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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Récréations littéraires - Curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. - -Author: Albert Cim - -Release Date: January 14, 2016 [EBook #50926] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES *** - - - - -Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -NOTE DE TRANSCRIPTION - - * Le texte en gras est représenté =en gras=, le texte en italiques - _en italiques_ et le texte en petites capitales en MAJUSCULES. - - * Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - - * L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas - été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points - de suspension ont été normalisés à trois points. - - * Les astérismes (trois astérisques disposés en triangle) sont - rendus par trois astérisques en ligne. - - * À la p. 82, les lignes “Pour _touchée_.” et la précédente ont été - permutées pour que, comme dans le reste du livre, une ligne - d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite. - - * À la p. 222, la date de décès d’Émile Zola a été corrigée: la date - correcte est 1902, non 1905. - - - - -RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - -=Ouvrages bibliographiques= - - _Une Bibliothèque_, l’Art d’acheter les livres, de les - classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par - l’Académie française) 1 vol. - - _Amateurs et Voleurs de livres_ 1 — - - _Le Livre_, Historique, Fabrication, Achat, Classement, - Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) 5 — - - _Petit Manuel de l’Amateur de livres_ 1 — - - _Mystifications littéraires et théâtrales_ 1 — - - _Les Femmes et les Livres_ 1 — - - -=Ouvrages pour la jeunesse= (Librairie Hachette) - - _Spectacles enfantins_ 1 vol. - - _Mes Amis et Moi_ (Couronné par l’Académie française) 1 — - - _Entre Camarades_ 1 — - - _Fils Unique_ 1 — - - _Grand’Mère et Petit-Fils_ (Couronné par l’Académie - française) 1 — - - _Mademoiselle Cœur d’Ange_ 1 — - - _Contes et Souvenirs de mon Pays_ 1 — - - _Mes Vacances_ 1 — - - _Le Petit Léveillé_ 1 — - - _Les Quatre fils Hémon_ 1 — - - _La Revanche d’Absalon_ 1 — - - _Disparu!_ Histoire d’un enfant perdu 1 — - - _Le Gros Lot_ 1 — - - _Deux Cousins_ 1 — - - - - - ALBERT CIM - - RÉCRÉATIONS - LITTÉRAIRES - - CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS - BÉVUES ET LAPSUS, ETC. - - «_Ubi plura nitent_...» (HORACE.) - «Les choses singulières me réjouissent toujours.» - (MADAME DE SÉVIGNÉ.) - - - POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES - ROMANCIERS - - - LIBRAIRIE HACHETTE - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS - 1920 - - - - - Tous droits de traduction, de reproduction - et d’adaptation réservés pour tous pays. - _Copyright par Librairie Hachette, 1920._ - - - - - MON CHER MAÎTRE - - HENRY MARTIN - ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL - - - dont l’obligeance et la science m’ont toujours - été d’un si précieux secours dans mes travaux - bibliographiques. - - ALBERT CIM. - - - - -_En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, -etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun -sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, -Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., -dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. -J’ai voulu me divertir, rien de plus._ - -«_Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de -Sévigné à sa fille_ (Lettre du 26 juin 1680). - -_Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là -exactement des_ Récréations littéraires _que j’offre au public. -Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et -drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!_ - -_Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui -sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les -sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin._ - -_A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser -les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans -mon travail._ Errare humanum est. - - A. C. - - - - -PRÉAMBULE - - Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus - fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes - et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances - et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son - dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. - Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance - de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences - mythologiques. — _Marinisme_, _gongorisme_, _euphuïsme_. — - Un vœu de P.-L. Courier. - - -Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour -origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de -jugement et de sens critique. - -L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux -communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates -associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des -bizarreries de style. - -Prenons, par exemple, les locutions: _le char de l’État, sur un -volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, -fouler aux pieds, couper_ ou _fendre un cheveu en quatre, figure -humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or_, — nous obtiendrons -des phrases de ce genre: - -«_Le char de l’État_ navigue _sur un volcan_.» (Style de Joseph -Prudhomme, dit la _Revue bleue_, 7 avril 1900, p. 429.) - -«Cette débutante est véritablement une étoile _en herbe_ qui chante -_de main de maître_.» (Cité par Armand SILVESTRE, _Les Farces de mon -ami Jacques_, p. 289.[1]) - - [1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la - date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs - éditions _différentes_, et je ne mentionne le lieu de publication - que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris. - -«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où _la main_ de -l’homme n’a jamais _mis le pied_.» - -«_Ce cœur_... attend _de pied ferme_ toutes les rigueurs de son -infortune.» (_La France galante_, dans BUSSY-RABUTIN, _Histoire -amoureuse des Gaules_, t. II, p. 106; Delahays, 1858.) - -«Les droits des Canadiens-Français ont été _foulés aux pieds_ par -_des mains_ sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans _La -Presse de Montréal_, 16 janvier 1913.) - -Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, _L’Avenir du -Nord_, de Terrebonne, 24 janvier 1913: - -«_L’Action Sociale_ a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, -mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les -libéraux. Ces subtils castors _fendent les cheveux en quatre_ pour -échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.» - -«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus _figure humaine_.» - -«La sauce blanche est la _pierre de touche_ des cordons bleus.» -(_L’Opinion_, 25 juillet 1885.) - -«L’étalon brabançon sera la _poule aux œufs d’or_ de la -Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans -_L’Indépendance de l’Est_, 21 février 1900.) - - - * * * - - -Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus: - -«Le vieux médecin _exultait d’allégresse_». (Claude TILLIER, _L’Oncle -Benjamin_, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.) - -«Les souvenirs _du passé_ se réveillant...» (Octave FEUILLET, _M. de -Camors_, p. 293; C. Lévy, 1888.) - -Ou encore: «Les souvenirs _rétrospectifs_...», qui vont de pair avec -«Les prévoyants _de l’avenir_». - -«Chacun, _surpris à l’improviste_...» (Émile SOUVESTRE, _Un -Philosophe sous les toits_, p. 49; M. Lévy, 1857.) - -_Panacée universelle_ est un des pléonasmes les plus communs, -_panacée_, à lui seul, signifiant _remède universel, qui guérit tout_ -(du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède). - -«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une _panacée -universelle_...» (Louis BLANC, _Organisation du travail_, p. 264.) - -«Il avait trouvé la _panacée universelle_...» (H. DE BALZAC, _Maître -Cornelius_, dans le volume intitulé _Les Marana_, p. 289; Librairie -nouvelle, 1858.) - -«C’était sa _panacée universelle_.» (George SAND, _Histoire de ma -vie_, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.) - -«Il croyait avoir découvert la _panacée universelle_.» (Émile ZOLA, -_Le Docteur Pascal_, p. 42.) - -«Cette _panacée universelle_...» (Alphonse DAUDET, _Port-Tarascon_, -p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.) - -«Voilà la _panacée universelle_.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, _Polémiques -d’hier_, p. 245; Savine, 1889.) - -Voici quelques autres exemples d’inadvertances: - -«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon _de -même couleur_.» (Léopold STAPLEAUX, dans _L’Intermédiaire des -chercheurs et curieux_, 20 décembre 1897, col. 772.) - -«Il avait soixante-dix ans et paraissait _le double_ de son âge.» -(ID., _ibid._) - -«Les deux adversaires furent placés à égale distance _l’un de -l’autre_.» - -«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, _de l’autre_, elle lui -dit...» - -«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire _de vive voix_.» - -«Nous espérions vous serrer la main de _vive voix_», s’amuse à écrire -Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (_Lettres_, p. 149, -novembre 1859.) - -Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il -avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais -celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout -d’expressions, _je lui prouverais le contraire_!» (Cité par H. DE -VILLEMESSANT, _Mémoires_, t. V, p. 163.) - -Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, -s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir _autant_ de -pièces de quarante sous _que je vais dormir_ dans une heure!» (ID., -_ibid._) - -«Ce village est situé au centre du _triangle obtus_ que forment les -trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le -romancier Émile Richebourg (_La Petite Mionne_, t. I, p. 3), oubliant -que, s’il y a des _angles obtus_, il n’existe pas de triangles ainsi -qualifiés. - - - * * * - - -Fautes commises par ignorance: - -«Ce vieillard impotent et _ingambe_ ne quittait plus son fauteuil.» -Comme si _ingambe_ signifiait sans jambes (_in_ privatif). - -«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, _ingambe_ -depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (_Le -Journal_, 21 septembre 1910.) - -_Compendieusement_ (_compendium_, abrégé) «exprime si bien le -contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui -donnent le sens de _longuement_», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ, -art. Compendieusement). - -Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et -_compendieusement_ à la composition des...» (GONCOURT, _Journal_, -année 1862, t. II, p. 58.) - -L’adjectif _valétudinaire_ (qui est souvent malade, de _valetudo_, -santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, -rattaché au mot _valet_ et pris dans une singulière acception: «Mme -de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du -monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle -n’estoit point _valétudinaire_ (on appelle _valétudinaires_ celles -qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, _Les -Historiettes_, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.) - -_Vêtissait_ pour _vêtait_, imparfait de l’indicatif de _vêtir_, -est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains -de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme -Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la _vêtissait_.» -(_Pastorales de Longus_, ou _Daphnis et Chloé_, livre I, p. 361; -_Œuvres_; Didot, 1865; in-18.) - -Jean-Jacques Rousseau, qui écrit _inventaire_ pour _éventaire_: «Une -petite qui avait sur son _inventaire_ une douzaine de pommes» (Cf. -LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase -à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours -malade et _chagrin_; on dit que la philosophie guérit _ce dernier_.» -(Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; _Œuvres complètes_, t. VII, p. 75; -Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois -avec _peine_, madame la maréchale, combien vous vous _en_ donnez -pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce -qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle -ivrogne: «Il n’y voit _goutte_, quoiqu’il _la_ prenne à chaque -instant.» (Dans Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des Classiques_, t. -V, Boileau, p. 145, note 1.) - -Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent -cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut -tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de -l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le -condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé -sa grâce et l’a obtenue. Dans sa _Recherche de l’Absolu_ (p. 199; -Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: -«Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura -_celui_ de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans -un numéro de sa _Lanterne_ (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression -de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier -ministre et j’écrivis à _celui_ de l’Intérieur pour lui demander...» - -Et _bi-hebdomadaire, bi-mensuel_, dans le sens de deux fois par -semaine, deux fois par mois[2]; - - [2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît _toutes les - deux semaines_. C’est à tort que l’on prend _bi-hebdomadaire_ - comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il - faut dire en ce sens: _semi-hebdomadaire_. - - «BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît _tous les deux - mois_, par opposition à _semi-mensuel_, qui s’applique à ce qui - se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de - prendre _bimensuel_ pour exprimer deux fois par mois. _Bisannuel_ - signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les - deux ans, qui dure deux ans. _Bimensuel_ ne veut pas plus dire - deux fois par mois que _trimestriel_ ne veut dire trois fois par - mois.» (LITTRÉ, _Dictionnaire_, Supplém.) - - C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison - de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce - que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands - écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les - arrêts. «Le _Dictionnaire_ de Littré... Cette œuvre immortelle - renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens - et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples - qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne - saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, - dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez - connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J. - DUSSOUCHET, _Grammaire française_, Cours supérieur, Préface, - p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est - universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, _L’Estafette_, 22 - juin 1886.) - - -_Dans le but de_, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3]; - - [3] «Cette locution, _dans le but de_, est très usitée - présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est - pas dans un but, car si on y était, il serait atteint... - _Dans_ n’a pas le sens de _pour_... Cette locution ne pouvant - s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de: - dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.) - - -_Remplir un but_[4]; - - [4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui - est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas... - Cette faute doit être évitée soigneusement.» (_Littré._) - - -Ces chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_, — pour chacun[5]; - - [5] «_Chaque_ ne doit pas se confondre avec _chacun_; _chaque_ - doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport; - _chacun_, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif. - C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs - _chaque_; il faut vingt francs _chacun_.» (LITTRÉ.) En d’autres - termes, _chaque_ est un adjectif, et _chacun_ est un pronom. - - -Être _à court_ d’argent, pour être court d’argent[6]; - - [6] «Être _court d’argent_, et non être à court d’argent, qui est - une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition - _à_.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.) - - -_Éviter quelque chose à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner; - - -_Fortuné_, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7]; - - [7] «_Fortuné_ ne doit pas être employé pour riche; c’est une - faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle - de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est - nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun - dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans - la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) _Fortuné_ dérive du - latin _fortuna_, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un - homme _infortuné_ peut être riche, un homme _fortuné_ peut être - très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le - second a du bonheur, de la chance, etc. _Fortuné_ ne signifie pas - plus _qui a de la fortune_, que _successif_ ne signifie _qui a du - succès_. - - -_Fixer quelqu’un_, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8]; - - [8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _J’ai fixé cette - dame_, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur - elle. De là est venue la mode de dire: _Fixer une personne_. - Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu - cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: - Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE, - _Dictionnaire philosophique_, art. Langue française; _Œuvres - complètes_, t. I, p. 406, édit. de journal _Le Siècle_.) - - -Le plus _infime_[9]; - - [9] «_Infime_ n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif - d’inférieur.» (LITTRÉ.) - - -_Invectiver quelqu’un_, au lieu de contre quelqu’un; - - -_Vendre la mèche_, au lieu de l’éventer; - - -_Naguère_, pour il y a longtemps; - - -Partir _à_ la campagne, au lieu de pour la campagne; - - -Une rue _passagère_, au lieu de passante; - - -_Il n’y a pas que lui qui_... au lieu de: il n’est pas le seul -qui...[10]; - - [10] «A Rome, _il n’y avait pas que_ les esclaves qui fissent le - métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée - aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la - littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit - Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie - précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on - l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains - s’imaginent que cette tournure _il n’y a pas que_ est l’opposé de - _il n’y a que_; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit - logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en - ajoutant simplement le mot _pas_ à la tournure _il n’y a que_, on - croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait - nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire - de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si - ce n’est le mot _pas_, mot purement explétif, qui, soit qu’on - le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la - première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer - une seconde... _Ne_ tout seul, ou, à volonté, _ne pas_ n’est - qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, _Journal - des Débats_, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.) - En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui - ait fait cela, ajoute Littré (_Ibid._), on dira: Il n’y a pas - seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui - ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le - seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu, - dit de son côté Émile Faguet (_Revue encyclopédique_, 1897, - p. 965). On s’imagine qu’_il n’y a pas que_ est le contraire - d’_il n’y a que_; c’est absurde: _pas_ n’étant qu’un mot de - renforcement, _il n’y a que_ et _il n’y a pas que_ signifient - absolument la même chose.» - - -_Soi-disant_, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais -s’appliquer aux êtres inanimés[11]; - - [11] «_Soi-disant_ ne se dit jamais des choses. C’est une grosse - faute que de dire: accorder de _soi-disant_ faveurs; s’étayer - de _soi-disant_ titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve - la commet fréquemment: «Des idées _soi-disant_ nouvelles.» - (_Portraits littéraires_, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, - s. d.) «Style _soi-disant_ gaulois.» (_Portraits contemporains_, - t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La _soi-disant_ bienséance - sociale.» (_Nouveaux Lundis_, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc. - - -_Sous le rapport de..._[12]. - - [12] «_Sous le rapport de_ est une locution qui est devenue - très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi. - Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain - rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si - elle était _sous_ un rapport ou _sur_ un rapport, elle serait en - dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime - inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux - qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.) - - -Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes. - -Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les -hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer -que le sens de la phrase ou les erreurs de faits. - - - * * * - - -Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance -de pensées absolument différentes ou disparates: - -«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre _à -Waterloo_.» - -«Cette fête tombe au printemps et _en désuétude_.» - -«Le lapin est un animal timide et _nourrissant_.» - -«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à _prendre patience et -de la rhubarbe_...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau, -4 février 1696; _Lettres_, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.) - -«Force jeunes gens _de robe_ et _de Paris_ étaient allés à la -suite...» (SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. I, p. 277; Hachette, 1871.) - -«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras _et en -silence_.» (VOLTAIRE, _La Princesse de Babylone_, chap. II.) - -«La truite _aime_ à être mangée vive; le brochet _préfère_ attendre,» -proclame _Le Cuisinier français_ (dans TOUSSENEL, _L’Esprit des -bêtes_, p. 279; Hetzel, s. d.) - - - * * * - - -Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du _Dictionnaire -philosophique_, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences -de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le -goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit -donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit -que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent -sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être -enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le -style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements -a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là -souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.» - - [13] «_Style figuré_ par les expressions métaphoriques qui - figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand - les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, _Dictionnaire - philosophique_, Œuvres complètes, t. I, p. 390.) - - Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le - jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un - Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux - noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, _Œuvres complètes_, - t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée - par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par - le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par - Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, _Impressions de voyage, De - Paris à Sébastopol_, p. 175.) - - [14] Il s’agit très probablement de Balthazar _Gracian_ - (1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora - avait été en vers». (LAROUSSE). - -Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce -style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie -(ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, -aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse -simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux -yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de -la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que -vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me -brûler plus facilement», etc. (_Œuvres comiques_, Lettres satiriques, -V, p. 181; Delahays, 1858.) - -Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète -Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour: - - Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, - Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, - Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau. - - Et d’autant que mon _feu_ est violent et _chaud_, - Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut, - Qui coulent par mes yeux en si grande abondance. - - (Philippe DESPORTES, _Poésies_, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.) - -Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a -récidivé (p. 54): - - Il fit... - De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines, - Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines. - Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment. - -L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style -«figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la -parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de -la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de -la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de -la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la -politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... -Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. -(ARÉTIN, _Œuvres choisies_, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; -Gosselin, 1845.) - -Et le Maître Jacques de _L’Avare_ de Molière (V, 2): «Si je ne -vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de -monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de -son économie.» - -«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume -de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour -recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant -d’agir.» (_L’Écho de l’Est_, 23 novembre 1913.) - -Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges -phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les -mortels qui s’appuient _sur le bâton de Plutus_ pour entrer dans _les -bocages d’Amathonte_». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans -Mary SUMMER, _Aventures d’une femme galante au_ XVIIIe _siècle,_ p. -234.) - -Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas -les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) -pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de -Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes). - -C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en -pointes ou _concetti_, ce style faux, si apprécié et renommé au -seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de _marinisme_ -(du poète italien Marini ou cavalier Marin), de _gongorisme_ -ou _cultisme_ en Espagne (du poète Gongora), d’_euphuïsme_ en -Angleterre, et de style ou esprit _précieux_ en France. (Cf. Émile -DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. V, Boileau, p. 140; C. -Lévy, 1888.) - -Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême -de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» -(P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, _Œuvres_, p. 240; Didot, -1865; in-18.) - - - - -I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES - - - - -I - - PIERRE CORNEILLE. Concetti, Cacophonies et Calembours. - Galimatias simple et Galimatias double. Vers de Corneille - qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître _à la - Montauron_: éloges outrés. Traduction de l’_Imitation de - Jésus-Christ_. — THOMAS CORNEILLE. Le plus grand succès - dramatique de tout le dix-septième siècle. - - ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER. - — JEAN CLAVERET: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne - mourra-t-il pas?» — Napoléon Ier et A.