
- d’Hervilly. _Les couleurs appliquées aux prénoms féminins._
- — Le chevalier de Piis. _Son poème sur l_’Harmonie
- imitative de la langue française _et sur nos caractères
- alphabétiques_. — Auguste Barthélemy _et les lettres de
- l’alphabet_. — Victor Hugo _et sa description des lettres
- de l’alphabet_. 138
-
- _Curiosités poétiques: Épître à l’impératrice Eugénie_
- (Mérimée, Gustave Claudin). — _Distiques de Marc-Monnier,
- Fantaisie d’Alphonse Allais, Début d’un compliment en vers
- adressé à Alexandre Dumas père._ 141
-
-
- VIII
-
- =Auteurs dramatiques.= — COLLIN D’HARLEVILLE. — ANDRIEUX.
- — FLINS DES OLIVIERS (Lebrun-Pindare). _Une douleur qui
- s’exprime en chantant_ (Saint-Évremond). — _Le soleil en
- pleine nuit._ — LUCE DE LANCIVAL. — M.-J. CHÉNIER _et
- la locution_ Briller par son absence (Tacite, Camille
- Desmoulins). — _Théâtre de la Révolution_ (Ferdinand
- Brunetière). 143
-
- NICOLAS BRAZIER. _Un singulier bibliothécaire._ Le savant
- Antoine-Alexandre Barbier. _Palinodies littéraires_
- (vicomte d’Arlincourt, Brifaut, etc.). 146
-
- EUGÈNE SCRIBE. _Le_ coin _d’une assiette_. _Anachronisme._
- (Molière). — SAINT-GEORGES ET LEUVEN (Villemessant). —
- _Canevas d’opéra-comique_ (Alfred et Paul de Musset) _et
- scénario de tragédie_ (Rivarol). 148
-
- CASIMIR DELAVIGNE. _Anachronismes et incorrections.
- Prodiges de mémoire_ (Piron, Delille). _Une comparaison
- doublement blessante_ (Théophile Gautier, Casimir Delavigne
- et le peintre Paul Delaroche). 150
-
- DUVERT et LAUZANNE. _Ange-femme_ (Alfred de Vigny).
- _Facéties et pasquinades_ (vicomte d’Arlincourt.) — HENRI
- ROCHEFORT. _La Lanterne_ (Jules Claretie, Pierre Véron,
- Jules Levallois, etc.). 151
-
- ERNEST LEGOUVÉ _et son père_ J.-B.-GABRIEL LEGOUVÉ. _La
- passion de l’inexactitude._ (Corneille, Racine, Sully
- Prudhomme, etc.) _Encore les périphrases._ — FRANÇOIS
- PONSARD. — _Vers prosaïques._ Ch.-G. Étienne, Sainte-Beuve,
- Victor Hugo, Gabriel Marc. — ÉMILE AUGIER. — CAMILLE
- DOUCET. — Etc. 154
-
- EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE (_La Vénus de Milo_,
- _l’ébéniste_ Boule, etc.). — THÉODORE BARRIÈRE. 158
-
- _Curiosités théâtrales_: FERNAND DESNOYERS _et sa
- pantomime_ en vers; VILLIERS DE L’ISLE-ADAM _et son drame_
- en un acte, une scène et une phrase. — _Contrepetteries,
- facéties, drôleries théâtrales_ (Voltaire, l’acteur
- Febvre, Paul de Kock, Justin Bellanger, Victor Hugo, M.-J.
- Chénier, A. de Chambure, Auguste Vacquerie, l’acteur
- Rouvière, l’acteur Paul Laba, Félix Duquesnel, Casimir
- Delavigne, Corneille, Alexandre Dumas père et Gaillardet,
- Arnault, Alphonse Karr, Alphonse Lafitte, Molière, Sedaine,
- l’imprésario Léger, Henri Welschinger, Aurélien Scholl, le
- censeur Planté, Siraudin et Delacour, etc.). 162
-
-
- II. — ROMANCIERS
-
- I
-
- SCARRON. _L’adjectif_ comique. _L’art des transitions_
- (Chamfort), _Les anachronismes dans le burlesque_. —
- CHARLES PERRAULT. _Singuliers contes pour les enfants._ —
- LESAGE. _Abus du passé défini. Moribonds qui parlent trop._ 169
-
- J.-J. ROUSSEAU. _Encore l’adjectif_ sensible. «Aucun homme
- ne fut meilleur que moi.» _Rêve de bonheur._ — FLORIAN. —
- STERNE. — CHARLES DICKENS. 171
-
- MARMONTEL. _Suppression des incidentes_ dit-il, dit-elle,
- _et drolatiques remplacements de ce verbe_ (Alexandre Dumas
- père, Léon Cladel, Auguste Saulière). _Marmontel candidat
- académique_ (Moncrif): _il est difficile de contenter tout
- le monde_. 173
-
- PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. (Chateaubriand, Mme de
- Staël, Staaff). «L’auteur est un homme d’esprit qui prendra
- sa revanche.» 175
-
- CHARLES NODIER. Tirage _à la ligne_ (P.-J. Proudhon,
- Alexandre Dumas père). — STENDHAL. _Son idéal du style_
- (Mme de Staal-Delaunay, Émile Deschanel, Ferdinand
- Brunetière). — HENRI DE LATOUCHE. 176
-
- PAUL DE KOCK (Louis Reybaud, H. de Balzac). _Portrait
- de Paul de Kock sur un reposoir_ (Goncourt). — MÉRY. —
- TOPFFER. _Mots détournés de leur signification._ 178
-
-
- II
-
- HONORÉ DE BALZAC. _Obscurités voulues et bizarreries et
- tares involontaires_ (Bertall, Émile Faguet, Théophile
- Gautier, Destouches, Montaigne, cardinal de Retz, La
- Bruyère, etc.). _Un regard de serpent. Inadvertances_
- (Marcel Barrière). _Aveugles qui voient clair_ (John
- Lemoinne, Émile Pouvillon, etc.). _Anachronismes_, etc.
- _Erreurs commises à propos des fleurs_ (Alphonse Karr,
- H. de Balzac, Jules Janin, George Sand). Les Contes
- drolatiques (Barbey d’Aurevilly, Mme Surville, etc.). _Abus
- de la conjonction_ car. _Une précaution oratoire fréquente
- chez Balzac._ 181
-
- PHILARÈTE CHASLES. — HENRI MONNIER. — LOUIS REYBAUD. 186
-
- FRÉDÉRIC SOULIÉ. _Confusion qui règne dans ses romans.
- Critique décochée à Eugène Sue._ — STÉPHEN DE LA MADELAINE.
- — MÉRIMÉE. 186
-
-
- III
-
- ALEXANDRE DUMAS PÈRE. _Encore un regard de serpent. Rôle
- des serpents et autres animaux dans les romans de Dumas
- père. Anachronismes, étourderies et drôleries. Encore_
- «le meilleur des hommes» (J.-J. Rousseau). _Une phrase de
- Chateaubriand. L’aéronaute Petin. Singulière théorie de la
- télégraphie électrique. Abus du dialogue et_ tirage _à la
- ligne_. (Ponson du Terrail). La cuisinière Çaufy (Sophie:
- le docteur Véron). 191
-
- CHARLES DE BERNARD. _A quel âge est-on un vieillard? Mots
- tombés en désuétude_ (Voltaire, Saint-Simon). — EUGÈNE SUE.
- — ÉMILE SOUVESTRE (Molière). 197
-
-
- IV
-
- ALPHONSE KARR. _Abus du tiret. Le mot_ restaurant _dans
- le sens de_ restaurateur; roman _signifiant_ romancier
- (Montesquieu). _Arbres merveilleux._ — GALOPPE D’ONQUAIRE
- (Paul Féval, Mario Uchard, Guy de Maupassant, Émile
- Pouvillon). — JULES SANDEAU. _Fréquentes comparaisons avec
- les animaux._ 199
-
- BARBEY D’AUREVILLY. _Flaubert ne l’aimait pas, et
- qualifiait ses œuvres de_ grotesques: «On ne va pas
- plus loin dans le grotesque involontaire». _Jugements
- draconiens. Barbey d’Aurevilly jugé par Champfleury.
- Beaumarchais et ses castagnettes._ 201
-
- AMÉDÉE ACHARD. _Encore les comparaisons avec les
- serpents et autres animaux_ (H. de Balzac, Alexandre
- Dumas père, Ponson du Terrail). _Style emphatique des
- romans-feuilletons._ — EUGÈNE FROMENTIN. — OCTAVE FEUILLET.
- _Le qualificatif_ adorable (Alexandre Dumas fils, Edmond de
- Goncourt, Georges Ohnet, Alexis Bouvier, Jules Levallois).
- _Autres adjectifs hyperboliques_: délicieux, exquis,
- ravissant (Paul de Kock). 202
-
-
- V
-
- CHAMPFLEURY et HENRY MURGER. _Ils abondent tous les deux
- en pathos et drôleries._ (L’abbé Châtel, P.-J. Proudhon.)
- _Dictionnaires de Boiste, de Wailly... et de_ Poche
- (Poitevin, Hippolyte Babou, Louis Veuillot). _Un vieillard
- de cinquante ans. Flaubert s’alarmant de la publication
- des_ Bourgeois de Molinchart. — _Comment, d’après Schanne
- dit Schaunard, Murger et Banville ont vu Mimi._ 207
-
-
- VI
-
- GUSTAVE FLAUBERT. _Ses erreurs, ses barbarismes et
- solécisme_s (Mme Louise Colet, Émile Faguet). _Il reproche
- à Stendhal d’écrire mal, et à Lamartine de ne pas bien
- savoir le français._ (Le grammairien Girault-Duvivier). 213
-
- JULES ET EDMOND DE GONCOURT. _Les rossignols pendant
- l’hiver; mœurs des oiseaux_ (Berquin). _Drôleries et
- charabia. Abus du verbe_ «mettre» (Champfleury). _Les
- Goncourt font peu de cas du style de Flaubert_ (Flaubert et
- son drame sur Louis XI); — _tronquent quantité de mots_.
- _L’école du_ document humain. 217
-
- ALPHONSE DAUDET. Les Méridionaux «ne savent pas écrire la
- prose française» (Alphonse Daudet; — J.-J. Rousseau). 221
-
- ÉMILE ZOLA. _Citations curieuses, mais imprécises et
- douteuses_ (saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin). _Goût
- des femmes pour les hommes chauves. La nouvelle lune. La
- clarinette et la flûte_ (Edmond de Goncourt). «Saleté,
- sale, salir», _termes fréquents chez Zola_. «Je suis une
- force.» 222
-
- J.-K. HUYSMANS. _La_ musique des liqueurs _de Des Esseintes
- comparée au_ Sonnet des voyelles _de Rimbaud_. _Encore
- l’abus du verbe_ «mettre» (Goncourt, Zola, etc.). 224
-
-
- VII
-
- GUSTAVE CLAUDIN. — ALFRED ASSOLLANT. — EDMOND ABOUT. _Un
- hasard providentiel_ (Gustave Flaubert, Francisque Sarcey).
- — JULES VERNE. — VICTOR CHERBULIEZ. — FERDINAND FABRE. —
- ALEXANDRE DUMAS FILS. — GUSTAVE DROZ (Lamartine). — ANDRÉ
- THEURIET. 227
-
- JULES VALLÈS. _Une gaffe macabre._ — LÉON CLADEL. _Phrases
- interminables et autres bizarreries de style. Encore un
- moribond dont la langue est infatigable. Léon Cladel jugé
- par Camille Lemonnier et comparé à Baudelaire. Ses vers à
- Victor Hugo._ 229
-
- JULES CLARETIE. — CHARLES CHINCHOLLE. — ANATOLE FRANCE. —
- LÉON DUVAUCHEL. — JEAN LORRAIN. — PAUL MARGUERITTE. — REMY
- SAINT-MAURICE. 232
-
-
- VIII
-
- =Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL (Aurélien
- Scholl, Gustave Flaubert). _Lapsus et bévues. La main
- froide_ d’un serpent. _Rôle des serpents dans les romans_
- (Balzac, Alexandre Dumas père, Amédée Achard). _Rôle des
- anges dans les romans de Ponson du Terrail. Anachronismes_
- (Molière, Ignace de Loyola). 235
-
- ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD (Sully Prudhomme). —
- ALBERT BLANQUET. — GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. —
- LÉOPOLD STAPLEAUX (Aurélien Scholl). — _La Vénus de Milo_:
- Auguste Vacquerie, Charles Mérouvel, Amédée de Bast, Jules
- de Gastyne, etc. — ALEXIS BOUVIER. 237
-
- _Incohérences et drôleries diverses commises par les
- feuilletonistes._ (M. Marcel France). — _Noms à donner aux
- personnages des romans afin d’éviter les réclamations_
- (Ferdinand Fabre, Alphonse Daudet, Louis Ulbach, Émile
- Zola; _système d’_Eugène Chavette). 240
-
- TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 243
-
-
-
-
-2345-20. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES ***
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- </style>
- </head>
- <body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Récréations littéraires
- Curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.
-
-Author: Albert Cim
-
-Release Date: January 14, 2016 [EBook #50926]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES ***
-
-
-
-
-Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="front">
- <p><a href="#tnote">Note de transcription</a></p>
- <p><a href="#ToC">Table des Matières</a></p>
-</div>
-
-<div class="screenonly">
- <div class="figcenter">
- <img src="images/cover.jpg"
- alt="Book cover" />
- </div>
-</div>
-
-<div class="aftit">
- <hr class="chap" />
- <p><span class="pagenum" id="Page_1">[p. 1]</span></p>
- <h1>RÉCRÉATIONS<br />
- LITTÉRAIRES</h1>
- <hr class="chap" />
-</div>
-
-<div class="aftit">
- <p><span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span></p>
- <p class="xl">DU MÊME AUTEUR:</p>
- <hr class="sep" />
-
-<table summary="liste de livres">
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt"><b>Ouvrages bibliographiques</b></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Une Bibliothèque</i>, l’Art d’acheter les livres,
- de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par
- l’Académie française)</td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Amateurs et Voleurs de livres</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Le Livre</i>, Historique, Fabrication, Achat,
- Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française)</td>
- <td class="tdc">5</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Petit Manuel de l’Amateur de livres</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Mystifications littéraires et théâtrales</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Les Femmes et les Livres</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdt"><b>Ouvrages pour la jeunesse</b> (Librairie Hachette)</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Spectacles enfantins</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Mes Amis et Moi</i> (Couronné par l’Académie
- française)</td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Entre Camarades</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Fils Unique</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Grand’Mère et Petit-Fils</i> (Couronné par
- l’Académie française)</td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Mademoiselle Cœur d’Ange</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Contes et Souvenirs de mon Pays</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Mes Vacances</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Le Petit Léveillé</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Les Quatre fils Hémon</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>La Revanche d’Absalon</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Disparu!</i> Histoire d’un enfant perdu</td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Le Gros Lot</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><i>Deux Cousins</i></td>
- <td class="tdc">1</td>
- <td class="tdc">—</td>
- </tr>
-</table>
-
-</div>
-
-
-<div class="tit">
- <hr class="chap" />
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span></p>
- <p class="xl"><span class="smcap">Albert Cim</span></p>
- <hr class="sep" />
-
- <p class="xxl">
- <span class="g1">RÉCRÉATIONS</span><br />
- <span class="g2">LITTÉRAIRES</span>
- </p>
-
- <p class="p1">CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS<br />
- BÉVUES ET LAPSUS, ETC.</p>
-
- <p class="dr small p2">
- «<i>Ubi plura nitent</i>...» <span class="paddr">(<span class="smcap">Horace.</span>)</span><br />
- «Les choses singulières me réjouissent toujours.»<br />
- <span class="paddr">(<span class="smcap">Madame de Sévigné.</span>)</span>
- </p>
-
- <div class="cuadro">
- <p>POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES</p>
- <p>ROMANCIERS</p>
- </div>
-
- <p class="p2"><span class="g1">LIBRAIRIE HACHETTE</span><br />
- <span class="xs">79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS</span><br />
- <span class="small">1920</span></p>
-
- <hr class="chap" />
-</div>
-
-
-<div class="copyr">
- <p class="ti0 p6"><span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span>
- Tous droits de traduction, de reproduction<br />
- et d’adaptation réservés pour tous pays.<br />
- <i>Copyright par Librairie Hachette, 1920.</i></p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="aftit">
- <p><span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span></p>
-
- <p>MON CHER MAÎTRE</p>
- <p class="xl p1">HENRY MARTIN</p>
- <p class="xs">ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL</p>
-
- <div class="dedi">
- <p class="j">dont l’obligeance et la science m’ont toujours
- été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.</p>
- <p class="d"><span class="smcap">Albert Cim.</span></p>
- </div>
-
- <hr class="chap" />
-</div>
-
-
-<p class="p6"><span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span><i>En
-réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc.,
-rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment
-hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo,
-Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont,
-autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai
-voulu me divertir, rien de plus.</i></p>
-
-<p>«<i>Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de
-Sévigné à sa fille</i> (Lettre du 26 juin 1680).</p>
-
-<p><i>Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là
-exactement des</i> Récréations littéraires <i>que j’offre au public.
-Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et
-drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!</i></p>
-
-<p><i>Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire
-autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu,
-les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.</i></p>
-
-<p><i>A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien
-excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai
-commis dans mon travail.</i> Errare humanum est.</p>
-
-<p class="dr paddr">A. C.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span></p>
- <h2 class="nobreak">PRÉAMBULE</h2>
-
- <div class="subhang">
- <p>Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus
- fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux
- communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions
- vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement
- reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. —
- Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences
- mythologiques. — <i>Marinisme</i>, <i>gongorisme</i>, <i>euphuïsme</i>. — Un vœu de
- P.-L. Courier.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour
-origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de
-jugement et de sens critique.</p>
-
-<p>L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux
-communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates
-associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des
-bizarreries de style.</p>
-
-<p>Prenons, par exemple, les locutions: <i>le char de l’État, sur un
-volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme,
-fouler aux pieds, couper</i> ou <i>fendre un cheveu en quatre, figure
-humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or</i>, — nous obtiendrons
-des phrases de ce genre:</p>
-
-<p>«<i>Le char de l’État</i> navigue <i>sur un volcan</i>.» (Style de Joseph
-Prudhomme, dit la <i>Revue bleue</i>, 7 avril 1900, p. 429.)</p>
-
-<p>«Cette débutante est véritablement une étoile <i>en herbe</i>
-qui chante <i>de main de maître</i>.» (Cité par Armand <span
-class="smcap">Silvestre</span>, <i>Les Farces de mon ami Jacques</i>, p.
-289.<a id="NoteRef_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a>)</p>
-
-<p>«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où <i>la main</i> de
-l’homme n’a jamais <i>mis le pied</i>.»</p>
-
-<p>«<i>Ce cœur</i>... attend <i>de pied ferme</i> toutes les rigueurs
-de son infortune.» (<i>La France galante</i>, dans <span
-class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>,
-t. II, p. 106; Delahays, 1858.)</p>
-
-<p>«Les droits des Canadiens-Français ont été <i>foulés aux pieds</i> par
-<i>des mains</i> sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans <i>La
-Presse de Montréal</i>, 16 janvier 1913.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span></p>
-
-<p>Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, <i>L’Avenir du
-Nord</i>, de Terrebonne, 24 janvier 1913:</p>
-
-<p>«<i>L’Action Sociale</i> a d’abord écrit qu’elle détestait le
-libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend
-d’aimer les libéraux. Ces subtils castors <i>fendent les cheveux en
-quatre</i> pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur
-politique.»</p>
-
-<p>«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus <i>figure humaine</i>.»</p>
-
-<p>«La sauce blanche est la <i>pierre de touche</i> des cordons bleus.»
-(<i>L’Opinion</i>, 25 juillet 1885.)</p>
-
-<p>«L’étalon brabançon sera la <i>poule aux œufs d’or</i> de la Belgique.»
-(<span class="smcap">M. Bruyn</span>, ministre de l’Agriculture en
-Belgique, dans <i>L’Indépendance de l’Est</i>, 21 février 1900.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Pleonasmes"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non
-plus:</p>
-
-<p>«Le vieux médecin <i>exultait d’allégresse</i>». (Claude <span
-class="smcap">Tillier</span>, <i>L’Oncle Benjamin</i>, chap. 10, p. 133;
-Bertout, 1906.)</p>
-
-<p>«Les souvenirs <i>du passé</i> se réveillant...» (Octave <span
-class="smcap">Feuillet</span>, <i>M. de Camors</i>, p. 293; C. Lévy,
-1888.)</p>
-
-<p>Ou encore: «Les souvenirs <i>rétrospectifs</i>...», qui vont de pair
-avec «Les prévoyants <i>de l’avenir</i>».</p>
-
-<p>«Chacun, <i>surpris à l’improviste</i>...» (Émile <span
-class="smcap">Souvestre</span>, <i>Un Philosophe sous les toits</i>, p.
-49; M. Lévy, 1857.)</p>
-
-<p><i>Panacée universelle</i> est un des pléonasmes les plus communs,
-<i>panacée</i>, à lui seul, signifiant <i>remède universel, qui guérit tout</i>
-(du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).</p>
-
-<p>«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une
-<i>panacée universelle</i>...» (Louis <span class="smcap">Blanc</span>,
-<i>Organisation du travail</i>, p. 264.)</p>
-
-<p>«Il avait trouvé la <i>panacée universelle</i>...» (H. <span
-class="smcap">de Balzac</span>, <i>Maître Cornelius</i>, dans le volume
-intitulé <i>Les Marana</i>, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)</p>
-
-<p>«C’était sa <i>panacée universelle</i>.» (George <span
-class="smcap">Sand</span>, <i>Histoire de ma vie</i>, t. IV, p. 220; M.
-Lévy, 1856.)</p>
-
-<p>«Il croyait avoir découvert la <i>panacée universelle</i>.» (Émile
-<span class="smcap">Zola</span>, <i>Le Docteur Pascal</i>, p. 42.)</p>
-
-<p>«Cette <i>panacée universelle</i>...» (Alphonse <span
-class="smcap">Daudet</span>, <i>Port-Tarascon</i>, p. 187; Marpon et
-Flammarion, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>«Voilà la <i>panacée universelle</i>.» (<span class="smcap">J. Barbey
-d’Aurevilly</span>, <i>Polémiques d’hier</i>, p. 245; Savine, 1889.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span></p>
-
-<p>Voici quelques autres exemples d’inadvertances:</p>
-
-<p id="ln_16">«Il portait un veston et un gilet à carreaux
-avec un pantalon <i>de même couleur</i>.» (Léopold <span
-class="smcap">Stapleaux</span>, dans <i>L’Intermédiaire des chercheurs
-et curieux</i>, 20 décembre 1897, col. 772.)</p>
-
-<p>«Il avait soixante-dix ans et paraissait <i>le double</i> de son âge.»
-(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Les deux adversaires furent placés à égale distance <i>l’un de
-l’autre</i>.»</p>
-
-<p>«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, <i>de l’autre</i>, elle
-lui dit...»</p>
-
-<p>«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire <i>de vive
-voix</i>.»</p>
-
-<p>«Nous espérions vous serrer la main de <i>vive voix</i>», s’amuse à
-écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (<i>Lettres</i>, p.
-149, novembre 1859.)</p>
-
-<p>Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque,
-qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je
-connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à
-bout d’expressions, <i>je lui prouverais le contraire</i>!» (Cité par
-<span class="smcap">H. de Villemessant</span>, <i>Mémoires</i>, t. V, p.
-163.)</p>
-
-<p>Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé,
-s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir <i>autant</i> de
-pièces de quarante sous <i>que je vais dormir</i> dans une heure!» (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Ce village est situé au centre du <i>triangle obtus</i> que forment
-les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le
-romancier Émile Richebourg (<i>La Petite Mionne</i>, t. I, p. 3), oubliant
-que, s’il y a des <i>angles obtus</i>, il n’existe pas de triangles ainsi
-qualifiés.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Locutions"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Fautes commises par ignorance:</p>
-
-<p>«Ce vieillard impotent et <i>ingambe</i> ne quittait plus son
-fauteuil.» Comme si <i>ingambe</i> signifiait sans jambes (<i>in</i>
-privatif).</p>
-
-<p>«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, <i>ingambe</i>
-depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (<i>Le
-Journal</i>, 21 septembre 1910.)</p>
-
-<p><i>Compendieusement</i> (<i>compendium</i>, abrégé) «exprime si bien le
-contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui
-donnent le sens de <i>longuement</i>», a remarqué Géruzez (dans <span
-class="smcap">Littré</span>, art. Compendieusement).</p>
-
-<p>Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et<span
-class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> <i>compendieusement</i> à la
-composition des...» (<span class="smcap">Goncourt</span>, <i>Journal</i>,
-année 1862, t. II, p. 58.)</p>
-
-<p>L’adjectif <i>valétudinaire</i> (qui est souvent malade, de <i>valetudo</i>,
-santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux,
-rattaché au mot <i>valet</i> et pris dans une singulière acception: «Mme
-de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du
-monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle
-n’estoit point <i>valétudinaire</i> (on appelle <i>valétudinaires</i> celles
-qui se donnent à des valets)...» (<span class="smcap">Tallemant des
-Réaux</span>, <i>Les Historiettes</i>, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78;
-Techener, 1862.)</p>
-
-<p><i>Vêtissait</i> pour <i>vêtait</i>, imparfait de l’indicatif de <i>vêtir</i>,
-est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains
-de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme
-Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la <i>vêtissait</i>.»
-(<i>Pastorales de Longus</i>, ou <i>Daphnis et Chloé</i>, livre I, p. 361;
-<i>Œuvres</i>; Didot, 1865; in-18.)</p>
-
-<p>Jean-Jacques Rousseau, qui écrit <i>inventaire</i> pour <i>éventaire</i>:
-«Une petite qui avait sur son <i>inventaire</i> une douzaine de pommes»
-(Cf. <span class="smcap">Littré</span>, art. Éventaire), emploie
-un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme
-substantif: «Je suis toujours malade et <i>chagrin</i>; on dit que la
-philosophie guérit <i>ce dernier</i>.» (Lettre à Mme d’Épinay, août
-1757; <i>Œuvres complètes</i>, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la
-maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec <i>peine</i>, madame la
-maréchale, combien vous vous <i>en</i> donnez pour réparer mes fautes.»
-(Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de
-mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit
-<i>goutte</i>, quoiqu’il <i>la</i> prenne à chaque instant.» (Dans Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des Classiques</i>, t. V,
-Boileau, p. 145, note 1.)</p>
-
-<p id="papier">Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples,
-sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un
-pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire
-précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc
-pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a
-demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa <i>Recherche de l’Absolu</i> (p.
-199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque:
-«Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura
-<i>celui</i> de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans
-un numéro de sa <i>Lanterne</i> (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression
-de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de<span
-class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> papier ministre et
-j’écrivis à <i>celui</i> de l’Intérieur pour lui demander...»</p>
-
-<p>Et <i>bi-hebdomadaire, bi-mensuel</i>, dans le sens de deux fois
-par semaine, deux fois par mois<a id="NoteRef_2" href="#Note_2"
-class="fnanchor">[2]</a>;</p>
-
-
-<p><i>Dans le but de</i>, pour dans le dessein de, dans l’intention de<a
-id="NoteRef_3" href="#Note_3" class="fnanchor">[3]</a>;</p>
-
-
-<p><i>Remplir un but</i><a id="NoteRef_4" href="#Note_4"
-class="fnanchor">[4]</a>;</p>
-
-
-<p>Ces chapeaux ont coûté vingt francs <i>chaque</i>, — pour chacun<a
-id="NoteRef_5" href="#Note_5" class="fnanchor">[5]</a>;</p>
-
-
-<p>Être <i>à court</i> d’argent, pour être court d’argent<a id="NoteRef_6"
-href="#Note_6" class="fnanchor">[6]</a>;</p> <p><span
-class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span></p>
-
-<p><i>Éviter quelque chose à quelqu’un</i>, au lieu de le lui épargner;</p>
-
-
-<p><i>Fortuné</i>, dans le sens de riche, qui possède de la fortune<a
-id="NoteRef_7" href="#Note_7" class="fnanchor">[7]</a>;</p>
-
-
-<p><i>Fixer quelqu’un</i>, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur
-lui<a id="NoteRef_8" href="#Note_8" class="fnanchor">[8]</a>;</p>
-
-
-<p>Le plus <i>infime</i><a id="NoteRef_9" href="#Note_9"
-class="fnanchor">[9]</a>;</p>
-
-
-<p><i>Invectiver quelqu’un</i>, au lieu de contre quelqu’un;</p>
-
-
-<p><i>Vendre la mèche</i>, au lieu de l’éventer;</p>
-
-
-<p><i>Naguère</i>, pour il y a longtemps;</p>
-
-
-<p>Partir <i>à</i> la campagne, au lieu de pour la campagne;</p>
-
-
-<p>Une rue <i>passagère</i>, au lieu de passante;</p>
-
-
-<p><i>Il n’y a pas que lui qui</i>... au lieu de: il n’est
-pas le seul qui...<a id="NoteRef_10" href="#Note_10"
-class="fnanchor">[10]</a>;</p> <p><span class="pagenum"
-id="Page_15">[p. 15]</span></p>
-
-<p><i>Soi-disant</i>, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais
-s’appliquer aux êtres inanimés<a id="NoteRef_11" href="#Note_11"
-class="fnanchor">[11]</a>;</p>
-
-
-<p><i>Sous le rapport de...</i><a id="NoteRef_12" href="#Note_12"
-class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-
-<p>Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.</p>
-
-<p>Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de
-côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne
-considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Manquesgout"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-<p>Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à
-l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:</p>
-
-<p>«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre
-<i>à Waterloo</i>.»</p>
-
-<p>«Cette fête tombe au printemps et <i>en désuétude</i>.»</p>
-
-<p>«Le lapin est un animal timide et <i>nourrissant</i>.»</p>
-
-<p>«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à <i>prendre patience
-et de la rhubarbe</i>...» (Mme <span class="smcap">de Sévigné</span>,
-lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; <i>Lettres</i>, t. X, p.
-357; édit. des Grands Écrivains.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span></p>
-
-<p>«Force jeunes gens <i>de robe</i> et <i>de Paris</i> étaient allés à la
-suite...» (<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, t. I,
-p. 277; Hachette, 1871.)</p>
-
-<p>«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras <i>et en
-silence</i>.» (<span class="smcap">Voltaire</span>, <i>La Princesse de
-Babylone</i>, chap. <span class="smcap">II</span>.)</p>
-
-<p>«La truite <i>aime</i> à être mangée vive; le brochet <i>préfère</i>
-attendre,» proclame <i>Le Cuisinier français</i> (dans <span
-class="smcap">Toussenel</span>, <i>L’Esprit des bêtes</i>, p. 279; Hetzel,
-s.&nbsp;d.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Stylefig"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Dans son article «Figure, Style figuré<a id="NoteRef_13"
-href="#Note_13" class="fnanchor">[13]</a>» du <i>Dictionnaire
-philosophique</i>, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences
-de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est
-le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on
-doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian<a
-id="NoteRef_14" href="#Note_14" class="fnanchor">[14]</a> dit que
-«les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent
-sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être
-enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le
-style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements
-a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là
-souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»</p>
-
-<p>Cyrano <span class="smcap">de Bergerac</span> (1620-1655) se
-plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier:
-«... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis
-prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se
-contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait
-deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention
-de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En
-vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau,
-qui sont chez moi, que pour<span class="pagenum" id="Page_17">[p.
-17]</span> me brûler plus facilement», etc. (<i>Œuvres comiques</i>,
-Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)</p>
-
-<p>Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au
-poète Philippe <span class="smcap">Desportes</span> (1545-1606), qui
-célèbre ainsi son amour:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,</p>
-<p class="i0">Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,</p>
-<p class="i0">Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.</p>
-<p class="i0 p05">Et d’autant que mon <i>feu</i> est violent et <i>chaud</i>,</p>
-<p class="i0">Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,</p>
-<p class="i0">Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Philippe <span class="smcap">Desportes</span>,
-<i>Poésies</i>, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)</p>
-</div>
-
-<p>Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons
-qu’il a récidivé (p. 54):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il fit...</p>
-<p class="i0">De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,</p>
-<p class="i0">Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.</p>
-<p class="i0">Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="smcap">L’Arétin</span> (1492-1557) aussi et
-surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser
-l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la
-réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité
-dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec
-le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de
-la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié...
-Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc.
-(<span class="smcap">Arétin</span>, <i>Œuvres choisies</i>, traduction
-P.-L. Jacob, p. <span class="smcap">XLIII</span>; Gosselin, 1845.)</p>
-
-<p>Et le Maître Jacques de <i>L’Avare</i> de Molière (V, 2): «Si je ne
-vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de
-monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de
-son économie.»</p>
-
-<p>«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur
-l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés,
-pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir
-avant d’agir.» (<i>L’Écho de l’Est</i>, 23 novembre 1913.)</p>
-
-<p>Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois<span
-class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> d’étranges phrases,
-celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui
-s’appuient <i>sur le bâton de Plutus</i> pour entrer dans <i>les bocages
-d’Amathonte</i>». (Mme <span class="smcap">Giroust de Morency</span>
-[<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle], dans Mary <span
-class="smcap">Summer</span>, <i>Aventures d’une femme galante au</i>
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> <i>siècle,</i> p. 234.)</p>
-
-<p>Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas
-les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu)
-pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de
-Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).</p>
-
-<p>C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond
-en pointes ou <i>concetti</i>, ce style faux, si apprécié et renommé au
-seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de <i>marinisme</i>
-(du poète italien Marini ou cavalier Marin), de <i>gongorisme</i>
-ou <i>cultisme</i> en Espagne (du poète Gongora), d’<i>euphuïsme</i> en
-Angleterre, et de style ou esprit <i>précieux</i> en France. (Cf. Émile
-<span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>,
-t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)</p>
-
-<p>Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu
-suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage
-figuré!» (P.-L. <span class="smcap">Courier</span>, Pamphlet des
-pamphlets, <i>Œuvres</i>, p. 240; Didot, 1865; in-18.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span></p>
- <h2 class="nobreak">I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES</h2>
- <h3>I</h3>
-
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Pierre Corneille.</span> Concetti, Cacophonies
- et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de
- Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître
- <i>à la Montauron</i>: éloges outrés. Traduction de l’<i>Imitation de
- Jésus-Christ</i>. — <span class="smcap">Thomas Corneille.</span> Le plus
- grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.</p>
-
- <p><span class="smcap">Rotrou.</span> — <span class="smcap">Théophile
- de Viau.</span> — <span class="smcap">Dumonin.</span> — <span
- class="smcap">Pierre Du Ryer.</span> — <span class="smcap">Jean
- Claveret</span>: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il
- pas?» — Napoléon I<sup>er</sup> et A.-V. Arnault. — Crébillon le
- Tragique, Corneille et Racine.</p>
-
- <p><span class="smcap">Racine.</span> Critiqué par Chapelain.
- Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement
- de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. <i>Athalie</i> lue par
- pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni
- chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.</p>
-
- <p><span class="smcap">Molière.</span> Son style. Acceptions des
- mots <i>flamme</i>, <i>cœur</i>, <i>main</i>, etc. Singularités de prosodie.
- Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de
- Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. <i>L’Avare</i>
- de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou
-inadvertances de style: <i>errare humanum est</i>.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par
-<span class="smcap">Corneille</span> (1606-1684) dans <i>Polyeucte</i>
-(I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les
-premiers mots:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et le désir s’accroît quand...</p>
-</div></div>
-
-<p>Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (<i>Pompée</i>, II,
-3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il en coûta la vie <i>et la tête</i> à Pompée.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Mélite</i> (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi</p>
-<p class="i0">On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et Cloris de répondre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.</p>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span></p>
-<p>Philandre reprend:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Mon cœur...</p>
-<p class="i0">Afin de te mieux voir, <i>s’est mis à la fenêtre</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Clitandre</i> (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très
-embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de
-Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et
-de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous
-débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?...</p>
-<p class="i0">La tigresse m’échappe...</p>
-</div></div>
-
-<p>Il est de Corneille encore (<i>Pompée</i>, I, 2) ce vers à
-calembour:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Car c’est ne régner pas qu’être deux <i>à régner</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche
-attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte <span
-class="smcap">d’Arlincourt</span> (1789-1856):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... On l’appelle <i>à régner</i><a id="NoteRef_15" href="#Note_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est à tort également, et par une erreur persistante,
-disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: <span
-class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature française</i>, t. II,
-p. 1046; — Gustave <span class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau
-de la littérature française</i>, 1800-1815, t. I, p. 524; — <span
-class="smcap">Larousse</span>, art. Arlincourt; — etc.) attribuent
-audit vicomte et à sa tragédie <i>Le Siège de Paris</i>, représentée au
-Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mon père, en ma prison, seul <i>à manger m’apporte</i>.</p>
-<p class="i0">J’habite la montagne, et j’aime <i>à la vallée</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a
-subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est
-dit dans l’avant-propos du volume.</p>
-
-<p>Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p.
-<span class="smcap">X</span> et <span class="smcap">XI</span>):</p>
-
-<p>«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt<a
-id="NoteRef_16" href="#Note_16" class="fnanchor">[16]</a> était
-constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à
-toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement
-applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que<span
-class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> l’ouvrage n’offrait aucun
-intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était
-constamment ému...</p>
-
-<p>«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à
-voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec
-douleur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.</p>
-</div></div>
-
-<p>«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison
-m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point
-d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation
-à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre
-que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (<i>sic</i>)
-d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.</p>
-
-<p>«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait
-particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la
-première représentation:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mystérieux par goût, sauvage par système,</p>
-<p class="i0">Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème.</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (<i>lépreux</i>).</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">On l’appelle à régner (<i>araignée</i>).</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve.</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci.</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (<i>à l’avaler</i>).</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-<p class="i0">Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir.</p>
-<p class="i0 g4" id="ln_6">...................</p>
-<p class="i0">Pour chasser loin des murs les farouches Normands,</p>
-<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (<i>francs</i>).</p>
-</div></div>
-
-<p>«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude
-qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne
-raisonnable qui ait pu le penser?»</p>
-
-<p>Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme
-exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:</p>
-
-<p>Dans son ode <i>A la postérité</i> (IV, 6, p. 362; <i>Œuvres de
-Malherbe</i>, <i>de J.-B. Rousseau</i>, <i>etc.</i>, Didot, 1858), <span
-class="smcap">J.-B. Rousseau</span> (1671-1741) interpelle ladite
-postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vierge <i>non encor née</i>, en qui tout doit renaître,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span></p>
-
-<p>Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de <span
-class="smcap">Voltaire</span> (1694-1778):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza" id="ln_2">
-<p class="i0">No<i>n</i>, il <i>n</i>’est rie<i>n</i> que <i>N</i>a<i>n</i>i<i>n</i>e <i>n</i>’ho<i>n</i>ore,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par
-celui-ci:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Nanine</i>, III, 8.)</p>
-</div>
-
-<p>De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins
-dépourvu d’euphonie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>T</i>ou<i>t</i> ar<i>t</i> es<i>t</i> é<i>t</i>ranger; comba<i>tt</i>re <i>est ton</i> par<i>t</i>age.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Brutus</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>Cet autre, encore de Voltaire:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>T</i>u <i>t</i>’en van<i>t</i>ais <i>t</i>an<i>t</i>ô<i>t</i>; <i>t</i>u <i>t</i>e <i>t</i>ais, <i>t</i>u frémis,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui se trouvait dans la tragédie d’<i>Ériphyle</i> (V, 2),
-a disparu. (Cf. le <i>Journal de la Jeunesse</i>, Supplément, 7 juillet
-1888.)</p>
-
-<p id="ln_1">L’abbé <span class="smcap">Pellegrin</span> (1663-1745),
-originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée
-<i>Loth</i>, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des
-spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante
-déclaration:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’amour a vaincu Loth! (<i>vingt culottes</i>).</p>
-</div></div>
-
-<p>«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un
-plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé<a id="NoteRef_17" href="#Note_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span></p>
-<p>Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on.
-(Cf. <span class="smcap">B. Jullien</span>, <i>Thèses d’histoire</i>, p. 412 et suiv.; et <span class="smcap">Larousse</span>,
-art. Pellegrin.)</p>
-
-<p>A propos de l’abbé Pellegrin, qui</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">on raconte que, comme il venait de faire représenter
-sa tragédie de <i>Pélopée</i>, et se promenait, avec un de ses amis, dans
-le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier,
-que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même
-lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.</p>
-
-<p>«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes
-ces lettres?</p>
-
-<p>— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un
-maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a
-emportée.</p>
-
-<p>— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des
-initiales, et en voici le sens: <i>Pélopée, pièce pitoyable, par
-Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal</i>».</p>
-
-<p>Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et
-amphibologies:</p>
-
-<p>Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui
-s’ensuit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sur le sein de l’épouse on écrase <i>l’époux</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à
-l’Odéon. (Cf. <i>L’Écho de la semaine</i>, 6 octobre 1895.)</p>
-
-<p>Dans un drame espagnol (<i>Ibid.</i>), où l’on essaie de détourner le
-roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des
-arguments présentés par l’auteur est celui-ci:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Jamais à ton secours <i>Alcala vola-t-il</i>?</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont
-l’action se passe aussi en Espagne, <i>Don Japhet d’Arménie</i>
-(II, 2), de <span class="smcap">Scarron</span> (1610-1660):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i24">Don Zapata Pascal,</p>
-<p class="i0">Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère</p>
-<p class="i0">Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et aussi ce vers crépitant de la tragédie de
-<i>Manco-Capac</i>, de <span class="smcap">Leblanc de Guillet</span>
-(1730-1799):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Crois-tu d’un tel forfait <i>Manco-Capac capable</i>?</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. <span
-class="smcap">Bachaumont</span>, <i>Mémoires secrets</i>, juin 1763, p.
-76, note 1; Delahays, 1859.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p>
-
-<p>Et celui-ci, attribué au critique <span
-class="smcap">Geoffroy</span> (1743-1814) (<i>Encyclopédiana</i>, p. 194;
-Garnier, s.&nbsp;d.):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous, ministres <i>sacrés, non d’un Dieu</i>, mais d’un homme.</p>
-</div></div>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>O Rémus, dominez</i> sur la ville éternelle.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Dans <span class="smcap">Quitard</span>, <i>Dictionnaire de rimes</i>, p. 173.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La vache <i>paît en paix</i> dans ces gras pâturages,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">nous apprend le poète académicien <span
-class="smcap">Tissot</span> (1768-1854), traducteur des <i>Bucoliques</i>
-(dans <span class="smcap">Tenant de Latour</span>, <i>Mémoires d’un
-bibliophile</i>, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus
-laisser (dans la première églogue) que</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le cerf léger <i>paîtra</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et <span class="smcap">Viennet</span> (1777-1868):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sous son <i>casque, Arbogaste</i> avait un esprit <i>vaste</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>(Cf. <i>Larousse mensuel</i>, octobre 1912, p. 538.)</p>
-
-<p>Et dans <i>La Franciade</i> du même poète (Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature
-française</i>, t. II, p. 606, note):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les paysans fuyaient en emportant leurs <i>lares</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le <i>Télémaque</i>, ou du moins un fragment de ce livre, <i>Télémaque
-dans l’île de Calypso</i>, a été mis en vers par un poète du nom
-d’Eugène <span class="smcap">Mathieu</span> (1821-?), qui s’est
-amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte
-d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa
-froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,</p>
-<p class="i0">Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!</p>
-</div></div>
-
-<p>(Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>ibid.</i>, t. III, p. 863.)</p>
-
-<p>Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette
-drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est
-faussement attribuée.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait
-qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias<span
-class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> <i>simple</i>, où l’auteur,
-entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci
-l’expression de sa pensée; et le galimatias <i>double</i>, où l’auteur
-ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs
-ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias,
-Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de
-la tragédie de <i>Tite et Bérénice</i> (I, 2) de Corneille, prononcés par
-Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,</p>
-<p class="i0">Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme</p>
-<p class="i0">Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort</p>
-<p class="i0">Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.</p>
-</div></div>
-
-<p>Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par
-ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible.
-Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de
-vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière
-lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.</p>
-
-<p>«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec
-nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»</p>
-
-<p>Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon
-son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les
-quatre vers dont le sens lui échappait.</p>
-
-<p>Corneille les examine durant quelques instants, puis:</p>
-
-<p id="ln_19">«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non
-plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les
-admirera.» (Cf. le <i>Musée des familles</i>, 1<sup>er</sup> août 1897; et
-Edmond <span class="smcap">Guérard</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. I, p.
-504.)<a id="NoteRef_18" href="#Note_18" class="fnanchor">[18]</a></p>
-
-<p>De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien
-tous les vers de sa <i>Messiade</i>:</p>
-
-<p>«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il
-un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le
-sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf.
-<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Chateaubriand et son groupe
-littéraire</i>, t. II, p. 182, note 1.)</p>
-
-<p>Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:</p>
-
-<p>«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour
-les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile
-<span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>,
-t. I, p. 226).</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span></p>
-
-<p>Ce beau vers qu’on lit dans <i>Tite et Bérénice</i> (V, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se trouve textuellement dans les <i>Essais de morale</i> de
-Nicole (Cf. <span class="smcap">Corneille</span>, <i>Œuvres complètes</i>,
-t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se
-trouvent dans <i>Polyeucte</i> (IV, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Et, comme elle a l’éclat du verre,</p>
-<p class="i0">Elle en a la fragilité,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau,
-l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius
-Syrus:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.</p>
-</div></div>
-
-<p>(Cf. <span class="smcap">Montaigne</span>, <i>Essais</i>, I, 40; t. I,
-p. 405, note 1, édit. Louandre.)</p>
-
-<p>Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (<i>Le
-Menteur</i>, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle</p>
-<p class="i0">Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de
-platitude la dédicace d’<i>Horace</i> au cardinal de Richelieu, ainsi
-que celle de <i>Cinna</i> à M. de Montauron (d’où le nom d’<i>Épître à la
-Montauron</i> donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées:
-cf. Honoré <span class="smcap">Bonhomme</span>, <i>Grandes Dames
-et Pécheresses</i>, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours
-de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de
-mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. I, p.
-44; nouvelle édit., Garnier, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de
-l’<i>Imitation de Jésus-Christ</i>, dont il se fit de la première partie
-seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent.
-Lui-même nous l’apprend; il racontait que son <i>Imitation</i> lui avait
-plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu,
-par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais
-ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules <span
-class="smcap">Levallois</span>, <i>Corneille inconnu</i>, p. 288.)</p>
-
-<p>Rappelons, à ce propos, que <span class="smcap">Thomas
-Corneille</span> (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les
-auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus
-grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie
-de<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> <i>Timocrate</i>,
-jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui,
-«fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième
-siècle». (Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Des Réputations
-littéraires</i>, t. II, p. 252 et 286.)</p>
-
-<p>«<i>Timocrate</i> eut quatre-vingts représentations, dit de son
-côté Laharpe (<i>Lycée ou Cours de littérature</i>, t. II, p. 273-274;
-Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant
-que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins
-extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le
-reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui
-lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un
-double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la
-reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène,
-il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et
-assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est
-vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui
-peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la
-lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut
-Laharpe».</p>
-
-
-<div class="aster" id="Rotrou"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de <i>Céliane</i>, <span
-class="smcap">Rotrou</span> (1609-1650) met en scène un amant qui
-se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses
-faveurs:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,</p>
-<p class="i0">De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?</p>
-</div></div>
-
-<p>Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur
-ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf.
-<span class="smcap">La Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains,
-t. IV, p. 438, note 5.)</p>
-
-<p>Dans une autre pièce de Rotrou, <i>Saint Genest</i> (II, 2 ou 3),
-la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes,
-s’écrie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je foule autant de cœurs que je marche de pas.</p>
-</div></div>
-
-<p>Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou,
-particulièrement dans sa tragédie de <i>Venceslas</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.</p>
-</div>
-<p class="dr">(II, 2.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(III, 2.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je dérobe au sommeil, image de la mort,</p>
-<p class="i0">Ce que je puis du temps...</p>
-<p class="i0">Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.</p>
-</div>
-<p class="dr">(IV, 4.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>C’est dans <i>Venceslas</i> (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé
-par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de
-sa manche»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile <span
-class="smcap">de Viau</span> (1590-1626):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître</p>
-<p class="i0">S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!</p>
-</div></div>
-
-<p>Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’<i>Orbecce</i> de
-<span class="smcap">Dumonin</span> (1557-1586) (Dans Philarète <span
-class="smcap">Chasles</span>, <i>Études sur le seizième siècle</i>, p.
-178):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Orbecce fréricide, Orbecce méricide!</p>
-<p class="i0">Tu seras péricide, ainsi que fillicide!</p>
-</div></div>
-
-<p>Et cet autre distique de Pierre <span class="smcap">Du Ryer</span> (1606-1658), dans
-sa tragédie de <i>Scévole</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,</p>
-<p class="i0">Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (<i>Ouvrage
-cité</i>, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront
-et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs
-bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux
-sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»</p>
-
-<p>Afin de respecter l’<i>unité de lieu</i>, un auteur du dix-septième
-siècle, Jean <span class="smcap">Claveret</span> (1590-1666),
-s’avisa du stratagème suivant. Dans sa tragédie <i>Le Ravissement</i>
-(l’Enlèvement) <i>de Proserpine</i>, où la scène est tour à tour au Ciel,
-en Sicile et aux Enfers, il dit que «le lecteur peut se représenter
-une certaine unité de lieu, en la concevant comme une ligne
-perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien entendu que cette verticale
-doit passer par la Sicile». Les trois «théâtres de l’action», Ciel,
-Sicile et Enfers, se trouvent ainsi situés dans le même plan, le même
-«lieu». (Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau de la
-Poésie française au seizième siècle</i>, p. 253; Charpentier, 1869.)</p>
-
-<p id="ln_7">Plus tard, <span class="smcap">Rivarol</span> (1753-1801) réduisit
-la tragédie à la<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-simple position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne
-mourra-t-il pas? Question qui fluctue ainsi:</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> acte: il mourra.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p>
-
-<p>3<sup>e</sup> acte: il mourra.</p>
-
-<p>4<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p>
-
-<p>5<sup>e</sup> acte: il mourra.</p>
-
-<p>(Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature
-française</i>, t. III, p. 1243.)</p>
-
-<p>Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie
-devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure!
-Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa
-tragédie <i>Les Vénitiens</i>. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort
-par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni
-moins. (Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>ibid.</i>, t. II, p.
-386, note 1.)</p>
-
-<p id="Crebillon">A propos de la tragédie, rappelons le mot de
-Crébillon père relativement à son goût pour le genre terrible: «Je
-n’ai pas eu le choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre;
-il ne me restait plus que l’enfer». (Note du <i>Gil Blas</i> de Lesage,
-édit. Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Racine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Lorsque <span class="smcap">Racine</span> (1639-1699), fort
-jeune encore, composa l’ode <i>La Nymphe de la Seine</i>, à l’occasion
-du mariage du roi, il alla consulter Chapelain, qui releva
-quelques fautes dans ce poème, «entre autres, celle d’avoir mis
-en eau douce des tritons, divinités essentiellement salées, <i>ce
-qui est une énorme incongruité mythologique</i>». (Théophile <span
-class="smcap">Gautier</span>, <i>Les Grotesques</i>, p. 250-251; M. Lévy,
-1859.)</p>
-
-<p>On cite souvent ce vers étrange d’<i>Andromaque</i> (I, 4), où Pyrrhus
-emploie le mot <i>feux</i> dans deux acceptions toutes différentes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai
-d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment
-«devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel
-(<i>Le Romantisme des classiques</i>, Racine, t. I, p. 110), est une
-réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, <i>Théagène et
-Chariclée</i>, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à
-relire.</p>
-
-<p>D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est<span
-class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> servi cent soixante-cinq
-fois du mot <i>œil</i> ou <i>yeux</i> dans cette tragédie d’<i>Andromaque</i>. «Vous
-pouvez les compter,» ajoute-t-il, (<i>La Croix de Berny</i>, lettre XXII,
-p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se cache sous le pseudonyme
-de Roger de Monbert.)</p>
-
-<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont
-plus tard les romantiques pourront s’autoriser:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mais j’aperçois venir madame la comtesse</p>
-<p class="i0">De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.</p>
-</div></div>
-
-<p>Racine a employé le substantif <i>diligence</i> (zèle, soin,
-promptitude) dans des vers qu’on s’est plu à interpréter
-comiquement:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Prince, que tardez-vous? Partez <i>en diligence</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Britannicus</i>, V, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures
-publiques dites <i>diligences</i>.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! quittez d’un censeur la triste <i>diligence</i>!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Britannicus</i>, I, 2.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Je vais faire venir ma fille <i>en diligence</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Plaideurs</i>, III, 1.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Mais, comme vous savez, malgré ma <i>diligence</i>,</p>
-<p class="i0">Un long chemin sépare et le camp et Byzance.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Bajazet</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>Déjà Corneille avait dit, dans <i>Polyeucte</i> (IV, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Si vous me l’ordonnez, j’y cours <i>en diligence</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et Molière:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile <i>en diligence</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Princesse d’Élide</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>L’auteur dramatique Charles-Guillaume <span
-class="smcap">Étienne</span>(1778-1845) dira de même, dans sa comédie
-<i>L’Intrigante</i> (I, 7):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i10">Vous m’avez demandé,</p>
-<p class="i0">J’accours <i>en diligence</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>La Thébaïde ou les Frères ennemis</i> (IV, 3), on trouve ce
-singulier vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On
-s’em<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>brasse l’un
-l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Épargnez votre sang, j’ose vous en prier,</p>
-<p class="i0">Sauvez-moi de l’horreur de l’<i>entendre crier</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">lit-on dans <i>Phèdre</i> (IV, 4).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">lit-on encore dans <i>Athalie</i> (I, 1).</p>
-
-<p><i>Entendre le sang crier</i> est une locution biblique que nous
-rencontrons dans la <i>Genèse</i> (IV, 10), et placée dans la bouche de
-Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère
-crie vers moi».</p>
-
-<p>Dans cette même pièce de La <i>Thébaïde</i> (IV, 1), Racine suppose que
-les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur
-naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance:</p>
-<p class="i0">Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance.</p>
-<p class="i0">Triste et fatal effet d’un sang incestueux!</p>
-<p class="i0">Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,</p>
-<p class="i0">Dans les flancs de ma mère une guerre intestine</p>
-<p class="i0">De nos divisions lui marqua l’origine.</p>
-</div></div>
-
-<p>La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse
-à adresser à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement
-qu’elle ne pouvait pas tenir, termina cette missive par
-les vers suivants, qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près
-textuellement, au <i>Britannicus</i> de Racine (II, 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;</p>
-<p class="i0">Vos <i>jours toujours</i> sereins coulent dans les plaisirs;</p>
-<p class="i0">La Cour en est pour vous l’inépuisable source,</p>
-<p class="i0">Ou si quelque chagrin <i>en</i> interrompt <i>la course</i>,</p>
-<p class="i0">Tout le monde, soigneux de <i>les entretenir</i>,</p>
-<p class="i0">S’empresse à <i>l’effacer</i> de votre souvenir.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de
-Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables: des
-<i>jours toujours</i> sereins, mauvaise consonance; — <i>en</i> interrompt
-<i>la course</i>, est-ce la course des plaisirs ou la course de la
-source? — <i>les entretenir</i> est bien loin du mot <i>plaisirs</i>, de
-même que <i>l’effacer</i> est un peu loin du mot <i>chagrin</i>; — et
-tous ces <i>que</i>, <i>qui</i>, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu
-mystifier son monde, elle ne s’y serait pas prise plus adroi<span
-class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>tement.» (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux Lundis</i>, t. IV, p.
-227.)</p>
-
-<p>Racine écrit dans <i>Mithridate</i> (III, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours</p>
-<p class="i0">Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?</p>
-</div></div>
-
-<p>«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout
-haut, paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces
-contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>,
-t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout
-autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute
-impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est
-l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à
-l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux
-cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans
-Émile Deschanel, <i>ouvrage cité</i>, t. I, p. 310), cette objection et
-interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.</p>
-
-<p>Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à
-Mithridate:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.</p>
-</div></div>
-
-<p>A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime
-était rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de
-Mithridate par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des
-spectateurs, en entendant cette phrase: «Vous changez de visage»,
-s’avisèrent de crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan <span
-class="smcap">Larchey</span>, <i>L’Esprit de tout le monde</i> [ou
-<i>L’Esprit d’autrefois</i>], Première série, p. 269.)</p>
-
-<p>A propos de ce vers d’<i>Iphigénie</i> (V, 6):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le <i>soldat étonné</i> dit que, dans une nue,...</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">Génin, dans ses <i>Récréations philologiques</i> (t.
-II, p. 427, note 1; Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la
-Comédie-Française déclamer ce vers de manière à faire douter s’il
-ne s’agissait pas plutôt d’une nourrice de Molière que d’un soldat
-d’Agamemnon», et il conseille de «préférer un hiatus au ridicule
-d’une prononciation rigoureusement exacte».</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O le plus grand poltron qui jamais <i>ait été</i>!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">s’écrie à son tour un personnage de Scarron
-(<i>Jodelet</i>, IV, 7), poltron qui peut être rapproché du susdit <i>soldat
-étonné</i>.</p>
-
-<p>En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de<span
-class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> Louis XIV et de Mme de
-Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les <i>Œuvres diverses d’un
-auteur de sept ans</i>, voulut faire partie de l’Académie française, et
-Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de l’Académie, cette
-incroyable réponse:</p>
-
-<p>«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il
-n’y a pas un académicien qui ne soit <i>ravi de mourir</i> pour vous en
-faire une».</p>
-
-<p>Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant
-d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à
-l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour
-lui en procurer l’accès. (Cf. <i>Le Magasin pittoresque</i>, 1835, p.
-354.)</p>
-
-<p>Qui croirait qu’<i>Athalie</i>, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal
-accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans
-plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie,
-de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers
-d’<i>Athalie</i>... Un jeune officier, condamné à lire la première scène,
-lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois;
-ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel
-il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa
-singularité,» ajoute Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t. II, p. 241-242),
-amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent
-donna ordre de jouer <i>Athalie</i>, qui, cette fois, «fut applaudie avec
-transport».</p>
-
-<p id="ln_3">Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la
-délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si
-hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin
-de l’<i>épurer</i>. Au lieu de ces deux vers d’<i>Alexandre le Grand</i> (V,
-3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Aimez, et possédez l’avantage charmant</p>
-<p class="i0">De voir toute la terre adorer votre amant,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">ces pudibonds censeurs ont mis:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Aimez, et possédez l’avantage <i>si doux</i></p>
-<p class="i0">De voir toute la terre adorer <i>votre époux</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le
-mot <i>bâtard</i> et de le remplacer par <i>fils</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Monsieur, je suis <i>le fils</i> de votre apothicaire.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Esther</i> (I, 1), au lieu de:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,</p>
-<p class="i0">La chassa de son trône ainsi que de son lit,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">estimant le mot <i>lit</i> trop suggestif, ils ont
-écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Lorsque le roi, contre elle enflammé <i>sans retour</i>,</p>
-<p class="i0">La chassa de son trône ainsi que de <i>sa cour</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>(Cf. Edmond <span class="smcap">Texier</span>, <i>Les Choses du
-temps présent</i>, p. 202-204; Hetzel, 1862.)</p>
-
-<p>Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle,
-de se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment
-chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en
-1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut
-question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité
-à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié
-(ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de
-<i>Phèdre</i> et d’<i>Athalie</i> n’était ni poète ni chrétien, <i>nec poeta nec
-christianus</i>.» (<i>Vie de Voltaire</i>, chap. II, p. 17-18, en tête de ses
-Œuvres, édit. de Kehl.)</p>
-
-<p>Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de
-«vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné,
-paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. <i>Le Temps</i>, 1<sup>er</sup>
-décembre 1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile <span
-class="smcap">Gautier</span>, <i>Les Jeunes-France</i>, Daniel Jovard, p.
-90; Charpentier, 1879: «Ce polisson de Racine, si je le rencontrais,
-je lui passerais ma cravache à travers le corps»); — la seconde
-épithète est d’Auguste Vacquerie (<i>Profils et Grimaces</i>, p. 17:
-«... Les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent
-l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est une vieille
-botte.»)</p>
-
-<p>Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de
-Racine. Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait
-les jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution.
-Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré
-chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt:
-«Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer <i>de son
-vivant</i>». (Cf. l’abbé <span class="smcap">de Voisenon</span>,
-<i>Anecdotes littéraires</i>, p. 36; Librairie des bibliophiles, 1880; —
-et Eugène <span class="smcap">Muller</span>, <i>Curiosités historiques
-et littéraires</i>, p. 264; Delagrave, 1897.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Moliere"><span class="pagenum" id="Page_35">[p.
-35]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi
-les cacophonies abondent chez <span class="smcap">Molière</span>
-(1622-1673), à tel point que Théophile Gautier s’amusait à dire que
-«comme tapissier, le Poquelin avait peut-être quelque mérite, mais,
-comme poète, c’est un pleutre que nous aurions sifflé s’il eût apparu
-en 1830». (Cf. <i>Le National</i>, 9 janvier 1887.)</p>
-
-<p>Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:</p>
-
-<p>«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il
-y a, dans <i>Le Malade imaginaire</i> (acte II, 2<sup>e</sup> intermède),
-une phrase de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure:
-<i>Plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses
-mêlées de chansons</i>. Ça, c’est un diamant!» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en
-termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière:
-«Mon opinion sur Molière et <i>Le Misanthrope</i>? Eh bien, ça me semble
-infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!»
-Etc. (<span class="smcap">Goncourt</span>, <i>Journal</i>, année 1857, t.
-I, p. 170.)</p>
-
-<p>Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu
-tendres pour Molière:</p>
-
-<p>«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les
-plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots,
-avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec
-une multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc.
-(<span class="smcap">Fénelon</span>, <i>Lettre sur les occupations de
-l’Académie</i>, VII, p. 70-71; édit. Despois.)</p>
-
-<p>«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le
-barbarisme et d’écrire purement.» (<span class="smcap">La
-Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, Des ouvrages de l’esprit, p. 22; édit.
-Hémardinquer.)</p>
-
-<p>«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions
-bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose
-le dire, moins corrects et moins purs que lui.» (<span
-class="smcap">Vauvenargues</span>, <i>Œuvres choisies</i>, p. 312; Didot,
-1858, in-18.)</p>
-
-<p>Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal <i>Le Temps</i>
-du 19 mars 1882 (Cf. Georges <span class="smcap">Lafenestre</span>,
-<i>Molière</i>, p. 173; — Robert <span class="smcap">de Bonnières</span>,
-<i>Mémoires d’aujourd’hui</i>, 2<sup>e</sup> série, p. 67 et suiv.;
-— <i>La Gazette anecdotique</i> du 31 mars 1882; — etc.), un article
-demeuré célèbre, portant pour titre <i>Une Hérésie littéraire</i>, et des
-plus durs pour Molière. Ce<span class="pagenum" id="Page_36">[p.
-36]</span> qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est qu’en
-reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même
-défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée
-comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de
-se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais
-écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de
-fond qui dominent tout.» Un <i>fond</i> qui <i>domine</i> tout? Scherer cite
-nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre
-autres (<i>Le Misanthrope</i>, IV, 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et, puisque notre cœur fait un effort extrême</p>
-<p class="i0">Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,</p>
-<p class="i0">Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,</p>
-<p class="i0">S’oppose fortement à de pareils aveux,</p>
-<p class="i0">L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle,</p>
-<p class="i0">Doit-il impunément douter de cet oracle?</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui,
-antérieurement au <i>Misanthrope</i>, se trouvent dans <i>Garcie de
-Navarre</i>, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette
-Célimène doit et entend exprimer sa pensée?</p>
-
-<p>Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur
-de cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures;
-il improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et
-sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène,
-plutôt que lus et savourés à loisir.</p>
-
-<p>Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi,
-dans <i>Le Misanthrope</i>, la préposition <i>pour</i> se trouve à certain
-endroit (III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Pour</i> moi, je voudrais bien que, <i>pour</i> vous montrer mieux,</p>
-<p class="i0">Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.</p>
-<p class="i0"><i>Pour</i> peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,</p>
-<p class="i0">On peut, <i>pour</i> vous servir, etc...</p>
-</div></div>
-
-<p>D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous
-déconcertent; ceux-ci de <i>Tartuffe</i> (V, 3), par exemple:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux</p>
-<p class="i0">De quelque ombre de paix <i>raccommoder les nœuds</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et ceux-ci, encore de <i>Tartuffe</i> (V, scène dernière):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et par un doux hymen <i>couronner</i> en Valère</p>
-<p class="i0">La <i>flamme</i> d’un amant généreux et sincère.</p>
-</div></div>
-
-<p><i>Couronner une flamme</i> est certainement pour nous une singulière
-locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle,<span
-class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> et même plus tard, le mot
-<i>flamme</i> accouplé à bien des verbes qui ne lui conviendraient plus
-aujourd’hui:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Réduit au triste choix ou de <i>trahir</i> ma flamme,</p>
-<p class="i10">Ou de vivre en infâme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille</span>, <i>Le Cid</i>, I, 7.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Vous savez pour la paix <i>quels vœux a faits</i> ma flamme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Horace</i>, I, 2.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Qu’est-ce-ci, mes enfants? <i>écoutez-vous</i> vos flammes?</p>
-<p class="i0">Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, II. 7.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes</p>
-<p class="i0"><i>Décidèrent</i> en moi <i>le destin de leurs flammes</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Don Garcie de Navarre</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>Des chaînes qui décident un destin?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste</p>
-<p class="i0">A fait <i>parler</i> ici <i>des feux</i> que je déteste.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Crébillon</span>, <i>Rhadamiste et Zénobie</i>, I, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>Une flamme qui fait parler des feux?</p>
-
-<p>On lit dans <i>Le Misanthrope</i> (V, 7):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pourvu que <i>votre cœur</i> veuille <i>donner les mains</i></p>
-<p class="i0">Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.</p>
-</div></div>
-
-<p><i>Un cœur qui donne les mains</i>: voilà encore un étrange style,
-mais dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième
-siècle:</p>
-
-<p>«La gloire n’est due qu’à <i>un cœur</i> qui sait... <i>fouler aux pieds</i>
-les plaisirs.» (<span class="smcap">Fénelon</span>, <i>Télémaque</i>, I,
-p. 6; édit. Colincamp.)</p>
-
-<p>«Tel est l’homme, ô mon Dieu, <i>entre les mains</i> de ses
-seules lumières.» (<span class="smcap">Massillon</span>,
-<i>Sermon pour le 4<sup>e</sup> dimanche de l’Avent</i>; dans <span
-class="smcap">Molière</span>, édit des Grands Écrivains, t. V, p.