-V. Arnault. — - Crébillon le Tragique, Corneille et Racine. - - RACINE. Critiqué par Chapelain. Réminiscence. Remarque - de Méry. Le mot «diligence». Changement de visage. - Cacophonies. Un auteur de sept ans. _Athalie_ lue par - pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni - poète ni chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine. - - MOLIÈRE. Son style. Acceptions des mots _flamme_, _cœur_, - _main_, etc. Singularités de prosodie. Anachronismes. - Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de - Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. - _L’Avare_ de Molière. Remarque de Sainte-Beuve. - - -Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou -inadvertances de style: _errare humanum est_. - -Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par -CORNEILLE (1606-1684) dans _Polyeucte_ (I, 1), qu’aurait enviée -Tabarin, et dont je me borne à rappeler les premiers mots: - - Et le désir s’accroît quand... - -Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (_Pompée_, II, 3): - - Il en coûta la vie _et la tête_ à Pompée. - -Dans _Mélite_ (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse: - - Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi - On peut voir quelque chose aussi parfait que toi. - -Et Cloris de répondre: - - C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée. - -Philandre reprend: - - ... Mon cœur... - Afin de te mieux voir, _s’est mis à la fenêtre_. - -Dans _Clitandre_ (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très embrouillée, -nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de Pymante, son -«amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et de se faire -soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous débiter une -tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti: - - Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?... - La tigresse m’échappe... - -Il est de Corneille encore (_Pompée_, I, 2) ce vers à calembour: - - Car c’est ne régner pas qu’être deux _à régner_, - -qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche attribué, mais à tort, -paraît-il, au vicomte D’ARLINCOURT (1789-1856): - - ... On l’appelle _à régner_[15]. - - [15] Et Alexandre Dumas (_Mémoires_, t. VII, p. 8): «Je ne - demande qu’une chose, c’est, si Dieu _m’appelle à régner_ sur la - France...» - -C’est à tort également, et par une erreur persistante, disons-le -en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: STAAFF, _La -Littérature française_, t. II, p. 1046; — Gustave MERLET, _Tableau -de la littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 524; — LAROUSSE, -art. Arlincourt; — etc.) attribuent audit vicomte et à sa tragédie -_Le Siège de Paris_, représentée au Théâtre-Français en 1826, les -alexandrins suivants: - - Mon père, en ma prison, seul _à manger m’apporte_. - J’habite la montagne, et j’aime _à la vallée_. - -Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a subi -des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est dit -dans l’avant-propos du volume. - -Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. X et -XI): - -«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt[16] était -constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à -toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement -applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que l’ouvrage -n’offrait aucun intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, -l’auditoire était constamment ému... - - [16] _Le Siège de Paris_, tragédie en cinq actes, par M. le - vicomte d’Arlincourt, représentée pour la première fois sur le - Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux et Constant - Chantepie, 1826). - -«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à voir -une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec douleur: - - Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte. - -«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison m’eût -singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point d’héroïne -dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation à -laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre que -cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (_sic_) -d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre. - -«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait -particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la -première représentation: - - Mystérieux par goût, sauvage par système, - Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (_lépreux_). - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - On l’appelle à régner (_araignée_). - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (_à l’avaler_). - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Pour chasser loin des murs les farouches Normands, - Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (_francs_). - -«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude -qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne -raisonnable qui ait pu le penser?» - -Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme -exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté: - -Dans son ode _A la postérité_ (IV, 6, p. 362; _Œuvres de Malherbe_, -_de J.-B. Rousseau_, _etc._, Didot, 1858), J.-B. ROUSSEAU (1671-1741) -interpelle ladite postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»: - - Vierge _non encor née_, en qui tout doit renaître, - -vers dont le premier hémistiche est resté célèbre. - -Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de VOLTAIRE (1694-1778): - - No_n_, il _n_’est rie_n_ que _N_a_n_i_n_e _n_’ho_n_ore, - -qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par celui-ci: - - Non, il n’est rien que sa vertu n’honore. - (_Nanine_, III, 8.) - -De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins dépourvu -d’euphonie: - - _T_ou_t_ ar_t_ es_t_ é_t_ranger; comba_tt_re _est ton_ par_t_age. - (_Brutus_, I, 1.) - -Cet autre, encore de Voltaire: - - _T_u _t_’en van_t_ais _t_an_t_ô_t_; _t_u _t_e _t_ais, _t_u frémis, - -qui se trouvait dans la tragédie d’_Ériphyle_ (V, 2), a disparu. (Cf. -le _Journal de la Jeunesse_, Supplément, 7 juillet 1888.) - -L’abbé PELLEGRIN (1663-1745), originaire de Marseille, avait composé -une tragédie intitulée _Loth_, qui, dès le premier vers, tomba sous -les éclats de rire des spectateurs. Le principal personnage débutait -par cette touchante déclaration: - - L’amour a vaincu Loth! (_vingt culottes_). - -«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un plaisant, -qui connaissait toute la misère de l’abbé[17]. - - [17] Ajoutons, en note tout au moins, qu’un autre abbé, l’abbé - Gaspard ABEILLE (1648-1718), fut victime d’une mésaventure - analogue, et aussi sujette à caution d’ailleurs que celle de son - confrère Pellegrin. Lors de la première représentation d’une des - tragédies de l’abbé Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une - princesse et, au début, prononçait cet alexandrin: - - Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père? - - s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un - loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte, - désastreuse pour le succès de la pièce: - - Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère! - (Edmond GUÉRARD, _Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes_, - t. I, p. 13.) - - Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial pour les - épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé Abeille: - - Ci-gît un auteur peu fêté, - Qui crut aller tout droit à l’immortalité, - Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière; - Et lorsque Abeille on nommera, - Dame Postérité dira: - «Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!» - (RACINE, _Œuvres complètes_, Poésies diverses, t. II, p, 215; - Hachette, 1864.) - -Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. (Cf. B. -JULLIEN, _Thèses d’histoire_, p. 412 et suiv.; et LAROUSSE, art. -Pellegrin.) - -A propos de l’abbé Pellegrin, qui - - Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre, - -on raconte que, comme il venait de faire représenter sa tragédie -de _Pélopée_, et se promenait, avec un de ses amis, dans le jardin -du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, que l’ami -ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même lettre: la -majuscule P y était tracée nombre de fois. - -«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes ces -lettres? - -— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un -maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a -emportée. - -— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des -initiales, et en voici le sens: _Pélopée, pièce pitoyable, par -Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal_». - -Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et amphibologies: - -Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui s’ensuit: - - Sur le sein de l’épouse on écrase _l’époux_, - -nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à l’Odéon. (Cf. _L’Écho -de la semaine_, 6 octobre 1895.) - -Dans un drame espagnol (_Ibid._), où l’on essaie de détourner le -roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des -arguments présentés par l’auteur est celui-ci: - - Jamais à ton secours _Alcala vola-t-il_? - -Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont l’action -se passe aussi en Espagne, _Don Japhet d’Arménie_ (II, 2), de SCARRON -(1610-1660): - - Don Zapata Pascal, - Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère - Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière; - -et aussi ce vers crépitant de la tragédie de _Manco-Capac_, de -LEBLANC DE GUILLET (1730-1799): - - Crois-tu d’un tel forfait _Manco-Capac capable_? - -qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. BACHAUMONT, _Mémoires -secrets_, juin 1763, p. 76, note 1; Delahays, 1859.) - -Et celui-ci, attribué au critique GEOFFROY (1743-1814) -(_Encyclopédiana_, p. 194; Garnier, s. d.): - - Vous, ministres _sacrés, non d’un Dieu_, mais d’un homme. - -Puis: - - _O Rémus, dominez_ sur la ville éternelle. - (Dans QUITARD, _Dictionnaire de rimes_, p. 173.) - - La vache _paît en paix_ dans ces gras pâturages, - -nous apprend le poète académicien TISSOT (1768-1854), traducteur des -_Bucoliques_ (dans TENANT DE LATOUR, _Mémoires d’un bibliophile_, -p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus laisser (dans la -première églogue) que - - Le cerf léger _paîtra_. - -Et VIENNET (1777-1868): - - Sous son _casque, Arbogaste_ avait un esprit _vaste_. - -(Cf. _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 538.) - -Et dans _La Franciade_ du même poète (Cf. STAAFF, _La Littérature -française_, t. II, p. 606, note): - - Les paysans fuyaient en emportant leurs _lares_. - -Le _Télémaque_, ou du moins un fragment de ce livre, _Télémaque dans -l’île de Calypso_, a été mis en vers par un poète du nom d’Eugène -MATHIEU (1821-?), qui s’est amusé, dans cette parodie, «à plier la -langue française à toute sorte d’excentricités». Ainsi Calypso, -reprochant au fils d’Ulysse sa froideur à son égard et sa terreur de -Mentor, lui dit: - - Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux, - Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux! - -(Cf. STAAFF, _ibid._, t. III, p. 863.) - -Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette drolatique -locution «comme un vieillard en sort», qui lui est faussement -attribuée. - - - * * * - - -Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait qu’il -y avait deux espèces de galimatias: le galimatias _simple_, où -l’auteur, entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment -éclairci l’expression de sa pensée; et le galimatias _double_, où -l’auteur ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses -lecteurs ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de -galimatias, Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers -suivants de la tragédie de _Tite et Bérénice_ (I, 2) de Corneille, -prononcés par Domitian, frère de Tite et amant de Domitie: - - Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme, - Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme - Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort - Puissent dans quatre jours se promettre ma mort. - -Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par ces -quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. -Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de -vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière -lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus. - -«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec -nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.» - -Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon son -habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les quatre -vers dont le sens lui échappait. - -Corneille les examine durant quelques instants, puis: - -«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non -plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les -admirera.» (Cf. le _Musée des familles_, 1er août 1897; et Edmond -GUÉRARD, _ouvrage cité_, t. I, p. 504.)[18] - - [18] On a appliqué aussi cette anecdote à d’autres vers de - Corneille, à un passage de sa tragédie d’_Héraclius_: cf. Émile - DESCHANEL, _ouvrage cité_, t. I, p. 225-226; et _même ouvrage_, - 2e série, Racine, t. I, p. 241. - -De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien tous -les vers de sa _Messiade_: - -«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il -un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le -sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. -SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe littéraire_, t. II, p. -182, note 1.) - -Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse: - -«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour -les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile -DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 226). - -Ce beau vers qu’on lit dans _Tite et Bérénice_ (V, 1): - - Chaque instant de la vie est un pas vers la mort, - -se trouve textuellement dans les _Essais de morale_ de Nicole (Cf. -CORNEILLE, _Œuvres complètes_, t. IV, p. 371, note 1; Hachette, -1864), et ces autres, qui se trouvent dans _Polyeucte_ (IV, 2): - - ... Et, comme elle a l’éclat du verre, - Elle en a la fragilité, - -sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, l’évêque de Grasse, -qui lui-même les avait traduits de Publius Syrus: - - Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur. - -(Cf. MONTAIGNE, _Essais_, I, 40; t. I, p. 405, note 1, édit. -Louandre.) - -Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (_Le Menteur_, -II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre: - - Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle - Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle. - -Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de platitude -la dédicace d’_Horace_ au cardinal de Richelieu, ainsi que celle de -_Cinna_ à M. de Montauron (d’où le nom d’_Épître à la Montauron_ -donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: cf. Honoré -BONHOMME, _Grandes Dames et Pécheresses_, p. 253-254; Charavay, -1883), et que le discours de réception de Corneille à l’Académie -«est un chef-d’œuvre de mauvais goût, de plate louange et d’emphase -commune». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. I, p. 44; -nouvelle édit., Garnier, s. d.) - -De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de -l’_Imitation de Jésus-Christ_, dont il se fit de la première partie -seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. -Lui-même nous l’apprend; il racontait que son _Imitation_ lui avait -plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, -par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais -ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules LEVALLOIS, -_Corneille inconnu_, p. 288.) - -Rappelons, à ce propos, que THOMAS CORNEILLE (1625-1709), le frère de -Pierre, est, de tous les auteurs dramatiques du dix-septième siècle, -celui qui obtint les plus grands succès au théâtre et y gagna le plus -d’argent. Sa tragédie de _Timocrate_, jouée en 1656, et que personne -ne connaît plus aujourd’hui, «fut le plus éclatant succès dramatique -de tout le dix-septième siècle». (Paul STAPFER, _Des Réputations -littéraires_, t. II, p. 252 et 286.) - -«_Timocrate_ eut quatre-vingts représentations, dit de son côté -Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. II, p. 273-274; -Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant -que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins -extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le -reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui -lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un -double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la -reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, -il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et -assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est -vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui -peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la -lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut -Laharpe». - - - * * * - - -Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de _Céliane_, ROTROU -(1609-1650) met en scène un amant qui se demande (II, 2); sa belle -lui ayant laissé le choix de ses faveurs: - - Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux, - De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux? - -Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur ce -sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. LA -FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. IV, p. 438, note 5.) - -Dans une autre pièce de Rotrou, _Saint Genest_ (II, 2 ou 3), la -comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, s’écrie: - - Je foule autant de cœurs que je marche de pas. - -Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, -particulièrement dans sa tragédie de _Venceslas_: - - Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire. - (II, 2.) - - L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre. - (III, 2.) - - Je dérobe au sommeil, image de la mort, - Ce que je puis du temps... - Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours. - (IV, 4.) - -Etc., etc. - -C’est dans _Venceslas_ (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé -par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de -sa manche»: - - Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte! - -Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile DE VIAU -(1590-1626): - - Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître - S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître! - -Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’_Orbecce_ de -DUMONIN (1557-1586) (Dans Philarète CHASLES, _Études sur le seizième -siècle_, p. 178): - - Orbecce fréricide, Orbecce méricide! - Tu seras péricide, ainsi que fillicide! - -Et cet autre distique de Pierre DU RYER (1606-1658), dans sa tragédie -de _Scévole_: - - Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre, - Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre. - -«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (_Ouvrage -cité_, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront -et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs -bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux -sens, et sont très mauvais dans tous les deux.» - -Afin de respecter l’_unité de lieu_, un auteur du dix-septième -siècle, Jean CLAVERET (1590-1666), s’avisa du stratagème suivant. -Dans sa tragédie _Le Ravissement_ (l’Enlèvement) _de Proserpine_, où -la scène est tour à tour au Ciel, en Sicile et aux Enfers, il dit que -«le lecteur peut se représenter une certaine unité de lieu, en la -concevant comme une ligne perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien -entendu que cette verticale doit passer par la Sicile». Les trois -«théâtres de l’action», Ciel, Sicile et Enfers, se trouvent ainsi -situés dans le même plan, le même «lieu». (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau -de la Poésie française au seizième siècle_, p. 253; Charpentier, -1869.) - -Plus tard, RIVAROL (1753-1801) réduisit la tragédie à la simple -position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne mourra-t-il -pas? Question qui fluctue ainsi: - - 1er acte: il mourra. - 2e acte: il ne mourra pas. - 3e acte: il mourra. - 4e acte: il ne mourra pas. - 5e acte: il mourra. - -(Cf. STAAFF, _La Littérature française_, t. III, p. 1243.) - -Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie -devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure! -Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa -tragédie _Les Vénitiens_. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort -par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni -moins. (Cf. STAAFF, _ibid._, t. II, p. 386, note 1.) - -A propos de la tragédie, rappelons le mot de Crébillon père -relativement à son goût pour le genre terrible: «Je n’ai pas eu le -choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne me -restait plus que l’enfer». (Note du _Gil Blas_ de Lesage, édit. -Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.) - - - * * * - - -Lorsque RACINE (1639-1699), fort jeune encore, composa l’ode _La -Nymphe de la Seine_, à l’occasion du mariage du roi, il alla -consulter Chapelain, qui releva quelques fautes dans ce poème, -«entre autres, celle d’avoir mis en eau douce des tritons, divinités -essentiellement salées, _ce qui est une énorme incongruité -mythologique_». (Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 250-251; M. -Lévy, 1859.) - -On cite souvent ce vers étrange d’_Andromaque_ (I, 4), où Pyrrhus -emploie le mot _feux_ dans deux acceptions toutes différentes: - - Brûlé de plus de feux que je n’en allumai. - -C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai -d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment -«devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel -(_Le Romantisme des classiques_, Racine, t. I, p. 110), est une -réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, _Théagène et -Chariclée_, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à -relire. - -D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est servi -cent soixante-cinq fois du mot _œil_ ou _yeux_ dans cette tragédie -d’_Andromaque_. «Vous pouvez les compter,» ajoute-t-il, (_La Croix -de Berny_, lettre XXII, p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se -cache sous le pseudonyme de Roger de Monbert.) - -Dans _Les Plaideurs_ (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont plus -tard les romantiques pourront s’autoriser: - - Mais j’aperçois venir madame la comtesse - De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse. - -Racine a employé le substantif _diligence_ (zèle, soin, promptitude) -dans des vers qu’on s’est plu à interpréter comiquement: - - Prince, que tardez-vous? Partez _en diligence_. - (_Britannicus_, V, 2.) - -C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures -publiques dites _diligences_. - - Ah! quittez d’un censeur la triste _diligence_! - (_Britannicus_, I, 2.) - - Je vais faire venir ma fille _en diligence_. - (_Les Plaideurs_, III, 1.) - - Mais, comme vous savez, malgré ma _diligence_, - Un long chemin sépare et le camp et Byzance. - (_Bajazet_, I, 1.) - -Déjà Corneille avait dit, dans _Polyeucte_ (IV, 1): - - Si vous me l’ordonnez, j’y cours _en diligence_. - -Et Molière: - - J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile _en diligence_. - (_La Princesse d’Élide_, I, 1.) - -L’auteur dramatique Charles-Guillaume ÉTIENNE(1778-1845) dira de -même, dans sa comédie _L’Intrigante_ (I, 7): - - Vous m’avez demandé, - J’accours _en diligence_. - -Dans _La Thébaïde ou les Frères ennemis_ (IV, 3), on trouve ce -singulier vers: - - L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier, - -que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On s’embrasse l’un -l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre». - - Épargnez votre sang, j’ose vous en prier, - Sauvez-moi de l’horreur de l’_entendre crier_, - -lit-on dans _Phèdre_ (IV, 4). - - Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté, - -lit-on encore dans _Athalie_ (I, 1). - -_Entendre le sang crier_ est une locution biblique que nous -rencontrons dans la _Genèse_ (IV, 10), et placée dans la bouche de -Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère -crie vers moi». - -Dans cette même pièce de La _Thébaïde_ (IV, 1), Racine suppose que -les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur -naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère: - - Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance: - Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance. - Triste et fatal effet d’un sang incestueux! - Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux, - Dans les flancs de ma mère une guerre intestine - De nos divisions lui marqua l’origine. - -La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse à adresser -à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement qu’elle ne -pouvait pas tenir, termina cette missive par les vers suivants, -qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près textuellement, au -_Britannicus_ de Racine (II, 3): - - Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs; - Vos _jours toujours_ sereins coulent dans les plaisirs; - La Cour en est pour vous l’inépuisable source, - Ou si quelque chagrin _en_ interrompt _la course_, - Tout le monde, soigneux de _les entretenir_, - S’empresse à _l’effacer_ de votre souvenir. - -«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de Mme de -Polignac, furent généralement trouvés détestables: des _jours -toujours_ sereins, mauvaise consonance; — _en_ interrompt _la -course_, est-ce la course des plaisirs ou la course de la source? -— _les entretenir_ est bien loin du mot _plaisirs_, de même que -_l’effacer_ est un peu loin du mot _chagrin_; — et tous ces _que_, -_qui_, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu mystifier son monde, elle -ne s’y serait pas prise plus adroitement.» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux -Lundis_, t. IV, p. 227.) - -Racine écrit dans _Mithridate_ (III, 1): - - Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours - Aux lieux où le Danube y vient finir son cours? - -«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout haut, -paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces -contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, -t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout -autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute -impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est -l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à -l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux -cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans -Émile Deschanel, _ouvrage cité_, t. I, p. 310), cette objection et -interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne. - -Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à -Mithridate: - - Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage. - -A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime était -rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de Mithridate -par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des spectateurs, -en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», s’avisèrent de -crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de -tout le monde_ [ou _L’Esprit d’autrefois_], Première série, p. 269.) - -A propos de ce vers d’_Iphigénie_ (V, 6): - - Le _soldat étonné_ dit que, dans une nue,... - -Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. II, p. 427, note 1; -Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la Comédie-Française déclamer -ce vers de manière à faire douter s’il ne s’agissait pas plutôt d’une -nourrice de Molière que d’un soldat d’Agamemnon», et il conseille de -«préférer un hiatus au ridicule d’une prononciation rigoureusement -exacte». - - O le plus grand poltron qui jamais _ait été_! - -s’écrie à son tour un personnage de Scarron (_Jodelet_, IV, 7), -poltron qui peut être rapproché du susdit _soldat étonné_. - -En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de Louis XIV -et de Mme de Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les _Œuvres -diverses d’un auteur de sept ans_, voulut faire partie de l’Académie -française, et Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de -l’Académie, cette incroyable réponse: - -«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il n’y -a pas un académicien qui ne soit _ravi de mourir_ pour vous en faire -une». - -Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant -d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à -l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour -lui en procurer l’accès. (Cf. _Le Magasin pittoresque_, 1835, p. 354.) - -Qui croirait qu’_Athalie_, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal -accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans -plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, -de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers -d’_Athalie_... Un jeune officier, condamné à lire la première scène, -lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois; -ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel -il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa -singularité,» ajoute Laharpe (_Ouvrage cité_, t. II, p. 241-242), -amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent -donna ordre de jouer _Athalie_, qui, cette fois, «fut applaudie avec -transport». - -Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la -délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si -hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin -de l’_épurer_. Au lieu de ces deux vers d’_Alexandre le Grand_ (V, 3): - - Aimez, et possédez l’avantage charmant - De voir toute la terre adorer votre amant, - -ces pudibonds censeurs ont mis: - - Aimez, et possédez l’avantage _si doux_ - De voir toute la terre adorer _votre époux_. - -Dans _Les Plaideurs_ (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le -mot _bâtard_ et de le remplacer par _fils_: - - Monsieur, je suis _le fils_ de votre apothicaire. - -Dans _Esther_ (I, 1), au lieu de: - - Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, - La chassa de son trône ainsi que de son lit, - -estimant le mot _lit_ trop suggestif, ils ont écrit: - - Lorsque le roi, contre elle enflammé _sans retour_, - La chassa de son trône ainsi que de _sa cour_. - -(Cf. Edmond TEXIER, _Les Choses du temps présent_, p. 202-204; -Hetzel, 1862.) - -Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, de -se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment -chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en -1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut -question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité -à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié -(ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de -_Phèdre_ et d’_Athalie_ n’était ni poète ni chrétien, _nec poeta nec -christianus_.» (_Vie de Voltaire_, chap. II, p. 17-18, en tête de ses -Œuvres, édit. de Kehl.) - -Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de -«vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné, -paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. _Le Temps_, 1er décembre -1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile GAUTIER, _Les -Jeunes-France_, Daniel Jovard, p. 90; Charpentier, 1879: «Ce polisson -de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à -travers le corps»); — la seconde épithète est d’Auguste Vacquerie -(_Profils et Grimaces_, p. 17: «... Les bottes neuves gênent le pied, -les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, -Racine est une vieille botte.») - -Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de Racine. -Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait les -jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution. -Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré -chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt: -«Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer _de son -vivant_». (Cf. l’abbé DE VOISENON, _Anecdotes littéraires_, p. 36; -Librairie des bibliophiles, 1880; — et Eugène MULLER, _Curiosités -historiques et littéraires_, p. 264; Delagrave, 1897.) - - - * * * - - -Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi -les cacophonies abondent chez MOLIÈRE (1622-1673), à tel point que -Théophile Gautier s’amusait à dire que «comme tapissier, le Poquelin -avait peut-être quelque mérite, mais, comme poète, c’est un pleutre -que nous aurions sifflé s’il eût apparu en 1830». (Cf. _Le National_, -9 janvier 1887.) - -Et Flaubert de lui riposter sur le même ton: - -«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il y -a, dans _Le Malade imaginaire_ (acte II, 2e intermède), une phrase -de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: _Plusieurs -Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses mêlées de -chansons_. Ça, c’est un diamant!» (_Ibid._) - -Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en -termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière: -«Mon opinion sur Molière et _Le Misanthrope_? Eh bien, ça me semble -infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!» -Etc. (GONCOURT, _Journal_, année 1857, t. I, p. 170.) - -Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu -tendres pour Molière: - -«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les -plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, -avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une -multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. (FÉNELON, -_Lettre sur les occupations de l’Académie_, VII, p. 70-71; édit. -Despois.) - -«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme -et d’écrire purement.» (LA BRUYÈRE, _Caractères_, Des ouvrages de -l’esprit, p. 22; édit. Hémardinquer.) - -«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres -et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins -corrects et moins purs que lui.» (VAUVENARGUES, _Œuvres choisies_, p. -312; Didot, 1858, in-18.) - -Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal _Le Temps_ du -19 mars 1882 (Cf. Georges LAFENESTRE, _Molière_, p. 173; — Robert DE -BONNIÈRES, _Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série, p. 67 et suiv.; — _La -Gazette anecdotique_ du 31 mars 1882; — etc.), un article demeuré -célèbre, portant pour titre _Une Hérésie littéraire_, et des plus -durs pour Molière. Ce qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est -qu’en reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même -défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée -comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de -se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais -écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de -fond qui dominent tout.» Un _fond_ qui _domine_ tout? Scherer cite -nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre -autres (_Le Misanthrope_, IV, 3): - - Et, puisque notre cœur fait un effort extrême - Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime, - Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux, - S’oppose fortement à de pareils aveux, - L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle, - Doit-il impunément douter de cet oracle? - -Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui, -antérieurement au _Misanthrope_, se trouvent dans _Garcie de -Navarre_, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette -Célimène doit et entend exprimer sa pensée? - -Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur de -cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; il -improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et -sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène, -plutôt que lus et savourés à loisir. - -Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, dans -_Le Misanthrope_, la préposition _pour_ se trouve à certain endroit -(III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers: - - _Pour_ moi, je voudrais bien que, _pour_ vous montrer mieux, - Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. - _Pour_ peu que d’y songer vous nous fassiez les mines, - On peut, _pour_ vous servir, etc... - -D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous -déconcertent; ceux-ci de _Tartuffe_ (V, 3), par exemple: - - Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux - De quelque ombre de paix _raccommoder les nœuds_. - -Et ceux-ci, encore de _Tartuffe_ (V, scène dernière): - - Et par un doux hymen _couronner_ en Valère - La _flamme_ d’un amant généreux et sincère. - -_Couronner une flamme_ est certainement pour nous une singulière -locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle, et même -plus tard, le mot _flamme_ accouplé à bien des verbes qui ne lui -conviendraient plus aujourd’hui: - - Réduit au triste choix ou de _trahir_ ma flamme, - Ou de vivre en infâme. - (CORNEILLE, _Le Cid_, I, 7.) - - Vous savez pour la paix _quels vœux a faits_ ma flamme. - (ID., _Horace_, I, 2.) - - Qu’est-ce-ci, mes enfants? _écoutez-vous_ vos flammes? - Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? - (ID., _ibid._, II. 7.) - - Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes - _Décidèrent_ en moi _le destin de leurs flammes_. - (MOLIÈRE, _Don Garcie de Navarre_, I, 1.) - -Des chaînes qui décident un destin? - - Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste - A fait _parler_ ici _des feux_ que je déteste. - (CRÉBILLON, _Rhadamiste et Zénobie_, I, 2.) - -Une flamme qui fait parler des feux? - -On lit dans _Le Misanthrope_ (V, 7): - - Pourvu que _votre cœur_ veuille _donner les mains_ - Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains. - -_Un cœur qui donne les mains_: voilà encore un étrange style, mais -dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième siècle: - -«La gloire n’est due qu’à _un cœur_ qui sait... _fouler aux pieds_ -les plaisirs.» (FÉNELON, _Télémaque_, I, p. 6; édit. Colincamp.) - -«Tel est l’homme, ô mon Dieu, _entre les mains_ de ses seules -lumières.» (MASSILLON, _Sermon pour le 4e dimanche de l’Avent_; dans -MOLIÈRE, édit des Grands Écrivains, t. V, p. 549, note 2.) - -Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (_Proverbes_, XVIII, 21): «La -mort et la vie sont _aux mains_ de _la langue_»? - -Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions du -mot _main_ étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. LITTRÉ). -Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité et qui connaissait si bien -nos classiques, a écrit (Dans _Le XIXe Siècle_, 28 janvier 1894): -«Un grand écrivain laisse après lui quelque chose de plus durable -que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il s’est servi, qu’il a -assouplie et façonnée à son usage, et qui, même maniée _par d’autres -mains_, garde toujours quelque trace du pli qu’il lui a donné». - -De Molière encore (_Les Précieuses ridicules_, sc. 9): - -«CATHOS. — Votre cœur crie avant qu’on l’écorche. - -MASCARILLE. — Il est écorché _depuis la tête jusqu’aux pieds_.» - -Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de Marivaux: -«Frappez fort, mon cœur a _bon dos_.» (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands -Écrivains, t. II, p. 98, note 1)[19]. - - [19] Nous trouvons dans Tallemant des Réaux (_Les Historiettes_, - t. VI, p. 282 et 318; Techener, 1862), les anecdotes suivantes, - relatives à des femmes qui appelaient couramment et tendrement - leurs maris _Mon Cœur_: «Une vieille madame Mousseaux... avoit - espousé un jeune homme nommé Saint-André qui, pour n’estre pas - avec elle, alloit le plus souvent qu’il pouvoit à la campagne; - elle en enrageoit et escrivoit sur son almanach: «Un tel jour - _mon cœur_ est parti; un tel jour _mon cœur_ est revenu...» - Un nommé du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un - soufflet sur l’œil en jouant; sa femme s’écria: «Ah! mon Dieu, - _mon cœur_ est borgne». Une autre, racontant la maladie de son - mari, disoit: «Je lui disois quelquefois: «_Mon cœur_, tirez la - langue». — Dans _La Croix de Berny_ (lettre IV, p. 44; Librairie - nouvelle, 1859), l’un des auteurs, Jules Sandeau, sous le - pseudonyme de Raymond de Villiers, mentionne une inscription - gravée sur une roche et ainsi conçue: «Le 25 juillet 1831, deux - tendres _cœurs_ se sont _assis_ à cette place». - -«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note de -l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284, note -2, _a_), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes, -l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort -sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de -Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter -un morceau de cuir qu’il n’en paye _les pots cassés_» (_Le Médecin -malgré lui_, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le -_Ballet des Muses_, à Mlle de la Vallière: - - Je baise ici les mains _à vos beaux yeux_ - Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.» - -Dans _Psyché_ (I, 1): - - Un souris (sourire) chargé de douceurs - Qui _tend les bras_ à tout le monde, - Et ne vous promet que faveurs. - -Dans _Le Dépit amoureux_ (I, 4): - - ... Ma langue, en cet endroit, - _A fait un pas de clerc_ dont elle s’aperçoit. - -Dans _Le Sicilien_ (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four. Le -ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas une -étoile qui montre _le bout de son nez_». - -Dans le prologue du _Malade imaginaire_: «Le théâtre représente un -lieu champêtre, _et néanmoins_ fort agréable». Ce _néanmoins_ nous -prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors -peu appréciées. - -Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière: - - Le _poids_ de sa grimace, où brille l’artifice, - Renverse le bon droit, et tourne la justice. - (_Le Misanthrope_, V, 1.) - - Qu’un _cœur_ de son penchant donne assez de lumière, - Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière. - (_Ibid._, V. 2.) - - Et leur _langue_ indiscrète, en qui l’on se confie, - Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie. - (_Le Tartuffe_, III, 4.) - -Etc., etc. - -Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi chez -Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas élider -les _e_ muets et de les compter pour une syllabe: sans doute on -n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est -devenu depuis: - - Anselme, mon mignon, cri_e_-t-elle à toute heure. - (_L’Étourdi_, I, 5.) - - La parti_e_ brutale alors veut prendre empire. - (_Le Dépit amoureux_, IV, 2.) - - Et tout le changement que je trouve à la chose, - C’est d’être Sosi_e_ battu. - (_Amphitryon_, I, 2.) - -Ici, au contraire, l’_e_ muet n’est pas compté: - - A la queu_e_ de nos chiens, moi seul avec Drécar. - (_Les Fâcheux_, II, 6 ou 7.) - -Dans _Sganarelle_ (sc. 21), le mot _honneur_ rime avec lui-même: - - Guerre, guerre mortelle à ce larron d’_honneur_ - Qui sans miséricorde a souillé notre _honneur_. - -Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent: - - ... La promesse _accomplie_ - Qui vous donna l’espoir de l’hymen de _Clélie_, - Très humble serviteur à Votre _Seigneurie_. - -Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très expressives» et font -fort bon effet à la scène. (Cf. MOLIÈRE, édit. des Grands Écrivains, -t. II, p. 214, note 4.) - -Dans le prologue d’_Amphitryon_, presque au début, nous rencontrons -deux rimes masculines de suite: _venir_ et _pas_, _las_. - -Notons ce curieux anachronisme dans _Amphitryon_ (II, 5): Sosie et -son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure, -nous parlent «du diable» à plusieurs reprises: - - Nous donnerions tous les hommes au diable. - -Et (III, 10): - - Et je ne vis de ma vie - Un dieu plus _diable_ que toi. - -Etc., etc. - -Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons: - - _Ce sont soins su_perflus. - (_L’Étourdi_, IV, 3.) - - ... Une affaire aussi qui m’embarr_asse assez_. - (_Le Dépit amoureux_, II, 1.) - - Et plusieurs qui _tantôt ont_ appris... - (_Sganarelle_, sc. 16.) - - Tout _ce_ que _son_ cœur _sent_, _sa_ main a _su_ l’y mettre. - (_L’École des Femmes_, III, 4.) - - Je _suis assez_ adroit... - (_Le Misanthrope_, III, 1.) - - Et _suis huissier_ à verge... - (_Le Tartuffe_, V, 4.) - - Qui le _rend en tout temps_ si _content_... - (_Les Femmes savantes_, I, 3.) - - D’être _baissé sans cesse aux soins_ matériels. - (_Ibid._, II, 7.) - -Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons: - -_Plaisant_: «Je vous trouve plaisant de...». (_Le Misanthrope_, IV, -3; — _Les Femmes savantes_, I, 2; V, 2; — _Le Malade imaginaire_, -III, 3 et 4; — Etc.) - -_Impertinent_, _e_: «C’est un impertinent, une impertinente... Voilà -une coutume bien impertinente;» — Etc. (_La Critique de l’École des -Femmes_, sc. 5 et 7; — _Le Médecin malgré lui_, I, 2; II, 9; — _Le -Malade imaginaire_, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.) - -_Pendard_, _pendarde_: «Ces pendardes-là.» (_Les Précieuses -ridicules_, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (_Les Fourberies -de Scapin_, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — _Le Malade -imaginaire_, II, 2; — Etc.) - -_Le plus... du monde_: «La plus belle personne du monde... La plus -amoureuse du monde...» Etc. (_La Critique de l’École des Femmes_, sc. -1, 2 et 3; — _Le Médecin malgré lui_, I, 5; III, 1 et 11: «La plus -grande joie du monde»; — _Le Bourgeois gentilhomme_, III, 7, 9, 19; -IV, 5; — _Le Malade imaginaire_, II, 6; — Etc.) - -Etc., etc. - - -Ce vers de _L’École des Femmes_ (II, 6): - - Je suis maître, je parle; allez, obéissez, - -se trouve textuellement dans Corneille (_Sertorius_, V, 6), et cet -autre de _Tartuffe_ (III, 3): - - Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme, - -se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même pièce de Corneille -(IV, 1): - - Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme. - -Cet autre vers de _Tartuffe_ (V, 3): - - Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, - -ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine (_Fables_, IX, 1): - - Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je. - -Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans _Les Femmes -savantes_ (III, 2), débute par un vers: - - Votre prudence est endormie, - -qui se rapproche de près de ce vers de Corneille (_Nicomède_, III, 2): - - Ma prudence n’est pas tout à fait endormie. - -Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs: -_castigat ridendo_... auraient été bien déçues si elles avaient -entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (_Ouvrage cité_, t. -II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de _L’Avare_, -déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter -dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’_excellents principes -d’économie_». - -Sainte-Beuve, dans ses _Nouveaux Lundis_ (t. V, p. 275-276), fait -une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière. «Sait-on, -demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq -personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement, -dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui -se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la -pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout -de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on -proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible -à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans _L’École -des Femmes_, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se -rencontrent en scène qu’au cinquième acte.» - -«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue, où -les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est _Le Méchant_ -de Gresset.» - - - - -II - - RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. Sa - gloire «sans rivale». — MALHERBE. Une ode qui arrive trop - tard. — SCUDÉRY. - - LA FONTAINE. Ses inadvertances. Emploi du mot _femme_. - Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. Irrégularités - de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime _hommes_ et - _nous sommes_. Orthographe de La Fontaine. - - BOILEAU. — REGNARD. Ses emprunts à Molière. — CRÉBILLON - LE TRAGIQUE. La cheville «en ces lieux». — L’ABBÉ - DESFONTAINES. — PIRON. Un acteur qui se poignarde d’un coup - de poing. — LA CHAUSSÉE. - - -Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra -pas toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder -quelque peu et remonter à RONSARD (1524-1585), qui, comme on -sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait la toux -de _ronge-poumon_, Apollon de _porte-perruque_, Bacchus de -_nourri-vigne_ et _aime-pampre_, etc. - -Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième -siècle et même plus tard. «Votre esprit _aime-vers_... Cyprine -_dompte-cœur_...», écrit, dans sa comédie _Le Visionnaire_ (II, 4), -DESMARETS DE SAINT-SORLIN (1595-1676), qui, en plus d’un endroit, a -imité Ronsard. - -Dans la préface de son poème _La Franciade_, Ronsard (_Œuvres -complètes_, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer -de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de -prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le -plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les -consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR, -qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et -batterie aux vers.» - -Le poète DU BARTAS (1544-1590), qui, de son vivant, a joui de la plus -grande réputation, d’«une gloire sans rivale», dont les œuvres ont -été traduites dans presque toutes les langues de l’Europe (Cf. _La -Grande Encyclopédie_, art. Du Bartas), est peut-être celui qui, après -nos décadents, symbolistes et naturistes, nous fournirait le plus de -vers bizarres et drolatiques. On sait que, pour exprimer le galop du -cheval, il commençait par galoper lui-même dans sa chambre[20]: - - Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape - Le vent qui va devant... - - [20] «Du Bartas, auparavant que de faire cette belle description - du cheval, s’enfermait quelquefois dans une chambre, et, se - mettant à quatre pattes, soufflait, hennissait, gambadait, tirait - des ruades, allait l’amble, le trot, le galop, à courbette, - et tâchait par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le - cheval.» (Gabriel NAUDÉ, dans SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie - française au seizième siècle_, p. 100, note, et 397; Charpentier, - 1869.) A en croire la princesse Palatine (_Correspondance_, t. - I, p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans - avoir l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il - se figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors - autour d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit - pendant une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; - ses gens le mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le - faire suer, et, quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir - de ce qui s’était passé.» - -Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au besoin, -certaines syllabes, écrit _pé-pétiller_, _ba-battre_, _flo-flottant_, -au lieu de _pétiller_, _battre_, _flottant_. Le soleil est pour lui -_le duc des chandelles_; les vents sont _les postillons d’Éole_. Sa -muse, comme celle de Ronsard et encore plus, «en français parle grec -et latin»: - - Apollon porte-jour; Herme guide-navire; - Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre... - La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs, - Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs. - Etc., etc. - -On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son -gazouillement: - - La gentille alouette, avec son tire-lire, - Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire - Vers la voûte du ciel, etc. - (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au - seizième siècle_, p. 99 et passim; et PHILOMNESTE - [Gabriel Peignot], _Le Livre des singularités_, p. 344). - -Dans MALHERBE (1555-1628), pourtant si minutieux et si difficile, -nous relevons ces métaphores disparates (_Ode au roi Louis XIII_, -1627): - - Prends ta _foudre_, Louis, et va comme _un lion_ - Donner le dernier coup à la dernière tête - De la rébellion. - -Malherbe écrit à Racan (_Œuvres de Malherbe_, p. 180; Didot, 1858, -in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au monde, les -femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons. -C’est un sentiment que j’ai eu _dès ma naissance_...» - -«Dès ma naissance» est sans doute exagéré. - -Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand on -avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se -reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier -pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc -de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant -une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le -premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut -terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf. -TALLEMANT DES RÉAUX, _Les Historiettes_, t. I, p. 183; Techener, -1862.) - - -Entre autres rodomontades et drôleries du poète tragi-comique SCUDÉRY -(1601-1667), on cite ces phrases de sa première comédie _Lygdamon_, -où, pour s’excuser des fautes de style qu’il a pu commettre, il -écrit: «J’ai compté plus d’années parmi les armes que d’heures dans -mon cabinet; j’ai usé plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, -et sais mieux ranger les soldats que les paroles... Je suis sorti -d’une maison où l’on n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je -veux apprendre à écrire de la main gauche, afin d’employer la droite -plus noblement.» Dans cette pièce de _Lygdamon_, un amoureux dit -tendrement à sa belle: - - Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes? - -et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres de la -contrée. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, -p. 144; — et LAROUSSE, art. Scudéry.) - - - * * * - - -LA FONTAINE (1621-1695), parlant, dans la _Vie d’Ésope le Phrygien_ -qu’il a placée en tête de ses fables, de la _Vie d’Ésope_ écrite par -le moine Planude, dit que cette biographie doit être crue, parce que -Planude était à peu près contemporain d’Ésope: «Planude vivait dans -un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas -être encore éteinte». Or, entre Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et -le moine Planude, qui vivait au quatorzième siècle, on voit qu’il y a -un intervalle de _plus de dix-huit siècles_. (Cf. LA FONTAINE, édit. -des Grands Écrivains, t. I, p. 29.) - -Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et sont -entachées d’erreurs. - -Dans la première de ces fables, _La Cigale et la Fourmi_ (imitée -d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que -de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, _ni mil, -ni vermisseau_, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe -sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant, -elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne lui -a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en hiver, -et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise soit -venue.» (TOUSSENEL, _Le Monde des oiseaux_, chap. 2, t. I, p. 62; -édit. de 1853.) - -A deux reprises (_Le Chat et le Rat_, VIII, 22; et _Les Souris et -le Chat-Huant_, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la -chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau -d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. LA FONTAINE, édit. des -Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; et t. III, p. 162, note 5.) - -Ailleurs (_La Souris métamorphosée en Fille_, IX, 7), le rat devient -_le mari_, le mâle, de la souris. - -Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La Fontaine -était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène NOËL, _La Vie des -fleurs_, p. 71; Hetzel, s. d.) - -Dans la fable _La Chatte métamorphosée en Femme_ (II, 18), l’auteur -nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant devenue femme, - - Les souris ne la craignaient point, - -les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui est -manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que ce -soit, au moindre bruit. - -Dans _Le Meunier, son Fils et l’Ane_ (III, 1), au lieu d’avoir la -peine de marcher, et - - Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit, - -l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton sans doute, -et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui devait être -passablement mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas -lui permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller». - -_Le Lièvre et la Perdrix_ (V, 17): - - Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. - -Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué, -essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir. - - La _femme_ du lion mourut, - -écrit La Fontaine, dans _Les Obsèques de la Lionne_ (VIII, 14), pour -désigner la femelle du lion, et cette locution apparaît ailleurs -encore sous la plume du grand fabuliste (même fable, plus bas; et II, -2). Et - - Deux coqs vivaient en paix... - Il (ce coq) eut _des femmes_ en foule. - (_Les Deux Coqs_, VII, 13.) - -La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (_Voyage en -Amérique_, volume intitulé _Atala_, p. 346; Didot, 1871): «Le castor -est jaloux, et tue quelquefois _sa femme_ pour cause ou soupçon -d’infidélité». - -Et Mérimée, dans une de ses _Lettres à Panizzi_ (t. II, p. 225): -«Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une -chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, -qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux -tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la _femme_ -du chien de l’empereur!» - -De même La Fontaine nous parle des _doigts_ du chat, pour ses griffes -(IX, 17); un rossignol tombe dans les _mains_ d’un milan (IX, 18); le -rat prend l’œuf entre ses _bras_ (X, 1); etc. «Le bonhomme» humanise -ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre tout à -fait la nature animale avec la nature humaine. - -_Les Deux Pigeons_ (IX, 2): On peut se demander pourquoi le pigeon, -qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir partir, ne -s’en va pas avec lui, puisque - - L’absence est le plus grand des maux, - -et que rien ne le retient au logis. - -Voltaire (_Dictionnaire philosophique_, art. Calebasse; _Œuvres -complètes_, t. I, p. 208, édit. du journal _Le Siècle_) et Diderot -(_Jacques le Fataliste_, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont montré -tout ce qu’il y avait de faux dans la fable _Le Gland et la -Citrouille_ (IX, 4; imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble -avoir tort de trouver que la citrouille serait mieux pendue - - A l’un des chênes que voilà, - -aurait eu raison dans les contrées tropicales où d’énormes noix de -coco poussent sur de très grands arbres. - - Il ne faut jamais dire aux gens: - «Écoutez un bon mot, oyez une merveille.» - Savez-vous si les écoutants - En feront une estime à la vôtre pareille? - (_Les Souris et le Chat-huant_, XI, 9.) - -Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours -observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de -s’astreindre. Voici... - - Une histoire _des plus gentilles_... - (_Testament expliqué par Ésope_, II, 20.) - -Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il s’adresse à -eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart des écrivains -de son temps, use et abuse des plus hyperboliques adulations: - -«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni -aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors -âgé de _douze ans_: elles se rencontrent toutes dans les présents -que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les -ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître -toutes les règles qui y conviennent.» (_Fables_, livre XII, Dédicace -à Mgr le duc de Bourgogne.) - - Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut - Qu’ayant mille vertus _vous n’avez nul défaut_. - (_Philémon et Baucis_, in fine), - -déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique débauché. - -Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète -estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (_Fables_, -Daphnis et Alcimadure, XII, 