-549, note 2.)</p>
-
-<p>Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (<i>Proverbes</i>, <span
-class="smcap">XVIII</span>, 21): «La mort et la vie sont <i>aux mains</i>
-de <i>la langue</i>»?</p>
-
-<p>Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions
-du mot <i>main</i> étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. <span
-class="smcap">Littré</span>). Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité
-et qui connaissait si bien nos classiques, a écrit (Dans <i>Le
-XIX<sup>e</sup> Siècle</i>, 28 janvier 1894): «Un grand écrivain laisse
-après lui quelque<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-chose de plus durable que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il
-s’est servi, qu’il a assouplie et façonnée à son usage, et qui, même
-maniée <i>par d’autres mains</i>, garde toujours quelque trace du pli
-qu’il lui a donné».</p>
-
-<p>De Molière encore (<i>Les Précieuses ridicules</i>, sc. 9):</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Cathos.</span> — Votre cœur crie avant qu’on
-l’écorche.</p>
-
-<p><span class="smcap">Mascarille.</span> — Il est écorché <i>depuis la
-tête jusqu’aux pieds</i>.»</p>
-
-<p>Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de
-Marivaux: «Frappez fort, mon cœur a <i>bon dos</i>.» (Cf. <span
-class="smcap">Molière</span>, édit. des Grands Écrivains,
-t. II, p. 98, note 1)<a id="NoteRef_19" href="#Note_19"
-class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<p>«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note
-de l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284,
-note 2, <i>a</i>), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes,
-l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort
-sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de
-Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter
-un morceau de cuir qu’il n’en paye <i>les pots cassés</i>» (<i>Le Médecin
-malgré lui</i>, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le
-<i>Ballet des Muses</i>, à Mlle de la Vallière:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je baise ici les mains <i>à vos beaux yeux</i></p>
-<p class="i0">Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.»</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Psyché</i> (I, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Un souris (sourire) chargé de douceurs</p>
-<p class="i0">Qui <i>tend les bras</i> à tout le monde,</p>
-<p class="i0">Et ne vous promet que faveurs.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Le Dépit amoureux</i> (I, 4):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i4">... Ma langue, en cet endroit,</p>
-<p class="i0"><i>A fait un pas de clerc</i> dont elle s’aperçoit.</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Le Sicilien</i> (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four.<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas
-une étoile qui montre <i>le bout de son nez</i>».</p>
-
-<p>Dans le prologue du <i>Malade imaginaire</i>: «Le théâtre représente un
-lieu champêtre, <i>et néanmoins</i> fort agréable». Ce <i>néanmoins</i> nous
-prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors
-peu appréciées.</p>
-
-<p>Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le <i>poids</i> de sa grimace, où brille l’artifice,</p>
-<p class="i0">Renverse le bon droit, et tourne la justice.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Misanthrope</i>, V, 1.)</p>
-<div class="stanza">
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">Qu’un <i>cœur</i> de son penchant donne assez de lumière,</p>
-<p class="i0">Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, V. 2.)</p>
-<div class="stanza">
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">Et leur <i>langue</i> indiscrète, en qui l’on se confie,</p>
-<p class="i0">Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Tartuffe</i>, III, 4.)</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">Etc., etc.</p>
-
-<p>Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi
-chez Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas
-élider les <i>e</i> muets et de les compter pour une syllabe: sans doute
-on n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est
-devenu depuis:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Anselme, mon mignon, cri<i>e</i>-t-elle à toute heure.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Étourdi</i>, I, 5.)</p>
-<div class="stanza">
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">La parti<i>e</i> brutale alors veut prendre empire.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Dépit amoureux</i>, IV, 2.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Et tout le changement que je trouve à la chose,</p>
-<p class="i9">C’est d’être Sosi<i>e</i> battu.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Amphitryon</i>, I, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>Ici, au contraire, l’<i>e</i> muet n’est pas compté:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A la queu<i>e</i> de nos chiens, moi seul avec Drécar.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Fâcheux</i>, II, 6 ou 7.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans <i>Sganarelle</i> (sc. 21), le mot <i>honneur</i> rime avec
-lui-même:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Guerre, guerre mortelle à ce larron d’<i>honneur</i></p>
-<p class="i0">Qui sans miséricorde a souillé notre <i>honneur</i>.</p>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span></p>
-<p>Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i10">... La promesse <i>accomplie</i></p>
-<p class="i0">Qui vous donna l’espoir de l’hymen de <i>Clélie</i>,</p>
-<p class="i0">Très humble serviteur à Votre <i>Seigneurie</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très
-expressives» et font fort bon effet à la scène. (Cf. <span
-class="smcap">Molière</span>, édit. des Grands Écrivains, t. II, p.
-214, note 4.)</p>
-
-<p>Dans le prologue d’<i>Amphitryon</i>, presque au début, nous
-rencontrons deux rimes masculines de suite: <i>venir</i> et <i>pas</i>,
-<i>las</i>.</p>
-
-<p>Notons ce curieux anachronisme dans <i>Amphitryon</i> (II, 5): Sosie et
-son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure,
-nous parlent «du diable» à plusieurs reprises:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous donnerions tous les hommes au diable.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et (III, 10):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et je ne vis de ma vie</p>
-<p class="i0">Un dieu plus <i>diable</i> que toi.</p>
-</div></div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Ce sont soins su</i>perflus.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Étourdi</i>, IV, 3.)</p>
-<div class="stanza">
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">... Une affaire aussi qui m’embarr<i>asse assez</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Dépit amoureux</i>, II, 1.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Et plusieurs qui <i>tantôt ont</i> appris...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Sganarelle</i>, sc. 16.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Tout <i>ce</i> que <i>son</i> cœur <i>sent</i>, <i>sa</i> main a <i>su</i> l’y mettre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’École des Femmes</i>, III, 4.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Je <i>suis assez</i> adroit...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Misanthrope</i>, III, 1.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Et <i>suis huissier</i> à verge...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Tartuffe</i>, V, 4.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Qui le <i>rend en tout temps</i> si <i>content</i>...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Femmes savantes</i>, I, 3.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">D’être <i>baissé sans cesse aux soins</i> matériels.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, II, 7.)</p>
-</div>
-
-<p>Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons:</p>
-
-<p><i>Plaisant</i>: «Je vous trouve plaisant de...». (<i>Le
-Misanthrope</i>,<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> IV,
-3; — <i>Les Femmes savantes</i>, I, 2; V, 2; — <i>Le Malade imaginaire</i>,
-III, 3 et 4; — Etc.)</p>
-
-<p><i>Impertinent</i>, <i>e</i>: «C’est un impertinent, une impertinente...
-Voilà une coutume bien impertinente;» — Etc. (<i>La Critique de l’École
-des Femmes</i>, sc. 5 et 7; — <i>Le Médecin malgré lui</i>, I, 2; II, 9; —
-<i>Le Malade imaginaire</i>, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.)</p>
-
-<p><i>Pendard</i>, <i>pendarde</i>: «Ces pendardes-là.» (<i>Les Précieuses
-ridicules</i>, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (<i>Les Fourberies
-de Scapin</i>, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — <i>Le Malade
-imaginaire</i>, II, 2; — Etc.)</p>
-
-<p><i>Le plus... du monde</i>: «La plus belle personne du monde... La plus
-amoureuse du monde...» Etc. (<i>La Critique de l’École des Femmes</i>, sc.
-1, 2 et 3; — <i>Le Médecin malgré lui</i>, I, 5; III, 1 et 11: «La plus
-grande joie du monde»; — <i>Le Bourgeois gentilhomme</i>, III, 7, 9, 19;
-IV, 5; — <i>Le Malade imaginaire</i>, II, 6; — Etc.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Ce vers de <i>L’École des Femmes</i> (II, 6):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je suis maître, je parle; allez, obéissez,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se trouve textuellement dans Corneille (<i>Sertorius</i>,
-V, 6), et cet autre de <i>Tartuffe</i> (III, 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même
-pièce de Corneille (IV, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cet autre vers de <i>Tartuffe</i> (V, 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine
-(<i>Fables</i>, IX, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans <i>Les
-Femmes savantes</i> (III, 2), débute par un vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Votre prudence est endormie,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui se rapproche de près de ce vers de Corneille
-(<i>Nicomède</i>, III, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ma prudence n’est pas tout à fait endormie.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span></p>
-
-<p>Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs:
-<i>castigat ridendo</i>... auraient été bien déçues si elles avaient
-entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t.
-II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de <i>L’Avare</i>,
-déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter
-dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’<i>excellents principes
-d’économie</i>».</p>
-
-<p>Sainte-Beuve, dans ses <i>Nouveaux Lundis</i> (t. V, p. 275-276),
-fait une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière.
-«Sait-on, demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq
-personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement,
-dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui
-se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la
-pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout
-de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on
-proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible
-à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans <i>L’École
-des Femmes</i>, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se
-rencontrent en scène qu’au cinquième acte.»</p>
-
-<p>«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue,
-où les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est <i>Le
-Méchant</i> de Gresset.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span></p>
- <h3>II</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Ronsard.</span> — <span
- class="smcap">Desmarets de Saint-Sorlin.</span> — <span
- class="smcap">Du Bartas.</span> Sa gloire «sans rivale». — <span
- class="smcap">Malherbe</span>. Une ode qui arrive trop tard. — <span
- class="smcap">Scudéry.</span></p>
-
- <p><span class="smcap">La Fontaine.</span> Ses inadvertances.
- Emploi du mot <i>femme</i>. Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques.
- Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime <i>hommes</i>
- et <i>nous sommes</i>. Orthographe de La Fontaine.</p>
-
- <p><span class="smcap">Boileau.</span> — <span
- class="smcap">Regnard.</span> Ses emprunts à Molière. — <span
- class="smcap">Crébillon le Tragique.</span> La cheville «en ces
- lieux». — <span class="smcap">L’abbé Desfontaines.</span> — <span
- class="smcap">Piron.</span> Un acteur qui se poignarde d’un coup de
- poing. — <span class="smcap">La Chaussée.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra pas
-toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder quelque
-peu et remonter à <span class="smcap">Ronsard</span> (1524-1585),
-qui, comme on sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait
-la toux de <i>ronge-poumon</i>, Apollon de <i>porte-perruque</i>, Bacchus de
-<i>nourri-vigne</i> et <i>aime-pampre</i>, etc.</p>
-
-<p>Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième
-siècle et même plus tard. «Votre esprit <i>aime-vers</i>... Cyprine
-<i>dompte-cœur</i>...», écrit, dans sa comédie <i>Le Visionnaire</i> (II, 4),
-<span class="smcap">Desmarets de Saint-Sorlin</span> (1595-1676),
-qui, en plus d’un endroit, a imité Ronsard.</p>
-
-<p>Dans la préface de son poème <i>La Franciade</i>, Ronsard (<i>Œuvres
-complètes</i>, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer
-de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de
-prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le
-plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les
-consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR,
-qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et
-batterie aux vers.»</p>
-
-<p>Le poète <span class="smcap">du Bartas</span> (1544-1590),
-qui, de son vivant, a joui de la plus grande réputation, d’«une
-gloire sans rivale», dont les œuvres ont été traduites dans presque
-toutes les langues de<span class="pagenum" id="Page_44">[p.
-44]</span> l’Europe (Cf. <i>La Grande Encyclopédie</i>, art. Du Bartas),
-est peut-être celui qui, après nos décadents, symbolistes et
-naturistes, nous fournirait le plus de vers bizarres et drolatiques.
-On sait que, pour exprimer le galop du cheval, il commençait par
-galoper lui-même dans sa chambre<a id="NoteRef_20" href="#Note_20"
-class="fnanchor">[20]</a>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape</p>
-<p class="i0">Le vent qui va devant...</p>
-</div></div>
-
-<p>Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au
-besoin, certaines syllabes, écrit <i>pé-pétiller</i>, <i>ba-battre</i>,
-<i>flo-flottant</i>, au lieu de <i>pétiller</i>, <i>battre</i>, <i>flottant</i>. Le
-soleil est pour lui <i>le duc des chandelles</i>; les vents sont <i>les
-postillons d’Éole</i>. Sa muse, comme celle de Ronsard et encore plus,
-«en français parle grec et latin»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Apollon porte-jour; Herme guide-navire;</p>
-<p class="i0">Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...</p>
-<p class="i0">La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,</p>
-<p class="i0">Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs.</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son
-gazouillement:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La gentille alouette, avec son tire-lire,</p>
-<p class="i0">Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire</p>
-<p class="i0">Vers la voûte du ciel, etc.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau
-de la poésie française au seizième siècle</i>, p. 99 et passim; et <span
-class="smcap">Philomneste</span> [Gabriel Peignot], <i>Le Livre des
-singularités</i>, p. 344).</p>
-</div>
-
-<p>Dans <span class="smcap">Malherbe</span> (1555-1628), pourtant si
-minutieux et si difficile, nous relevons ces métaphores disparates
-(<i>Ode au roi Louis XIII</i>, 1627):</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Prends ta <i>foudre</i>, Louis, et va comme <i>un lion</i></p>
-<p class="i0">Donner le dernier coup à la dernière tête</p>
-<p class="i8">De la rébellion.</p>
-</div></div>
-
-<p>Malherbe écrit à Racan (<i>Œuvres de Malherbe</i>, p. 180; Didot,
-1858, in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au
-monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les
-femmes et les melons. C’est un sentiment que j’ai eu <i>dès ma
-naissance</i>...»</p>
-
-<p>«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.</p>
-
-<p>Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand
-on avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se
-reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier
-pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc
-de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant
-une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le
-premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut
-terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf.
-<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Les Historiettes</i>,
-t. I, p. 183; Techener, 1862.)</p>
-
-
-<p class="p3">Entre autres rodomontades et drôleries du poète
-tragi-comique <span class="smcap">Scudéry</span> (1601-1667), on cite
-ces phrases de sa première comédie <i>Lygdamon</i>, où, pour s’excuser des
-fautes de style qu’il a pu commettre, il écrit: «J’ai compté plus
-d’années parmi les armes que d’heures dans mon cabinet; j’ai usé
-plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, et sais mieux ranger
-les soldats que les paroles... Je suis sorti d’une maison où l’on
-n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je veux apprendre à
-écrire de la main gauche, afin d’employer la droite plus noblement.»
-Dans cette pièce de <i>Lygdamon</i>, un amoureux dit tendrement à sa
-belle:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres
-de la contrée. (Cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le
-Romantisme des classiques</i>, t. I, p. 144; — et <span
-class="smcap">Larousse</span>, art. Scudéry.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="LaFontaine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">La Fontaine</span> (1621-1695), parlant,
-dans la <i>Vie d’Ésope le Phrygien</i> qu’il a placée en tête de ses
-fables, de la <i>Vie d’Ésope</i> écrite par le moine Planude, dit que
-cette biographie doit être crue, parce que Planude était à peu
-près contemporain d’Ésope:<span class="pagenum" id="Page_46">[p.
-46]</span> «Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses
-arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte». Or, entre
-Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et le moine Planude, qui vivait
-au quatorzième siècle, on voit qu’il y a un intervalle de <i>plus de
-dix-huit siècles</i>. (Cf. <span class="smcap">La Fontaine</span>, édit.
-des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)</p>
-
-<p>Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et
-sont entachées d’erreurs.</p>
-
-<p>Dans la première de ces fables, <i>La Cigale et la Fourmi</i> (imitée
-d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que
-de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, <i>ni mil,
-ni vermisseau</i>, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe
-sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant,
-elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne
-lui a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en
-hiver, et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise
-soit venue.» (<span class="smcap">Toussenel</span>, <i>Le Monde des
-oiseaux</i>, chap. 2, t. I, p. 62; édit. de 1853.)</p>
-
-<p>A deux reprises (<i>Le Chat et le Rat</i>, VIII, 22; et <i>Les Souris et
-le Chat-Huant</i>, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la
-chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau
-d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. <span class="smcap">La
-Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13;
-et t. III, p. 162, note 5.)</p>
-
-<p>Ailleurs (<i>La Souris métamorphosée en Fille</i>, IX, 7), le rat
-devient <i>le mari</i>, le mâle, de la souris.</p>
-
-<p>Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La
-Fontaine était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène <span
-class="smcap">Noël</span>, <i>La Vie des fleurs</i>, p. 71; Hetzel,
-s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>Dans la fable <i>La Chatte métamorphosée en Femme</i> (II, 18),
-l’auteur nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant
-devenue femme,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les souris ne la craignaient point,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui
-est manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que
-ce soit, au moindre bruit.</p>
-
-<p>Dans <i>Le Meunier, son Fils et l’Ane</i> (III, 1), au lieu d’avoir la
-peine de marcher, et</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton
-sans doute, et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui<span
-class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> devait être passablement
-mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas lui
-permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».</p>
-
-<p><i>Le Lièvre et la Perdrix</i> (V, 17):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.</p>
-</div></div>
-
-<p>Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué,
-essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La <i>femme</i> du lion mourut,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">écrit La Fontaine, dans <i>Les Obsèques de la Lionne</i>
-(VIII, 14), pour désigner la femelle du lion, et cette locution
-apparaît ailleurs encore sous la plume du grand fabuliste (même
-fable, plus bas; et II, 2). Et</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Deux coqs vivaient en paix...</p>
-<p class="i0">Il (ce coq) eut <i>des femmes</i> en foule.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Deux Coqs</i>, VII, 13.)</p>
-</div>
-
-<p>La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (<i>Voyage en
-Amérique</i>, volume intitulé <i>Atala</i>, p. 346; Didot, 1871): «Le castor
-est jaloux, et tue quelquefois <i>sa femme</i> pour cause ou soupçon
-d’infidélité».</p>
-
-<p>Et Mérimée, dans une de ses <i>Lettres à Panizzi</i> (t. II, p. 225):
-«Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une
-chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête,
-qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux
-tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la <i>femme</i>
-du chien de l’empereur!»</p>
-
-<p>De même La Fontaine nous parle des <i>doigts</i> du chat, pour ses
-griffes (IX, 17); un rossignol tombe dans les <i>mains</i> d’un milan (IX,
-18); le rat prend l’œuf entre ses <i>bras</i> (X, 1); etc. «Le bonhomme»
-humanise ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre
-tout à fait la nature animale avec la nature humaine.</p>
-
-<p><i>Les Deux Pigeons</i> (IX, 2): On peut se demander pourquoi le
-pigeon, qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir
-partir, ne s’en va pas avec lui, puisque</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’absence est le plus grand des maux,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et que rien ne le retient au logis.</p>
-
-<p>Voltaire (<i>Dictionnaire philosophique</i>, art. Calebasse; <i>Œuvres
-complètes</i>, t. I, p. 208, édit. du journal <i>Le Siècle</i>) et Diderot
-(<i>Jacques le Fataliste</i>, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont<span
-class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> montré tout ce qu’il
-y avait de faux dans la fable <i>Le Gland et la Citrouille</i> (IX, 4;
-imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble avoir tort de
-trouver que la citrouille serait mieux pendue</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A l’un des chênes que voilà,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">aurait eu raison dans les contrées tropicales où
-d’énormes noix de coco poussent sur de très grands arbres.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i4">Il ne faut jamais dire aux gens:</p>
-<p class="i0">«Écoutez un bon mot, oyez une merveille.»</p>
-<p class="i4">Savez-vous si les écoutants</p>
-<p class="i0">En feront une estime à la vôtre pareille?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Souris et le Chat-huant</i>, XI, 9.)</p>
-</div>
-
-<p>Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours
-observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de
-s’astreindre. Voici...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Une histoire <i>des plus gentilles</i>...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Testament expliqué par Ésope</i>, II, 20.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il
-s’adresse à eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart
-des écrivains de son temps, use et abuse des plus hyperboliques
-adulations:</p>
-
-<p>«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni
-aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors
-âgé de <i>douze ans</i>: elles se rencontrent toutes dans les présents
-que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les
-ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître
-toutes les règles qui y conviennent.» (<i>Fables</i>, livre XII, Dédicace
-à Mgr le duc de Bourgogne.)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut</p>
-<p class="i0">Qu’ayant mille vertus <i>vous n’avez nul défaut</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Philémon et Baucis</i>, in fine),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique
-débauché.</p>
-
-<p>Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète
-estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (<i>Fables</i>,
-Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)</p>
-
-<p>Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de
-sa maîtresse sur la scène; les mêmes libertés de gestes se
-retrouvent dans le théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une<span
-class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> reprise (<i>L’Eunuque</i>, IV,
-1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:</p>
-
-<p class="p1">«<span class="smcap">Chrémès</span>, lui voulant mettre la main au sein...</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Pythie</span>, se retirant, et repoussant sa main...»</p>
-
-<p class="p1">Et je vous fais grâce du texte.</p>
-
-
-<p class="p3">Voyez aussi, de La Fontaine, <i>Clymène</i>, comédie en un
-acte (vers la fin), et <i>Ragotin ou le Roman comique</i>, comédie en cinq
-actes, où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II,
-11; III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes
-farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces
-«inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand
-siècle.</p>
-
-<p id="ln_4">Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie <i>Le
-Florentin</i>, que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart
-des petites pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on,
-de demander, dans la salle même du théâtre, — mais était-ce
-sérieusement ou en plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a
-fait cette rapsodie?» (Cf. <span class="smcap">La Fontaine</span>,
-édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et Victor <span
-class="smcap">Hugo</span>, <i>Notre-Dame de Paris</i>, livre I, chap. 3;
-t. I, p. 40; Hachette, 1858.)</p>
-
-<p>Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie
-analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans
-la fable <i>Le Vieillard et ses enfants</i> (IV, 18), on rencontre,
-presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (<i>enfants</i>,
-<i>appelait</i>, <i>parlait</i>). Dans la fable <i>Les Lapins</i> (X, 14 ou 15),
-<i>guides</i> (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier,
-quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La
-Fontaine) rime avec <i>solide</i> (au singulier). Dans la fable <i>Le
-Corbeau, la Gazelle, etc.</i> (XII, 15), quatre rimes masculines se
-suivent: <i>imparfaitement</i>, <i>infiniment</i>, <i>autrement</i>, <i>firmament</i>; et
-un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois
-rimes du même genre: <i>tourmentant</i>, <i>instant</i> et <i>comment</i>.</p>
-
-<p>Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez
-Molière:</p>
-
-<p>«... Je suis sourd, <i>les ans en sont</i> la cause.» (<i>Fables</i>, VII,
-16.)</p>
-
-<p>«... Tous <i>sont</i> de <i>son</i> domaine.» (VIII, 1.)</p>
-
-<p>«... Parcourant <i>sans cesser ce</i> long <i>cercle</i> de peines.» (X,
-2.).</p>
-
-<p>«... Ayant <i>au haut</i> cet écrit<i>eau</i>.» (X, 14.)</p>
-
-<p>«<i>Ces soins sont</i> superflus.» (XII, 8.)</p>
-
-<p>«Quand il en aurait eu, ç’au<i>rait été tout un</i>.» (XII, 12.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span></p>
-
-<p>«Là, tout l’Olym<i>pe en pompe eût</i> été vu.» (XII, 15.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit
-<i>tartufs</i> (tartuffes), <i>respec</i> (respect), <i>circonspec</i> (circonspect)
-(IX, 14; — X, 8 et 12); etc.</p>
-
-<p>Dans <i>L’Abbesse malade</i> (<i>Contes</i>, IV, 2) se trouve un <i>e</i> muet
-non élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A moins enfin qu’elle n’ait à souhait</p>
-<p class="i0">Compagni<i>e</i> d’homme. Hippocrate ne fait</p>
-<p class="i0">Choix de ses mots...</p>
-</div></div>
-
-<p>«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque
-ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).</p>
-
-<p>Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs,
-Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer <i>hommes</i> avec
-<i>sommes</i> (nous <i>sommes</i>, dans le siècle où nous <i>sommes</i>): quand l’un
-de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain
-que l’autre ne va pas tarder à se montrer:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mais ne bougeons d’où nous <i>sommes</i>:</p>
-<p class="i0">Plutôt souffrir que mourir,</p>
-<p class="i0">C’est la devise des <i>hommes</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Fables</i>, I, 16.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0 g4">...............</p>
-<p class="i0">Peut servir de leçon à la plupart des <i>hommes</i>.</p>
-<p class="i0">Parmi ce que de gens sur la terre nous <i>sommes</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(II, 13.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De tout temps les chevaux ne sont nés pour les <i>hommes</i>,</p>
-<p class="i0">Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous <i>sommes</i>,</p>
-<p class="i0 g4">...................</p>
-</div>
-<p class="dr">(IV, 13.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0 g4">.................</p>
-<p class="i0">Souvent pour des sujets même indignes des <i>hommes</i>:</p>
-<p class="i0">Il semble que le ciel sur tous tant que nous <i>sommes</i></p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-</div>
-<p class="dr">(VIII, 5.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i6">... et, tous tant que nous <i>sommes</i>,</p>
-<p class="i0 g4">..............</p>
-<p class="i0">Et l’on ne peut l’apprendre aux <i>hommes</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(VIII, 7.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Souffrir ce défaut aux <i>hommes</i>!</p>
-<p class="i0">Mais que tous, tant que nous <i>sommes</i>,</p>
-<p class="i0 g4">.............</p>
-</div>
-<p class="dr">(IX, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.</p>
-
-<p>«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans <span
-class="smcap">La Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains, t. III,
-p. 249, note 7), que, dès qu’on voit le mot <i>hommes</i> à la fin d’un
-vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l’autre vers,
-<i>où nous sommes</i> ou bien <i>tous tant que nous sommes</i>. L’habileté de
-l’écrivain consiste à sauver cette misère de la langue par le naturel
-et l’exactitude de la phrase où ces mots sont employés.»</p>
-
-<p>On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et
-suiv.), dans la tragédie d’<i>Achille</i>, où l’orthographe de La Fontaine
-a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très
-fréquemment de la nôtre: <i>vanger</i> (venger), <i>quiter</i> (quitter),
-<i>soufrir</i> (souffrir), <i>rampart</i> (rempart), <i>flater</i> (flatter),
-<i>fidelle</i> (fidèle), <i>guarent</i> (garant), etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Boileau"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Boileau</span> (1636-1711), si rigoureux et
-sévère, nous parle de <i>reculer en arrière</i>, comme si l’on pouvait
-<i>reculer en avant</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pégase s’effarouche et recule en arrière.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Épître IV, <i>Le Passage du Rhin</i>.)</p>
-</div>
-
-<p>Son île escarpée et <i>sans bords</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’honneur est comme une île escarpée et sans bords</p>
-</div>
-<p class="dr">(Satire X, <i>Les Femmes</i>.)</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île
-qui n’aurait pas de bords?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le Français, né malin, forma le vaudeville;</p>
-<p class="i0">Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,</p>
-<p class="i0">Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Art poétique</i>, chant II.)</p>
-</div>
-
-<p>Un indiscret qui <i>passe de bouche en bouche et s’accroît en
-marchant</i>?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,</p>
-<p class="i0">S’éteint à chaque pas faute de nourriture.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, chant III.)</p>
-</div>
-
-<p>Un <i>feu</i>, dépourvu de <i>sens</i> et de <i>lecture</i>, qui s’éteint à chaque
-<i>pas</i>?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span></p>
-
-<p>Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du
-Parnasse.</p>
-
-<p>Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (<i>A son
-esprit</i>), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Avant lui Juvénal avait dit en latin</p>
-<p class="i0">Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.</p>
-</div></div>
-
-<p>Je ne sais plus où j’ai lu que le <i>Traité du Sublime</i> de Longin,
-traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à
-l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque
-toujours reliés — de <i>Traité du Sublimé</i>, c’est-à-dire du calomel,
-sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans
-les comédies de <span class="smcap">Regnard</span> (1656-1710), c’est
-la quantité de vers qu’il emprunte, plus ou moins textuellement,
-à Molière. «Tu prenais ton bien où bon te semblait, eh bien, je
-fais comme toi, et c’est toi que je pille,» paraît-il dire à son
-maître.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans vos brusques <i>humeurs</i> je ne puis vous comprendre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Distrait</i>, I, 1.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Dans vos brusques <i>chagrins</i> je ne puis vous comprendre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’étais <i>fort</i> serviteur de monsieur votre père.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Distrait</i>, II, 7.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Et</i> j’étais serviteur de monsieur votre père.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, V, 4.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0">A peine <i>pouvons-nous</i> dire comme il se nomme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, IV, 2.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">A peine <i>pouvez-vous</i> dire comme il se nomme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et ne me rompez pas la tête <i>plus longtemps</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, IV, 3.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>Et ne me rompez pas <i>davantage</i> la tête.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, IV, 3.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0">Voilà, je <i>le confesse</i>, un homme abominable.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, V, 5.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Voilà, je <i>vous l’avoue</i>, un abominable homme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, IV, 6.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Est-ce à moi</i>, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Légataire universel</i>, III, 8.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0"><i>C’est à vous</i>, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 2.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem p2"><div class="stanza">
-<p class="i0">C’est à vous de sortir <i>et de passer la porte</i>.</p>
-<p class="i0">La maison m’appartient...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Légataire universel</i>, III, 2.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">C’est à vous d’en sortir, <i>vous qui parlez en maître</i>.</p>
-<p class="i0">La maison m’appartient...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, IV, 7.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p class="p3">Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je
-vous trouve plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant!</i> Au gré de mes souhaits...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Distrait</i>, V, 9.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> de disposer de moi.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Ménechmes</i>, V, 6.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> et vous avez raison...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Légataire universel</i>, II, 11.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> de parler de la sorte.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Crébillon le Tragique</span> (1674-1762), dont
-nous avons cité le mot (<a href="#Crebillon">p. 29</a>): «Corneille
-avait pris le ciel; Racine, la terre;<span class="pagenum"
-id="Page_54">[p. 54]</span> il ne me restait plus que l’enfer», «a
-fondé presque toutes ses pièces, selon la remarque de Laharpe (<i>Lycée
-ou Cours de littérature</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 563-564;
-Verdière, 1817), sur le déguisement des principaux personnages. A
-commencer par <i>Rhadamiste</i>, Zénobie y paraît sous le nom d’Isménie;
-dans <i>Électre</i>, Oreste est caché sous celui de Tydée; Pyrrhus,
-dans la pièce de ce nom, l’est sous celui d’Hélénus; Ninias, dans
-<i>Sémiramis</i>, sous celui d’Agénor; le fils de Thyeste, sous celui du
-fils d’Atrée; Sextus, dans <i>Le Triumvirat</i>, sous celui de Clodomir»;
-etc.</p>
-
-<p>Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est
-autre que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien
-n’était:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...</p>
-</div></div>
-
-<p>Et Ninias de s’écrier, non sans raison:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère</p>
-<p class="i0">D’aussi coupables feux éclater sans mystère?</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ibid.</i>, p. 553-554.)</p>
-</div>
-
-<p>Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville
-«en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers,
-dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (<i>Ibid.</i>, p. 528), c’est
-que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à
-contre-sens»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux</p>
-<p class="i0">Signale quelque jour ma fureur <i>en ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Je ne suis en effet descendu <i>dans ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Et nous n’avons d’appui que de vous <i>en ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Quel déplaisir secret vous chasse <i>de ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Cachez-nous au tyran qui règne <i>dans ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Je tremble à chaque pas que je fais <i>en ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Sans appui, sans secours, sans suite <i>dans ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">J’en crains plus du tyran qui règne <i>dans ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Il doit être déjà de retour <i>en ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">M’accorder un vaisseau pour sortir <i>de ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Gardes, faites venir l’étranger <i>en ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Et votre voix, Seigneur, a rempli <i>tous ces lieux</i>...</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces
-lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie
-d’<i>Oreste</i> notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5;
-II, 1, 2, 5; etc.):</p>
-
-<p>«... Oreste est <i>en ces lieux</i>.» (II, 7.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span></p>
-
-<p>«... Qu’osiez-vous faire <i>en ces lieux</i> écartés?» (III, 6.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>A la première représentation de cette pièce, à certain endroit,
-sans doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:</p>
-
-<p>«Suivez-moi!</p>
-
-<p>— Où? demandait Clytemnestre.</p>
-
-<p>— <i>Aux lieux</i>...», commençait à répondre Oreste.</p>
-
-<p>Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire.
-(Cf. Lorédan <span class="smcap">Larchey</span>, <i>L’Esprit de tout le
-monde</i>, 1<sup>re</sup> série, p. 269.)</p>
-
-<p>Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>L’<span class="smcap">abbé Desfontaines</span> (1685-1745), fameux
-par ses disputes avec Voltaire, commet la balourdise, au début de
-son <i>Ode à la reine</i>, de prendre, non le Pirée pour un homme, mais
-le Permesse, rivière de Béotie, où les Muses aimaient à se baigner,
-pour une montagne, de confondre, en d’autres termes, <i>Permesse</i> avec
-<i>Parnasse</i>. Piron ne manqua pas de relever la bévue:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il croyait le Permesse un mont,</p>
-<p class="i0">Or c’est un fleuve très profond;</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que <span
-class="smcap">Piron</span> (1689-1773), à son tour, commet ou semble
-commettre la même erreur dans <i>L’Amitié médecin</i>, où il demande aux
-Muses de faire retentir les «échos du <i>Permesse</i>». (Cf. Paul <span
-class="smcap">Chaponnière</span>, <i>Piron</i>, p. 304-305.)</p>
-
-<p>A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible
-incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de
-<i>Callisthène</i> (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce,
-le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en
-si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée,
-garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que
-l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un
-poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé
-au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son
-glaive. (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, p. 61.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span></p>
-
-<p>Ce vers de <span class="smcap">La Chaussée</span> (1692-1754), qui
-se trouve dans sa comédie <i>Le Préjugé à la mode</i> (II, 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">figure textuellement dans la tragédie d’<i>Héraclius</i> de Corneille
-(IV, 4).</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span></p>
- <h3>III</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Voltaire.</span> Son théâtre: anecdotes
- diverses. Georges Avenel et son édition des œuvres de Voltaire.
- La petite-nièce de Corneille. Abus des mots <i>horreur</i>, <i>fatal</i>,
- <i>affreux</i>. Les tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo.
- Orthographe de Voltaire.</p>
-
- <p>L’<span class="smcap">abbé d’Allainval</span>. — <span
- class="smcap">Saurin.</span> — <span class="smcap">Alexandre de
- Moissy.</span> Une pièce pour sages-femmes.</p>
-
- <p><span class="smcap">Sedaine.</span> Ses répétitions de mots. Ses
- incorrections. — <span class="smcap">Lemierre.</span> Le vers du
- siècle.</p>
-
- <p><span class="smcap">Beaumarchais.</span> L’adjectif <i>sensible</i> au
- dix-huitième siècle. Termes de prédilection.</p>
-
- <p><span class="smcap">Dorat.</span> — <span
- class="smcap">Chamfort.</span> <i>La Charité romaine.</i> — <span
- class="smcap">Desforges.</span> Phrases inachevées. — <span
- class="smcap">Florian.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-
-<p><span class="smcap">Voltaire</span> (1694-1778) — «Le Français
-suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa
-nation... Voltaire, c’est le plus grand homme en littérature de
-tous les temps; c’est la création la plus étonnante de l’Auteur
-de la nature,» a proclamé Gœthe (<i>Conversations avec Eckermann</i>,
-t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité dans <span
-class="smcap">Voltaire</span>, <i>Œuvres complètes</i>, t. VIII, p. 1126,
-édit. du journal <i>Le Siècle</i>); «Le vrai représentant de l’esprit
-français dans ce que j’appelle un congrès européen serait Voltaire,»
-déclare, de son côté, Sainte-Beuve (<i>Causeries du lundi</i>, t. XV,
-p. 210, note 1) — Voltaire confond, dans une de ses tragédies,
-<i>L’Orphelin de la Chine</i> (I, 3), <i>alfange</i> (sorte de cimeterre) avec
-<i>phalange</i> (troupe d’infanterie), et il écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De nos honteux soldats les <i>alfanges</i> errantes,</p>
-<p class="i0">A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis
-<i>phalanges</i> à la place d’<i>alfanges</i>.</p>
-
-<p>Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Où <i>mon front</i> avili n’osa <i>lever les yeux</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (<i>Rome sauvée</i>, I,
-7):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span></p>
-
-<p class="ti0">de ce vers de Corneille (<i>Horace</i>, II, 8):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se trouve à la fois et mot pour mot dans l’<i>Œdipe</i>
-de Corneille (I, 3) et dans l’<i>Œdipe</i> de Voltaire (I, 1), où nous
-rencontrons également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.</p>
-</div></div>
-
-<p>Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme
-de Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Tancrède</i>, III, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le premier qui fut roi fut un soldat heureux;</p>
-<p class="i0">Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Mérope</i>, I, 3.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance,</p>
-<p class="i0">C’est la seule vertu qui fait leur différence.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Mahomet</i>, I, 4.)</p>
-</div>
-
-<p>Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de
-<i>Mahomet</i>, l’esclave <span class="smcap">Séide</span>, a laissé son
-nom dans la langue pour signifier un sectateur fanatique.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Mort de César</i> II, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid</i>.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire
-des œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal <i>Le
-Siècle</i>, 1867-1870, 8 vol. in-4)<a id="NoteRef_21" href="#Note_21"
-class="fnanchor">[21]</a>, a eu le soin d’imprimer en italique tous
-ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.</p>
-
-<p>Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un
-vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0"><span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>a
-été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de
-la préface de <i>L’Enfant prodigue</i>, comédie en cinq actes (t. III, p.
-286, édit. du journal <i>Le Siècle</i>).</p>
-
-
-<p class="p3"><i>La Mort de César</i> est, assure-t-on, la première
-pièce de théâtre, «parmi celles qui méritent d’être connues», où
-aucune femme ne figure parmi les personnages. Elle réalise ainsi
-le vœu du prédicateur Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait
-retrancher des tragédies «tout ce qui est amour». (Cf. Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>,
-Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)</p>
-
-<p>Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et
-à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, <a href="#ln_1">p. 22</a>), survint
-à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’<i>Adélaïde du
-Guesclin</i>, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Es-tu content, Coucy?</p>
-</div></div>
-
-<p>«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce
-qui, comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre.
-(Cf. Georges <span class="smcap">Avenel</span>, <i>ouvrage cité</i>, t.
-III, p. 215 et 229.)</p>
-
-<p>Dans <i>Zaïre</i>, «la plus touchante de toutes les tragédies qui
-existent» (<span class="smcap">Laharpe</span>, <i>Lycée ou Cours de
-littérature</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 222; Verdière, 1817),
-un autre hémistiche:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Soutiens-moi, Chatillon,</p>
-</div>
-<p class="dr">(II, 3),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">a été et est souvent encore employé par plaisanterie,
-burlesquement.</p>
-
-<p>De même, à la première représentation de <i>Mariamne</i>, dans le
-moment où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène,
-prenait la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La
-reine boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin
-de la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis
-la chute de la pièce. (Cf. Georges <span class="smcap">Avenel</span>,
-<i>ibid.</i>, p. 112.)</p>
-
-<p>C’est dans <i>Zaïre</i>, où une croix fait reconnaître à Lusignan
-sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois
-cet accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a
-tant abusé depuis. (Cf. <i>Zaïre</i>, II, 3; — et Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>ouvrage cité</i>, Théâtre de Voltaire,
-p. 100.)</p>
-
-<p>Pendant qu’on répétait <i>Mérope</i>, Voltaire accablait les acteurs
-de corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa
-pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui<span
-class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> remit une correction à
-porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran Polyphonte. «Mais,
-à cette heure, tout le monde dort, monsieur, objecte le domestique.
-Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin. — Va, cours! répond
-gravement Voltaire. <i>Les tyrans ne dorment jamais</i>.» (Cf. Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>ouvrage cité</i>, p. 193, note 1.)</p>
-
-<p>Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec
-ses incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui
-ferma un jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des
-rectifications par le trou de la serrure, elle boucha ce trou.
-Alors Voltaire s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle
-Desmares donnait un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un
-superbe pâté de perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on
-découvrit douze perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où
-étaient inscrits les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le
-rôle de Mlle Desmares. (Cf. Lucien <span class="smcap">Perey</span>
-et Gaston <span class="smcap">Maugras</span>, <i>La Vie intime de
-Voltaire aux Délices et à Ferney</i>, p. 252, note 2; — et Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>ibid.</i>, p. 235.)</p>
-
-<p>Deux vers de la tragédie de <i>Mahomet</i> (II, 5) ont été employés,
-dans une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent
-Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince
-de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel
-droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui
-répondre aussitôt majestueusement et fièrement:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">«Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins</p>
-<p class="i0">A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.</p>
-</div></div>
-
-<p>— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le
-garde-chasse tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à
-terre. (Cf. <i>La Semaine des familles</i>, 22 septembre 1860, p. 820; —
-et <span class="smcap">Larousse</span>, art. Droit, p. 1276, col.
-4.)</p>
-
-<p>A propos de ce vers de Corneille (<i>Cinna</i>, III, 4):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan,
-datée de Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais
-très probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce
-de Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à
-signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec
-le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span></p>
-
-<p>Dans une notice de Voltaire sur <i>L’Encyclopédie</i> (1774; <i>Œuvres
-complètes de Voltaire</i>, t. VI, p. 381; édit. du journal <i>le Siècle</i>),
-on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt
-et un volumes in-folio (de <i>L’Encyclopédie</i>) qu’on trouvait sur la
-toilette de toutes les dames...»</p>
-
-<p><i>Vingt et un</i> volumes in-folio sur une table de toilette!
-Il fallait que ces toilettes fussent à la fois très grandes et
-remarquablement solides.</p>
-
-<p>Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 153,
-183 et 363) constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop
-les mots <i>horreur</i>, <i>fatal</i>, <i>affreux</i> surtout. Voir, par exemple,
-la tragédie d’<i>Œdipe</i>, acte IV, scène 1, où l’épithète <i>affreux</i> se
-trouve répétée sept fois:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sur mes destins <i>affreux</i> ne soit trop éclairé...</p>
-<p class="i0">Et que tous deux unis par ces liens <i>affreux</i>...</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et dans <i>Mérope</i> (II, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Celle de qui la gloire et l’infortune <i>affreuse</i>...</p>
-</div></div>
-
-<p>On rencontre aussi dans <i>Mérope</i> (IV, 2) ce vers peu harmonieux:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quoi! de pitié pour moi tous vos <i>sens sont saisis</i>?</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous avons signalé plus haut (<a href="#ln_2">p. 22</a>) la
-fameuse dissonance, rectifiée depuis:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Non, il n’est</i> rien que <i>Nanine n’honore</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne
-peut s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo
-(<i>Actes et Paroles</i>, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d.): «Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les
-plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence
-draconienne, ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le
-démontre Émile Deschanel (<i>Ouvrage cité</i>, p. 212, 228, 311, 356:
-«Tancrède, le héros amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?»
-etc.), le théâtre de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui
-de Voltaire. L’auteur d’<i>Hernani</i>, nous le verrons plus loin, dans le
-chapitre qui lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même
-opinion sur Voltaire et ses tragédies.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span></p>
-
-<p>L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les
-écrivains de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs,
-est très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement
-de sa main, et signée: <span class="smcap">Voltaire</span>,
-<i>chambelan</i> du <i>roy</i> de Prusse, il écrit ainsi les mots: <i>nouvau</i>,
-<i>touttes</i>, <i>nourit</i>, <i>souhaitté</i>, <i>baucoup</i>, <i>ramaux</i>, le <i>fonds</i>
-de mon cœur, <i>andidote</i>, <i>crétien</i>, etc., etc. (Cf. <span
-class="smcap">G.-A. Crapelet</span>, <i>Études pratiques et littéraires
-sur la typographie</i>, p. 345, note).</p>
-
-<p>Et dans sa tragédie de <i>Tancrède</i> (IV, 2), on lit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Oui, j’ai tout fait pour elle...</p>
-<p class="i0">Et l’eussé-je <i>aimé</i> moins, comment l’abandonner?</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">(<i>aimé</i> pour <i>aimée</i>).</p>
-
-<p>On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (<i>Lettres</i>, t. II, p.
-281; édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à
-enseigner l’orthographe à Voltaire».</p>
-
-
-<div class="aster" id="Labbe"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">L’abbé d’Allainval</span> ou <span
-class="smcap">Soulas d’Allainval</span> (1700-1753), qui, au
-milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant
-dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, —
-et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une
-singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême
-indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur <i>L’Embarras
-des richesses</i>? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages...
-pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt».
-(<i>Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques</i>, t. III, Notice sur
-d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme
-l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. <i>Le Mariage de
-Figaro</i>, V, 3; et le <i>Dictionnaire philosophique</i>, article Argent),
-qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner»,
-et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».</p>
-
-
-<p class="p3">Dans une pièce de <span class="smcap">Saurin</span>
-(1706-1781), <i>Les Mœurs du temps</i>, nous voyons, à la scène deuxième,
-un des personnages, Julie, arriver «tenant un livre ouvert», ce
-qui n’empêche pas une autre dame, Cidalise, qui n’est cependant
-pas aveugle, de s’exclamer presque aussitôt: «Je vous dirais bien,
-moi, de quoi ce livre vous aurait entretenue, <i>si vous l’aviez
-ouvert</i>».</p>
-
-<p>Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie<span
-class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> <i>Blanche et Guiscard</i>,
-qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces beaux vers fréquemment
-cités:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!...</p>
-<p class="i0">Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer...</p>
-<p class="i0">La loi permet souvent ce que défend l’honneur...</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. Notice sur Saurin, <i>Chefs-d’œuvre tragiques</i>, t. I, p. 270; Didot, 1869.)</p>
-</div>
-
-<p>Comme exemple des ridicules indications de personnages dans
-certains mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’<span
-class="smcap">Alexandre de Moissy</span> (1712-1777), — qui en a
-écrit bien d’autres, plus ou moins grotesques, — <i>La Vraie Mère</i>,
-«drame didacti-comique en trois actes». Voici cette distribution
-textuelle (Cf. l’<i>Almanach de la Littérature, du Théâtre et des
-Beaux-Arts</i>, 1867, p. 93):</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mme Félibien</span>, accouchée depuis sept
-mois et nourrissant son enfant.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">M. Félibien</span>, son mari, négociant.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mme de Villepreux</span>, sa sœur, femme
-enceinte et presque à terme.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">M. de Villepreux</span>, son mari.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mme des Aulnes</span>, femme d’un marchand de
-drap, relevée de couches depuis neuf mois et demi.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">L’enfant</span> de Mme Félibien, âgé de sept
-mois.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">L’enfant</span> de Mme des Aulnes, âgé de dix
-mois.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mme Londais</span>, sage-femme.</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Mme Léveillé</span>, garde de femmes en
-couches.»</p>
-
-
-<div class="aster" id="Sedaine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Sedaine</span> (1719-1797) a une manie, un
-tic, pour ainsi parler: c’est de redoubler les locutions qu’il
-emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!» «Conte-moi ça, conte-moi
-ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?» Ce redoublement lui
-semblait donner plus de naturel au dialogue, et aussi plus de force,
-équivaloir à un superlatif. C’est du reste la remarque de François
-Génin, dans ses <i>Récréations philologiques</i> (t. I, p. 42): «La
-manière primitive et la plus naturelle de former un superlatif c’est
-de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas; ils vous diront
-<i>Un grand, grand, grand homme</i>! — <i>Il était petit, petit</i>! C’est
-l’origine du <i>bonbon</i> et du <i>bobo</i>.»</p>
-
-<p>Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:</p>
-
-<p>«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (<i>Le Philosophe sans le savoir</i>, IV,
-7.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span></p>
-
-<p>«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (<i>Ouvrage cité</i>, IV,
-9.)</p>
-
-<p>«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (<i>Ibid.</i>, V, 2.)</p>
-
-<p>«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (<i>Ibid.</i>, V, 4.)</p>
-
-<p>«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je
-n’hésite pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un
-instant.» (<i>La Gageure imprévue</i>, sc. 23.)</p>
-
-<p>«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Madame, madame, j’en suis charmé.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (<i>Ibid.</i>, sc.
-25.)</p>
-
-<p>«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre:
-c’est...» (<i>Rose et Colas</i>, sc. 8.)</p>
-
-<p>«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus
-d’aveugles que de clairvoyants.» (<i>Ibid.</i>, sc. 15.)</p>
-
-<p>«Folle! folle! je vais te faire voir...» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (<i>Ibid.</i>, sc.
-16.)</p>
-
-<p>Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont
-innombrables dans le théâtre de Sedaine, on dirait des <i>doublons</i>
-typographiques.</p>
-
-<p>Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment
-développé», dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une
-impression médiocre; et quand on trouvait des longueurs dans ses
-ouvrages, il était rare qu’il ne répondît pas: «J’allongerai».
-(Notice sur Sedaine, <i>Chefs d’œuvre des auteurs comiques</i>, t. VII, p.
-2; Didot, 1861.)</p>
-
-<p>Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est
-souvent négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête <i>sur
-son estomac</i>» (<i>Le Déserteur</i>, I, 6), — et l’on raconte, à ce
-sujet, l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité:
-«... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui
-en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception
-d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du
-récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt
-ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.»
-(<i>Curiosités littéraires</i>, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span><span
-class="smcap">Lemierre</span> (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si
-connu et qualifié «le vers du siècle»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le trident de Neptune est le sceptre du monde,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui se trouve dans son poème <i>Le Commerce</i>, a, dans
-sa première tragédie, <i>Hypermnestre</i>, marié en un seul jour cinquante
-filles d’un même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est
-une intrigue empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des
-Danaïdes, mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale.
-(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. III,
-1<sup>re</sup> partie, p. 596.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Beaumarch"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme
-<i>sensible</i>», dit un des personnages de <i>La Mère coupable</i> (III, 2) de
-<span class="smcap">Beaumarchais</span> (1732-1799).</p>
-
-<p>Ce qualificatif <i>sensible</i> et le substantif <i>sensibilité</i>,
-nous les retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes
-ou prosateurs, du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau
-notamment, chez Florian: «Il ne me reste qu’un cœur <i>sensible</i>»
-(<i>Gonzalve de Cordoue</i>, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139,
-162, 164, 168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.<a
-id="NoteRef_22" href="#Note_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-
-<p>«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui
-traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était
-le mot <i>sensibilité</i>», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (<i>Racine
-et Victor Hugo</i>, p. 64).</p>
-
-<p>Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque
-écrivain a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son
-dictionnaire et sa manière», selon la sentence de Joubert (<i>Pensées</i>,
-Du style, t. II, p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également:
-«Chaque écrivain, a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient
-fréquemment dans le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui
-qui l’emploie, un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles <span
-class="smcap">Monselet</span>, le journal <i>La Vie littéraire</i>,
-9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une de ces<span
-class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> «locutions favorites»,
-— qui ne trahissent pas toujours et inévitablement un vœu ou un
-faible, — et nous continuerons, chemin faisant et à l’occasion, d’en
-mentionner.</p>
-
-<p>Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de <i>Tarare</i>, chœur que
-Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps
-comme un chef-d’œuvre de ridicule»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Notre amour est pour la pâture,</p>
-<p class="i4">Et tous nos soins</p>
-<p class="i4">Sont pour nos foins.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais, <i>Théâtre de
-Beaumarchais</i>, p. xx; Didot, 1863.)</p>
-</div>
-
-<p>Et cette indication scénique dans <i>La Mère coupable</i> (II, 2):
-«Bégearss... se mord le doigt <i>avec mystère</i>».</p>
-
-<p>Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (<i>Mémoires</i>,
-Addition au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux
-juges sa liste d’une main, et faisant la révérence <i>de l’autre</i>, Mme
-Goëzman a dit...»</p>
-
-<p>Une jolie locution, empruntée à ces mêmes <i>Mémoires</i> (p. 111):
-«Courir <i>comme chat sur braise</i>».</p>
-
-
-<p class="p3" id="Dorat">Pour dire que des danseurs qui
-représentaient les vents et jouaient mal ont été hués et
-chassés de la scène par les spectateurs du parterre, <span
-class="smcap">Dorat</span> (1734-1780) écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et le parterre enfin renvoie, avec justice,</p>
-<p class="i0">Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage
-cité</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 100.)</p>
-</div>
-
-<p>«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Chamfort</span> (1741-1794), dans
-une strophe où il rappelait la fameuse scène baptisée <i>La Charité
-romaine</i>, fréquemment représentée en peinture, et qui nous montre
-une jeune femme allaitant un vieillard, — l’aventure de Péra et de
-son père Cimon, que l’on confond parfois avec Éponine et son mari
-Sabinus, — s’exprime en ces termes drolatiques:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père</p>
-<p class="i6">Elle devient la mère!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. III, 2<sup>e</sup> partie, p. 445; — et
-<span class="smcap">Larousse</span>, art. Charité romaine.)</p>
-</div>
-
-
-<p class="p3">La comédie de <span class="smcap">Desforges</span>
-(Choudard-Desforges: 1746-1806), <i>Le Sourd ou l’Auberge pleine</i>, qui
-eut jadis tant de succès, est<span class="pagenum" id="Page_67">[p.
-67]</span> certainement une des plus incorrectes, des plus
-négligemment écrites qui aient paru.</p>
-
-<p>«Oui, je m’<i>en</i> rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.)</p>
-
-<p>Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose
-prononcer le mot <i>tyran</i>, et s’arrête juste au milieu du mot:</p>
-
-<p>«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir
-tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.)</p>
-
-<p>Déjà le vieux poète Jacques <span class="smcap">de la
-Taille</span> (1543-1562) avait usé du même procédé dans sa tragédie
-de <i>Daire</i> (Darius), où, dans la dernière scène, les suprêmes paroles
-que Darius adresse de loin à Alexandre en expirant sont ainsi
-rapportées:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O Alexandre...</p>
-<p class="i0">Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (<i>tion</i>)</p>
-<p class="i0">Il ne put achever, car la mort l’en garda (<i>l’empêcha</i>).</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau
-de la poésie française au seizième siècle</i>, p. 207.)</p>
-</div>
-
-<p>Ce même genre de réticence, ce même <i>truc</i>, se retrouve chez <span
-class="smcap">Florian</span> (1755-1794). Dans son roman <i>Gonzalve
-de Cordoue</i> (livre X, t. II, p. 180; édit. de la Bibliothèque
-nationale), très belle épopée en prose qui mérite d’être relue,
-un personnage, Alamar, ennemi furieux de Gonzalve, s’écrie, en
-s’armant pour aller le combattre: «Je cours punir, exterminer le
-«détestable...» Il ne peut achever, sa colère ne lui permet pas de
-prononcer le nom qu’il abhorre.»</p>
-
-<p>Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure,
-pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole
-à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris,
-profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort
-le saisit.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span></p>
- <h3>IV</h3>
- <div class="subhang">
- <p><i>Le culte de la périphrase.</i> Périphrases courantes. — <span
- class="smcap">Écouchard Lebrun</span> et le «périphrastique». — <span
- class="smcap">Delille</span>. Locution favorite de Delille. Ses
- succès. Sa mémoire prodigieuse.</p>
-
- <p><span class="smcap">Chateaubriand.</span> Il préférait ses vers à
- sa prose. Sa tragédie de <i>Moïse</i>. — <i>Prédilections particulières de
- certains écrivains et artistes</i>: «Le violon d’Ingres». — Singuliers
- jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le mandarin». — <i>La gloire
- littéraire.</i></p>
- </div>
-</div>
-
-<p>«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur
-nom», déclare Voltaire, dans ses <i>Conseils à Helvétius</i> (Œuvres
-complètes, t. IV, p. 601, note <i>r</i>; édit. du journal <i>Le Siècle</i>).</p>
-
-<p>Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que
-par les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le <i>style
-noble</i>. (Cf. <span class="smcap">Eugène Despois</span>, <i>Dialogues
-sur l’éloquence</i> par Fénelon, p. 212, note 1.)</p>
-
-<p>D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du
-dix-huitième siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en
-plus à partir de cette époque jusqu’à la Restauration.</p>
-
-<p>Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux
-communs.</p>
-
-<p>«J’ai voulu me jeter aux pieds des <i>auteurs de mes jours</i>»,
-écrit à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (<i>La Nouvelle Héloïse</i>,
-I, 4; Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette,
-1856.)</p>
-
-<p>«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré
-et les chers <i>gages de sa tendresse</i>!» écrit encore la même héroïne.
-(<i>Ibid.</i>, II, 4; t. III, p. 253.)</p>
-
-<p>«Je porte dans mon sein un <i>gage de mon amour... le gage de notre
-union</i>.» (<span class="smcap">Florian</span>, <i>Le Bon Ménage</i>, sc. 3
-et 18, Fables et autres œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et si ce tour vieilli peut peindre <i>un jeune objet</i>...</p>
-<p class="i0">Églé sera longtemps comparée à la rose.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Delille</span>, <i>L’Imagination</i>,
-I; Œuvres, t. I, p. 336; Lefèvre, 1844.)</p>
-</div>
-
-<p><i>Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de
-mon amour, un jeune objet</i> (pour dire une jeune fille ou une<span
-class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> jeune femme) sont ou ont
-été des périphrases des plus courantes.</p>
-
-<p><span class="smcap">Écouchard Lebrun</span> dit <span
-class="smcap">Lebrun-Pindare</span> (1729-1807), et surtout <span
-class="smcap">Jacques Delille</span> (1738-1813), le «périphrastique»
-Delille, comme on l’a baptisé, ont particulièrement cultivé la
-périphrase.</p>
-
-<p>Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun
-donne à déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de
-l’ode sur <i>Le Triomphe de nos paysages</i> (Dans le volume <span
-class="smcap">Malherbe</span>, <span class="smcap">J.-B.
-Rousseau</span>, <span class="smcap">É. Lebrun</span>, <i>Œuvres</i>, p.
-514; Didot, 1858):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La colline qui, vers le pôle,</p>
-<p class="i0">Borne nos fertiles marais,</p>
-<p class="i0">Occupe les enfants d’Éole</p>
-<p class="i0">A broyer les dons de Cérès.</p>
-<p class="i0">Vanvres, qu’habite Galatée,</p>
-<p class="i0">Sait du lait d’Io, d’Amalthée,</p>
-<p class="i0">Épaissir les flots écumeux;</p>
-<p class="i0">Et Sèvres, d’une pure argile,</p>
-<p class="i0">Compose l’albâtre fragile</p>
-<p class="i0">Où Moka nous verse ses feux.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Tout cela, note Sainte-Beuve (<i>Portraits littéraires</i>, t. I,
-p. 152, note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses
-<i>moulins à vent</i>; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son <i>beurre</i>
-et ses <i>fromages</i>; et <i>la porcelaine</i> de Sèvres! «Je ne crois pas,
-écrivait Ginguené au rédacteur du journal <i>Le Modérateur</i> (22 janvier
-1790), que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette
-strophe.» Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il
-avouait que si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les
-armes. Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui
-n’en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces
-veines bizarres.»</p>
-
-<p>Ailleurs, dans l’ode <i>Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine</i>
-(Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au
-collège, et ce sont encore autant d’énigmes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i4">Là, dans sa vitesse immobile,</p>
-<p class="i0">Le buis semblait dormir, agité par mon bras;</p>
-<p class="i4">Là, je triplais le cercle agile</p>
-<p class="i4">Du chanvre envolé sous mes pas.</p>
-<p class="i4 p05">Là, frêle émule de Dédale,</p>
-<p class="i0">Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger;</p>
-<p class="i4">Là, dans une course rivale,</p>
-<p class="i4">J’étais Achille au pied léger.</p>
-<p class="i4 p05">Là, j’élevais jusqu’à la nue</p>
-<p class="i0">Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor</p>
-<p class="i4">A travers la route inconnue</p>
-<p class="i4">Qu’Éole ouvre à son vague essor.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span></p>
-
-<p>Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la <i>toupie</i>, à
-la <i>corde</i>, au <i>volant</i>, à la <i>course</i> ou aux <i>barres</i>, et au
-<i>cerf-volant</i>.</p>
-
-
-<p class="p3">Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une
-renommée sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo,
-que de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour
-ses innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui
-paraît incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et
-uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait;
-personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons
-tout à l’heure.</p>
-
-<p>Pour Delille, le cochon est</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... l’animal qui s’engraisse de glands.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Géorgiques</i>, III; Œuvres, t. II, p. 353; Lefèvre, 1844.)</p>
-</div>
-
-<p>Et Victor Hugo de riposter (<i>Les Contemplations</i>, I, 7, Réponse à
-un acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas?</p>
-<p class="i0">Guichardin a nommé le Borgia...</p>
-</div></div>
-
-<p>Les diamants sont, pour Delille:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Imagination</i>, I; t. I, p. 457.)</p>
-</div>
-
-<p>L’araignée:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles</p>
-<p class="i0">Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, VI; t. I, p. 466.)</p>
-</div>
-
-<p>Les baleines:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Homme des champs</i>, II; t. I, p. 169.)</p>
-</div>
-
-<p>La cigogne:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’ennemi des serpents vient, après les frimas,</p>
-<p class="i0">Retrouver les beaux jours dans nos riants climats.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Géorgiques</i>, II; t. II, p. 332.)</p>
-</div>
-
-<p>Le taon:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... insecte affreux, que Junon autrefois,</p>
-<p class="i0">Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; t. II, p. 343.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span></p>
-
-<p>Le chat:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’animal traître et doux, des souris destructeur.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Dans Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine et Victor Hugo</i>, p. 262.)</p>
-</div>
-
-<p>Le paon:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p>
-</div>
-
-<p>L’oie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’aquatique animal, sauveur du Capitole.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p>
-</div>
-
-<p>La poule:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Cet oiseau diligent dont le chant entendu</p>
-<p class="i0">Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p>
-</div>
-
-<p>Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu
-d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de Champagne,
-la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie, l’horlogerie,
-la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut imaginer.</p>
-
-<p>Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué
-plus d’une périphrase qu’on chercherait en vain dans son
-œuvre, cette définition de la seringue, par exemple:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce tube tortueux d’où jaillit la santé,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">que je rencontre dans <i>La Chronique médicale</i>
-(1<sup>er</sup> février 1913, p. 77).</p>
-
-<p>Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là,
-et je la trouve dans la <i>Correspondance</i> de Gustave Flaubert (t. II,
-p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous
-faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente
-étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre...
-Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la
-petite vérole ressemble à une écumoire:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,</p>
-<p class="i0">Horrible désormais, nous présenter l’image</p>
-<p class="i0">De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,</p>
-<p class="i0">Dont se sert la matrone, en son zèle empressé,</p>
-<p class="i0">Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante</p>
-<p class="i0">Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?»</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span></p>
-
-<p>Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet
-«l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par
-excellence». (<i>Le Temps</i>, 23 mai 1912.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la
-<i>Revue bleue</i>, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave <span
-class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i>,
-1800-1815, t. I, p. 510; — etc.)</p>
-
-<p>Dans sa préface de <i>Cromwell</i> (p. 34; Hachette, 1862), Victor
-Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase,
-ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des
-dénombrements d’Homère, d’avoir <i>fait</i> douze chameaux, quatre chiens,
-trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un
-jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers,
-beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et
-tant d’aurores qu’il se perdait à les compter».</p>
-
-<p>Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit
-dans le <i>Discours préliminaire</i> de sa traduction des <i>Géorgiques</i>
-(t. II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les
-grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les
-mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes
-nobles et des termes roturiers<a id="NoteRef_23" href="#Note_23"
-class="fnanchor">[23]</a>. Une délicatesse superbe a donc rejeté
-une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus
-décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné
-au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les
-termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer
-des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des
-périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le
-destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes
-ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»</p>
-
-<p>Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes
-et très justes considérations (<i>Portraits contemporains</i>, Lebrun,
-t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la<span class="pagenum"
-id="Page_74">[p. 74]</span> périphrase; on n’oublie qu’une chose: en
-1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre pour les objets
-familiers était tout simplement une impossibilité; il ne devint une
-difficulté que quelques années plus tard. Cinq ans après, dans <i>Le
-Cid d’Andalousie</i> (de Pierre-Antoine Lebrun: 1785-1873), le mot
-<i>chambre</i> excitait des murmures à la première représentation; <i>Le
-Globe</i> (5 mars 1825, article de M. Trognon) était obligé de remémorer
-aux ultra-classiques le vers d’Athalie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De princes égorgés la <i>chambre</i> était remplie.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte
-de cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant
-1830, chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»</p>
-
-<p>Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le
-verbe <i>embellir</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ma muse des jardins <i>embellit</i> le séjour.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Jardins</i>, III; Œuvres, t. I, p. 75.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Quel charme <i>embellira</i> vos douces promenades?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Homme des champs</i>, II; ibid., p. 148.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">... Multiplie, agrandit, <i>embellit</i> la nature.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Imagination</i>, I; ibid., p. 333.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Tout ce que la nature <i>embellit</i> de sa main.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; ibid., p. 369.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Un air d’aisance encore <i>embellit</i> la déesse.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; ibid., p. 371.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Oh! que l’homme sait bien <i>embellir</i> l’univers!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, IV; ibid., p. 392.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (<i>Portraits
-littéraires</i>, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000
-exemplaires pour la première édition. L’<i>Énéide</i>, par exception,
-se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000
-francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»</p>
-
-<p>Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, M<sup>me</sup>
-Woillez conte que, revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut
-«poursuivi par deux forbans, Delille donna, dans cette circonstance,
-des marques de sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes
-parlèrent dans le temps: «Ces coquins-là,<span class="pagenum"
-id="Page_75">[p. 75]</span> dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme
-que je ferai contre eux». (Notice, <i>Œuvres de J. Delille</i>, t. I, p.
-7; Lefèvre, 1844.)</p>
-
-<p>Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire
-prodigieuse, et il serait mort emportant dans sa tête un long
-poème entièrement composé: «... Ce poème contenait au moins six
-mille vers, et quels vers! (s’exclamait un jour la veuve du
-poète). Il n’avait jamais rien fait de si beau. Mais vous savez
-son indolence... Je lui disais tous les jours: «Monsieur Delille,
-ne vous fiez pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux
-les écrire pour qu’ils ne soient pas perdus.» Eh bien, monsieur,
-il ne m’a pas écoutée, il est mort, il a emporté dans la tombe son
-superbe poème. Je m’étais déjà arrangée avec un libraire, qui m’en
-donnait un prix considérable; mais voilà M. Delille <i>ad patres</i>, et
-l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs qu’il m’enlève, monsieur,
-dix mille francs!» (Charles <span class="smcap">Brifaut</span>,
-<i>Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul</i>, dans Charles <span
-class="smcap">Rozan</span>, <i>Petites Ignorances historiques et
-littéraires</i>, p. 371, note 1.) Mais l’anecdote paraît très suspecte:
-cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>,
-Delille, t. II, p. 103 et suiv.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Chateaubr"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Chateaubriand</span> (1768-1848)
-avait, rapporte Henri de Latouche (dans Henri <span
-class="smcap">Monnier</span>, <i>Mémoires de M. Joseph Prudhomme</i>,
-t. II, p. 92; Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des
-vers et de les préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute
-Latouche, qu’il y ait d’autre poète en France que lui, dont personne
-cependant ne parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans
-la présente étude, de classer l’auteur d’<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i>
-parmi les poètes.</p>
-
-<p>«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune
-Victor Hugo, <i>l’enfant sublime</i>. C’est la littérature d’en haut...
-Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers,
-et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que
-ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que
-je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de
-<i>Moïse</i>. (<i>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie</i>, 1818-1821,
-p. 237; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-
-<p>«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit
-et repolit pendant vingt ans son <i>Moïse</i>. Il préférait ce
-faux chef-d’œuvre à toutes ses œuvres.» (Adolphe <span
-class="smcap">Brisson</span>, <i>Le Temps</i>, 26 mai 1913, Chronique
-théâtrale.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span></p>
-
-<p>De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire»
-sa <i>Théorie des couleurs</i>, «que les savants refusaient de prendre
-au sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son
-plus mauvais. (Cf. Édouard <span class="smcap">Rod</span>, <i>Essai sur
-Gœthe</i>, p. 14; Perrin, 1898.)</p>
-
-<p>De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si
-ternes et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études
-critiques; et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses
-poésies et de les savourer avec lui.</p>
-
-<p>De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand
-vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un de
-ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et dites-vous
-que vous venez de voir le premier financier du monde». (Ernest <span
-class="smcap">Legouvé</span>, <i>Soixante ans de souvenirs</i>, t. IV,
-p. 199; Hetzel, s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas
-Lamartine, continue Legouvé; mais le titre de premier viticulteur
-de France, accordé à M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un
-amateur, disait-il; moi, je suis un cep de nos collines.» Enfin,
-à Saint-Point, montrant avec complaisance à un visiteur un petit
-portique affreux, enluminé d’un coloris criard, et formé de deux
-colonnes appartenant à tous les ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans
-cinquante ans, on viendra ici en pèlerinage; mes vers seront oubliés,
-mais on dira: «Il faut avouer que ce gaillard-là bâtissait bien!»
-(Ernest <span class="smcap">Legouvé</span>, <i>ibid.</i>; — et Louis <span
-class="smcap">Ulbach</span>, <i>La Vie de Victor Hugo</i>, p. 111-112;
-Émile Testard, 1886.)</p>
-
-<p>Et Molière, «si excellent auteur pour le comique,
-et ayant un faible pour la couronne tragique». (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. II, p.
-55; nouvelle édit, Garnier, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique
-et de son <i>Devin du village</i> (Cf. <span class="smcap">Id.</span>,
-<i>ibid.</i>, t. II, p. 125), et préférant son <i>Lévite d’Éphraïm</i> à tous
-ses ouvrages (<i>Les Confessions</i>, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette,
-1864).</p>
-
-<p>L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste
-des philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait
-humilié quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. <span
-class="smcap">Marmontel</span>, <i>Mémoires</i>, livre VI; t. II, p. 103;
-Jouaust, 1891; — et Antoine <span class="smcap">Guillois</span>, <i>Le
-Salon de Mme Helvétius</i>, p. 28; C. Lévy, 1894.)</p>
-
-<p>Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne
-sont pas sans mérite) à ses dessins et à ses tableaux (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>ibid.</i>);</p>
-
-<p>Alfieri se piquait d’être fort en grec (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>);</p>
-
-<p>Byron d’être le premier nageur du Bosphore (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>);</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span></p>
-
-<p>Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. II, p.
-125).</p>
-
-<p>Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et
-ses tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule»,
-il les préférait à ses superbes marbres. (<i>Revue Napoléonienne</i>,
-avril 1911, p. 108.)</p>
-
-<p>Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;</p>
-
-<p>Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa
-musique (Cf. Ernest <span class="smcap">Chesneau</span>, <i>L’Art et
-les Artistes modernes</i>, p. 61; Didier, 1864);</p>
-
-<p>Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce
-qui était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le
-journal <i>Le Voleur</i>, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);</p>
-
-<p>Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait
-la passion des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement,
-et «voulait refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste
-et bouleverser les lois de la pesanteur». (Eugène <span
-class="smcap">Forgues</span>, <i>Les Artistes célèbres</i>, Gavarni, p.
-49, 54, 58; Rouam, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Revenons à Chateaubriand.</p>
-
-<p>Voici un singulier jugement porté par lui sur le général
-Bonaparte:</p>
-
-<p>«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en
-effet, un grand gagneur de batailles; mais, <i>hors de là</i>, le moindre
-général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné
-l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers
-l’enfance de l’art.» (<span class="smcap">Chateaubriand</span>, <i>De
-Bonaparte et des Bourbons</i>, dans le volume <i>Mélanges politiques et
-littéraires</i>, p. 183; Didot, 1868.)</p>
-
-<p>Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses
-<i>Mémoires d’outre-tombe</i> (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles
-gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille.
-En exceptant mon vieux roi, <i>je voudrais qu’on noyât</i> quiconque n’est
-plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze
-amis ont-ils été consultés?</p>
-
-<p>Dans les mêmes <i>Mémoires</i>, pour s’excuser de ses nombreuses
-citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV, p.
-437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits,
-songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes<span class="pagenum"
-id="Page_78">[p. 78]</span> ouvrages, et qu’ensuite <i>je ne t’entends
-plus</i>; je dors dans la terre que tu foules; si tu m’en veux, frappe
-sur cette terre, tu n’insulteras que mes os».</p>
-
-<p>Et ces phrases hyperboliques et étranges:</p>
-
-<p>«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la
-suite de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours,
-m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (<i>Ouvrage cité</i>,
-t. I, p. 64.)</p>
-
-<p>«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand):
-l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a
-pleuré sa mort.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 180.)</p>
-
-<p>Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la
-loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette
-inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie.
-Ferme la porte, s’il <i>vous</i> plaît.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 238.)</p>
-
-<p>Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du
-conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut
-annoncée en ces termes par le journal <i>La Mode</i>: «M. <i>Persil</i> est
-mort pour avoir mangé du perroquet».</p>
-
-<p>On demande souvent quel est l’auteur de la locution <i>tuer le
-mandarin</i>; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau:
-c’est l’opinion de Balzac (<i>Le Père Goriot</i>, p. 150; Librairie
-nouvelle, 1859), du <i>Grand Dictionnaire Larousse</i>, etc. On la trouve,
-ainsi formulée, dans <i>Le Génie du christianisme</i> (livre VI, chap.
-2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O
-conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur
-des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question:
-Si tu pouvais, par un seul désir, <i>tuer un homme à la Chine</i> et
-hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle
-qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?»
-Etc.</p>
-
-<p>Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries
-littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand,
-dont, selon le mot de Sainte-Beuve (<i>Causeries du lundi</i>, t. I, p.
-434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un
-tic».</p>
-
-<p>«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses
-<i>Mémoires d’outre-tombe</i> (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il eu
-quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce siècle?»<a
-id="NoteRef_24" href="#Note_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span></p> <p>«Ce que
-le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon esprit.»
-(<i>Ouvrage cité</i>, t. VI, p. 226.)</p>
-
-<p>«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini
-avec moi.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 3.)</p>
-
-<p>«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses
-geôliers, il l’avait faite avec moi.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 115.)</p>
-
-<p>«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point
-de mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé
-l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur
-avoué de l’opinion...» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 342.)</p>
-
-<p>«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui
-pullulent à cette heure démontrent qu’<i>il y a duperie à ne pas
-proclamer soi-même son immortalité</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 207)<a
-id="NoteRef_25" href="#Note_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
-
-<p>C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec
-une bien enfantine et comique naïveté, dans son <i>Journal</i> (année
-1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir,
-peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir
-dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature
-que dans l’espérance d’une gloire <i>à perpétuité</i>. Une gloire de dix
-mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le
-mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?»
-Etc.<a id="NoteRef_26" href="#Note_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>Comme si, en dépit du <i>Musa vetat mori</i>, et de la fière
-attestation de Malherbe:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce que Malherbe écrit dure éternellement</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span></p>
-
-<p class="ti0">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Chateaubriand
-et son groupe</i>, t. II, p. 184), le culte de la littérature et la
-connaissance de l’histoire ne devaient pas nous inspirer plus de bon
-sens, plus de raison, et surtout plus de modestie<a id="NoteRef_27"
-href="#Note_27" class="fnanchor">[27]</a>! Comme si l’amour des
-Lettres ne suffisait pas à nous donner par lui-même la plus certaine
-et la meilleure des récompenses! Si le nom des Goncourt surnage
-quelque temps encore, c’est grâce, non pas à leurs écrits, qu’on ne
-lit déjà plus guère, mais à leur fortune, qui leur a permis de fonder
-une Académie gentiment rétribuée.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span></p>
- <h3>V</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Lamartine.</span> Ses étourderies et
- incohérences. <i>La phrase du chapeau</i>, de l’académicien Patin, et
- autres phrases de longue haleine. Toujours de l’à peu près chez
- Lamartine. Le <i>Lac</i>. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de
- Lamartine sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.</p>
-
- <p><span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> — <span
- class="smcap">Auguste Barbier.</span> Le substantif <i>Centaure</i>. —
- <span class="smcap">Gérard de Nerval.</span></p>
-
- <p><span class="smcap">Alfred de Musset.</span> — <span
- class="smcap">Théophile Gautier.</span> Bizarreries et inadvertances.
- Emploi des termes techniques.</p>
-
- <p><span class="smcap">Leconte de Lisle.</span> — <span
- class="smcap">Théodore de Banville.</span>. — <span
- class="smcap">Henri de Bornier.</span> — <span class="smcap">Sully
- Prudhomme.</span> — <span class="smcap">François Coppée.</span>
- — <span class="smcap">Catulle Mendès.</span> — <span
- class="smcap">Clovis Hugues.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Lamartine</span> (1790-1869) a pris avec
-la grammaire des licences aussi fréquentes qu’exagérées. Il écrit,
-par exemple, <i>vêtissait</i>, au lieu de <i>vêtait</i>, non seulement dans
-ses vers, où il pouvait être gêné par le rythme, mais en prose: «Le
-soleil qui le vêtissait de son auréole de rayons.» (<i>Le Tailleur de
-pierres de Saint-Point</i>, III, p. 24; Hachette, 1899.)</p>
-
-<p>Il a des inadvertances de ce genre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! qu’il pleure, celui dont <i>les mains</i> acharnées,</p>
-<p class="i0">S’attachant comme un lierre aux débris des années,</p>
-<p class="i0"><i>Voit</i> avec l’avenir...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Nouvelles Méditations</i>, V, p. 44; Hachette, 1858.)</p>
-</div>
-
-<p id="ln_5">Pour fournir une rime à <i>lune</i>, il crée l’incohérente
-locution <i>l’une après l’une</i> (au lieu de <i>l’une après l’autre</i>):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune,</p>
-<p class="i0">D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une</p>
-<p class="i12">Murmurer et mourir.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, XXIV, p. 152.)</p>
-</div>
-
-<p>Ou bien il fait rimer <i>ténèbres</i> avec <i>cèdres</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-<i>ténèbres</i>,</p>
-<p class="i0">Étaient venus planer sur les cimes des <i>cèdres</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Chute d’un ange</i>, 1<sup>re</sup> vision, p. 47;
-Gosselin, 1849.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span></p>
-
-<p>Ou encore <i>jour</i> avec <i>amours</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos <i>jours</i></p>
-<p class="i0">Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’<i>amour</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, p. 55.)</p>
-</div>
-
-<p>Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis <i>amours</i> au pluriel, ce qui
-donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.</p>
-
-<p id="ln_13">Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot <i>orbite</i> du
-masculin:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ces astres suspendus dans le vide des <i>airs</i></p>
-<p class="i0">Croisant, sans se heurter, leurs orbites <i>divers</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Nouvelles Méditations</i>, Réflexion, p. 228; — et
-<i>Recueillements</i>, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">... Jeune ami dont la lèvre,</p>
-<p class="i0">Que le fiel a <i>touché</i>, de sourire se sèvre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Recueillements</i>, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)</p>
-</div>
-
-<p>Pour <i>touchée</i>.</p>
-
-<p>Il dit à une femme (<i>Nouvelles Méditations</i>, XXIV, p. 158):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Souviens-toi de l’heure bénie</p>
-<p class="i0">Où les dieux, d’une tendre main,</p>
-<p class="i0">Te <i>répandirent</i> sur ma vie</p>
-<p class="i0">Comme l’ombre sur le chemin.</p>
-</div></div>
-
-<p>Comme si l’on pouvait <i>répandre</i> quelqu’un.</p>
-
-<p>Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous
-décrit en ces termes «un lugubre silence»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i16">... Et sur la foule immense</p>
-<p class="i0">Plane, avec la terreur, un lugubre silence:</p>
-<p class="i0">On n’entend que <i>le bruit de cent mille soldats</i></p>
-<p class="i0">Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas,</p>
-<p class="i0">Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent,</p>
-<p class="i0">Les ordres répétés qui dans l’air retentissent,</p>
-<p class="i0">Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents...</p>
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">... Des sons discords que <i>rendent</i> chaque sens.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Mort de Socrate</i>, p. 333; Hachette, 1860.)</p>
-</div>
-
-<p>Lamartine avait même d’abord mis: <i>chaques</i> avec une s</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... que rendent <i>chaques</i> sens.</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">(Cf. <span class="smcap">Littré</span>,
-<i>Dictionnaire</i>, art. Chaque.)</p>
-
-<p>Il écrit dans <i>Jocelyn</i> (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Comme luttent entre <i>eux</i>, dans la sainte agonie,</p>
-<p class="i0">L’immortelle espérance et la nuit de la vie.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span></p>
-
-<p>Plus loin (<i>Jocelyn</i>, 1<sup>re</sup> époque, p. 46):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Des présents de l’époux les fragiles merveilles</p>
-<p class="i0"><i>Etalés</i> sur le lit...</p>
-</div></div>
-
-<p>Au lieu d’<i>étalées</i>, qui gênait le vers.</p>
-
-<p>Dans <i>Jocelyn</i> encore (4<sup>e</sup> époque, p. 158):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Que m’importe...</p>
-<p class="i0">Ton travail en ce monde, et le pain dont tu <i>vive</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">pour rimer avec <i>suive</i>.</p>
-
-<p>Dans <i>Jocelyn</i> toujours (9<sup>e</sup> époque, p. 334), il use de cette
-singulière périphrase:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le sol boit au hasard <i>la moelle de nos yeux</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est-à-dire nos larmes.</p>
-
-<p>Il parle de la <i>presque</i> éternité des astres:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Astres, rois de l’immensité!</p>
-<p class="i0">Insultez, écrasez mon âme</p>
-<p class="i0">Par votre presque éternité!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Harmonies</i>, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du
-tout, qu’ici il n’y a pas de milieu ni de <i>presque</i>.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’enfance et la vieillesse</p>
-<p class="i0">Sont <i>amis</i> du Seigneur,</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, XIII, La Retraite, p. 287),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">au lieu d’<i>amies</i>.</p>
-
-<p>Dans <i>Toussaint Louverture</i>, «tragédie nègre qui parut, en 1843,
-dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>» (Cf. <i>Le Journal</i>, 12 février 1899),
-nous trouvons cet étrange distique:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous, semblables en tout à ce que fait la bête,</p>
-<p class="i0">Reptiles dont je suis et <i>la main</i> et la tête.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Une larme m’était montée <i>au cœur</i>», écrit Lamartine dans
-<i>Graziella</i> (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que
-montent les larmes.</p>
-
-<p>Dans <i>Raphaël</i> (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase
-qu’on pourrait rapprocher de la fameuse <i>phrase du chapeau</i><a
-id="NoteRef_28" href="#Note_28" class="fnanchor">[28]</a>, de<span
-class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> l’académicien Patin:
-«C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace que
-l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le
-ressort d’une énergique résolution».</p>
-
-<p>Dans <i>Raphaël</i> encore (p. 6) et dans <i>Les Confidences</i> (p. 169
-et 221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain
-aux hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires
-d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement
-insectivores».</p>
-
-<p>Dans son <i>Histoire des Girondins</i>, Lamartine, par une singulière
-inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de<span
-class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> Sainte-Menehould, et du
-général Drouet d’Erlon, un seul et même personnage. (Cf. Ernest <span
-class="smcap">Beauguitte</span>, <i>L’Ame meusienne</i>, p. 248, note 1)<a
-id="NoteRef_29" href="#Note_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<p>Dans son <i>Histoire de la Restauration</i> (t. IV, livre 34), il
-assure que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité
-du jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa
-fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize
-jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf.
-<i>Le Flambeau</i>, 18 décembre 1915, p. 874.)</p>
-
-<p>A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph
-Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des
-écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc.
-(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries du lundi</i>,
-t. IV, p. 406-407.)</p>
-
-<p>«Il se glisse de <i>l’à-peu-près</i> dans tout ce que fait M. de
-Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (<i>Ibid.</i>, p. 397 et suiv.) «...
-Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et
-spécieux <i>à-peu-près</i>...»</p>
-
-<p>Et cette phrase, extraite de la <i>Préface générale des œuvres
-complètes de Lamartine</i>, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort
-belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je
-n’y chercherais pas le bonheur, <i>parce que je sais qu’il n’y est
-pas</i>, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence,
-ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil <i>des heureux</i>»;
-— comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre,
-comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du
-bonheur?</p>
-
-<p>Le célèbre hémistiche du <i>Lac</i>, qui est dans toutes les
-mémoires:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O temps, suspends ton vol!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas
-(1732-1785):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse...</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>Lycée ou
-Cours de littérature</i>, t. III, 2<sup>e</sup> partie, p. 443.)</p>
-</div>
-
-<p>Qui se douterait que le chaste chantre du <i>Lac</i> et de <i>Jocelyn</i> a
-été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_3">p. 33</a>),
-accusé d’indécence,<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand
-nous apprenons par sa <i>Correspondance</i> (de Lamartine) que la critique
-de 1823 accusa l’auteur des <i>Nouvelles Méditations</i> d’être à lui tout
-seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit
-Ferdinand Brunetière (<i>Histoire et Littérature</i>, t. III, p. 251)...
-Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste,
-et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation,
-combien tout est relatif ici-bas.</p>
-
-<p>Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment
-cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le
-sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il
-ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses
-appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans
-un article très soigné et amplement documenté paru dans la <i>Revue
-bleue</i> (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un
-pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués,
-inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur
-philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce
-Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel
-que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est
-«un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est
-pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de
-Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard
-«parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme,
-que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été
-lettres closes pour le chantre du <i>Lac</i>.</p>
-
-<p>A maint endroit de sa <i>Correspondance</i>, Flaubert se montre très
-dur pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p.
-93-95; Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang»
-(t. II, p. 221); «... Lamartine est <i>un robinet</i>» (t. II, p. 319);
-etc.</p>
-
-<p>Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de
-telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort
-de Laurence, dans <i>Jocelyn</i>, il eut des larmes d’émotion et demanda:
-«De qui sont ces beaux vers?» (<i>Mémorial de la librairie française</i>,
-3 avril 1913, p. 211.)</p>
-
-<p>Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de
-la première représentation de sa comédie <i>Le Florentin</i>: «Quel est
-donc le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, <a
-href="#ln_4">p. 49</a>).</p>
-
-
-<div class="aster" id="Vigny"><span class="pagenum" id="Page_87">[p.
-87]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Alfred de Vigny</span> (1797-1863), tout comme
-Jacques Delille, cultive parfois volontiers la périphrase. Dans son
-poème <i>Dolorida</i> (Poésies complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il
-nous parle de la chemise de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait
-rapprocher de ceux de Racine, dans <i>Britannicus</i> (II, 2: «dans le
-simple appareil d’une beauté,» etc.):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dolorida n’a plus que ce voile incertain,</p>
-<p class="i0">Le premier que revêt le pudique matin,</p>
-<p class="i0">Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,</p>
-<p class="i0">L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et plus loin (<i>Le Bal</i>, p. 156), à propos d’un piano:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,</p>
-<p class="i0">Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Le Cor</i>, p. 149),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo,
-dans <i>Hernani</i> (V, 3), prononcé par Dona Sol:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Stello</i> (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre
-une charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette...
-chargée de plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient
-tous debout, pressés l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous
-les âges...»</p>
-
-
-<p class="p3">Dans ses <i>Iambes</i> (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882;
-et <span class="smcap">Larousse</span>, art. Iambes et Poèmes),
-<span class="smcap">Auguste Barbier</span> (1805-1882); détournant
-de son acception originaire le mot <i>centaure</i> (monstre fabuleux,
-moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon
-cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos
-de Bonaparte:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O Corse à cheveux plats! que ta France était belle</p>
-<p class="i4">Au grand soleil de messidor!</p>
-<p class="i0">C’était une cavale indomptable et rebelle,</p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-<p class="i0">Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,</p>
-<p class="i4">Ses reins si souples et dispos,</p>
-<p class="i0"><i>Centaure</i> impétueux, tu pris sa chevelure,</p>
-<p class="i4">Tu montas botté sur son dos.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span></p>
-
-<p>Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot,
-ne peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier
-fit-il plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son
-vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le même sens abusif du mot <i>centaure</i> se retrouve dans les
-<i>Mémoires</i> d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces
-Numides, cavaliers terribles, <i>centaures</i> maigres et ardents comme
-leurs <i>coursiers</i>...»</p>
-
-<p>Et Gustave Chadeuil, dans <i>Le Siècle</i> (Cf. <span
-class="smcap">Larousse</span>, art. Bévue, p. 663, col. 2):
-«L’hippodrome a repris son rang dans la série des plaisirs parisiens.
-Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent et polkent, <i>montés
-par des centaures</i>».</p>
-
-<p>Et Timothée Trimm, dans <i>Le Petit Journal</i> (même source): «Rigolo
-(un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans
-l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se
-couche au besoin. <i>Un centaure y perdrait ses éperons</i>».</p>
-
-<p>Un centaure avec des éperons!</p>
-
-<p>«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes,
-et si les hommes <i>étaient des centaures</i>, ça n’en vaudrait que
-mieux,» estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (<i>La
-Mare d’Auteuil</i>, p. 79; Rouff, s.&nbsp;d., in-4).</p>
-
-<p>Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un <i>centaure</i>,
-l’appelle <i>un homme à cheval sur lui-même</i>». (J.-J. <span
-class="smcap">Barthélemy</span>, <i>Voyage du jeune Anarcharsis</i>, t.
-IV, chap. 58, p. 478; Didot, an XII.)</p>
-
-
-<p class="p3">Un article du <i>Figaro</i> (9 décembre 1874) nous apprend
-que nombre des devises figurant autrefois sur les mirlitons:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i4">Je vous aime ardemment,</p>
-<p class="i0">C’est ce qui fait mon tourment;</p>
-<p class="i0">Etc., etc.,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">sont de <span class="smcap">Gérard de Nerval</span>
-(1808-1855), qui en livra un jour cinq cents pour 50 francs.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Musset"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Alfred de Musset</span> (1810-1857), dans <i>Les
-Marrons du feu</i> (Premières Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous
-montre un poisson qui <i>regarde en silence</i>, comme si les poissons
-avaient<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> coutume de
-regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’esturgeon monstrueux soulève de son dos</p>
-<p class="i0">Le manteau bleu des mers, et <i>regarde en silence</i></p>
-<p class="i0">Passer l’astre des nuits...</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste
-Saint-Amant (1594-1661):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les poissons ébahis les <i>regardent</i> passer.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. Théophile <span class="smcap">Gautier</span>, <i>Les
-Grotesques</i>, p. 180; M. Lévy, 1859.)</p>
-</div>
-
-<p>Plus loin (<i>L’Andalouse</i>, p. 87), Musset nous demande si nous
-ayons vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Une Andalouse au sein bruni.</p>
-</div></div>
-
-<p>Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la
-Catalogne; mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay,
-dans la première de ses <i>Conférences sur Alfred de Musset</i> (p. 3;
-édit. des <i>Lectures pour tous</i>), «une Andalouse dans Barcelone,
-c’est, pour fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se
-trouver, mais on préférerait en Avignon».</p>
-
-<p>Dans <i>Venise</i> (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord
-écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans Venise la rouge</p>
-<p class="i0">Pas un cheval qui bouge.</p>
-</div></div>
-
-<p>Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son
-intempestif cheval par un bateau:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pas un bateau qui bouge.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de
-Tortoni.» (Maurice <span class="smcap">Donnay</span>, <i>ibid.</i>)</p>
-
-<p>Dans sa <i>Nuit de mai</i> (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier,
-1864), Musset prétend que</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>La bouche</i> garde le silence</p>
-<p class="i0">Pour <i>écouter parler</i> le cœur,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et que (<i>Ibid.</i>, p. 49)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i20">... le vent d’automne</p>
-<p class="i0">... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...</p>
-</div></div>
-
-<p>Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... la bergeronnette, en attendant l’aurore,</p>
-<p class="i0">Aux premiers buissons verts commence à se poser;</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span></p>
-
-<p class="ti0">oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur
-les pierres, sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule
-cultivé en têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons,
-surtout quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts».
-(Cf. <span class="smcap">Brehm</span>, <i>L’Homme et les Animaux</i>, Les
-Oiseaux, t. III, p. 750-752.)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Si je doute des larmes</p>
-<p class="i0">C’est que je t’ai <i>vu</i> pleurer,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">écrit Musset dans <i>La Nuit d’octobre</i> (Poésies
-nouvelles, p. 70), en s’adressant:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... à toi qui la première</p>
-<p class="i0">M’as appris la trahison.</p>
-</div></div>
-
-<p><i>Vu</i> pour <i>vue</i>.</p>
-
-<p>Ces vers de <i>Rolla</i> (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés
-incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. <i>L’Intermédiaire des
-chercheurs et curieux</i>, 10 septembre 1901, col. 335):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.</p>
-<p class="i0">L’habitude, qui fait de la vie un proverbe,</p>
-<p class="i0">Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux,</p>
-<p class="i0">Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux</p>
-<p class="i0">L’audace et la fierté, qui sont <i>ses</i> sœurs aînées.</p>
-</div></div>
-
-<p>Les sœurs aînées de qui?</p>
-
-<p>Dans <i>Namouna</i> (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve
-un vers de treize syllabes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Jamais <i>confessionnal</i> ne vit de chapelet</p>
-<p class="i0">Comparable en longueur...</p>
-</div></div>
-
-<p>L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même
-poème (II, 25, p. 340):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pensif comme l’amour, beau comme le génie,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">a été employée par Mirabeau dans son portrait
-de Frédéric II: «Brillant de toutes les qualités physiques et
-morales, fort comme sa volonté, beau comme le génie...» (<span
-class="smcap">Mirabeau</span>, <i>De la monarchie prussienne</i>; Œuvres,
-t. II, p. 12; édit. Vermorel.)</p>
-
-<p>Dans ce même poème de <i>Namouna</i> (II, 35, p. 343), ce vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">existe dans Corneille (<i>Pertharite</i>, II, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span></p>
-
-<p>Enfin l’idée exprimée par ces vers de <i>Rolla</i> (V, Poésies
-nouvelles, p. 20):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans</p>
-<p class="i0">Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance!</p>
-<p class="i0">Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux!</p>
-<p class="i0">Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se retrouve dans <i>Les Confessions</i> de J.-J. Rousseau
-(Partie I, livre I; <i>Œuvres complètes</i>, t. V, p. 318; Hachette,
-1864): «... Je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en
-marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y
-en a un surtout qui m’est bien revenu», etc.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Théophile Gautier</span> (1811-1873) avait
-d’abord mis au début de la strophe LXV de son poème <i>Albertus</i>
-(Poésies, p. 28; Charpentier, 1858):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le papier que la belle, avec un air d’angoisse,</p>
-<p class="i0">Dès la strophe 36 de ce poème froisse...</p>
-</div></div>
-
-<p>36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que
-<i>trente-six</i> a trois syllabes:</p>
-
-<p>«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que
-j’ai exprimé le nombre par des chiffres».</p>
-
-<p>Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans sa petite main aux ongles roses froisse.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>La République française</i>, 2 juillet 1898.)</p>
-</div>
-
-<p>Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve
-cette grossière faute (p. 29, même édition):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i26">... l’écriture et le tour</p>
-<p class="i0">Ont <i>quelque chose</i> en soi qui <i>trahissent</i> la femme.</p>
-</div></div>
-
-<p>Pour <i>trahisse</i>.</p>
-
-<p>Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le papier se tor<i>dit</i> comme un <i>da</i>mné <i>du</i> <i>Da</i>nte</p>
-<p class="i10">En <i>dardant</i>...</p>
-</div></div>
-
-<p><i>Du</i> Dante, pour <i>de</i> Dante, puisqu’on ne doit pas dire
-<i>Le</i> Dante, l’article, en italien, se mettant devant le nom
-(l’Alighieri) et non devant le prénom (Dante pour Durante): cf. <span
-class="smcap">Larousse</span>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span></p>
-
-<p>Dans le même recueil (<i>Paysages</i>, VIII, p. 81), le martinet est
-confondu avec l’hirondelle:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le martinet, sentant l’orage, près du sol,</p>
-<p class="i0">Afin de l’éviter, rabat son léger vol.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le
-martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de
-quitter la région orageuse.</p>
-
-<p>Page 210 du même recueil (<i>Les Vendeurs du temple</i>, III) se trouve
-un verbe des plus rares, le verbe <i>retuer</i>, tuer une seconde fois:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs deux mains de squelette,</p>
-<p class="i0">Mais tu les <i>retuais</i>, sans plus sentir d’effroi</p>
-<p class="i0">Que pour guillotiner un véritable roi.</p>
-</div></div>
-
-<p>Voltaire, dans <i>Candide</i> (Cf. <span class="smcap">Littré</span>)
-a aussi employé <i>retuer</i>: «Je te <i>retuerais</i> si j’en croyais ma
-colère!»</p>
-
-<p>Plus loin (p. 334, <i>Sérénade</i>), un amant demande à sa maîtresse,
-qui se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne,
-dénouer ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en
-servir comme d’échelle et aller la rejoindre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i10">... Défais ton peigne,</p>
-<p class="i0">Penche sur moi tes cheveux longs,</p>
-<p class="i0 g4">............</p>
-<p class="i0">Aidé par cette échelle étrange,</p>
-<p class="i0">Légèrement je gravirai,</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas
-sans faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire
-choir à terre.</p>
-
-<p>Et ces amusantes phrases, dans <i>Mademoiselle de Maupin</i>:</p>
-
-<p>«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous
-les nôtres de peupliers; <i>elle en portait des bottes sous ses bras</i>,
-comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27;
-Charpentier, 1866).</p>
-
-<p>«Le rubis <i>rougirait de plaisir</i> de briller au bout vermeil de son
-oreille délicate» (p. 101).</p>
-
-<p>«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville.
-Les maisons commençaient à <i>mettre le nez aux fenêtres</i>» (p. 343).</p>
-
-<p>Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son
-goût qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de
-vers (poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous
-leurs<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> efforts
-pour <i>mettre le nez à la fenêtre</i>.» (<i>Les Jeunes-France</i>, p. 132;
-Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir <i>mettant le nez</i> hors de sa
-poche...» (<i>Ibid.</i>, p. 180.)</p>
-
-<p>Et cette affirmation que <i>Le Cri de Paris</i> (27 septembre 1908, p.
-11) dit avoir rencontrée aussi dans <i>Mademoiselle de Maupin</i>: «Il
-faut avoir un pavé <i>dans le ventre</i>, au lieu de cœur».</p>
-
-<p>Dans <i>Mademoiselle de Maupin</i> encore, un des personnages s’écrie
-(p. 207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean
-dans le ventre de <i>sainte Anne</i>, lorsqu’elle fut visitée par la
-Vierge». Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est,
-non pas sainte Anne, mais sainte Élisabeth.</p>
-
-<p>Dans <i>Les Jeunes-France</i> (p. 127), il est question de l’écriture
-anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire:
-la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.</p>
-
-<p>Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous
-le titre de <i>Les Grotesques</i> (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de
-nombreuses inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie,
-dans un de ses articles (<i>Portraits contemporains</i>, t. V, p. 125
-et suiv.), et que l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on
-les retrouve dans l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M.
-Théophile Gautier nous dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de
-Sévigné et sa coterie étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans
-doute Mme des Houlières qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t.
-I, p. 156) comme le plus charmant endroit et comme le plus <i>adorable</i>
-morceau de Théophile une page de prose qui devient parfaitement
-inintelligible telle qu’il la transcrit, et dans laquelle des lignes
-indispensables au sens (ligne 16, p. 57) ont été omises. Dans
-l’histoire abrégée du sonnet qu’il retrace d’après Colletet (t. II,
-p. 43), nous croirions, d’après lui, que Pontus de Thiard a eu pour
-maîtresse poétique <i>Panthée</i>, tandis que c’est <i>Pasithée</i> qu’il faut
-lire; Olivier de Magny n’a pas célébré non plus <i>Eustyanire</i>, mais
-bien <i>Castianire</i>; de même aussi que, tout à côté de là (p. 31), les
-<i>Isis nuagères</i> ne sauraient être que des <i>Iris</i>. Mais, continue
-Sainte-Beuve, par quel bouleversement de chiffres Chapelain a-t-il pu
-naître, selon notre auteur, en 1569, c’est-à-dire en plein seizième
-siècle?» Etc.</p>
-
-<p>A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile
-Faguet, dans ses <i>Études littéraires sur le dix-neuvième siècle</i> (p.
-323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:</p>
-
-<p>«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible.
-L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est<span
-class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> que le scrupule du terme
-propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut pas en abuser jusqu’à
-rendre l’usage du dictionnaire indispensable à un lecteur lettré.
-Le style d’un bon auteur est avant tout le style d’une conversation
-entre «honnêtes gens» convenablement instruits. Il y a affectation
-à nous parler dans un roman la langue d’un traité d’architecture.
-Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut, dans chaque
-page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas. C’est
-ce qui relève pour lui la saveur du morceau?<a id="NoteRef_30"
-href="#Note_30" class="fnanchor">[30]</a>» J’ai peur qu’il n’ait
-un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est pas sans
-charlatanisme, de piquer l’attention.</p>
-
-<p>«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le
-but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser
-dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément
-parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En
-introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le
-contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les
-faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet
-de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre
-d’être clair.»</p>
-
-
-<div class="aster" id="Leconte"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Leconte de Lisle</span> (1820-1894) n’a
-cessé d’hésiter sur l’orthographe du nom de Caïn, le meurtrier
-d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté. Dans la première édition
-de ses <i>Poèmes barbares</i>, «il avait écrit avec un K, Kaïn, le nom
-du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la réédition de ces poèmes,
-il modifia cette orthographe parce qu’on lui fit observer que le
-premier-né selon la Genèse avait été nommé par Ève «Celui qui est
-acquis». Du verbe hébraïque <i>qoûn</i>, acquérir, serait dérivé <i>qaïn</i><a
-id="NoteRef_31" href="#Note_31" class="fnanchor">[31]</a>. Mais je
-ne sais quel savant entreprit de lui démontrer que la forme<span
-class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> consacrée par tant de
-siècles, la forme Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand <span
-class="smcap">Calmettes</span>, <i>Leconte de Lisle et ses amis</i>, p.
-328.)</p>
-
-<p>La belle strophe qui termine le <i>Dies iræ</i> des <i>Poèmes antiques</i>
-de Leconte de Lisle (fin du recueil):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,</p>
-<p class="i0">Accueille tes enfants dans ton sein étoilé,</p>
-<p class="i0">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,</p>
-<p class="i0">Et rends-nous le repos que la vie a troublé,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa
-traduction de Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans son premier asile à sa voix rappelé,</p>
-<p class="i0">Retrouve le repos que la vie a troublé.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Pongerville</span>, <i>Notice sur
-Millevoye</i>, en tête des <i>Poésies de Millevoye</i>, p. 18; Charpentier,
-1851.)</p>
-</div>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Théodore de Banville</span>
-(1823-1891) écrit, dans ses <i>Odes funambulesques</i> (Une vieille lune,
-p. 69; Charpentier, 1883):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Un <i>corset</i> un peu juste, une étroite chaussure</p>
-<p class="i0">Ont-ils égratigné d’une rose blessure</p>
-<p class="i0">Tes beaux <i>pieds</i> frissonnants...</p>
-</div></div>
-
-<p>Un corset qui égratigne des pieds?</p>
-
-<p>Dans ses <i>Idylles prussiennes</i> (Sabbat, p. 415, même volume),
-Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Germania mène la danse,</p>
-<p class="i0">Plus folle qu’un cheval sans mors</p>
-<p class="i0">Ou qu’une <i>urne qui n’a plus d’anse</i>,</p>
-<p class="i0">Sur la colline où sont les morts.</p>
-</div></div>
-
-
-<p class="p3">Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à
-l’Académie, <span class="smcap">Henri de Bornier</span> (1825-1901)
-composa une pièce de vers qui fut imprimée la veille de la cérémonie
-et distribuée aux journaux. Dans cet éloge funèbre, le poète,
-s’adressant à l’auteur d’<i>Agnès de Méranie</i>, s’écriait:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tu mourus en pleine lumière,</p>
-<p class="i0">Et la victoire coutumière</p>
-<p class="i0">T’accompagna jusqu’au tombeau.</p>
-</div></div>
-
-<p>Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en
-lisant le lendemain, dans un grand journal:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tu mourus en pleine lumière,</p>
-<p class="i0">Et Victoire, <i>ta couturière</i>,</p>
-<p class="i0">T’accompagna jusqu’au tombeau!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>L’Avenir de la Meuse</i>, 22 mars 1885.)</p>
-</div>
-
-<p>On lit, dans <i>La Fille de Roland</i> (I, 4) du même poète:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i26">... Chrétienne,</p>
-<p class="i0"><i>Ma générosité doit répondre à la tienne</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et dans Corneille, <i>Le Cid</i> (III, 4), le même vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,</p>
-<p class="i0"><i>Ma générosité doit répondre à la tienne</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture
-que de poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru
-renommé, et «était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».</p>
-
-<p>«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des <i>Corbeaux</i>,
-le féroce Henry Becque. (Cf. <i>Le Journal</i>, 9 août 1898.)</p>
-
-
-<p class="p3">Le grand poète et profond penseur <span
-class="smcap">Sully Prudhomme</span> (1839-1907) estime que</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le vrai de l’amitié, c’est <i>de sentir ensemble</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Vaines Tendresses</i>, p. 5.)</p>
-</div>
-
-<p>Et dans son poème <i>Le Gué</i> (Poésies, t. I, p. 237), il déclare
-que</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... tous, <i>même les morts</i>, ont fui jusqu’au dernier.</p>
-</div></div>
-
-<p id="cadavre">Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave
-Aimard (<i>Les Rois de l’Océan</i>, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891):
-«Ils se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un
-était <i>plein de vie</i>.»</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">François Coppée</span> (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les
-souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et
-pour ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son
-<i>Petit Épicier</i> (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s.&nbsp;d.,
-in-12) est célèbre par son prosaïsme:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">C’était un tout petit épicier de Montrouge,</p>
-<p class="i0">Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,</p>
-<p class="i0">Exhalait une odeur fade sur le trottoir.</p>
-<p class="i0"><span class="g4">..........</span> des tonneaux</p>
-<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux.</p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-<p class="i0">Il partage le lit d’une femme insensible,</p>
-<p class="i0">Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.</p>
-<p class="i0 g4">..................</p>
-<p class="i0"><span class="g4">..........</span> Il trouve</p>
-<p class="i0">La colle et le fromage ignobles à toucher.</p>
-<p class="i0"><span class="g4">..........</span> il oublie,</p>
-<p class="i0">Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et ailleurs:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le dimanche, ils allaient souvent se promener</p>
-<p class="i0">Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes,</p>
-<p class="i0">Et revenaient.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Un Fils</i>, Poésies, t. II, p. 22.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ils songent à l’avance aux lessives futures,</p>
-<p class="i0">Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Petits Bourgeois</i>, ibid., p. 33.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée,</p>
-<p class="i0">Et la gendarmerie est en pantalon blanc.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Au bord de la Marne</i>, ibid., p. 164.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal,</p>
-<p class="i0">Et sur un banc, devant le public trivial,</p>
-<p class="i0">Je vis un ouvrier avec sa connaissance</p>
-<p class="i0">Qui se tenaient les mains...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>En bateau-mouche</i>, ibid., p. 195.)</p>
-</div>
-
-<p>Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même
-tome II de ses <i>Poésies</i> (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée
-fait cette déclaration:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... J’ai l’horreur du banal.</p>
-</div></div>
-
-<p>Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot
-«banal».</p>
-
-<p>Dans <i>L’Indépendance de l’Est</i> du 21 février 1900, je rencontre
-cette phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux
-filles, deux jumelles âgées <i>l’une et l’autre</i> de dix-huit ans».</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire <i>l’une
-après l’une</i>, au lieu de <i>l’une après l’autre</i>, et pour obtenir une
-rime à <i>lune</i> (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_5">p. 81</a>), <span
-class="smcap">Catulle Mendès<span class="pagenum" id="Page_98">[p.
-98]</span></span> (1843 ou 1841-1909) crée la locution <i>l’autre et
-l’une</i>, au lieu de <i>l’une et l’autre</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et tandis que, claire lacune,</p>
-<p class="i0">S’ouvre en la nuit brune la lune,</p>
-<p class="i0">Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Catulle <span class="smcap">Mendès</span>, Poésies,
-L’hymnaire des amants, t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)</p>
-</div>
-
-<p>Elle a parfois de terribles exigences, la rime!</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Clovis Hugues</span> (1851-1907),
-qui était de Marseille, il est vrai, a découvert un jour qu’il y
-avait <i>trois moitiés</i> dans un tout:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant,</p>
-<p class="i0"><i>Moitié</i> tigre, <i>moitié</i> chacal, <i>moitié</i> serpent.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>L’Écho de la semaine</i>, 24 octobre 1897, article
-signé <span class="smcap">Le Chercheur</span>.)</p>
-</div>
-
-<p>La même découverte a été faite par le romancier François de
-Nion, dans un feuilleton intitulé <i>Pendant la guerre</i> (dans <i>Le
-Journal</i>, 17 mai 1915, <i>in fine</i>): «Moitié plâtre, moitié briques,
-moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers
-d’Aix-la-Chapelle.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span></p>
- <h3>VI</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Victor Hugo.</span> Ses erreurs,
- inadvertances, réminiscences, énumérations de termes rares,
- obscurités, jeux de mots, drôleries, etc. Caractéristique de Victor
- Hugo: force, puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge
- de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions
- favorites. Particularités orthographiques, etc.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration,
-sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses
-inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs
-le précepte d’Horace (<i>Art poétique</i>, 351): <i>Ubi plura nitent in
-carmine</i>...</p>
-
-<p><span class="smcap">Victor Hugo</span> (1802-1885), dans son ode
-<i>Sur le rétablissement de la statue de Henri IV</i> (Odes et Ballades,
-I, 6, p. 51; Hachette, 1859), confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec
-Ivry-sur-Seine, près de Paris, «faute énorme», qu’il reconnaît
-d’ailleurs avec bonne grâce à la fin du volume (p. 376).</p>
-
-<p>Dans <i>Le Dernier Chant</i> et <i>Le Génie</i> (Ibid., II, 10, et IV,
-6, p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et
-malsonnants:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Fait <i>par</i>ler le <i>par</i>don <i>par</i> la voix des douleurs,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Au sén<i>at parla par ta</i> voix.</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.</p>
-
-<p>Rapprochons ce vers de la même ode <i>Le Dernier Chant</i>
-(p. 124):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">de ce passage de <i>Namouna</i> d’Alfred de Musset (I, 48;
-<i>Premières Poésies</i>, p. 346; Charpentier, 1861):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire</p>
-<p class="i0">Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre</p>
-<p class="i0">Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span></p>
-
-<p>Dans <i>Le Sacre de Charles X</i> (Odes et Ballades, III, 4, p. 144)
-figure le mot hébreu <i>Sabaoth</i>, qui signifie «des armées» (Cf. <span
-class="smcap">Littré</span>), et que le poète emploie ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">c’est-à-dire: «Vous êtes des <i>armées</i>», ce qui ne
-s’explique guère.</p>
-
-<p>La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus
-mauvaise, se trouve dans <i>Les Châtiments</i> (I, 6, <i>Le Te Deum</i>... p.
-28; Hetzel, s.&nbsp;d.):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... <i>Te Deum</i>! nous vous louons, Dieu fort,</p>
-<p class="i8">Sabaoth des armées!</p>
-</div></div>
-
-<p>Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun
-sens.</p>
-
-<p>Dans <i>Le Sacre de Charles X</i> encore (<i>Odes et Ballades</i>, même
-page), le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Montjoye <i>et</i> Saint-Denis!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction
-<i>et</i>, chez plusieurs de nos poètes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Montjoie <i>et</i> Saint-Denis! Dunois, à nous les chances!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Casimir <span class="smcap">Delavigne</span>, <i>Louis
-XI</i>, III, 13.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Montjoie <i>et</i> Saint-Denis! Charles à la rescousse!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Alexandre <span class="smcap">Dumas</span>, <i>Charles
-VII</i>, IV, 4.)</p>
-</div>
-
-<p>Voir aussi François <span class="smcap">Coppée</span> et Armand
-<span class="smcap">d’Artois</span>, <i>La Guerre de cent ans</i>,
-prologue, sc. 10, et II, 8.</p>
-
-<p>Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare
-Littré.</p>
-
-<p>Le vrai cri de guerre de nos pères était <i>Mont-joie</i>, ou bien
-<i>Mont-joie Saint-Denis</i>. «<i>La Mont-joie Saint-Denis</i>, ou, simplement,
-<i>la Mont-joie</i>, était le nom de la colline près Paris où saint
-Denis subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre
-était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La
-<i>Mont-joie Saint-Denis</i> signifie la <i>Mont-joie de saint Denis</i>, selon
-l’ancienne règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.»
-Etc. (<span class="smcap">Littré</span>, art. Mont-joie). Ce sont les
-nécessités de notre prosodie, l’élision de l’<i>e</i> final de Mont-joie,
-qui a contraint les poètes à vicier cette locution et à en faire un
-non-sens.</p>
-
-<p>En parlant de Napoléon, dans <i>Les Deux Iles</i> (Odes et Bal<span
-class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>lades, III, 6, p. 154),
-le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, que Dieu a
-fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Afin qu’il pût venir au monde</p>
-<p class="i0">Sans qu’une secousse profonde</p>
-<p class="i0">Annonçât son premier moment,</p>
-<p class="i0">Et que sur son lit militaire,</p>
-<p class="i0">Enfin sans remuer la terre,</p>
-<p class="i0">Il pût expirer doucement.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Naître, vivre et mourir dans le champ paternel</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, V, 3, Au vallon de Cherizy, p.
-240),</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve
-(<i>Poésies</i>, Les Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225;
-Charpentier, 1890):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Naître, vivre et mourir dans la même maison.</p>
-</div><div class="stanza">
-<p class="i0">Mon esprit de Pathmos connut le saint délire</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, V, 14, Actions de grâces, p. 264).</p>
-</div>
-
-<p>D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur
-Victor Hugo: «C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile <span
-class="smcap">Faguet</span>, <i>Études littéraires sur le dix-neuvième
-siècle</i>, p. 165.)</p>
-
-<p>Dans les jolis vers du <i>Pas d’armes du roi Jean</i> (Odes et
-Ballades, ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je
-te baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros
-frère ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère
-indiquer quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de
-son.</p>
-
-<p>Dans les <i>Odes et Ballades</i> encore (Ballade XIII, <i>La Légende de
-la nonne</i>, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne
-aima le brigand»,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">On voit des biches qui remplacent</p>
-<p class="i0">Leurs beaux cerfs par des <i>sangliers</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil
-accouplement.</p>
-
-
-<p class="p3">Passons aux <i>Orientales</i>.</p>
-
-<p>Dans <i>Le Feu du ciel</i> (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo
-décrit un îlot qui fond et s’efface</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Comme un glaçon <i>froid</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Un glaçon est-il jamais chaud?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span></p>
-
-<p>Dans <i>Canaris</i> (II, p. 23), le terme de marine <i>ancre</i> est employé
-au masculin et avec le sens de <i>grappin</i>, ce qui est doublement
-étrange:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Son ancre <i>noir</i> s’abat</p>
-<p class="i0">Sur la nef qu’<i>il</i> foudroie.</p>
-</div></div>
-
-<p>Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on
-lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition
-Hetzel-Quantin.</p>
-
-<p>Dans <i>La Bataille perdue</i> (XVI, p. 78); «ce champ <i>meurtrier</i>»
-(au singulier) rime avec les <i>étriers</i> (au pluriel), faute qui n’a
-été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de
-l’Imprimerie Nationale, où on lit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... ces champs meurtriers.</p>
-</div></div>
-
-<p>Plus loin (XIX, <i>Sara la Baigneuse</i>, p. 83), le poète nous
-peint Sara battant</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... d’un pied timide</p>
-<p class="i0">L’onde <i>humide</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">comme si l’onde n’était pas toujours humide.</p>
-
-<p>Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, <i>Grenade</i>,
-p. 114), il dit qu’</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Alicante aux clochers mêle les minarets,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">lorsque, observe le Guide Joanne (<i>Espagne et
-Portugal</i>, 1909, p. 295), il n’y a aucun minaret à Alicante.</p>
-
-<p>Dans <i>Navarin</i> (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de
-bateaux sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques,
-tartanes, sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates,
-caravelles, dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Galéasses énormes,</p>
-<p class="i0">Vaisseaux de toutes formes,</p>
-<p class="i0">Vaisseaux de tous climats,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres,
-chaloupes, lanches, bombardes, caraques, gabarres, etc.</p>
-
-<p id="Pecopin">J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une,
-mais on sait combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes
-techniques. On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment
-dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et
-suiv.; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-18), où,<span class="pagenum"
-id="Page_103">[p. 103]</span> entre autres listes de mots rares, on
-voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les frégatons,
-felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.</p>
-
-<p>La pièce <i>Les Djinns</i> (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.)
-est un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers
-chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord <i>crescendo</i>, puis
-<i>decrescendo</i>. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a
-deux syllabes seulement:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Murs, ville</p>
-<p class="i0">Et port,</p>
-<p class="i0">Asile</p>
-<p class="i0">De mort,</p>
-<p class="i0 g4">.....</p>
-</div></div>
-
-<p>Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans la plaine</p>
-<p class="i0">Naît un bruit,</p>
-<p class="i0">C’est l’haleine</p>
-<p class="i0">De la nuit.</p>
-<p class="i0 g4">......</p>
-</div></div>
-
-<p>Puis quatre syllabes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La voix plus haute</p>
-<p class="i0">Semble un grelot.</p>
-<p class="i0 g4">......</p>
-</div></div>
-
-<p>Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une
-de sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons:
-une strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de
-trois et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.</p>
-
-<p>La pièce <i>Lazzara</i> (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée
-dans le roman de Louis Reybaud, <i>Jérôme Paturot à la recherche de la
-meilleure des Républiques</i> (chap. 28, <i>Les Infortunes d’une Égérie</i>,
-p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de
-Muse du romantisme.</p>
-
-<p>Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Comme elle court! Voyez...</p>
-<p class="i0">Elle est grande, elle est svelte...</p>
-<p class="i0 p05">Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir</p>
-<p class="i0">Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,</p>
-<p class="i10">Car la pauvreté l’accompagne;</p>
-<p class="i0">Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,</p>
-<p class="i0">Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis</p>
-<p class="i10">La liberté sur la montagne.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span></p>
-
-<p>Et dans Louis Reybaud:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Voyez comme elle engraisse...</p>
-<p class="i0">Elle est ample, elle est vaste...</p>
-<p class="i0 p05">Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs</p>
-<p class="i0">Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours;</p>
-<p class="i10">Car la pauvreté l’accompagne.</p>
-<p class="i0">Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits,</p>
-<p class="i0">Une blouse percée aux deux coudes, et puis</p>
-<p class="i10">Quelques amis sur la Montagne.</p>
-</div></div>
-
-<p>Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans
-<i>La Prière pour tous</i> (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123;
-Hachette, 1861)?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O myrrhe! ô cinname!</p>
-<p class="i0">Nard cher aux époux!</p>
-</div></div>
-
-<p>Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien
-bibliothécaire de Rouen, répond à cette question dans sa <i>Vie des
-fleurs</i> (LXXI, p. 203; Hetzel, s.&nbsp;d.): «L’ancienne médecine,
-écrit-il, n’a pas connu de plante plus précieuse que la valériane:
-de quelle maladie n’a-t-elle pas guéri?... De ses racines on tirait
-autrefois le <i>nard</i>, tant célébré par les poètes...»</p>
-
-<p>Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor
-Hugo, qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur,
-dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet
-amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans
-<i>Les Feuilles d’automne</i> (38, <i>Pan</i>, p. 130):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">dans <i>Les Chants du Crépuscule</i> (XXVI, à Mlle J..., p.
-233; Hachette, 1861):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et la haine monte à mon œuvre</p>
-<p class="i0">Comme un bouc au cytise en fleur;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">vers qui rappellent plusieurs passages des
-<i>Bucoliques</i> (I, 79; II, 63):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i30">... capellæ,</p>
-<p class="i0">Florentem cytisum et salices carpetis amaras...</p>
-<p class="i0">Florentem cytisum sequitur lasciva capella.</p>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des <i>Voix
-intérieures</i><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-(VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.</p>
-
-<p>Et plus loin (<i>Ouvrage cité</i>, XVIII, p. 80):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,</p>
-<p class="i0">Le vers porte à sa cime une lueur étrange.</p>
-</div></div>
-
-<p>«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins
-maîtres», déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de
-<i>Les Rayons et les Ombres</i> (p. 145; Hachette, 1859).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!...</p>
-<p class="i0">Lisez mon doux Virgile...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)</p>
-</div>
-
-<p>La fin de cette même pièce VIII (p. 184):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Car les temps sont venus qu’a prédits le poète!</p>
-<p class="i0">Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette,</p>
-<p class="i0">Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,</p>
-<p class="i0">Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé,</p>
-<p class="i0">Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille,</p>
-<p class="i0">Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille,</p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">n’est que la traduction d’un célèbre passage des
-<i>Géorgiques</i> (I, 493 et suiv.):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis</p>
-<p class="i0">Agricola, incurvo terram molitus aratro,</p>
-<p class="i0">Exesa inveniet scabra robigine pila,</p>
-<p class="i0 g4">...............</p>
-</div></div>
-
-<p>Et «les chiens obscènes» mentionnés dans <i>Luna</i> des <i>Châtiments</i>
-(VI, 7; p. 198, Hetzel, s.&nbsp;d.) ne sont non plus que la
-traduction des <i>obscenæque</i> (ou <i>obscenique</i>) <i>canes</i> des
-<i>Géorgiques</i> (I, 470).</p>
-
-
-<p class="p3">Ces vers des <i>Chants du crépuscule</i> (V, p. 173;
-Hachette, 1861):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous pouvez, ô mon capitaine,</p>
-<p class="i0">Barrer la Tamise hautaine,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">rappellent ceux de Lebrun-Pindare (<i>Odes</i>: Qu’il est
-un légitime orgueil..., p. 511; Didot, 1858):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En vain la Tamise hautaine</p>
-<p class="i0">Croit voir aux fastes de la Seine...</p>
-</div></div>
-
-<p>Dans <i>Les Rayons et les Ombres</i> (XIX, Ce qui se passait aux
-Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous sommes la nature et la source éternelle</p>
-<p class="i0">Où toute soif <i>s’épanche</i>.</p>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span></p>
-<p>Ou <i>s’étanche</i>?</p>
-
-<p>L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi <i>s’épanche</i>.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et de sa petitesse étalant l’ironie,</p>
-<p class="i0">Son pied charmant semblait <i>rire</i> à côté du mien!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Rayons et les Ombres</i>, XXXIV, Tristesse
-d’Olympio, p. 253.)</p>
-</div>
-
-<p>Théodore de Banville (<i>Odes Funambulesques</i>, La Tristesse d’Oscar,
-p. 98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et qu’enfin ses souliers...</p>
-<p class="i0">Laissant à chaque pas des morceaux de talon,</p>
-<p class="i6">Poussaient de <i>grands éclats de rire</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et Émile Zola, dans ses <i>Contes à Ninon</i> (Le Carnet de danse, p.
-52; Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui <i>riait</i> dans un
-rayon de soleil.»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ses petits pieds semblaient <i>chuchoter</i> avec l’herbe,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">écrit ailleurs Victor Hugo (<i>Les Contemplations</i>, t.
-I, x, Amour, p. 219; Hachette, 1882).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Toutes les passions <i>s’éloignent</i> avec l’âge,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">lit-on dans <i>Tristesse d’Olympio</i> (Les Rayons et les
-Ombres, XXXIV, p. 256).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Toutes les passions <i>s’éteignent</i> avec l’âge,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">a dit Voltaire (<i>Stances et quatrains pour tenir lieu
-de ceux de Pibrac</i>; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal
-<i>Le Siècle</i>).</p>
-
-<p>La pièce XXXV de <i>Les Rayons et les Ombres</i>, Que la Musique date
-du seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains
-jugent discutable ou énigmatique:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La musique montait, cette <i>lune de l’art</i>!</p>
-</div></div>
-
-<p>Ces vers des <i>Châtiments</i> (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Toutes les eaux de ton abîme,</p>
-<p class="i0">Hélas! passeraient sur ce crime,</p>
-<p class="i0">O vaste mer, sans le laver!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">rappellent ceux d’Alfred de Musset (<i>Premières
-Poésies</i>, La Coupe et les Lèvres, IV, <span class="smcap">I</span>;
-p. 252; Charpentier, 1861):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... La mer y passerait sans laver la souillure,</p>
-<p class="i0">Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span></p>
-
-<p>Dans <i>Les Châtiments</i> encore (Toulon, p. 20):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i30">... Le bandit</p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-<p class="i0">Vient, et trouve une main, froide <i>comme un verrou</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans
-le journal <i>La Journée</i>, 14 janvier 1903): «Cet homme est un
-<i>verrou incarné</i>» (?).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Ces innocents aux regards <i>de colombe</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Joyeuse Vie, p. 96.)</p>
-</div>
-
-<p>Des regards de colombe?</p>
-
-<p>Nous retrouvons la même locution dans le volume <i>Le Pape</i>
-(Un champ de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Des petits (enfants) aux regards <i>de colombe</i>.</p>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Châtiments</i>, III, 13, p. 106.)</p>
-</div>
-
-<p>Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans
-ce siècle, l’égout des siècles...» (<i>Relation de la maladie... du
-jésuite Berthier</i>; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal
-<i>Le Siècle</i>).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pour attirer les sots qui donnent <i>tête-bêche</i></p>
-<p class="i0">Dans tous les vils panneaux...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Châtiments</i>, A un journaliste de robe courte, p.
-118.)</p>
-</div>
-
-<p>Ou <i>tête baissée</i>?</p>
-
-<div class="poem" id="ln_9"><div class="stanza">
-<p class="i6">... prendre pour nourricier</p>
-<p class="i0">Le <i>Crédit mobilier ou le Crédit foncier</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Le Parti du crime, p. 208.)</p>
-</div>
-
-<p>Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (<i>Sonnet
-sur la Frégate amarrée près du pont Royal</i>, dans le volume de M. de
-Lescure sur <i>François Coppée</i>, p. 372; Lemerre, 1889):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple</p>
-<p class="i0"><i>La Caisse des Dépôts et Consignations.</i></p>
-</div></div>
-
-<p>Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I
-des <i>Contemplations</i> (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités
-dans le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour<span class="pagenum"
-id="Page_108">[p. 108]</span> un des recueils les plus abstrus de
-Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux volumes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Une eau courait, fraîche et <i>creuse</i></p>
-<p class="i0">Sur les mousses de velours.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, t. I, Vieille chanson, p. 78;
-Hachette, 1882 et 1858.)</p>
-</div>
-
-<p>Une eau creuse?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les vieux <i>antres</i> pensifs, dont rit le geai moqueur,</p>
-<p class="i0">Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, Premier mai, p. 113.)</p>
-</div>
-
-<p>Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en
-cœur?</p>
-
-<p>Dans le poème <i>Saturne</i> (Ibid., t. I, p. 202), le poète place
-l’enfer dans la planète Saturne:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,</p>
-<p class="i0">Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...</p>
-</div></div>
-
-<p>Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine
-dans un autre astre?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A l’heure où sur le mont lointain</p>
-<p class="i0">Flamboie et frissonne l’aurore,</p>
-<p class="i0">Crête rouge du <i>coq matin</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, <i>Magnitudo parvi</i>, p. 302.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans le tome II du même recueil, nous voyons (<i>Pasteurs et
-Troupeaux</i>, p. 159) la fauvette qui</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... met de travers son bonnet.</p>
-</div></div>
-
-<p>Plus loin (<i>Ibid.</i>, Pleurs dans la nuit, p. 224):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le cadavre, lié de bandelettes blanches,</p>
-<p class="i0"><i>Grelotte</i>, et, dans sa bière, <i>entend</i> les quatre planches</p>
-<p class="i4">Qui lui parlent tout bas.</p>
-</div></div>
-
-<p>Un cadavre qui grelotte et qui entend?</p>
-
-<p>Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Claire, p. 244.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans ce poème, <i>Pleurs dans la nuit</i>, déjà mentionné, presque
-toutes les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,</p>
-<p class="i0">Et la branche Destin, végétation sombre,</p>
-<p class="i8">Emplit l’homme effaré.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 234.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span></p>
-
-<p>De même, dans <i>Ce que dit la bouche d’ombre</i>, tout serait à citer,
-et force est de nous restreindre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’homme, comme la brute, abreuvé du néant,</p>
-<p class="i0">Vide toutes les nuits le verre noir du somme.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Contemplations</i>, t. II, p. 366.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 382.)</p>
-</div>
-
-<p>Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées <i>Horror</i>,
-<i>Dolor</i>, <i>Hélas! tout est sépulcre</i>, <i>Les Mages</i>, etc.</p>
-
-
-<p class="p3"><i>La Légende des siècles</i>, que Théodore de Banville
-qualifie d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout
-versificateur français» (<i>Petit Traité de Poésie française</i>, p. 30
-et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo
-a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de
-vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus,
-et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans
-le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo
-descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui
-donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout
-les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent
-l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à
-elle les yeux.» (<i>Le Temps</i>, 16 juillet 1911, Feuilleton.)</p>
-
-<p>Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (<i>La Légende des siècles</i>,
-La Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-
-<p>Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et Titlis, et Scrops, et Dronte,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,</p>
-<p class="i0">Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Le Titan, t. I, p. 86, 87.)</p>
-</div>
-
-<p>Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans
-le fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en
-est, semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à
-plaisir, celui de <i>Jérimadeth</i>, par exemple, qu’on lit dans <i>Booz
-endormi</i>. «Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (<i>Racine
-et Victor Hugo</i>, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à
-fabriquer des noms propres de lieux et d’hom<span class="pagenum"
-id="Page_110">[p. 110]</span>mes qui n’ont jamais existé. Ce beau
-vers harmonieux de <i>Booz endormi</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tout reposait dans Ur et dans <i>Jérimadeth</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">a enrichi la géographie biblique d’une ville
-entièrement inconnue de tous les hébraïsants.»</p>
-
-<p>Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin
-d’une rime à <i>demandait</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i16">... et Ruth se demandait,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à
-det», et que ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis
-la bourde, introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth»,
-dans le vers précédent: voilà du moins ce qu’on raconte.
-(Renseignement verbal.)</p>
-
-<p>Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables,
-— que Victor Hugo manque rarement de faire rimer <i>hommes</i> autrement
-qu’avec <i>nous sommes</i>, <i>ombre</i> autrement qu’avec <i>sombre</i> ou
-<i>nombre</i>, <i>abîme</i> autrement qu’avec <i>sublime</i> ou <i>cime</i>; <i>nue</i>
-rime presque toujours avec <i>venue</i> ou <i>inconnue</i>, <i>ténèbres</i> avec
-<i>funèbres</i>, <i>âme</i> avec <i>flamme</i>, <i>horrible</i> avec <i>terrible</i>,
-<i>insondable</i> avec <i>formidable</i>, etc.; et ces mots: <i>hommes</i>, <i>ombre</i>,
-<i>sombre</i>, <i>abîme</i>, <i>sublime</i>, etc., coulent sans cesse de sa
-plume.</p>
-
-<p>Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’ombre était <i>nuptiale</i>, auguste et solennelle,</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Légende des siècles</i>, Booz endormi, t. I, p. 53.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Son lit fut <i>formidable</i>...</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans <i>Booz endormi</i> encore (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 52), Victor Hugo
-nous représente la terre, à cette époque,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... encor mouillée et molle du déluge.</p>
-</div></div>
-
-<p>Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant
-Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf.
-<span class="smcap">Bouillet</span>, <i>Atlas universel d’histoire et
-de géographie</i>, Tables chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor
-<span class="smcap">Duruy</span>, <i>Histoire sainte</i>, chap. I, p. 6;
-Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien longtemps à
-sécher.</p>
-
-<p>Dans la <i>Première Rencontre du Christ avec le tombeau</i> (Ibid., t.
-I, p. 58), Victor Hugo dit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Or, de Jérusalem, où <i>Salomon</i> mit l’arche,</p>
-<p class="i0">Pour gagner Béthanie, il faut <i>trois jours de marche</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span></p>
-
-<p>«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules
-Hoche (<i>Revue bleue</i>, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous
-apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à
-Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de
-Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un
-pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui
-est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de
-Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M.