26.) - -Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de sa maîtresse -sur la scène; les mêmes libertés de gestes se retrouvent dans le -théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une reprise (_L’Eunuque_, IV, -1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci: - - «CHRÉMÈS, lui voulant mettre la main au sein... - «PYTHIE, se retirant, et repoussant sa main...» - -Et je vous fais grâce du texte. - - -Voyez aussi, de La Fontaine, _Clymène_, comédie en un acte (vers -la fin), et _Ragotin ou le Roman comique_, comédie en cinq actes, -où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, 11; -III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes -farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces -«inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand -siècle. - -Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie _Le Florentin_, -que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart des petites -pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, de demander, -dans la salle même du théâtre, — mais était-ce sérieusement ou en -plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a fait cette rapsodie?» -(Cf. LA FONTAINE, édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et -Victor HUGO, _Notre-Dame de Paris_, livre I, chap. 3; t. I, p. 40; -Hachette, 1858.) - -Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie -analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans -la fable _Le Vieillard et ses enfants_ (IV, 18), on rencontre, -presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (_enfants_, -_appelait_, _parlait_). Dans la fable _Les Lapins_ (X, 14 ou 15), -_guides_ (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier, -quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La -Fontaine) rime avec _solide_ (au singulier). Dans la fable _Le -Corbeau, la Gazelle, etc._ (XII, 15), quatre rimes masculines se -suivent: _imparfaitement_, _infiniment_, _autrement_, _firmament_; et -un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois -rimes du même genre: _tourmentant_, _instant_ et _comment_. - -Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez -Molière: - -«... Je suis sourd, _les ans en sont_ la cause.» (_Fables_, VII, 16.) - -«... Tous _sont_ de _son_ domaine.» (VIII, 1.) - -«... Parcourant _sans cesser ce_ long _cercle_ de peines.» (X, 2.). - -«... Ayant _au haut_ cet écrit_eau_.» (X, 14.) - -«_Ces soins sont_ superflus.» (XII, 8.) - -«Quand il en aurait eu, ç’au_rait été tout un_.» (XII, 12.) - -«Là, tout l’Olym_pe en pompe eût_ été vu.» (XII, 15.) - -Etc., etc. - -Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit -_tartufs_ (tartuffes), _respec_ (respect), _circonspec_ (circonspect) -(IX, 14; — X, 8 et 12); etc. - -Dans _L’Abbesse malade_ (_Contes_, IV, 2) se trouve un _e_ muet non -élidé, qui ne compte pas pour une syllabe: - - A moins enfin qu’elle n’ait à souhait - Compagni_e_ d’homme. Hippocrate ne fait - Choix de ses mots... - -«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque -ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1). - -Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs, -Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer _hommes_ avec -_sommes_ (nous _sommes_, dans le siècle où nous _sommes_): quand l’un -de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain -que l’autre ne va pas tarder à se montrer: - - Mais ne bougeons d’où nous _sommes_: - Plutôt souffrir que mourir, - C’est la devise des _hommes_. - (_Fables_, I, 16.) - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Peut servir de leçon à la plupart des _hommes_. - Parmi ce que de gens sur la terre nous _sommes_. - (II, 13.) - - De tout temps les chevaux ne sont nés pour les _hommes_, - Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous _sommes_, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - (IV, 13.) - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Souvent pour des sujets même indignes des _hommes_: - Il semble que le ciel sur tous tant que nous _sommes_ - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - (VIII, 5.) - - ... et, tous tant que nous _sommes_, - . . . . . . . . . . . . . . . . - Et l’on ne peut l’apprendre aux _hommes_. - (VIII, 7.) - - Souffrir ce défaut aux _hommes_! - Mais que tous, tant que nous _sommes_, - . . . . . . . . . . . . . . - (IX, 1.) - -Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc. - -«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans LA FONTAINE, -édit. des Grands Écrivains, t. III, p. 249, note 7), que, dès qu’on -voit le mot _hommes_ à la fin d’un vers, on puisse être sûr de voir -arriver à la fin de l’autre vers, _où nous sommes_ ou bien _tous tant -que nous sommes_. L’habileté de l’écrivain consiste à sauver cette -misère de la langue par le naturel et l’exactitude de la phrase où -ces mots sont employés.» - -On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et -suiv.), dans la tragédie d’_Achille_, où l’orthographe de La Fontaine -a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très -fréquemment de la nôtre: _vanger_ (venger), _quiter_ (quitter), -_soufrir_ (souffrir), _rampart_ (rempart), _flater_ (flatter), -_fidelle_ (fidèle), _guarent_ (garant), etc. - - - * * * - - -BOILEAU (1636-1711), si rigoureux et sévère, nous parle de _reculer -en arrière_, comme si l’on pouvait _reculer en avant_: - - Pégase s’effarouche et recule en arrière. - (Épître IV, _Le Passage du Rhin_.) - -Son île escarpée et _sans bords_: - - L’honneur est comme une île escarpée et sans bords - (Satire X, _Les Femmes_.) - -lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île qui n’aurait -pas de bords? - - Le Français, né malin, forma le vaudeville; - Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, - Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant. - (_L’Art poétique_, chant II.) - -Un indiscret qui _passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant_? - - Et son feu, dépourvu de sens et de lecture, - S’éteint à chaque pas faute de nourriture. - (_Ibid._, chant III.) - -Un _feu_, dépourvu de _sens_ et de _lecture_, qui s’éteint à chaque -_pas_? - -Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du Parnasse. - -Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (_A son -esprit_), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin: - - Avant lui Juvénal avait dit en latin - Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin. - -Je ne sais plus où j’ai lu que le _Traité du Sublime_ de Longin, -traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à -l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque -toujours reliés — de _Traité du Sublimé_, c’est-à-dire du calomel, -sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie. - - - * * * - - -Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans les -comédies de REGNARD (1656-1710), c’est la quantité de vers qu’il -emprunte, plus ou moins textuellement, à Molière. «Tu prenais ton -bien où bon te semblait, eh bien, je fais comme toi, et c’est toi que -je pille,» paraît-il dire à son maître. - - Dans vos brusques _humeurs_ je ne puis vous comprendre. - (REGNARD, _Le Distrait_, I, 1.) - - Dans vos brusques _chagrins_ je ne puis vous comprendre. - (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.) - - - J’étais _fort_ serviteur de monsieur votre père. - (REGNARD, _Le Distrait_, II, 7.) - - _Et_ j’étais serviteur de monsieur votre père. - (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, V, 4.) - - - A peine _pouvons-nous_ dire comme il se nomme. - (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 2.) - - A peine _pouvez-vous_ dire comme il se nomme. - (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 1.) - - - Et ne me rompez pas la tête _plus longtemps_. - (REGNARD, _Les Ménechmes_, IV, 3.) - - Et ne me rompez pas _davantage_ la tête. - (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, IV, 3.) - - - Voilà, je _le confesse_, un homme abominable. - (REGNARD, _Les Ménechmes_, V, 5.) - - Voilà, je _vous l’avoue_, un abominable homme. - (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 6.) - - - _Est-ce à moi_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse? - (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 8.) - - _C’est à vous_, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse. - (MOLIÈRE, _Le Misanthrope_, I, 2.) - - - C’est à vous de sortir _et de passer la porte_. - La maison m’appartient... - (REGNARD, _Le Légataire universel_, III, 2.) - - C’est à vous d’en sortir, _vous qui parlez en maître_. - La maison m’appartient... - (MOLIÈRE, _Le Tartuffe_, IV, 7.) - -Etc., etc. - -Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je vous trouve -plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard: - - _Je vous trouve plaisant!_ Au gré de mes souhaits... - (_Le Distrait_, V, 9.) - - _Je vous trouve plaisant_ de disposer de moi. - (_Les Ménechmes_, V, 6.) - - _Je vous trouve plaisant_ et vous avez raison... - (_Le Légataire universel_, II, 11.) - - _Je vous trouve plaisant_ de parler de la sorte. - (_Ibid._, III, 2.) - -Etc., etc. - - - * * * - - -CRÉBILLON LE TRAGIQUE (1674-1762), dont nous avons cité le mot -(p. 29): «Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; il ne -me restait plus que l’enfer», «a fondé presque toutes ses pièces, -selon la remarque de Laharpe (_Lycée ou Cours de littérature_, t. -III, 1re partie, p. 563-564; Verdière, 1817), sur le déguisement -des principaux personnages. A commencer par _Rhadamiste_, Zénobie y -paraît sous le nom d’Isménie; dans _Électre_, Oreste est caché sous -celui de Tydée; Pyrrhus, dans la pièce de ce nom, l’est sous celui -d’Hélénus; Ninias, dans _Sémiramis_, sous celui d’Agénor; le fils de -Thyeste, sous celui du fils d’Atrée; Sextus, dans _Le Triumvirat_, -sous celui de Clodomir»; etc. - -Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est autre -que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien n’était: - - Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur... - -Et Ninias de s’écrier, non sans raison: - - O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère - D’aussi coupables feux éclater sans mystère? - (Cf. LAHARPE, _ibid._, p. 553-554.) - -Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville -«en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers, -dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (_Ibid._, p. 528), c’est -que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à -contre-sens»: - - Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux - Signale quelque jour ma fureur _en ces lieux_... - Je ne suis en effet descendu _dans ces lieux_... - Et nous n’avons d’appui que de vous _en ces lieux_... - Quel déplaisir secret vous chasse _de ces lieux_... - Cachez-nous au tyran qui règne _dans ces lieux_... - Je tremble à chaque pas que je fais _en ces lieux_... - Sans appui, sans secours, sans suite _dans ces lieux_... - J’en crains plus du tyran qui règne _dans ces lieux_... - Il doit être déjà de retour _en ces lieux_... - M’accorder un vaisseau pour sortir _de ces lieux_... - Gardes, faites venir l’étranger _en ces lieux_... - Et votre voix, Seigneur, a rempli _tous ces lieux_... - Etc., etc. - -Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces -lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie -d’_Oreste_ notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5; -II, 1, 2, 5; etc.): - -«... Oreste est _en ces lieux_.» (II, 7.) - -«... Qu’osiez-vous faire _en ces lieux_ écartés?» (III, 6.) - -Etc., etc. - -A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, sans -doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait: - -«Suivez-moi! - -— Où? demandait Clytemnestre. - -— _Aux lieux_...», commençait à répondre Oreste. - -Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire. -(Cf. Lorédan LARCHEY, _L’Esprit de tout le monde_, 1re série, p. 269.) - -Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement. - - - * * * - - -L’ABBÉ DESFONTAINES (1685-1745), fameux par ses disputes avec -Voltaire, commet la balourdise, au début de son _Ode à la reine_, de -prendre, non le Pirée pour un homme, mais le Permesse, rivière de -Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, pour une montagne, de -confondre, en d’autres termes, _Permesse_ avec _Parnasse_. Piron ne -manqua pas de relever la bévue: - - Il croyait le Permesse un mont, - Or c’est un fleuve très profond; - Etc., etc. - -Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que PIRON (1689-1773), à -son tour, commet ou semble commettre la même erreur dans _L’Amitié -médecin_, où il demande aux Muses de faire retentir les «échos du -_Permesse_». (Cf. Paul CHAPONNIÈRE, _Piron_, p. 304-305.) - -A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible -incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de -_Callisthène_ (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce, -le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en -si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée, -garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que -l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un -poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé -au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son -glaive. (ID., _ibid._, p. 61.) - -Ce vers de LA CHAUSSÉE (1692-1754), qui se trouve dans sa comédie _Le -Préjugé à la mode_ (II, 3): - - Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses, - -figure textuellement dans la tragédie d’_Héraclius_ de Corneille (IV, -4). - - - - -III - - VOLTAIRE. Son théâtre: anecdotes diverses. Georges Avenel - et son édition des œuvres de Voltaire. La petite-nièce de - Corneille. Abus des mots _horreur_, _fatal_, _affreux_. Les - tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. Orthographe - de Voltaire. - - L’ABBÉ D’ALLAINVAL. — SAURIN. — ALEXANDRE DE MOISSY. Une - pièce pour sages-femmes. - - SEDAINE. Ses répétitions de mots. Ses incorrections. — - LEMIERRE. Le vers du siècle. - - BEAUMARCHAIS. L’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle. - Termes de prédilection. - - DORAT. — CHAMFORT. _La Charité romaine._ — DESFORGES. - Phrases inachevées. — FLORIAN. - - -VOLTAIRE (1694-1778) — «Le Français suprême, l’écrivain qui a été -le plus en harmonie avec sa nation... Voltaire, c’est le plus grand -homme en littérature de tous les temps; c’est la création la plus -étonnante de l’Auteur de la nature,» a proclamé Gœthe (_Conversations -avec Eckermann_, t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité -dans VOLTAIRE, _Œuvres complètes_, t. VIII, p. 1126, édit. du journal -_Le Siècle_); «Le vrai représentant de l’esprit français dans ce que -j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» déclare, de son côté, -Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. XV, p. 210, note 1) — Voltaire -confond, dans une de ses tragédies, _L’Orphelin de la Chine_ (I, 3), -_alfange_ (sorte de cimeterre) avec _phalange_ (troupe d’infanterie), -et il écrit: - - De nos honteux soldats les _alfanges_ errantes, - A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes. - -Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis -_phalanges_ à la place d’_alfanges_. - -Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier: - - Où _mon front_ avili n’osa _lever les yeux_. - -On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (_Rome sauvée_, I, 7): - - Faisons notre devoir: les dieux feront le reste, - -de ce vers de Corneille (_Horace_, II, 8): - - Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux... - -Ce vers: - - Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion, - -se trouve à la fois et mot pour mot dans l’_Œdipe_ de Corneille -(I, 3) et dans l’_Œdipe_ de Voltaire (I, 1), où nous rencontrons -également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe: - - L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux. - -Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme de -Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire: - - A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère! - (_Tancrède_, III, 1.) - - Le premier qui fut roi fut un soldat heureux; - Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux. - (_Mérope_, I, 3.) - - Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance, - C’est la seule vertu qui fait leur différence. - (_Mahomet_, I, 4.) - -Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de -_Mahomet_, l’esclave SÉIDE, a laissé son nom dans la langue pour -signifier un sectateur fanatique. - - Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne. - (_La Mort de César_ II, 1.) - - - ... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers. - (_Ibid_.) - -Etc., etc. - -Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire des -œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal _Le -Siècle_, 1867-1870, 8 vol. in-4)[21], a eu le soin d’imprimer en -italique tous ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres. - - [21] Le nom d’Émile de la Bédollière figure bien dans le titre - de l’ouvrage, au moins sur les quatre premiers tomes de cette - édition; mais à peu près pour la forme uniquement, et en raison - de l’importante situation que La Bédollière occupait alors au - journal _Le Siècle_. - -Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un vers: - - Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux, - -a été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de -la préface de _L’Enfant prodigue_, comédie en cinq actes (t. III, p. -286, édit. du journal _Le Siècle_). - - -_La Mort de César_ est, assure-t-on, la première pièce de théâtre, -«parmi celles qui méritent d’être connues», où aucune femme ne figure -parmi les personnages. Elle réalise ainsi le vœu du prédicateur -Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait retrancher des tragédies -«tout ce qui est amour». (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des -classiques_, Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.) - -Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et -à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, p. 22), survint -à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’_Adélaïde du -Guesclin_, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche: - - Es-tu content, Coucy? - -«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce qui, -comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. (Cf. -Georges AVENEL, _ouvrage cité_, t. III, p. 215 et 229.) - -Dans _Zaïre_, «la plus touchante de toutes les tragédies qui -existent» (LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, t. III, 1re -partie, p. 222; Verdière, 1817), un autre hémistiche: - - ... Soutiens-moi, Chatillon, - (II, 3), - -a été et est souvent encore employé par plaisanterie, burlesquement. - -De même, à la première représentation de _Mariamne_, dans le moment -où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, prenait -la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La reine -boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin de -la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis la -chute de la pièce. (Cf. Georges AVENEL, _ibid._, p. 112.) - -C’est dans _Zaïre_, où une croix fait reconnaître à Lusignan -sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois cet -accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a tant abusé -depuis. (Cf. _Zaïre_, II, 3; — et Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, -Théâtre de Voltaire, p. 100.) - -Pendant qu’on répétait _Mérope_, Voltaire accablait les acteurs de -corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa -pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui remit -une correction à porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran -Polyphonte. «Mais, à cette heure, tout le monde dort, monsieur, -objecte le domestique. Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin. -— Va, cours! répond gravement Voltaire. _Les tyrans ne dorment -jamais_.» (Cf. Émile DESCHANEL, _ouvrage cité_, p. 193, note 1.) - -Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec ses -incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui ferma un -jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des rectifications -par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. Alors Voltaire -s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle Desmares donnait -un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un superbe pâté de -perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on découvrit douze -perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où étaient inscrits -les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le rôle de Mlle -Desmares. (Cf. Lucien PEREY et Gaston MAUGRAS, _La Vie intime de -Voltaire aux Délices et à Ferney_, p. 252, note 2; — et Émile -DESCHANEL, _ibid._, p. 235.) - -Deux vers de la tragédie de _Mahomet_ (II, 5) ont été employés, dans -une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent -Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince -de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel -droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui -répondre aussitôt majestueusement et fièrement: - - «Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins - A sur l’esprit grossier des vulgaires humains. - -— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le garde-chasse -tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à terre. (Cf. _La -Semaine des familles_, 22 septembre 1860, p. 820; — et LAROUSSE, art. -Droit, p. 1276, col. 4.) - -A propos de ce vers de Corneille (_Cinna_, III, 4): - - Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie, - -on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, datée de -Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais très -probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce de -Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à -signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec -le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût. - -Dans une notice de Voltaire sur _L’Encyclopédie_ (1774; _Œuvres -complètes de Voltaire_, t. VI, p. 381; édit. du journal _le Siècle_), -on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt -et un volumes in-folio (de _L’Encyclopédie_) qu’on trouvait sur la -toilette de toutes les dames...» - -_Vingt et un_ volumes in-folio sur une table de toilette! Il fallait -que ces toilettes fussent à la fois très grandes et remarquablement -solides. - -Laharpe (_Ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 153, 183 et 363) -constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop les mots -_horreur_, _fatal_, _affreux_ surtout. Voir, par exemple, la tragédie -d’_Œdipe_, acte IV, scène 1, où l’épithète _affreux_ se trouve -répétée sept fois: - - Sur mes destins _affreux_ ne soit trop éclairé... - Et que tous deux unis par ces liens _affreux_... - Etc., etc. - -Et dans _Mérope_ (II, 2): - - Celle de qui la gloire et l’infortune _affreuse_... - -On rencontre aussi dans _Mérope_ (IV, 2) ce vers peu harmonieux: - - Quoi! de pitié pour moi tous vos _sens sont saisis_? - -Nous avons signalé plus haut (p. 22) la fameuse dissonance, rectifiée -depuis: - - _Non, il n’est_ rien que _Nanine n’honore_. - -Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne peut -s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo (_Actes -et Paroles_, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, s. d.): «Je -range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes -que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence draconienne, -ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le démontre Émile -Deschanel (_Ouvrage cité_, p. 212, 228, 311, 356: «Tancrède, le héros -amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» etc.), le théâtre -de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui de Voltaire. -L’auteur d’_Hernani_, nous le verrons plus loin, dans le chapitre qui -lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même opinion sur -Voltaire et ses tragédies. - -L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les écrivains -de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, est -très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement -de sa main, et signée: VOLTAIRE, _chambelan_ du _roy_ de Prusse, il -écrit ainsi les mots: _nouvau_, _touttes_, _nourit_, _souhaitté_, -_baucoup_, _ramaux_, le _fonds_ de mon cœur, _andidote_, _crétien_, -etc., etc. (Cf. G.-A. CRAPELET, _Études pratiques et littéraires sur -la typographie_, p. 345, note). - -Et dans sa tragédie de _Tancrède_ (IV, 2), on lit: - - Oui, j’ai tout fait pour elle... - Et l’eussé-je _aimé_ moins, comment l’abandonner? - -(_aimé_ pour _aimée_). - -On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (_Lettres_, t. II, p. 281; -édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à -enseigner l’orthographe à Voltaire». - - - * * * - - -L’ABBÉ D’ALLAINVAL ou SOULAS D’ALLAINVAL (1700-1753), qui, au -milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant -dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, — -et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une -singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême -indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur _L’Embarras -des richesses_? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages... -pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt». -(_Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques_, t. III, Notice sur -d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme -l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. _Le Mariage de -Figaro_, V, 3; et le _Dictionnaire philosophique_, article Argent), -qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner», -et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir». - - -Dans une pièce de SAURIN (1706-1781), _Les Mœurs du temps_, nous -voyons, à la scène deuxième, un des personnages, Julie, arriver -«tenant un livre ouvert», ce qui n’empêche pas une autre dame, -Cidalise, qui n’est cependant pas aveugle, de s’exclamer presque -aussitôt: «Je vous dirais bien, moi, de quoi ce livre vous aurait -entretenue, _si vous l’aviez ouvert_». - -Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie -_Blanche et Guiscard_, qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces -beaux vers fréquemment cités: - - Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!... - Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer... - La loi permet souvent ce que défend l’honneur... - (Cf. Notice sur Saurin, _Chefs-d’œuvre tragiques_, - t. I, p. 270; Didot, 1869.) - - -Comme exemple des ridicules indications de personnages dans certains -mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’ALEXANDRE DE -MOISSY (1712-1777), — qui en a écrit bien d’autres, plus ou moins -grotesques, — _La Vraie Mère_, «drame didacti-comique en trois -actes». Voici cette distribution textuelle (Cf. l’_Almanach de la -Littérature, du Théâtre et des Beaux-Arts_, 1867, p. 93): - -«MME FÉLIBIEN, accouchée depuis sept mois et nourrissant son enfant. - -«M. FÉLIBIEN, son mari, négociant. - -«MME DE VILLEPREUX, sa sœur, femme enceinte et presque à terme. - -«M. DE VILLEPREUX, son mari. - -«MME DES AULNES, femme d’un marchand de drap, relevée de couches -depuis neuf mois et demi. - -«L’ENFANT de Mme Félibien, âgé de sept mois. - -«L’ENFANT de Mme des Aulnes, âgé de dix mois. - -«MME LONDAIS, sage-femme. - -«MME LÉVEILLÉ, garde de femmes en couches.» - - - * * * - - -SEDAINE (1719-1797) a une manie, un tic, pour ainsi parler: c’est de -redoubler les locutions qu’il emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!» -«Conte-moi ça, conte-moi ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?» -Ce redoublement lui semblait donner plus de naturel au dialogue, et -aussi plus de force, équivaloir à un superlatif. C’est du reste la -remarque de François Génin, dans ses _Récréations philologiques_ (t. -I, p. 42): «La manière primitive et la plus naturelle de former un -superlatif c’est de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas; -ils vous diront _Un grand, grand, grand homme_! — _Il était petit, -petit_! C’est l’origine du _bonbon_ et du _bobo_.» - -Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine: - -«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (_Le Philosophe sans le savoir_, IV, -7.) - -«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (_Ouvrage cité_, IV, 9.) - -«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (_Ibid._) - -«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (_Ibid._, V, 2.) - -«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (_Ibid._, V, 4.) - -«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (_Ibid._) - -«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je n’hésite -pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un instant.» -(_La Gageure imprévue_, sc. 23.) - -«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (_Ibid._) - -«Madame, madame, j’en suis charmé.» (_Ibid._) - -«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (_Ibid._, sc. 25.) - -«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: c’est...» -(_Rose et Colas_, sc. 8.) - -«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (_Ibid._) - -«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (_Ibid._) - -«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus -d’aveugles que de clairvoyants.» (_Ibid._, sc. 15.) - -«Folle! folle! je vais te faire voir...» (_Ibid._) - -«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (_Ibid._, sc. 16.) - -Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont innombrables dans -le théâtre de Sedaine, on dirait des _doublons_ typographiques. - -Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment développé», -dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une impression médiocre; -et quand on trouvait des longueurs dans ses ouvrages, il était rare -qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». (Notice sur Sedaine, _Chefs -d’œuvre des auteurs comiques_, t. VII, p. 2; Didot, 1861.) - -Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est souvent -négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête _sur son -estomac_» (_Le Déserteur_, I, 6), — et l’on raconte, à ce sujet, -l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité: -«... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui -en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception -d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du -récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt -ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.» -(_Curiosités littéraires_, Académies, p. 299; Paulin, 1845.) - - - * * * - - -LEMIERRE (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si connu et qualifié -«le vers du siècle»: - - Le trident de Neptune est le sceptre du monde, - -qui se trouve dans son poème _Le Commerce_, a, dans sa première -tragédie, _Hypermnestre_, marié en un seul jour cinquante filles d’un -même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est une intrigue -empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des Danaïdes, -mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. (Cf. -LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 596.) - -«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme _sensible_», dit un -des personnages de _La Mère coupable_ (III, 2) de BEAUMARCHAIS -(1732-1799). - -Ce qualificatif _sensible_ et le substantif _sensibilité_, nous les -retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes ou prosateurs, -du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, chez -Florian: «Il ne me reste qu’un cœur _sensible_» (_Gonzalve de -Cordoue_, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, 162, 164, -168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.[22]. - - [22] Sur l’abus de l’adjectif _sensible_ au dix-huitième siècle, - voir MICHELET, _Histoire de France_, tome XIX, p. 287 (Marpon et - Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du dix-huitième - siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en - témoignait. A chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_.» - Etc. Et Edmond et Jules DE GONCOURT, _La Femme au dix-huitième - siècle_, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible, c’est cela seul - que la femme veut être; c’est la seule louange qu’elle envie (à - cette époque)...» - -«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui -traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était -le mot _sensibilité_», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (_Racine -et Victor Hugo_, p. 64). - -Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque écrivain -a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son dictionnaire et sa -manière», selon la sentence de Joubert (_Pensées_, Du style, t. II, -p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: «Chaque écrivain, -a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient fréquemment dans -le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui qui l’emploie, -un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles MONSELET, le journal _La -Vie littéraire_, 9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une -de ces «locutions favorites», — qui ne trahissent pas toujours et -inévitablement un vœu ou un faible, — et nous continuerons, chemin -faisant et à l’occasion, d’en mentionner. - -Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de _Tarare_, chœur que -Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps -comme un chef-d’œuvre de ridicule»: - - Notre amour est pour la pâture, - Et tous nos soins - Sont pour nos foins. - (Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais, - _Théâtre de Beaumarchais_, p. xx; Didot, 1863.) - -Et cette indication scénique dans _La Mère coupable_ (II, 2): -«Bégearss... se mord le doigt _avec mystère_». - -Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (_Mémoires_, Addition -au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux juges sa liste -d’une main, et faisant la révérence _de l’autre_, Mme Goëzman a -dit...» - -Une jolie locution, empruntée à ces mêmes _Mémoires_ (p. 111): -«Courir _comme chat sur braise_». - - -Pour dire que des danseurs qui représentaient les vents et jouaient -mal ont été hués et chassés de la scène par les spectateurs du -parterre, DORAT (1734-1780) écrit: - - Et le parterre enfin renvoie, avec justice, - Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse. - (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 1re partie, p. 100.) - -«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés. - - -CHAMFORT (1741-1794), dans une strophe où il rappelait la fameuse -scène baptisée _La Charité romaine_, fréquemment représentée en -peinture, et qui nous montre une jeune femme allaitant un vieillard, -— l’aventure de Péra et de son père Cimon, que l’on confond parfois -avec Éponine et son mari Sabinus, — s’exprime en ces termes -drolatiques: - - De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père - Elle devient la mère! - (Cf. LAHARPE, _ouvrage cité_, t. III, 2e partie, p. 445; — - et LAROUSSE, art. Charité romaine.) - - -La comédie de DESFORGES (Choudard-Desforges: 1746-1806), _Le Sourd ou -l’Auberge pleine_, qui eut jadis tant de succès, est certainement -une des plus incorrectes, des plus négligemment écrites qui aient -paru. - -«Oui, je m’_en_ rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.) - -Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose -prononcer le mot _tyran_, et s’arrête juste au milieu du mot: - -«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir -tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.) - -Déjà le vieux poète Jacques DE LA TAILLE (1543-1562) avait usé du -même procédé dans sa tragédie de _Daire_ (Darius), où, dans la -dernière scène, les suprêmes paroles que Darius adresse de loin à -Alexandre en expirant sont ainsi rapportées: - - O Alexandre... - Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (_tion_) - Il ne put achever, car la mort l’en garda (_l’empêcha_). - (Cf. SAINTE-BEUVE, _Tableau de la poésie française au - seizième siècle_, p. 207.) - -Ce même genre de réticence, ce même _truc_, se retrouve chez FLORIAN -(1755-1794). Dans son roman _Gonzalve de Cordoue_ (livre X, t. II, -p. 180; édit. de la Bibliothèque nationale), très belle épopée en -prose qui mérite d’être relue, un personnage, Alamar, ennemi furieux -de Gonzalve, s’écrie, en s’armant pour aller le combattre: «Je cours -punir, exterminer le «détestable...» Il ne peut achever, sa colère -ne lui permet pas de prononcer le nom qu’il abhorre.» - -Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure, -pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole -à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris, -profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort -le saisit.» - - - - -IV - - _Le culte de la périphrase._ Périphrases courantes. — - ÉCOUCHARD LEBRUN et le «périphrastique». — DELILLE. - Locution favorite de Delille. Ses succès. Sa mémoire - prodigieuse. - - CHATEAUBRIAND. Il préférait ses vers à sa prose. Sa - tragédie de _Moïse_. — _Prédilections particulières de - certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres». — - Singuliers jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le - mandarin». — _La gloire littéraire._ - - -«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur nom», -déclare Voltaire, dans ses _Conseils à Helvétius_ (Œuvres complètes, -t. IV, p. 601, note _r_; édit. du journal _Le Siècle_). - -Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que par -les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le _style noble_. -(Cf. EUGÈNE DESPOIS, _Dialogues sur l’éloquence_ par Fénelon, p. 212, -note 1.) - -D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du dix-huitième -siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en plus à partir de -cette époque jusqu’à la Restauration. - -Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux communs. - -«J’ai voulu me jeter aux pieds des _auteurs de mes jours_», écrit -à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (_La Nouvelle Héloïse_, I, 4; -Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette, 1856.) - -«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré -et les chers _gages de sa tendresse_!» écrit encore la même héroïne. -(_Ibid._, II, 4; t. III, p. 253.) - -«Je porte dans mon sein un _gage de mon amour... le gage de notre -union_.» (FLORIAN, _Le Bon Ménage_, sc. 3 et 18, Fables et autres -œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.) - - Et si ce tour vieilli peut peindre _un jeune objet_... - Églé sera longtemps comparée à la rose. - (DELILLE, _L’Imagination_, I; Œuvres, t. I, p. 336; - Lefèvre, 1844.) - -_Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de -mon amour, un jeune objet_ (pour dire une jeune fille ou une jeune -femme) sont ou ont été des périphrases des plus courantes. - -ÉCOUCHARD LEBRUN dit LEBRUN-PINDARE (1729-1807), et surtout JACQUES -DELILLE (1738-1813), le «périphrastique» Delille, comme on l’a -baptisé, ont particulièrement cultivé la périphrase. - -Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun donne à -déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de l’ode sur _Le -Triomphe de nos paysages_ (Dans le volume MALHERBE, J.-B. ROUSSEAU, -É. LEBRUN, _Œuvres_, p. 514; Didot, 1858): - - La colline qui, vers le pôle, - Borne nos fertiles marais, - Occupe les enfants d’Éole - A broyer les dons de Cérès. - Vanvres, qu’habite Galatée, - Sait du lait d’Io, d’Amalthée, - Épaissir les flots écumeux; - Et Sèvres, d’une pure argile, - Compose l’albâtre fragile - Où Moka nous verse ses feux. - -«Tout cela, note Sainte-Beuve (_Portraits littéraires_, t. I, p. 152, -note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins -à vent_; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son _beurre_ et ses -_fromages_; et _la porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait -Ginguené au rédacteur du journal _Le Modérateur_ (22 janvier 1790), -que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» -Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il avouait que -si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. -Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui n’en -rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines -bizarres.» - -Ailleurs, dans l’ode _Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine_ -(Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au -collège, et ce sont encore autant d’énigmes: - - Là, dans sa vitesse immobile, - Le buis semblait dormir, agité par mon bras; - Là, je triplais le cercle agile - Du chanvre envolé sous mes pas. - - Là, frêle émule de Dédale, - Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger; - Là, dans une course rivale, - J’étais Achille au pied léger. - - Là, j’élevais jusqu’à la nue - Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor - A travers la route inconnue - Qu’Éole ouvre à son vague essor. - -Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la _toupie_, à la _corde_, -au _volant_, à la _course_ ou aux _barres_, et au _cerf-volant_. - - -Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une renommée -sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo, que -de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour ses -innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui paraît -incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et -uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait; -personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons -tout à l’heure. - -Pour Delille, le cochon est - - ... l’animal qui s’engraisse de glands. - (_Les Géorgiques_, III; Œuvres, t. II, p. 353; - Lefèvre, 1844.) - -Et Victor Hugo de riposter (_Les Contemplations_, I, 7, Réponse à un -acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882): - - Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas? - Guichardin a nommé le Borgia... - -Les diamants sont, pour Delille: - - ... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne. - (_L’Imagination_, I; t. I, p. 457.) - -L’araignée: - - Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles - Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles. - (_Ibid._, VI; t. I, p. 466.) - -Les baleines: - - Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil. - (_L’Homme des champs_, II; t. I, p. 169.) - -La cigogne: - - L’ennemi des serpents vient, après les frimas, - Retrouver les beaux jours dans nos riants climats. - (_Les Géorgiques_, II; t. II, p. 332.) - -Le taon: - - ... insecte affreux, que Junon autrefois, - Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois. - (_Ibid._, III; t. II, p. 343.) - -Le chat: - - L’animal traître et doux, des souris destructeur. - (Dans Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 262.) - -Le paon: - - L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus. - (_Ibid._) - -L’oie: - - L’aquatique animal, sauveur du Capitole. - (_Ibid._) - -La poule: - - Cet oiseau diligent dont le chant entendu - Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu. - (_Ibid._) - -Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu -d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de -Champagne, la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie, -l’horlogerie, la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut -imaginer. - -Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué plus d’une -périphrase qu’on chercherait en vain dans son œuvre, cette définition -de la seringue, par exemple: - - Ce tube tortueux d’où jaillit la santé, - -que je rencontre dans _La Chronique médicale_ (1er février 1913, p. -77). - -Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là, -et je la trouve dans la _Correspondance_ de Gustave Flaubert (t. II, -p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous -faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente -étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre... -Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la -petite vérole ressemble à une écumoire: - - D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage, - Horrible désormais, nous présenter l’image - De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé, - Dont se sert la matrone, en son zèle empressé, - Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante - Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?» - -Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet -«l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par -excellence». (_Le Temps_, 23 mai 1912.) - -Etc., etc. - -(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la _Revue -bleue_, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave MERLET, _Tableau de la -littérature française_, 1800-1815, t. I, p. 510; — etc.) - -Dans sa préface de _Cromwell_ (p. 34; Hachette, 1862), Victor -Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase, -ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des -dénombrements d’Homère, d’avoir _fait_ douze chameaux, quatre chiens, -trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un -jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers, -beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et -tant d’aurores qu’il se perdait à les compter». - -Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans -le _Discours préliminaire_ de sa traduction des _Géorgiques_ (t. -II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands -du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots -comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles -et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté -une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus -décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné -au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les -termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer -des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des -périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le -destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes -ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.» - - [23] Remarquons que Victor Hugo n’a pas dit autre chose dans sa - _Réponse à un acte d’accusation_, déjà citée par nous tout à - l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de glands»: - - un mot - Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud. - - Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se soumet, Hugo - s’insurge: - - Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. - Plus de mot sénateur! plus de mot roturier! - -Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes -et très justes considérations (_Portraits contemporains_, Lebrun, -t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie -qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre -pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité; -il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq -ans après, dans _Le Cid d’Andalousie_ (de Pierre-Antoine Lebrun: -1785-1873), le mot _chambre_ excitait des murmures à la première -représentation; _Le Globe_ (5 mars 1825, article de M. Trognon) était -obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie: - - De princes égorgés la _chambre_ était remplie. - -«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de -cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830, -chaque mot simple en tragédie voulait un combat...» - -Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le -verbe _embellir_: - - Ma muse des jardins _embellit_ le séjour. - (_Les Jardins_, III; Œuvres, t. I, p. 75.) - - Quel charme _embellira_ vos douces promenades? - (_L’Homme des champs_, II; ibid., p. 148.) - - ... Multiplie, agrandit, _embellit_ la nature. - (_L’Imagination_, I; ibid., p. 333.) - - Tout ce que la nature _embellit_ de sa main. - (_Ibid._, III; ibid., p. 369.) - - Un air d’aisance encore _embellit_ la déesse. - (_Ibid._, III; ibid., p. 371.) - - Oh! que l’homme sait bien _embellir_ l’univers! - (_Ibid._, IV; ibid., p. 392.) - - Etc., etc. - -«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (_Portraits -littéraires_, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000 -exemplaires pour la première édition. L’_Énéide_, par exception, -se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000 -francs d’abord, bien grande somme pour le temps.» - -Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, Mme Woillez conte que, -revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut «poursuivi par deux -forbans, Delille donna, dans cette circonstance, des marques de -sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes parlèrent dans -le temps: «Ces coquins-là, dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme -que je ferai contre eux». (Notice, _Œuvres de J. Delille_, t. I, p. -7; Lefèvre, 1844.) - -Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse, -et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement -composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels -vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien -fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais -tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire, -dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas -perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il -a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée -avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà -M. Delille _ad patres_, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs -qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles BRIFAUT, -_Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul_, dans Charles ROZAN, -_Petites Ignorances historiques et littéraires_, p. 371, note 1.) -Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. SAINTE-BEUVE, _Portraits -littéraires_, Delille, t. II, p. 103 et suiv. - - - * * * - - -CHATEAUBRIAND (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans -Henri MONNIER, _Mémoires de M. Joseph Prudhomme_, t. II, p. 92; -Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les -préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il -y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne -parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente -étude, de classer l’auteur d’_Atala_ et des _Martyrs_ parmi les -poètes. - -«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune -Victor Hugo, _l’enfant sublime_. C’est la littérature d’en haut... -Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers, -et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que -ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que -je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de -_Moïse_. (_Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_, 1818-1821, -p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - -«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit -pendant vingt ans son _Moïse_. Il préférait ce faux chef-d’œuvre -à toutes ses œuvres.» (Adolphe BRISSON, _Le Temps_, 26 mai 1913, -Chronique théâtrale.) - -De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa -_Théorie des couleurs_, «que les savants refusaient de prendre au -sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus -mauvais. (Cf. Édouard ROD, _Essai sur Gœthe_, p. 14; Perrin, 1898.) - -De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes -et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques; -et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et -de les savourer avec lui. - -De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand -vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un -de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et -dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde». -(Ernest LEGOUVÉ, _Soixante ans de souvenirs_, t. IV, p. 199; Hetzel, -s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue -Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à -M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi, -je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec -complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un -coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les -ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en -pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer -que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest LEGOUVÉ, _ibid._; — et -Louis ULBACH, _La Vie de Victor Hugo_, p. 111-112; Émile Testard, -1886.) - -Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible -pour la couronne tragique». (SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, -t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.) - -Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique -et de son _Devin du village_ (Cf. ID., _ibid._, t. II, p. 125), -et préférant son _Lévite d’Éphraïm_ à tous ses ouvrages (_Les -Confessions_, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864). - -L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste des -philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait humilié -quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. MARMONTEL, _Mémoires_, -livre VI; t. II, p. 103; Jouaust, 1891; — et Antoine GUILLOIS, _Le -Salon de Mme Helvétius_, p. 28; C. Lévy, 1894.) - -Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne sont pas sans -mérite) à ses dessins et à ses tableaux (SAINTE-BEUVE, _ibid._); - -Alfieri se piquait d’être fort en grec (ID., _ibid._); - -Byron d’être le premier nageur du Bosphore (ID., _ibid._); - -Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre -(SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, t. II, p. 125). - -Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et ses -tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», il -les préférait à ses superbes marbres. (_Revue Napoléonienne_, avril -1911, p. 108.) - -Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre; - -Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa -musique (Cf. Ernest CHESNEAU, _L’Art et les Artistes modernes_, p. -61; Didier, 1864); - -Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce qui -était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le -journal _Le Voleur_, 1864, p. 349; et 1865, p. 462); - -Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait la passion -des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, et «voulait -refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste et bouleverser les -lois de la pesanteur». (Eugène FORGUES, _Les Artistes célèbres_, -Gavarni, p. 49, 54, 58; Rouam, s. d.) - -Etc., etc. - - - * * * - - -Revenons à Chateaubriand. - -Voici un singulier jugement porté par lui sur le général Bonaparte: - -«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en -effet, un grand gagneur de batailles; mais, _hors de là_, le moindre -général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné -l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers -l’enfance de l’art.» (CHATEAUBRIAND, _De Bonaparte et des Bourbons_, -dans le volume _Mélanges politiques et littéraires_, p. 183; Didot, -1868.) - -Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses -_Mémoires d’outre-tombe_ (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles -gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille. -En exceptant mon vieux roi, _je voudrais qu’on noyât_ quiconque n’est -plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze -amis ont-ils été consultés? - -Dans les mêmes _Mémoires_, pour s’excuser de ses nombreuses -citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV, -p. 437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces -récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, -et qu’ensuite _je ne t’entends plus_; je dors dans la terre que tu -foules; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que -mes os». - -Et ces phrases hyperboliques et étranges: - -«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite -de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, -m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (_Ouvrage cité_, -t. I, p. 64.) - -«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand): -l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a -pleuré sa mort.» (_Ibid._, t. I, p. 180.) - -Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la -loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette -inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. -Ferme la porte, s’il _vous_ plaît.» (_Ibid._, t. II, p. 238.) - -Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du -conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut -annoncée en ces termes par le journal _La Mode_: «M. _Persil_ est -mort pour avoir mangé du perroquet». - -On demande souvent quel est l’auteur de la locution _tuer le -mandarin_; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau: -c’est l’opinion de Balzac (_Le Père Goriot_, p. 150; Librairie -nouvelle, 1859), du _Grand Dictionnaire Larousse_, etc. On la trouve, -ainsi formulée, dans _Le Génie du christianisme_ (livre VI, chap. -2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O -conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur -des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question: -Si tu pouvais, par un seul désir, _tuer un homme à la Chine_ et -hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle -qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?» -Etc. - -Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries -littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand, -dont, selon le mot de Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. I, p. -434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un -tic». - -«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses -_Mémoires d’outre-tombe_ (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il -eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce -siècle?»[24]. - - [24] Ce que Sainte-Beuve a traduit en ces termes: «Mes écrits de - moins dans le siècle, qu’aurait-il été sans moi?» (_Causeries - du lundi_, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce là d’ailleurs une - première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits mémoires. - - Le poète et romancier danois ANDERSEN (1805-1875) nous offre - aussi un des plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il - est vrai que je suis le plus grand homme de lettres actuellement - vivant, disait-il, mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est - Dieu, qui m’a fait ainsi.» (_Revue bleue_, 20 septembre 1879, p. - 273.) - -«Ce que le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon -esprit.» (_Ouvrage cité_, t. VI, p. 226.) - -«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec -moi.» (_Ibid._, t. III, p. 3.) - -«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses -geôliers, il l’avait faite avec moi.» (_Ibid._, t. IV, p. 115.) - -«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de -mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé -l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur -avoué de l’opinion...» (_Ibid._, t. IV, p. 342.) - -«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui pullulent -à cette heure démontrent qu’_il y a duperie à ne pas proclamer -soi-même son immortalité_.» (_Ibid._, t. IV, p. 207)[25]. - - [25] «La gloire veut qu’on l’aide auprès des hommes; elle n’aime - pas les modestes.» (Edgar QUINET, _La Révolution_, t. II, p. 343, - Librairie internationale, 1869; in-18.) - -C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec -une bien enfantine et comique naïveté, dans son _Journal_ (année -1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir, -peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir -dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature -que dans l’espérance d’une gloire _à perpétuité_. Une gloire de dix -mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le -mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?» -Etc.