-Jean Sigaux, dans <i>L’Intermédiaire des chercheurs et curieux</i> (20
-septembre 1911, col. 771).</p>
-
-<p>Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ils auront des <i>souliers de feu</i> dont la chaleur</p>
-<p class="i0">Fera <i>bouillir leur tête</i> ainsi qu’une chaudière.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>La Légende des siècles</i>, L’An neuf de l’hégire, t. I,
-p. 200.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tu rêves, dit le roi, comme <i>un clerc en Sorbonne</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Aymerillot. t. I, p. 229.)</p>
-</div>
-
-<p>Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la
-Sorbonne n’a été fondée qu’en 1253.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le vide s’est fait <i>spectre</i> et rien s’est fait <i>géant</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Eviradnus, t. II, p. 70.)</p>
-</div>
-
-<p>Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée
-jadis par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. <i>La Gazette
-anecdotique</i>, 15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages
-de haut».</p>
-
-<p>On s’est amusé (<i>Le Cri de Paris</i>, 10 octobre 1909, p. 11) à faire
-ressortir la singulière amphibologie de ce passage:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied</p>
-<p class="i0"><i>Sent le mou</i> de la fange en marchant sur leurs nuques.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Zim-Zim, t. II, p. 100.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans <i>Les Quatre Jours d’Elciis</i> (IV, <i>ibid.</i>, t. II, p. 250),
-nous trouvons ce vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Les yeux <i>sous les sourcils</i>, l’empereur très clément...</p>
-</div></div>
-
-<p>N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les
-sourcils?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... L’hiver <i>se tenait les côtes</i> sur le pôle,</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span></p>
-
-<p class="ti0">nous dit le poète (<i>Ouvrage cité</i>, Le Satyre, t. III,
-p. 10), qui a toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et
-calembours.</p>
-
-<p>Ce vers de <i>La Rose de l’Infante</i> (Ibid., t. III, p. 43):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dont chaque <i>ovige</i> semble au soleil une mitre,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple
-coquille: lisez <i>ogive</i> et non <i>ovige</i>. (Cf. l’édit. Hachette, 1862,
-1<sup>re</sup> série, p. 183.)</p>
-
-<p>Dans <i>Le Lapidé</i> (Ibid., t. III, p. 180), on lit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit,</p>
-<p class="i0">Qui le tua <i>vivant</i> et mort l’ensevelit.</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène
-Scribe se glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi,
-«le <i>tuer vivant</i>».</p>
-
-<p><i>La Vision de Dante</i> (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore
-un des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient
-sortis de la toute-puissante imagination de Victor Hugo:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... L’ombre hideuse, ignorée, insondable,</p>
-<p class="i0">De l’invisible Rien vision formidable,</p>
-<p class="i0">Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,</p>
-<p class="i0">Où dans l’obscurité l’obscurité se fond,</p>
-<p class="i0">Etc, etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est dans <i>Les Chansons des rues et des bois</i> qu’apparaît
-peut-être le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo,
-cette aisance et cette souplesse acquises en partie à force
-de travail et de pratique, cette <small>FORCE</small>, cette
-<small>PUISSANCE</small>, qui est sa caractéristique.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,</p>
-<p class="i0">Hugo <i>puissant et fort</i>, Vigny, soigneux et fier,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">a très exactement dit Sainte-Beuve (<i>Poésies
-complètes</i>, Pensées d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier,
-1890).</p>
-
-<p>C’est aussi dans <i>Les Chansons des rues et des bois</i> que notre
-poète s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de
-mots, les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de
-Dante et de Turlupin.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i22">... j’irai</p>
-<p class="i0">Faire expliquer aux hochequeues</p>
-<p class="i0">Le latin du <i>Dies Iræ</i>?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Chansons des rues et des bois</i>, p. 39;
-Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">On entendait Dieu dès l’aurore</p>
-<p class="i0">Dire: As-tu déjeuné, <i>Jacob</i>?</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 57.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Saint Roch, et son chien saint <i>Roquet</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, p. 100.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je m’appelle <i>Bouteille à l’encre</i>;</p>
-<p class="i0">Je suis métaphysicien.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 115.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Toute la nef, d’aube baignée,</p>
-<p class="i0">Palpitait d’extase et d’émoi.</p>
-<p class="i0">— Ami, me dit une araignée,</p>
-<p class="i0">La grande rosace est de moi.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 202.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le mouton disait: Notre Père,</p>
-<p class="i0">Que votre sainfoin soit béni!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 202.)</p>
-</div>
-
-<p>Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Prit la goutte d’eau qui brilla:</p>
-<p class="i0">La plus belle <i>feuille</i> du monde</p>
-<p class="i0">Ne peut donner que ce qu’elle a.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 205.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<p class="p3">Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son
-amour pour les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la
-<span class="smcap">bonté</span>, en d’autres termes. Nous trouvons
-maintes traces de ce sentiment dans <i>L’Année terrible</i>.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant.</p>
-<p class="i0">Je crie: Ayez pitié!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Page 203; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie</p>
-<p class="i0">M’attirent; je me sens leur frère...</p>
-</div>
-<p class="dr">(Page 231.)</p>
-</div>
-
-<p>Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de
-la bonté. Voyez sa célèbre pièce <i>Le Crapaud</i> (dans <i>La Légende des
-siècles</i>, t. IV, p. 135):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;</p>
-<p class="i0">Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,</p>
-<p class="i0">La bonté, qui du monde éclaire le visage,</p>
-<p class="i0">La bonté, ce regard du matin ingénu,</p>
-<p class="i0">La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span></p>
-
-<p>Et dans <i>Le Pape</i> (p. 86; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La haine est un vent sombre et pestilentiel;</p>
-<p class="i0">Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.</p>
-</div><br /><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai vécu; j’ai penché ma tête</p>
-<p class="i0">Sur les souffrants, sur les petits.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Quatre Vents de l’esprit</i>, t. II, Le Livre
-lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-</div>
-
-<p>«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui
-a été bon passe presque avant qui a été grand.» (<i>Les Misérables</i>,
-4<sup>e</sup> partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette,
-1881.)</p>
-
-<p>«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive
-s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive
-s’agenouiller, la bonté.» (<i>Choses vues</i>, 1877, p. 366, <i>in fine</i>;
-Charpentier, 1888.)</p>
-
-<p>De <i>L’Année terrible</i>, où (p. 244) le général Trochu est qualifié
-de:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Participe passé du verbe Tropchoir,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous n’avons pas encor fini d’être Français;</p>
-<p class="i0">Le monde attend la suite et veut d’autres essais;</p>
-<p class="i0">Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,</p>
-<p class="i0">Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois.</p>
-<p class="i0">On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille.</p>
-<p class="i0">Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.</p>
-</div></div>
-
-<p>Encore des badinages et de plaisantes saillies:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Qui chante là? Le rossignol.</p>
-<p class="i0">Les chrysalides sont parties.</p>
-<p class="i0">Le ver de terre a pris son vol</p>
-<p class="i0">Et jeté le froc aux orties...</p>
-<p class="i0 p05">Le bourdon, aux excès enclin,</p>
-<p class="i0">Entre en chiffonnant sa chemise;</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Art d’être grand-père</i>, p. 19; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i26">... Il vous semble</p>
-<p class="i0">Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble,</p>
-<p class="i0">Que l’F et que le B vont se prendre de bec,</p>
-<p class="i0">Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y,</p>
-<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale,</p>
-<p class="i0">Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Ane</i>, p. 119; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’homme dans son miroir se fait de grand saluts,</p>
-<p class="i0">Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure,</p>
-<p class="i0">Il rit, et sait le fond de l’homme, étant <i>mercure</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 147.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans <i>Les Quatre Vents de l’esprit</i>, qui, dans certaines parties,
-offrent plus d’une analogie avec <i>Les Châtiments</i>, et où nous
-revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16.)</p>
-</div>
-
-<p>Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement
-prosaïque, qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un
-homme moribond et amener sa conversion:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier</p>
-<p class="i0">Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier,</p>
-<p class="i0">D’un rétrécissement du canal de l’urètre,</p>
-<p class="i0">Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 132.)</p>
-<div class="stanza">
-<p class="i0">Monsieur, je suis un diable et vous êtes un <i>ange</i>;</p>
-<p class="i0">Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,</p>
-<p class="i0">Je rêve que quelqu’un vous a pris votre <i>g</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 158.)</p>
-</div>
-
-<p>Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes
-nitouches»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Leur croupe se recourbe en replis <i>vertueux</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 172.)</p>
-</div>
-
-
-<p class="p3"><i>La Fin de Satan</i>, encore un des livres les plus
-compliqués, les plus nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y
-trouve des vers de ce genre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">On entendait suinter le néant goutte à goutte.</p>
-<p class="i0 g4">.................</p>
-<p class="i8">... Le visage irrité des décombres,</p>
-<p class="i0">Le blanchissement vague et difforme des ombres,</p>
-<p class="i0">Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés,</p>
-<p class="i0">Tous les renversements en arrière, effrayés,</p>
-<p class="i0">Se dressaient; etc.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, Hors de la terre, III, p. 304, 305,
-Charpentier, 1888.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,</p>
-<p class="i0">Et rit de voir le pal <i>leur sortir par la bouche</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">écrit Victor Hugo dans <i>Toute la lyre</i> (t. I, p. 22;
-Charpentier, 1889).</p>
-
-<p>Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le
-suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces
-énumérations bizarres coutumières à l’auteur.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 34.)</p>
-</div>
-
-<p>Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se
-représente en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à
-compagnon.</p>
-
-<p>C’est dans <i>Toute la lyre</i> (t. II, p. 57, <i>Ave, Dea</i>, et p. 90,
-<i>Roman en trois sonnets</i>) que se trouvent les seuls sonnets sortis de
-la plume de Victor Hugo.</p>
-
-<p>Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème <i>La
-Blanche Aminte</i>, qui porte cette épigraphe:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i17">— Ça, dit-il, que t’en semble,</p>
-<p class="i0">Écho? si nous faisions une chanson ensemble?</p>
-</div></div>
-
-<p>Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho»,
-comme de précédents livres du maître nous en offrent déjà des
-modèles, jeux et tours de force affectionnés par lui:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En chasse! — Le maître en personne</p>
-<p class="i12">Sonne.</p>
-<p class="i0">Fuyez! voici les paladins,</p>
-<p class="i12">Daims.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, La Chasse du Burgrave, p. 334.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Pourquoi fais-tu tant de vacarme,</p>
-<p class="i12">Carme?</p>
-<p class="i0 g4">.............</p>
-<p class="i0">Pourquoi fais-tu tant de tapage,</p>
-<p class="i12">Page?</p>
-<p class="i0 g4">.............</p>
-<p class="i0">C’est surtout quand la dame abbesse</p>
-<p class="i12">Baisse</p>
-<p class="i0">Les yeux, que son regard charmant</p>
-<p class="i12">Ment.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Cromwell</i>, III, 1, et V, 7.)</p>
-</div>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.</p>
-
-<p>Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de<span
-class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> <i>Cromwell</i>, véritable
-manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle de la Bible,
-qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et Shakespeare, un de
-ses livres préférés.</p>
-
-<p>Dans une note relative à l’acte III de ce drame de <i>Cromwell</i> (t.
-II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël
-qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la <i>rue
-Saint-Honoré</i>».</p>
-
-<p>Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de
-Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de
-cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue
-du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.»
-(<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits de femmes</i>, Mme
-de Staël, p. 143.)</p>
-
-<p>A propos du premier vers d’<i>Hernani</i> et de cet enjambement souvent
-cité:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier</p>
-<p class="i0">Dérobé...</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">le poète et professeur Andrieux, dans une de ses
-leçons au Collège de France, faisait un jour observer à son auditoire
-que les romantiques n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe
-originale», les «rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux
-distique:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Enfin dans le palais nous arrivâmes, car</p>
-<p class="i0">La porte était ouverte et nous passâmes par.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Mary-Lafon</span>, <i>Cinquante ans de vie littéraire</i>, p. 40.)</p>
-</div>
-
-<p>Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine,
-des rejets ou enjambements non moins hardis.</p>
-
-<p>Lors de la première représentation d’<i>Hernani</i>, au moment où
-Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi
-don Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... Vieillard stupide, il l’aime!</p>
-</div></div>
-
-<p>«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure,
-entendit: «<i>Vieil as de pique</i>, il l’aime!», et, dans sa naïve
-indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il,
-c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda
-Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce
-qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit
-Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis
-qu’il est trop fort d’appeler<span class="pagenum" id="Page_118">[p.
-118]</span> un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva,
-<i>vieil as de pique</i>! — Comment! c’est trop fort? — Oui, vous direz
-tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part
-d’un jeune homme comme Hernani. — Monsieur, répondit Lassailly, il
-en a le droit, les cartes étaient inventées. Les cartes ont été
-inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien... Bravo pour le
-<i>vieil as de pique</i>! bravo, Firmin! bravo, Hugo!» (Alexandre <span
-class="smcap">Dumas</span>, <i>Mémoires</i>, t. VI, p. 17.)</p>
-
-<p>Et cette fin du monologue de don Carlos (<i>Hernani</i>, IV, 5) devant
-le tombeau de Charlemagne:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence?</p>
-<p class="i0">Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant
-qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le
-nom de cette dame Clémence.</p>
-
-<p>On rencontre dans <i>Lucrèce Borgia</i> (I, 3) certaine apostrophe de
-dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois
-cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.</p>
-
-<p>Ce vers de <i>Ruy Blas</i> (I, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, <i>Les
-Catacombes de Paris</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Assis, la tête à l’ombre</p>
-<p class="i0">Et les pieds au soleil.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux
-Lundis</i>, t. VI, p. 134.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et fut-il descendu d’Annibal <i>qui prit Rome</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Ruy Blas</i>, IV, 3.)</p>
-</div>
-
-<p>Annibal n’a jamais pris Rome.</p>
-
-<p>Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis
-relevé (dans <i>Le Gaulois</i>, février 1872; article reproduit dans <i>Le
-Voleur</i>, 1<sup>er</sup> mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre
-d’erreurs et de bévues commises par Victor Hugo dans son <i>Ruy Blas</i>.
-Comme ces critiques sont très spéciales et relatives seulement à
-la vie et aux usages ibériens, je me borne à signaler cet article,
-rédigé sous forme de lettre à l’<i>insigne maestro</i>.</p>
-
-<p>Dans <i>Les Burgraves</i> (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric
-Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,</p>
-<p class="i0">Faisait <i>trois fois le tour</i> de la table de pierre.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span></p>
-
-<p>C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses
-<i>Burgraves</i> ce drolatique hémistiche:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i16">... Il sortit de la vie</p>
-<p class="i0"><i>Comme un vieillard en sort</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et,
-quand elle survenait, ne manquait jamais de riposter:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tout en faisant des vers <i>comme un vieillard en f’rait</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus.
-(Renseignement verbal.)</p>
-
-<p>Dans le <i>Théâtre en liberté</i> (La Forêt mouillée, scène 4), nous
-rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor...</p>
-<p class="i0">— Le <i>pied</i> qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.</p>
-<p class="i0 g4">................</p>
-<p class="i0">Des <i>vieux</i> que nous servons connais la différence,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme
-Antioche «actrice à Bobino»;</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé.</p>
-<p class="i0">Je vais avoir salon, cocher et canapé.</p>
-</div></div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Dans le roman <i>Han d’Islande</i> (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant —
-chose fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:</p>
-
-<p>«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de
-table, prêt à défendre le prêtre, <i>le</i> rompit le premier.»</p>
-
-<p>Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent),
-j’imagine.</p>
-
-
-<p class="p3">«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues
-pérorent, tous les sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans
-<i>Notre-Dame de Paris</i> (Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette,
-1858).</p>
-
-<p>Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime
-que «vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses»
-(Livre VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à
-Reims, de trouver quelque peu exagéré.</p>
-
-<p>«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin<span
-class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> au soir, avec un
-homme de génie <i>qui est moi</i>, et c’est fort agréable», nous déclare
-plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le poète
-Pierre Gringoire.</p>
-
-<p>Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de
-la critique», «le plus grand des critiques» (<i>Causeries du lundi</i>,
-t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et
-qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir <i>Notre-Dame de
-Paris</i>. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les
-tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple
-Eckermann (<i>Conversations de Gœthe</i>, t. II, p. 303; Charpentier,
-1863). <i>C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit.</i>»
-Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop
-différent d’Homère et des anciens.</p>
-
-<p>Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer
-aussi peu mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il
-rangeait les tragédies «parmi les œuvres les plus informes que
-l’esprit humain ait jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins
-injustement, chargé de la réplique. Mais il convient d’ajouter que
-Victor Hugo a plus d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même
-sur les tragédies de Voltaire: voir notamment, dans <i>Littérature et
-Philosophie mêlées</i>, l’étude <i>Sur Voltaire</i>, datée de décembre 1823,
-où on lit (p. 294, édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies,
-où il se montre réellement grand poète, où il trouve souvent le trait
-du caractère, le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes»,
-etc.</p>
-
-
-<p class="p3">«Il <i>se leva debout</i>», lit-on dans <i>Les Misérables</i>
-(1<sup>re</sup> partie, II, 10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d., in-16).</p>
-
-<p>Dans le même admirable ouvrage (2<sup>e</sup> partie, III, 4; t.
-II, p. 119; et 6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se
-célèbre ou semble se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le
-jour même de Noël: «Dans l’après-midi de <i>cette même journée</i> de
-Noël...»</p>
-
-<p>La locution bien connue, <i>le nombril du monde</i>, employée par
-Victor Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout
-se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le
-nombril de la mer» (<i>Les Misérables</i>, 2<sup>e</sup> partie, V, 10;
-t. II, p. 240), et qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous
-lisons dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Chap. 11, dans le volume
-<i>Le Rhin</i>, t. II, p. 84; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.): «... le gouffre
-Maelstron (<i>sic</i>), qui est le Tartare des anciens et le nombril
-de la mer», — a originairement servi à Eschyle, qui l’a appliquée
-au temple de Delphes, «qui est le nombril de la terre...<span
-class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> le nombril du monde».
-(<i>Théâtre</i>, L’Orestie, Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p.
-293; traduction Pierron.)</p>
-
-<p>Dans la quatrième partie des <i>Misérables</i> (XV, 2; t. II, p. 482),
-je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le
-grand monde, où il y a des <i>lions</i> qui envoient des <i>poulets</i> à des
-<i>chameaux</i>».</p>
-
-<p>Encore dans <i>Les Misérables</i> (5<sup>e</sup> partie, I, 22; t.
-V, p. 113): «Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du
-vieillard Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front.
-C’étaient <i>les deux seuls baisers</i> qu’il eût donnés dans sa vie.»</p>
-
-<p>Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin
-de sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce
-sujet (<i>Correspondance</i>, 1862, t. III, p. 228).</p>
-
-<p>Dans <i>Les Travailleurs de la mer</i> (1<sup>re</sup> partie, V, 1;
-t. I, p. 184; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16): «Il (un vieux
-capitaine au long cours) décrétait le temps qu’il fera demain. Il
-auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au
-nuage: Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le
-docteur de la vague», etc.</p>
-
-<p>«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui
-recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même
-ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).</p>
-
-<p>«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui
-n’existait plus, ni Weston, <i>qui n’existait pas encore</i>.» (<i>Ibid.</i>,
-2<sup>e</sup> partie, II, 3; t. II, p. 67.)</p>
-
-<p>[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le
-dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi
-la chandelle.» (<i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> partie, III, 6; t. II, p.
-129.)</p>
-
-<p>Dans <i>Quatre-vingt-treize</i> (2<sup>e</sup> partie, III, 1; t. I,
-p. 172; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16): «... Lause-Duperret, qui,
-traité de <i>scélérat</i> par un journaliste, l’invita à dîner en disant:
-«Je sais que <i>scélérat</i> veut simplement dire l’homme qui ne pense
-pas comme nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier
-(2<sup>e</sup> lettre particulière; <i>Œuvres</i>, p. 92; Didot, 1865,
-in-18): «Il m’appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur,
-empoisonneur, faussaire, etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend
-que lui et moi sommes d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»</p>
-
-<p>Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman
-(3<sup>e</sup> partie, III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de
-l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus
-d’une pensée qui n’est encore qu’un instinct contient on ne sait
-quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être<span
-class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> est-ce une protestation
-sur le seuil avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette
-ignorance souriant à l’infini compromet toute la création dans le
-sort qui sera fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il
-arrive, sera un abus de confiance.»</p>
-
-<p>A divers endroits de son ouvrage <i>Littérature et Philosophie
-mêlées</i> (p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un
-écrivain du nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de
-sa «langue admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La
-Fontaine», et le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau
-et Corneille. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce
-Pierre Mathieu — ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux
-éloges sont décernés.</p>
-
-<p>D’après un passage du <i>William Shakespeare</i> de Victor Hugo (p. 88;
-Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve
-(1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut
-accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans
-une citrouille».</p>
-
-<p>Dans <i>Napoléon le Petit</i> (p. 23; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.,
-in-16), le 6 janvier est présenté comme étant la veille du 10
-janvier: «Le lendemain 10, un second décret...»</p>
-
-<p>Une jolie anecdote dans l’<i>Histoire d’un crime</i> (t. II, p. 34;
-Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d., in-16): «... Le fond de Canrobert était
-l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait:
-«Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle <i>Amable</i>, Randon
-(qui était très craintif) s’appelle <i>César</i>, et Canrobert s’appelle
-<i>Certain</i>.»</p>
-
-<p>Un jeu de mot ou quiproquo (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 72): «...Espinasse
-répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire
-<i>jusqu’aux boues</i>.»</p>
-
-<p>Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe
-déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à
-Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive.
-L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée,
-parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances,
-c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.»
-Etc.</p>
-
-<p>Dans le volume sur <i>Paris</i> (p. 110-111; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d., in-16) et aussi dans <i>Les Misérables</i> (3<sup>e</sup>
-partie, I, 7; t. III, p. 14; Hachette, 1884), Victor Hugo réclame
-la paternité du mot <i>gamin</i>, qui «fut imprimé pour la première fois
-et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834.
-C’est dans un opuscule intitulé <i>Claude Gueux</i> que ce mot fit son
-apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span></p>
-
-<p>Dans <i>Le Rhin</i> (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin,
-s.&nbsp;d., in-16), encore des calembours:</p>
-
-<p>«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale
-d’Aix-la-Chapelle) en me disant avec gravité: — Voici les places
-des <i>chamoines</i>. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire
-<i>chats-moines</i>?»</p>
-
-<p>«... Quant au capitaine <i>Lasoupe</i>, je lui suppose quelque parenté
-avec le duc de <i>Bouillon</i>.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«... L’excellent vin de <i>Moselle</i> qu’un Français appelait du vin
-<i>de demoiselle</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 111, lettre 10.)</p>
-
-<p>«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec
-un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il
-voyageait <i>en vins</i> (en vain).» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 81-82, lettre
-32.)</p>
-
-<p>Dans divers endroits de son ouvrage <i>Le Rhin</i>, Victor Hugo se
-déclare l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce
-pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le
-<i>mètre</i>, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et
-la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était
-passé six mille ans et qu’on appelle <i>système décimal</i>.» (<i>Ibid.</i>, t.
-I, p. 93; lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)</p>
-
-<p>Dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Le Rhin, t. II, p. 43-107;
-lettre 21), déjà mentionnée par nous (<a href="#Pecopin">p. 102</a>),
-nous retrouvons plusieurs de ces longues énumérations de termes rares
-et bizarres, chères à Victor Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar,
-le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de
-mer, les queues de jonc,» etc. (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 70); — énumération
-de chiens (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de
-boissons: arack, pamplis, pechmez, etc. (<i>Ibid.</i>, t. II. p. 90.)</p>
-
-<p>Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite
-ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et <i>deux</i> belles
-tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une
-seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.</p>
-
-<p>«La cathédrale de Bâle... <i>badigeonnée</i> en gros rouge (<i>sic</i>), non
-seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur,
-ce qui est infâme.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à
-remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et
-Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (<i>Guide Joanne</i>,
-Les Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur
-naturelle.</p>
-
-<p>«Il y avait... les <i>trois</i> îles Baléares.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p.
-157, Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au<span
-class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> moins: Majorque,
-Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.</p>
-
-<p>Et cette conclusion du <i>Rhin</i> (XVII, t. III, p. 234): «La paix
-perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin
-de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant.
-Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à
-présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux
-pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la
-consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats,
-avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de
-la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès
-n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante
-et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas
-toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.</p>
-
-<p>Dans un de ses récits de <i>Voyages</i> (Pyrénées, Autour de Pasages
-[Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois
-jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une
-d’elles, continue-t-il, est <i>une vieille femme</i>. Les deux autres...»,
-etc.</p>
-
-<p>Dans son volume <i>Choses vues</i> (p. 10; Charpentier, 1888), Victor
-Hugo nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il
-passait devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume
-des <i>Mémoires</i> du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange
-et, peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme <i>un
-saint-simonien</i>, et j’ai failli être massacré.»</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait
-sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire
-par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et
-lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur
-emphase.</p>
-
-<p>«... Après avoir <i>bu</i> jusqu’à la lie toutes <i>les agonies</i> de la
-proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à
-Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (<i>Actes et Paroles</i>, Pendant
-l’exil, 1853-1861, p. 60.)</p>
-
-<p>«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État <i>a dans sa
-poche</i> le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.»
-(<i>Ibid.</i>, Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,</p>
-<p class="i0">Le tonnerre <i>demande à parler</i> à quelqu’un.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Actes et Paroles</i>, Pendant l’exil, 1862-1870,
-Mentana, p. 125.)</p>
-</div>
-
-<p>«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes
-de Cuba en 1870 (<i>Ibid.</i>, p. 191-192); vous n’avez plus que votre
-voix, et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne
-avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le
-conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse.
-Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la
-conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l’âme,»
-etc.</p>
-
-<p>Et aux marins de la Manche (<i>Ibid.</i>, p. 214): «... L’océan est
-inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous
-n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,»
-etc.</p>
-
-<p>Aux rédacteurs du journal <i>La Renaissance</i> (1872) (<i>Actes et
-Paroles</i>, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez.
-Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences;
-vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de
-fermes cœurs.»</p>
-
-<p>Aux obsèques de George Sand (1876) (<i>Ibid.</i>, p. 151): «Je pleure
-une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai
-admirée, je l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la
-mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait
-est grand, et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.»
-Etc.</p>
-
-<p>Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (<i>Ibid.</i>, 1881-1885, p. 27):
-«Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes
-doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer,
-c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde.
-Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il
-éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.</p>
-
-<p>Au banquet du 81<sup>e</sup> anniversaire de la naissance de
-Victor Hugo (<i>Ibid.</i>, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers
-confrères. Et dans le mot <i>confrères</i> il y a <i>frères</i>.»</p>
-
-<p>C’est au banquet du Cinquantenaire d’<i>Hernani</i> que Victor Hugo
-fut, pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel).
-C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (<i>Ibid.</i>, 1876-1880,
-p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand
-poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo:
-«... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française
-le Maître, la Société des<span class="pagenum" id="Page_126">[p.
-126]</span> gens de lettres le Père.» (<i>Actes et Paroles</i>, Depuis
-l’exil, 1881-1885, p. 119.)</p>
-
-<p>«J’applaudis <i>des deux mains</i>,» lit-on dans une lettre de Victor
-Hugo, mentionnée dans <i>Le Voleur</i> du 28 février 1879 (p. 141). «Je
-voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal,
-comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule
-main.»</p>
-
-<p>«Vous ne vous nommez pas <i>Bataille</i>, mais <i>Victoire</i>!» écrit
-notre grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille
-(1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce <i>L’Usurier de
-Village</i>. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste
-pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui
-se nomme Victoire.» (Jules <span class="smcap">Levallois</span>,
-<i>Mémoires d’un critique</i>, p. 200; — et Lucien <span
-class="smcap">Rigaud</span>, <i>Dictionnaire des lieux communs</i>, p.
-325.)</p>
-
-<p>En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi,
-Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une
-mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil,
-ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le
-grand patriote, séchons les larmes. <i>Il est bien où il est</i>. S’il y a
-un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc.
-(<i>Le Voleur</i>, 9 juin 1882, p. 366-367.)</p>
-
-<p>Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La
-Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs:
-c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (<i>Revue bleue</i>, 24
-février 1883, p. 249.)</p>
-
-<p>Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881):
-«... Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes
-Italien; et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor <span
-class="smcap">Delzant</span>, <i>Paul de Saint-Victor</i>, p. 115.)</p>
-
-<p>Au même, plus loin (p. 118):</p>
-
-<p>«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un
-mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je
-vous dis: «Merci!»</p>
-
-<p>A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis
-son volume <i>Grains de sable</i>, publié en 1840 et composé de pitoyables
-vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité et
-de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez de
-tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. Imprimez
-vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils sont nobles,
-on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira parce qu’ils
-sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à la fortune
-de votre livre, madame.<span class="pagenum" id="Page_127">[p.
-127]</span> Et puis, après tout, <i>que vous importe le succès</i>? Je
-refuse aux poètes le droit de se plaindre quand les hommes leur font
-défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? Hé! madame, il y aura au
-printemps prochain des fleurs, des feuilles, des prés verts, des
-ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui frissonneront et des
-oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. Que vous importe
-le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous pas la poésie<a
-id="NoteRef_32" href="#Note_32" class="fnanchor">[32]</a>? Que vous
-fait le misérable sou vert-de-grisé, sans effigie et sans empreinte?
-N’avez-vous pas le sequin d’or?» (<i>Le Voleur</i>, 10 juillet 1840, p.
-28.)</p>
-
-<p>A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor
-Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette
-fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes
-admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même
-temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous
-êtes Muse et Déesse: <i>ne craignez pas d’aller nue</i>... Vous faites
-l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de
-lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi...
-Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le <i>Larousse mensuel</i>,
-octobre 1913, p. 848.)</p>
-
-<p>Dans son roman <i>L’Insurgé</i> (p. 91; Charpentier, 1885), Jules
-Vallès a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo,
-à qui il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue
-lettre relative au chapitre sur Cambronne des <i>Misérables</i>: «Frère,
-l’Idéal est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme
-vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements
-en haut, borborygmes en bas, — sublimité partout!»</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment<span
-class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> employées par Victor
-Hugo, les mots <i>hommes, sommes</i>; <i>ombre, sombre, nombre</i>; <i>ténèbres,
-funèbres</i>; <i>âme, flamme</i>; <i>abîme, sublime</i>, etc. Il est une locution
-qui revient sans cesse sous sa plume, principalement dans ses
-préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque jamais,
-d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf.
-<i>Cromwell</i>, préface, p. 38 et 40; — <i>Le Dernier jour d’un condamné et
-Littérature et Philosophie mêlées</i> [un même volume: Hachette, 1859],
-p. 10, 141, 352, 354, 396...; — <i>Histoire d’un crime</i>, t. I, p. 24,
-100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.]; etc.). Ou bien
-encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. <i>Les Orientales</i>, préface, p.
-4 et 5; — <i>Les Feuilles d’automne</i>, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette,
-1861]; etc.)</p>
-
-<p>Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor
-Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus
-tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à
-son talent...» (<i>Odes et Ballades</i>, préface de 1824, p. 8; Hachette,
-1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre
-eux (de ces poètes).» (<i>Marion Delorme</i>, préface, p. 102; Hachette,
-1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage et
-de l’auteur dont il est ici question...» (<i>Le Roi s’amuse</i>, préface,
-p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif poète...
-sent combien il est peu de chose...» (<i>Lucrèce Borgia</i>, préface,
-p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» (<i>La
-Esmeralda</i>, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.) «L’auteur
-se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...»
-(<i>Les Burgraves</i>, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce
-livre, si peu de chose qu’il soit...» (<i>William Shakespeare</i>, p. 239;
-Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.) Etc., etc.</p>
-
-<p>N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité
-comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes
-s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?</p>
-
-<p>En terminant, nous rappellerons sommairement les règles
-orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la
-seconde partie de sa vie, — sa <i>marche</i> typographique.</p>
-
-<p>Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales
-minuscules ou <i>bas de casse</i> les noms des peuples, les français, les
-anglais, les chinois, les parisiens, etc. (Cf. <i>Les Misérables</i>, t.
-IV, p. 435, et <i>passim</i>; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette,
-1881; etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes,
-slaves, européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (<i>Actes
-et Paroles</i>, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel<span
-class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>-Quantin, s.&nbsp;d.) Ce
-qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer <i>Francs</i>
-(peuple) de <i>francs</i> (monnaie)?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille <i>Francs</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. ci-dessus, <a href="#ln_6">p. 21</a>.)</p>
-</div>
-
-<p>«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (<i>L’Homme qui
-rit</i>, t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d.); — sa majesté (au
-lieu de Sa Majesté) (<i>Ibid.</i>, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au
-lieu de l’Olympe) (<i>Ibid.</i> p. 195); — «Je ferai observer à votre
-honneur...» (au lieu de Votre Honneur) (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 79).
-Etc., etc.</p>
-
-<p>Enfin, Victor Hugo écrit toujours <i>quatrevingts</i> en un mot sans
-trait d’union (Cf. <i>L’Homme qui rit</i>, t. I, p. 172; — et le roman
-<i>Quatrevingt-treize</i>).</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span></p>
- <h3>VII</h3>
- <div class="subhang">
- <p><b>Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.</b> — <span
- class="smcap">Paul Verlaine.</span> — <span class="smcap">René
- Ghil.</span> — <span class="smcap">Stéphane Mallarmé.</span> —
- <span class="smcap">Jean Moréas.</span> — <span class="smcap">Jules
- Laforgue.</span> Suppression de la ponctuation. «Le commun des hommes
- admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)</p>
-
- <p><span class="smcap">Arthur Rimbaud</span> et son <i>Sonnet des
- voyelles</i>. Riposte de René Ghil. — Le <i>clavecin oculaire</i> du Père
- Castel.</p>
-
- <p>Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de
- l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées aux prénoms
- féminins. — Le chevalier de Piis et son <i>Harmonie imitative</i>. —
- Auguste Barthélemy. — Victor Hugo et sa description des lettres de
- l’alphabet.</p>
-
- <p><i>Curiosités poétiques.</i></p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Dans un sonnet de <span class="smcap">Paul Verlaine</span>
-(1844-1896) il est parlé, au début (<i>Poèmes saturniens</i>, Vœu, dans
-le <i>Choix de poésies</i>, p. 9; Charpentier, 1891), des «premières
-maîtresses», de l’une d’entre elles, et de</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">L’<i>or</i> des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la
-même? — nous est représentée</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Douce, pensive et <i>brune</i>, et jamais étonnée!</p>
-</div></div>
-
-<p>De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Prince et princesses, allez, élus,</p>
-<p class="i0">En triomphe, par la route <i>où je</i></p>
-<p class="i0">Trime d’ornières en talus.</p>
-<p class="i0">Mais, moi, je vois la vie en <i>rouge</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Comme si l’on prononçait <i>où j’</i>. (Cf. Clair <span
-class="smcap">Tisseur</span>, <i>Modestes Observations sur l’art de
-versifier</i>, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)</p>
-
-<p>Et ce calembour:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le <i>bonneteau</i> fleurit «dessur» la berge;</p>
-<p class="i0">La <i>bonne tôt</i> s’y déprave, tant pis</p>
-<p class="i0">Pour elle...</p>
-</div>
-<p class="dr">(Paul <span class="smcap">Verlaine</span>, dans Clair
-<span class="smcap">Tisseur</span>, <i>ibid.</i>, p. 276.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span></p>
-
-<p>Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits
-symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il
-y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme
-singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que
-le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse
-étude sur Paul Verlaine (<i>Revue bleue</i>, 7 janvier 1888, p. 2-14),
-ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot
-n’existerait pas».</p>
-
-<p>Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste
-(<span class="smcap">René Ghil</span> [1862-....], <i>Écrits pour
-l’art</i>, 7 février 1887, p. 20):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En ta dentelle où n’est notoire</p>
-<p class="i0">Mon doux évanouissement,</p>
-<p class="i0">Taisons pour l’âtre sans histoire</p>
-<p class="i0">Tel vœu de lèvres résumant.</p>
-<p class="i0 p05">Toute ombre hors d’un territoire</p>
-<p class="i0">Se teinte itérativement</p>
-<p class="i0">A la lueur exhalatoire</p>
-<p class="i0">Des pétales de remuement.</p>
-</div></div>
-
-<p>Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.</p>
-
-<p>La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble
-avoir été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa <i>Lettre
-sur les occupations de l’Académie française</i> (V, p. 38-39; édit.
-Despois):</p>
-
-<p>«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle
-au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en
-épargner à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui
-seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut
-être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il
-n’y a que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un
-sens enveloppé.»</p>
-
-<p>«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de
-son côté, proclamé Voltaire. (<i>Dictionnaire philosophique</i>, art.
-Langues; et cf. Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Récréations
-grammaticales</i>, p. 85.)</p>
-
-<p>Et Victor Hugo (<i>Odes et Ballades</i>, Préface de 1826, p. 23;
-Hachette, 1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est
-comme le cristal; sa pureté fait son éclat».</p>
-
-<p>Diderot (<i>Salons</i>, J.-J. Bachelier; dans <span
-class="smcap">Larousse</span>, art. Charité romaine) pensait sans
-doute à nos futurs décadents et symbolistes, lorsqu’il émettait
-cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le caractère de la
-médiocrité».</p>
-
-<p>Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres
-incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie<span
-class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> professée par
-Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, <i>Histoires extraordinaires</i>, p. 11)
-que «l’étrangeté est une des parties intégrantes du beau».</p>
-
-<p>Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (<i>Œuvres complètes</i>,
-trad. Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...),
-philosophe et critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on
-considère comme un ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre
-n’en est que plus laide, quand elle n’a pour tout mérite que son
-étrangeté».</p>
-
-
-<div class="aster" id="Mallarme"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades
-et énigmes d’un des chefs de l’École dite «décadente», de <span
-class="smcap">Stéphane Mallarmé</span> (1842-1898), M. Adolphe
-Brisson conte, dans une de ses chroniques (Cf. <i>La République
-française</i>, 13 septembre 1898), l’anecdote suivante:</p>
-
-<p>«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage
-à Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la
-douceur et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina
-tout naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités
-et accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album
-que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant</p>
-<p class="i0">La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse</p>
-<p class="i0">Même du blanc habit de pourpre, le délace</p>
-<p class="i0">Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant.</p>
-<p class="i0 p05">Oui, sans ces crises de rosée et gentiment</p>
-<p class="i0">Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe</p>
-<p class="i0">Jalouse d’apporter je ne sais quel espace</p>
-<p class="i0">Au simple jour le jour très vrai du sentiment</p>
-<p class="i0 p05">Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année</p>
-<p class="i0">Dont sur ton front renaît la grâce spontanée</p>
-<p class="i0">Suffise selon quelque apparence et pour moi</p>
-<p class="i0 p05">Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne</p>
-<p class="i0">A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi</p>
-<p class="i0">Toute notre native amitié monotone.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Textuellement reproduit d’après <i>La République française</i>
-du 13 septembre 1898; — voir aussi la <i>Revue encyclopédique</i>,
-1896, p. 189.)</p>
-</div>
-
-<p>«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta
-ce chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il <i>crut</i>
-y<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> découvrir
-des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance
-insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes,
-il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école,
-imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun
-d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la
-signification précise.</p>
-
-<p>«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson.
-J’obtins trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut
-impossible de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en
-personne, au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas
-risquer une démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»</p>
-
-<p>Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il
-rédigeait <i>en vers</i> les adresses de certaines de ses lettres, —
-et quels vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe,
-comme chacun de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue
-Boccador, 6, Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain
-qui servait de suscription à la missive, et devait diantrement
-déconcerter le facteur de la poste:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Adieu l’orme et le châtaignier!</p>
-<p class="i0">Malgré ce que leur cime a d’or,</p>
-<p class="i0">S’en revient Henri de Régnier</p>
-<p class="i0">Rue, au 6 même, Boccador.</p>
-</div></div>
-
-<p>(Cf. <i>L’Intermédiaire des chercheurs et curieux</i>, 20-30 décembre
-1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces
-quatrains postaux.)</p>
-
-<p class="p3">Voici le début du recueil de <span class="smcap">Jean
-Moréas</span> (1856-1910), <i>Le Pèlerin passionné</i> (Agnès, p. 3):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il y avait des arcs où passaient des escortes</p>
-<p class="i0">Avec des bannières de deuil et du fer</p>
-<p class="i0">Lacé (?), des potentats de toutes sortes</p>
-<p class="i0">— Il y avait — dans la cité au bord de la mer.</p>
-<p class="i0">Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes,</p>
-<p class="i0">Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver</p>
-<p class="i0">La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches,</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni
-aucune de nos règles de prosodie.</p>
-
-<p>Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas
-renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Jules Laforgue</span>
-(1860-1887), qui s’écriait:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! que la vie est quotidienne!</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span></p>
-
-<p class="ti0">nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes,
-extraites de son poème (?) <i>Pan et la Syrinx</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette matinée et la circulation de la vie.</p>
-<p class="i0">Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. Max <span class="smcap">Nordau</span>,
-<i>Dégénérescence</i>, t. I, p. 237.)</p>
-</div>
-
-<p>Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu
-mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson
-(<i>Le Temps</i>, 6 août 1913), de <i>supprimer la ponctuation</i>.</p>
-
-<p>Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.</p>
-
-<p>Un autre...</p>
-
-<p>«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et
-on veut être regardé,» a observé Voltaire. (<i>Dialogues et Entretiens
-philosophiques</i>, XI, M. l’intendant des menus... <i>Œuvres complètes</i>,
-t. VI, p. 76; édit. du journal <i>Le Siècle</i>.)</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs,
-des «fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment
-attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils
-n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou
-remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:</p>
-
-<p>«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses
-disciples un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content
-d’eux que lorsqu’il ne comprenait rien à leurs compositions».
-(Cf. <span class="smcap">Dussault</span>, dans Gustave <span
-class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i>
-[1800-1815], t. III, p. 61.)</p>
-
-<p>«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par
-l’obscurité.» (<span class="smcap">Montaigne</span>, <i>Essais</i>, III,
-9; t. IV, p. 135, édit. Louandre.)</p>
-
-<p>«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils
-n’entendent pas.» (Cardinal <span class="smcap">de Retz</span>,
-<i>Mémoires</i>, t. II, p. 522; édit. des Grands Écrivains.)</p>
-
-<p>«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (<span
-class="smcap">La Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, De la chaire,
-p. 404; édit. Hémardinquer<a id="NoteRef_33" href="#Note_33"
-class="fnanchor">[33]</a>.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>«Quand je lis
-quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans
-l’admiration.» (<span class="smcap">Destouches</span>, <i>La Fausse
-Agnès</i>, I, 2.)</p>
-
-<p>«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et
-beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer
-que les lire.» (Alexandre <span class="smcap">Dumas fils</span>, <i>La
-Vie à vingt ans</i>, p. 65; M. Lévy, 1856.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents,
-évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (<i>Défense
-du christianisme</i>, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est
-des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions
-une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs
-talents.»</p>
-
-<p>Mais la ruse a été vite éventée.</p>
-
-<p>Jules Tellier (<i>Nos Poètes</i>, p. 230-231) traite à peu près tout
-crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens
-autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour
-l’esprit.»</p>
-
-<p>Paul Stapfer (<i>Des Réputations littéraires</i>, t. I, p. 157) déclare
-que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront
-pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour
-nous,» etc.</p>
-
-<p>«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou
-du charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (<i>Dégénérescence</i>,
-t. I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du
-symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité,
-ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière
-où il y a écrit: <i>Réclame!</i>»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs
-productions de pures fumisteries de collégiens.» (<i>Ibid.</i>, p.
-210.)</p>
-
-<p>Et Edmond de Goncourt (<i>Journal</i>, année 1889, t. VIII, p. 16):
-«Après la génération des simples, des gens naturels, qui est
-bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des
-romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre
-dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une
-génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de
-bourgeois».</p>
-
-<p>L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646:
-<i>Œuvres de François de Maynard</i>, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Si ton esprit veut cacher</p>
-<p class="i0">Les belles choses qu’il pense,</p>
-<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>Dis-moi, qui peut t’empêcher</p>
-<p class="i0">De te servir du silence?</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et
-symbolistes.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Rimbaud"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime
-compagnon de Verlaine, <span class="smcap">Arthur Rimbaud</span>
-(1854-1891), a composé un sonnet resté célèbre, <i>Le Sonnet des
-voyelles</i> (dans le recueil intitulé <i>Reliquaire</i>, p. 108; Genonceaux,
-1891), sonnet très irrégulier, dont voici le texte littéralement et
-scrupuleusement reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,</p>
-<p class="i0">Je dirai quelque jour vos naissances latentes.</p>
-<p class="i0">A, noir corset velu des mouches éclatantes</p>
-<p class="i0">Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,</p>
-<p class="i0 p05">Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,</p>
-<p class="i0">Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;</p>
-<p class="i0">I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles</p>
-<p class="i0">Dans la colère ou les ivresses pénitentes;</p>
-<p class="i0 p05">U, cycles, vibrements divins des mers virides,</p>
-<p class="i0">Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides</p>
-<p class="i0">Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;</p>
-<p class="i0 p05">O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,</p>
-<p class="i0">Silences traversés des Mondes et des Anges:</p>
-<p class="i0">— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!</p>
-</div></div>
-
-<p>«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M.
-René Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et
-n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est
-rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et
-Rimbaud <i>n’est qu’un âne</i> (sic) ayant voulu peindre U en vert.»</p>
-
-<p>Un troisième, au contraire, déclare qu’<i>il voit</i> A blanc, U bleu
-ou vert, E brun, O rouge, etc.</p>
-
-<p>Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même
-façon, et qu’il n’est pas facile de s’entendre.</p>
-
-<p>Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des
-associations ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui
-rappelait les orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres;
-U, les flûtes». (Cf. <i>La Chronique médicale</i>, 1<sup>er</sup> octobre
-1916, p. 306-308; et 1<sup>er</sup> avril 1918, p. 119-122: très
-intéressants articles; — et la <i>Revue encyclopédique</i>, 1892, p.
-7-10.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span></p>
-
-<p>Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se
-rappelle le <i>Clavecin oculaire</i>, à la construction duquel le Père
-Castel (1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide
-de cet instrument, nommé aussi <i>Clavecin chromatique</i>, l’ingénieux
-et savant jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter
-l’organe de la vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano,
-affecte l’organe de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en
-d’autres termes, le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une
-symphonie de Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une
-succession et combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé
-du Père Castel et du Clavecin oculaire (Cf. <i>Lettre sur les sourds et
-muets</i>, Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le <i>Rêve
-de d’Alembert</i>, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E.
-Picard, s.&nbsp;d.). Il est aussi question du Père Castel et de son
-invention dans <i>Les Confessions</i> de J.-J. Rousseau (Partie II, livre
-7; t. V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans <i>Le Livre du promeneur</i>,
-de Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails,
-dans <i>La Chronique médicale</i>, 1<sup>er</sup> avril 1919, p. 120-124,
-article du D<sup>r</sup> Foveau de Courmelles.</p>
-
-<p>Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son <i>Monde des
-oiseaux</i> (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots
-des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est
-symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle
-argentin annonce un essor faussé d’affective (<i>sic</i>).»</p>
-
-<p>Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des
-couleurs à des sentiments et autres choses abstraites — ne sont
-pas absolument rares. On connaît la <i>Symphonie en blanc majeur</i> de
-Théophile Gautier (elle se trouve dans le volume <i>Émaux et Camées</i>,
-p. 33; Charpentier, 1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur
-ce même sujet, une page caractéristique (reproduite dans la revue
-<i>Le Penseur</i>, janvier 1913, p. 25): «<i>Comme je suis un peu fou</i>,
-j’ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou
-à une nuance les sensations diverses que j’éprouve. Ainsi, pour
-moi, la pitié est bleu tendre; la résignation est gris-perle, la
-joie est vert-pomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose
-velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la
-douleur est couleur de suie, l’ennui est chocolat. La pensée pénible
-d’avoir un billet à payer est mine-de-plomb, l’argent à recevoir
-est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de
-Sienne, — vilaine couleur! Aller à un premier<span class="pagenum"
-id="Page_139">[p. 139]</span> rendez-vous, couleur thé léger; à un
-vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais
-pas!»</p>
-
-<p>Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé
-par l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):</p>
-
-<p>«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie,
-Iseult.</p>
-
-<p>«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette,
-Madeleine, Gilberte.</p>
-
-<p>«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.</p>
-
-<p>«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.</p>
-
-<p>«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.</p>
-
-<p>«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude,
-Léocadie.»</p>
-
-<p>Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est
-<i>gris-perle</i>, et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être
-rangées dans la catégorie des prénoms qui rappelle <i>un semis
-de fleurs sur une étoffe blanche</i>!» (<i>La Chronique médicale</i>,
-1<sup>er</sup> octobre 1916, p. 307.)</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions
-tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve
-une longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de
-Piis (1755-1832), <i>Harmonie imitative de la langue française</i>,
-dont le premier chant est consacré à chacun de nos caractères
-alphabétiques:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla,</p>
-<p class="i0">Ce fut apparemment l’A qu’il articula.</p>
-<p class="i0 g4">..................</p>
-<p class="i0">Le B <i>b</i>al<i>b</i>utié par le <i>b</i>am<i>b</i>in dé<i>b</i>ile</p>
-<p class="i0">Sem<i>b</i>le <i>b</i>ondir <i>b</i>ientôt sur sa <i>b</i>ouche inha<i>b</i>ile;</p>
-<p class="i0">Son <i>b</i>a<i>b</i>il par le <i>b</i> ne peut être contraint,</p>
-<p class="i0">Et d’un <i>b</i>o<i>b</i>o, s’il <i>b</i>oude, on est sûr qu’il se plaint.</p>
-<p class="i0">Mais du <i>b</i>ègue irrité la langue em<i>b</i>arrassée</p>
-<p class="i0">Par le <i>b</i> qui la <i>b</i>rave est constamment <i>b</i>lessée.</p>
-<p class="i0 p05">Le <i>C</i>, rival de l’<i>S</i> avec une cédille,</p>
-<p class="i0">Sans elle, au lieu du <i>Q</i>, dans tous nos mots fourmille.</p>
-<p class="i0">De tous les objets <i>c</i>reux il commence le nom;</p>
-<p class="i0">Une <i>c</i>ave, une <i>c</i>uve, une <i>c</i>hambre, un <i>c</i>anon,</p>
-<p class="i0">Une <i>c</i>orbeille, un <i>c</i>œur, un <i>c</i>offre, une <i>c</i>arrière,</p>
-<p class="i0">Une <i>c</i>averne, enfin, le trouvent nécessaire.</p>
-<p class="i0">Partout en demi-cercle il <i>c</i>ourt demi-<i>c</i>ourbé.</p>
-<p class="i0 g4">..................</p>
-</div></div>
-
-<p>En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le<span
-class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> reste. Vous trouverez
-de nombreux fragments du très original poème du chevalier de Piis
-dans le <i>Grand Dictionnaire</i> de Larousse, au début de chaque lettre.
-(Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles Harmonie et Piis; —
-Eugène <span class="smcap">Muller</span>, <i>Curiosités historiques et
-littéraires</i>, p. 93; — Etc.)</p>
-
-<p>Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi
-composé des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.</p>
-
-<p>Dans un chapitre de son volume <i>Voyages</i> (p. 65-67; Charpentier,
-1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et
-en fait une très pittoresque description:</p>
-
-<p>«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans
-l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les
-sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et
-cela doit être. L’alphabet est une source.</p>
-
-<p>«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, <i>arx</i>; ou
-c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la
-main;</p>
-
-<p>«D, c’est, le dos;</p>
-
-<p>«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;</p>
-
-<p>«C, c’est le croissant, c’est la lune;</p>
-
-<p>«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave,
-l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule
-lettre;</p>
-
-<p>«F, c’est la potence, la fourche, <i>furca</i>;</p>
-
-<p>«G, c’est le cor;</p>
-
-<p>«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;</p>
-
-<p>«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;</p>
-
-<p>«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;</p>
-
-<p>«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des
-clefs de la géométrie;</p>
-
-<p>«L, c’est la jambe et le pied;</p>
-
-<p>«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;</p>
-
-<p>«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;</p>
-
-<p>«O, c’est le soleil;</p>
-
-<p>«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;</p>
-
-<p>«Q, c’est la croupe avec la queue;</p>
-
-<p>«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;</p>
-
-<p>«S, c’est le serpent;</p>
-
-<p>«T, c’est le marteau;</p>
-
-<p>«U, c’est l’urne;</p>
-
-<p>«V, c’est le vase (de là vient que l’<i>u</i> et le <i>v</i> se confondent
-souvent);</p>
-
-<p>«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le<span
-class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> vainqueur? on l’ignore;
-aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les
-algébristes pour le signe de l’inconnu;</p>
-
-<p>«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le
-confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf;
-c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un
-suppliant qui lève les bras au ciel;</p>
-
-<p>«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»</p>
-
-
-<div class="aster" id="Curiopoet"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de
-sa grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans
-rire aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses <i>Souvenirs</i> (p.
-160). Elle débute ainsi:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i8">Madame,</p>
-<p class="i0 p05">Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme,</p>
-<p class="i0">Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome,</p>
-<p class="i0">Votre cœur vous dit-il, etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques
-anonymes (Cf. <i>Le Figaro</i>, 9 décembre 1881; — <i>L’Intermédiaire des
-chercheurs et curieux</i>, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul <span
-class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine et Victor Hugo</i>, p. 310, note
-1, qui attribue les deux premiers de ces distiques à Marc Monnier),
-distiques fantaisistes, à la rime somptueuse, dont le second vers
-reproduit le premier sous une forme différente, et qui offrent ou
-résument en quelque sorte trois poèmes, — et quels poèmes!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,</p>
-<p class="i0">Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme.</p>
-<p class="i0 p05">Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis;</p>
-<p class="i0">Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis!</p>
-<p class="i0 p05">Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses,</p>
-<p class="i0">Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!</p>
-</div></div>
-
-<p>C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne
-pas, etc.</p>
-
-<p>Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais
-(1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à
-son ami Adhémar de Kelke:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie</p>
-<p class="i0">De quelque préfet rond, Cora Laparcerie.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>L’Opinion</i>, 1<sup>er</sup> juin 1912.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span></p>
-
-<p>Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle
-les dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si
-Pluton le permet:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée!</p>
-<p class="i0">Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>Le Journal</i>, 30 juin 1912.)</p>
-</div>
-
-<p>Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé
-à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début
-probablement ainsi conçu:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.</p>
-</div></div>
-
-<p>Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre
-romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal
-assurée:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">O vous dont le <i>nom bril</i>... le <i>nom bril</i>...</p>
-</div></div>
-
-<p>Et elle hésitait, ânonnait.</p>
-
-<p>«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous
-n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf.
-Clair <span class="smcap">Tisseur</span>, <i>Modestes Observations sur
-l’art de versifier</i>, p. 134, note.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span></p>
- <h3>VIII</h3>
- <div class="subhang">
- <p><b>Auteurs dramatiques.</b> — <span class="smcap">Collin
- d’Harleville.</span> — <span class="smcap">Andrieux.</span> — <span
- class="smcap">Flins des Oliviers.</span> Une douleur qui s’exprime
- en chantant. — Le soleil en pleine nuit. — <span class="smcap">Luce
- de Lancival.</span> — <span class="smcap">M.-J. Chénier</span> et la
- locution «Briller par son absence». — <i>Théâtre de la Révolution.</i></p>
-
- <p><span class="smcap">Nicolas Brazier.</span> Un singulier
- bibliothécaire. Palinodies littéraires.</p>
-
- <p><span class="smcap">Eugène Scribe.</span> — <span
- class="smcap">Saint-Georges et Leuven.</span> — Canevas
- d’opéra-comique et scénario de tragédie.</p>
-
- <p><span class="smcap">Casimir Delavigne.</span> Anachronismes et
- incorrections. Prodiges de mémoire. Une comparaison doublement
- blessante.</p>
-
- <p><span class="smcap">Duvert</span> et <span
- class="smcap">Lauzanne.</span> Facéties et pasquinades. — <span
- class="smcap">Henri Rochefort.</span> <i>La Lanterne</i>.</p>
-
- <p><span class="smcap">Ernest Legouvé</span>, et son père
- <span class="smcap">J.-B. Gabriel Legouvé</span>. La
- passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. — <span
- class="smcap">François Ponsard.</span> <i>Vers prosaïques.</i> — <span
- class="smcap">Émile Augier.</span> — <span class="smcap">Camille
- Doucet.</span></p>
-
- <p><span class="smcap">Eugène Labiche.</span> — <span
- class="smcap">Auguste Vacquerie.</span> — <span
- class="smcap">Théodore Barrière.</span></p>
-
- <p><i>Curiosités théâtrales</i>. <span class="smcap">Fernand
- Desnoyers.</span> — <span class="smcap">Villiers de
- l’Isle-Adam.</span> — Contrepetteries, facéties, drôleries
- théâtrales, etc.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Revenons aux auteurs dramatiques.</p>
-
-<p>Chez <span class="smcap">Collin d’Harleville</span> (1755-1806),
-plus encore que chez son fidèle ami et biographe <span
-class="smcap">Andrieux</span> (1759-1833), on trouve un très fréquent
-usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin
-(Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Des remerciements? <i>Bon!</i> Il ne m’en est point dû.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Collin d’Harleville</span>, <i>Les
-Châteaux en Espagne</i>, I, 10.)</p>
-</div>
-
-<p>Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.;
-et les autres pièces de l’auteur, <i>Les Riches</i> notamment, où
-l’interjection <i>Bon!</i> se rencontre à peu près à chaque page.</p>
-
-<p>Et Andrieux:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Bon! Bon!</i> Songe plutôt au plaisir qu’il aura.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Les Étourdis</i>, I, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.</p>
-
-<p>Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les
-pensées délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen...</p>
-<p class="i0">Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable...</p>
-<p class="i0">Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Collin d’Harleville, <i>Les Châteaux en Espagne</i>, II, 3;
-II, 10; V, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La raison est un fruit de l’arrière-saison.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Les Mœurs du jour</i>,
-I, 10.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents;</p>
-<p class="i0">Nous étions malheureux; c’était là le bon temps.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Poésies fugitives</i>,
-Mes souvenirs; <i>Théâtre complet et Poésies...</i> de Collin
-d’Harleville, t. IV, p. 40; H. Nicolle, s.&nbsp;d.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce</p>
-<p class="i0">Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Andrieux</span>, <i>Les Étourdis</i>,
-III, 16.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Le Rêve du mari</i>, I,
-1.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<p class="p3">Dans une pièce intitulée <i>Le Réveil d’Épiménide ou
-Les Étrennes de la Liberté</i>, par <span class="smcap">Flins des
-Oliviers</span> (1757-1806)<a id="NoteRef_34" href="#Note_34"
-class="fnanchor">[34]</a>, jouée vers 1790, un abbé entre en scène en
-chantant sur l’air <i>J’ai perdu mon Eurydice</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai perdu mes bénéfices,</p>
-<p class="i0">Rien n’égale ma douleur.</p>
-</div></div>
-
-<p>Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours
-de circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos
-et ritournelles:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Puisqu’elle s’exprime en chantant,</p>
-<p class="i0">Sa douleur n’est pas bien amère.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <i>Revue bleue</i>, 1<sup>er</sup> mars 1879, p. 816.)</p>
-</div>
-
-<p>Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les
-remarques suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras,
-tellement contre la nature, que mon imagination en est blessée:
-c’est de faire chanter toute la pièce depuis le commencement
-jusqu’à la fin, comme si les personnes qu’on représente s’étaient
-ridi<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>culement
-ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus
-importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître
-appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant;
-qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on
-délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant
-les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à
-coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient de
-belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens et
-les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.» (<span
-class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>Œuvres choisies</i>, Sur les
-opéras, p. 341-343; édit. Gidel.)</p>
-
-<p>Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la
-louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène,
-lisons-nous dans le <i>Musée des Familles</i> (1<sup>er</sup> décembre
-1894, p. 352), représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce
-débutait par ce vers étrange:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="smcap">Luce de Lancival</span> (1764-1810) termine sa
-tragédie d’<i>Hector</i> (V, 5) par le récit d’un combat d’homme à homme,
-du meurtre d’Hector par Achille, dont quelques vers rappellent le
-récit de Théramène de Racine:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix,</p>
-<p class="i0">Refusent d’obéir pour la première fois.</p>
-</div></div>
-
-<p>Et Racine (<i>Phèdre</i>, V, 6):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois</p>
-<p class="i0">Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.</p>
-</div></div>
-
-<p>La locution <i>briller par son absence</i> apparaît — peut-être pour la
-première fois en français — dans la tragédie de <i>Tibère</i> (I, 1), de
-<span class="smcap">Marie-Joseph Chénier</span> (1764-1811):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Entre tous les héros qui, présents à nos yeux,</p>
-<p class="i0">Provoquaient la douleur et la reconnaissance,</p>
-<p class="i0">Brutus et Cassius <i>brillaient par leur absence</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de
-Tacite, qui, rapportant, dans ses <i>Annales</i> (III, 76), les mêmes
-circonstances, dit: «<i>Sed præfulgebant Cassius atque Brutus...</i>»</p>
-
-<p>Dans une note de sa <i>Lanterne aux Parisiens</i>, Camille Desmoulins
-rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de
-Cassius, et cite la susdite phrase de Tacite: cf. <i>Œuvres<span
-class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> de Camille Desmoulins</i>,
-t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges
-(p. 66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la
-Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à
-citer, car la mine est quasiment inépuisable.</p>
-
-<p>Dans la pièce <i>La Vraie Républicaine</i>, on trouve ce couplet:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i2">Puisse bientôt la France entière</p>
-<p class="i2">Se soumettre aux lois de l’hymen!</p>
-<p class="i0">On est toujours mauvais républicain</p>
-<p class="i2"><i>Quand on reste célibataire</i> (bis).</p>
-</div>
-<p class="dr">(Dans Ferdinand <span class="smcap">Brunetière</span>,
-<i>Nouvelles Études critiques...</i> p. 334; Hachette, 1882.)</p>
-</div>
-
-<p>Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, <i>La Reprise de
-Toulon</i>, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux
-soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous
-sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments
-se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au
-combat. <i>Le ciel est toujours beau pour des républicains!</i>» (Ibid.,
-p. 335.)</p>
-
-<p>Dans la pièce <i>Au plus brave la plus belle</i>, le volontaire Victor
-annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance <i>au plus
-brave</i>. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser
-un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache
-bien que le <i>bon républicain n’est un inconnu pour personne</i>.»
-(Ibid., p. 336.)</p>
-
-<p>Dans <i>La Reprise de Toulon</i> encore, un représentant du peuple
-s’adresse aux «intrépides galériens, <i>âmes pures et sensibles</i>, et
-sans doute <i>plus malheureux que coupables</i>.» (Ibid.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Brazier"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Le chansonnier et vaudevilliste <span class="smcap">Nicolas
-Brazier</span> (1783-1838), à qui appartient cette calinotade si
-souvent citée:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En vous voyant sous l’habit militaire,</p>
-<p class="i0">J’ai deviné que vous étiez soldat</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Enfant du régiment</i>; dans <span
-class="smcap">Larousse</span>, art. Bévue).</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span></p>
-
-<p class="ti0">publia, en 1824, sous le titre de <i>Souvenirs de
-dix ans</i>, un recueil de chansons en l’honneur des Bourbons, dont
-une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux avait
-servi naguère à célébrer la naissance du roi de Rome. Louis
-XVIII prit la chose en riant et gratifia le poète d’un emploi de
-«bibliothécaire du Château». Mais, en allant faire sa visite à son
-chef, à Antoine-Alexandre Barbier, le savant auteur du <i>Dictionnaire
-des ouvrages anonymes et pseudonymes</i>, qui avait le titre
-d’administrateur des bibliothèques particulières du roi, Brazier
-eut la maladresse et l’impudence de lui dire: «Vous pensez bien,
-monsieur, que cette place ne m’a été donnée que pour récompenser
-mon dévouement à la dynastie, et nullement pour m’astreindre à un
-travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le travailleur par
-excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, qu’il avait
-besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non d’amateurs
-et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire s’arrangea:
-Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.</p>
-
-<p>Attaqué, en 1815, par <i>Le Nain jaune</i>, qui raillait l’orthographe
-fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea <i>ab irato</i> une réponse
-fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître
-commençait par le mot <i>Jamais</i> écrit <i>J’amais</i>, et cette malheureuse
-apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier
-savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave <span
-class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i>
-[1800-1815], t. I, p. 531; et <span class="smcap">Larousse</span>,
-art. Brazier.)</p>
-
-<p>Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par
-le vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème
-épique sur Charlemagne, <i>La Caroléide</i>, composé d’abord en partie
-pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et
-parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons.
-(Cf. Ludovic <span class="smcap">Lalanne</span>, <i>Dictionnaire
-historique de la France</i>.)</p>
-
-<p>On pourrait encore citer, comme exempte de transformations
-littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’<i>Abraham</i> qui
-avait été d’abord <i>Le Divorce de Napoléon</i>: l’Empereur devint
-Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile);
-Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi
-de Rome; — et le <i>Don Sanche</i> de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur
-change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II.
-Etc. (Cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Théâtre de
-Voltaire</i>, p. 206, note 1.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Scribe"><span class="pagenum" id="Page_148">[p.
-148]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous passerons rapidement sur <span class="smcap">Eugène
-Scribe</span> (1791-1861), dont plusieurs écrivains se sont amusés
-à recueillir les inadvertances et bévues: voir notamment Charles de
-Boigne, <i>Petits Mémoires de l’Opéra</i>, chap. 23, p. 281-295; H. de
-Villemessant, <i>Mémoires d’un Journaliste</i>, t. V, p. 158-164, etc.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît le vieux soldat de <i>Michel et Christine</i>,
-qui</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">... sait souffrir et se taire</p>
-<p class="i6"><i>Sans murmurer</i>;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et le lièvre de <i>L’Héritière</i>, qu’un personnage de la
-pièce se glorifie</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>D’avoir pu (le) tuer vivant.</i></p>
-</div></div>
-
-<p>A propos de ce vers de <i>Michel et Christine</i>, maintes fois
-cité:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Aux <i>quatre coins</i> de la machine <i>ronde</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">remarquons cette locution usuelle «le coin d’une
-assiette», qui a donné lieu à la riposte suivante:</p>
-
-<p>«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table
-à côté d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la
-nappe les noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son
-assiette.</p>
-
-<p>— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le <i>coin</i> de mon
-assiette!» (Le journal <i>La Nation</i>, 31 octobre 1890.)</p>
-
-<p>Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par
-Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française,
-et qu’aucun des Immortels ne releva:</p>
-
-<p>«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du
-siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses
-ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la <i>révocation de
-l’Édit de Nantes</i>?»</p>
-
-<p>Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation
-de l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans
-après sa mort? (Cf. Gustave <span class="smcap">Flaubert</span>,
-<i>Dossier de la bêtise humaine</i>, dans Guy <span class="smcap">de
-Maupassant</span>, <i>Étude sur Gustave Flaubert</i>, en tête
-des <i>Lettres de Gustave Flaubert à George Sand</i>, p. <span
-class="smcap">XLIV.</span>)</p>
-
-<p>Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans
-ses <i>Mémoires</i>, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même
-endroit, ces deux gentils quatrains extraits de<span class="pagenum"
-id="Page_149">[p. 149]</span> l’opéra-comique <i>Jaguarita l’Indienne</i>,
-par Saint-Georges et Leuven:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i2">Glissons-nous dans l’herbe</p>
-<p class="i2">Comme le serpent,</p>
-<p class="i2">Qui, <i>fier et superbe</i>,</p>
-<p class="i2">S’avance <i>en rampant</i>.</p>
-<p class="i0 p05">La dent de la panthère,</p>
-<p class="i0">Le ventre du boa,</p>
-<p class="i0">Voilà, sur cette terre,</p>
-<p class="i0">Voilà <i>le sort qu’on a</i>!</p>
-</div></div>
-
-<p>Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer,
-sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent
-qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé
-séance tenante.</p>
-
-<p>Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et
-de facture chers à Eugène Scribe et à son école.</p>
-
-<p>Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux
-commençait par chanter:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Oui, j’entrerai dans ce château!</p>
-</div></div>
-
-<p>Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il entrera dans ce château!</p>
-</div></div>
-
-<p>Puis tous deux de chanter en chœur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Espérance et courage!</p>
-<p class="i0">Notre sort sera beau,</p>
-<p class="i0">Et bientôt, je le gage,</p>
-<p class="i0">Nous aurons l’avantage</p>
-<p class="i0">D’entrer dans ce château,</p>
-<p class="i0">D’entrer (<i>bis</i>) dans ce château.</p>
-</div></div>
-
-<p>C’était la fin du premier acte.</p>
-
-<p>Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille
-façons:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous entrerez dans ce château.</p>
-</div></div>
-
-<p>Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ils sortiront de ce château!</p>
-</div></div>
-
-<p>Voilà le nœud de la pièce.</p>
-
-<p>Et voici le dénouement:</p>
-
-<div class="poem">
- <table summary="table de formatage">
- <tr>
- <td colspan="3" class="tdc"><small>CHŒUR FINAL.</small></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3">Espérance et courage!</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Notre sort</td>
- <td rowspan="2" class="llave">}</td>
- <td rowspan="2">&nbsp;est bien beau.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Oui, leur sort</td>
- </tr>
- <tr>
- <td><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>Nous avons</td>
- <td rowspan="2" class="llave">}</td>
- <td rowspan="2">&nbsp;l’avantage</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Ils ont eu</td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="3">D’être installés dans ce château!</td>
- </tr>
- </table>
-</div>
-
-<p>«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi
-simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote.
-(<span class="smcap">Montécourt</span> [pseudonyme], <i>La République
-française</i>, 7 décembre 1898.)</p>
-
-<p>Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas
-d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par
-Rivarol (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_7">p. 29</a>):</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> acte: il mourra.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p>
-
-<p>3<sup>e</sup> acte: il mourra.</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Casimir"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous trouvons chez <span class="smcap">Casimir Delavigne</span>
-(1793-1843), dans ses <i>Enfants d’Édouard</i> (II, 3), plusieurs
-anachronismes commis coup sur coup. Tyrrel, la future âme damnée de
-Glocester, raconte ainsi son ancienne vie joyeuse:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i12">... Je fus quatre fois riche.</p>
-<p class="i0">Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu,</p>
-<p class="i0">Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu,</p>
-<p class="i0">Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées,</p>
-<p class="i0">Le flux et le reflux des piles de guinées.</p>
-</div></div>
-
-<p>Or, cette tragédie des <i>Enfants d’Édouard</i> se passe en Angleterre,
-sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième
-siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus
-sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans
-être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était
-inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles
-II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf.
-le <i>Journal de la Jeunesse</i>, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)</p>
-
-<p>Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la
-locution «<i>A</i> revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se
-reverra bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «<i>A</i>
-revoir, bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)</p>
-
-<p>Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p.
-100), la mauvaise locution «Montjoie <i>et</i> Saint-Denis» (<i>Louis
-XI</i>, III, 13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre<span
-class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> de nos ancêtres.
-L’élision de l’<i>e</i> final de Montjoie contraint presque toujours les
-poètes à faire suivre ce mot de la conjonction <i>et</i>, ce qui enlève
-tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie
-(le lieu de martyre ou de joie) <i>de</i> saint Denis.</p>
-
-<p>Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de
-tête, et les récitait de mémoire aux comédiens» (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux lundis</i>, t. X, p. 61),
-comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la prodigieuse
-mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages «par
-cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que quand
-ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté
-ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. <span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits contemporains</i>, t. V,
-p. 180; et <i>Nouveaux Lundis</i>, t. X, p. 61.)</p>
-
-<p>On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul
-Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses <i>Mémoires</i> (t.
-V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile
-Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne
-est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir
-Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de
-Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la
-même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal
-<i>Le Télégraphe</i>, 8 septembre 1884.)</p>
-
-
-<p class="p3" id="Duvert">L’œuvre des vaudevillistes
-<span class="smcap">Duvert</span> (1795-1876) et <span
-class="smcap">Lauzanne</span> (1805-1877) fourmille de facéties et de
-pasquinades. En voici quelques échantillons, extraits d’un article
-signé E. S. (Edmond Stoullig?), dans le journal <i>La Tribune</i>, 26
-octobre 1876:</p>
-
-<p>«Nous voyons, dans <i>Riche d’amour</i>, Arnal s’écrier: «Je l’ai
-revue, je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que
-j’aime, — car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin.
-(<i>Avec indignation</i>:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens!<a
-id="NoteRef_35" href="#Note_35" class="fnanchor">[35]</a>»</p>
-
-<p>Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent
-chez lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr
-de trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand<span
-class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> je suis sorti, et j’ai
-la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs se soient
-introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur bourse.
-Ces événements-là sont si peu communs!»</p>
-
-<p>Et ce couplet:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quelle infortune est égale à la mienne?</p>
-<p class="i0">Du lansquenet déplorable martyr,</p>
-<p class="i0">J’ai beau forer ma poche artésienne,</p>
-<p class="i0">Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir!</p>
-<p class="i0 g4">................</p>
-<p class="i0">Et mon gousset, moins heureux que les Gaules,</p>
-<p class="i0">Appelle en vain l’invasion des Francs!</p>
-</div></div>
-
-<p>Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte
-d’Arlincourt (<a href="#ln_6">p. 21</a>), ce vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille <i>Francs</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous
-dit aussi (p. 129), si l’on écrivait <i>francs</i> avec une initiale
-minuscule, selon l’orthographe de Victor Hugo.</p>
-
-<p>Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à
-l’oreille: «Ils se glissent deux mots <i>dans la trompe d’Eustache</i>».
-Un homme, rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit
-avoir tué, s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!»
-Un autre, à qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait
-la comète de 1811, si elle vivait encore!»</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans
-le journal <i>La Tribune</i>, même date), le style ou le procédé
-d’Henri Rochefort? <i>La Lanterne</i> procède directement de Duvert et
-Lauzanne, et le fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de
-Rochefort-Luçay: 1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres,
-curieuses, dont l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par
-leur drôlerie même, dans la mémoire.</p>
-
-<p>«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était
-question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les
-chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages».</p>
-
-<p>C’est tout à fait Arnal, dans <i>L’Homme blasé</i>, parlant de «ces
-femmes charmantes» qui l’ont ruiné:</p>
-
-<p>«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à
-des sangsues...</p>
-
-<p>— Ah!</p>
-
-<p>— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme...</p>
-
-<p>— Je crois bien!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span></p>
-
-<p>— Ni l’utilité!»</p>
-
-<p>(Le journal <i>La Tribune</i>, même date.)</p>
-
-<p>Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et
-chroniqueurs, nous citerons ici, pour corroborer la remarque de
-Jules Claretie, quelques-uns des jeux de mots et des drôleries
-de <i>La Lanterne</i> d’<span class="smcap">Henri Rochefort</span>
-(1830-1913).</p>
-
-<p>«La France contient, dit l’<i>Almanach impérial</i>, trente-six
-millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.»
-(Samedi, 23 mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un
-vol. in-18.)</p>
-
-<p>«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis
-à celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre
-Préambule, <a href="#papier">p. 12-13</a>.)</p>
-
-<p>«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget
-l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.)</p>
-
-<p>«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être
-décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?»
-(Page 238.)</p>
-
-<p>«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie.
-(Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses,
-mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.)</p>
-
-<p>«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que
-nous arrivent les tuiles.» (Page 286.)</p>
-
-<p>«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher
-eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des
-Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque
-chose pour l’avoir.» (Page 349.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Peu d’ouvrages ont autant vieilli que <i>La Lanterne</i>; la plupart
-des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous,
-et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on
-feuillette aujourd’hui la collection de <i>La Lanterne</i> (et c’est de
-quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de
-l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique
-Jules Levallois (<i>De la Restauration à nos jours</i>, p. 380). Ni
-Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont
-ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que
-l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières
-surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet,
-lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce
-qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, <i>la blague</i>.»</p>
-
-
-<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_154">[p.
-154]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>On peut dire d’<span class="smcap">Ernest Legouvé</span>
-(1807-1903) ce qu’on a dit de Jules Janin, dont nous parlerons plus
-loin, qu’il a eu la <i>passion de l’inexactitude</i>. Il ne peut en
-quelque sorte citer un seul vers sans le tronquer, et, dans son <i>Art
-de la lecture</i> comme dans sa <i>Lecture en action</i>, il en cite presque
-à chaque page.</p>
-
-<p>Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière,
-les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il
-s’imaginait sans doute les posséder <i>ad unguem</i>, et ne prenait pas la
-peine de les vérifier lors de l’impression.</p>
-
-<p>Corneille écrit dans <i>Cinna</i> (V, 1):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tiens ta langue captive, et si ce grand silence</p>
-<p class="i0">A ton émotion fait quelque violence;</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">Legouvé (<i>La Lecture en action</i>, p. 168) met: et si ce
-<i>long</i> silence, et: fait <i>trop</i> de violence.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Sur ce point seulement contente mon désir,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">dit Corneille.</p>
-
-<p><i>Jusque-là</i> seulement, — dit Legouvé (<i>Ibid.</i>).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p>
-</div>
-
-<p>Legouvé (<i>Ibid.</i>, p. 172): <i>Ce matin</i> même encor...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Bien plus, ce même jour je te donne Émilie.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p>
-</div>
-
-<p><i>Enfin</i> ce même jour (<span class="smcap">Legouvé</span>,
-<i>ibid.</i>).</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p>
-</div>
-
-<p>Et qu’ont <i>porté</i> si haut (<span class="smcap">Legouvé</span>,
-<i>ibid.</i>),</p>
-
-<p>Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie,
-il faudrait <i>portée</i> au féminin. «Et qu’ont <i>portée si haut</i>...»
-Legouvé a mieux aimé fausser l’orthographe que le vers et a
-écrit <i>porté</i>.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">dit Racine (<i>Britannicus</i>, IV, 2).</p>
-
-<p><i>Asseyez-vous</i>, Néron, — dit Legouvé (<i>Ibid.</i>, p. 169).</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span></p>
-
-<p>Dans sa comédie <i>Autour d’un berceau</i> (Théâtre, <i>Comédies en
-un acte</i>, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses
-personnages le petit poème si connu, <i>Le Vase brisé</i>, de Sully
-Prudhomme (<i>Poésies</i>, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque
-pas de le dénaturer et le massacrer.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Son eau fraîche a fui goutte à goutte,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">dit Sully Prudhomme.</p>
-
-<p>Son eau <i>pure</i>, — dit Legouvé.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Souvent aussi la main qu’on aime</p>
-<p class="i0">Effleurant le cœur le meurtrit.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Sully <span class="smcap">Prudhomme.</span>)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0"><i>Ainsi parfois</i> la main qu’on aime.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Legouvé.</span>)</p>
-</div>
-
-<p>Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française,
-il confond, en prosodie française, le mot <i>pied</i> avec le mot
-<i>syllabe</i>: un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin
-de <i>douze pieds</i> (Cf. <i>La Lecture en action</i>, p. 258), tandis
-qu’il n’avait qu’à consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied,
-26<sup>o</sup>): «Un pied, deux syllabes; ainsi notre alexandrin, qui
-a douze syllabes, est un vers de six pieds».</p>
-
-<p>Il <i>demande excuse</i>, au lieu de <i>demander pardon</i> (Cf. <i>Louise de
-Lignerolles</i>, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22).</p>
-
-<p>Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers
-de douze:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase,</p>
-<p class="i0">Entendre froidement cette petite phrase.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Un jeune homme qui ne fait rien</i>, sc. 11; Théâtre,
-<i>Comédies en un acte</i>, p. 370.)</p>
-</div>
-
-<p>Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le
-masculin: «Tant de jeunes et charmants <i>talents</i> qui ont illustré
-et enchanté la scène française... sont <i>toutes</i> des élèves de M.
-Samson.» (<i>L’Art de la lecture</i>, Quatrième partie, I, p. 264.)</p>
-
-<p>Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre
-de <i>La Lecture en action</i> (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout
-bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur
-intime?» Pourquoi <i>intime</i> quand on les lit tout haut?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span></p>
-
-<p>Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père
-(Jean-Baptiste-Gabriel <span class="smcap">Legouvé</span>:
-1764-1812), ce vers si fréquemment cité:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">le dernier et comme le résumé du poème <i>Le Mérite des
-Femmes</i>, a été parfois discuté.</p>
-
-<p>«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des <i>Curiosités
-littéraires</i> (p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on
-voudrait forcer de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère,
-se trouverait dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable
-de n’avoir pas indiqué en note la conduite à suivre en pareille
-occurrence. Avant lui, on avait cru généralement que le concours des
-deux sexes était nécessaire pour procréer des garçons ou des filles;
-mais son vers est venu nous détromper, et il est constant maintenant,
-quelque incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles,
-le sexe féminin suffit seul à la besogne.»</p>
-
-<p>Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, —
-figurent les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire
-prononcer à Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus
-pauvre paysan de mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le
-dimanche», il écrit:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je veux enfin qu’<i>au jour marqué pour le repos</i></p>
-<p class="i0"><i>L’hôte laborieux des modestes hameaux</i></p>
-<p class="i0">Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,</p>
-<p class="i0"><i>Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine
-et Victor Hugo</i>, p. 263.)</p>
-</div>
-
-<p>C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si
-chères à Jacques Delille et à ses disciples ou émules.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quand la borne est franchie, <i>il n’est plus de limites</i>,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">estime, non M. de la Palisse, mais <span
-class="smcap">François Ponsard</span> (1814-1867), dans <i>L’Honneur et
-l’Argent</i> (III, 5); et, dans <i>Le Lion amoureux</i> (I, 1, et IV, 6) il
-nous dépeint le salon d’une grande dame, où</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">chaque parti se touche;</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span></p>
-
-<p class="ti0">et l’un des personnages émet ce vœu, passablement
-difficile à réaliser:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine,</p>
-<p class="i0">L’écraser contre terre, et fouler sa ruine.</p>
-</div></div>
-
-<p>On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de
-Ponsard:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Notre ami, possesseur d’une papeterie,</p>
-<p class="i0">A fait, avec succès, appel à l’industrie.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Honneur et l’Argent</i>, V, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à
-l’académicien Charles-Guillaume <span class="smcap">Étienne</span>
-(1777-1845):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il est depuis un an dans ses manufactures,</p>
-<p class="i0">Il y fait établir de vastes filatures.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>L’Intrigante</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (<i>Pensées d’août</i>, Poésies
-complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à
-voir apparaître sous sa plume:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires.</p>
-</div></div>
-
-<p>Précédemment (<a href="#ln_9">p. 107</a>), nous avons cité ce vers
-de Victor Hugo:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">et celui de Gabriel Marc:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">La Caisse des Dépôts et Consignations.</p>
-</div></div>
-
-<p>L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et <span
-class="smcap">Émile Augier</span> (1820-1889) ont été les grands
-chefs, nous fournirait à foison de ces vers prosaïques:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>Gabrielle</i>, I, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Fais-lui faire, tu sais, ce <i>machin au fromage</i>.</p>
-<p class="i0">— Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, I, 2.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons!</p>
-<p class="i0">— Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Philiberte</i>, I, 8.)</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i24">... Quand j’ai dîné,</p>
-<p class="i0">J’ai besoin de causer à cœur déboutonné.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>Philiberte</i>, II, 1.)</p>
-</div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ma spécialité, hormis un cas extrême,</p>
-<p class="i0">Aux jeux qu’on joue à <i>quatre</i> est de faire un <i>cinquième</i>.</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Id</span>., <i>ibid.</i>, II, 2.)</p>
-</div>
-
-<p>Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor
-Hugo (<i>Correspondance</i>, dans la <i>Revue bleue</i>, 7 novembre 1896, p.
-586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution
-politique, et que <i>quatre</i> hommes de cœur voulussent faire une émeute
-pour sauver les victimes, je serais le <i>cinquième</i>.»</p>
-
-<p>Et demander <i>excuse</i> pour demander <i>pardon</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i16">... Je me sens si confuse,</p>
-<p class="i0">Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>ibid.</i>, II, 7.)</p>
-</div>
-
-<p>Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier,
-pour en terminer avec lui:</p>
-
-<p>«Mille compliments,</p>
-<p>«Mille amitiés,</p>
-<p>«Et mille</p>
-<p class="dr">«<span class="smcap">Augier</span>.»</p>
-<div class="poem">
-<p class="dr">(Cf. le journal <i>Le Gaulois</i>, novembre 1889.)</p>
-</div>
-
-<p>Le fin et charmant lettré que fut <span class="smcap">Camille Doucet</span> (1812-1895)
-est rendu responsable aussi de bien étranges vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Va, mon fils, <i>de chemin</i>, suis ton <i>petit bonhomme</i>.</p>
-</div></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Considération! Considération!</p>
-<p class="i0">Ma seule passion! ma seule passion!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. Clair <span class="smcap">Tisseur</span>,
-<i>Modestes Observations sur l’art de versifier</i>, p. 257; — et <i>Revue
-bleue</i>, 26 août 1871, p. 198.)</p>
-</div>
-
-<p>Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à
-l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement
-verbal):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et pour te témoigner ma satisfaction,</p>
-<p class="i0">Je te mène au Jardin d’Acclimatation.</p>
-</div></div>
-
-
-<div class="aster" id="Labiche"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Le théâtre d’<span class="smcap">Eugène Labiche</span> (1815-1888)
-abonde en jeux de mots, drôleries, incohérences voulues, pataquès
-fabriqués à dessein, <i>ad risum</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span></p>
-
-<p>«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot
-fut <i>un coup de pied</i>.» (<i>Un Chapeau de paille d’Italie</i>, I, 4.)</p>
-
-<p>«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour
-reposer sa tête.» (<i>Ibid.</i>, III, 4.)</p>
-
-<p>«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare
-de sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses
-cheveux blancs.» (<i>Ibid.</i>, IV, 6.)</p>
-
-<p>«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs!
-ces yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (<i>Le
-Misanthrope et l’Auvergnat</i>, 11.)</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Saint-Germain</span> (domestique). Madame
-la baronne est attelée! — <span class="smcap">La Baronne.</span>
-Comment, je suis attelée? — <span class="smcap">Saint-Germain.</span>
-Pardon, je veux dire: la voiture...» (<i>La Fille bien gardée</i>, 1.)</p>
-
-<p>«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (<i>Ibid.</i>, p.
-16.)</p>
-
-<p>«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au
-spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de <i>son
-sexe</i>.» (<i>Un jeune homme pressé</i>, 1.)</p>
-
-<p>«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce
-monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (<i>Ibid.</i>, 4.)</p>
-
-<p>«J’avise une affiche: <i>Vins à vendre sur pied</i>. — Comment! des
-vins sur pied? — Oui, la récolte.» (<i>Ibid.</i>, 4.)</p>
-
-<p>«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit],
-il y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de
-souffrance!» (<i>Deux papas très bien</i>, 8.)</p>
-
-<p>«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris
-toujours, monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,...
-sans savoir, hélas! si j’en serai plus gras!» (<i>Ibid.</i>, 10.)</p>
-
-<p>«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier <i>du même
-sexe</i> et un tour en cheveux, etc.» (<i>L’Affaire de la rue de
-Lourcine</i>, 21.)</p>
-
-<p>«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça
-qu’il ne répond jamais à nos lettres.» (<i>Le Voyage de M. Perrichon</i>,
-II, 9.)</p>
-
-<p>«(<i>Célimare présentant Vernouillet à Bocardon</i>:) Monsieur
-Vernouillet... mon meilleur ami! (<i>Présentant Bocardon à
-Vernouillet</i>:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (<i>Célimare le
-bien-aimé</i>, I, 10.)</p>
-
-<p>«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On
-mange bien des écrevisses.» (<i>Ibid.</i>, III, 1.)</p>
-
-<p>«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de
-l’amitié.» (<i>Ibid.</i>, III, 12.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span></p>
-
-<p>«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! —
-Pourvu que je ne prenne pas le vôtre!» (<i>Un Monsieur qui prend la
-mouche</i>, 9.)</p>
-
-<p>«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être
-cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (<i>Ibid.</i>,
-19.)</p>
-
-<p>«(<i>Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf</i>:) Permettez que je
-vous dévalise!» (<i>Mon Isménie</i>, 11.)</p>
-
-<p>«<span class="smcap">Montaudoin</span> à sa fille: ...Tu ignores
-les mystères de la vie parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des
-tigres qui viennent déposer leurs œufs dans le ménage des colombes!
-— <span class="smcap">Fernande</span>: Mais, papa, les tigres n’ont
-pas d’œufs! — <span class="smcap">Montaudoin</span>: Ces reptiles
-ne devraient pas en avoir, mais ils en ont!» (<i>Les 37 sous de M.
-Montaudoin</i>, 16.)</p>
-
-<p>«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa
-ceinture.» (<i>Le plus heureux des trois</i>, II, 2.)</p>
-
-<p>«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit
-compliment? — Un quatrain... <i>huit</i> vers seulement.» (<i>La Sensitive</i>,
-I, 1.)</p>
-
-<p>«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est
-éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé...
-— Plus il a de lumières.» (<i>29 degrés à l’ombre</i>, 1.)</p>
-
-<p>«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à
-l’œil?» (<i>La Main leste</i>, 10.)</p>
-
-<p>«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand
-on commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes
-ont le courage du vers solitaire!» (<i>La Chasse aux corbeaux</i>, I,
-4.)</p>
-
-<p>«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les
-époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (<i>Un
-Monsieur qui a brûlé une dame</i>, 3.)</p>
-
-<p>«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez!
-Cléopâtre... d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un
-aspic!» (<i>Les Noces de Bouchencœur</i>, I, 6.)</p>
-
-<p>«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui
-s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout,
-qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir
-implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu
-as trompé ton ami!» (<i>Le Prix Martin</i>, III, 8.)</p>
-
-
-<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_161">[p.
-161]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p id="ln_17">Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le
-sacerdoce de la critique» au rez-de-chaussée de <i>L’Événement</i>, <span
-class="smcap">AUGUSTE VACQUERIE</span> (1819-1895) se rendit célèbre
-par une énorme bévue, qui, dit Balathier de Bragelonne (<i>Le Voleur</i>,
-13 mai 1859, p. 31, et 29 mai 1874, p. 350), «frappa d’étonnement le
-monde des lettres et des artistes». Il prit le nom d’une île pour un
-nom d’homme, attribua la Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo».</p>
-
-<p>Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus
-donner lieu à d’autres quiproquos.</p>
-
-<p>En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule
-(1642-1732) pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles
-en boule».</p>
-
-<p>La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a
-éprouvé dans <i>Tragaldabas</i> (III, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et je vais donc connaître enfin ce paradis</p>
-<p class="i0">D’être appelé mon chien et <i>mon petit radis</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans <i>Profils
-et Grimaces</i>, un recueil d’articles du même auteur. Exemples:</p>
-
-<p>«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le
-pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf,
-Racine est <i>une vieille botte</i>. Nous comprenons sans les imiter, ceux
-qui se chaussent de tragédies <i>éculées</i>.» (Page 17.)</p>
-
-<p>«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds,
-muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent
-dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, <i>causant</i> avec
-le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant <i>baisser
-les yeux</i> au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est <i>un
-cul-de-jatte</i>.» (Page 140.)</p>
-
-<p>«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces
-qui <i>vagissent</i>, des comédiens <i>qui ne marchent pas encore</i>, des
-comédies <i>qui font leurs dents</i>.» (Page 208.)</p>
-
-<p>Elle est de Vacquerie également cette phrase (<i>Ibid.</i>, p.
-305-306) qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo<a
-id="NoteRef_36" href="#Note_36" class="fnanchor">[36]</a>: «Je suis
-le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami<span class="pagenum"
-id="Page_162">[p. 162]</span> intime des colimaçons et le galant
-des araignées... J’ai envie de dire au chacal: «Mon frère,
-embrassons-nous!»</p>
-
-<p>Et celle-ci encore (<i>Profils et Grimaces</i>, p. 308-309): «Lorsque
-je réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en
-veux aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas
-de mal à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les
-charrues, je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans
-le feu pour nous, j’admire les chaudrons.» Etc.</p>
-
-
-<p class="p3">Le toast de Desgenais, dans <i>Les Parisiens</i> (I, 14)
-de <span class="smcap">Théodore Barrière</span> (1823-1877) a été
-plus d’une fois cité comme modèle de pathos: «Je bois aux parasites
-qui déjeunent de la flatterie et soupent de la bassesse... Je bois à
-la prudence qui ne relève pas le gant qu’on lui jette, et qui porte
-crânement un outrage sur l’oreille...»</p>
-
-<p>Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce:</p>
-
-<p>«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers
-grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.)</p>
-
-<p>«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne
-se réalisent pas...» (II, 1.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Curiosites"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Autres singularités théâtrales.</p>
-
-<p><span class="smcap">Fernand Desnoyers</span> (1828-1869), l’auteur
-de la fameuse pièce de vers relative à Casimir Delavigne et adressée
-aux</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Habitants du Havre, Havrais!</p>
-<p class="i0 g4">............</p>
-<p class="i0">Il est des morts qu’il faut qu’on tue!</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">écrivit <i>en vers</i> le scénario de sa pantomime <i>Le
-Bras noir</i> (1856, in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée
-inutile, puisqu’il s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers
-ne devait être prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il
-se mit à joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette
-mention: «Auteur du <i>Bras noir</i>». C’est par scrupule sans doute ou
-par modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime <i>en vers</i>». (Cf. Alphonse
-<span class="smcap">Daudet</span>, <i>Trente ans de Paris</i>, p. 245; et
-<span class="smcap">Larousse</span>, 2<sup>e</sup> suppl.)</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Villiers de l’Isle-Adam</span>
-(1833-1889) composa un drame en «un acte, une scène et une phrase»,
-et qui avait pour titre <i>La Méprise</i>. Au lever du rideau, dans
-une demi-obscurité, un<span class="pagenum" id="Page_163">[p.
-163]</span> couple causait à voix basse et tranquillement de ses
-petites affaires. Tout à coup, un homme, le jaloux, armé d’un
-revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire, foudroyait le
-couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le justicier se
-penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se redressait
-vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur! Je me
-suis trompé!» (Cf. Émile <span class="smcap">Bergerat</span>, <i>Le
-Journal</i>, 3 juillet 1894.)</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui
-proviennent des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent,
-des <i>contrepetteries</i>. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire
-(lettre à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un
-assaut, et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!»,
-l’acteur s’écria: «<i>Trompez, sonnettes!</i> En avant!»</p>
-
-
-<p class="p3">La langue fourcha de même, un soir, à une actrice
-du Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette»,
-prononça: «Ma <i>suivette Lisante</i>.» (<i>L’Opinion</i>, 19 août 1885.)</p>
-
-
-<p class="p3">L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le
-journal <i>L’Opinion</i> (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au
-lieu de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous <i>vernis</i> et
-je vous <i>bénère</i>», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun
-spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai
-toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde;
-mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde
-expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; <i>mon père</i>
-est mort en me mettant au monde; <i>ma mère</i>, un vieux soldat...»</p>
-
-
-<p class="p3">«D’honneur, mon cher <i>bal</i>, votre <i>comte</i> est superbe!»
-déclara un soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre
-bal est superbe.» (Paul <span class="smcap">De Kock</span>, <i>Le Petit
-Isidore</i>, p. 27; Rouff, s.&nbsp;d., in-4.)</p>
-
-
-<p class="p3">Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant
-d’être poète et bibliothécaire de la ville de Provins, raconte,
-dans ses «Souvenirs de jeunesse» (<i>La Vie de théâtre</i>, p. 48-49;
-Lemerre, 1905) que, jouant le rôle de Francesco dans <i>Gaspardo<span
-class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> le Pêcheur</i> de
-Bouchardy, et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi
-conçue: «Je n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier
-ensuite: «Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec
-conviction ces burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui
-provoquèrent un fou rire dans toute la salle.</p>
-
-
-<p class="p3">Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu
-d’une scène fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un
-<i>mou de veau</i>, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. <span
-class="smcap">de Chambure</span>, <i>A travers la presse</i>, p. 489;
-Ferth, 1914.)</p>
-
-
-<p class="p3">Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor
-Hugo (p. 117), qu’à la première représentation d’<i>Hernani</i> le cri
-d’Hernani à l’adresse de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été
-entendu <i>Vieil as de pique</i> par certains spectateurs.</p>
-
-<p>Voici d’autres confusions du même genre:</p>
-
-<p>Dans la tragédie d’<i>Azémire</i>, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri
-Welschinger (<i>Les Almanachs de la Révolution</i>, p. 144; Jouaust,
-1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?»
-les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre:
-«Que dira <i>Dieu le Père</i>?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à
-la chute de la pièce.</p>
-
-
-<p class="p3">Au dernier acte des <i>Funérailles de l’honneur</i>
-d’Auguste Vacquerie, l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas
-venu ici comme vous, madame, <i>incognito</i>», la moitié de la salle
-entendit: <i>en coquelicot</i>! Et il paraît que de passionnés romantiques
-jugèrent cela «très fort, — un trait de génie». (<i>Le Rappel</i>, 4
-décembre 1874.)</p>
-
-
-<p class="p3">Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du
-Conservatoire, débuta dans le rôle de Damis, de <i>Tartuffe</i>, et obtint
-un succès de fou rire, grâce à la manière dont il disait les deux
-vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat,</p>
-<p class="i0">Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.</p>
-</div>
-<p class="dr">(I, 1.)</p>
-</div>
-
-<p>L’expression <i>pied plat</i> vise Tartuffe, «mais le comédien crut
-faire mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par
-une pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire,
-ce qui provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix <span
-class="smcap">Duquesnel</span>, <i>Le Temps</i>, 8 novembre 1913.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span></p>
-
-<p class="p3">On trouve dans <i>Les Comédiens</i> de Casimir Delavigne (I,
-6) ces deux vers:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Le public, dont l’arrêt punit ou récompense,</p>
-<p class="i0">S’informe comme on <i>joue</i> et non pas comme on <i>pense</i>.</p>
-</div></div>
-
-<p>En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait
-sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur <i>la joue</i>
-à la fin du premier hémistiche, et sur <i>le ventre</i> en terminant le
-second. (<i>Le Figaro</i>, 14 décembre 1875.)</p>
-
-<p>Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie <i>Les Vêpres
-siciliennes</i>, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par
-cette solennelle et vibrante déclaration:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Du dernier des tyrans ces murs seront purgés.</p>
-<p class="i0">Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés!</p>
-</div></div>
-
-<p>Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Du dernier des tyrans ces murs seront <i>vengés</i>.</p>
-<p class="i0">Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et <i>purgés</i>!</p>
-</div>
-<p class="dr">(<i>Musée des Familles</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1897, p. 26.)</p>
-</div>
-
-<p>De même ces deux vers de Corneille (<i>Théodore</i>, I, 2):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Un bienfait perd sa grâce à le trop publier;</p>
-<p class="i0">Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">se sont trouvés ainsi transformés par un acteur:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Un bienfait perd sa grâce à le trop <i>oublier</i>;</p>
-<p class="i0">Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit <i>publier</i>.</p>
-</div></div>
-
-
-<p class="p3">Dans <i>La Tour de Nesle</i>, d’Alexandre Dumas et
-Gaillardet, un acteur, un figurant plutôt, jouant un rôle de
-messager, avait, en entrant en scène, à prononcer cette simple
-phrase: «Lettres patentes du roi au capitaine Buridan». Au lieu de
-cela, ledit messager accourt en s’écriant d’une voix de stentor:</p>
-
-<p>«Lettres <i>épatantes</i> du roi,» etc.</p>
-
-<p>Toute la salle d’éclater de rire.</p>
-
-<p>«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de
-risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène.</p>
-
-<p>— Dame, tu as dit <i>épatantes</i>...</p>
-
-<p>— Eh bien?»</p>
-
-<p>(<i>La République française</i>, 28 février 1899.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span></p>
-
-<p>Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la
-tragédie de <i>Pertinax</i>, d’Arnault, <i>Le Père Tignace</i>». (Alexandre
-<span class="smcap">Dumas</span>, <i>Mémoires</i>, t. VIII, p. 290.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Elle a débuté dans <i>Le Cidre</i> (<i>Le Cid</i>) de Corneille;
-elle a fait Chimène.» (Paul <span class="smcap">de Kock</span>,
-<i>Nouvelles</i>, Les Bords du canal, p. 14, Rouff, s.&nbsp;d., in-4.)</p>
-
-
-<p class="p3">Alphonse Karr, dans ses <i>Guêpes</i> (juin 1841, t. II,
-p. 307), parle d’une affiche théâtrale annonçant une représentation
-prochaine et portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un
-dialogue vif et spirituel <i>remplacera la musique</i>, qui nuit à
-l’action».</p>
-
-
-<p class="p3">Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de
-Bretagne ou d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où
-l’on venait de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un
-bombardement. Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé
-que de faire afficher cet avis:</p>
-
-<p>«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement
-se fera <i>à l’arme blanche</i>.» (Cf. Alphonse <span
-class="smcap">Lafitte</span>, le journal <i>Le Corsaire</i>, 27 mai
-1876.)</p>
-
-
-<p class="p3">Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens
-ambulants venait de jouer <i>Le Misanthrope</i>. L’acteur qui avait rempli
-le rôle d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur,
-s’avance sur la scène, après la représentation, s’incline et dit:</p>
-
-<p>«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner,
-demain soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine,
-<i>Le Philosophe sans le savoir</i>...</p>
-
-<p>— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement
-dans la salle. Vous venez de jouer <i>Le Misanthrope</i> sans le savoir,
-et vous saurez demain, s’il vous plaît, <i>Le Philosophe</i> pour le
-jouer.» (Cf. <small>ID</small>, <i>ibid.</i>, 31 mai 1876.)</p>
-
-
-<p class="p3">Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger
-ayant fait afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait
-prochainement en représentation <i>Amphitryon</i>, comédie <i>en vers
-libres</i> de Molière, la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de
-l’affiche, et soucieuse de la bienséance, interdit la représentation.
-(Cf. Henri <span class="smcap">Welschinger</span>, <i>Les Almanachs de
-la Révolution</i>, p. 171.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span></p>
-
-<p class="p3">L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce
-dernier ouvrage (p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble
-assez intéressante pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune,
-l’épouse du maire ayant accouché le jour même où son mari était
-«élevé à la mairie», un bel esprit beaunois salua ce double événement
-par ce joyeux distique:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père;</p>
-<p class="i0">Quel triomphe pour nous de le voir père et maire!</p>
-</div></div>
-
-<p>Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions
-pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le
-censeur légendaire», fut le héros (<i>L’Opinion</i>, 30 octobre 1885):</p>
-
-<p>«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever
-du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons,
-bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est
-pourtant du fil d’Écosse!»</p>
-
-<p>«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour
-ne pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre».</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span></p>
- <h2 class="nobreak">II. — ROMANCIERS</h2>
- <h3>I</h3>
-
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Scarron.</span> — <span class="smcap">Charles
- Perrault.</span> — <span class="smcap">Lesage.</span> —
- <span class="smcap">J.-J. Rousseau.</span> Encore l’adjectif
- <i>sensible</i>. — <span class="smcap">Florian.</span> — <span
- class="smcap">Sterne.</span> — <span class="smcap">Charles
- Dickens.</span> — <span class="smcap">Marmontel.</span>
- Suppression des incidentes <i>dit-il</i>, <i>dit-elle</i>.
- — <span class="smcap">Pigault-Lebrun.</span> —
- <span class="smcap">Ducray-Duminil.</span> — <span
- class="smcap">Charles Nodier.</span> Tirage à la ligne. — <span
- class="smcap">Stendhal.</span> — <span class="smcap">Henri de
- Latouche.</span> — <span class="smcap">Paul de Kock.</span> — <span
- class="smcap">Méry.</span> — <span class="smcap">Topffer.</span> Mots
- détournés de leur signification.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Scarron</span> (1610-1660), qui écrit avec
-tant d’esprit et en un bon style, plein de naturel et d’aisance,
-abondant en expressions originales et idiotismes de terroir, annonce,
-dans son <i>Roman comique</i> (chap. 15, p. 103; Garnier, s.&nbsp;d.),
-qu’après certaine sérénade, «on entendit la voix de quelqu’un <i>qui
-parlait bas le plus haut qu’il pouvait</i>».</p>
-
-<p>De même, dans les <i>Contes</i> de Charles Perrault (p. 106, édit.
-André Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne
-«<i>criait tout bas</i>: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»</p>
-
-<p>Remarquons que ce titre: <i>Roman comique</i> ne signifie pas, comme
-on le croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman
-relatif à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce
-n’est que par extension que l’adjectif <i>comique</i> a pris le sens de
-<i>plaisant</i>, <i>qui fait rire</i>.</p>
-
-<p>On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des
-transitions». Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi
-brusque que plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des
-aventures de ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante
-il n’y a pas loin: <i>car nous y voilà</i>». (Dans <span class="smcap">La
-Fontaine</span>, <i>Œuvres</i>, t. III, p. 252, note 23; édit. des Grands
-Écrivains.)</p>
-
-<p>L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés
-par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son
-<i>Virgile travesti</i>, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il
-tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur
-extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir
-d’un nuage, fait, de saisis<span class="pagenum" id="Page_170">[p.
-170]</span>sement, le signe de la croix; quand elle commence par dire
-son <i>Benedicite</i> en se mettant à table; quand Pygmalion tue, d’un
-coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de réciter son bréviaire;
-Mézence, <i>contemptor divum</i>, ne va jamais à confesse, etc. (Cf.
-<span class="smcap">Scarron</span>, <i>Virgile travesti</i>, p. <span
-class="smcap">XXXVI</span> et passim, édit. Victor Fournel.)</p>
-
-
-<p class="p3">Les <i>Contes</i> de <span class="smcap">Charles
-Perrault</span> (1628-1703), que nous citions il y a un instant,
-ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en lecture à
-la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des plus
-scabreux, <i>Peau d’Ane</i>, par exemple, où il est question d’un inceste,
-d’un père amoureux de sa fille:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Votre père, il est vrai, <i>voudrait vous épouser</i>...</p>
-<p class="i4">Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne,</p>
-<p class="i4">Pour rendre vos désirs contents,</p>
-<p class="i0">Avant qu’à <i>son amour votre cœur s’abandonne</i>,</p>
-<p class="i0">Une robe qui soit, etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>Notez que <i>Peau d’Ane</i>, malgré cette scandaleuse passion qui forme
-le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles,
-durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison
-du <i>Malade imaginaire</i> (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous
-dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de <i>Peau
-d’Ane</i>.»</p>
-
-<p>Et ce début du <i>Petit Poucet</i>, le trouvez-vous très édifiant?
-«Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient <i>sept</i>
-enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que <i>dix ans</i>, et le plus jeune
-n’en avait que <i>sept</i>. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant
-d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en
-besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»</p>
-
-<p>Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons
-des «petites oies blanches»?</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Lesage</span> (1668-1747), qui,
-lui aussi, possède une excellente langue, a singulièrement abusé
-du passé défini au début du chapitre deuxième du livre VI de <i>Gil
-Blas</i> (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous <i>allâmes</i> toute la nuit,
-selon notre louable coutume; et nous nous <i>trouvâmes</i>, au lever de
-l’aurore... nous <i>quittâmes</i> volontiers le grand chemin... nous
-<i>aperçûmes</i> au pied d’une colline... nous ne <i>jugeâmes</i> pas à
-propos... nous <i>trouvâmes</i> que ces saules... nous <i>résolûmes</i>... nous
-<i>mîmes</i>...<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> nous
-<i>débridâmes</i> nos chevaux... nous nous <i>couchâmes</i> sur l’herbe... nous
-nous y <i>reposâmes</i>... nous <i>achevâmes</i>... Nous nous <i>amusâmes</i>...»
-Tout cela dans l’espace de quatorze lignes.</p>
-
-<p>En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé
-indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux
-font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.</p>
-
-<p>Nous rencontrons chez Lesage, dans son <i>Diable boiteux</i> (t. II, p.
-110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui
-n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des
-discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il
-a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il
-trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Rousseau"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>De <span class="smcap">J.-J. Rousseau</span> (1712-1778), dans <i>La
-Nouvelle Héloïse</i> (Partie I, lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p.
-238; Hachette, 1856): «Jamais les larmes de mon amie <i>n’arroseront le
-nœud</i> qui doit nous unir», écrit Claire à M. d’Orbe.</p>
-
-<p>«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la <i>main</i>
-nous <i>embrasse</i>, et que le cœur nous repousse!» (<i>Ibid.</i>, III, 18; p.
-366.)</p>
-
-<p>Dans <i>Les Confessions</i> (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit,
-en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous
-deux, <i>nés tendres et sensibles</i>, n’attendaient que le moment de
-trouver <i>dans un autre</i> la même disposition; ou plutôt ce moment les
-attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur <i>dans le premier</i>
-qui s’ouvrit pour le recevoir».</p>
-
-<p>Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on
-dit, et où nous rencontrons, en outre, cette locution, <i>nés tendres
-et sensibles</i>, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous
-l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et
-<i>sensible</i> lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu,
-à un <i>écorché</i>, emploie plus que personne.</p>
-
-<p id="ln_20">«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut
-naturellement <i>moins de vanité que moi</i>», déclare Jean-Jacques un peu
-plus loin (p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du
-livre (p. 313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»:
-«Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables;
-qu’ils écoutent mes confessions... et puis<span class="pagenum"
-id="Page_172">[p. 172]</span> qu’<i>un seul te dise</i>, s’il l’ose: <i>Je
-fus meilleur que cet homme-là</i>». Ailleurs, dans une lettre à M. de
-Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout
-crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les
-hommes que j’ai connus en ma vie, <i>aucun ne fut meilleur que moi</i>».
-«Je partirais avec défiance, <i>si je connaissais un homme meilleur que
-moi</i>», dit-il encore, dans une lettre du 1<sup>er</sup> août 1763 (p.
-378). Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins
-de vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que
-moi?</p>
-
-<p>Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé
-le féminin, généralement évité, du mot <i>amateur</i>: «Cette capitale
-(Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’<i>amatrices</i>.» (<i>Émile</i>,
-livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)</p>
-
-<p>Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges
-de son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos
-feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut
-prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se
-mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le
-plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies
-pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler
-des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble
-qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui
-s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité
-publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux
-génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (<span
-class="smcap">J.-J. Rousseau</span>, <i>La Nouvelle Héloïse</i>, VI, 13,
-note finale; t. III, p. 640.)</p>
-
-<p>Tout le monde connaît <i>Le Vœu</i> ou <i>Rêve de bonheur</i> si
-admirablement décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes
-les anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien
-ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche
-avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin,
-et pour parc un joli verger», etc. (<i>Émile</i>, IV; t. II, p. 144;
-Hachette, 1863). <span class="smcap">Florian</span> (1755-1794),
-— dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres consacrés aux
-poètes, — a formé le même souhait et presque dans les mêmes termes:
-«Quand pourrai-je vivre au village? Quand serai-je le possesseur
-d’une petite maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un
-jardin, un verger, une prairie et des ruches; un ruisseau bordé de
-noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs ne passeraient
-jamais ce<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span>
-ruisseau.» Etc. (<i>Galatée</i>, II; Fables et autres œuvres, p. 229;
-Didot, 1858.)</p>
-
-<p>De Florian encore ces singulières phrases:</p>
-
-<p>«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne
-crois pas <i>le lui avoir rendu</i>.» (<i>Galatée</i>, I, p. 224.)</p>
-
-<p>«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais
-dans mon sein <i>le gage de notre union</i>, que cet enfant était le sien,
-et qu’<i>il lui demandait</i>, par ma voix, <i>la permission de naître</i> pour
-l’aimer.» (<i>Le Bon Ménage</i>, scène 18, p. 434.)</p>
-
-
-<p class="p3">Nous lisons, dans <i>La Vie et les Opinions de Tristram
-Shandy</i> de <span class="smcap">Sterne</span> (1713-1768) (t. III,
-p. 60; édit. de la Bibliothèque nationale, 1885; trad. M. D. L. B.)
-— que nous citons ici exceptionnellement, comme le suivant, puisque
-nous ne nous occupons que des écrivains français: «... Que serait son
-livre?... Un recueil d’impertinences des (<i>sic</i>) vieilles femmes <i>des
-deux sexes</i>.» La même inadvertance se trouve dans un autre auteur
-anglais, <span class="smcap">Charles Dickens</span> (1812-1870),
-<i>La Petite Dorrit</i> (t. I, p. 202, chap. 17; Hachette 1869; trad. P.
-Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames <i>des deux sexes</i>».</p>
-
-
-<div class="aster" id="Marmontel"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p class="p3">C’est à <span class="smcap">Marmontel</span> (1723-1799)
-qu’on doit la suppression des incidentes <i>dit-il</i> et <i>dit-elle</i> dans
-les conversations écrites. A la fin de la préface de ses <i>Contes
-moraux</i> (t. I, p. x; La Haye, s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite
-de cette innovation: «Je proposai, il y a quelques années, dans
-l’article <i>Dialogue</i> de l’Encyclopédie, de supprimer les <i>dit-il</i> et
-<i>dit-elle</i> du dialogue vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces
-Contes, et il me semble qu’il a réussi. Cette manière de rendre le
-récit plus rapide n’est pénible qu’au premier instant; dès qu’on y
-est accoutumé, elle fait briller le talent de bien lire.»</p>
-
-<p>«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages
-de l’abbé Dulaurens, dans l’<i>Arretin</i> (sic) <i>moderne</i> (t. II, p.
-76; Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?)
-se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand
-homme, la placer à la porte de l’Académie avec cette inscription<a
-id="NoteRef_37" href="#Note_37" class="fnanchor">[37]</a>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">J’ai banni du français les <i>dit-il</i>, les <i>dit-elle</i>.»</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span></p>
-
-<p>Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient
-ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces
-<i>dit-il</i> et <i>dit-elle</i>. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle
-s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant»,
-certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes:
-«Ah! <i>bâilla-t-il</i>.» «Oh! <i>rougit-elle</i>...» «Je te maudis!
-<i>s’élança-t-il</i>.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la
-langue française y passent ou y ont passé.</p>
-
-<p>«Que faites-vous ici, monsieur? <i>brusqua</i> Nicole.» (Alexandre
-<span class="smcap">Dumas</span>, <i>Joseph Balsamo</i>, chap. 74.)</p>
-
-<p>«Ah ça! le vieux, <i>pouilla-t-il</i>, réjouissons-nous.» (Léon
-<span class="smcap">Cladel</span>, <i>Les Va-nu-pieds</i>, p. 115, Les
-Auryentys; Lemerre, 1884.) (<i>Pouiller</i>, dire des <i>pouilles</i>, des
-injures.)</p>
-
-<p>«Hé! <i>rauqua-t-il</i>, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id.,
-<i>ibid.</i>, p. 205, Un Noctambule.)</p>
-
-<p>Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent,
-Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des <i>Leçons conjugales</i>,
-des <i>Histoires conjugales</i>, etc., a particulièrement, dans ce cas,
-varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman <i>Les
-Guerres de la Paroisse</i> (Lemerre, 1880):</p>
-
-<p>«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, <i>se redressa</i> le
-petit musicien avec dignité.» (Page 176.)</p>
-
-<p>«Toi, va te promener avec ton pistolet! <i>se renfrogna</i> le père.»
-(Page 211.)</p>
-
-<p>«J’appartiens à la famille, moi! <i>se campa</i> le petit sacripant.»
-(Page 211.)</p>
-
-<p>«Tiens, papa, <i>se retourna</i> Lexandrou...» (Page 211.)</p>
-
-<p>«Peuh! <i>se dandina</i> M. Couffignol...» (Page 230.)</p>
-
-<p>«Eh! <i>sourit</i> le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page
-261.)</p>
-
-<p>«Oh! papa, <i>se signa</i> Lexandrou...» (Page 349.)</p>
-
-<p>«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, <i>tremblait</i>
-Antonine...» (Page 349.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Pigault"><span class="pagenum" id="Page_175">[p.
-175]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Pigault-Lebrun</span> (1753-1835), qui trace
-un parallèle des Anglais et des Français, dans son roman <i>L’Enfant
-du Carnaval</i> (t. I, p. 67; édit. de la Bibliothèque nationale),
-s’exprime en ces termes:</p>
-
-<p>«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses
-maîtresses <i>le trompent</i>.</p>
-
-<p>— Les Anglais ne <i>le</i> sont-ils jamais?»</p>
-
-<p>Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?</p>
-
-
-<p class="p3">Les phrases étranges, amphigouriques,
-grotesques et cocasses, abondent chez le romancier <span
-class="smcap">Ducray-Duminil</span> (1761-1819), qui a joui jadis
-de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et
-galimatias, extraits de <i>Victor ou l’Enfant de la forêt</i>, qui passe
-pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:</p>
-
-<p>«Un pays raboteux, <i>hérissé</i> de vieilles tours, de masures, de
-coteaux boisés, <i>de prairies et de ruisseaux</i>... Une petite porte,
-percée <i>dans un des créneaux de</i> la muraille, et qui donnait <i>de
-plain-pied</i> sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10<sup>e</sup> édit.,
-Belin-Leprieur, 1821.)</p>
-
-<p>«Il examine l’enfant, qui entre <i>dans la carrière tortueuse</i> de la
-vie.» (Tome I, p. 30.)</p>
-
-<p>«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste
-<i>dont la nature a rendu les femmes dépositaires</i>, et qui est
-le premier aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196<a
-id="NoteRef_38" href="#Note_38" class="fnanchor">[38]</a>.)</p>
-
-<p>«Ce siècle, <i>comme la trombe foudroyante</i> qui, après avoir démâté
-les vaisseaux, <i>s’avance sur le rivage</i> pour entraîner dans sa course
-les arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de
-lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la
-délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.»
-(Tome II, p. 53.)</p>
-
-<p>«Cette lettre fit sur nous <i>l’effet de la grêle</i> qui détruit
-l’espoir du laboureur.» (Tome III, p. 220.)</p>
-
-<p>«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite
-<i>à céder aux pavots</i> que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.»
-(Tome IV, p. 16.)</p>
-
-<p>«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh!
-serrez encore votre fille dans vos bras <i>paternels</i>!» (Tome IV, p.
-63.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span></p>
-
-<p>Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire,
-il s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:</p>
-
-<p>«Je <i>frémis</i>, Victor, <i>moi qui suis ton historien</i>, et <i>je tremble
-encore</i> qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome
-III, p. 55.)</p>
-
-<p>«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en
-prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) <i>que je n’aurai
-peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs</i>... Mais que
-dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, <i>je dois avoir celui
-de les transporter à l’histoire</i>...» (Tome III, p. 271.)</p>
-
-<p>Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si
-démodé et oublié aujourd’hui!</p>
-
-<p>«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants,
-<i>qu’elle improvise</i>, ainsi qu’<i>il est très aisé de le voir</i> par le
-ton plus simple que poétique qui en fait le charme:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ce fut dans ce lieu solitaire</p>
-<p class="i0">Qu’un jour un amant malheureux</p>
-<p class="i0">Fit à celle qui lui fut chère</p>
-<p class="i0">Les plus tendres aveux.»</p>
-</div>
-<p class="dr">(Tome IV, p. 130.)</p>
-</div>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>L’auteur de <i>Victor ou l’Enfant de la forêt</i> abuse des <i>je
-frémis, il frémit</i>, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme
-de Staël, ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et
-évanouissements.</p>
-
-<p>Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait,
-dans <i>Les Petites Affiches</i>, les comptes rendus des représentations
-théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin,
-lorsqu’il se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il
-ne manquait jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante:
-<i>L’auteur est un homme d’esprit qui prendra sa revanche</i>.» (<span
-class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature française</i>, t. II, p.
-1043.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Nodier"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Charles Nodier</span> (1780-1844), qui s’est
-plu souvent, dans ses écrits pseudo-historiques, à mystifier ses
-lecteurs<a id="NoteRef_39" href="#Note_39" class="fnanchor">[39]</a>,
-répondait un jour à quelqu’un qui lui reprochait les longs
-adverbes dont il émaillait sa prose: «Un mot de huit syllabes
-fait une ligne, et<span class="pagenum" id="Page_177">[p.
-177]</span> chaque ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. <span
-class="smcap">Proudhon</span>, <i>Les Majorats littéraires</i>, III, § 8,
-p. 119.)</p>
-
-<p>Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, —
-délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme
-on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira
-prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Stendhal</span> (1783-1842),
-dans une de ses nouvelles, <i>Le Philtre</i> (Chroniques et Nouvelles,
-p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), vieillit instantanément
-de dix années un de ses personnages: «J’ai <i>trente ans</i> de plus
-que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que dix-neuf ans et lui
-cinquante-neuf...» Ce qui fait <i>quarante ans</i>.</p>
-
-<p>Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette
-déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais
-écrire que des œuvres <i>posthumes à publier après sa mort</i>.» (<i>De
-l’amour</i>, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)</p>
-
-<p>On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa
-haine pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style,
-pour lui, c’était le <i>Code civil</i>. Il en lisait une page tous les
-matins.» (Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme
-des classiques</i>, t. I, p. 28.)</p>
-
-<p>Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.</p>
-
-<p>Ferdinand Brunetière a crûment qualifié <i>La Chartreuse de Parme</i>
-de «chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la <i>Revue critique des
-idées et des livres</i>, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer
-que c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a
-fait l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue
-qu’il lui cause.</p>
-
-<p>«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes
-ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue...
-Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (<i>La
-Chartreuse de Parme</i>, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle,
-1855.)</p>
-
-<p>«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille
-infortunes de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt
-que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (<i>Le
-Rouge et le Noir</i>, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)</p>
-
-<p>On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et
-devait produire sur son public.</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Henri de Latouche</span>
-(1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de la Vallée aux
-loups, écrit, dans son roman<span class="pagenum" id="Page_178">[p.
-178]</span> <i>Fragoletta</i> (p. 119; M. Lévy, 1867), cette phrase, qui
-se ressent un peu trop de l’influence romantique: «On eût dit cette
-espèce de couleur meurtrie,... ces teintes livides partant en étoile
-de la lame d’un poignard <i>quand il a été laissé trois jours dans les
-flancs d’un cadavre</i>.»</p>
-
-
-<div class="aster" id="Kock"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Paul de Kock</span> (1794-1871), dont le nom
-a jadis été si populaire, nous montre, dans son roman <i>Le Petit
-Isidore</i> (p. 96; <i>Rouff</i>, s.&nbsp;d., in-4) une vieille moustache
-<i>qui s’essuye les yeux</i>: «La vieille moustache lit, en s’arrêtant
-quelquefois pour s’essuyer les yeux...» Vous devinez que ladite
-moustache appartient à un brave troupier, un vieux grognard. Louis
-Reybaud, dans son <i>Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure
-des républiques</i> (chap. 35, p. 350; M. Lévy, 1862), a fait usage de
-la même métaphore ou synecdoque: «Pour supporter d’un œil sec un
-tableau pareil, il faut être de la trempe des <i>vieilles moustaches</i>
-qui firent, avec l’Empereur, le tour de l’Europe, et laissèrent sur
-les bords de la Bérésina un nez ou un orteil.» Et Balzac (<i>Melmoth
-réconcilié</i>, dans le volume <i>La Recherche de l’absolu</i>, p. 263;
-Librairie nouvelle, 1858): «Une <i>vieille moustache</i> comme moi,
-s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»</p>
-
-<p>«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui
-tombaient <i>de ses yeux</i>», écrit Paul de Kock, dans <i>Un jeune
-homme charmant</i> (p. 12; Rouff, s.&nbsp;d.; in-4). En effet, c’est
-d’ordinaire des yeux que tombent les larmes.</p>
-
-<p>«Le mélèze aux <i>larges</i> feuilles», dit-il encore dans le même
-roman (p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont
-que des «aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées»
-(Gaston <span class="smcap">Bonnier</span>, <i>Les Noms des fleurs</i>, p.
-268, art. 1056).</p>
-
-<p>Ailleurs, dans une nouvelle intitulée <i>Les Plaisirs de la pêche</i>
-(Paul <span class="smcap">de Kock</span>, <i>Nouvelles</i>, p. 45; Rouff,
-s.&nbsp;d., in-4), il nous dit que «M. Bertrand, grand amateur de
-pêche, passait le temps de sa récréation, soit à guetter le poisson,
-soit à chercher <i>dans la terre</i> de l’asticot». Non, ce n’était pas
-dans la terre que M. Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la
-terre, il savait bien ne trouver que des vers gris ou rouges; les
-asticots, il se les procurait autrement.</p>
-
-<p>Dans <i>L’Amour qui passe et l’Amour qui vient</i> (p. 14; Rouff,
-s.&nbsp;d., in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon
-pratiquant les amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons,
-ses<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span> voisins, font
-concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas
-fuir cette maison peuplée de marmitons <i>qui lui coupent les bonnes
-sous le pied</i>?»</p>
-
-<p>«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes
-voisins <i>en poussen</i>t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien
-dire.» (<i>Jean</i>, p. 10; Rouff, s.&nbsp;d., in-4.)</p>
-
-<p>«Jean pleurait ou trépignait <i>des pieds</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 12.)</p>
-
-<p>«Dès qu’on est <i>deux</i>, je forme un <i>quadrille</i>.» (<i>Ibid.</i>, p.
-14.)</p>
-
-<p>«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de
-son étonnement. <i>Onze cent mille francs</i>, c’est une jolie fortune,
-sans doute, mais enfin <i>vous ne serez pas encore millionnaire</i>.»
-(<i>Monsieur Dupont</i>, chap. 29, p. 60; Rouff, s.&nbsp;d., in-4.) Que
-lui faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?</p>
-
-<p>«Elle portait <i>dans son sein un nouveau gage</i> de l’amour de
-son époux.» (Paul <span class="smcap">de Kock</span>, <i>L’Homme
-aux trois culottes</i>, chap. 14, p. 44; Rouff, s.&nbsp;d., in-4.)
-«Elle porte <i>dans son sein un gage</i> de sa faiblesse.» (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>Sanscravate</i>, chap. 30, p. 79; Charlieu,
-s.&nbsp;d., in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de
-cette très fréquente périphrase.</p>
-
-<p>Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante
-anecdote contée par les Goncourt, dans leur <i>Journal</i> (année 1865, t.
-II, p. 312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul
-de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son
-portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir,
-avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait
-de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau
-milieu du reposoir.»</p>
-
-
-<p class="p3">Dans <i>La Croix de Berny</i> (lettre II, p. 17; Librairie
-nouvelle, 1859), l’un des auteurs, le poète et romancier <span
-class="smcap">Joseph Méry</span> (1798-1866), sous le pseudonyme
-de Roger de Monbert, donne «des épaulettes à ces trois illustres
-généraux, César, Alexandre et Annibal».</p>
-
-
-<p class="p3">Le romancier genevois <span class="smcap">Rodolphe
-Topffer</span> (1799-1846) fait un usage fréquent — ce qui se
-comprend de reste — de certains idiotismes suisses qui déconcertent
-et détonnent en français. Non seulement il emploie, comme son
-compatriote Jean-Jacques Rousseau, la mauvaise locution causer
-à quelqu’un pour causer <i>avec</i> quelqu’un: «Pendant qu’il <i>me</i>
-causait... J’aime que vous <i>me</i> causiez...» (<i>Le Presbytère</i>, p. 8
-et 52;<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> Hachette,
-1907), mais il crée des mots comme <i>empléter</i> (acheter, faire des
-emplettes: peut-être usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève
-pour <i>empléter</i> des articles» (<i>Le Presbytère</i>, p. 449); ou bien, ce
-qui est plus grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque
-de la rendre incompréhensible, il change l’acception des termes, ou,
-plus exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils
-ont à Genève. Notre vieux mot <i>idoine</i>, qui veut dire apte ou propre
-à quelque chose (<i>idoneus</i>), a, chez Topffer, le sens d’inepte,
-d’idiot: «... Son <i>idoine</i> de mari, qui a plus soif que faim...»
-(<i>Ibid.</i>, p. 149.) <i>Gabegie</i>, terme populaire signifiant fraude,
-supercherie (Cf. <span class="smcap">Littré</span>), devient chez
-lui le synonyme de tracas, de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te
-leurrant de pronostics, de lourdeurs et de <i>gabegies</i>?» (<i>Ibid.</i>, p.
-395.)</p>
-
-<p>N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures
-de restaurateurs et de marchands de vin, le mot <i>asperges</i>, «asperges
-tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de
-Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span></p>
- <h3>II</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Honoré de Balzac.</span> Obscurités voulues
- et bizarreries et tares involontaires. Anachronismes. Locutions
- fréquentes.</p>
-
- <p><span class="smcap">Philarète Chasles. — Henri Monnier. —
- Louis Reybaud. — Frédéric Soulié.</span> Confusion qui règne dans
- ses romans. — <span class="smcap">Stéphen de la Madelaine. —
- Mérimée.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre
-obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration
-du public. <span class="smcap">Honoré de Balzac</span> (1799-1850)
-ne dédaignait pas d’user de cet antique procédé, et il n’en faisait
-pas mystère. Le dessinateur Bertall, qu’un éditeur avait chargé des
-illustrations de <i>La Comédie humaine</i>, se trouvant embarrassé, dans
-cette tâche, par des phrases plus ou moins ténébreuses, eut recours
-à l’auteur et l’interrogea. Bertall lui-même rapporte ainsi cette
-conversation (Cf. le journal <i>Le Soleil</i>, 12 avril 1882):</p>
-
-<p>«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très
-bien.»</p>
-
-<p>Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire.</p>
-
-<p>«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu!</p>
-
-<p>— Comment, voulu?</p>
-
-<p>— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le
-public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien
-enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin
-que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile.
-Il se figure, le naïf, <i>qu’il en ferait autant</i>! Il ignore, ce satané
-public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple.
-C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne
-petite obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux
-mains et dise: «Je ne comprends pas du tout!<span class="pagenum"
-id="Page_182">[p. 182]</span> Ça me dépasse! Sapristi! tout de
-même, comme ce Balzac est fort<a id="NoteRef_40" href="#Note_40"
-class="fnanchor">[40]</a>!»</p>
-
-<p>Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac,
-plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires.</p>
-
-<p>Dans <i>Splendeurs et Misères des courtisanes</i> (p. 253; Librairie
-nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un
-priseur qui prend son tabac <i>par le nez</i>: «... le faux officier de
-paix en achevant de humer sa prise par le nez».</p>
-
-<p>Dans <i>La Cousine Bette</i> (p. 259; Librairie nouvelle, 1856), un
-commissaire de police répond <i>silencieusement</i>: «Elle n’est point
-folle». Mais ce n’est là sans doute qu’une faute d’impression, et il
-faut lire: <i>sentencieusement</i>.</p>
-
-<p>Dans le même roman, le critique Émile Faguet (<i>Études littéraires
-sur le dix-neuvième siècle</i>, p. 450) relève cette phrase et la cite
-comme un exemple de métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses:
-«La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des
-reproches.»</p>
-
-<p>«<i>Le Lys dans la vallée</i>, ajoute Émile Faguet (<i>Ibid.</i>), est un
-prodige de pathos et de phœbus.»</p>
-
-<p id="ln_11">Encore du pathos et de l’amphigouri: «En achevant
-d’<i>embrasser</i>, par sa profonde intuition, <i>les misères</i> que réveilla
-cette idée mélancolique, il (le meurtrier) jeta sur Hélène <i>un regard
-de serpent</i>, et remua dans le cœur de cette singulière jeune fille
-un monde de pensées encore endormi...» (<i>La Femme de trente ans</i>, p.