[26]. - - [26] Ailleurs (_La Faustin_, p. 287), Edmond de Goncourt, mieux - inspiré, dit ou fait dire à l’un de ses personnages: «Au fond, la - gloire, ça pourrait bien être tout simplement des bêtises: une - exploitation de notre bonheur par une vanité imbécile». Et encore - (_Journal des Goncourt_, année 1883, t. VI, p. 269): «C’est chez - moi une occupation perpétuelle à me continuer après ma mort, à me - survivre, à laisser des images de ma personne, de ma maison. A - quoi sert?» - - C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de Montaigne - (_Essais_, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la - courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et - en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et - remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes - les choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult! - Nature nous a là donné un plaisant jouet!» - -Comme si, en dépit du _Musa vetat mori_, et de la fière attestation -de Malherbe: - - Ce que Malherbe écrit dure éternellement - -(Cf. SAINTE-BEUVE, _Chateaubriand et son groupe_, t. II, p. 184), le -culte de la littérature et la connaissance de l’histoire ne devaient -pas nous inspirer plus de bon sens, plus de raison, et surtout plus -de modestie[27]! Comme si l’amour des Lettres ne suffisait pas à nous -donner par lui-même la plus certaine et la meilleure des récompenses! -Si le nom des Goncourt surnage quelque temps encore, c’est grâce, -non pas à leurs écrits, qu’on ne lit déjà plus guère, mais à leur -fortune, qui leur a permis de fonder une Académie gentiment rétribuée. - - [27] Voir, par exemple, ce que dit Cicéron dans _Le Songe de - Scipion_, livre VI, chap. XIV, XV et XVIII, sur la gloire - humaine: «... Quelle gloire digne de tes vœux peux-tu acquérir - parmi les hommes? Tu vois quelles rares et étroites contrées ils - occupent sur le globe terrestre... Retranche toutes les contrées - où ta gloire ne pénétrera pas, et vois dans quelles étroites - limites», etc. - - Et Salluste (_Catilina_, VIII): «De faire que les actions (et - les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du hasard - (_fortuna_); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou la - gloire, ou l’oubli...» - - Et Montesquieu (_Pensées diverses_: Œuvres complètes, t. II, p. - 433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour cette - petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?» - - Et Benjamin Constant (dans SAINTE-BEUVE, _Portraits littéraires_, - t. III, p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant - de la brièveté de la vie me fait tomber le livre ou la plume - des mains, toutes les fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus - de motifs pour acquérir de la gloire, pour conquérir un empire - ou pour faire un bon livre, que nous n’en avons pour faire une - promenade ou une partie de whist.» - - Alfred de Vigny (_Journal d’un poète_, p. 183; Charpentier, - 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à celui d’une - bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape qui - peut!» - - «Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) avait raison quand - il démontrait presque géométriquement quelle vanité et quelle - extravagance c’est de croire qu’il y a une réputation qui nous - appartienne après notre mort!» (SAINTE-BEUVE, _Causeries du - lundi_, t. II, p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite - de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, - pour périr eux-mêmes l’instant d’après.» (ID., _Portraits - littéraires_, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus - tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau. - L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (ID., - _Nouvelle Correspondance_, p. 157.) - - Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, dans le - _Mercure de France_ de novembre 1900, un article abondamment - documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont. - - - - -V - - LAMARTINE. Ses étourderies et incohérences. _La phrase du - chapeau_, de l’académicien Patin, et autres phrases de - longue haleine. Toujours de l’à peu près chez Lamartine. Le - _Lac_. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de Lamartine - sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert. - - ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. Le substantif - _Centaure_. — GÉRARD DE NERVAL. - - ALFRED DE MUSSET. — THÉOPHILE GAUTIER. Bizarreries et - inadvertances. Emploi des termes techniques. - - LECONTE DE LISLE. — THÉODORE DE BANVILLE.. — HENRI DE - BORNIER. — SULLY PRUDHOMME. — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE - MENDÈS. — CLOVIS HUGUES. - - -LAMARTINE (1790-1869) a pris avec la grammaire des licences aussi -fréquentes qu’exagérées. Il écrit, par exemple, _vêtissait_, au lieu -de _vêtait_, non seulement dans ses vers, où il pouvait être gêné par -le rythme, mais en prose: «Le soleil qui le vêtissait de son auréole -de rayons.» (_Le Tailleur de pierres de Saint-Point_, III, p. 24; -Hachette, 1899.) - -Il a des inadvertances de ce genre: - - Ah! qu’il pleure, celui dont _les mains_ acharnées, - S’attachant comme un lierre aux débris des années, - _Voit_ avec l’avenir... - (_Nouvelles Méditations_, V, p. 44; Hachette, 1858.) - -Pour fournir une rime à _lune_, il crée l’incohérente locution _l’une -après l’une_ (au lieu de _l’une après l’autre_): - - Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune, - D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une - Murmurer et mourir. - (_Ibid._, XXIV, p. 152.) - -Ou bien il fait rimer _ténèbres_ avec _cèdres_: - - Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-_ténèbres_, - Étaient venus planer sur les cimes des _cèdres_. - (_La Chute d’un ange_, 1re vision, p. 47; Gosselin, 1849.) - -Ou encore _jour_ avec _amours_: - - Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos _jours_ - Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’_amour_. - (_Ouvrage cité_, p. 55.) - -Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis _amours_ au pluriel, ce qui -donne à la phrase un sens bizarre et grotesque. - -Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot _orbite_ du -masculin: - - Ces astres suspendus dans le vide des _airs_ - Croisant, sans se heurter, leurs orbites _divers_. - (_Nouvelles Méditations_, Réflexion, p. 228; — - et _Recueillements_, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.) - - ... Jeune ami dont la lèvre, - Que le fiel a _touché_, de sourire se sèvre. - (_Recueillements_, XI, A M. Guillemardet, p. 46.) - -Pour _touchée_. - -Il dit à une femme (_Nouvelles Méditations_, XXIV, p. 158): - - Souviens-toi de l’heure bénie - Où les dieux, d’une tendre main, - Te _répandirent_ sur ma vie - Comme l’ombre sur le chemin. - -Comme si l’on pouvait _répandre_ quelqu’un. - -Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous décrit en -ces termes «un lugubre silence»: - - ... Et sur la foule immense - Plane, avec la terreur, un lugubre silence: - On n’entend que _le bruit de cent mille soldats_ - Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas, - Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent, - Les ordres répétés qui dans l’air retentissent, - Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents... - - ... Des sons discords que _rendent_ chaque sens. - (_La Mort de Socrate_, p. 333; Hachette, 1860.) - -Lamartine avait même d’abord mis: _chaques_ avec une s - - ... que rendent _chaques_ sens. - -(Cf. LITTRÉ, _Dictionnaire_, art. Chaque.) - -Il écrit dans _Jocelyn_ (Prologue, p. 30; Hachette, 1858): - - Comme luttent entre _eux_, dans la sainte agonie, - L’immortelle espérance et la nuit de la vie. - -Plus loin (_Jocelyn_, 1re époque, p. 46): - - Des présents de l’époux les fragiles merveilles - _Etalés_ sur le lit... - -Au lieu d’_étalées_, qui gênait le vers. - -Dans _Jocelyn_ encore (4e époque, p. 158): - - Que m’importe... - Ton travail en ce monde, et le pain dont tu _vive_, - -pour rimer avec _suive_. - -Dans _Jocelyn_ toujours (9e époque, p. 334), il use de cette -singulière périphrase: - - Le sol boit au hasard _la moelle de nos yeux_. - -C’est-à-dire nos larmes. - -Il parle de la _presque_ éternité des astres: - - Astres, rois de l’immensité! - Insultez, écrasez mon âme - Par votre presque éternité! - (_Harmonies_, II, 20, p. 205; Hachette, 1856), - -sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du tout, qu’ici -il n’y a pas de milieu ni de _presque_. - - L’enfance et la vieillesse - Sont _amis_ du Seigneur, - (_Ibid._, XIII, La Retraite, p. 287), - -au lieu d’_amies_. - -Dans _Toussaint Louverture_, «tragédie nègre qui parut, en 1843, dans -la _Revue des Deux-Mondes_» (Cf. _Le Journal_, 12 février 1899), nous -trouvons cet étrange distique: - - Vous, semblables en tout à ce que fait la bête, - Reptiles dont je suis et _la main_ et la tête. - -«Une larme m’était montée _au cœur_», écrit Lamartine dans -_Graziella_ (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que -montent les larmes. - -Dans _Raphaël_ (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase qu’on pourrait -rapprocher de la fameuse _phrase du chapeau_[28], de l’académicien -Patin: «C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace -que l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le -ressort d’une énergique résolution». - - [28] Parmi les curiosités ou les monstruosités littéraires, - la _phrase du chapeau_, de l’académicien Patin (1793-1876), - est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert de Bonnières - (_Mémoires d’aujourd’hui_, 2e série p. 88), le plus mémorable - exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette perle: - - «Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, porté ailleurs - par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont Callimaque a - décrit les larges bords dans des vers conservés, précisément - à l’occasion du passage qui nous occupe, par le scoliaste, - que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur le dos - de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine à - Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, _Études sur les - tragiques grecs_, t. I, p. 114; édit. de 1842.) - - «Cette _phrase du chapeau_ était jusqu’à présent réputée comme - typique et inimitable, lit-on dans la _Revue encyclopédique_ du - 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) l’a de beaucoup - surpassée dans la suivante, qui sert de début à l’un de ses - contes, _Don Peyrè_ (dans le volume de Léon CLADEL, _Urbains et - Ruraux_, p. 107 et suiv.; Ollendorff, 1884): - - «A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix sur le - plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à - travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des - Cévennes aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté - grandiose arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible - Béarnais, déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi - troubadour que bien longtemps avant lui l’avait été Richard - Cœur de Lion, alors simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve - encore quelques vestiges des monuments érigés en l’honneur de ce - descendant de Geoffroy, comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun - historien n’a su pourquoi ni comment, ornait en temps de paix sa - toque, en temps de guerre son haubert d’une branche de genêt, - habitude qui lui valut le surnom de Plantagenet, porté plus tard - par toute la famille française à laquelle le trône anglo-saxon, - après la mort d’Étienne de Blois, le dernier héritier de - Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma monture prit peur et - manqua de me désarçonner.» - - Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase de quelques - incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute la - _Revue encyclopédique_, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive - qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une - bonne partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un - véritable tour de force.» - - Le _Larousse mensuel_ (juin 1913, Petite correspondance, col. - 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière (1849-1907), - digne pendant des précédentes, et dont je me borne à citer le - début: «Il n’en est pas de même des _Mémoires_ de Mme de Caylus, - ni des _Lettres_ de cette bonne Mme de Sévigné, dont on aurait - pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre - nous inspirer une entière confiance, étant donné d’une part, - en ce _qui_ concerne Mme de Sévigné, _que_ nous avons affaire - à une femme _dont_ il est vrai de dire _qu_’encore _que_ ses - lettres, _qui_ sont d’un de nos bons écrivains, contiennent de - précieux renseignements sur les événements de la cour de Louis - XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été plus légers dans leurs - informations, plus superficiels dans leurs jugements, et plus - médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le plus vif plaisir - de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de Rabutin, et de - sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je m’arrête, - n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase. - -Dans _Raphaël_ encore (p. 6) et dans _Les Confidences_ (p. 169 et -221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain aux -hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires -d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement -insectivores». - -Dans son _Histoire des Girondins_, Lamartine, par une -singulière inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de -Sainte-Menehould, et du général Drouet d’Erlon, un seul et même -personnage. (Cf. Ernest BEAUGUITTE, _L’Ame meusienne_, p. 248, note -1)[29]. - - [29] C’est à propos de l’_Histoire des Girondins_ qu’Alexandre - Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé l’histoire à - la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui disait: - «Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche mes - tableaux». (SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. XI, p. 463.) - -Dans son _Histoire de la Restauration_ (t. IV, livre 34), il assure -que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité du -jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa -fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize -jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf. -_Le Flambeau_, 18 décembre 1915, p. 874.) - -A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph -Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des -écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc. -(Cf. SAINTE-BEUVE, _Causeries du lundi_, t. IV, p. 406-407.) - -«Il se glisse de _l’à-peu-près_ dans tout ce que fait M. de -Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (_Ibid._, p. 397 et suiv.) «... -Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et -spécieux _à-peu-près_...» - -Et cette phrase, extraite de la _Préface générale des œuvres -complètes de Lamartine_, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort -belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je -n’y chercherais pas le bonheur, _parce que je sais qu’il n’y est -pas_, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, -ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil _des heureux_»; -— comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre, -comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du -bonheur? - -Le célèbre hémistiche du _Lac_, qui est dans toutes les mémoires: - - O temps, suspends ton vol! - -forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas (1732-1785): - - O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse... - (Cf. LAHARPE, _Lycée ou Cours de littérature_, - t. III, 2e partie, p. 443.) - -Qui se douterait que le chaste chantre du _Lac_ et de _Jocelyn_ a -été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, p. 33), accusé d’indécence, -disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand -nous apprenons par sa _Correspondance_ (de Lamartine) que la critique -de 1823 accusa l’auteur des _Nouvelles Méditations_ d’être à lui tout -seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit -Ferdinand Brunetière (_Histoire et Littérature_, t. III, p. 251)... -Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste, -et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation, -combien tout est relatif ici-bas. - -Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment -cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le -sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il -ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses -appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans -un article très soigné et amplement documenté paru dans la _Revue -bleue_ (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un -pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués, -inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur -philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce -Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel -que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est -«un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est -pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de -Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard -«parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme, -que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été -lettres closes pour le chantre du _Lac_. - -A maint endroit de sa _Correspondance_, Flaubert se montre très dur -pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. 93-95; -Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» (t. II, p. -221); «... Lamartine est _un robinet_» (t. II, p. 319); etc. - -Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de -telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort -de Laurence, dans _Jocelyn_, il eut des larmes d’émotion et demanda: -«De qui sont ces beaux vers?» (_Mémorial de la librairie française_, -3 avril 1913, p. 211.) - -Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de la -première représentation de sa comédie _Le Florentin_: «Quel est donc -le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, p. 49). - - - * * * - - -ALFRED DE VIGNY (1797-1863), tout comme Jacques Delille, cultive -parfois volontiers la périphrase. Dans son poème _Dolorida_ (Poésies -complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il nous parle de la chemise -de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait rapprocher de ceux de -Racine, dans _Britannicus_ (II, 2: «dans le simple appareil d’une -beauté,» etc.): - - Dolorida n’a plus que ce voile incertain, - Le premier que revêt le pudique matin, - Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre, - L’Amour ose enlever d’une main idolâtre. - -Et plus loin (_Le Bal_, p. 156), à propos d’un piano: - - Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire, - Vos mains auront perdu la touche blanche et noire. - -Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité, - - J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois - (_Le Cor_, p. 149), - -se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, dans _Hernani_ -(V, 3), prononcé par Dona Sol: - - Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois! - -Dans _Stello_ (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre une -charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... chargée de -plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés -l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges...» - - -Dans ses _Iambes_ (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; et LAROUSSE, -art. Iambes et Poèmes), AUGUSTE BARBIER (1805-1882); détournant -de son acception originaire le mot _centaure_ (monstre fabuleux, -moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon -cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos -de Bonaparte: - - O Corse à cheveux plats! que ta France était belle - Au grand soleil de messidor! - C’était une cavale indomptable et rebelle, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Tu parus, et sitôt que tu vis son allure, - Ses reins si souples et dispos, - _Centaure_ impétueux, tu pris sa chevelure, - Tu montas botté sur son dos. - -Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, ne -peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier fit-il -plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son vers: - - Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure. - -Le même sens abusif du mot _centaure_ se retrouve dans les _Mémoires_ -d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces Numides, cavaliers -terribles, _centaures_ maigres et ardents comme leurs _coursiers_...» - -Et Gustave Chadeuil, dans _Le Siècle_ (Cf. LAROUSSE, art. Bévue, -p. 663, col. 2): «L’hippodrome a repris son rang dans la série des -plaisirs parisiens. Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent -et polkent, _montés par des centaures_». - -Et Timothée Trimm, dans _Le Petit Journal_ (même source): «Rigolo -(un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans -l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se -couche au besoin. _Un centaure y perdrait ses éperons_». - -Un centaure avec des éperons! - -«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, et -si les hommes _étaient des centaures_, ça n’en vaudrait que mieux,» -estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (_La Mare -d’Auteuil_, p. 79; Rouff, s. d., in-4). - -Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un _centaure_, -l’appelle _un homme à cheval sur lui-même_». (J.-J. BARTHÉLEMY, -_Voyage du jeune Anarcharsis_, t. IV, chap. 58, p. 478; Didot, an -XII.) - - -Un article du _Figaro_ (9 décembre 1874) nous apprend que nombre des -devises figurant autrefois sur les mirlitons: - - Je vous aime ardemment, - C’est ce qui fait mon tourment; - -Etc., etc., - -sont de GÉRARD DE NERVAL (1808-1855), qui en livra un jour cinq cents -pour 50 francs. - - - * * * - - -ALFRED DE MUSSET (1810-1857), dans _Les Marrons du feu_ (Premières -Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous montre un poisson qui -_regarde en silence_, comme si les poissons avaient coutume de -regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole: - - L’esturgeon monstrueux soulève de son dos - Le manteau bleu des mers, et _regarde en silence_ - Passer l’astre des nuits... - -Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste -Saint-Amant (1594-1661): - - Les poissons ébahis les _regardent_ passer. - (Cf. Théophile GAUTIER, _Les Grotesques_, p. 180; - M. Lévy, 1859.) - -Plus loin (_L’Andalouse_, p. 87), Musset nous demande si nous ayons -vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne, - - Une Andalouse au sein bruni. - -Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la Catalogne; -mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, dans la -première de ses _Conférences sur Alfred de Musset_ (p. 3; édit. des -_Lectures pour tous_), «une Andalouse dans Barcelone, c’est, pour -fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se trouver, mais -on préférerait en Avignon». - -Dans _Venise_ (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord -écrit: - - Dans Venise la rouge - Pas un cheval qui bouge. - -Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son -intempestif cheval par un bateau: - - Pas un bateau qui bouge. - -«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de -Tortoni.» (Maurice DONNAY, _ibid._) - -Dans sa _Nuit de mai_ (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, 1864), -Musset prétend que - - _La bouche_ garde le silence - Pour _écouter parler_ le cœur, - -et que (_Ibid._, p. 49) - - ... le vent d’automne - ... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau... - -Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que - - ... la bergeronnette, en attendant l’aurore, - Aux premiers buissons verts commence à se poser; - -oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur les pierres, -sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule cultivé en -têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, surtout -quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». (Cf. -BREHM, _L’Homme et les Animaux_, Les Oiseaux, t. III, p. 750-752.) - - ... Si je doute des larmes - C’est que je t’ai _vu_ pleurer, - -écrit Musset dans _La Nuit d’octobre_ (Poésies nouvelles, p. 70), en -s’adressant: - - ... à toi qui la première - M’as appris la trahison. - -_Vu_ pour _vue_. - -Ces vers de _Rolla_ (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés -incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. _L’Intermédiaire des -chercheurs et curieux_, 10 septembre 1901, col. 335): - - Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. - L’habitude, qui fait de la vie un proverbe, - Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux, - Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux - L’audace et la fierté, qui sont _ses_ sœurs aînées. - -Les sœurs aînées de qui? - -Dans _Namouna_ (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve un vers -de treize syllabes: - - Jamais _confessionnal_ ne vit de chapelet - Comparable en longueur... - -L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même poème -(II, 25, p. 340): - - Pensif comme l’amour, beau comme le génie, - -a été employée par Mirabeau dans son portrait de Frédéric II: -«Brillant de toutes les qualités physiques et morales, fort comme -sa volonté, beau comme le génie...» (MIRABEAU, _De la monarchie -prussienne_; Œuvres, t. II, p. 12; édit. Vermorel.) - -Dans ce même poème de _Namouna_ (II, 35, p. 343), ce vers: - - Rend haine contre haine, et dédain pour dédain, - -existe dans Corneille (_Pertharite_, II, 1): - - Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain. - -Enfin l’idée exprimée par ces vers de _Rolla_ (V, Poésies nouvelles, -p. 20): - - Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans - Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance! - Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux! - Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux! - -se retrouve dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie I, -livre I; _Œuvres complètes_, t. V, p. 318; Hachette, 1864): «... Je -me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant -ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y en a un -surtout qui m’est bien revenu», etc. - - - * * * - - -THÉOPHILE GAUTIER (1811-1873) avait d’abord mis au début de la -strophe LXV de son poème _Albertus_ (Poésies, p. 28; Charpentier, -1858): - - Le papier que la belle, avec un air d’angoisse, - Dès la strophe 36 de ce poème froisse... - -36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que -_trente-six_ a trois syllabes: - -«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que j’ai -exprimé le nombre par des chiffres». - -Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers: - - Dans sa petite main aux ongles roses froisse. - (Cf. _La République française_, 2 juillet 1898.) - -Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve cette -grossière faute (p. 29, même édition): - - ... l’écriture et le tour - Ont _quelque chose_ en soi qui _trahissent_ la femme. - -Pour _trahisse_. - -Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI): - - Le papier se tor_dit_ comme un _da_mné _du Da_nte - En _dardant_... - -_Du_ Dante, pour _de_ Dante, puisqu’on ne doit pas dire _Le_ Dante, -l’article, en italien, se mettant devant le nom (l’Alighieri) et non -devant le prénom (Dante pour Durante): cf. LAROUSSE. - -Dans le même recueil (_Paysages_, VIII, p. 81), le martinet est -confondu avec l’hirondelle: - - Le martinet, sentant l’orage, près du sol, - Afin de l’éviter, rabat son léger vol. - -C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le -martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de -quitter la région orageuse. - -Page 210 du même recueil (_Les Vendeurs du temple_, III) se trouve un -verbe des plus rares, le verbe _retuer_, tuer une seconde fois: - - Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs - [deux mains de squelette, - Mais tu les _retuais_, sans plus sentir d’effroi - Que pour guillotiner un véritable roi. - -Voltaire, dans _Candide_ (Cf. LITTRÉ) a aussi employé _retuer_: «Je -te _retuerais_ si j’en croyais ma colère!» - -Plus loin (p. 334, _Sérénade_), un amant demande à sa maîtresse, qui -se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, dénouer -ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en servir -comme d’échelle et aller la rejoindre: - - ... Défais ton peigne, - Penche sur moi tes cheveux longs, - . . . . . . . . . . . . - Aidé par cette échelle étrange, - Légèrement je gravirai, - Etc., etc. - -Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas sans -faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire -choir à terre. - -Et ces amusantes phrases, dans _Mademoiselle de Maupin_: - -«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les -nôtres de peupliers; _elle en portait des bottes sous ses bras_, -comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27; -Charpentier, 1866). - -«Le rubis _rougirait de plaisir_ de briller au bout vermeil de son -oreille délicate» (p. 101). - -«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. Les -maisons commençaient à _mettre le nez aux fenêtres_» (p. 343). - -Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son goût -qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de vers -(poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs -efforts pour _mettre le nez à la fenêtre_.» (_Les Jeunes-France_, p. -132; Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir _mettant le nez_ hors de sa -poche...» (_Ibid._, p. 180.) - -Et cette affirmation que _Le Cri de Paris_ (27 septembre 1908, p. 11) -dit avoir rencontrée aussi dans _Mademoiselle de Maupin_: «Il faut -avoir un pavé _dans le ventre_, au lieu de cœur». - -Dans _Mademoiselle de Maupin_ encore, un des personnages s’écrie (p. -207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans -le ventre de _sainte Anne_, lorsqu’elle fut visitée par la Vierge». -Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, non pas -sainte Anne, mais sainte Élisabeth. - -Dans _Les Jeunes-France_ (p. 127), il est question de l’écriture -anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire: -la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche. - -Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous le titre -de _Les Grotesques_ (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de nombreuses -inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, dans un de ses -articles (_Portraits contemporains_, t. V, p. 125 et suiv.), et que -l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on les retrouve dans -l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. Théophile Gautier nous -dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de Sévigné et sa coterie -étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans doute Mme des Houlières -qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. I, p. 156) comme le plus -charmant endroit et comme le plus _adorable_ morceau de Théophile une -page de prose qui devient parfaitement inintelligible telle qu’il la -transcrit, et dans laquelle des lignes indispensables au sens (ligne -16, p. 57) ont été omises. Dans l’histoire abrégée du sonnet qu’il -retrace d’après Colletet (t. II, p. 43), nous croirions, d’après -lui, que Pontus de Thiard a eu pour maîtresse poétique _Panthée_, -tandis que c’est _Pasithée_ qu’il faut lire; Olivier de Magny n’a pas -célébré non plus _Eustyanire_, mais bien _Castianire_; de même aussi -que, tout à côté de là (p. 31), les _Isis nuagères_ ne sauraient être -que des _Iris_. Mais, continue Sainte-Beuve, par quel bouleversement -de chiffres Chapelain a-t-il pu naître, selon notre auteur, en 1569, -c’est-à-dire en plein seizième siècle?» Etc. - -A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile -Faguet, dans ses _Études littéraires sur le dix-neuvième siècle_ (p. -323), a émis les très judicieuses considérations suivantes: - -«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible. -L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est que -le scrupule du terme propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut -pas en abuser jusqu’à rendre l’usage du dictionnaire indispensable à -un lecteur lettré. Le style d’un bon auteur est avant tout le style -d’une conversation entre «honnêtes gens» convenablement instruits. -Il y a affectation à nous parler dans un roman la langue d’un traité -d’architecture. Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut, -dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend -pas. C’est ce qui relève pour lui la saveur du morceau?[30]» J’ai -peur qu’il n’ait un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est -pas sans charlatanisme, de piquer l’attention. - - [30] Théophile Gautier se plaisait à la lecture des dictionnaires - (Cf. _Les Jeunes-France_, préface, p. 11), et emmagasinait - quantité de termes techniques, rarissimes et incompréhensibles - «aux bourgeois» et à tout le monde, et les glissait dans - ses écrits. Voir, par exemple, son roman _Partie carrée_ - (Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent, il - est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187); - — apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca, - bilva, cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans _Mademoiselle de - Maupin_ (Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p. - 150); une robe de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246), - etc. - -«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le -but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser -dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément -parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En -introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le -contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les -faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet -de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre -d’être clair.» - - - * * * - - -LECONTE DE LISLE (1820-1894) n’a cessé d’hésiter sur l’orthographe du -nom de Caïn, le meurtrier d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté. -Dans la première édition de ses _Poèmes barbares_, «il avait écrit -avec un K, Kaïn, le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la -réédition de ces poèmes, il modifia cette orthographe parce qu’on -lui fit observer que le premier-né selon la Genèse avait été nommé -par Ève «Celui qui est acquis». Du verbe hébraïque _qoûn_, acquérir, -serait dérivé _qaïn_[31]. Mais je ne sais quel savant entreprit de -lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme -Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand CALMETTES, _Leconte de -Lisle et ses amis_, p. 328.) - - [31] Comparer cette orthographe _Qaïn_ à celle d’_Yaqoub_, un des - personnages du drame de _Charles VII_ d’Alexandre Dumas père, - qui écrit toujours _Yaqoub_ et non Yacoub. (Cf. _Théâtre complet - d’Alexandre Dumas_, t. II, p. 231 et suiv., Michel Lévy, 1873.) - -La belle strophe qui termine le _Dies iræ_ des _Poèmes antiques_ de -Leconte de Lisle (fin du recueil): - - Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, - Accueille tes enfants dans ton sein étoilé, - Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, - Et rends-nous le repos que la vie a troublé, - -forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa traduction de -Lucrèce: Cette nature, par qui tout être, - - Dans son premier asile à sa voix rappelé, - Retrouve le repos que la vie a troublé. - (PONGERVILLE, _Notice sur Millevoye_, en tête des - _Poésies de Millevoye_, p. 18; Charpentier, 1851.) - - -THÉODORE DE BANVILLE (1823-1891) écrit, dans ses _Odes -funambulesques_ (Une vieille lune, p. 69; Charpentier, 1883): - - Un _corset_ un peu juste, une étroite chaussure - Ont-ils égratigné d’une rose blessure - Tes beaux _pieds_ frissonnants... - -Un corset qui égratigne des pieds? - -Dans ses _Idylles prussiennes_ (Sabbat, p. 415, même volume), -Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie: - - Germania mène la danse, - Plus folle qu’un cheval sans mors - Ou qu’une _urne qui n’a plus d’anse_, - Sur la colline où sont les morts. - - -Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à l’Académie, HENRI -DE BORNIER (1825-1901) composa une pièce de vers qui fut imprimée la -veille de la cérémonie et distribuée aux journaux. Dans cet éloge -funèbre, le poète, s’adressant à l’auteur d’_Agnès de Méranie_, -s’écriait: - - Tu mourus en pleine lumière, - Et la victoire coutumière - T’accompagna jusqu’au tombeau. - -Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en lisant -le lendemain, dans un grand journal: - - Tu mourus en pleine lumière, - Et Victoire, _ta couturière_, - T’accompagna jusqu’au tombeau! - (Cf. _L’Avenir de la Meuse_, 22 mars 1885.) - -On lit, dans _La Fille de Roland_ (I, 4) du même poète: - - ... Chrétienne, - _Ma générosité doit répondre à la tienne_. - -Et dans Corneille, _Le Cid_ (III, 4), le même vers: - - De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, - _Ma générosité doit répondre à la tienne_. - -Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture que de -poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru renommé, et -«était plus fier peut-être de son vin que de ses vers». - -«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des _Corbeaux_, le féroce -Henry Becque. (Cf. _Le Journal_, 9 août 1898.) - - -Le grand poète et profond penseur SULLY PRUDHOMME (1839-1907) estime -que - - Le vrai de l’amitié, c’est _de sentir ensemble_. - (_Les Vaines Tendresses_, p. 5.) - -Et dans son poème _Le Gué_ (Poésies, t. I, p. 237), il déclare que - - ... tous, _même les morts_, ont fui jusqu’au dernier. - -Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave Aimard (_Les Rois -de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): «Ils se trouvèrent -à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était _plein de -vie_.» - - - * * * - - -FRANÇOIS COPPÉE (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les -souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et pour -ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son _Petit -Épicier_ (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., in-12) est -célèbre par son prosaïsme: - - C’était un tout petit épicier de Montrouge, - Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, - Exhalait une odeur fade sur le trottoir. - . . . . . . . . . . des tonneaux - De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Il partage le lit d’une femme insensible, - Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . Il trouve - La colle et le fromage ignobles à toucher. - . . . . . . . . . . il oublie, - Et, lent, casse son sucre avec mélancolie. - -Et ailleurs: - - Le dimanche, ils allaient souvent se promener - Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes, - Et revenaient. - (_Un Fils_, Poésies, t. II, p. 22.) - - Ils songent à l’avance aux lessives futures, - Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures. - (_Petits Bourgeois_, ibid., p. 33.) - - Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée, - Et la gendarmerie est en pantalon blanc. - (_Au bord de la Marne_, ibid., p. 164.) - - Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal, - Et sur un banc, devant le public trivial, - Je vis un ouvrier avec sa connaissance - Qui se tenaient les mains... - (_En bateau-mouche_, ibid., p. 195.) - -Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même -tome II de ses _Poésies_ (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée -fait cette déclaration: - - ... J’ai l’horreur du banal. - -Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot «banal». - -Dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21 février 1900, je rencontre cette -phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux filles, -deux jumelles âgées _l’une et l’autre_ de dix-huit ans». - - - * * * - - -Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire _l’une après -l’une_, au lieu de _l’une après l’autre_, et pour obtenir une rime à -_lune_ (Cf. ci-dessus, p. 81), CATULLE MENDÈS (1843 ou 1841-1909) -crée la locution _l’autre et l’une_, au lieu de _l’une et l’autre_: - - Et tandis que, claire lacune, - S’ouvre en la nuit brune la lune, - Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une. - (Catulle MENDÈS, Poésies, L’hymnaire des amants, - t. III, p. 256; Charpentier, 1892.) - -Elle a parfois de terribles exigences, la rime! - - -CLOVIS HUGUES (1851-1907), qui était de Marseille, il est vrai, a -découvert un jour qu’il y avait _trois moitiés_ dans un tout: - - Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant, - _Moitié_ tigre, _moitié_ chacal, _moitié_ serpent. - (Cf. _L’Écho de la semaine_, 24 octobre 1897, article - signé LE CHERCHEUR.) - -La même découverte a été faite par le romancier François de -Nion, dans un feuilleton intitulé _Pendant la guerre_ (dans _Le -Journal_, 17 mai 1915, _in fine_): «Moitié plâtre, moitié briques, -moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers -d’Aix-la-Chapelle.» - - - - -VI - - VICTOR HUGO. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences, - énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots, - drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force, - puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge - de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. - Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc. - - -On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration, -sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses -inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs -le précepte d’Horace (_Art poétique_, 351): _Ubi plura nitent in -carmine_... - -VICTOR HUGO (1802-1885), dans son ode _Sur le rétablissement de la -statue de Henri IV_ (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859), -confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris, -«faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin -du volume (p. 376). - -Dans _Le Dernier Chant_ et _Le Génie_ (Ibid., II, 10, et IV, 6, -p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et -malsonnants: - - Fait _par_ler le _par_don _par_ la voix des douleurs, - -et - - Au sén_at parla par ta_ voix. - -Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète. - -Rapprochons ce vers de la même ode _Le Dernier Chant_ (p. 124): - - L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé, - -de ce passage de _Namouna_ d’Alfred de Musset (I, 48; _Premières -Poésies_, p. 346; Charpentier, 1861): - - Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire - Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre - Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé. - -Dans _Le Sacre de Charles X_ (Odes et Ballades, III, 4, p. 144) -figure le mot hébreu _Sabaoth_, qui signifie «des armées» (Cf. -LITTRÉ), et que le poète emploie ainsi: - - Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire. - -c’est-à-dire: «Vous êtes des _armées_», ce qui ne s’explique guère. - -La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus -mauvaise, se trouve dans _Les Châtiments_ (I, 6, _Le Te Deum_... p. -28; Hetzel, s. d.): - - ... _Te Deum_! nous vous louons, Dieu fort, - Sabaoth des armées! - -Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens. - -Dans _Le Sacre de Charles X_ encore (_Odes et Ballades_, même page), -le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre: - - Montjoye _et_ Saint-Denis! - -qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction _et_, chez -plusieurs de nos poètes: - - Montjoie _et_ Saint-Denis! Dunois, à nous les chances! - (Casimir DELAVIGNE, _Louis XI_, III, 13.) - - Montjoie _et_ Saint-Denis! Charles à la rescousse! - (Alexandre DUMAS, _Charles VII_, IV, 4.) - -Voir aussi François COPPÉE et Armand D’ARTOIS, _La Guerre de cent -ans_, prologue, sc. 10, et II, 8. - -Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré. - -Le vrai cri de guerre de nos pères était _Mont-joie_, ou bien -_Mont-joie Saint-Denis_. «_La Mont-joie Saint-Denis_, ou, simplement, -_la Mont-joie_, était le nom de la colline près Paris où saint Denis -subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un -lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La _Mont-joie -Saint-Denis_ signifie la _Mont-joie de saint Denis_, selon l’ancienne -règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (LITTRÉ, -art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision -de l’_e_ final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier -cette locution et à en faire un non-sens. - -En parlant de Napoléon, dans _Les Deux Iles_ (Odes et Ballades, III, -6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, -que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées», - - Afin qu’il pût venir au monde - Sans qu’une secousse profonde - Annonçât son premier moment, - Et que sur son lit militaire, - Enfin sans remuer la terre, - Il pût expirer doucement. - -Ce vers: - - Naître, vivre et mourir dans le champ paternel - (_Odes et Ballades_, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240), - -fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (_Poésies_, Les -Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890): - - Naître, vivre et mourir dans la même maison. - - Mon esprit de Pathmos connut le saint délire - (_Odes et Ballades_, V, 14, Actions de grâces, p. 264). - -D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo: -«C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile FAGUET, _Études littéraires -sur le dix-neuvième siècle_, p. 165.) - -Dans les jolis vers du _Pas d’armes du roi Jean_ (Odes et Ballades, -ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te -baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère -ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer -quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son. - -Dans les _Odes et Ballades_ encore (Ballade XIII, _La Légende de la -nonne_, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne -aima le brigand», - - On voit des biches qui remplacent - Leurs beaux cerfs par des _sangliers_. - -Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement. - - -Passons aux _Orientales_. - -Dans _Le Feu du ciel_ (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo -décrit un îlot qui fond et s’efface - - Comme un glaçon _froid_. - -Un glaçon est-il jamais chaud? - -Dans _Canaris_ (II, p. 23), le terme de marine _ancre_ est employé au -masculin et avec le sens de _grappin_, ce qui est doublement étrange: - - ... Son ancre _noir_ s’abat - Sur la nef qu’_il_ foudroie. - -Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on -lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition -Hetzel-Quantin. - -Dans _La Bataille perdue_ (XVI, p. 78); «ce champ _meurtrier_» (au -singulier) rime avec les _étriers_ (au pluriel), faute qui n’a -été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de -l’Imprimerie Nationale, où on lit: - - ... ces champs meurtriers. - -Plus loin (XIX, _Sara la Baigneuse_, p. 83), le poète nous peint Sara -battant - - ... d’un pied timide - L’onde _humide_, - -comme si l’onde n’était pas toujours humide. - -Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, _Grenade_, p. 114), il -dit qu’ - - Alicante aux clochers mêle les minarets, - -lorsque, observe le Guide Joanne (_Espagne et Portugal_, 1909, p. -295), il n’y a aucun minaret à Alicante. - -Dans _Navarin_ (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux -sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes, -sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles, -dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres, - - Galéasses énormes, - Vaisseaux de toutes formes, - Vaisseaux de tous climats, - -yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches, -bombardes, caraques, gabarres, etc. - -J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait -combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques. -On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans _La -Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.; -Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots -rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les -frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc. - -La pièce _Les Djinns_ (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est -un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers -chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord _crescendo_, puis -_decrescendo_. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a -deux syllabes seulement: - - Murs, ville - Et port, - Asile - De mort, - . . . . . - -Puis vient une strophe de vers de trois syllabes: - - Dans la plaine - Naît un bruit, - C’est l’haleine - De la nuit. - . . . . . . - -Puis quatre syllabes: - - La voix plus haute - Semble un grelot. - . . . . . . . - -Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de -sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une -strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois -et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force. - -La pièce _Lazzara_ (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée -dans le roman de Louis Reybaud, _Jérôme Paturot à la recherche de la -meilleure des Républiques_ (chap. 28, _Les Infortunes d’une Égérie_, -p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de -Muse du romantisme. - -Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo: - - Comme elle court! Voyez... - Elle est grande, elle est svelte... - - Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir - Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir, - Car la pauvreté l’accompagne; - Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits, - Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis - La liberté sur la montagne. - -Et dans Louis Reybaud: - - Voyez comme elle engraisse... - Elle est ample, elle est vaste... - - Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs - Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours; - Car la pauvreté l’accompagne. - Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits, - Une blouse percée aux deux coudes, et puis - Quelques amis sur la Montagne. - -Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans -_La Prière pour tous_ (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123; -Hachette, 1861)? - - O myrrhe! ô cinname! - Nard cher aux époux! - -Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire -de Rouen, répond à cette question dans sa _Vie des fleurs_ (LXXI, p. -203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de -plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle -pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le _nard_, tant -célébré par les poètes...» - -Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo, -qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur, -dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet -amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans -_Les Feuilles d’automne_ (38, _Pan_, p. 130): - - Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs; - -dans _Les Chants du Crépuscule_ (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette, -1861): - - Et la haine monte à mon œuvre - Comme un bouc au cytise en fleur; - -vers qui rappellent plusieurs passages des _Bucoliques_ (I, 79; II, -63): - - ... capellæ, - Florentem cytisum et salices carpetis amaras... - Florentem cytisum sequitur lasciva capella. - - O Virgile! ô poète! ô mon maître divin! - -s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des _Voix intérieures_ -(VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile. - -Et plus loin (_Ouvrage cité_, XVIII, p. 80): - - Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange, - Le vers porte à sa cime une lueur étrange. - -«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres», -déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de _Les -Rayons et les Ombres_ (p. 145; Hachette, 1859). - - Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!... - Lisez mon doux Virgile... - (_Ibid._, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.) - -La fin de cette même pièce VIII (p. 184): - - Car les temps sont venus qu’a prédits le poète! - Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette, - Parfois le laboureur, sur le sillon courbé, - Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé, - Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille, - Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -n’est que la traduction d’un célèbre passage des _Géorgiques_ (I, 493 -et suiv.): - - Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis - Agricola, incurvo terram molitus aratro, - Exesa inveniet scabra robigine pila, - . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et «les chiens obscènes» mentionnés dans _Luna_ des _Châtiments_ (VI, -7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des -_obscenæque_ (ou _obscenique_) _canes_ des _Géorgiques_ (I, 470). - - -Ces vers des _Chants du crépuscule_ (V, p. 173; Hachette, 1861): - - Vous pouvez, ô mon capitaine, - Barrer la Tamise hautaine, - -rappellent ceux de Lebrun-Pindare (_Odes_: Qu’il est un légitime -orgueil..., p. 511; Didot, 1858): - - En vain la Tamise hautaine - Croit voir aux fastes de la Seine... - -Dans _Les Rayons et les Ombres_ (XIX, Ce qui se passait aux -Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859): - - Nous sommes la nature et la source éternelle - Où toute soif _s’épanche_. - -Ou _s’étanche_? - -L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi _s’épanche_. - - Et de sa petitesse étalant l’ironie, - Son pied charmant semblait _rire_ à côté du mien! - (_Les Rayons et les Ombres_, XXXIV, Tristesse - d’Olympio, p. 253.) - -Théodore de Banville (_Odes Funambulesques_, La Tristesse d’Oscar, p. -98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit: - - Et qu’enfin ses souliers... - Laissant à chaque pas des morceaux de talon, - Poussaient de _grands éclats de rire_. - -Et Émile Zola, dans ses _Contes à Ninon_ (Le Carnet de danse, p. 52; -Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui _riait_ dans un rayon -de soleil.» - - Ses petits pieds semblaient _chuchoter_ avec l’herbe, - -écrit ailleurs Victor Hugo (_Les Contemplations_, t. I, x, Amour, p. -219; Hachette, 1882). - - Toutes les passions _s’éloignent_ avec l’âge, - -lit-on dans _Tristesse d’Olympio_ (Les Rayons et les Ombres, XXXIV, -p. 256). - - Toutes les passions _s’éteignent_ avec l’âge, - -a dit Voltaire (_Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de -Pibrac_; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal _Le -Siècle_). - -La pièce XXXV de _Les Rayons et les Ombres_, Que la Musique date du -seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent -discutable ou énigmatique: - - La musique montait, cette _lune de l’art_! - -Ces vers des _Châtiments_ (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.) - - Toutes les eaux de ton abîme, - Hélas! passeraient sur ce crime, - O vaste mer, sans le laver! - -rappellent ceux d’Alfred de Musset (_Premières Poésies_, La Coupe et -les Lèvres, IV, I; p. 252; Charpentier, 1861): - - ... La mer y passerait sans laver la souillure, - Car l’abîme est immense, et la tache est au fond. - -Dans _Les Châtiments_ encore (Toulon, p. 20): - - ...Le bandit - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vient, et trouve une main, froide _comme un verrou_. - -Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans le journal -_La Journée_, 14 janvier 1903): «Cet homme est un _verrou incarné_» -(?). - - ... Ces innocents aux regards _de colombe_. - (_Ibid._, Joyeuse Vie, p. 96.) - -Des regards de colombe? - -Nous retrouvons la même locution dans le volume _Le Pape_ (Un champ -de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): - - ... Des petits (enfants) aux regards _de colombe_. - - L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre. - (_Les Châtiments_, III, 13, p. 106.) - -Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans ce -siècle, l’égout des siècles...» (_Relation de la maladie... du -jésuite Berthier_; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal -_Le Siècle_). - - Pour attirer les sots qui donnent _tête-bêche_ - Dans tous les vils panneaux... - (_Les Châtiments_, A un journaliste de robe courte, - p. 118.) - -Ou _tête baissée_? - - ... prendre pour nourricier - Le _Crédit mobilier ou le Crédit foncier_. - (_Ibid._, Le Parti du crime, p. 208.) - -Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (_Sonnet -sur la Frégate amarrée près du pont Royal_, dans le volume de M. de -Lescure sur _François Coppée_, p. 372; Lemerre, 1889): - - Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple - _La Caisse des Dépôts et Consignations._ - -Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I des -_Contemplations_ (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités dans -le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour un des recueils les plus -abstrus de Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux -volumes: - - Une eau courait, fraîche et _creuse_ - Sur les mousses de velours. - (_Ouvrage cité_, t. I, Vieille chanson, p. 78; - Hachette, 1882 et 1858.) - -Une eau creuse? - - Les vieux _antres_ pensifs, dont rit le geai moqueur, - Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur. - (_Ibid._, t. I, Premier mai, p. 113.) - -Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en cœur? - -Dans le poème _Saturne_ (Ibid., t. I, p. 202), le poète place l’enfer -dans la planète Saturne: - - Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, - Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir... - -Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine dans un -autre astre? - - A l’heure où sur le mont lointain - Flamboie et frissonne l’aurore, - Crête rouge du _coq matin_. - (_Ibid._, t. I, _Magnitudo parvi_, p. 302.) - -Dans le tome II du même recueil, nous voyons (_Pasteurs et -Troupeaux_, p. 159) la fauvette qui - - ... met de travers son bonnet. - -Plus loin (_Ibid._, Pleurs dans la nuit, p. 224): - - Le cadavre, lié de bandelettes blanches, - _Grelotte_, et, dans sa bière, _entend_ les quatre planches - Qui lui parlent tout bas. - -Un cadavre qui grelotte et qui entend? - -Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une - - Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu. - (_Ibid._, Claire, p. 244.) - -Dans ce poème, _Pleurs dans la nuit_, déjà mentionné, presque toutes -les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités: - - L’espace voit sans fin croître la branche Nombre, - Et la branche Destin, végétation sombre, - Emplit l’homme effaré. - (_Ibid._, p. 234.) - -De même, dans _Ce que dit la bouche d’ombre_, tout serait à citer, et -force est de nous restreindre: - - L’homme, comme la brute, abreuvé du néant, - Vide