-142; Librairie nouvelle, 1859.)</p>
-
-<p>Et cette drôlerie dans l’<i>Histoire des treize</i> (Ferragus, p. 149;
-Librairie nouvelle, 1856): «... Jules, seul dans une calèche de voyage
-<i>lestement</i> menée par la rue de <i>l’Est</i>, déboucha sur l’esplanade de
-l’Observatoire...»</p>
-
-<p>Dans le même ouvrage, nous voyons une jeune fille qui ignore l’art
-de se teindre, et dont cependant les cheveux changent de couleur: ils
-sont tantôt «cendrés» (p. 352), tantôt «noirs» (p. 383).</p>
-
-<p>Et «ces yeux qui semblent avoir des oreilles», dans <i>L’Envers de
-l’histoire contemporaine</i> (p. 221, Librairie nouvelle, 1860).</p>
-
-<p>Tout à l’heure Balzac nous a fait voir un individu lançant<span
-class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> sur une femme «un
-regard de serpent»; dans <i>Les Chouans</i> (p. 110, Librairie nouvelle,
-1859), il nous montre un de ses personnages qui «jette sur sa
-maîtresse un coup d’œil <i>aussi noir que l’aile d’un corbeau</i>».</p>
-
-<p>Dans le même roman, — qui date de la jeunesse de l’auteur
-et est fréquemment mal agencé et obscur (Cf. Marcel <span
-class="smcap">Barrière</span>, <i>L’Œuvre de H. de Balzac</i>, p. 290 et
-suiv.), — nous voyons (p. 311) l’héroïne, Marie de Verneuil, sortir
-d’une affreuse chaumière, d’un taudis où gens et bestiaux vivent
-en commun; puis, par une singulière inadvertance, ce taudis se
-trouve subitement, dans la même page, et quelques lignes plus bas,
-transformé <i>en salon</i>. «Tout à coup, Mlle de Verneuil rentra dans le
-salon...»</p>
-
-<p>Et (<i>Les Chouans</i>, p. 277) cet amoureux qui, pour prouver à sa
-maîtresse combien est violente sa passion, saisit, dans le foyer, un
-bout de tison, un charbon ardent, le garde et le serre dans sa main,
-sans paraître souffrir de cette brûlure, sans même s’en occuper ni
-s’en soucier: «Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou! Ouvrez votre
-main, je le veux!» lui crie sa maîtresse, qui réussit enfin à ouvrir
-cette main. Je sais bien que Mucius Scævola et d’autres ont accompli
-cet exploit... N’importe!</p>
-
-<p>Dans <i>La Muse du Département</i> (p. 154-155; Librairie nouvelle,
-1857), Balzac met en scène une soubrette qui, à l’aide d’un mouchoir,
-bande solidement les yeux à l’un des personnages, de façon qu’il ne
-puisse voir où elle va le conduire, et lui fait ensuite cette étrange
-recommandation: «Veillez bien sur vous-même! <i>Ne perdez pas de vue</i>
-un seul de mes signes!»</p>
-
-<p>Inadvertance à peu près comparable à celle que nous offre John
-Lemoinne, dans le <i>Journal des Débats</i> (cité par <i>Le National</i>,
-2 novembre 1884): «Le roi de Hanovre <i>aveugle</i> et souffrant <i>de
-voir</i> son royaume incorporé dans la Prusse», voir avec les yeux de
-l’esprit, il est vrai; — et à celle aussi que nous rencontrons chez
-Émile Pouvillon (<i>Pécaïre</i>, dans le volume <i>Les Petites Ames</i>, p.
-172 et 180), où «Ginibre, un honnête aveugle,... envoie <i>un regard
-mélancolique</i> à une bouteille vide».</p>
-
-<p>Au lieu d’un aveugle qui voit clair, c’est quelquefois un muet
-qui prend la parole: «M. le grand rabbin de France Isidor, qu’une
-récente attaque de paralysie condamne au <i>mutisme</i>, a voulu, en cette
-occasion, <i>mêler sa voix</i> aux prières adressées à Dieu à l’intention
-de Mosès Montefiore.» (Cité par <i>Le National</i>, 2 novembre 1884.)</p>
-
-<p>La dédicace de la courte étude de Balzac intitulée <i>La
-Bourse</i><span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> débute
-ainsi: «N’avez-vous pas remarqué, mademoiselle, qu’en mettant deux
-figures en adoration aux côtés d’une belle sainte, les peintres ou
-les sculpteurs du moyen âge n’ont jamais manqué <i>de leur imprimer une
-ressemblance filiale</i>?» Comme les figures ainsi placées aux côtés des
-saints et des saintes, ces figures de «donateurs», sont d’ordinaire
-celles d’un père et de ses fils, d’une mère et de ses filles, cette
-ressemblance est toute naturelle et de rigueur en quelque sorte, et
-les artistes ne pouvaient manquer de l’exprimer.</p>
-
-<p>Dans <i>Le Cousin Pons</i> (p. 37-38; Librairie nouvelle, 1856), Balzac
-parle d’un admirable éventail, «divin chef-d’œuvre que Louis XV a
-bien certainement commandé <i>pour Mme de Pompadour... Watteau</i> s’est
-exterminé à composer cela!» ajoute-t-il par la bouche du vieux Pons.
-Or, Watteau est mort en 1721, l’année même où la belle marquise
-venait au monde.</p>
-
-<p>«Un rossignol vint se poser sur l’appui de la fenêtre», prétend
-Balzac dans <i>La Peau de chagrin</i> (p. 255; Librairie nouvelle, 1857).
-Un rossignol qui se pose sur une fenêtre, — cela ne se voit pas tous
-les jours ni même toutes les nuits de mai.</p>
-
-<p>«Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans une chambre
-<i>éclairée par des parfums</i>!» lit-on dans le même roman (p. 110).</p>
-
-<p>Et dans la <i>Physiologie du mariage</i> (p. 301; Librairie nouvelle,
-1876): «Nous sommes amoureux à <i>vingt</i> ans... et nous cessons de
-l’être à <i>cinquante</i>. Pendant ces <i>vingt</i> années...»</p>
-
-<p>Dans les <i>Petites Misères de la vie conjugale</i> (p. 135; Librairie
-nouvelle, 1862), une amusante phrase que je me borne à indiquer: «Le
-diable aime surtout à mettre sa queue...»</p>
-
-<p>Alphonse Karr, qui était très ferré sur l’horticulture, qui
-a même exercé la profession de jardinier-fleuriste à Nice et à
-Saint-Raphaël, a plus d’une fois relevé, dans ses <i>Guêpes</i>, les
-erreurs commises par les romanciers, ses confrères, dans leurs
-descriptions des fleurs. Ainsi il reproche à Balzac ses «azalées qui
-grimpent et tapissent les maisons» (<i>Ibid.</i>, août 1843, t. V, p. 6
-et 10); — à Jules Janin son «œillet bleu» (<i>Ibid.</i>, janvier 1844, t.
-V, p. 86); — à George Sand ses «chrysanthèmes bleus» (<i>Ibid.</i>); —
-etc.</p>
-
-<p>Les <i>Contes drolatiques</i> passent, et peut-être avec raison, pour
-le chef-d’œuvre purement littéraire de Balzac; c’était l’avis de
-Barbey d’Aurevilly (Cf. <i>Romanciers d’hier et d’avant-hier</i>, p. 15
-et 37), et l’opinion de Balzac lui-même: malgré l’insuccès complet
-de ces <i>Contes</i> lors de leur apparition, «il croyait qu’à défaut de
-ses autres œuvres, ils suffiraient pour le sauver de l’oubli» (Mme
-<span class="smcap">Surville</span>, <i>Balzac</i>, p. 145). Or, si habile
-et si<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> savant
-que soit le style archaïque de ces <i>Contes</i>, il est des endroits
-qui trahissent l’époque moderne, celui-ci, par exemple: «Ce grand
-et noble curé <i>n</i>’estoit <i>pas</i> fort <i>que</i> de là» (Premier dixain,
-<i>Le Curé d’Azay</i>, p. 279; Librairie nouvelle, 1859). <i>Ne pas que</i>,
-dans le sens actuel, — «n’était pas fort seulement que de là», —
-est une locution illogique, fautive et <i>moderne</i>: elle n’apparaît,
-dans notre langue, que vers la fin du dix-huitième siècle: voir
-ci-dessus, Préambule, p. 14-15, <a href="#Note_10">note</a>; et <span
-class="smcap">Littré</span>, article Que, Remarque 1.: «<i>Ne pas que
-ou ne point que</i>, anciennement, équivalait à <i>ne... que</i>, le mot
-<i>pas</i> ou <i>point</i> étant explétif.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille</span>, <i>Horace</i>, III, 6)</p>
-</div>
-
-<p class="ti0">signifie: Et ne l’auront vue obéir qu’à son prince, et
-non: Et ne l’auront point vue obéir <i>seulement</i> à son prince.»</p>
-
-<p>Une particularité qui a droit de surprendre les lecteurs de <i>La
-Comédie humaine</i>, particularité étonnante chez un écrivain qui s’est
-tant occupé d’affaires litigieuses et de questions judiciaires, c’est
-que Balzac, bien qu’il eût débuté par être clerc d’avoué, n’avait, en
-1845, à l’âge de quarante-six ans, <i>jamais entendu plaider</i>, jamais,
-donc, serait-on en droit d’inférer, assisté à une séance de tribunal:
-«Je n’avais jamais entendu plaider, et je suis resté pour entendre
-Crémieux, qui a fort bien parlé.» (Lettre à Mme Hanska, 14 décembre
-1845; <i>Correspondance</i>, t. II, p. 188.) Et cependant nous lisons,
-dans une <i>Notice sur la fondation et le but de la Société des gens
-de lettres</i> (p. 2; Paris, imprimerie Charles Blot, s.&nbsp;d. ni nom
-d’édit.), que «le premier procès mémorable (engagé par la Société
-des gens de lettres contre les journaux ayant illicitement reproduit
-des feuilletons) fut plaidé à Rouen par Honoré de Balzac. Le grand
-romancier s’improvisa l’avocat de ses confrères... Et cela par une
-délégation, que lui avait donnée le Comité, du 11 octobre 1839. M.
-Honoré de Balzac obtint gain de cause...»</p>
-
-<p>Signalons, en passant, l’abus excessif que fait Balzac de la
-conjonction <i>car</i>; nous la voyons répétée souvent trois ou quatre
-fois dans la même page (Cf. <i>Ursule Mirouet</i>, Librairie nouvelle,
-1857, <i>passim</i> et notamment p. 15, 16, 19... 166, 217, etc.; —
-<i>L’Envers de l’histoire contemporaine</i>, Librairie nouvelle, 1860,
-<i>passim</i>, principalement p. 161, 163, 171... 203, 221; — etc.); — et
-aussi une formule, précaution oratoire, très fréquente chez Balzac,
-et dont la tournure seule varie, souvent même fort peu: «Maintenant,
-il est nécessaire d’expliquer... Ici peut-être est-il nécessaire
-de faire observer... Ces menus détails sont<span class="pagenum"
-id="Page_186">[p. 186]</span> indispensables pour comprendre...
-Avant d’aller plus loin, il est utile de raconter... Peut-être
-n’est-il pas superflu d’ajouter...», etc. (Cf. <i>La Cousine Bette</i>,
-Librairie nouvelle, 1856, p. 32, 33, 67, 106, 126, etc.; — <i>Ursule
-Mirouet</i>, Librairie nouvelle, 1857, p. 22, 72, 87, etc.; — <i>Les
-Paysans</i>, Librairie nouvelle, 1857, p. 51, 93, 97, etc.; — <i>Les
-Chouans</i>, Librairie nouvelle, 1859, p. 6, 15, 179, 194, 349, etc.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Philarete"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Philarète Chasles</span> (1799-1873), dans ses
-très curieux <i>Souvenirs d’un médecin</i> (traduits de Samuel Warren;
-Librairie nouvelle, 1855, p. 51), nous montre des gens rassemblés le
-soir au coin du feu, vidant leur tasse de thé «<i>sans mot dire</i>, et se
-retirant après une heure de cet innocent <i>entretien</i>».</p>
-
-
-<p class="p3">«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie!»</p>
-
-<p>Cette solennelle et célèbre déclaration de Joseph Prudhomme a son
-pendant dans une autre phrase que l’historien de Joseph Prudhomme,
-<span class="smcap">Henri Monnier</span> (1799-1877), attribue à un
-maire de village, nouvellement élu:</p>
-
-<p>«Mes amis, jamais je n’oublierai l’honneur que vous avez fait à
-mes cheveux blancs en les mettant à votre tête!» (Cf. <i>Le Rappel</i>, 10
-janvier 1877.)</p>
-
-
-<p class="p3">A un mari dont la femme a mis au monde plusieurs filles
-et qui vient enfin d’accoucher d’un garçon, un personnage du <i>Coq du
-Clocher</i> (chap. 3, p. 26; M. Lévy, 1856) de <span class="smcap">Louis
-Reybaud</span> (1799-1879) adresse ses félicitations en ces
-termes:</p>
-
-<p>«A la bonne heure! Vous avez eu la <i>main heureuse</i> cette fois!»</p>
-
-
-<p class="p3" id="Soulie"><span class="smcap">Frédéric Soulié</span>
-(1800-1847) se vantait d’écrire ses romans sans préparer de plan,
-de «jeter la plume au vent et suivre le chemin où elle mène» (<i>Le
-Magnétiseur</i>, p. 74; Librairie nouvelle, 1857). On ne s’aperçoit que
-trop de ce manque de préparation et de soin à l’incohérence et la
-confusion qui règnent dans nombre de ses récits. Et ce qu’il y a de
-plus drôle, c’est que souvent, de son propre aveu ou par la bouche de
-ses personnages, l’auteur reconnaît et proclame le gâchis.</p>
-
-<p>«Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moi-même, dans
-ce chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me
-comprends.» (<i>Le Magnétiseur</i>, p. 154.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span></p>
-
-<p>«Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment,
-du moins je le pense, la brutalité et l’incohérence de ses
-confidences... Qu’on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le
-souvenir de ce que je viens de dire, et on s’expliquera peut-être
-cette incohérence d’opinions, ce chaos de principes opposés jeté à
-travers cette narration.» (<i>Les Drames inconnus</i>, t. I, p. 367 et
-369; Librairie nouvelle, 1857.)</p>
-
-<p>«C’est un enchevêtrement du diable (que cette intrigue, reprit
-Molinos), je vous prie d’y faire attention.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p.
-244.)</p>
-
-<p>«Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces
-histoires l’une avec l’autre, non seulement nous n’y comprendrons
-rien, mais encore nous n’en finirons pas.» (<i>Les Mémoires du Diable</i>,
-t. III, p. 274; M. Lévy, 1877.)</p>
-
-<p>En effet, comment voulez-vous vous y retrouver dans un imbroglio
-de ce genre:</p>
-
-<p>«... Il nous avoua que cette correspondance n’avait d’autre but que
-de cacher celle qu’il avait directement avec une novice du nom de
-Juliette. Ce fut dans ce même souper qu’un certain comédien, nommé
-Gustave, m’apprit que cette Juliette n’était autre que la fille
-de Mariette, laquelle Mariette se cachait à Auterive sous le nom
-de Mme Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 262.) Et notez que nous n’avons là qu’un faible fragment
-de l’intrigue générale, et que «toutes ces histoires ne font que se
-mêler l’une avec l’autre».</p>
-
-<p>Voici quelques phrases bizarres de Frédéric Soulié:</p>
-
-<p>«Son œil, à demi fermé, <i>vibrait</i> et <i>haletait</i>, pour ainsi dire,
-lançant autour d’elle des regards trempés de volupté.» (<i>Ibid.</i>, p.
-296.)</p>
-
-<p>«Ce n’était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ
-de bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne; un de ces
-soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient <i>planter
-chaque échelon</i> de leur fortune <i>dans un trou de blessure</i>.» (<i>Le
-Magnétiseur</i>, p. 215.)</p>
-
-<p>«Celui-là qui s’épuise <i>à scalper les fibres</i> les plus tendres
-du cœur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles
-mouvements...» (<i>La Lionne</i>, p. 221; Librairie nouvelle, 1856.)</p>
-
-<p>«Une main infernale et impitoyable s’est étendue sur votre
-destinée. Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme
-elle sait pousser ses esclaves au crime.» (<i>Ibid.</i>, p. 351.)</p>
-
-<p>«C’était une figure de reine et une <i>taille</i> de nymphe qui
-<i>par<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>lait</i> ainsi.»
-(<i>Diane et Louise</i>, dans le volume <i>Le Maître d’école</i>, p. 298;
-Librairie nouvelle, 1859.)</p>
-
-<p>Je ne sais plus qui disait, sans doute après avoir lu ces phrases:
-«Frédéric <i>Soulié</i>? Il écrit comme ma <i>savate</i>!»</p>
-
-<p>Frédéric Soulié place Aix-les-Bains, non en Savoie, mais dans les
-Pyrénées (<i>Les Mémoires du Diable</i>, t. II, p. 189; M. Lévy, 1863),
-et il nous parle de Rome, qu’il avait l’intention d’«aller voir»,
-mais qu’il n’a jamais vue, de la plus fantaisiste façon: il plante
-des arbres, «des arbres grillés» sur le Corso, qui n’est bordé que
-de maisons, et la place Navone ne cesse pas pour lui d’être la place
-<i>Nivone</i>. (<i>Le Magnétiseur</i>, p. 39, 40, 42, 45, 48...)</p>
-
-<p>A l’exemple de la pelle qui vitupère le fourgon, Soulié, qui a
-tant écrit de romans-feuilletons où défilent des personnages de
-toute catégorie, fait, par allusion à Eugène Sue, mais sans le
-nommer, ni lui ni ses <i>Mystères de Paris</i>, une acerbe critique de ce
-genre d’ouvrages: «Il se créera bientôt une littérature consacrée
-à l’histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret; les héros en
-seront des portiers, des marchands d’habits, des revendeuses à la
-toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas
-étage, les portraits des caricatures stupides...» (<i>Les Mémoires du
-Diable</i>, t. I, p. 285; M. Lévy, 1861.)</p>
-
-
-<p class="p3">Dans son roman <i>Le Secret d’une renommée</i>, suivi
-de <i>La Tache originelle</i> (Librairie nouvelle, 1859), <span
-class="smcap">Stéphen de la Madelaine</span> (1801-1868) ne se
-contente pas de faire souffler en Lorraine le méridional et
-méditerranéen <i>sirocco</i>: «A Metz,... on dirait que le vent de
-<i>sirocco</i>, qui souffle <i>des montagnes environnantes</i> pendant
-<i>dix mois</i> de l’année...» (p. 169), il abuse de ces métaphores
-astronomiques:</p>
-
-<p>«Cet homme était <i>une étoile détachée du firmament de la
-célébrité</i>; peut-être la plus radieuse de toutes.» (Page 125.)</p>
-
-<p>«Bernard Cadussias, ci-devant marquis de Rochebrune..., l’une <i>des
-étoiles de la littérature française</i>, était installé chez le patron
-en qualité de garde forestier.» (Page 156.)</p>
-
-<p>«Il était, comme tout le monde le savait, marquis de
-Rochebrune,... <i>un astre tombé du firmament littéraire</i>. Mais
-l’<i>étoile</i> qui avait caché ses feux sous la bruyère des montagnes ne
-voulait plus remonter à l’empyrée», etc. (Page 159.)</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Mérimée</span> (1803-1870),
-si réputé cependant pour la pureté de son style, écrit à
-plusieurs reprises: <i>le</i> Dante, <i>du</i> Dante<span class="pagenum"
-id="Page_189">[p. 189]</span> (<i>Colomba</i>, p. 30; Charpentier, 1862),
-et, dans ce même roman (p. 31), nous rencontrons cette phrase
-bizarre: «Colomba poussa un soupir,... enfin, mettant la main sur
-ses yeux, <i>comme ces oiseaux</i> qui se rassurent et croient n’être
-point vus quand ils ne voient point eux-mêmes, chanta, ou plutôt
-déclama...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span></p>
- <h3>III</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Alexandre Dumas père.</span> Rôle des serpents
- et autres animaux dans ses romans. Anachronismes, étourderies et
- drôleries. Abus du dialogue.</p>
-
- <p><span class="smcap">Charles de Bernard.</span> A quel âge
- est-on un vieillard? — <span class="smcap">Eugène Sue. — Émile
- Souvestre.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Alexandre Dumas père</span> (1803-1870), qui
-a tant écrit, ou tant publié, est, par suite, le romancier chez qui
-l’on découvrirait peut-être le plus de bévues, d’anachronismes et de
-drôleries. <i>Les Mohicans de Paris</i>, notamment, renferment quantité
-de descriptions et de remarques étonnantes, stupéfiantes, et il
-y a des chapitres (le cinquante-cinquième, par exemple, intitulé
-<i>To die, to sleep</i>) qui serait à citer à peu près <i>in extenso</i>:
-«Devant Dieu, vers lequel nous allons monter, nous tenant par la
-main, je jure de t’aimer, ô Colomban! à travers les mondes inconnus!
-Dussé-je, en franchissant le seuil de ce monde, être plongée avec toi
-dans la fournaise ardente que la religion catholique promet à ses
-damnés... je jure de t’aimer au milieu des flammes des fournaises!
-Dussé-je...», etc.</p>
-
-<p>«Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colomban était un
-pur diamant <i>à quatre facettes</i>: la bonté, la douceur, l’innocence et
-la loyauté.» (Chap. 40.)</p>
-
-<p>«... Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à
-<i>presser les mamelles de cette féconde Isis qu’on appelle l’Amour</i>,
-si le nom de Colomban, deux fois répété par une voix fraîche, n’eût
-retenti dans l’escalier.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi
-chaste <i>que le rayon de lune</i> qui l’éclairait...» (Chap. 136.)</p>
-
-<p id="ln_12">«Le comte eût voulu résister sans doute, mais il était dominé par
-la grandeur d’aspect de la jeune femme. Il jeta sur elle <i>un regard
-de serpent forcé de fuir</i>, et, les mâchoires serrées, les poings
-crispés... — Eh bien, soit, madame, dit-il; adieu!» (Chap. 142.)</p>
-
-<p>Remarquons à ce propos que les comparaisons avec les serpents,
-vipères et aspics sont très fréquentes chez Dumas:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span></p>
-
-<p>«Cette reine sentait, comme on sent <i>un serpent</i> sortir des
-bruyères où votre pied l’a réveillé...» (<i>Ange Pitou</i>, t. II, p. 4;
-C. Lévy, s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>«A cette seule idée qui la brûlait comme la morsure dévorante de
-l’<i>aspic</i>, Marie-Antoinette s’étonnait...» (<i>Ibid.</i>)</p>
-
-<p>«Andrée, tressaillant comme si <i>une vipère</i> l’eût mordue au
-cœur...» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 75.).</p>
-
-<p>«Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aperçoit à deux
-doigts de ses lèvres la tête hideuse <i>du serpent</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. II,
-p. 186.)</p>
-
-<p>«On eût dit qu’il avait marché sur un aspic.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p.
-283.)</p>
-
-<p>«L’amour-propre est <i>une vipère</i> endormie, sur laquelle il n’est
-jamais prudent de marcher.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 326.)</p>
-
-<p>Les comparaisons avec les autres animaux ne sont pas rares non
-plus:</p>
-
-<p>«Villefort n’était plus cet homme dont son exquise corruption
-faisait le type de l’homme civilisé; c’était un <i>tigre</i> blessé à mort
-qui laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure» (<i>sic</i>) (<i>Le
-Comte de Monte-Cristo</i>, t. VI, p. 184; chap. 14, Expiation; C. Lévy,
-s.&nbsp;d.)</p>
-
-<p>«Villefort... se traîna vers le corps d’Édouard (un enfant),
-qu’il examina encore une fois avec cette attention minutieuse que
-met la <i>lionne</i> à regarder son <i>lionceau</i> mort.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p.
-184.)</p>
-
-<p>«Danglars ressemblait à ces <i>bêtes fauves</i> que la chasse anime,
-puis qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent
-parfois à se sauver.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p. 255, chap. 19, Le
-pardon.)</p>
-
-<p>Dans ce même roman de <i>Monte-Cristo</i> (t. VI, p. 188, chap. 14),
-on lit cette phrase amusante: «Villefort sentit ses pieds prendre
-racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs orbites..., les veines
-de ses tempes se gonflèrent d’esprits bouillants qui allèrent
-soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau
-dans un déluge de feu.»</p>
-
-<p>Remarquer que cette sentence ou prière que Monte-Cristo avait
-inscrite sur les murs de son cachot, au château d’If (t. VI, p.
-216, chap. 16, Le Passé): «Mon Dieu! Conservez-moi la mémoire!» est
-textuellement la même que celle qui termine le <i>Conte de Noël</i>,
-Le Possédé, de Dickens (<i>in fine</i>): «Seigneur, conservez-moi la
-mémoire!»</p>
-
-<p>Dans <i>Les Trois Mousquetaires</i>, le <i>même</i> billet, l’attestation
-remise à Milady par Richelieu, reparaît à <i>trois</i> endroits du récit,
-mais avec des changements de texte et des dates<span class="pagenum"
-id="Page_193">[p. 193]</span> différentes. Dans le chapitre 15
-(2<sup>e</sup> partie), Scène conjugale, ledit papier est daté du 3
-décembre 1627; — dans le chapitre 17, Le Conseil des Mousquetaires,
-il est daté du 5 décembre 1627; — et dans la Conclusion du roman, il
-porte la date du 5 août 1628, et il a perdu en route tout un membre
-de phrase.</p>
-
-<p>«Montalais sentit <i>le rouge</i> lui monter au visage en flammes
-<i>violettes</i>,» lisons-nous dans <i>Le Vicomte de Bragelonne</i> (t. III,
-p. 379; chap. 38, Fin de l’histoire d’une naïade...; C. Lévy,
-s.&nbsp;d.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne
-abbé Suger», prétend Dumas dans <i>Les Compagnons de Jéhu</i> (p. 52). Or,
-Suger est mort en 1152 et saint Louis ne naquit qu’en 1215.</p>
-
-<p>Autres anachronismes.</p>
-
-<p>Dans <i>La Tulipe noire</i> (Chap. 20, Ce qui s’était passé...), dont
-l’action se déroule en Hollande, au dix-septième siècle, du temps des
-frères de Witt, un des personnages, oubliant que Lavoisier n’a pas
-encore déterminé la composition de l’eau et ne naîtra qu’au siècle
-suivant, nous annonce, par une miraculeuse divination, que «l’eau est
-composée de trente-trois parties d’oxygène et de soixante-six parties
-d’hydrogène».</p>
-
-<p>Dans <i>Le Chevalier d’Harmental</i>, dont l’action se passe en 1718,
-un des personnages, le bonhomme Buvat, apprend au cardinal Dubois que
-sa pupille «peint comme Greuze», — qui devait naître seulement sept
-ans plus tard, en 1725. Et, de sa chambre, le même Buvat aperçoit
-l’illumination des galeries du Palais-Royal, — galeries qui ne
-seront construites que soixante ou soixante-dix ans plus tard, par
-Philippe-Égalité. (Cf. <i>Le Journal</i>, 9 mars 1899.)</p>
-
-<p>«Holà, mon bonhomme! cria d’Artagnan à un paysan qui travaillait
-<i>son champ de pommes de terre</i>.» (<i>Les Trois Mousquetaires</i>, dans le
-journal <i>Le Voleur</i>, 7 mars 1889, p. 155.) D’Artagnan naquit en 1611,
-mourut en 1673, et la culture de la pomme de terre ne s’est propagée
-en France qu’au dix-huitième siècle, avec Parmentier (1737-1813).</p>
-
-<p>«Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel <i>que M. de Voltaire</i>.»
-(<i>Le Vicomte de Bragelonne</i>, même source.) Colbert: 1619-1683;
-Voltaire: 1694-1778. Colbert a peut-être voulu dire: <i>que M. de
-Voiture</i> (1598-1648).</p>
-
-<p>Dans <i>San Felice</i>, apparaît un accoucheur, tenant un mouchoir
-entre ses dents, dans lequel pèse le nouveau-né de tout son poids
-(six livres et demie), et ledit accoucheur tient un pis<span
-class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>tolet dans chaque main.
-Dans cette position, aussi dramatique qu’embarrassante, il fondit
-tête baissée au milieu de la population en criant, les dents serrées:
-«Place à l’enfant de la morte!» Même en italien, ajoute le journal
-à qui j’emprunte cet extrait, la phrase dut être bien difficile à
-prononcer.» (<i>Le Courrier Saïgonnais</i>, Saïgon, 10 décembre 1912.)</p>
-
-<p>Dans <i>Le Collier de la Reine</i> (t. II, p. 51), don Manoel discute
-avec le joaillier Boehmer, et, pour bien exprimer la surprise
-qu’éprouva le noble étranger aux explications du marchand, Dumas
-écrit: «Ah! ah! dit don Manoel <i>en portugais</i>».</p>
-
-<p>«Le cardinal devina qu’il était tombé dans le piège de <i>cette
-infernale oiseleur</i>», au dire de Dumas dans le même roman (chap. 30),
-et en parlant de l’astucieuse Mme de la Motte.</p>
-
-<p>Et ces vers du drame de <i>Christine</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé</p>
-<p class="i0">Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé,</p>
-<p class="i0">Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille,</p>
-<p class="i0">User à le rider son front de jeune fille,</p>
-<p class="i0">Sentir une couronne en or, en diamant,</p>
-<p class="i0">Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant.</p>
-</div></div>
-
-<p>«Un voyageur, dit Louis de Loménie, qui, <i>au haut d’un grand mont,
-part tout brûlant d’en bas</i>; <i>une couronne qui prend place à un front
-d’une bouche</i>, voilà, certes, un atroce jargon.» (Cf. Eugène <span
-class="smcap">de Mirecourt</span>, <i>Alexandre Dumas</i>, p. 40.)</p>
-
-<p>Dans ses <i>Mémoires</i> surtout, souvent si intéressants et si
-vivants, dont les premiers volumes, consacrés à l’enfance et
-à la jeunesse de l’auteur passées à Villers-Cotterets, sont
-particulièrement captivants, Alexandre Dumas s’abandonne volontiers
-à ses intempérances, négligences, hâbleries et singularités de
-langage.</p>
-
-<p>A l’île Saint-Domingue, nous assure-t-il (t. I, p. 14), «l’air est
-<i>si pur</i>, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre. Un général,
-chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut
-l’ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la
-Jamaïque à Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles, les plus
-dangereux que l’on pût trouver. Des nègres charmeurs de serpents
-furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur
-l’autre. La tradition veut qu’un mois après, tous ces serpents
-eussent péri, depuis le premier jusqu’au dernier.»</p>
-
-<p>«Mon père avait eu un cheval tué sous lui; un second (cheval)
-avait été <i>enterré par un boulet</i>.» (Tome I, p. 92 et 96.)</p>
-
-<p>«... Non, cher abbé,... je ne fus point l’homme de la
-pratique<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-religieuse. Il y a même plus, cette fois où je m’approchai de la
-sainte table fut la seule; mais... quand la dernière communion
-viendra à moi comme j’ai été à la première, quand la main du Seigneur
-aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile
-de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie
-de l’homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir
-l’espace intermédiaire, <i>il n’y trouvera pas une pensée mauvaise,
-pas une action que j’aie à me reprocher</i>.» (Tome II, p. 31.)<a
-id="NoteRef_41" href="#Note_41" class="fnanchor">[41]</a></p>
-
-<p>«... Au caillou qui s’approche de la rose, et à qui <i>il reste le
-parfum de la reine des fleurs</i>.» (Tome II, p. 298.)</p>
-
-<p>«En moins de dix minutes, le renard avait étranglé dix-sept poules
-et deux coqs. Dix-neuf fois <i>homicide</i>!» (Tome III, p. 72.)</p>
-
-<p>«Ernest s’empressa de nous apporter la cire tout allumée (pour
-cacheter des lettres)... Je pris la cire d’une façon si gauche, je
-l’<i>allumai</i> d’une manière si naïve...» qu’il oublie qu’Ernest vient,
-à l’instant même, de la lui apporter tout allumée. (Tome III, p.
-207.) A moins que la cire ne se soit éteinte, et qu’il ait fallu la
-<i>rallumer</i>.</p>
-
-<p>«... Cette fatalité qui pousse les hommes vers le lieu où il est
-écrit d’avance qu’ils doivent mourir.» Fatalité bien singulière.
-(Tome IV, p. 192.)</p>
-
-<p>Dans le tome VII (p. 272), Alexandre Dumas cite la phrase suivante
-empruntée à une description de la bataille d’Austerlitz, dont il
-ne nomme pas l’auteur: «Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en
-bataille sur un vaste étang gelé; Napoléon ordonna que le feu fût
-dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace, et les
-vingt-cinq mille Russes <i>mordirent la poussière</i>.»</p>
-
-<p>Tome X, p. 112, il attribue à Chateaubriand cette étrange phrase:
-«J’ai marché sans le vouloir, <i>comme un rocher</i> que le torrent roule;
-et maintenant voilà que je me trouve plus près de vous <i>que vous de
-moi</i>.»</p>
-
-<p>Il raconte (t. VIII, p. 8) qu’un aéronaute de ses amis, du nom
-de Petin, s’imaginait avoir résolu, de la façon suivante, le grand
-problème de la navigation aérienne: «Petin raisonnait ainsi: La terre
-tourne; dans ce mouvement de rotation sur elle-même, elle présente
-successivement tous les points de sa surface déserte ou habitée.
-Or, quelqu’un qui s’élèverait jusqu’aux<span class="pagenum"
-id="Page_196">[p. 196]</span> dernières couches de l’air ambiant,
-<i>et qui trouverait le moyen de s’y fixer</i>, descendrait en ballon sur
-la ville du globe où il lui plairait de toucher terre; il n’aurait
-qu’à attendre que cette ville passât sous ses pieds; il irait de la
-sorte aux antipodes en douze heures, et, cela, sans fatigue aucune,
-puisqu’il ne bougerait pas de sa place, et que ce serait la terre
-qui marcherait pour lui.» Ce brave Petin oubliait que la terre, dans
-son mouvement de rotation, l’entraînerait forcément avec elle, et
-que, si haut qu’il s’élevât, il lui serait impossible d’échapper à ce
-mouvement et de demeurer immobile.</p>
-
-<p>Dans un autre ouvrage publié par Alexandre Dumas, et qui porte son
-nom, «<i>Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol</i>, par le docteur
-Félix Maynard, publié par Alexandre Dumas» (Librairie nouvelle,
-1855), on trouve, dans l’Avant-propos (p. 3), la plus singulière,
-la plus abracadabrante théorie de la télégraphie électrique qu’il
-soit possible d’imaginer. L’auteur se figure que, pour transmettre
-une dépêche télégraphique, on commence par la faire <i>dissoudre
-dans le liquide de la pile</i>... «Une batterie électrique (?) est
-établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font
-dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis des fils
-métalliques s’imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les
-mots qu’il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les
-plaines du continent...»</p>
-
-<p>Avec Ponson du Terrail, dont nous parlerons bientôt, Alexandre
-Dumas père est un des romanciers qui ont le plus <i>délayé</i> le dialogue
-et <i>tiré à la ligne</i>. Un de leurs <i>trucs</i> habituels, à tous deux, est
-de faire répéter, par un ou plusieurs des interlocuteurs, la question
-posée. Exemples:</p>
-
-<p>«... J’étais bien sûr que vous ne vouliez pas la guerre par les
-mêmes motifs que moi!</p>
-
-<p>— Alors, voyons les vôtres!</p>
-
-<p>— Les miens? demanda le roi.</p>
-
-<p>— Oui, répondit Marie-Antoinette, les vôtres.»</p>
-
-<p class="dr">(<i>Ange Pitou</i>, t. I, p. 326.)</p>
-
-<p class="p2">«Je le quitte.</p>
-
-<p>— Qui cela?</p>
-
-<p>— Dame! quelqu’un de votre connaissance.</p>
-
-<p>— De ma connaissance, à moi?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Et comment...»</p>
-
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 336.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span></p>
-
-<p class="p2">«Son prétendu sommeil magnétique est un crime.</p>
-
-<p>— Un crime!</p>
-
-<p>— Oui, un crime, continua la reine...»</p>
-
-<p class="dr">(<i>Ange Pitou</i>, t. II, p. 19.)</p>
-
-<p class="p2">«J’appelle aristocrates des personnes de votre
-connaissance.</p>
-
-<p>— De ma connaissance?</p>
-
-<p>— De notre connaissance? dit la mère Billot.</p>
-
-<p>— Mais qui donc cela? insista Catherine.</p>
-
-<p>— M. Berthier de Sauvigny, par exemple.</p>
-
-<p>— M. Berthier de Sauvigny?</p>
-
-<p>— Qui vous a donné...</p>
-
-<p>— Eh bien?</p>
-
-<p>— Eh bien, j’ai vu...»</p>
-
-<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. II, p. 230-231.)</p>
-
-<p class="p3">Terminons en racontant, d’après le journal <i>Le
-National</i> (16 mars 1885), que l’auteur des <i>Trois Mousquetaires</i>
-«avait une cuisinière étonnante: elle était arrivée à écrire son nom
-de Sophie, sans employer une seule des lettres composant ce mot. Elle
-l’orthographiait ainsi: <i>Çaufy</i>. Son patron restait en admiration
-devant cette trouvaille. Il y avait de quoi<a id="NoteRef_42"
-href="#Note_42" class="fnanchor">[42]</a>».</p>
-
-
-<div class="aster" id="Bernard"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Charles de Bernard</span> (1804-1850), que
-l’on a qualifié, à tort ou à raison, de disciple ou d’imitateur de
-Balzac, emploie parfois à satiété le mot <i>vieillard</i>, et l’applique
-même à des personnages qui n’ont pas atteint soixante ans. Voir,
-par exemple, <i>Le Nœud gordien</i> (M. Lévy, 1858), où ce mot reparaît
-continuellement: Pages 43, 44, 45, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 64,
-65, etc. Dans <i>Le Gentilhomme campagnard</i> (t. II, p. 264; M. Lévy,
-1857), nous trouvons même <i>vieillard</i> au féminin: «la <i>vieillarde</i>
-avait raison».</p>
-
-<p>Les romans de Charles de Bernard nous offrent çà et là quelques
-termes tombés en désuétude, ou supprimés et remplacés par d’autres
-mots: <i>billets de visite</i>, pour cartes de visite: «Il tira d’une
-poche de son gilet un de ses billets de visite... La femme de
-chambre entra en tenant à la main un billet de visite...» (<i>Les
-Ailes d’Icare</i>, p. 188 et 270; M. Lévy, 1857); — <i>surtout</i>,
-pour pardessus ou manteau: «Il portait, par-dessus des<span
-class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> habits de deuil, un
-surtout de peau de bique» (<i>Un Beau-Père</i>, t. I, p. 195; M. Lévy,
-1859); <i>surtout</i>, avec cette acception, a été employé par Voltaire,
-Saint-Simon, etc. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>); —
-<i>cigarite</i>, pour cigarette: «Il semblait exclusivement occupé de la
-confection d’une cigarite» (<i>La Chasse aux amants</i>, dans <i>La Peau du
-lion</i>, p. 296; M. Lévy, 1860).</p>
-
-<p>Et cette plaisante phrase du même romancier: «Sans état (sans
-fortune)... ne possédant de terre <i>que ce qu’en peuvent contenir les
-vases de fleurs de leur salon</i>, ces parias vivent en pachas.» (<i>Les
-Ailes d’Icare</i>, p. 65.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Ah! vous vous êtes dit, s’écrie un des personnages
-d’<span class="smcap">Eugène Sue</span> (1804-1857): «Je m’en
-vais <i>mettre les fers au feu</i> pour <i>tirer les vers du nez</i> de Mme
-Barbançon, afin de <i>voir ce qu’elle a dans le ventre</i>!» (<i>L’Orgueil</i>,
-t. I, p. 94; Marpon, s.&nbsp;d.) Et plus loin (p. 199), le même
-écrivain nous apprend que «<i>le seuil de la porte</i> d’Erminie était
-<i>vierge des pas</i> d’un homme».</p>
-
-
-<p class="p3">Autres métaphores, dues, celles-ci, à <span
-class="smcap">Émile Souvestre</span> (1806-1854): «Le souvenir
-de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces amertumes,
-mais je l’écartais alors brusquement, comme on écarte la main d’un
-ami au moment du désespoir; ou bien, <i>tournant la coupe du côté
-de l’absinthe</i>, je cherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau
-motif de mépriser les hommes... Mon cœur ressemblait à <i>un nid
-de vipères</i>, dressant contre le monde <i>leurs gueules gonflées de
-venin</i>.» (<i>Deux Misères</i>, p. 80-81; M. Lévy, 1859.)</p>
-
-<p>Dans <i>Un Philosophe sous les toits</i> (p. 49; M. Lévy, 1857),
-Souvestre, comme nous l’avons noté déjà (Préambule, p. 10), dit
-qu’«il semble que chacun, <i>surpris à l’improviste</i>, perde le
-caractère...» Quand on est <i>surpris</i>, c’est généralement <i>à
-l’improviste</i>. C’est ce que Molière aussi a oublié dans <i>Don Garcie
-de Navarre</i> (V, 6):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i22">...cette gaieté</p>
-<p class="i0"><i>Surprend au dépourvu</i> toute ma fermeté.</p>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span></p>
- <h3>IV</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Alphonse Karr.</span> Abus du tiret. — <span
- class="smcap">Galoppe d’Onquaire. — Jules Sandeau.</span> Fréquentes
- comparaisons avec les animaux. — <span class="smcap">Barbey
- d’Aurevilly</span>, jugé par Flaubert, par Champfleury.</p>
-
- <p><span class="smcap">Amédée Achard.</span> Encore les comparaisons
- avec les serpents et autres animaux. — <span class="smcap">Eugène
- Fromentin. — Octave Feuillet.</span> Le qualificatif <i>adorable</i>.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>L’emploi très fréquent, presque à chaque ligne, du <i>tiret</i> ou
-<i>moins</i> (en langage typographique), et autrement que pour indiquer
-un changement d’interlocuteurs dans le dialogue, est une des
-singularités de style d’<span class="smcap">Alphonse Karr</span>
-(1808-1890). Voyez, par exemple, son roman <i>Raoul</i> (M. Lévy, 1859):
-«On porte le cadavre dans sa chambre — on le met dans son lit; —
-Marguerite — s’assied près du lit, — reste les yeux fixés sur lui,
-— et ne prononce plus une parole, — n’entend rien, — ne répond à
-rien; elle est anéantie, — elle ne s’occupe de rien de ce qui se
-passe. — Le maire et un médecin viennent constater le décès, — on
-veut lui adresser quelques paroles de condoléance, — on ne les achève
-pas, tant il est visible qu’elle n’entend pas; — il semble qu’il y
-ait deux morts dans cette chambre.» (Page 313.) «... La douleur de
-Marguerite est calme, — elle attend; — elles n’évitent ni l’une ni
-l’autre de parler de Raoul; — loin de là, — elles s’entourent de tout
-ce qui le rappelle, — et en parlent sans cesse.» (Page 318.)</p>
-
-<p>Et tout le volume et maints autres ouvrages d’Alphonse Karr sont
-ainsi émaillés de tirets inutiles.</p>
-
-<p>On trouve dans Alphonse Karr (<i>Les Guêpes</i>, t. II, p. 68;
-octobre 1840; M. Lévy, 1883) le mot <i>restaurant</i> dans le sens de
-<i>restaurateur</i>: «Le <i>restaurant</i> de la prison est un <i>homme</i> fort
-zélé...» De même, jadis, le mot <i>roman</i> a été employé dans le sens de
-<i>romancier</i>. «Vous voyez ici les <i>romans</i>, qui sont des espèces de
-<i>poètes</i>, et qui outrent également le langage de l’esprit et celui du
-cœur.» (<span class="smcap">Montesquieu</span>, <i>Lettres persanes</i>,
-137, t. II, p. 105 et 165; édit. André Lefèvre.)</p>
-
-<p>Je cueille dans <i>Les Guêpes</i> (t. II, p. 287; juin 1841) cette
-anecdote:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span></p>
-
-<p>«Cela me rappelle un pauvre diable que l’on mit une fois en
-route pour l’Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation
-était, sur cette terre bénie, toute différente de ce qu’elle est
-dans les autres pays, que les arbres y produisent naturellement une
-foule d’objets qui ne naissent en France qu’à force de travail et
-de main-d’œuvre: «Tu y verras, lui disait-on, — le <i>saucissonnier</i>,
-c’est-à-dire l’arbre qui produit des saucissons, — la variété <i>à
-l’ail</i> est fort rare; — tu y verras le <i>bretellier</i>, c’est-à-dire
-l’arbre à bretelles: elles sont mûres vers la fin de septembre; — tu
-m’en rapporteras une paire; — mais ne va pas prendre des bretelles
-sauvages qui ne durent rien». — Toujours est-il qu’il en devint
-fou.»</p>
-
-<p>Et, encore dans <i>Les Guêpes</i> (t. VI, p. 269, mai 1848), cette
-phrase drolatique: «Non seulement ce parti (le parti républicain) a
-commis d’intolérables excès, mais encore <i>il a ouvert la porte à sa
-queue</i>, qu’il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme
-celle du serpent, se réunit au corps malgré lui ou veut le percer
-comme celle du scorpion; — elle <i>professe le pillage</i> et <i>prône la
-guillotine</i>; —&nbsp;» etc.</p>
-
-
-<p class="p3">«Un dimanche d’automne, j’étais <i>en chasse</i> avec un
-de mes amis», écrit, dans <i>Le Diable boiteux au village</i> (p. 165;
-Librairie nouvelle, 1860), le romancier <span class="smcap">Galoppe
-d’Onquaire</span> (1810-1867), un fin et spirituel lettré, qui a eu
-son temps de vogue.</p>
-
-<p>Cette locution, qui n’a d’ailleurs rien d’incorrect, se retrouve
-dans <i>La Louve</i> (Prologue, IV), de Paul Féval (1817-1887); — dans
-<i>La Fiammina</i> (I, 2) de Mario Uchard (1824-1893); — dans la nouvelle
-<i>Hautot père et fils</i> de Guy de Maupassant (1850-1893) (dans le
-volume intitulé <i>La Main gauche</i>, p. 68); — dans <i>Chante-Pleure</i> (p.
-142), d’Émile Pouvillon (1840-1906): «Roger était <i>en chasse</i> depuis
-le matin; Mademoiselle à son piano...»; — etc.</p>
-
-
-<p class="p3">Tout comme Alexandre Dumas père dans <i>Ange Pitou</i>, et
-Amédée Achard dans <i>Belle-Rose</i>, que nous verrons tout à l’heure,
-<span class="smcap">Jules Sandeau</span> (1811-1883), dans son roman
-<i>Catherine</i> (M. Lévy, 1859), se plaît à comparer ses personnages à
-tel ou tel animal:</p>
-
-<p>«Catherine bondit sur sa chaise <i>comme un faon</i> sur les vertes
-pelouses.» (Page 15.)</p>
-
-<p>«La petite fée se prit à bondir <i>comme un chevreau</i>.» (Page
-33.)</p>
-
-<p>«Claude gémissait <i>comme un hibou</i> dans son trou solitaire.» (Page
-85.)</p>
-
-<p>«Tout d’un coup, s’échappant <i>comme une gazelle</i>, Catherine<span
-class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> descendit quatre à
-quatre les marches de l’escalier...» (Page 99.)</p>
-
-<p>«Claude, rasant la muraille <i>comme une chauve-souris</i>...» (Page
-101.)</p>
-
-<p>«Claude, doux et résigné <i>comme un mouton</i> qu’on mène à la
-boucherie...» (Page 103.)</p>
-
-<p>«La petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond
-des bois <i>une biche</i>...» (Page 161.)</p>
-
-<p>«Ainsi qu’<i>une colombe</i> atteinte dans son vol... la petite
-vierge...» (Page 162.)</p>
-
-<p>«Robineau se retira,... en jetant un regard d’<i>hyène</i> au jeune
-vicomte.» (Page 238.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Ce qui n’empêche pas Jules Sandeau de commettre parfois de grosses
-erreurs à propos des animaux qu’il mentionne, comme lorsqu’il
-qualifie les carpes de «cétacés». (<i>Catherine</i>, p. 60.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Barbey"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Gustave Flaubert ne pouvait souffrir <span class="smcap">Barbey
-d’Aurevilly</span> (1811-1889), qui, comme lui, était Normand, et,
-comme lui, avait <i>la passion du style</i>. «... Lisez donc <i>Fromont et
-Risler</i> de mon ami Daudet, et <i>Les Diaboliques</i> de mon ennemi Barbey
-d’Aurevilly, écrit-il à George Sand (Lettre du 2 décembre 1874;
-<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 207). C’est à se tordre de rire. Cela
-tient peut-être à la perversité de mon esprit, qui aime les choses
-malsaines, mais ce dernier ouvrage m’a paru extrêmement amusant; on
-ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.»</p>
-
-<p>Et dans une lettre à Maupassant (sans date, t. IV, p. 380): «Te
-souviens-tu que tu m’avais promis de te livrer à des recherches dans
-Barbey d’Aurevilly (département de la Manche). C’est celui-là qui
-a écrit sur moi cette phrase: «Personne ne pourra donc persuader à
-M. Flaubert de ne plus écrire?<a id="NoteRef_43" href="#Note_43"
-class="fnanchor">[43]</a>» Il serait temps de se mettre à faire des
-extraits dudit sieur. Le besoin s’en fait sentir.»</p>
-
-<p>Longtemps avant cette lettre, classée, dans la <i>Correspondance</i>
-de Flaubert, sous la rubrique de 1880, Champfleury avait commencé
-à faire et à publier de ces extraits. Dans son dernier chapitre
-du <i>Réalisme</i> (p. 286-320; M. Lévy, 1857), il s’est plu<span
-class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> à relever tout ce qui
-l’avait choqué dans les deux volumes d’<i>Une Vieille Maîtresse</i>,
-et la liste de ses critiques occupe plus de trente pages. Je me
-contenterai d’une citation empruntée à cette copieuse étude: «Mme
-de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta
-en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. Issue
-d’une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des nombreux
-bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait au liquide
-cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand
-qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique
-race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de Rubens. Ce
-bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps
-flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu
-pénétré des lèvres... était le sceau de pourpre d’une destinée.»
-(<i>Une Vieille Maîtresse</i>, t. I, p. 50; Lemerre, 1886.)</p>
-
-<p>Dans un autre volume de Barbey d’Aurevilly, <i>L’Amour impossible</i>
-et <i>La Bague d’Annibal</i> (Lemerre, 1884), je rencontre deux
-phrases dignes également, et pour des motifs différents, d’être
-mentionnées:</p>
-
-<p>«Il fut probablement décidé aussi par la beauté de cette blanche
-personne... Et comment n’eût-il pas <i>plongé sa lèvre</i> avec un
-certain frémissement <i>dans l’écume légère et savoureuse de ce sorbet
-virginal</i>?» (Page 93.)</p>
-
-<p>«Sur bien des points, quoique sensibles, ces hommes se rapprochent
-des opinions de ce faux et abominable Prophète (Mahomet) qui n’eut
-sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur <i>de chameaux</i>.»
-(Page 244.)</p>
-
-<p>Dans <i>Romanciers d’hier et d’avant-hier</i> (Paul Féval, p. 115;
-Lemerre, 1904), Barbey d’Aurevilly écrit, avec sa hardiesse
-coutumière: «Beaumarchais avait <i>dans le bec</i> et dans l’esprit une
-vibrante <i>paire de castagnettes</i>, plus mordante que celles de toutes
-les mauricaudes de l’Espagne...»</p>
-
-<p>Nous aurons occasion plus loin, dans le chapitre consacré aux
-Ecclésiastiques, de reparler de Barbey d’Aurevilly, à propos d’un
-jugement porté par lui sur Lacordaire.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Achard"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Dans son roman <i>Belle-Rose</i> (librairie nouvelle, 1856), roman
-de cape et d’épée, qui, en son temps, a obtenu grand succès, <span
-class="smcap">Amédée Achard</span> (1814-1875) abuse, lui aussi, des
-comparaisons empruntées à la faune terrestre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span></p>
-
-<p>«M. de Charny recule lentement <i>comme un tigre vaincu</i>.» (Page
-446.)</p>
-
-<p>«Il (un poulain) est doux mais farouche <i>comme une chevrette</i>.»
-(Page 477.)</p>
-
-<p>«M. de Charny bondit vers lui <i>comme un tigre</i>.» (Page 495.)</p>
-
-<p>«M. de Charny lui jeta <i>un regard de vipère</i>.» (Page 496.)
-Qu’est-ce qu’un regard de vipère? Nous avons déjà, du reste,
-rencontré plusieurs fois cette locution sous la plume de nos
-romanciers. «Un regard de serpent», nous a dit Balzac; — «... de
-serpent forcé de fuir», a ajouté Alexandre Dumas père (Cf. ci-dessus,
-<a href="#ln_11">p. 182</a> et <a href="#ln_12">191</a>), et nous
-verrons plus loin Ponson du Terrail nous parler de «la main froide
-d’un serpent».</p>
-
-<p>«M. de Louvois tressaillit <i>comme un lion surpris dans son
-antre</i>», continue Amédée Achard dans <i>Belle-Rose</i>. (Page 540.)</p>
-
-<p>«Pourquoi l’avez-vous laissé fuir? s’écria-t-il. — Cet homme est
-<i>une anguille</i>, vous le savez, monseigneur.» (Page 542.)</p>
-
-<p>«M. de Charny guettait dans l’antichambre <i>comme un chat</i> avide et
-patient.» (Page 544.)</p>
-
-<p>«(Dans un duel)... leurs épées, rapides et flexibles,
-s’entrelaçaient <i>comme des serpents</i> lumineux.» (Page 558.)</p>
-
-<p>Il serait facile aussi de relever, dans <i>Belle-Rose</i>, quantité de
-ces phrases emphatiques propres à nos romans-feuilletons, dont nous
-parlerons d’ailleurs plus loin avec plus de détails:</p>
-
-<p>«Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis
-pas vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel: Merci, mon
-Dieu! dit-elle; il ne m’a pas repoussée.» (Page 223.)</p>
-
-<p>«Oh! vous ne l’avez jamais aimé! — Je ne l’ai pas aimé! s’écria
-Suzanne, qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que,
-depuis mon enfance, ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à
-lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment,
-que je n’existe que par son souvenir, que...» (Page 269.)</p>
-
-<p>«Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur; je
-suis pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude
-où je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle
-soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans
-ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos
-anges...» (Page 293.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Eugène Fromentin</span>
-(1820-1876), l’auteur de ce gracieux roman, <i>Dominique</i>, qui
-conserve toujours ses fidèles et ses admi<span class="pagenum"
-id="Page_204">[p. 204]</span>rateurs, n’aime pas la précision et
-pousse la discrétion jusqu’à l’énigme et à l’obscur.</p>
-
-<p>«Elle quitta Paris pour aller à des bains d’Allemagne.»
-(<i>Dominique</i>, p. 263; Hachette, 1863.) Quels bains?</p>
-
-<p>«Il habitait une maison isolée sur la limite d’un village.» (Page
-286.) Quel village?</p>
-
-<p>«... Hier, en me montrant dans un lieu public...» (Page 293.) Quel
-lieu public?</p>
-
-<p>Cette extrême réserve a parfois de curieuses conséquences.</p>
-
-<p>«Je vais ce soir au théâtre,» dit, au chapitre 15 (p. 309),
-Madeleine à Dominique, toujours sans préciser ni nommer le théâtre.
-Néanmoins nous voyons, «à huit heures et demie, Dominique entrer dans
-sa loge», etc.; mais il oublie de nous apprendre comment il a deviné
-le nom de ce théâtre.</p>
-
-<p>D’Eugène Fromentin encore cette amusante phrase: «Menant son
-équipage d’une main, <i>de l’autre</i> il fumait une cigarette...» (<i>Une
-Année dans le Sahel</i>, p. 41; Plon, 1859.)</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">D’Octave Feuillet</span>
-(1821-1890): «Sibylle, jouant de la harpe, était généralement
-<i>adorable</i>... Le mot <i>ange</i> venait aux lèvres en la regardant.»
-(<i>Sibylle</i>, p. 146; M. Lévy, 1863.)</p>
-
-<p>Ce qualificatif <i>adorable</i>, si banal et insignifiant, et si
-fréquemment employé: — «Une <i>adorable</i> paire de pantoufles»
-(Alexandre <span class="smcap">Dumas fils</span>, <i>Diane de Lys</i>,
-p. 62; Librairie nouvelle, 1855); — «Un <i>adorable</i> petit chapeau
-rond» (Edmond <span class="smcap">de Goncourt</span>, <i>La Faustin</i>,
-p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de Beaulieu était
-devenue <i>adorable</i>... Le corsage, demi-montant dans le dos,
-laissait voir l’<i>adorable</i> naissance des épaules...» (Georges <span
-class="smcap">Ohnet</span>, <i>Le Maître de Forges</i>, p. 107 et 348;
-Ollendorff, 1886); — «...&nbsp;Sa bouche <i>adorable</i> semblait sourire»
-(Alexis <span class="smcap">Bouvier</span>, <i>La Grande Iza</i>, p. 46;
-Rouff, s.&nbsp;d.); etc.; — ce qualificatif <i>adorable</i> a soulevé
-plus d’une fois de véhémentes objections: «Locution vulgaire qui
-appartient à la littérature des barcarolles, au vocabulaire des
-prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer sous la plume d’un
-académicien,» déclare le critique Jules Levallois (<i>La Piété au
-dix-neuvième siècle</i>, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy, 1864), à propos
-justement d’Octave Feuillet.</p>
-
-<p>D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie
-qu’<i>adorable</i>; par exemple: <i>délicieux</i>, <i>exquis</i>, <i>ravissant</i>:
-«Des moments <i>délicieux</i>... Une <i>exquise</i> beauté... Cette
-<i>ravissante</i> fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos
-romans, et qui, à les examiner de près, ne signifient rien,<span
-class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> tant elles sont
-hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants récits
-(<i>Un Homme à marier</i>, p. 9, col. 2; Rouff, s.&nbsp;d., in-4),
-fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont
-<i>ravissantes</i>! <i>Ravissantes!</i> Tu vas tout de suite nous chercher
-ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles
-sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà
-l’essentiel.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span></p>
- <h3>V</h3>
- <div class="subh3">
- <p><span class="smcap">Champfleury</span> et <span
- class="smcap">Henry Murger</span>.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="smcap">Champfleury</span> (1821-1889), le père de
-l’école réaliste, et son frère d’armes <span class="smcap">Henry
-Murger</span> (1822-1861), le chantre de la bohème, nous fournissent
-l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de drôleries. Avec
-eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit que Murger, nous
-n’avons que l’embarras du choix.</p>
-
-<p>«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette
-société lui parurent glaciales <i>comme la peau d’un serpent</i>. Le
-venin du Club des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien
-que l’arrivée de Mme de la Borderie rompait <i>le fil électrique
-empoisonné</i> qui servait de conducteur à l’esprit de la société...»
-(<i>Les Amoureux de Sainte-Périne</i>, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.)
-Le fil électrique <i>empoisonné</i>!</p>
-
-<p>«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait <i>un pinson à
-lunettes d’or</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 75.)</p>
-
-<p>«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches
-souriantes et des <i>roucoulements d’yeux</i> qu’eût enviés une actrice
-pour jouer des rôles de Marivaux.» (<i>Ibid.</i>, p. 150.) Pour: «des
-roulements d’yeux» sans doute.</p>
-
-<p>«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne...
-Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des
-deux mains s’accrochant dans <i>les embrasures des oreilles</i> de faune
-de M. Perdrizet, <i>les autres</i> (?) se rejoignaient sur le sommet
-du crâne, qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux
-allongés.» (<i>Ibid.</i>, p. 208.)</p>
-
-<p>«Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales;
-mais leurs travaux... ne pouvaient et ne devaient pas <i>sauter le
-fossé</i> qui sépare le monde des savants du monde des curieux...»
-(<i>Les Excentriques</i>, Berbiguier, p. 102; M. Lévy, 1856.)</p>
-
-<p>«... Les <i>charbons de la curiosité</i> n’en étaient que plus attisés.»
-(<i>Ibid.</i>, Cadamour, p. 242.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span></p>
-
-<p>«L’abbé Châtel s’intitule socialiste. Veut-on savoir comment
-le traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche
-le satirique P.-J. Proudhon, qui a été le premier à montrer aux
-partis que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire
-avancer des idées, et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie
-qu’on rencontre <i>à la queue d’une école, espérant en manger la
-tête un jour</i>!» (<i>Les Excentriques</i>, L’abbé Châtel p. 297.) Quel
-galimatias!</p>
-
-<p>Dans le même volume (p. 341, <i>Miette</i>), Champfleury nous parle
-d’un individu qui confond plaisamment un dictionnaire <i>de poche</i> avec
-les dictionnaires de Boiste, de Wailly, de Napoléon Landais, etc. Il
-fait de <i>Poche</i> un nom propre.</p>
-
-<p>«Les <i>modernes</i> alchimistes <i>de nos jours</i> qui ont découvert mieux
-que l’or...» (<i>La Mascarade de la vie parisienne</i>, p. 3; Librairie
-nouvelle, 1860.)</p>
-
-<p>«Le peuplier dresse sa tête vers le ciel, et se plaît <i>dans cette
-belle attitude</i> fière et simple.» (<i>Ibid.</i>, p. 7.)</p>
-
-<p>«Elle... ne put détacher ses regards de cet horizon enflammé où
-les femmes <i>nageaient</i> dans la musique, les bijoux, la danse et
-l’amour.» (<i>Ibid.</i>, p. 26.)</p>
-
-<p>«C’était une fête qui se renouvelait souvent, non pas tant pour
-fêter la femme que pour se livrer <i>à des boissons considérables</i>.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 62.)</p>
-
-<p>«Tout était or et glace dans cet appartement; l’or <i>semblait
-heureux</i> de se mirer dans les glaces, et les glaces renvoyaient ses
-reflets <i>sans vouloir les garder</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 193.)</p>
-
-<p>«Comme les chanteurs, elles (des femmes galantes) ont passé douze
-ans à lutter, à dépenser leur jeunesse, qu’elles exploitent plus tard
-et qu’elles servent <i>sous le masque de l’adresse</i>.» (<i>Les Souffrances
-du professeur Delteil</i>, p. 158; M. Lévy, 1857.)</p>
-
-<p>«<i>A une portée</i> de la ville, on aperçoit une immense tour...»
-(<i>Ibid.</i>, p. 190.) A une portée de quoi? De fusil?</p>
-
-<p>«Le dandy... a passé <i>un pouce déhanché</i> dans son gilet pour en
-dégager les revers...» (<i>Les Demoiselles Tourangeau</i>, p. 67; M. Lévy,
-1864.)</p>
-
-<p>«Paris a <i>le beau côté d’ouvrir</i> toutes les portes à une
-réputation naissante.» (<i>Ibid.</i>, p. 243.)</p>
-
-<p>«Elle prit à tâche d’entrer dans les idées de cet enfant décousu
-pour mieux pénétrer dans son cœur.» (<i>Fanny Minoret</i>, p. 30; Dentu,
-1882.)</p>
-
-<p>«... Une pauvre veuve qui n’avait qu’un fils <i>unique</i>.» (<i>La
-Pasquette</i>, p. 218; Charpentier, 1876). Il est certain que si elle
-avait eu «deux fils uniques», ç’aurait été bien plus curieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span></p>
-
-<p>«L’amour du bien répandait ses harmonies dans des cœurs qui
-battaient à l’unisson. L’appel aux habitants du village <i>était une
-chaîne</i> descendant de la montagne à la vallée, et qu’on pouvait
-espérer tendre sur tout le territoire.» (<i>La Pasquette</i>, p. 270.)</p>
-
-<p>La Pasquette donne <i>une bague</i> à l’un des personnages (<i>Ibid.</i>, p.
-198), et un peu plus tard (p. 281) cette bague se trouve transformée
-en <i>médaille</i>.</p>
-
-<p>«La porte des Funambules était particulièrement attirante par
-un parfum de miroton qui <i>jetait sa note</i> intense dans le <i>concert
-des odeurs désastreuses</i> s’échappant...» (<i>La Petite Rose</i>, p. 10;
-Dentu, 1877.)</p>
-
-<p>«L’étudiant regarda le battant de la porte dont un des côtés
-venait d’être ouvert <i>à l’endroit du genou</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 87.)</p>
-
-<p>«<i>Le pépin du mécontentement</i> était semé dans une terre fertile
-et allait donner en peu de temps un arbre touffu.» (<i>Monsieur
-de Boisdhyver</i>, p. 12; Poulet-Malassis, 1861<a id="NoteRef_44"
-href="#Note_44" class="fnanchor">[44]</a>.)</p>
-
-<p>«Elle bravait l’air froid, la gelée, la neige <i>d’hive</i>r.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 96.) Comme s’il y avait de la neige <i>d’été</i>.</p>
-
-<p>«Le docteur Richard, <i>à cinquante ans</i>, était plus jeune que
-ses confrères de trente ans... Ce <i>vieillard</i> à la physionomie
-spirituelle...» (<i>Ibid.</i>, p. 105-106.) Est-on un vieillard à
-cinquante ans, surtout lorsqu’on est plus jeune que des hommes de
-trente ans? Nous avons déjà vu cette même question se poser dans un
-chapitre précédent, à propos du romancier Charles de Bernard.</p>
-
-<p>«Si un peu d’or peut faire un heureux d’un malheureux, ne <i>le</i>
-ménagez pas» (l’or). (<i>Ibid.</i>, p. 126.)</p>
-
-<p>«Sa tête, qu’elle baissait, <i>servait d’excuse à la pourpre</i> qui
-inondait sa figure et qui <i>lui enlevait la faculté</i> de s’occuper
-sérieusement de sa tapisserie.» (<i>Ibid.</i>, p. 133.)</p>
-
-<p>«Si je n’ai pas péché, je ne dois pas <i>en</i> inventer.» (<i>Ibid.</i>, p.
-187.)</p>
-
-<p>«La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si
-chaste que la moindre peine s’y inscrivait <i>comme la peau du lézard
-sur le sable</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 328.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span></p>
-
-<p>«Le soleil pénètre par échappées à travers les branches...
-et dépose un baiser lumineux sur <i>le ventre rose</i> des pommes.»
-(<i>Monsieur de Boisdhyver</i>, p. 418.)</p>
-
-<p>Dans <i>Les Amoureux de Sainte-Périne</i> encore (p. 22 et 99),
-Champfleury laisse invariables certains adjectifs: «Ces détails,
-je ne les connus qu’un à un, après <i>divers</i> visites...» — tout
-comme Lamartine: «leurs orbites <i>divers</i>»: cf. ci-dessus,
-<a href="#ln_13">p. 82</a>, — «En entendant ces <i>traîtres</i>
-inductions...»</p>
-
-<p>Arrêtons-nous; il faudrait tout citer, et ce serait à n’en plus
-finir.</p>
-
-<p>Le chef de l’école réaliste a d’ailleurs été jadis renommé pour
-son style négligé, incorrect, et ses nombreuses incongruités de
-langage; Louis Veuillot, entre autres, dans ses <i>Odeurs de Paris</i>
-(p. 273; Palmé, 1867), le tance vertement à ce sujet et lui reproche
-notamment son barbarisme: <i>décourageateur</i>, — «Béranger, sans s’en
-douter, jouait le rôle d’un <i>décourageateur</i>» — engendrant le verbe
-<i>décourageater</i>.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et
-corrigeait avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves,
-mais les diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu
-à me défier de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq
-ans, lisant, réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui
-ne regardait ni les lettres ni les arts... Que de temps passé à
-revoir mes œuvres anciennes pour en enlever les négligences et les
-longueurs! Mes livres, quand je les revois à distance, ressemblent
-à de vieilles villes dans lesquelles une bonne administration
-fait des percées pour les assainir, leur donner du jour et de
-la lumière... Tout livre que j’ai publié dans une revue ou un
-journal n’a été pour moi qu’une sorte de première épreuve...»
-(<span class="smcap">Champfleury</span>, <i>Souvenirs et Portraits
-de jeunesse</i>, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout
-cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de
-comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury:
-<i>Les Bourgeois de Molinchart</i>, par exemple, édition de 1855,
-Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; <i>Les Souffrances du
-professeur Delteil</i>, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886,
-Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque
-ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue
-du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et
-parfois même valent moins que les premières.</p>
-
-<p>Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite
-en feuilletons, en 1854, des <i>Bourgeois de Molinchart</i>, qui
-offrent,<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> en
-effet, certaines analogies de situation avec <i>Madame Bovary</i>, qu’il
-était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort, pas
-fort!» (Gustave <span class="smcap">Flaubert</span>, lettre à Louis
-Bouilhet, 5 août 1854; <i>Correspondance</i>, t. III, p. 2.)</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie:</p>
-
-<p>«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques
-pas de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait
-voir un bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie
-jambe: j’ai bien envie <i>de lui offrir mon bras</i>.» (<i>Scènes de la vie
-de bohème</i>, p. 176; M. Lévy, 1861.)</p>
-
-<p>«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des
-dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables
-marcheraient à deux pieds sur tous les articles du code pénal,
-déclare une des héroïnes des <i>Scènes de la vie de jeunesse</i> (p. 85;
-M. Lévy, 1859) du même romancier. La porte par où l’on sort de mon
-boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer,
-il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont
-ruiné leurs pères. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent
-pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin
-pavé d’or...»</p>
-
-<p>«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi
-de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout
-simplement <i>de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère</i>?»
-(<i>Ibid.</i>, p. 160.)</p>
-
-<p>«Sa tête était de plomb, et il avait <i>un enfer</i> dans l’estomac.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 177.)</p>
-
-<p>«Au fond de sa poitrine, et <i>flottant dans un océan de larmes</i>,
-son cœur <i>assassiné par la souffrance se débattait en criant au
-secours</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 191.)</p>
-
-<p>«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes
-lui perçaient le cœur <i>comme les dards d’une couvée de serpents</i>.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 194.)</p>
-
-<p>«... Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de l’ombre
-sur son plaisir, <i>chaussant</i> pour la dernière fois <i>le soulier des
-promenades buissonnières</i>, elle comptait courir d’un pied libre et
-léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance
-enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été
-brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé
-la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons
-d’être un peu sérieuses, qui raidissent<span class="pagenum"
-id="Page_212">[p. 212]</span> les attitudes, immobilisent le visage,
-règlent la voix dans le registre d’une gamme monotone, et sont
-pour ainsi dire <i>le costume moral</i> de sa profession, elle espérait
-retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme scolaire,
-cette pétulance, cette vivacité qui faisait d’elle», etc. (<i>Les
-Buveurs d’eau</i>, p. 203; M. Lévy, 1857.)</p>
-
-<p>«C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de
-<i>mots qui font balle</i>, et que toute balle fait trou.» (<i>Ibid.</i>, p.
-276.)</p>
-
-<p>«Un langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de
-rhétorique.» (<i>Les Vacances de Camille</i>, p. 27; M. Lévy, 1859.)</p>
-
-<p>Pour dire qu’à Londres les bars ou cabarets ne sont pas fréquents:
-«On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de
-rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à
-<i>l’antithèse de la soif</i>.» (<i>Propos de ville et propos de théâtre</i>,
-Notes de voyage, p. 229; M. Lévy, 1858.)</p>
-
-<p>«La plus belle attitude d’une créature dans l’humanité est celle
-de l’homme qui se <i>penche sur son œuvre pour rester debout devant
-lui-même</i>.» (Henry <span class="smcap">Murger</span>, dans <span
-class="smcap">Poitevin</span>, <i>La Grammaire, les Écrivains et les
-Typographes</i>, p. 221.) Cette phrase se trouve dans <i>Le Sabot rouge</i>
-de Murger (p. 46; C. Lévy, s.&nbsp;d.), mais corrigée: le dernier
-membre de phrase a été supprimé.</p>
-
-<p>«Il faut <i>mettre une rallonge à la patience</i> et une à tes robes,
-quand elles seront usées; car <i>l’horizon est d’un noir à faire de
-l’encre avec</i>.» (Henry <span class="smcap">Murger</span>, dans <span
-class="smcap">Poitevin</span>, <i>ibid.</i>, p. 225.)</p>
-
-<p>A propos de Murger, n’oublions pas cette comique révélation
-de son historiographe et ami Schaunard (Alexandre <span
-class="smcap">Schanne</span>, <i>Souvenirs de Schaunard</i>, p. 175;
-Charpentier, 1887): «Banville et Murger ont vu Mimi avec les yeux
-de l’artiste. La vérité est que, sans s’être trompés d’une façon
-absolue, ils ne l’ont aperçue <i>qu’au travers d’une lorgnette trempée
-dans l’eau de jouvence</i>.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span></p>
- <h3>VI</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Gustave Flaubert.</span> Ses erreurs,
- barbarismes et solécismes. — <span class="smcap">Jules et Edmond de
- Goncourt.</span> Drôleries et mots tronqués. Abus du verbe <i>mettre</i>.
- — <span class="smcap">Alphonse Daudet. — Émile Zola. — J.-K.
- Huysmans.</span> La <i>musique des liqueurs</i>. Encore l’abus du verbe
- <i>mettre</i>.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Dans <i>Madame Bovary</i> (t. I, p. 30; 1<sup>re</sup> édition, Michel
-Lévy, 1857), <span class="smcap">Gustave Flaubert</span> (1821-1880)
-nous dit que «le père Rouault vint apporter à Charles le paiement
-de sa jambe remise, soixante-quinze francs <i>en pièces de quarante
-sous</i>». 75 francs en pièces de 2 francs, problème qui paraît
-insoluble.</p>
-
-<p>Plus loin (p. 141), nous lisons: «Il reçut pour sa fête une belle
-tête phrénologique, toute marquetée de chiffres <i>jusqu’au thorax</i> et
-peinte en bleu.» Une tête qui va jusqu’au thorax, encore une énigme
-difficile à déchiffrer.</p>
-
-<p>Le costume de conseiller de préfecture décrit par Gustave
-Flaubert, dans un autre chapitre de <i>Madame Bovary</i> (t. I, chap. 8,
-p. 197, Fête des Comices): «Alors on vit descendre du carrosse un
-monsieur vêtu d’un habit court <i>à broderies d’argent</i>... Il était,
-lui, un conseiller de préfecture... M. le conseiller, appuyant
-contre sa poitrine <i>son petit tricorne noir</i>...», ce costume serait,
-d’après une lettre adressée au <i>Figaro</i> (numéro du 13 mars 1919)
-par «Un ancien conseiller de préfecture», tout à fait inexact:
-«Jamais, sous aucun régime, les conseillers de préfecture n’ont eu de
-broderies d’argent, mais des broderies <i>bleues</i> de deux nuances et un
-<i>bicorne</i>...»</p>
-
-<p>Dans <i>Bouvard et Pécuchet</i> (p. 126; 1<sup>re</sup> édition,
-Lemerre, 1881), cette singulière peinture: «De couleur vert-pomme,
-sa chasuble, que des fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel<a
-id="NoteRef_45" href="#Note_45" class="fnanchor">[45]</a>».</p>
-<p><span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span></p> <p>Pages
-299-300 du même ouvrage, Flaubert fait célébrer la messe de minuit
-«le soir du 26 décembre», c’est-à-dire le lendemain de Noël au lieu
-de la veille.</p>
-
-<p>«Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux
-étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs.» (<i>La Tentation
-de saint Antoine</i>, p. 44; Charpentier, 1882.)</p>
-
-<p>Des gouttes de sang qui font craquer les os, etc.?</p>
-
-<p>Et que dites-vous de cette gentille petite phrase, cueillie dans
-une lettre adressée à Mme X... (Mme Louise Colet: <i>Correspondance
-de Gustave Flaubert</i>, t. II, p. 176): «Adieu, toi qui es l’édredon
-où mon cœur se pose, et le pupitre commode où mon esprit
-s’entrouvre»?</p>
-
-<p>Il faut bien le reconnaître, malgré son très grand talent et ses
-minutieux et maladifs scrupules d’écrivain, et aussi malgré toute
-l’admiration qu’il nous inspire, les fautes de français (barbarismes
-et solécismes) abondent chez Gustave Flaubert. A l’époque de sa
-jeunesse, on étudiait mal ou plutôt on n’étudiait pas du tout notre
-langue dans les collèges et les lycées; on était censé l’apprendre à
-l’aide des versions latines, et Flaubert, sans s’en douter le moins
-du monde, garda toute sa vie et dans tous ses écrits des traces de
-cette ignorance.</p>
-
-<p>Émile Faguet en a, de son côté, fait la remarque: «Flaubert
-n’était pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de
-solécismes et de provincialismes dans <i>Madame Bovary</i> (<i>Revue bleue</i>,
-3 juin 1899, p. 697).</p>
-
-<p>Voici quelques exemples à l’appui de ces assertions:</p>
-
-<p>Flaubert confond sans cesse <i>de suite</i> avec <i>tout de suite</i>:
-«Il eut un tel regard qu’elle s’empourpra, comme à la sensation
-d’une caresse brutale; mais <i>de suite</i>, en s’éventant avec son
-mouchoir: «Vous avez manqué le coche...» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>,
-1<sup>re</sup> édition, p. 368, et <i>passim.</i>) «Réponds-moi <i>de
-suite</i>...» (pour immédiatement, tout de suite) (<i>Correspondance</i>,
-t. I, p. 108.) «Tu vas avoir <i>de suite</i> plus de lecteurs que tu n’en
-aurais eu...» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 170.) Etc.</p>
-
-<p>Il évite quelque chose <i>à quelqu’un</i>, au lieu de le lui épargner,
-ou de le lui faire éviter: «Pour <i>lui éviter</i> du mal, il se levait de
-bonne heure...» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>, p. 237.) «Vous <i>m’éviterez</i>
-une course.» (<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 214.) Etc.</p>
-
-<p>Il se rappelle <i>d’</i>une chose, il <i>s’en</i> rappelle, au lieu de se
-la rappeler: «La première lecture n’est pas si loin qu’ils ne <i>s’en</i>
-soient rappelés.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 236.) «Remercie de ma
-part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler <i>de moi</i>.» (<i>Lettres à
-sa nièce Caroline</i>, p. 2.) Etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span></p>
-
-<p>Il cause <i>à</i> quelqu’un, au lieu de causer <i>avec</i> lui: «On
-trouve toujours dans cette ville-là des gens <i>à qui</i> causer.»
-(<i>Correspondance</i>, t. III, p. 193.) «Je n’aurais plus personne <i>à
-qui</i> causer.» (<i>Lettres à sa nièce Caroline</i>, p. 359.) Etc.</p>
-
-<p>Il <i>se</i> dispute avec quelqu’un, au lieu de disputer (sans
-pronom) avec lui, de se quereller avec lui («<span class="smcap">Se
-disputer</span>, dans le sens d’avoir une querelle, locution qui n’a
-en sa faveur ni la grammaire ni l’autorité des écrivains»: <span
-class="smcap">Littré</span>, art. Disputer, Rem.): «Il vit Arnoux qui
-<i>se disputait</i>...» (<i>L’Éducation sentimentale</i>, p. 29; Charpentier,
-1880.) «C’était le chevalier et le postillon qui <i>se disputaient</i>.»
-(<i>Ibid.</i>, p. 153.) «... à <i>me disputer avec</i> mes éditeurs.»
-(<i>Correspondance</i>, t. I, p. 101.) Etc.</p>
-
-<p>Il observe quelque chose <i>à quelqu’un</i>, au lieu de le lui faire
-observer: «Il est possible, comme tu <i>me l’observes</i>, que je lise
-trop...» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 170.)</p>
-
-<p>Ne soupçonnant pas qu’<i>invectiver</i> est un verbe neutre, il écrit
-toujours: <i>invectiver quelqu’un</i>, au lieu d’invectiver <i>contre</i> ce
-quelqu’un: «Il invectivait Charles I<sup>er</sup>.» (<i>L’Éducation
-sentimentale</i>, p. 214.) «Sa femme l’invectivait.» (<i>Ibid.</i>, p. 401.)
-«Il ne pouvait se retenir de les invectiver.» (<i>Ibid.</i>, p. 411.)
-Etc.</p>
-
-<p>Toujours aussi il écrit: nous nous sommes <i>en allés</i>, au lieu de:
-nous nous en sommes allés (de même qu’on dit: nous nous en sommes
-flattés, nous nous en sommes vantés, — et non en flattés, en vantés):
-«Nous nous sommes en allés.» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 85.) «Il
-s’est en allé tranquillement.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 308.) «Avec
-Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas.»
-(<i>Ibid.</i>, t. II, p. 12.) Etc.</p>
-
-<p>Il donne à la locution prépositive <i>à l’encontre de</i>, qui signifie
-<i>en s’opposant à</i>, <i>à l’opposite de</i>, <i>en face de</i>, etc. (Cf. <span
-class="smcap">Littré</span>), le sens, qu’elle n’a jamais eu, de
-<i>relativement à, à propos de</i>: «Il avait des remords à l’encontre du
-jardin.» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>, p. 37.)</p>
-
-<p><i>Sous le rapport de</i>: cette locution, qui n’est pas exacte, car
-une chose n’est pas <i>sous un rapport</i>, mais <i>en rapport</i> avec une
-autre, «n’est pas bonne à employer, dit Littré (art. Rapport, Rem.);
-ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter». Flaubert l’emploie
-couramment: «... Quoique d’une fidélité fort exacte <i>sous le rapport</i>
-des descriptions...» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 196.) «Tâche de
-me dire ce qui se passe dans ma maison <i>sous tous les rapports</i>
-possibles.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 278.) «Nous allons bien <i>sous le
-rapport</i> sanitaire.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 35.) Etc.</p>
-
-<p>Il part <i>à</i> Paris, au lieu de partir <i>pour</i> Paris. «Dans une
-quinzaine, il part <i>à</i> Paris.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 321.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span></p>
-
-<p>Il écrit <i>le</i> Dante, au lieu de Dante sans article («Durante
-Alighieri, dit <i>Dante</i>, par une abréviation familière aux Italiens,
-et non <i>le Dante</i>, comme on dit trop souvent en français, les
-Italiens ne plaçant l’article que devant le nom propre et non devant
-les prénoms»: <i>Larousse</i>, art. Dante): «La chape de plomb que <i>le</i>
-Dante promet aux hypocrites...» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 283.)</p>
-
-<p>Il écrit les <i>de</i> Goncourt (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 391), au lieu
-de les Goncourt. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>, art.
-Nobiliaire.)</p>
-
-<p>Oubliant que <i>pire</i> est un adjectif et non un adverbe, il écrit:
-«Je vais <i>pire</i>» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 263), comme si l’on pouvait
-dire: Je vais <i>meilleur</i>, au lieu de: Je vais mieux, je vais pis.</p>
-
-<p>Il dit que «rien n’est plus embêtant <i>comme</i> la campagne».
-(<i>Lettres à sa nièce Caroline</i>, p. 77.)</p>
-
-<p>«Écris-moi-le» (<i>Ibid.</i>, p. 153), pour: écris-le-moi.</p>
-
-<p><i>Dans ce but</i>, locution qui ne s’explique pas et «qui doit être
-évitée», dit Littré. «Mme Lapierre m’a écrit, <i>dans ce but</i>, un
-billet fort aimable.» (<i>Ibid.</i>, p. 389.)</p>
-
-<p>«La pluie <i>qui n’arrête pas</i> me comble de joie.» (<i>Ibid.</i>, p.
-163.)</p>
-
-<p><i>Soi-disant</i> «ne se dit jamais des choses», remarque Littré, et ne
-peut logiquement s’appliquer qu’aux personnes. «A force de patauger
-dans les choses <i>soi-disant</i> sérieuses...», écrit Flaubert. (<i>Ibid.</i>,
-p. 434.)</p>
-
-<p>Enfin, on a, non sans raison, blâmé ces phrases de Flaubert:</p>
-
-<p>«Son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva
-un boc d’occasion, qui, ayant <i>une fois</i> des lanternes neuves...
-ressembla presque à un tilbury.» (<i>Madame Bovary</i>, t. I, p. 48.)</p>
-
-<p>«Les marchands de vins étaient ouverts; on allait de temps à autre
-<i>y</i> fumer une pipe.» (<i>L’Éducation sentimentale</i>, p. 352.)</p>
-
-<p>«Il fallait relever le principe <i>d’autorité</i>, qu’<i>elle</i> s’exerçât
-au nom de n’importe qui, qu’<i>elle</i> vînt de n’importe où...» (<i>Ibid.</i>,
-p. 475.)</p>
-
-<p>«Le matin, on <i>s’encombrait</i> au bureau de la poste.» (<i>Bouvard et
-Pécuchet</i>, p. 196.) Pour: on se pressait au bureau, ou: on encombrait
-le bureau.</p>
-
-<p>«Il était venu avec une charrette de fumier, et l’avait jetée tout
-à vrac au milieu de l’herbe.» (<i>Ibid.</i>, p. 206.) Au lieu de: <i>en</i>
-vrac. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>.)</p>
-
-<p>«Il assista peut-être à des choses que tu <i>lui jalouserais</i>, si tu
-pouvais les voir.» (<i>Ibid.</i>, p. 349.)</p>
-
-<p>Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections
-grammaticales chez ses confrères (Cf. <i>Correspondance</i>, t. II, p.
-148 et 200,<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> où
-il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas
-suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362,
-etc.), et qui nous informe quelque part (<i>Correspondance</i>, t. III,
-p. 237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze
-jours, le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche
-avec la <i>Grammaire des Grammaires</i>», eût été diantrement étonné si
-on lui eût montré combien sa langue était <i>en désaccord</i> avec la
-langue de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec
-celle de Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit<a
-id="NoteRef_46" href="#Note_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Goncourt"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Des <span class="smcap">Goncourt</span> (Edmond <span
-class="smcap">de Goncourt</span>: 1822-1896; Jules <span
-class="smcap">de Goncourt</span>: 1830-1876): «Sur le siège, <i>le dos</i>
-du cocher <i>était étonné</i> d’entendre pleurer si fort.» (<i>Germinie
-Lacerteux</i>, chap. 64, p. 254; Charpentier, 1864.)</p>
-
-<p>Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le
-verbe rasseyer, <i>rasseoir</i> ne leur suffisant pas: «Il fallait que
-mademoiselle la <i>rasseyât</i> de force», — et (p. 85) ils écrivent des
-<i>affutiots</i>, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots
-comme elles s’en mettent», au lieu d’<i>affûtiaux</i> (bagatelle,
-brimborion, affiquet).</p>
-
-<p>«Ce qui lui <i>manquait</i> et lui <i>faisait défaut</i>, c’était <i>une
-absence</i> d’aliment à des appétits nouveaux...» (<i>Madame Gervaisais</i>,
-p. 216.)</p>
-
-<p>Dans <i>Idées et Sensations</i> (p. 155), les Goncourt nous font
-entendre des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime
-à entendre la lisière toute gazouillante et <i>rossignolante</i> du
-sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi
-bien d’ailleurs que les autres oiseaux, ne chantent guère en hiver,
-d’autant que la plupart des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous
-ont quittés: «Le rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et
-émigre dans les premiers jours d’août» (<span class="smcap">Larive
-et Fleury</span>, <i>Dictionnaire des mots et des choses</i>)<a
-id="NoteRef_47" href="#Note_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span></p> <p>Et
-dans <i>Les Frères Zemganno</i> (p. 11), nous assistons à ce phénomène:
-un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se
-mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme,
-portant enfermé dans sa vareuse un animal qui <i>se débattait</i>... Le
-hérisson vivant...»</p>
-
-<p>Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents
-<i>qu’elle n’a pas</i>; un jeune homme <i>imberbe</i> rit dans <i>sa barbe</i>: «Ce
-soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes,
-la sœur nous raconte...» (<span class="smcap">Goncourt</span>,
-<i>Journal</i>, année 1871, t. IV, p. 349.) «Le jeune Léon rit dans sa
-barbe future.» (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, année 1882,
-t. VI, p. 177.)</p>
-
-<p>Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de
-l’amiral Jauréguiberry». (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>,
-année 1886, t. VII, p. 136.)</p>
-
-<p>Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci:
-«Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la
-tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit
-grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant
-ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation,
-suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes
-de douleur dont les ondes sonores», etc. (<i>Madame Gervaisais</i>, p.
-83.)</p>
-
-<p>«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante
-semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute
-fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune
-tendresse de sa couleur.» Etc. (<i>Manette Salomon</i>, p. 173.)</p>
-
-<p>«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur
-un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le
-délicat <i>charme</i> de ses traits <i>charmants</i>, à la composition d’un
-visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de
-l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque»,
-etc. (<i>Chérie</i>, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela
-signifie?</p>
-
-<p>De même ceci:</p>
-
-<p>«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage
-qui met au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se
-dissipe dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et
-momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une
-créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de
-la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux
-en Espagne, qui ne cesse<span class="pagenum" id="Page_219">[p.
-219]</span> que dans cette sorte d’ennui et dans le sentiment de la
-mort.» (<i>La Faustin</i>, p. 172-173.)</p>
-
-<p>«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il <i>leur</i>
-manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques,
-et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il <i>leur</i> manque
-l’invention, la création...» (<span class="smcap">Goncourt</span>,
-<i>Journal</i>, 7 mai 1878; t. VI, p. 22.)</p>
-
-<p>«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout
-le monde trouvait laide, <i>ont fait</i> accepter comme belle...» (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, 30 juin 1881, t. VI, p. 154.)</p>
-
-<p>«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel;
-elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et
-elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de <i>la flanelle
-pour les rhumatismes</i>, et qui sont grasses d’une vilaine graisse <i>de
-rats nourris d’anguilles d’égouts</i>.» (<span class="smcap">Id.</span>,
-<i>ibid.</i>, 24 mai 1889; t. VIII, p. 55.)</p>
-
-<p>Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin
-phtisique». (<i>Les Frères Zemganno</i>, p. 151.)</p>
-
-<p id="ln_15">Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe
-<i>mettre</i> appliqué à un objet immatériel ou inanimé:</p>
-
-<p>«Une lampe allumée <i>mettait</i> un brasier de feu d’or...» (<i>Madame
-Gervaisais</i>, p. 164.)</p>
-
-<p>«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite
-touche carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne
-de lumière humide au bord de la paupière inférieure et <i>mettant</i>
-un éclair mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de
-lumière...» (<i>La Faustin</i>, p. 174.)</p>
-
-<p>«Des lampes... <i>mettent</i> un peu de rougeoiement sur la table.»
-(<i>La Fille Élisa</i>, p. 6.)</p>
-
-<p>«La lampe de l’escalier <i>mettait</i> sur l’humidité des murs un
-ruissellement rougeoyant.» (<i>Ibid</i>., p. 94.)</p>
-
-<p>«Les ombres des arbres <i>mettaient</i> de grandes taches diffuses...»
-(<i>Les Frères Zemganno</i>, p. 10.)</p>
-
-<p>«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, <i>mettait</i> une danse
-poussiéreuse...» (<i>Ibid.</i>, p. 49.)</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Au lieu de <i>mettre</i>, des écrivains emploient volontiers, dans ce
-cas, le verbe <i>jeter</i>: «Une cravate en soie rouge <i>jette</i> une note
-grave sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. <i>Revue bleue</i>, 10 mars
-1883, p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury
-(p. 209), «un parfum de miroton qui <i>jetait</i> sa note intense...»</p>
-
-<p>Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la<span
-class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> langue, ont plus mal
-écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de barbarismes et
-de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de l’écrivain,»
-assurent-ils. (<i>Journal</i>, t. III, p. 32.) Aussi font-ils peu de
-cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a pu
-décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes;
-il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le
-monde.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p. 289.)<a id="NoteRef_48" href="#Note_48"
-class="fnanchor">[48]</a></p>
-
-<p>Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre,
-écrivent:</p>
-
-<p>«Ce coquetage, qui <i>m’insupportait</i> autrefois...» (<i>Ibid.</i>, t.
-IV, p. 163.)</p>
-
-<p>«La canonnade qui ne <i>décesse</i> pas... La fusillade ne <i>décesse</i>
-pas...» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 171 et 313.) («<i>Décesser</i>, barbarisme
-populaire qui se dit au lieu de <i>cesser</i>, et qui est une grosse
-faute.» <span class="smcap">Littré.</span>)</p>
-
-<p>«Le mot <i>dont</i> il s’est toujours rappelé...» (<i>Ibid.</i>, t. VII, p.
-87.) Pour <i>qu’il</i> s’est toujours rappelé.</p>
-
-<p>«Brébant <i>me cause</i> de mon livre.» (<i>Ibid.</i>, t. VI., p. 314.)
-«Daudet <i>me cause</i> de la misère...» (<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 205.) Pour:
-<i>me parle</i> ou <i>cause avec moi</i>.</p>
-
-<p>«Il a vu payer 90 francs <i>chaque</i> les deux derniers fauteuils...»
-(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 316.) Pour: <i>chacun</i>. («<i>Chaque</i> ne doit
-pas se confondre avec <i>chacun</i>; <i>chaque</i> doit toujours se mettre
-avec un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de
-dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs <i>chaque</i>.» Etc. — <span
-class="smcap">Littré.</span>)</p>
-
-<p>«Les étudiants peu <i>fortunés</i>» (qui n’ont pas assez d’argent
-pour aller souvent au théâtre) (<i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 8.) Pour:
-peu <i>riches</i>, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («<i>Fortuné</i> ne
-doit pas être employé pour «riche»; c’est une faute...» <span
-class="smcap">Littré.</span>)</p>
-
-<p>Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent <i>éplafourdi</i>
-(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour <i>éplapourdi</i>
-(participe passé d’<i>éplapourdir</i>, signifiant abasourdir); — <i>dérayer</i>
-(<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 28), pour <i>dérailler</i>; — «la morsure des <i>taxia</i>»
-(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 23), pour des <i>thapsia</i>; — le <i>hantement</i>
-(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque
-<i>hantise</i> existe; — ils donnent au mot <i>dunkerque</i> (étagère, petit
-meuble, cf. <span class="smcap">Littré</span>) un sens qu’il ne
-paraît pas comporter:<span class="pagenum" id="Page_221">[p.
-221]</span> «Des vitrines pleines de dunkerques...» (<i>Journal</i>, t.
-II, p. 69); — etc., etc.</p>
-
-<p>«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation
-littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 31).
-C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne
-commence qu’à moi.</p>
-
-<p>Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression
-«document humain», si fréquemment employée dans ces derniers
-temps, a été revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (<i>La
-Faustin</i>, préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame
-la paternité, la regardant, cette expression, comme la formule
-définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de
-travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du <i>document
-humain</i>.»</p>
-
-
-<div class="aster" id="Daudet"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Alphonse Daudet</span> (1840-1897), dans
-<i>Tartarin de Tarascon</i> (p. 198, Lemerre, 1886), attribue aux Arabes
-des mâchoires phénoménales: «Quatre mille Arabes couraient derrière
-(un chameau), pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et
-faisant luire au soleil <i>six cent mille dents blanches</i>». Ce qui fait
-tout juste 150 dents par Arabe.</p>
-
-<p>Dans <i>Les Rois en exil</i> (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un
-même personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté
-comme septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient
-sexagénaire.</p>
-
-<p>Dans <i>L’Évangéliste</i> (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint
-un instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu <i>globuleux et
-fanatique</i>».</p>
-
-<p>Dans <i>Le Petit Chose</i> (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on
-<i>s’emplit</i> tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières
-pavoisées», etc. Pour: on s’empile.</p>
-
-<p>Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier
-l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire <i>ne
-savent pas écrire la prose française</i>», disait-il (Cf. <i>Journal des
-Goncourt</i>, t. VI, 1878, p. 24)<a id="NoteRef_49" href="#Note_49"
-class="fnanchor">[49]</a>, — abuse des néologismes inutiles<span
-class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> et présente fréquemment
-des tournures de phrases inusitées ou fautives:</p>
-
-<p>«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître,
-pour <i>moquer ce titre</i> dont on le flattait généralement...»
-(<i>L’Immortel</i>, p. 6; 1<sup>re</sup> édit., Lemerre, 1888.)</p>
-
-<p>«Le <i>nâvrement</i> (<i>sic</i>) de la bouche et du regard signifiait...»
-(<i>Ibid.</i>, p. 12.)</p>
-
-<p>«Longuement <i>réflexionné</i> là-dessus en battant les
-Champs-Élysées...» (<i>Ibid.</i>, p. 59.)</p>
-
-<p>«Les <i>facticités</i> du dessert.» (<i>Ibid.</i>, p. 115.) Pour signifier
-les menus plats de la fin d’un dîner.</p>
-
-<p>«Dans ce <i>frénétisme</i> de vivats...» (<i>Ibid.</i>, p. 132.) <i>Frénésie</i>,
-qui est français, suffirait peut-être.</p>
-
-<p>«Il <i>s’activait</i> autour de la table.» (<i>Ibid.</i>, p. 184.) Pour: il
-s’agitait, se remuait.</p>
-
-<p>«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y <i>prostre</i>...» (<i>Ibid.</i>,
-p. 186.) C’est-à-dire s’y prosterne.</p>
-
-<p>«Il avait ouvert démesurément la bouche pour <i>exploser</i> sa
-colère.» (<i>Ibid.</i>, p. 221.)</p>
-
-<p>Dans <i>Port-Tarascon</i> (Flammarion, s.&nbsp;d.), Daudet confond
-<i>auvents</i> avec volets (p. 281); il fait <i>effluves</i> du féminin (p.
-78).</p>
-
-<p>Dans <i>Le Petit Chose</i> (Lemerre, 1884), il emploie <i>fixer</i> pour
-<i>regarder</i> (p. 163); il évite volontiers quelque chose <i>à quelqu’un</i>
-(p. 192 et 388); part d’ordinaire <i>à</i> son travail (<i>Études et
-Paysages</i>, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou
-<i>en</i> Auvergne (<i>Jack</i>, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de
-<i>pour</i>. Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Zola"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Émile Zola</span> (1840-1902) donne, dans son
-roman <i>La Faute de l’abbé Mouret</i>, de curieux détails concernant les
-prescriptions et habitudes du clergé régulier ou séculier, détails
-extraits sans doute de quelque traité de discipline ecclésiastique:
-«Lorsqu’il (l’abbé Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait
-(l’escalier) <i>qu’une marche à la fois</i>, ainsi que le recommandent
-saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier,
-1884); «...arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille
-au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s’être
-endormi <i>sur le côté gauche</i>; fautes abominables, qu’il aurait voulu
-racheter en usant jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il
-est regrettable que Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces
-citations.</p>
-
-<p>Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de<span
-class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> grands lézards [qui]
-<i>couvaient leurs œufs</i>». Or, si l’on s’en rapporte au <i>Dictionnaire
-des mots et des choses</i> de Larive et Fleury (t. II, p. 319, col. 2,
-art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs: «la femelle ne
-s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation». Une autre espèce
-de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les œufs éclosent
-dans le corps de la mère, et que les petits viennent au monde tout
-vivants».</p>
-
-<p>Dans <i>Son Excellence Eugène Rougon</i> (p. 339; Charpentier,
-1883), un personnage nous est représenté «assis avec dignité <i>sur
-son séant</i>». En effet, c’est généralement sur son séant qu’on
-s’assoit.</p>
-
-<p>Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec
-le goût pervers des femmes <i>pour les hommes chauves</i>, regarde
-passionnément le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût
-bien répandu chez les femmes?</p>
-
-<p>«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de
-chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche <i>vide de
-dents</i>... Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche <i>entre
-ses dents</i>.» (<i>La Conquête de Plassans</i>, chap. 10, p. 138 et 140;
-Charpentier, 1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite.</p>
-
-<p>«Des femmes montraient <i>leurs</i>... C’était plein de bonhomie,
-un dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent
-à l’aise... Justement on était <i>à la nouvelle lune</i>...» (<i>La
-Fête à Coqueville</i>, dans le volume <i>Le Capitaine Burle</i>, p. 284;
-Charpentier, 1883.)</p>
-
-<p>«On n’entendait jamais un mot plus haut <i>l’un que l’autre</i>.»
-(<i>Pot-Bouille</i>, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au
-moins <i>deux mots</i>, pour que l’un pût être plus haut que l’autre.</p>
-
-<p>Dans <i>Lourdes</i> (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous
-partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, <i>pour
-s’essuyer les yeux</i>.»</p>
-
-<p>Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (<i>Journal des
-Goncourt</i>, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la
-clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis
-que la flûte représente tout au plus l’amour platonique».</p>
-
-<p>Les mots <i>saleté</i>, <i>sale</i>, <i>salir</i>, se retrouvent souvent
-dans les livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école
-naturaliste. «Cette chose laide et <i>sale</i> qui se nomme la politique.»
-(<i>Une Campagne</i>, p. 318.) «Elle se croyait <i>salie</i> d’une tache
-si ineffaçable...» (<i>Madeleine Férat</i>, p. 210; Charpentier,
-1892.) «Tu ne dois pas <i>salir</i> nos tendresses.» (<i>Ibid.</i>, p. 221.)
-«... Pour<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> y
-trouver un <i>sale</i> plaisir...» (<i>Madeleine Férat</i>, p. 224.) «... Un
-besoin de <i>sales</i> débauches...» (<i>Ibid.</i>, p. 236.) «... La <i>salir</i>
-de sa bave...» (<i>Ibid.</i>, p. 261.) «Elle comptait que ses <i>saletés</i>
-suffiraient.» (<i>Ibid.</i>, p. 268.) «Ah! que de <i>saletés</i>!» (<i>Ibid.</i>, p.
-390.) Etc.</p>
-
-<p>«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de
-plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. <i>Renée</i>, pièce
-en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. <i>Son Excellence Eugène
-Rougon</i>, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du
-maître romancier. (Cf. <i>Naïs Micoulin</i> p. 67, 125...)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Huysmans"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Nous avons cité le fameux <i>sonnet des voyelles</i> d’Arthur Rimbaud
-(p. 137):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-
-<p>On pourrait rapprocher de ces vers <i>la musique des liqueurs</i>
-de <span class="smcap">J.-K. Huysmans</span> (1848-1907), les
-comparaisons faites par son héros Des Esseintes (<i>A rebours</i>, p.
-63; Charpentier, 1884), des alcools et liqueurs avec les divers
-instruments de musique:</p>
-
-<p>«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme
-goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la
-clarinette, dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au
-hautbois, dont le timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette,
-à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce;
-tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement
-de la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs
-stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc
-fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que
-roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à
-tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les
-mastics.</p>
-
-<p>«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des
-quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte
-palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse
-et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste,
-plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé,
-mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse,
-corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait
-même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième
-instrument, la harpe,<span class="pagenum" id="Page_225">[p.
-225]</span> qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la saveur
-vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.</p>
-
-<p>«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons
-existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une
-note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton
-majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le
-signe de chartreuse verte.»</p>
-
-<p>Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne
-sont pas rares chez Huysmans.</p>
-
-<p>«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs
-<i>frappaient</i> des coups crus dans l’ombre.» (<i>En ménage</i>, p. 2;
-Charpentier, 1881.)</p>
-
-<p>Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains
-«naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe <i>mettre</i> à des
-objets inanimés:</p>
-
-<p>«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse
-noire rejoignait la tresse rose qui <i>mettait</i> comme un souffle
-de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme
-un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide
-carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère
-rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret
-avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui
-succèdent aux transports éteints», etc. (<i>A rebours</i>, p. 262.)</p>
-
-<p>«Les assiettes <i>mettaient</i> sur le blanc de craie de la nappe des
-ronds d’un blanc plus jaune...» (<i>En ménage</i>, p. 314.)</p>
-
-<p>Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe
-<i>mettre</i>, <a href="#ln_15">p. 219</a>.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span></p>
- <h3>VII</h3>
- <div class="subhang">
- <p><span class="smcap">Gustave Claudin. — Alfred Assollant. — Edmond
- About. Un hasard providentiel. — Jules Verne. — Victor Cherbuliez.
- — Ferdinand Fabre. — Alexandre Dumas fils. — Gustave Droz. — André
- Theuriet.</span></p>
-
- <p><span class="smcap">Jules Vallès.</span> Une gaffe macabre. —
- <span class="smcap">Léon Cladel.</span> Phrases interminables et
- autres bizarreries de style.</p>
-
- <p><span class="smcap">Jules Claretie. — Charles Chincholle. —
- Anatole France. — Léon Duvauchel. — Jean Lorrain. — Paul Magueritte.
- — Remy Saint-Maurice.</span></p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Dans son volume <i>Point et Virgule</i> (p. 50; Librairie nouvelle,
-1860), <span class="smcap">Gustave Claudin</span> (1823-1896) nous
-offre cette amusante comparaison: «Le brouillard, s’épaississant
-peu à peu, se transforma bientôt en pluie, et fit pousser sur les
-trottoirs des myriades de <i>champignons verts et bleus qu’on appelle
-des parapluies</i>.»</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">Alfred Assollant</span> (1827-1886)
-indique un singulier moyen de faire concurrence aux cornets
-acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs de billard, il nous les
-représente qui se rapprochent, «tenant leur queue à la main <i>pour
-mieux entendre</i>». (Dans <i>Le Journal</i>, 27 août 1897.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Victorine continua sa lecture <i>en fermant les yeux</i>»,
-prétend <span class="smcap">Edmond About</span> (1828-1885), dans
-<i>Les Mariages de Paris</i> (Le buste, p. 180; Hachette, 1882).</p>
-
-<p>Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le
-qualificatif <i>providentiel</i> ajouté au mot <i>hasard</i>: «Il avait entendu
-mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les
-feuilles publiques)...» (<i>Madelon</i>, p. 551; Hachette, 1885).</p>
-
-<p>«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne
-s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (<i>Bouvard et
-Pécuchet</i>, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils
-déterrèrent,» etc.</p>
-
-<p>Dans son volume <i>Le Mot et la Chose</i> (chap. 20, p. 191-199;
-Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en<span
-class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> détail cette locution.
-«Ces deux mots, <i>hasard</i> et <i>Providence</i>, ne peuvent être accouplés
-l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble... <i>Providentiel</i> est
-un méchant mot, qui, comme tous les faux pavillons, couvre toutes
-sortes de marchandises. Nous ferons bien de nous en défaire, et
-surtout de ne pas le joindre au terme de <i>hasard</i> dont il gâte le
-sens très précis.»</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Jules Verne</span> (1828-1905):
-«Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de
-l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en frappait que
-les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies <i>une couleur
-essentiellement écossaise</i>.» (<i>Vingt mille lieues sous les mers</i>,
-chap. 22, p. 173; Hetzel, s.&nbsp;d., in-8.)</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Victor Cherbuliez</span>
-(1829-1899), dans <i>Miss Rovel</i> (p. 220; Hachette, 1911): «Raymond
-avait senti la foudre tomber sur lui; il avait été consumé, anéanti,
-ou peu s’en faut. <i>Il rassembla péniblement ses morceaux. Il achevait
-de les recoudre, de se reconstituer dans son intégrité...</i>»</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Ferdinand Fabre</span>
-(1830-1898), dans <i>Barnabé</i> (p. 381; Charpentier, 1885): «L’étoffe,
-trop vivement ramassée, <i>poussa un cri</i>» (en se déchirant, sans
-doute).</p>
-
-<p>On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants
-d’<span class="smcap">Alexandre Dumas fils</span> (1824-1895) (dans
-son roman <i>La Dame aux perles</i>, p. 119; Librairie nouvelle, 1855),
-vers adressés à une élégante Parisienne:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i20">... Vos jupons,</p>
-<p class="i0">Dentelés et brodés, <i>se donnaient cette joie</i></p>
-<p class="i0"><i>De rire</i> avec la boue en battant vos talons.</p>
-</div></div>
-
-<p>Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas
-fils:</p>
-
-<p>«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux
-noirs dénotaient <i>une nature ardente</i>.» (<i>Ce que l’on voit tous
-les jours</i>, dans le volume <i>La Boîte d’argent</i>, p. 182; M. Lévy,
-1867.)</p>
-
-<p>«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père,
-le plus mauvais garde national connu.» (<i>Un Cas de rupture</i>, dans le
-volume <i>Le Docteur Servans</i>, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.)</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Gustave Droz</span> (1832-1895):
-«Sur l’honneur, je sentis <i>une larme</i> qui me montait <i>à la gorge</i>.»
-(<i>Monsieur, Madame<span class="pagenum" id="Page_229">[p.
-229]</span> et Bébé</i>, p. 149; Hetzel, 1866.) Nous avons vu
-précédemment (p. 83) Lamartine nous avouer que ses larmes n’allaient
-pas si haut, qu’une larme lui était <i>montée au cœur</i>.</p>
-
-<p>«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais <i>brûlé la cervelle</i>!»
-s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (<i>Entre
-nous</i>, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du <i>Sire de
-Framboisy</i>:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il lui trancha la tête</p>
-<p class="i0">D’un’ ball’ de son fusil.</p>
-</div></div>
-
-
-<p class="p2"><span class="smcap">D’André Theuriet</span> (1833-1907)
-qui, mieux que personne, a célébré les splendeurs et «les
-enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont moins rouges <i>que ses
-désirs</i>.» (Dans <i>Le Journal</i>, 17 mai 1902.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Valles"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p><span class="smcap">Jules Vallès</span> (1833-1885) nous parle
-de son style en ces termes: «J’ai fait mon style de pièces et de
-morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins
-malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là!
-Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me
-giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes
-sous.» (<i>L’Insurgé</i>, p. 59-60; Charpentier, 1886.)</p>
-
-<p>Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et
-brutal, où l’antithèse surgit fréquemment:</p>
-
-<p>«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et
-attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui <i>m’effrayerait moins,
-vivant et furieux</i>, dans les arènes de Madrid.» (<i>Les Réfractaires</i>,
-p. 11; Charpentier, 1881.)</p>
-
-<p>«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres
-de ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il
-est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous
-tuons le nôtre avec de l’encre.» (<i>Ibid.</i>, p. 203.)</p>
-
-<p>«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez
-été bercé <i>sur les genoux d’une tête</i> universitaire, mais encore que
-vous vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (<i>L’Enfant</i>, chap.
-24, p. 372; Charpentier, 1881.)</p>
-
-<p>Dans <i>L’Insurgé</i> (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant
-la Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe
-d’un combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier<span
-class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> salut à celui qui a
-été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures
-s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas
-Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès
-resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le
-sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il,
-doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans
-gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur
-personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la
-grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et
-la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>A propos de <i>la phrase du chapeau</i>, de l’académicien Patin, nous
-avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de <span
-class="smcap">Léon Cladel</span> (1834-1892), qui est d’ailleurs
-coutumier du fait. Si laborieux et méticuleux qu’a été cet écrivain,
-si épris qu’il fut des qualités du style, il n’en a pas moins
-commis — lui qui a tant peiné sur sa prose — quantité de lourdes,
-rocailleuses et surtout très longues phrases, que je ne puis
-évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop fastidieux pour le
-lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément mon volume. Je me
-borne à en indiquer quelques-unes:</p>
-
-<p>Dans <i>Raca</i> (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste
-très net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua
-combien grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses,
-selon lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.)</p>
-
-<p>Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois
-ou quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux
-ont gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26
-lignes.)</p>
-
-<p>Dans <i>Les Va-nu-pieds</i> (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des
-bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.)</p>
-
-<p>Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et
-la besace au dos...» (27 lignes.)</p>
-
-<p>Dans <i>Quelques Sires</i> (Histrion, nouvelle, p. 289-290):
-«Kalgrèsbi, le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...»
-(22 lignes.)</p>
-
-<p>Dans <i>Kerkadec, garde-barrière</i> (dédicace, p. 3-8; Delille et
-Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de <i>cinq pages</i>, 85
-lignes tout d’une traite.</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span></p>
-
-<p>Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon
-Cladel:</p>
-
-<p id="ln_18">«... Six jours après cet entretien, la belle <i>lumière</i>
-(c’est par cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre
-fille) qui, pendant vingt années, avait été toute ma joie,
-<i>s’éteignit</i> en <i>donnant le jour</i> à un fils qui ne la précéda que de
-quelques minutes en <i>la nuit</i> éternelle.» (<i>Quelques Sires</i>, Œil pour
-œil, p. 77.)</p>
-
-<p>«... Ce <i>renard</i>, qui s’était approché de mon observatoire à pas de
-<i>loup</i>, ne mangera jamais plus de pain.» (<i>Urbains et Ruraux</i>, Griffe
-de fer, p. 155.)</p>
-
-<p>Dans <i>Gueux de marque</i> (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui
-vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son
-front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen
-et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de
-<i>vingt-cinq</i> pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de
-force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont
-Lesage, l’auteur du <i>Diable boiteux</i>, nous a jadis (p. 171) offert un
-exemple.</p>
-
-<p>Dans <i>Quelques Sires</i> (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des
-noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage,
-— au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. <span
-class="smcap">Larousse</span>, <i>Grand Dictionnaire</i>, 1<sup>er</sup>
-suppl., art. Noce.)</p>
-
-<p>«Qu’<i>apercevois</i>-je!» s’écrie Cladel dans sa <i>Kyrielle de chiens</i>
-(Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet
-aveu: «Je <i>rouai</i> comme un paon».</p>
-
-<p>«Une foule tumultueuse <i>entrait</i> et sortait <i>de</i> la Morgue.»
-(<i>Quelques Sires</i>, Maugrabins, p. 47.)</p>
-
-<p>Dans <i>Titi Foyssac IV</i> (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions)
-il crée le verbe <i>s’excrimer</i>, pour s’escrimer: «Ils <i>s’excrimèrent</i>
-à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la
-mauvaise locution <i>en agir</i>, pour en user. Il écrit (p. 233):
-«Aujourd’hui, c’est fête! <i>Elle</i> se changerait en deuil...»</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-<p>Léon Cladel, le patient et acharné prosateur<a id="NoteRef_50"
-href="#Note_50" class="fnanchor">[50]</a>, a fait, je crois,<span
-class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> très peu de vers, et
-c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa mémoire. Je n’ai
-rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il a composé en
-l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal <i>Le Voleur</i>, 21 décembre
-1877, p. 813):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">En l’an mil huit cent deux, naquit un homme</p>
-<p class="i10">A Besançon, Franche-Comté.</p>
-<p class="i0">Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme,</p>
-<p class="i10">Victor Hugo La Bonté.</p>
-<p class="i4">Quand il parut sur cette grande terre,</p>
-<p class="i10">On vit poindre un nouveau soleil.</p>
-<p class="i0">Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire,</p>
-<p class="i10">Lors clignant son œil vermeil:</p>
-<p class="i4">«Fétu, dit-il à son cadet terrestre,</p>
-<p class="i10">Suivrais-tu mon vol hasardeux?</p>
-<p class="i0">Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!»</p>
-<p class="i10">Mais l’enfant: «Nous serons deux!»</p>
-</div></div>
-
-<p>Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo,
-le 11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’<i>Hernani</i>, ces vers ont
-été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu
-détaillé de ce banquet. (Cf. Victor <span class="smcap">Hugo</span>,
-<i>Actes et Paroles</i>, Depuis l’exil, 1876-1880, p. 53-59.)</p>
-
-
-<div class="aster" id="Claretie"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>De <span class="smcap">Jules Claretie</span> (1840-1913):</p>
-
-<p>Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs
-qui s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — <i>qui
-naîtra plus tard</i>, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux
-séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...»
-(<i>Une Femme de proie</i>, p. 156; Dentu, 1881.)</p>
-
-<p>«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi
-lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire
-d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce
-qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! <i>elle
-le plongeait dans le champagne</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 269.)</p>
-
-<p>«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et<span
-class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> <i>gaminait</i> parmi les
-herbes.» (<i>Robert Burat</i>, p. 287; Lemerre, 1886.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su <i>t’en
-tirer</i>.»</p>
-
-<p>(<span class="smcap">Charles Chincholle</span> [1843 ou
-1845-1902], <i>La Plume au vent</i>, La Paille et la Poutre, p. 167;
-Courniol, 1865.)</p>
-
-<p>Dans son roman <i>Le Vieux Général</i> (p. 54; Marpon et Flammarion,
-s.&nbsp;d.), Chincholle orthographie toujours: «<i>Empommé</i>, le
-général, <i>empommé</i>... Il <i>empommera</i> le ministère...» (au lieu de:
-empaumer, de <i>paume</i> et non de <i>pomme</i>).</p>
-
-<p>A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le
-chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un
-immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. <i>La Gazette
-anecdotique</i>, 15 septembre 1890, p. 150.)</p>
-
-
-<p class="p3">De M. <span class="smcap">Anatole France</span>
-(1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses lèvres épaisses
-apparaissaient comme de puissants appareils pour pomper et pour
-absorber, tandis que son front fuyant, <i>sous</i> de gros yeux pâles,
-trahissait la résistance à toute délicatesse morale.» (<i>L’Orme du
-mail</i>, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros yeux pâles, qui
-trahit la résistance à toute délicatesse?</p>
-
-<p>«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République <i>nager</i> parmi les
-Puissances, <i>comme une pintade</i> dans une compagnie de goélands.» (<i>Le
-Mannequin d’osier</i>, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas
-plus que les poules.</p>
-
-
-<p class="p3">Pour dire qu’une jeune fille garde le silence
-et ne laisse rien deviner de ce qui se passe en elle, <span
-class="smcap">Léon Duvauchel</span> (1850-1902), le poète et conteur
-forestier, écrit, dans son roman <i>M’zelle</i> (p. 217), qu’elle «restait
-toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur était toujours «en
-robe montante».</p>
-
-
-<p class="p3">Dans son roman <i>Les Lépillier</i> (p. 32; Giraud, 1885),
-<span class="smcap">Jean Lorrain</span> (1855-1906) emploie le mot
-<i>ingambe</i> dans le sens de <i>lourd, pesant, qui a de mauvaises jambes</i>,
-c’est-à-dire dans un sens absolument contraire à celui de cet
-adjectif: «La mère Hormidas se faisait un peu vieille, bien <i>ingambe</i>
-surtout pour faire une parfaite servante.».</p>
-
-<p>Ailleurs, dans <i>M. de Bougrelon</i>, il croit que <i>nonante</i> (neuf
-dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement <i>neuf</i>, et il écrit:
-«A <i>nonante heures</i>, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon
-fut à notre hôtel» (<i>Le Journal</i>, 5 juillet 1901; dans la <i>Revue
-universelle Larousse</i>, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai,<span
-class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> a été corrigée lorsque
-ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume, éditeur,
-1897).</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Paul Margueritte</span>
-(1860-1919): «...Une mère présente ses enfants: un petit garçon de
-<i>trois ans</i> et une petite fille de <i>deux ans et demi</i>, marqués à
-l’empreinte du père...» (<i>L’Embusqué</i>, p. 12.)</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Remy Saint-Maurice</span>
-(1865-1918): «Thérèse <i>touchait</i> agréablement du violon et <i>de
-l’aquarelle</i>.» (<i>Tartuffette</i>, p. 26; La Renaissance du Livre,
-s.&nbsp;d.)</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter">
- <p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span></p>
- <h3>VIII</h3>
- <div class="subhang">
- <p><b>Romanciers populaires.</b> — <span class="smcap">Ponson
- du Terrail.</span> Lapsus et bévues. Encore les serpents.
- Anachronismes.</p>
-
- <p><span class="smcap">Adolphe Dennery. — Gustave Aimard. —
- Albert Blanquet. — Gontran Borys. — Paul Saunière. — Léopold
- Stapleaux.</span> — La Vénus de Milo. — <span class="smcap">Alexis
- Bouvier.</span></p>
-
- <p>Incohérences et drôleries diverses commises par les
- feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans afin
- d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.</p>
- </div>
-</div>
-
-<p>Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme,
-aux romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.</p>
-
-<p>Un des plus célèbres d’entre eux, <span class="smcap">Ponson du
-Terrail</span> (1829-1871), qui, durant sa courte existence, a trouvé
-moyen de pondre tant de passionnants romans, plus de cent volumes<a
-id="NoteRef_51" href="#Note_51" class="fnanchor">[51]</a>, est,
-encore à présent, demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne,
-calembredaines, drôleries de toutes sortes.</p>
-
-<p>«Elle avait la main froide <i>d’un serpent</i>.» (Cité dans <i>Le
-Soleil</i>, 11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les
-romans, quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à
-propos de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.</p>
-
-<p>«Cet homme est <i>un verrou incarné</i>.» (?!) (Cité dans <i>La Journée</i>,
-14 janvier 1903.)</p>
-
-<p>«Le général, les bras croisés et <i>lisant son journal</i>...» (Dans
-<span class="smcap">Larousse</span>, art. Ponson du Terrail.)</p>
-
-<p>«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et
-<i>n’avait point desserré les dents</i>.» (<span class="smcap">Id.</span>,
-ibid., et art. Bévue.)</p>
-
-<p>«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide»,
-écrit le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre
-invalide est manchot. (<span class="smcap">Id.</span>, art.
-Bévue.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span></p>
-
-<p>Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses
-romans. Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons,
-<i>Les Compagnons de l’Épée</i>, suivis de <i>La Dame au gant noir</i>, des
-phrases comme celles-ci:</p>
-
-<p>«Marguerite, dit enfin Gontran, <i>vous êtes un ange</i>, et vous
-demeurerez <i>ange</i> jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre,
-aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (<i>Les
-Compagnons de l’Épée</i>, 1<sup>re</sup> partie, chap. 32; dans le
-journal <i>Le Voleur</i>, 1<sup>er</sup> avril 1859, p. 339, col. 2.)</p>
-
-<p>«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne <i>comme les anges</i>, Dieu
-vous récompensera.» (<i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> partie, chap. 1; <i>ibid.</i>,
-8 avril 1859, p. 355, col. 2.)</p>
-
-<p>«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime
-aussi ardemment que <i>les anges</i> peuvent aimer Dieu.» (<i>Ibid.</i>,
-3<sup>e</sup> partie, Épilogue; <i>ibid.</i>, 5 août 1859, p. 213, col.
-3.)</p>
-
-<p>«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière
-prière... il prit dans ses bras l’<i>ange</i> de la réconciliation, dont
-la voix pure et virginale,» etc. (<i>Ibid.</i>, p. 214, col. 1.)</p>
-
-<p>«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, <i>comme les
-anges</i> aiment Dieu!» (<i>La Dame au gant noir</i>, 2<sup>e</sup> partie,
-chap. 6; <i>ibid.</i>, 17 février 1860, p. 244, col. 2.)</p>
-
-<p>Dans ce même roman, <i>Les Compagnons de l’Épée</i> (1<sup>re</sup>
-partie, chap. 22; <i>Le Voleur</i>, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous
-trouvons de jolies phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal
-passa sur les lèvres du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à
-la moelle des os, et sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur
-<i>comme la lame glacée d’un stylet napolitain</i>.»</p>
-
-<p>«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le
-nom, et qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et
-Châteauroux... M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du
-feu du grand salon de sa belle demeure <i>normande</i>...» (<i>Ibid.</i>,
-2<sup>e</sup> partie, chap. 1; <i>ibid.</i>, 8 avril 1859, p. 354, col.
-3.) <i>Normande</i> dans le Berry?</p>
-
-<p>Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez
-Ponson du Terrail.</p>
-
-<p>Dans <i>Les Escholiers de Paris</i>, dont l’action se passe sous
-François II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par
-cœur» (déjà!), qui s’écrie:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Il est avec le ciel des accommodements,</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti0">ou encore:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.</p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span></p>
-
-<p>Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de
-Loyola, — qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf.
-<span class="smcap">Larousse</span>, art. Ponson du Terrail.)</p>
-
-<p>Dans <i>La Jeunesse du roi Henri</i> (même source), une des œuvres les
-plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré
-par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître
-qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault,
-— construite seulement deux cents ans plus tard.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Dennery"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>D’<span class="smcap">Adolphe Dennery</span> (1811-1899), encore plus connu comme
-dramaturge que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du
-genre, cette sensationnelle découverte, relative à l’un de ses
-héros: «<i>Plusieurs fois</i> il serait mort de faim ou de soif...»
-(Dans le journal <i>L’Opinion</i>, 19 août 1885.)</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Gustave Aimard</span>
-(1818-1883), l’illustre auteur — illustre en son temps — des
-<i>Trappeurs de l’Arkansas</i>: «Bientôt les navires se trouvèrent à
-plusieurs milles de ces deux cadavres, <i>dont l’un était plein de
-vie</i>» (<i>Les Rois de l’Océan</i>, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891),
-phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully Prudhomme (<a
-href="#cadavre">p. 96</a>).</p>
-
-
-<p class="p3">«...Peu d’instants après, une voiture les emportait
-<i>au trot</i> de deux bons chevaux lancés <i>au galop</i>», écrit <span
-class="smcap">Albert Blanquet</span> (1826-1875), dans son roman <i>Le
-Parc-aux-Cerfs</i>. (Dans <span class="smcap">Larousse</span>, art.
-Bévue.)</p>
-
-
-<p class="p3">«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend
-<span class="smcap">Gontran Borys</span> (pseudonyme d’Eugène
-Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures <i>Le Beau Roland</i>
-(dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans précaution que son
-frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus, était trépassé en
-léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette nouvelle <i>l’a tuée
-roide</i>.»</p>
-
-<p>Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie <i>se fâcha</i>
-avec le prince. Elle mourut à la suite de ce <i>refroidissement</i>.» (Le
-journal <i>La Nation</i>, 3 août 1892.)</p>
-
-
-<p class="p3">De <span class="smcap">Paul Saunière</span>
-(1829-1894):</p>
-
-<p>«Il se dirigeait vers un <i>bosquet de verdure</i>.» (<i>Une Fille des
-Pharaons</i>, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.</p>
-
-<p>«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, <i>en le
-servant</i>, s’élargissait d’un énorme sourire.» (<i>Ibid.</i>, p. 42.)</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span></p>
-
-<p>«Il tomba dans <i>une mélancolie noire</i>.» (<i>Ouvrage cité</i>, p, 69.)
-(Mélancolie: <i>mélas</i>, noire; <i>chole</i>, bile.)</p>
-
-
-<p class="p3">Le romancier belge <span class="smcap">Léopold
-Stapleaux</span> (1831-1891), qui, comme écrivain, selon l’expression
-d’Aurélien Scholl (<i>Les Ingénues de Paris</i>, p. 335 et 341),
-«équivalait à un marchand de marrons», était coutumier des plus
-singulières inadvertances. Nous avons déjà cité ces phrases célèbres
-perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, <a href="#ln_16">p.
-11</a>): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un
-pantalon <i>de même couleur</i>... Il avait soixante-dix ans et
-paraissait <i>le double</i> de son âge». Dans son roman <i>Les Amours d’une
-horizontale</i> (p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir:
-«<i>De même que celles du firmament</i>, les étoiles parisiennes... ont
-gagné longuement et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a
-laissé sur leur front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons
-blafards», etc.</p>
-
-
-<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Plus d’une fois la <i>Vénus de Milo</i> — statue de Vénus, à laquelle
-manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos
-ou Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (<a
-href="#ln_17">p. 161</a>) Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo
-pour un nom d’homme, le nom d’un illustre sculpteur; d’autres
-écrivains ont suivi sa trace:</p>
-
-<p>«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et
-solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec
-laquelle Milo, <i>l’artiste dont la renommée a traversé les siècles</i>,
-aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles <span
-class="smcap">Mérouvel</span> [1832-....], <i>Millions, Amour et Cie</i>,
-dans <i>Le Petit Parisien</i>, 1<sup>er</sup> février 1911.)</p>
-
-<p>Un autre romancier, Amédée <span class="smcap">de Bast</span>
-(1795-1864), nous annonce qu’un de ses héros, «Joseph de Plumard, mit
-un genou en terre et déposa sur cette main blanche et potelée <i>comme
-celle de la Vénus de Milo</i>, le plus respectueux des baisers.» (Le
-journal <i>Le Voleur</i>, 31 janvier 1879, p. 80.)</p>
-
-<p>Et M. Jules <span class="smcap">de Gastyne</span> (1848-....):</p>
-
-<p>«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé <i>comme le bras
-de la Vénus de Milo</i>, étincelant comme du carrare», etc. (<i>Chair
-à plaisir</i>, dans <i>La Nation</i>, 19 juillet 1889.)<a id="NoteRef_52"
-href="#Note_52" class="fnanchor">[52]</a></p> <p><span
-class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span></p> <p>Dans le même
-feuilleton (cité dans <i>La Nation</i>, même date), M. Jules de Gastyne
-écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira <i>le nègre</i>. Le
-commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier <i>pâlir</i>...»</p>
-
-<p>Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans
-son roman <i>Jenny Fayelle</i> (p. 28): «Cette femme avait... une taille
-svelte et souple qu’<i>une main</i> d’homme eût emprisonnée <i>dans ses dix
-doigts</i>.»</p>
-
-
-<p class="p3"><span class="smcap">D’Alexis Bouvier</span>
-(1836-1892), dans <i>La Princesse saltimbanque</i> (chap. 4, dans <i>Le
-Radical</i>, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa petite fiole; l’enfant
-la repoussant, il lui saisit brutalement la tête, <i>lui en vida le
-contenu dans la bouche</i>, et l’enfant retomba suffoqué.» Il y avait de
-quoi!</p>
-
-<p><i>La Grande Iza</i> (Rouff, s.&nbsp;d.), un des romans les plus en
-renom d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une
-même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de
-quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux
-endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes
-dissemblables.</p>
-
-<p>Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a
-donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:</p>
-
-<p>«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans
-le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses
-chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux,
-les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le
-bateau...»</p>
-
-<p>Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté
-la ligne «jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en
-sorte qu’on lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...»,
-malencontreuse omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard.
-(Cf. <i>Fantasio</i>, 1<sup>er</sup> avril 1918, p. 454.)</p>
-
-
-<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_240">[p.
-240]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Dans un roman-feuilleton mentionné par <i>Le Radical</i> (22 juillet
-1884): «C’est par une froide <i>nuit</i> de décembre que Paul, après
-avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit <i>le jour</i> pour la
-première fois.»</p>
-
-<p>Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile
-(<i>Énéide</i>, X, 703, 704):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i6">... una quem <i>nocte</i> Theano</p>
-<p class="i0">In <i>lucem</i> genitori Amyco dedit...</p>
-</div></div>
-
-<p>(... Un fils que, dans la <i>nuit</i>, Théano donna [mit] <i>au jour</i>
-à son père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce,
-cueillie dans le journal <i>La Nation</i> (12 juin 1890): «La femme
-Antoinette Marchand <i>a donné le jour</i> à un enfant <i>aveugle</i>», et
-d’une phrase de Léon Cladel citée ci-dessus, <a href="#ln_18">p. 231</a>.</p>
-
-<p>Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes,
-citées par M. Marcel France dans <i>L’Indépendance de l’Est</i> du 21
-février 1900:</p>
-
-<p>«Daniel <i>ne répondit pas</i>. C’était la première fois <i>qu’il parlait
-ainsi</i> à son père.»</p>
-
-<p>«Ils ronflaient, comme seuls ronflent <i>les cœurs</i> innocents.» Et
-l’on prétend que le sommeil du juste est paisible!</p>
-
-<p>«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi <i>t’avait tué</i>? Ne l’aurais-tu
-pas accusé de barbarie?...»</p>
-
-<p>Et celles-ci encore:</p>
-
-<p>«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, <i>en
-s’ouvrant</i>, lui <i>ferma la bouche</i>.»</p>
-
-<p>«Les réverbères, <i>qui n’étaient pas encore inventés</i>, rendaient la
-nuit plus obscure.»</p>
-
-<p>Etc., etc.</p>
-
-
-<div class="aster" id="Incoherences"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
-
-
-<p>Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte
-aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux
-des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se
-prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et
-pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à
-l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme.</p>
-
-<p>Un jour que l’auteur des <i>Courbezon</i>, Ferdinand Fabre, était
-assis au bord d’une route des environs de Bédarieux, son<span
-class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> pays, il vit venir un
-homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son grand
-chapeau rond:</p>
-
-<p>«Vous êtes monsieur Ferdinand?</p>
-
-<p>— Oui, mon ami. Que me voulez-vous?</p>
-
-<p>— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il
-y a dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je
-vous jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre
-frère (le gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez
-d’être animé contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué!</p>
-
-<p>— Mais non, mon ami.</p>
-
-<p>— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à
-Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays
-répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.</p>
-
-<p>— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je
-m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le
-tue pas...»</p>
-
-<p>Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre
-l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il
-se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué».
-Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire
-que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et
-prétendu Justin Pancol.</p>
-
-<p>Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans
-de Ferdinand Fabre, continue la <i>Revue bleue</i> (13 novembre 1886,
-p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans <i>Mademoiselle de
-Malavieille</i>, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier,
-dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur
-l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il
-reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse:
-«Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma
-vie? Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop
-juste.</p>
-
-<p>A l’origine, <i>Tartarin de Tarascon</i> se nommait «Barbarin»;
-Alphonse Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les
-réclamations, — une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait
-justement à Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça
-de papier timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette
-outrageante bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une
-sainte épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin
-sur les épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne
-dans une minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper
-à tra<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>vers ces
-trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des
-Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse <span
-class="smcap">Daudet</span>, <i>Trente ans de Paris</i>, p. 155; Marpon et
-Flammarion, 1888.)</p>
-
-<p>Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman
-<i>Françoise</i>, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de
-toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par
-un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de
-Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour
-de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. <i>Revue bleue</i>, 4
-février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)</p>
-
-<p>De même pour Émile Zola et son roman <i>Pot-Bouille</i>, où figurait un
-personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel,
-qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. <i>Revue
-bleue</i>, ibid.)</p>
-
-<p>C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et
-assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire,
-s’avisa de l’expédient suivant:</p>
-
-<p>«... Pour mon roman <i>L’Oreille du cocher</i>, écrit-il à son éditeur
-Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens
-ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par
-le journal <i>La République</i>, 20 mai 1902.)</p>
-
-<p>Effectivement, tous les personnages de <i>L’Oreille du cocher</i>
-portent des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann,
-Avinain, Papavoine, etc.</p>
-
-<p>Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un
-certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra
-les dents. C’était vraiment jouer de malheur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="chapter" id="ToC">
- <p><span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span></p>
- <h2 class="nobreak">TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES</h2>
- <hr class="sep" />
-</div>
-
-<table class="toc" summary="Table des matières">
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">PRÉAMBULE</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- <td class="tdr"><small>Pages.</small></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus
- fréquentes.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs</i>
- (Armand Silvestre, Bussy-Rabutin, Bruyn).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Pléonasmes</i> (Claude Tillier, Octave Feuillet, Émile Souvestre, Louis
- Blanc, H. de Balzac, George Sand, Émile Zola, Alphonse Daudet, Barbey
- d’Aurevilly). — <i>Inadvertances et ignorances</i> (Léopold Stapleaux,
- Jules de Goncourt, H. de Villemessant, Émile Richebourg, Géruzez,
- Tallemant des Réaux, P.-L. Courier, J.-J. Rousseau, Lope de Vega, H.
- de Balzac, Henri Rochefort).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Pleonasmes">10</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Locutions vicieuses</i> (Littré, son dictionnaire, sa compétence
- «universellement reconnue» [Francisque Sarcey], Sainte-Beuve,
- Voltaire, Émile Deschanel, Émile Faguet, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Locutions">11</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées
- disparates</i> (Mme de Sévigné, Saint-Simon, Voltaire, Toussenel).</td>
- <td class="tdr"><a href="#Manquesgout">15</a>
- </td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Style figuré</i> (Voltaire, Balthazar Gracian, Cyrano de Bergerac,
- Alexandre Dumas père, D<sup>r</sup> Félix Maynard, Philippe
- Desportes, L’Arétin, Molière, etc.). — <i>Réminiscences mythologiques</i>
- (Mme Giroust de Morency). — <i>Marinisme, gongorisme</i> (le cavalier
- Marin, Gongora), <i>euphuïsme</i>. — <i>Un vœu de P.-L. Courier.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Stylefig">16</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES<br />&nbsp;<br />I</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Pierre Corneille.</span> <i>Concetti, Cacophonies
- et Calembours</i> (vicomte d’Arlincourt, Alexandre Dumas père,
- Lemierre, J.-B. Rousseau, Voltaire, l’abbé Pellegrin, l’abbé<span
- class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> Abeille, B. Jullien,
- Racine, Scarron, Leblanc de Guillet, Geoffroy, Tissot, Viennet,
- Eugène Mathieu, Victor Hugo). <i>Galimatias simple et Galimatias
- double</i> (Boileau, l’acteur Baron, Molière, Klopstock, Victor Hugo).
- <i>Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau.</i>
- <i>Épître</i> à la Montauron: <i>éloges outrés</i>. <i>Traduction de l</i>’Imitation
- de Jésus-Christ (Jules Levallois). «Dieu n’est jamais ingrat envers
- ceux qui travaillent pour lui.» — <span class="smcap">Thomas
- Corneille</span>. <i>Le plus grand succès dramatique de tout le
- dix-septième siècle</i> (Paul Stapfer, Laharpe).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Rotrou. — Théophile de Viau. — dumonin. — Pierre
- du Ryer. — Jean Claveret</span> <i>et</i> l’unité de lieu. — <i>La tragédie
- réduite à cette question</i>: «Mourra-t-il <i>ou</i> Ne mourra-t-il pas?»
- (Rivarol). Napoléon I<sup>er</sup> et A.-V. Arnault. Crébillon le
- Tragique, Corneille et Racine.
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Rotrou">27</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Racine</span>. <i>Critiqué par Chapelain.
- Réminiscence du romancier grec Héliodore. Remarque de Méry. Le
- mot</i> diligence (Corneille, Molière, Ch.-G. Étienne). <i>Des vers de
- Racine jugés</i> «détestables» (la comtesse de Boufflers, Grimm, Mme de
- Polignac). <i>Une erreur de distance. Changement de visage</i> (Adrienne
- Lecouvreur, l’acteur Beaubourg). <i>Cacophonies. Un auteur de sept ans</i>
- (le duc du Maine): «Pas un académicien qui ne soit ravi de mourir
- pour vous faire une place.» Athalie <i>lue par pénitence</i>. <i>Racine
- déclaré</i> «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien» (le jésuite
- Soucié), <i>traité de</i> «polisson», etc. (Frédéric Soulié, Théophile
- Gautier, Auguste Vacquerie). <i>Mort et enterrement de Racine</i> (le
- comte de Roussy).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Racine">29</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Molière.</span> <i>Son style</i> (Théophile Gautier,
- Gustave Flaubert, Goncourt, Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues).
- <i>L’article d’Edmond Scherer sur Molière</i> (Georges Lafenestre, Robert
- de Bonnières). <i>Acceptions des mots</i> flamme, cœur, main, etc.
- (Corneille, Crébillon, Fénelon, Massillon, Gaston Boissier, Marivaux,
- Tallemant des Réaux, Jules Sandeau, Benserade, etc.). <i>Singularités
- de prosodie chez Molière. Anachronismes. Cacophonies. Locutions
- favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille
- et dans La Fontaine.</i> L’Avare <i>de Molière offre d’excellents
- principes d’économie</i> (Laharpe). <i>Remarque de Sainte-Beuve.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Moliere">35</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">II</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Ronsard. — Desmarets de Saint-Sorlin. —
- Du Bartas.</span> <i>Sa gloire</i> sans rivale (Gabriel Naudé,
- Sainte-Beuve, la princesse Palatine, Richelieu). — <span
- class="smcap">Malherbe.</span> <i>Une ode<span class="pagenum"
- id="Page_245">[p. 245]</span> qui arrive trop tard</i> (le duc de
- Bellegarde, le président de Verdun, Tallemant des Réaux). — <span
- class="smcap">Scudéry.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">La Fontaine.</span> <i>Ses inadvertances</i> (Planude,
- Ésope, Toussenel, Chateaubriand). <i>Emploi du mot</i> femme: <i>la femme
- du lion</i> (Chateaubriand, Mérimée, Mme de Montebello). <i>Autres
- particularités</i> (Voltaire, Diderot). <i>Dédicaces hyperboliques</i> (le
- duc de Bourgogne, le duc de Vendôme). <i>Libertés scéniques de La
- Fontaine</i> (Rotrou, Tabarin). <i>Irrégularités de prosodie. Cacophonies.
- Fréquence de la rime</i> hommes <i>et</i> nous sommes (Victor Hugo,
- Chamfort). <i>Orthographe de La Fontaine.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#LaFontaine">45</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Boileau</span> (Juvénal, l’abbé Cotin, Longin).
- — <span class="smcap">Regnard.</span> <i>Ses emprunts à Molière.</i> —
- <span class="smcap">Crébillon le Tragique.</span> <i>La cheville</i>
- «en ces lieux» (Laharpe, Voltaire). — <span class="smcap">L’abbé
- Desfontaines. — Piron</span>. <i>Un acteur qui se poignarde</i> d’un coup
- de poing. — <span class="smcap">La Chaussée</span> (Corneille).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Boileau">51</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">III</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Voltaire</span>, «le plus grand homme en
- littérature de tous les temps» (Gœthe), «le vrai représentant de
- l’esprit français» (Sainte-Beuve). <i>Théâtre de Voltaire: anecdotes
- diverse</i>s (Corneille; Georges Avenel, son édition des œuvres de
- Voltaire; Pierre de Villiers, Émile Deschanel; l’acteur Paulin, Mlle
- Desmares, Lekain, Larive). <i>Voltaire et la petite-nièce de Corneille.
- Les vingt et un volumes de</i> L’Encyclopédie. <i>Abus des mots</i> horreur,
- fatal, affreux (Laharpe). <i>Les tragédies de Voltaire jugées par
- Victor Hugo. Orthographe de Voltaire</i> (Galiani, d’Olivet).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">L’abbé d’Allainval</span> (Beaumarchais,
- Voltaire). — <span class="smcap">Saurin. — Alexandre de
- Moissy.</span> <i>Une pièce pour sages-femmes.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Labbe">62</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Sedaine.</span> <i>Ses répétitions de
- mots. Ses redoublements de locutions en guise de superlatif</i>
- (François Génin). «J’allongerai». <i>Ses incorrections.</i> — <span
- class="smcap">Lemierre.</span> <i>Le vers du siècle.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Sedaine">63</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Beaumarchais.</span> <i>L’adjectif</i> sensible
- <i>au dix-huitième siècle</i> (J.-J. Rousseau, Florian, Michelet, les
- Goncourt). «Chaque siècle a son terme favori» (Paul Stapfer),
- et chaque écrivain a ses termes de prédilection (Joubert et
- Sainte-Beuve).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Beaumarch">65</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Dorat. — Chamfort.</span> «La Charité romaine». —
- <span class="smcap">Desforges.</span> <i>Phrases inachevées</i> (Jacques
- de la Taille). — <span class="smcap">Florian.</span> <i>Autres phrases
- interrompues.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Dorat">66</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">IV</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Le culte de la périphrase</i> (Voltaire, Buffon). <i>Périphrases
- courantes</i>: les auteurs de mes jours, les gages de ma
- tendresse,<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span>
- un jeune objet, etc. (J.-J. Rousseau, Florian). — <span
- class="smcap">Écouchard Lebrun</span> et le «périphrastique» <span
- class="smcap">Delille</span> (Sainte-Beuve, Ginguené, Andrieux,
- Victor Hugo, Marmontel, Gustave Flaubert, Grimod de la Reynière,
- Pierre-Antoine Lebrun, etc.) <i>Locution favorite de Delille. Ses
- succès. Sa mémoire prodigieuse.</i> (Charles Brifaut, Charles Rozan,
- Sainte-Beuve).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Chateaubriand.</span> <i>Il préférait ses vers à
- sa prose. Sa tragédie de</i> Moïse (Henri de Latouche, Victor Hugo,
- Henri Monnier, Adolphe Brisson). <i>Prédilections particulières de
- certains écrivains et artistes</i>: «Le violon d’Ingres» (Gœthe,
- Sainte-Beuve, Lamartine, Molière, J.-J. Rousseau, Quentin de La
- Tour, Girodet-Trioson, Alfieri, Byron, Cherubini, Canova, Ingres,
- Gainsborough, Rossini, Alexandre Dumas père, Gavarni). <i>Singuliers
- jugements et vœux de Chateaubriand</i> (Bonaparte, les sœurs de
- Chateaubriand, l’abbé Carron, Ginguené, Persil). <i>La locution</i>
- Tuer le mandarin (J.-J. Rousseau, Balzac). <i>La gloire littéraire</i>
- (Chateaubriand, Sainte-Beuve, Napoléon, Edmond de Goncourt, Malherbe,
- Andersen, Edgar Quinet, Montaigne, Cicéron, Salluste, Montesquieu,
- Benjamin Constant, Alfred de Vigny, Huet, Remy de Gourmont, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Chateaubr">75</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">V</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Lamartine.</span> <i>Ses étourderies et
- incohérences. La phrase du chapeau, de l’académicien Patin,
- et autres phrases de longue haleine</i> (Léon Cladel, Ferdinand
- Brunetière). <i>Autres étourderies de Lamartine</i> (Drouet d’Erlon, La
- Valette, maréchal Ney, M.-J. Chénier, Mme Cottin, Annibal confondu
- avec Alcibiade, etc.). <i>Toujours de l’à peu près chez Lamartine</i>
- (Sainte-Beuve). Le Lac <i>et l’académicien Thomas</i>. <i>Lamartine accusé
- d’indécence. Jugements de Lamartine sur</i> Rabelais, La Fontaine,
- Molière, Ossian, J.-J. Rousseau, André Chénier, Ponsard, etc.
- <i>Flaubert très dur pour Lamartine.</i> «De qui sont ces beaux vers?»
- (Lamartine, La Fontaine).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Alfred de Vigny. — Auguste Barbier.</span>
- <i>Le substantif</i> Centaure (Alexandre Dumas père, Gustave Chadeuil,
- Timothée Trimm, Paul de Kock, J.-J. Barthélemy). — <span
- class="smcap">Gérard De Nerval.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Vigny">87</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Alfred de Musset</span> (Saint-Amant,
- Maurice Donnay, Mirabeau, Corneille, J.-J. Rousseau). — <span
- class="smcap">Théophile Gautier</span>. <i>Ses bizarreries
- et ses inadvertances, particulièrement dans son livre</i> Les
- Grotesques (Sainte-Beuve). «Dante» <i>et non</i><span class="pagenum"
- id="Page_247">[p. 247]</span> «Le Dante». <i>Emploi des termes
- techniques</i> (Émile Faguet). «Il faut, dans chaque page, une dizaine
- de mots que le bourgeois ne comprend pas» (Théophile Gautier).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Musset">88</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Leconte de Lisle</span> (Pongerville, Alexandre
- Dumas père). — <span class="smcap">Théodore De Banville.</span>
- — <span class="smcap">Henri de Bornier</span> (François
- Ponsard, Corneille, Henry Becque). — <span class="smcap">Sully
- Prudhomme</span> (Gustave Aimard). — <span class="smcap">François
- Coppée. — Catulle Mendès. — Clovis Hugues</span> (François de Nion).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Leconte">94</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">VI</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Victor Hugo.</span> <i>Ses erreurs, inadvertances,
- réminiscences, énumérations de termes rares, obscurités, jeux de
- mots, drôleries, etc. Caractéristiques de Victor Hugo: force,
- puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge de la bonté.
- Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions favorites.
- Particularités orthographiques, etc.</i>
- </td>
- <td class="tdr">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- [«Sabaoth». «La Montjoie Saint-Denis» (Casimir Delavigne, Alexandre
- Dumas père, etc.). — Sainte-Beuve. — «Jocrisse à Pathmos» (Louis
- Veuillot). — Louis Reybaud: <i>Pastiche ou parodie de Victor Hugo</i>.
- — Le «nard cher aux époux». — Eugène Noël. — <i>Virgile familier à
- Victor Hugo.</i> — Théodore de Banville, Émile Zola, Voltaire, Alfred de
- Musset, Ponson du Terrail. — <i>Des regards</i> de colombe. — Voltaire,
- Gabriel Marc. — <i>L’Enfer situé dans la planète Saturne. La Légende
- des siècles</i>, «la Bible et l’Évangile de tout versificateur français»
- (Théodore de Banville). — «Moreri, la mine où puise Victor Hugo»
- (Émile Faguet). — «Jérimadeth». (Paul Stapfer. — Bouillet, Victor
- Duruy, Jules Hoche, Jean Sigaux, Charles Chincholle. Eugène Scribe,
- Lamartine, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve; le général Trochu). —
- <i>Souvenir de Racine.</i> — <i>Livres préférés de Victor Hugo.</i> — <i>Mme de
- Staël et son ruisseau</i> (Sainte-Beuve). — <i>Enjambements</i> (Andrieux,
- Mary-Lafon, etc.). — «Vieil as de pique» (Parseval de Grandmaison,
- Lassailly, Alexandre Dumas père). — «Parle à Clémence». — Pierre
- Lebrun. — Angel de Miranda. — «Comme <i>un vieillard en sort</i>» (Onésime
- Reclus). — «<i>Notre-Dame de Paris</i>, le livre le plus affreux qui ait
- été écrit» (Gœthe). — Pierre Gringoire. — Voltaire. — «Paris, le
- nombril du monde.» — Eschyle. — Gustave Flaubert. — «<i>Scélérat</i>,
- l’homme qui ne pense pas comme nous» (P.-L. Courier). — Pierre
- Mathieu. — <i>Arnaud de Villeneuve et sa citrouille.</i> — Canrobert,
- Pélissier et Randon. — <i>Éloge de la France.</i> — Le <i>mot</i> gamin <i>créé
- par Victor Hugo</i>. — <i>Victor Hugo adversaire du système décimal.</i> —
- <i>La paix perpétuelle. — Un saint-simonien</i><span class="pagenum"
- id="Page_248">[p. 248]</span>. — <i>Discours de Victor Hugo</i> (George
- Sand, Louis Blanc). «<i>Dans</i> confrères <i>il y a</i> frères». — <i>Victor
- Hugo salué du nom de père.</i> (Émile Augier, Jules Claretie). —
- «<i>Applaudir</i> des deux mains». — <i>Lettres de Victor Hugo</i> (Charles
- Bataille, Garibaldi, Paul de Saint-Victor, Mme Mollard, Edmond
- Haraucourt, Julien Larroche, Mme Louise Colet). — <i>Pastiche de Victor
- Hugo par Jules Vallès. — Rimes fréquentes chez Victor Hugo.</i> Etc.
- etc.]
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">VII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <b>Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.</b> — <span
- class="smcap">Paul Verlaine. — René Ghil.</span> — «La clarté est
- le génie de notre langue» (Voltaire). — «Le style est comme le
- cristal: sa pureté fait son éclat» (Victor Hugo). — «Le goût de
- l’extraordinaire, signe de médiocrité.» (Diderot). (Baudelaire,
- Lucien de Samosate).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Stéphane Mallarmé</span> (Adolphe Brisson).
- — <span class="smcap">Jean Moréas. — Jules Laforgue.</span> —
- <i>Suppression de la ponctuation.</i> — Voltaire. — «Le commun des hommes
- admire ce qu’il n’entend pas» (La Bruyère; — et Montaigne, le
- cardinal de Retz, Corneille, Théophile Gautier, Balzac, Destouches,
- Alexandre Dumas fils, Frayssinous). — <i>Critique des décadents</i> (Jules
- Tellier, Paul Stapfer, Max Nordau, Paul Verlaine, Gabriel Vicaire,
- Edmond de Goncourt, Maynard).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Mallarme">133</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Arthur Rimbaud</span> <i>et son</i> Sonnet des
- voyelles. <i>Riposte de</i> René Ghil. — <i>Le</i> clavecin oculaire <i>du Père
- Castel</i> (Diderot, J.-J. Rousseau, Lefèvre-Deumier, D<sup>r</sup>
- Foveau de Courmelles).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Rimbaud">137</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de
- l’alphabet</i> (Toussenel, Théophile Gautier <i>et sa</i> Symphonie en blanc
- majeur, Léon Gozlan). — Ernest d’Hervilly. <i>Les couleurs appliquées
- aux prénoms féminins.</i> — Le chevalier de Piis. <i>Son poème sur
- l</i>’Harmonie imitative de la langue française <i>et sur nos caractères
- alphabétiques</i>. — Auguste Barthélemy <i>et les lettres de l’alphabet</i>.
- — Victor Hugo <i>et sa description des lettres de l’alphabet</i>.
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_138">138</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Curiosités poétiques: Épître à l’impératrice Eugénie</i> (Mérimée,
- Gustave Claudin). — <i>Distiques de Marc-Monnier, Fantaisie d’Alphonse
- Allais, Début d’un compliment en vers adressé à Alexandre Dumas
- père.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Curiopoet">141</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">VIII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <b>Auteurs dramatiques.</b> — <span class="smcap">Collin
- d’Harleville. — Andrieux. — Flins des Oliviers</span>
- (Lebrun-Pindare). <i>Une<span class="pagenum" id="Page_249">[p.
- 249]</span> douleur qui s’exprime en chantant</i> (Saint-Évremond). —
- <i>Le soleil en pleine nuit.</i> — <span class="smcap">Luce de Lancival.
- — M.-J. Chénier</span> <i>et la locution</i> Briller par son absence
- (Tacite, Camille Desmoulins). — <i>Théâtre de la Révolution</i> (Ferdinand
- Brunetière).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Nicolas Brazier.</span> <i>Un singulier
- bibliothécaire.</i> Le savant Antoine-Alexandre Barbier. <i>Palinodies
- littéraires</i> (vicomte d’Arlincourt, Brifaut, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Brazier">146</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Eugène Scribe.</span> <i>Le</i> coin <i>d’une assiette</i>.
- <i>Anachronisme.</i> (Molière). — <span class="smcap">Saint-Georges et
- Leuven</span> (Villemessant). — <i>Canevas d’opéra-comique</i> (Alfred et
- Paul de Musset) <i>et scénario de tragédie</i> (Rivarol).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Scribe">148</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Casimir Delavigne.</span> <i>Anachronismes
- et incorrections. Prodiges de mémoire</i> (Piron, Delille). <i>Une
- comparaison doublement blessante</i> (Théophile Gautier, Casimir
- Delavigne et le peintre Paul Delaroche).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Casimir">150</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Duvert</span> et <span
- class="smcap">Lauzanne</span>. <i>Ange-femme</i> (Alfred de Vigny).
- <i>Facéties et pasquinades</i> (vicomte d’Arlincourt.) — <span
- class="smcap">Henri Rochefort.</span> <i>La Lanterne</i> (Jules Claretie,
- Pierre Véron, Jules Levallois, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Duvert">151</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Ernest Legouvé</span> <i>et son père</i> <span
- class="smcap">J.-B.-Gabriel Legouvé</span>. <i>La passion de
- l’inexactitude.</i> (Corneille, Racine, Sully Prudhomme, etc.) <i>Encore
- les périphrases.</i> — <span class="smcap">François Ponsard.</span> —
- <i>Vers prosaïques.</i> Ch.-G. Étienne, Sainte-Beuve, Victor Hugo, Gabriel
- Marc. — <span class="smcap">Émile Augier. — Camille Doucet.</span> —
- Etc.
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Eugène Labiche. — Auguste Vacquerie</span>
- (<i>La Vénus de Milo</i>, <i>l’ébéniste</i> Boule, etc.). — <span
- class="smcap">Théodore Barrière.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Labiche">158</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Curiosités théâtrales</i>: <span class="smcap">Fernand Desnoyers</span>
- <i>et sa pantomime</i> en vers; <span class="smcap">Villiers de
- l’Isle-Adam</span> <i>et son drame</i> en un acte, une scène et une
- phrase. — <i>Contrepetteries, facéties, drôleries théâtrales</i>
- (Voltaire, l’acteur Febvre, Paul de Kock, Justin Bellanger, Victor
- Hugo, M.-J. Chénier, A. de Chambure, Auguste Vacquerie, l’acteur
- Rouvière, l’acteur Paul Laba, Félix Duquesnel, Casimir Delavigne,
- Corneille, Alexandre Dumas père et Gaillardet, Arnault, Alphonse
- Karr, Alphonse Lafitte, Molière, Sedaine, l’imprésario Léger,
- Henri Welschinger, Aurélien Scholl, le censeur Planté, Siraudin
- et Delacour, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Curiosites">162</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_250">[p.
- 250]</span>II. — ROMANCIERS<br />&nbsp;<br />I</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Scarron.</span> <i>L’adjectif</i> comique. <i>L’art des
- transitions</i> (Chamfort), <i>Les anachronismes dans le burlesque</i>. —
- <span class="smcap">Charles Perrault.</span> <i>Singuliers contes pour
- les enfants.</i> — <span class="smcap">Lesage.</span> <i>Abus du passé
- défini. Moribonds qui parlent trop.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">J.-J. Rousseau.</span> <i>Encore l’adjectif</i>
- sensible. «Aucun homme ne fut meilleur que moi.» <i>Rêve de bonheur.</i> —
- <span class="smcap">Florian. — Sterne. — Charles Dickens.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Rousseau">171</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Marmontel.</span> <i>Suppression des incidentes</i>
- dit-il, dit-elle, <i>et drolatiques remplacements de ce verbe</i>
- (Alexandre Dumas père, Léon Cladel, Auguste Saulière). <i>Marmontel
- candidat académique</i> (Moncrif): <i>il est difficile de contenter tout
- le monde</i>.
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Marmontel">173</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Pigault-Lebrun. — Ducray-Duminil.</span>
- (Chateaubriand, Mme de Staël, Staaff). «L’auteur est un homme
- d’esprit qui prendra sa revanche.»
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Pigault">175</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Charles Nodier.</span> Tirage <i>à la
- ligne</i> (P.-J. Proudhon, Alexandre Dumas père). — <span
- class="smcap">Stendhal.</span> <i>Son idéal du style</i> (Mme de
- Staal-Delaunay, Émile Deschanel, Ferdinand Brunetière). — <span
- class="smcap">Henri de Latouche.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Nodier">176</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Paul de Kock</span> (Louis Reybaud, H. de
- Balzac). <i>Portrait de Paul de Kock sur un reposoir</i> (Goncourt). —
- <span class="smcap">Méry. — Topffer.</span> <i>Mots détournés de leur
- signification.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Kock">178</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">II</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Honoré de Balzac.</span> <i>Obscurités voulues et
- bizarreries et tares involontaires</i> (Bertall, Émile Faguet, Théophile
- Gautier, Destouches, Montaigne, cardinal de Retz, La Bruyère,
- etc.). <i>Un regard de serpent. Inadvertances</i> (Marcel Barrière).
- <i>Aveugles qui voient clair</i> (John Lemoinne, Émile Pouvillon, etc.).
- <i>Anachronismes</i>, etc. <i>Erreurs commises à propos des fleurs</i>
- (Alphonse Karr, H. de Balzac, Jules Janin, George Sand). Les Contes
- drolatiques (Barbey d’Aurevilly, Mme Surville, etc.). <i>Abus de la
- conjonction</i> car. <i>Une précaution oratoire fréquente chez Balzac.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Philarète Chasles. — Henri Monnier. — Louis
- Reybaud.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Philarete">186</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Frédéric Soulié.</span> <i>Confusion qui
- règne dans ses romans. Critique décochée à Eugène Sue.</i> — <span
- class="smcap">Stéphen de la Madelaine. — Mérimée.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Soulie">186</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>III</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Alexandre Dumas père.</span> <i>Encore un regard
- de serpent. Rôle des serpents et autres animaux dans les romans de
- Dumas père. Anachronismes, étourderies et drôleries. Encore</i> «le
- meilleur des hommes» (J.-J. Rousseau). <i>Une phrase de Chateaubriand.
- L’aéronaute Petin. Singulière théorie de la télégraphie électrique.
- Abus du dialogue et</i> tirage <i>à la ligne</i>. (Ponson du Terrail). La
- cuisinière Çaufy (Sophie: le docteur Véron).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_191">191</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Charles de Bernard.</span> <i>A quel âge est-on un
- vieillard? Mots tombés en désuétude</i> (Voltaire, Saint-Simon). — <span
- class="smcap">Eugène Sue. — Émile Souvestre</span> (Molière).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Bernard">197</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">IV</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Alphonse Karr.</span> <i>Abus du tiret. Le mot</i>
- restaurant <i>dans le sens de</i> restaurateur; roman <i>signifiant</i>
- romancier (Montesquieu). <i>Arbres merveilleux.</i> — <span
- class="smcap">Galoppe d’Onquaire</span> (Paul Féval, Mario Uchard,
- Guy de Maupassant, Émile Pouvillon). — <span class="smcap">Jules
- Sandeau.</span> <i>Fréquentes comparaisons avec les animaux.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Barbey d’Aurevilly.</span> <i>Flaubert ne l’aimait
- pas, et qualifiait ses œuvres de</i> grotesques: «On ne va pas plus
- loin dans le grotesque involontaire». <i>Jugements draconiens. Barbey
- d’Aurevilly jugé par Champfleury. Beaumarchais et ses castagnettes.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Barbey">201</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Amédée Achard.</span> <i>Encore les comparaisons
- avec les serpents et autres animaux</i> (H. de Balzac, Alexandre Dumas
- père, Ponson du Terrail). <i>Style emphatique des romans-feuilletons.</i>
- — <span class="smcap">Eugène Fromentin. — Octave Feuillet.</span> <i>Le
- qualificatif</i> adorable (Alexandre Dumas fils, Edmond de Goncourt,
- Georges Ohnet, Alexis Bouvier, Jules Levallois). <i>Autres adjectifs
- hyperboliques</i>: délicieux, exquis, ravissant (Paul de Kock).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Achard">202</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">V</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Champfleury</span> et <span class="smcap">Henry
- Murger</span>. <i>Ils abondent tous les deux en pathos et drôleries.</i>
- (L’abbé Châtel, P.-J. Proudhon.) <i>Dictionnaires de Boiste, de
- Wailly... et de</i> Poche (Poitevin, Hippolyte Babou, Louis Veuillot).
- <i>Un vieillard de cinquante ans. Flaubert s’alarmant de la publication
- des</i> Bourgeois de Molinchart. — <i>Comment, d’après Schanne dit
- Schaunard, Murger et Banville ont vu Mimi.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>VI</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Gustave Flaubert.</span> <i>Ses erreurs, ses
- barbarismes et solécisme</i>s (Mme Louise Colet, Émile Faguet). <i>Il
- reproche à Stendhal d’écrire mal, et à Lamartine de ne pas bien
- savoir le français.</i> (Le grammairien Girault-Duvivier).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Jules et Edmond de Goncourt.</span> <i>Les
- rossignols pendant l’hiver; mœurs des oiseaux</i> (Berquin). <i>Drôleries
- et charabia. Abus du verbe</i> «mettre» (Champfleury). <i>Les Goncourt
- font peu de cas du style de Flaubert</i> (Flaubert et son drame sur
- Louis XI); — <i>tronquent quantité de mots</i>. <i>L’école du</i> document
- humain.
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Goncourt">217</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Alphonse Daudet.</span> Les Méridionaux «ne
- savent pas écrire la prose française» (Alphonse Daudet; — J.-J.
- Rousseau).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Daudet">221</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Émile Zola.</span> <i>Citations curieuses, mais
- imprécises et douteuses</i> (saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin).
- <i>Goût des femmes pour les hommes chauves. La nouvelle lune. La
- clarinette et la flûte</i> (Edmond de Goncourt). «Saleté, sale, salir»,
- <i>termes fréquents chez Zola</i>. «Je suis une force.»
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Zola">222</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">J.-K. Huysmans.</span> <i>La</i> musique des liqueurs
- <i>de Des Esseintes comparée au</i> Sonnet des voyelles <i>de Rimbaud</i>.
- <i>Encore l’abus du verbe</i> «mettre» (Goncourt, Zola, etc.).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Huysmans">224</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">VII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Gustave Claudin. — Alfred Assollant. — Edmond
- About.</span> <i>Un hasard providentiel</i> (Gustave Flaubert, Francisque
- Sarcey). — <span class="smcap">Jules Verne. — Victor Cherbuliez.
- — Ferdinand Fabre. — Alexandre Dumas fils. — Gustave Droz</span>
- (Lamartine). — <span class="smcap">André Theuriet.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Jules Vallès.</span> <i>Une gaffe macabre.</i> —
- <span class="smcap">Léon Cladel.</span> <i>Phrases interminables et
- autres bizarreries de style. Encore un moribond dont la langue est
- infatigable. Léon Cladel jugé par Camille Lemonnier et comparé à
- Baudelaire. Ses vers à Victor Hugo.</i>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Valles">229</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="smcap">Jules Claretie. — Charles Chincholle. — Anatole
- France. — Léon Duvauchel. — Jean Lorrain. — Paul Margueritte. — Remy
- Saint-Maurice.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Claretie">232</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdc">VIII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <b>Romanciers populaires.</b> — <span class="smcap">Ponson Du
- Terrail</span> (Aurélien Scholl, Gustave Flaubert). <i>Lapsus et
- bévues. La main froide</i> d’un serpent. <i>Rôle des serpents dans les
- romans</i> (Balzac, Alexandre Dumas père, Amédée Achard). <i>Rôle des
- anges dans les romans de Ponson du Terrail. Anachronismes</i> (Molière,
- Ignace de Loyola).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span><span
- class="smcap">Adolphe Dennery. — Gustave Aimard</span> (Sully
- Prudhomme). — <span class="smcap">Albert Blanquet. — Gontran Borys.
- — Paul Saunière. — Léopold Stapleaux</span> (Aurélien Scholl). — <i>La
- Vénus de Milo</i>: Auguste Vacquerie, Charles Mérouvel, Amédée de Bast,
- Jules de Gastyne, etc. — <span class="smcap">Alexis Bouvier.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Dennery">237</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">
- <i>Incohérences et drôleries diverses commises par les
- feuilletonistes.</i> (M. Marcel France). — <i>Noms à donner aux
- personnages des romans afin d’éviter les réclamations</i> (Ferdinand
- Fabre, Alphonse Daudet, Louis Ulbach, Émile Zola; <i>système d’</i>Eugène
- Chavette).
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Incoherences">240</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl1">
- <span class="smcap">Table analytique des matières.</span>
- </td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-
-<div class="aftit">
- <hr class="chap" />
- <p><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span></p>
- <p class="small">2345-20. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.</p>
- <hr class="chap" />
-</div>
-
-
-<div class="footnotes">
-
-<p class="xl centra">NOTES</p>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_1"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_1">[1]</a></span> En règle générale, je n’indique le
-nom de l’éditeur et la date de publication que pour les ouvrages
-ayant eu plusieurs éditions <i>différentes</i>, et je ne mentionne le lieu
-de publication que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_2"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_2">[2]</a></span> «<span
-class="smcap">Bi-hebdomadaire</span>, adj. Qui se fait, qui
-paraît <i>toutes les deux semaines</i>. C’est à tort que l’on prend
-<i>bi-hebdomadaire</i> comme signifiant qui se fait, se publie deux fois
-par semaine. Il faut dire en ce sens: <i>semi-hebdomadaire</i>.</p>
-
-<p class="ti1">«<span class="smcap">Bimensuel, elle</span>, adj.
-Qui se fait, qui paraît <i>tous les deux mois</i>, par opposition à
-<i>semi-mensuel</i>, qui s’applique à ce qui se fait, qui paraît deux fois
-par mois. — C’est une erreur de prendre <i>bimensuel</i> pour exprimer
-deux fois par mois. <i>Bisannuel</i> signifie non pas deux fois par an,
-mais qui se fait tous les deux ans, qui dure deux ans. <i>Bimensuel</i>
-ne veut pas plus dire deux fois par mois que <i>trimestriel</i> ne veut
-dire trois fois par mois.» (<span class="smcap">Littré</span>,
-<i>Dictionnaire</i>, Supplém.)</p>
-
-<p class="ti1">C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence,
-en raison de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout
-parce que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos
-grands écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les
-arrêts. «Le <i>Dictionnaire</i> de Littré... Cette œuvre immortelle
-renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens et
-l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples qui
-sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne saurait trop
-admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, dont les ressources,
-presque infinies, ne seront jamais assez connues ni assez appréciées
-du public.» (<span class="smcap">A. Brachet</span> et <span
-class="smcap">J. Dussouchet</span>, <i>Grammaire française</i>, Cours
-supérieur, Préface, p. <span class="smcap">VIII</span>; Hachette,
-1888.) «... Littré, dont la compétence est universellement reconnue.»
-(Francisque <span class="smcap">Sarcey</span>, <i>L’Estafette</i>, 22 juin
-1886.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_3"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_3">[3]</a></span> «Cette locution, <i>dans le but
-de</i>, est très usitée présentement, mais elle n’est pas aisée à
-justifier. On n’est pas dans un but, car si on y était, il serait
-atteint... <i>Dans</i> n’a pas le sens de <i>pour</i>... Cette locution ne
-pouvant s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira
-de: dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (<span
-class="smcap">Littré.</span>)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_4"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_4">[4]</a></span> «Locution qu’on entend et qu’on lit
-tous les jours, mais qui est vicieuse; car on atteint un but, on
-ne le remplit pas... Cette faute doit être évitée soigneusement.»
-(<i>Littré.</i>)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_5"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_5">[5]</a></span> «<i>Chaque</i> ne doit pas se confondre
-avec <i>chacun</i>; <i>chaque</i> doit toujours se mettre avec un substantif
-auquel il a rapport; <i>chacun</i>, au contraire, s’emploie absolument
-et sans substantif. C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté
-vingt francs <i>chaque</i>; il faut vingt francs <i>chacun</i>.» (<span
-class="smcap">Littré.</span>) En d’autres termes, <i>chaque</i> est un
-adjectif, et <i>chacun</i> est un pronom.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_6"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_6">[6]</a></span> «Être <i>court d’argent</i>, et non être
-à court d’argent, qui est une locution fautive, puisque rien n’y
-justifie la préposition <i>à</i>.» (<span class="smcap">Littré</span>,
-art. Court, Remarque 3.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_7"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_7">[7]</a></span> «<i>Fortuné</i> ne doit pas être employé
-pour riche; c’est une faute née de ce que fortune, entre autres
-significations, a celle de richesse. Dans la logique du peuple, un
-homme fortuné est nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme
-très commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très
-commune dans la morale.» (Charles <span class="smcap">Nodier</span>,
-dans <span class="smcap">Littré</span>.) <i>Fortuné</i> dérive du latin
-<i>fortuna</i>, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un homme
-<i>infortuné</i> peut être riche, un homme <i>fortuné</i> peut être très
-pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le second a du
-bonheur, de la chance, etc. <i>Fortuné</i> ne signifie pas plus <i>qui a de
-la fortune</i>, que <i>successif</i> ne signifie <i>qui a du succès</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_8"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_8">[8]</a></span> «Quelques Gascons hasardèrent de
-dire: <i>J’ai fixé cette dame</i>, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai
-fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: <i>Fixer
-une personne</i>. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot:
-J’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on
-entend: Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (<span
-class="smcap">Voltaire</span>, <i>Dictionnaire philosophique</i>, art.
-Langue française; <i>Œuvres complètes</i>, t. I, p. 406, édit. de journal
-<i>Le Siècle</i>.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_9"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_9">[9]</a></span> «<i>Infime</i> n’admet ni
-plus, ni moins; il est le superlatif d’inférieur.» (<span
-class="smcap">Littré.</span>)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_10"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_10">[10]</a></span> «A Rome, <i>il n’y avait pas que</i>
-les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction
-barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On n’en trouverait pas
-un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin
-du dix-huitième siècle, dit Émile Deschanel... Grammaticalement,
-cette construction signifie précisément le contraire de ce qu’on
-veut lui faire dire quand on l’emploie aujourd’hui... Voici d’où
-vient la confusion: certains s’imaginent que cette tournure <i>il
-n’y a pas que</i> est l’opposé de <i>il n’y a que</i>; tandis qu’au fond,
-soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures ne
-sont qu’une... En effet, en ajoutant simplement le mot <i>pas</i> à la
-tournure <i>il n’y a que</i>, on croit ajouter une seconde négation à
-la première, ce qui serait nécessaire pour que l’une des tournures
-signifiât le contraire de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute
-rien du tout, si ce n’est le mot <i>pas</i>, mot purement explétif,
-qui, soit qu’on le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement
-partie de la première négation, et ne saurait, à lui tout seul,
-en constituer une seconde... <i>Ne</i> tout seul, ou, à volonté,
-<i>ne pas</i> n’est qu’une seule et même négation... (Émile <span
-class="smcap">Deschanel</span>, <i>Journal des Débats</i>, 23 août 1860,
-dans <span class="smcap">Littré</span>, art. Que, Remarque 1.) En
-place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui ait fait
-cela, ajoute Littré (<i>Ibid.</i>), on dira: Il n’y a pas seulement lui
-qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui ait fait cela. Je
-n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le seul que j’aie vu.» «Ce
-solécisme est de nos jours très répandu, dit de son côté Émile Faguet
-(<i>Revue encyclopédique</i>, 1897, p. 965). On s’imagine qu’<i>il n’y a pas
-que</i> est le contraire d’<i>il n’y a que</i>; c’est absurde: <i>pas</i> n’étant
-qu’un mot de renforcement, <i>il n’y a que</i> et <i>il n’y a pas que</i>
-signifient absolument la même chose.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_11"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_11">[11]</a></span> «<i>Soi-disant</i> ne se dit jamais
-des choses. C’est une grosse faute que de dire: accorder de
-<i>soi-disant</i> faveurs; s’étayer de <i>soi-disant</i> titres.» (<span
-class="smcap">Littré.</span>) Cette faute, Sainte-Beuve la commet
-fréquemment: «Des idées <i>soi-disant</i> nouvelles.» (<i>Portraits
-littéraires</i>, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, s.&nbsp;d.) «Style
-<i>soi-disant</i> gaulois.» (<i>Portraits contemporains</i>, t. III, p. 228;
-C. Lévy, 1882.) «La <i>soi-disant</i> bienséance sociale.» (<i>Nouveaux
-Lundis</i>, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_12"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_12">[12]</a></span> «<i>Sous le rapport de</i> est une
-locution qui est devenue très commune. Elle est fort lourde et
-n’est pas exacte en soi. Une chose est en rapport avec une autre,
-est dans un certain rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas
-sous un rapport; si elle était <i>sous</i> un rapport ou <i>sur</i> un
-rapport, elle serait en dehors du rapport; et, au fond, en s’en
-servant, on s’exprime inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à
-employer, et ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (<span
-class="smcap">Littré.</span>)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_13"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_13">[13]</a></span> «<i>Style figuré</i> par les
-expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et
-qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes.» (<span
-class="smcap">Voltaire</span>, <i>Dictionnaire philosophique</i>, Œuvres
-complètes, t. I, p. 390.)</p>
-
-<p class="ti1">Les Orientaux ont toujours affectionné le style
-«figuré»: «Le jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux»,
-écrit un Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les
-cheveux noirs. (<span class="smcap">Voltaire</span>, Articles de
-journaux, IX, <i>Œuvres complètes</i>, t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche
-des arrêts divins est lancée par l’arc du destin, elle ne peut plus
-être repoussée par le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental,
-cité par Alexandre <span class="smcap">Dumas</span> et D<sup>r</sup>
-Félix <span class="smcap">Maynard</span>, <i>Impressions de voyage, De
-Paris à Sébastopol</i>, p. 175.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_14"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_14">[14]</a></span> Il s’agit très probablement
-de Balthazar <i>Gracian</i> (1584-1658), jésuite espagnol, «qui
-fut en prose ce que Gongora avait été en vers». (<span
-class="smcap">Larousse</span>).</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_15"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_15">[15]</a></span> Et Alexandre Dumas (<i>Mémoires</i>, t.
-VII, p. 8): «Je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu <i>m’appelle à
-régner</i> sur la France...»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_16"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_16">[16]</a></span> <i>Le Siège de Paris</i>, tragédie
-en cinq actes, par M. le vicomte d’Arlincourt, représentée pour la
-première fois sur le Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux
-et Constant Chantepie, 1826).</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_17"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_17">[17]</a></span> Ajoutons, en note tout au moins,
-qu’un autre abbé, l’abbé Gaspard <span class="smcap">Abeille</span>
-(1648-1718), fut victime d’une mésaventure analogue, et aussi
-sujette à caution d’ailleurs que celle de son confrère Pellegrin.
-Lors de la première représentation d’une des tragédies de l’abbé
-Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une princesse et, au début,
-prononçait cet alexandrin:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?</p>
-</div></div>
-
-<p>s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un
-loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte,
-désastreuse pour le succès de la pièce:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!</p>
-</div>
-<p class="dr">(Edmond <span class="smcap">Guérard</span>,
-<i>Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes</i>, t. I, p. 13.)</p>
-</div>
-
-<p class="ti1">Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial
-pour les épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé
-Abeille:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i6">Ci-gît un auteur peu fêté,</p>
-<p class="i0">Qui crut aller tout droit à l’immortalité,</p>
-<p class="i0">Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière;</p>
-<p class="i6">Et lorsque Abeille on nommera,</p>
-<p class="i6">Dame Postérité dira:</p>
-<p class="i0">«Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!»</p>
-</div>
-<p class="dr">(<span class="smcap">Racine</span>, <i>Œuvres complètes</i>,
-Poésies diverses, t. II, p, 215; Hachette, 1864.)</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_18"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_18">[18]</a></span> On a appliqué aussi cette
-anecdote à d’autres vers de Corneille, à un passage de sa tragédie
-d’<i>Héraclius</i>: cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>,
-<i>ouvrage cité</i>, t. I, p. 225-226; et <i>même ouvrage</i>, 2<sup>e</sup>
-série, Racine, t. I, p. 241.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_19"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_19">[19]</a></span> Nous trouvons dans Tallemant des
-Réaux (<i>Les Historiettes</i>, t. VI, p. 282 et 318; Techener, 1862),
-les anecdotes suivantes, relatives à des femmes qui appelaient
-couramment et tendrement leurs maris <i>Mon Cœur</i>: «Une vieille madame
-Mousseaux... avoit espousé un jeune homme nommé Saint-André qui, pour
-n’estre pas avec elle, alloit le plus souvent qu’il pouvoit à la
-campagne; elle en enrageoit et escrivoit sur son almanach: «Un tel
-jour <i>mon cœur</i> est parti; un tel jour <i>mon cœur</i> est revenu...» Un
-nommé du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un soufflet
-sur l’œil en jouant; sa femme s’écria: «Ah! mon Dieu, <i>mon cœur</i> est
-borgne». Une autre, racontant la maladie de son mari, disoit: «Je lui
-disois quelquefois: «<i>Mon cœur</i>, tirez la langue». — Dans <i>La Croix
-de Berny</i> (lettre IV, p. 44; Librairie nouvelle, 1859), l’un des
-auteurs, Jules Sandeau, sous le pseudonyme de Raymond de Villiers,
-mentionne une inscription gravée sur une roche et ainsi conçue:
-«Le 25 juillet 1831, deux tendres <i>cœurs</i> se sont <i>assis</i> à cette
-place».</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_20"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_20">[20]</a></span> «Du Bartas, auparavant que de
-faire cette belle description du cheval, s’enfermait quelquefois
-dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, soufflait,
-hennissait, gambadait, tirait des ruades, allait l’amble, le trot,
-le galop, à courbette, et tâchait par toutes sortes de moyens à bien
-contrefaire le cheval.» (Gabriel <span class="smcap">Naudé</span>,
-dans <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau de la poésie
-française au seizième siècle</i>, p. 100, note, et 397; Charpentier,
-1869.) A en croire la princesse Palatine (<i>Correspondance</i>, t. I,
-p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans avoir
-l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il se
-figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors autour
-d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit pendant
-une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; ses gens le
-mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer, et,
-quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était
-passé.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_21"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_21">[21]</a></span> Le nom d’Émile de la Bédollière
-figure bien dans le titre de l’ouvrage, au moins sur les quatre
-premiers tomes de cette édition; mais à peu près pour la forme
-uniquement, et en raison de l’importante situation que La Bédollière
-occupait alors au journal <i>Le Siècle</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_22"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_22">[22]</a></span> Sur l’abus de
-l’adjectif <i>sensible</i> au dix-huitième siècle, voir <span
-class="smcap">Michelet</span>, <i>Histoire de France</i>, tome XIX, p.
-287 (Marpon et Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du
-dix-huitième siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en
-témoignait. A chaque phrase, on lit <i>sensible</i> et <i>sensibilité</i>.»
-Etc. Et Edmond et Jules <span class="smcap">de Goncourt</span>, <i>La
-Femme au dix-huitième siècle</i>, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible,
-c’est cela seul que la femme veut être; c’est la seule louange
-qu’elle envie (à cette époque)...»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_23"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_23">[23]</a></span> Remarquons que Victor Hugo n’a pas
-dit autre chose dans sa <i>Réponse à un acte d’accusation</i>, déjà citée
-par nous tout à l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de
-glands»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i32">un mot</p>
-<p class="i0">Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.</p>
-</div></div>
-
-<p class="ti1">Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se
-soumet, Hugo s’insurge:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.</p>
-<p class="i0">Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!</p>
-</div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_24"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_24">[24]</a></span> Ce que Sainte-Beuve a traduit en
-ces termes: «Mes écrits de moins dans le siècle, qu’aurait-il été
-sans moi?» (<i>Causeries du lundi</i>, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce
-là d’ailleurs une première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits
-mémoires.</p>
-
-<p class="ti1">Le poète et romancier danois <span
-class="smcap">Andersen</span> (1805-1875) nous offre aussi un des
-plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il est vrai que je
-suis le plus grand homme de lettres actuellement vivant, disait-il,
-mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est Dieu, qui m’a fait
-ainsi.» (<i>Revue bleue</i>, 20 septembre 1879, p. 273.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_25"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_25">[25]</a></span> «La gloire veut qu’on l’aide
-auprès des hommes; elle n’aime pas les modestes.» (Edgar <span
-class="smcap">Quinet</span>, <i>La Révolution</i>, t. II, p. 343,
-Librairie internationale, 1869; in-18.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_26"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_26">[26]</a></span> Ailleurs (<i>La Faustin</i>, p. 287),
-Edmond de Goncourt, mieux inspiré, dit ou fait dire à l’un de
-ses personnages: «Au fond, la gloire, ça pourrait bien être tout
-simplement des bêtises: une exploitation de notre bonheur par une
-vanité imbécile». Et encore (<i>Journal des Goncourt</i>, année 1883,
-t. VI, p. 269): «C’est chez moi une occupation perpétuelle à me
-continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma
-personne, de ma maison. A quoi sert?»</p>
-
-<p class="ti1">C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de
-Montaigne (<i>Essais</i>, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la
-courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et
-en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et
-remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes les
-choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult! Nature
-nous a là donné un plaisant jouet!»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_27"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_27">[27]</a></span> Voir, par exemple, ce que
-dit Cicéron dans <i>Le Songe de Scipion</i>, livre VI, chap. <span
-class="smcap">XIV</span>, <span class="smcap">XV</span> et <span
-class="smcap">XVIII</span>, sur la gloire humaine: «... Quelle gloire
-digne de tes vœux peux-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quelles
-rares et étroites contrées ils occupent sur le globe terrestre...
-Retranche toutes les contrées où ta gloire ne pénétrera pas, et vois
-dans quelles étroites limites», etc.</p>
-
-<p class="ti1">Et Salluste (<i>Catilina</i>, VIII): «De faire que les
-actions (et les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du
-hasard (<i>fortuna</i>); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou
-la gloire, ou l’oubli...»</p>
-
-<p class="ti1">Et Montesquieu (<i>Pensées diverses</i>: Œuvres complètes,
-t. II, p. 433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour
-cette petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?»</p>
-
-<p class="ti1">Et Benjamin Constant (dans <span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. III,
-p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant de la brièveté
-de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les
-fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de
-la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que
-nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist.»</p>
-
-<p class="ti1">Alfred de Vigny (<i>Journal d’un poète</i>, p. 183;
-Charpentier, 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à
-celui d’une bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape
-qui peut!»</p>
-
-<p class="ti1">«Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches)
-avait raison quand il démontrait presque géométriquement quelle
-vanité et quelle extravagance c’est de croire qu’il y a une
-réputation qui nous appartienne après notre mort!» (<span
-class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries du lundi</i>, t. II,
-p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui
-essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes
-l’instant d’après.» (<span class="smcap">Id.</span>, <i>Portraits
-littéraires</i>, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus
-tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau.
-L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (<span
-class="smcap">Id.</span>, <i>Nouvelle Correspondance</i>, p. 157.)</p>
-
-<p class="ti1">Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir,
-dans le <i>Mercure de France</i> de novembre 1900, un article abondamment
-documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_28"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_28">[28]</a></span> Parmi les curiosités ou les
-monstruosités littéraires, la <i>phrase du chapeau</i>, de l’académicien
-Patin (1793-1876), est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert
-de Bonnières (<i>Mémoires d’aujourd’hui</i>, 2<sup>e</sup> série p. 88),
-le plus mémorable exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette
-perle:</p>
-
-<p class="ti1">«Disons-le en passant, ce chapeau fort classique,
-porté ailleurs par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont
-Callimaque a décrit les larges bords dans des vers conservés,
-précisément à l’occasion du passage qui nous occupe, par le
-scoliaste, que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur
-le dos de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine
-à Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, <i>Études sur les
-tragiques grecs</i>, t. I, p. 114; édit. de 1842.)</p>
-
-<p class="ti1">«Cette <i>phrase du chapeau</i> était jusqu’à présent
-réputée comme typique et inimitable, lit-on dans la <i>Revue
-encyclopédique</i> du 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902)
-l’a de beaucoup surpassée dans la suivante, qui sert de début à
-l’un de ses contes, <i>Don Peyrè</i> (dans le volume de Léon <span
-class="smcap">Cladel</span>, <i>Urbains et Ruraux</i>, p. 107 et suiv.;
-Ollendorff, 1884):</p>
-
-<p class="ti1">«A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix
-sur le plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à
-travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des Cévennes
-aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté grandiose
-arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible Béarnais,
-déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi troubadour que
-bien longtemps avant lui l’avait été Richard Cœur de Lion, alors
-simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve encore quelques vestiges
-des monuments érigés en l’honneur de ce descendant de Geoffroy,
-comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun historien n’a su pourquoi ni
-comment, ornait en temps de paix sa toque, en temps de guerre son
-haubert d’une branche de genêt, habitude qui lui valut le surnom
-de Plantagenet, porté plus tard par toute la famille française à
-laquelle le trône anglo-saxon, après la mort d’Étienne de Blois, le
-dernier héritier de Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma
-monture prit peur et manqua de me désarçonner.»</p>
-
-<p class="ti1">Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase
-de quelques incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute
-la <i>Revue encyclopédique</i>, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive
-qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une bonne
-partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un véritable
-tour de force.»</p>
-
-<p class="ti1">Le <i>Larousse mensuel</i> (juin 1913, Petite
-correspondance, col. 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière
-(1849-1907), digne pendant des précédentes, et dont je me borne à
-citer le début: «Il n’en est pas de même des <i>Mémoires</i> de Mme de
-Caylus, ni des <i>Lettres</i> de cette bonne Mme de Sévigné, dont on
-aurait pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre nous
-inspirer une entière confiance, étant donné d’une part, en ce <i>qui</i>
-concerne Mme de Sévigné, <i>que</i> nous avons affaire à une femme <i>dont</i>
-il est vrai de dire <i>qu</i>’encore <i>que</i> ses lettres, <i>qui</i> sont d’un de
-nos bons écrivains, contiennent de précieux renseignements sur les
-événements de la cour de Louis XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été
-plus légers dans leurs informations, plus superficiels dans leurs
-jugements, et plus médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le
-plus vif plaisir de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de
-Rabutin, et de sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je
-m’arrête, n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_29"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_29">[29]</a></span> C’est à propos de l’<i>Histoire des
-Girondins</i> qu’Alexandre Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé
-l’histoire à la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui
-disait: «Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche
-mes tableaux». (<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries
-du lundi</i>, t. XI, p. 463.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_30"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_30">[30]</a></span> Théophile Gautier se plaisait
-à la lecture des dictionnaires (Cf. <i>Les Jeunes-France</i>, préface,
-p. 11), et emmagasinait quantité de termes techniques, rarissimes
-et incompréhensibles «aux bourgeois» et à tout le monde, et les
-glissait dans ses écrits. Voir, par exemple, son roman <i>Partie
-carrée</i> (Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent,
-il est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187); —
-apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca, bilva,
-cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans <i>Mademoiselle de Maupin</i>
-(Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p. 150); une robe
-de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246), etc.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_31"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_31">[31]</a></span> Comparer cette orthographe <i>Qaïn</i>
-à celle d’<i>Yaqoub</i>, un des personnages du drame de <i>Charles VII</i>
-d’Alexandre Dumas père, qui écrit toujours <i>Yaqoub</i> et non Yacoub.
-(Cf. <i>Théâtre complet d’Alexandre Dumas</i>, t. II, p. 231 et suiv.,
-Michel Lévy, 1873.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_32"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_32">[32]</a></span> Je rencontre les mêmes pensées
-ou des pensées analogues dans une très belle lettre de M. Edmond
-Haraucourt adressée à M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en
-tête du recueil de vers <i>Les Voix du tombeau</i>, par Julien Larroche
-(Lemerre, 1908): «... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix
-sereine qui se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor
-unique, et n’enviez personne, même si le silence des critiques
-accueille vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé,
-n’attendez rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes
-les poètes dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont,
-en dépit des apparences, confondus fraternellement dans le même
-dédain des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.»
-N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en
-prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes
-et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la
-célébrité.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_33"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_33">[33]</a></span> Voir ci-dessus (<a
-href="#ln_19">p. 25</a>) Corneille disant, à propos de certains
-de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra pas les
-admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on attribue cette
-sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait une dizaine de
-mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était aussi, comme nous le
-verrons plus loin (p. 181), l’opinion de Balzac.</p>
-
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_34"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_34">[34]</a></span> Il s’appelait
-Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins des Oliviers, et
-la multiplicité de ses noms lui attira cette épigramme de
-Lebrun-Pindare:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Carbon de Flins des Oliviers</p>
-<p class="i0">A plus de noms que de lauriers.</p>
-</div>
-<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Chateaubriand</span>,
-<i>Mémoires d’outre-tombe</i>, t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.)</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_35"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_35">[35]</a></span> Aussi des poètes, voire de plus
-illustres, n’ont-ils pas hésité à faire <i>ange</i> du féminin:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">C’est une femme aussi, c’est <i>une ange charmante</i>.</p>
-<p class="i0"></p>
-</div>
-<p class="dr">(Alfred <span class="smcap">de Vigny</span>, <i>Éloa</i>,
-Poésies complètes, p. 14; Charpentier, 1882.)</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_36"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_36">[36]</a></span> Cf. Victor <span
-class="smcap">Hugo</span>, <i>La Pitié suprême</i>, XIV, p. 150
-(Hetzel-Quantin, s.&nbsp;d. in-16):</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i0">Être le guérisseur, le bon Samaritain</p>
-<p class="i0">Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin,</p>
-<p class="i0">Etc., etc.</p>
-</div></div>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_37"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_37">[37]</a></span> Une curieuse et amusante aventure
-arriva à Marmontel, précisément comme il briguait les suffrages
-académiques. «... Désirant avec ardeur une place à l’Académie,
-Marmontel prit le parti de louer, dans sa <i>Poétique française</i>,
-presque tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier
-la bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante.
-Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait d’éloges;
-personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré. Il avait cité
-de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges; Moncrif prétendit
-qu’il fallait citer et transcrire la chanson tout entière ou ne point
-s’en mêler.» (<i>Correspondance de Grimm</i>, t. I, p. 337-338; Buisson,
-1812.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_38"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_38">[38]</a></span> Cf. Chateaubriand (<i>Génie du
-christianisme</i>, VI, 5; t. I, p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la
-mamelle est pleine; la bouche du jeune convive n’est point armée, de
-peur de blesser <i>la coupe du banquet maternel</i>.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_39"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_39">[39]</a></span> Sur les mystifications commises
-par Charles Nodier, voir mon ouvrage <i>Mystifications littéraires et
-théâtrales</i>, p. 89 et suiv. (Fontemoing, 1913).</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_40"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_40">[40]</a></span> Nous avons vu aussi (p. 94 et 135)
-le même système préconisé plus ou moins sérieusement par Théophile
-Gautier: «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le
-bourgeois ne comprend pas», etc. Et (déjà cité p. 136) Destouches
-(<i>La Fausse Agnès</i>, I, 2): «<span class="smcap">La baronne</span>.
-Cet endroit-ci n’est pas clair, mais c’est ce qui en fait la beauté.
-— <span class="smcap">Le baron.</span> Assurément. Quand je lis
-quelque chose, et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans
-l’admiration.» Cf. aussi Montaigne, le cardinal de Retz, La Bruyère,
-etc., cités par nous p. 135-136.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_41"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_41">[41]</a></span> J.-J. Rousseau, nous l’avons vu
-(Cf. ci-dessus, <a href="#ln_20">p. 172</a>), a encore été bien plus
-loin, lui: «... Moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à
-tout prendre, <i>le meilleur des hommes</i>...» (<i>Les Confessions</i>, II, x;
-t. VI, p. 85; Hachette, 1864.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_42"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_42">[42]</a></span> La même anecdote a été appliquée à
-une autre Sophie, cuisinière du docteur Véron.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_43"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_43">[43]</a></span> Barbey aimait ces verdicts
-draconiens et sans appel. De même qu’il voulait condamner Flaubert
-<i>à ne plus écrire</i>, il déclarait qu’«à dater des <i>Contemplations</i>,
-M. Hugo <i>n’existe plus</i>». C’est fini de lui. (Le <i>Larousse mensuel</i>,
-octobre 1912, p. 539.) Voir aussi <span class="smcap">Barbey
-d’Aurevilly</span>, <i>Dernières Polémiques</i>, Un Poète prussien, p.
-43-48; Savine, 1891.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_44"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_44">[44]</a></span> Cette phrase comique a été souvent
-citée, mais parfois altérée et amplifiée. Poitevin (<i>La Grammaire,
-les Écrivains et les Typographes</i>, p. 225) la donne ainsi: «Le pépin
-du mécontentement n’allait pas tarder à pousser dans son cœur.»
-Hippolyte Babou (<i>La Vérité sur le cas de M. Champfleury</i>, p. 31)
-ajoute tout un membre de phrase qui rend la métaphore plus grotesque:
-«Le pépin du mécontentement devait produire un arbre touffu sous
-lequel s’abriteraient les mauvaises langues.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_45"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_45">[45]</a></span> Voici le texte complet de cette
-phrase, avec sa ponctuation, tel qu’on le trouve dans la première
-édition de <i>Bouvard et Pécuchet</i>, établie d’après le manuscrit même
-de Flaubert. Ce texte a été modifié dans des éditions suivantes:
-«Mais le plus beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, une
-statue de saint Pierre! Sa main droite couverte d’un gant serrait
-la clef du Paradis. De couleur vert-pomme, sa chasuble, que des
-fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel, et sa tiare très jaune,
-pointue comme une pagode.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_46"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_46">[46]</a></span> Girault-Duvivier, qui est loin
-d’avoir l’esprit large, tolérant, éclairé et judicieux de Littré,
-condamne, en effet et bien entendu, et l’Académie pareillement,
-les locutions de Flaubert citées ci-dessus: cf. la <i>Grammaire des
-Grammaires</i>, principalement les «Remarques détachées», t. II, p.
-1051-1291 (Cotelle, 1859).</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_47"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_47">[47]</a></span> <span class="smcap">Berquin</span>
-(1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à propos des rossignols:
-il en fait chanter deux ensemble et tout près l’un de l’autre, ce qui
-n’a jamais lieu. «Deux rossignols allèrent se percher près de là, sur
-le sommet d’un berceau de verdure, pour la réjouir (une jeune fille)
-de leurs chansons de l’aurore.» (<i>L’Ami des enfants</i>, Clémentine et
-Madelon, p. 28; Lehuby, s.&nbsp;d.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_48"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_48">[48]</a></span> A propos de Gustave Flaubert,
-on lit, dans le <i>Journal des Goncourt</i> (t. V, p. 79), que le futur
-auteur de <i>Madame Bovary</i> avait composé, étant encore au collège,
-un drame sur Louis XI, où un malheureux s’exprimait en ces termes:
-«Monseigneur, nous sommes obligés d’assaisonner nos légumes <i>avec le
-sel de nos larmes</i>.»</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_49"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_49">[49]</a></span> Jean-Jacques Rousseau, né à Genève
-et dont le français n’était pas très pur, allait plus loin encore et
-englobait toute la province dans cet ostracisme: «Il y a une certaine
-pureté de goût et une correction de style qu’on n’atteint jamais dans
-la province, quelque effort qu’on fasse pour cela.» (Lettre à M.
-Vernes, 4 avril 1757: <i>Œuvres complètes de J.-J. Rousseau</i>, t. VII,
-p. 67; Hachette, 1864.) Mais ce qui était vrai du temps de Rousseau
-ne l’est plus, ou du moins plus autant, de nos jours.</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_50"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_50">[50]</a></span> Camille Lemonnier, dans la préface
-de <i>Héros et Pantins</i> (p. xiii-xiv), apprécie en ces termes le labeur
-littéraire de Léon Cladel: «... Il va jusqu’à épuiser l’artifice
-des plus subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure
-des phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu’un même
-vocable reparaisse dans tout le cours d’un livre, et d’autres
-fois en prohibant même, en tête des alinéas, le retour d’une même
-lettre initiale. C’est encore là le secret de ces terribles phrases
-kilométriques dont se gaussent fort impertinemment des stylistes sans
-haleine, las et pantois au bout de dix mots, et qui, enchevêtrées
-d’incidentes, avec des circonlocutions nombreuses et des arabesques
-emmêlées comme les sinuosités d’un labyrinthe, rampent à la façon des
-ronces ou se dressent à la façon des chênes, touffue végétation du
-style, où chantent, et sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux
-de l’esprit.» On pourrait d’ailleurs dire de Léon Cladel ce que
-lui-même a dit de Baudelaire, dans la dédicace de <i>La Fête votive</i>
-(p. 6; Lemerre, 1882): «Un mot le préoccupait au point de l’empêcher
-de dormir pendant huit nuits consécutives, une phrase le persécutait
-un mois durant, telle page des années; et c’est ainsi qu’au prix des
-plus cruels sacrifices, il forma... ligne à ligne sa prose».</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_51"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_51">[51]</a></span> Glissons, en bas de page, cette
-savoureuse anecdote relative à l’illustre créateur de <i>Rocambole</i>.
-Ponson du Terrail fit un jour, «contre Aurélien Scholl, le pari
-que, dans toutes les petites villes, dans tous les villages où ils
-iraient ensemble, ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses
-ouvrages, tandis qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient
-le nom de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul <span
-class="smcap">Stapfer</span>, <i>Des Réputations littéraires</i>, t. II,
-p. 249.)</p>
-</div>
-
-<div class="footnote">
-<p id="Note_52"><span class="label"><a
-href="#NoteRef_52">[52]</a></span> Bien des anecdotes et
-plaisanteries ont été contées à propos de la Vénus de Milo; en voici
-quelques-unes:</p>
-
-<p class="ti1">Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et
-la brise. Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte
-le concierge: elle avait déjà les bras cassés». (<i>Le National</i>, 29
-janvier 1885.)</p>
-
-<p class="ti1">A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table
-une terre cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant
-les mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on
-les donnera.» (<i>L’Opinion</i>, 13 octobre 1885.)</p>
-
-<p class="ti1">Un habitant de San Francisco avait commandé à
-Paris une statue de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le
-destinataire a intenté un procès à la Central Pacific Company sous
-le prétexte que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire
-mutilée. Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la
-Compagnie à payer une indemnité à ce destinataire. (<i>Le Radical</i>, 19
-mars 1887.)</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<div class="transnote" id="tnote">
- <p class="tnotetit">Note de transcription</p>
-
- <ul>
- <li>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.</li>
- <li>L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas
- été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points de suspension
- ont été normalisés à trois points.</li>
- <li>Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.</li>
- <li>Les notes ont été renumérotées et placées à la fin du livre.</li>
- <li>À la <a href="#Page_82">p. 82</a>, les lignes “Pour <i>touchée</i>.”
- et la précédente ont été permutées pour que, comme dans le reste du livre,
- une ligne d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.</li>
- <li>À la <a href="#Page_222">p. 222</a>, la date de décès d’Émile Zola a été
- corrigée: la date correcte est 1902, non 1905.</li>
- </ul>
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES ***
-
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