toutes les nuits le verre noir du somme. - (_Les Contemplations_, t. II, p. 366.) - - La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime! - (_Ibid._, p. 382.) - -Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées _Horror_, _Dolor_, -_Hélas! tout est sépulcre_, _Les Mages_, etc. - - -_La Légende des siècles_, que Théodore de Banville qualifie -d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout -versificateur français» (_Petit Traité de Poésie française_, p. 30 -et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo -a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de -vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus, -et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans -le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo -descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui -donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout -les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent -l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à -elle les yeux.» (_Le Temps_, 16 juillet 1911, Feuilleton.) - -Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (_La Légende des siècles_, La -Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - -Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et - - Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme; - -et Titlis, et Scrops, et Dronte, - - Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion, - Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion. - (_Ibid._, Le Titan, t. I, p. 86, 87.) - -Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le -fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est, -semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir, -celui de _Jérimadeth_, par exemple, qu’on lit dans _Booz endormi_. -«Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (_Racine et Victor -Hugo_, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des -noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau -vers harmonieux de _Booz endormi_: - - Tout reposait dans Ur et dans _Jérimadeth_, - -a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de -tous les hébraïsants.» - -Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin -d’une rime à _demandait_: - - ... et Ruth se demandait, - -avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que -ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde, -introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers -précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.) - -Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables, -— que Victor Hugo manque rarement de faire rimer _hommes_ autrement -qu’avec _nous sommes_, _ombre_ autrement qu’avec _sombre_ ou -_nombre_, _abîme_ autrement qu’avec _sublime_ ou _cime_; _nue_ -rime presque toujours avec _venue_ ou _inconnue_, _ténèbres_ avec -_funèbres_, _âme_ avec _flamme_, _horrible_ avec _terrible_, -_insondable_ avec _formidable_, etc.; et ces mots: _hommes_, _ombre_, -_sombre_, _abîme_, _sublime_, etc., coulent sans cesse de sa plume. - -Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur: - - L’ombre était _nuptiale_, auguste et solennelle, - (_La Légende des siècles_, Booz endormi, t. I, p. 53.) - - Son lit fut _formidable_... - (_Ibid._, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.) - -Dans _Booz endormi_ encore (_Ibid._, t. I, p. 52), Victor Hugo nous -représente la terre, à cette époque, - - ... encor mouillée et molle du déluge. - -Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant -Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf. -BOUILLET, _Atlas universel d’histoire et de géographie_, Tables -chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor DURUY, _Histoire sainte_, -chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien -longtemps à sécher. - -Dans la _Première Rencontre du Christ avec le tombeau_ (Ibid., t. I, -p. 58), Victor Hugo dit: - - Or, de Jérusalem, où _Salomon_ mit l’arche, - Pour gagner Béthanie, il faut _trois jours de marche_. - -«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules -Hoche (_Revue bleue_, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous -apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à -Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de -Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un -pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui -est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de -Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M. -Jean Sigaux, dans _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_ (20 -septembre 1911, col. 771). - -Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés: - - Ils auront des _souliers de feu_ dont la chaleur - Fera _bouillir leur tête_ ainsi qu’une chaudière. - (_La Légende des siècles_, L’An neuf de l’hégire, - t. I, p. 200.) - - Tu rêves, dit le roi, comme _un clerc en Sorbonne_. - (_Ibid._, Aymerillot. t. I, p. 229.) - -Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne -n’a été fondée qu’en 1253. - - Le vide s’est fait _spectre_ et rien s’est fait _géant_. - (_Ibid._, Eviradnus, t. II, p. 70.) - -Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis -par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. _La Gazette anecdotique_, -15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut». - -On s’est amusé (_Le Cri de Paris_, 10 octobre 1909, p. 11) à faire -ressortir la singulière amphibologie de ce passage: - - Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied - _Sent le mou_ de la fange en marchant sur leurs nuques. - (_Ibid._, Zim-Zim, t. II, p. 100.) - -Dans _Les Quatre Jours d’Elciis_ (IV, _ibid._, t. II, p. 250), nous -trouvons ce vers: - - Les yeux _sous les sourcils_, l’empereur très clément... - -N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les -sourcils? - - ... L’hiver _se tenait les côtes_ sur le pôle, - -nous dit le poète (_Ouvrage cité_, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a -toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours. - -Ce vers de _La Rose de l’Infante_ (Ibid., t. III, p. 43): - - Dont chaque _ovige_ semble au soleil une mitre, - -a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez -_ogive_ et non _ovige_. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p. -183.) - -Dans _Le Lapidé_ (Ibid., t. III, p. 180), on lit: - - Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit, - Qui le tua _vivant_ et mort l’ensevelit. - -Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se -glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le _tuer -vivant_». - -_La Vision de Dante_ (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un -des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de -la toute-puissante imagination de Victor Hugo: - - ... L’ombre hideuse, ignorée, insondable, - De l’invisible Rien vision formidable, - Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, - Où dans l’obscurité l’obscurité se fond, - Etc, etc. - -C’est dans _Les Chansons des rues et des bois_ qu’apparaît peut-être -le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et -cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique, -cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique. - - Lamartine ignorant qui ne sait que son âme, - Hugo _puissant et fort_, Vigny, soigneux et fier, - -a très exactement dit Sainte-Beuve (_Poésies complètes_, Pensées -d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890). - -C’est aussi dans _Les Chansons des rues et des bois_ que notre poète -s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots, -les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante -et de Turlupin. - - ... j’irai - Faire expliquer aux hochequeues - Le latin du _Dies Iræ_? - (_Les Chansons des rues et des bois_, p. 39; - Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - - On entendait Dieu dès l’aurore - Dire: As-tu déjeuné, _Jacob_? - (_Ibid._, p. 57.) - - Saint Roch, et son chien saint _Roquet_. - (_Ouvrage cité_, p. 100.) - - Je m’appelle _Bouteille à l’encre_; - Je suis métaphysicien. - (_Ibid._, p. 115.) - - Toute la nef, d’aube baignée, - Palpitait d’extase et d’émoi. - — Ami, me dit une araignée, - La grande rosace est de moi. - (_Ibid._, p. 202.) - - Le mouton disait: Notre Père, - Que votre sainfoin soit béni! - (_Ibid._, p. 202.) - -Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il - - Prit la goutte d’eau qui brilla: - La plus belle _feuille_ du monde - Ne peut donner que ce qu’elle a. - (_Ibid._, p. 205.) - -Etc., etc. - - -Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour -les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la BONTÉ, en -d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans -_L’Année terrible_. - - Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant. - Je crie: Ayez pitié! - (Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - - Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie - M’attirent; je me sens leur frère... - (Page 231.) - -Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la -bonté. Voyez sa célèbre pièce _Le Crapaud_ (dans _La Légende des -siècles_, t. IV, p. 135): - - Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour; - Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, - La bonté, qui du monde éclaire le visage, - La bonté, ce regard du matin ingénu, - La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu, - Etc., etc. - -Et dans _Le Pape_ (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): - - La haine est un vent sombre et pestilentiel; - Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères. - - J’ai vécu; j’ai penché ma tête - Sur les souffrants, sur les petits. - - (_Les Quatre Vents de l’esprit_, t. II, Le Livre - lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - -«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a -été bon passe presque avant qui a été grand.» (_Les Misérables_, 4e -partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.) - -«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive -s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive -s’agenouiller, la bonté.» (_Choses vues_, 1877, p. 366, _in fine_; -Charpentier, 1888.) - -De _L’Année terrible_, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de: - - Participe passé du verbe Tropchoir, - -rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273): - - Nous n’avons pas encor fini d’être Français; - Le monde attend la suite et veut d’autres essais; - Nous entendrons encor des ruptures de chaînes, - Et nous verrons encor frissonner les grands chênes. - -Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84): - - En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois. - On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille. - Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille. - -Encore des badinages et de plaisantes saillies: - - Qui chante là? Le rossignol. - Les chrysalides sont parties. - Le ver de terre a pris son vol - Et jeté le froc aux orties... - - Le bourdon, aux excès enclin, - Entre en chiffonnant sa chemise; - - Etc., etc. - (_L’Art d’être grand-père_, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.) - - ... Il vous semble - Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble, - Que l’F et que le B vont se prendre de bec, - Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y, - Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale, - Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale! - (_L’Ane_, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.) - - L’homme dans son miroir se fait de grand saluts, - Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure, - Il rit, et sait le fond de l’homme, étant _mercure_. - (_Ibid._, p. 147.) - -Dans _Les Quatre Vents de l’esprit_, qui, dans certaines parties, -offrent plus d’une analogie avec _Les Châtiments_, et où nous -revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.: - - J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile. - (Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.) - -Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque, -qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme -moribond et amener sa conversion: - - Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier - Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier, - D’un rétrécissement du canal de l’urètre, - Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre. - (_Ibid._, p. 132.) - - Monsieur, je suis un diable et vous êtes un _ange_; - Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai, - Je rêve que quelqu’un vous a pris votre _g_. - (_Ibid._, p. 158.) - -Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»: - - Leur croupe se recourbe en replis _vertueux_. - (_Ibid._, p. 172.) - - -_La Fin de Satan_, encore un des livres les plus compliqués, les plus -nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce -genre: - - On entendait suinter le néant goutte à goutte. - . . . . . . . . . . . . . . . . . - ... Le visage irrité des décombres, - Le blanchissement vague et difforme des ombres, - Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés, - Tous les renversements en arrière, effrayés, - Se dressaient; etc. - (_Ouvrage cité_, Hors de la terre, III, p. 304, 305, - Charpentier, 1888.) - - Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, - Et rit de voir le pal _leur sortir par la bouche_, - -écrit Victor Hugo dans _Toute la lyre_ (t. I, p. 22; Charpentier, -1889). - -Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le -suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces -énumérations bizarres coutumières à l’auteur. - - Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux. - (_Ibid._, t. I, p. 34.) - -Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente -en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon. - -C’est dans _Toute la lyre_ (t. II, p. 57, _Ave, Dea_, et p. 90, -_Roman en trois sonnets_) que se trouvent les seuls sonnets sortis de -la plume de Victor Hugo. - -Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème _La -Blanche Aminte_, qui porte cette épigraphe: - - — Ça, dit-il, que t’en semble, - Écho? si nous faisions une chanson ensemble? - -Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme -de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux -et tours de force affectionnés par lui: - - En chasse! — Le maître en personne - Sonne. - Fuyez! voici les paladins, - Daims. - (_Odes et Ballades_, La Chasse du Burgrave, p. 334.) - - Pourquoi fais-tu tant de vacarme, - Carme? - . . . . . . . . . . . . . - Pourquoi fais-tu tant de tapage, - Page? - . . . . . . . . . . . . . - C’est surtout quand la dame abbesse - Baisse - Les yeux, que son regard charmant - Ment. - (_Cromwell_, III, 1, et V, 7.) - - - * * * - - -Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo. - -Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de _Cromwell_, -véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle -de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et -Shakespeare, un de ses livres préférés. - -Dans une note relative à l’acte III de ce drame de _Cromwell_ (t. -II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël -qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la _rue -Saint-Honoré_». - -Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de -Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de -cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue -du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.» -(SAINTE-BEUVE, _Portraits de femmes_, Mme de Staël, p. 143.) - -A propos du premier vers d’_Hernani_ et de cet enjambement souvent -cité: - - Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier - Dérobé... - -le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de -France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques -n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les -«rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique: - - Enfin dans le palais nous arrivâmes, car - La porte était ouverte et nous passâmes par. - (Cf. MARY-LAFON, _Cinquante ans de vie littéraire_, - p. 40.) - -Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des -rejets ou enjambements non moins hardis. - -Lors de la première représentation d’_Hernani_, au moment où Hernani -apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don -Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7): - - ... Vieillard stupide, il l’aime! - -«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, -entendit: «_Vieil as de pique_, il l’aime!», et, dans sa naïve -indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il, -c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda -Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce -qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit -Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je -dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme -l’est Ruy Gomez de Silva, _vieil as de pique_! — Comment! c’est -trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est -pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. — -Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient -inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur -l’académicien... Bravo pour le _vieil as de pique_! bravo, Firmin! -bravo, Hugo!» (Alexandre DUMAS, _Mémoires_, t. VI, p. 17.) - -Et cette fin du monologue de don Carlos (_Hernani_, IV, 5) devant le -tombeau de Charlemagne: - - Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence? - Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence. - -«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant -qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le -nom de cette dame Clémence. - -On rencontre dans _Lucrèce Borgia_ (I, 3) certaine apostrophe de -dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois -cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer. - -Ce vers de _Ruy Blas_ (I, 2): - - Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil, - -se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, _Les Catacombes de Paris_: - - Assis, la tête à l’ombre - Et les pieds au soleil. - (Cf. SAINTE-BEUVE, _Nouveaux Lundis_, t. VI, p. 134.) - - Et fut-il descendu d’Annibal _qui prit Rome_. - (_Ruy Blas_, IV, 3.) - -Annibal n’a jamais pris Rome. - -Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis -relevé (dans _Le Gaulois_, février 1872; article reproduit dans _Le -Voleur_, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs -et de bévues commises par Victor Hugo dans son _Ruy Blas_. Comme ces -critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux -usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous -forme de lettre à l’_insigne maestro_. - -Dans _Les Burgraves_ (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric -Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller: - - Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant, - Faisait _trois fois le tour_ de la table de pierre. - -C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses _Burgraves_ -ce drolatique hémistiche: - - ... Il sortit de la vie - _Comme un vieillard en sort_. - -Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand -elle survenait, ne manquait jamais de riposter: - - Tout en faisant des vers _comme un vieillard en f’rait_. - -C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus. -(Renseignement verbal.) - -Dans le _Théâtre en liberté_ (La Forêt mouillée, scène 4), nous -rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus: - - J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor... - — Le _pied_ qu’on veut avoir gâte celui qu’on a. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Des _vieux_ que nous servons connais la différence, - -dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à -Bobino»; - - Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé. - Je vais avoir salon, cocher et canapé. - -Etc., etc. - - - * * * - - -Dans le roman _Han d’Islande_ (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s. -d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose -fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom: - -«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table, -prêt à défendre le prêtre, _le_ rompit le premier.» - -Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent), -j’imagine. - - -«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les -sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans _Notre-Dame de Paris_ -(Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858). - -Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que -«vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre -VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims, -de trouver quelque peu exagéré. - -«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir, -avec un homme de génie _qui est moi_, et c’est fort agréable», nous -déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le -poète Pierre Gringoire. - -Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de -la critique», «le plus grand des critiques» (_Causeries du lundi_, -t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et -qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir _Notre-Dame de -Paris_. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les -tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple -Eckermann (_Conversations de Gœthe_, t. II, p. 303; Charpentier, -1863). _C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit._» -Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop -différent d’Homère et des anciens. - -Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu -mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les -tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait -jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé -de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus -d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de -Voltaire: voir notamment, dans _Littérature et Philosophie mêlées_, -l’étude _Sur Voltaire_, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294, -édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre -réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère, -le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc. - - -«Il _se leva debout_», lit-on dans _Les Misérables_ (1re partie, II, -10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16). - -Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et -6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble -se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël: -«Dans l’après-midi de _cette même journée_ de Noël...» - -La locution bien connue, _le nombril du monde_, employée par Victor -Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd, -et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril -de la mer» (_Les Misérables_, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et -qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans _La Légende -du beau Pécopin_ (Chap. 11, dans le volume _Le Rhin_, t. II, p. 84; -Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (_sic_), qui est -le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement -servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le -nombril de la terre... le nombril du monde». (_Théâtre_, L’Orestie, -Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.) - -Dans la quatrième partie des _Misérables_ (XV, 2; t. II, p. 482), -je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le -grand monde, où il y a des _lions_ qui envoient des _poulets_ à des -_chameaux_». - -Encore dans _Les Misérables_ (5e partie, I, 22; t. V, p. 113): -«Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard -Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient -_les deux seuls baisers_ qu’il eût donnés dans sa vie.» - -Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de -sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce -sujet (_Correspondance_, 1862, t. III, p. 228). - -Dans _Les Travailleurs de la mer_ (1re partie, V, 1; t. I, p. 184; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours) -décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il -tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue. -C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc. - -«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui -recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même -ouvrage (V, 2; t. I, p. 189). - -«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui -n’existait plus, ni Weston, _qui n’existait pas encore_.» (_Ibid._, -2e partie, II, 3; t. II, p. 67.) - -[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. -Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.» -(_Ibid._, 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.) - -Dans _Quatre-vingt-treize_ (2e partie, III, 1; t. I, p. 172; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de -_scélérat_ par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais -que _scélérat_ veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme -nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre -particulière; _Œuvres_, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle -jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, -etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes -d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.» - -Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie, -III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les -lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est -encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la -justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil -avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance -souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera -fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un -abus de confiance.» - -A divers endroits de son ouvrage _Littérature et Philosophie mêlées_ -(p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du -nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue -admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et -le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille. -On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu -— ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont -décernés. - -D’après un passage du _William Shakespeare_ de Victor Hugo (p. 88; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve -(1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut -accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans -une citrouille». - -Dans _Napoléon le Petit_ (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le -6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le -lendemain 10, un second décret...» - -Une jolie anecdote dans l’_Histoire d’un crime_ (t. II, p. 34; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était -l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait: -«Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle _Amable_, Randon -(qui était très craintif) s’appelle _César_, et Canrobert s’appelle -_Certain_.» - -Un jeu de mot ou quiproquo (_Ibid._, t. II, p. 72): «... Espinasse -répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire -_jusqu’aux boues_.» - -Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe -déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à -Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive. -L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée, -parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances, -c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.» -Etc. - -Dans le volume sur _Paris_ (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) -et aussi dans _Les Misérables_ (3e partie, I, 7; t. III, p. 14; -Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot _gamin_, qui -«fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire -dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé -_Claude Gueux_ que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le -mot a passé.» - -Dans _Le Rhin_ (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d., -in-16), encore des calembours: - -«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle) -en me disant avec gravité: — Voici les places des _chamoines_. — Ne -pensez-vous pas que cela doive s’écrire _chats-moines_?» - -«... Quant au capitaine _Lasoupe_, je lui suppose quelque parenté avec -le duc de _Bouillon_.» (_Ibid._) - -«... L’excellent vin de _Moselle_ qu’un Français appelait du vin _de -demoiselle_.» (_Ibid._, t. I, p. 111, lettre 10.) - -«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros -rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait -_en vins_ (en vain).» (_Ibid._, t. III, p. 81-82, lettre 32.) - -Dans divers endroits de son ouvrage _Le Rhin_, Victor Hugo se déclare -l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de -Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le _mètre_, -sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue -à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six -mille ans et qu’on appelle _système décimal_.» (_Ibid._, t. I, p. 93; -lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.) - -Dans _La Légende du beau Pécopin_ (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre -21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de -ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor -Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse, -les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,» -etc. (_Ibid._, t. II, p. 70); — énumération de chiens (_Ibid._, -t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack, -pamplis, pechmez, etc. (_Ibid._, t. II. p. 90.) - -Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite -ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et _deux_ belles -tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une -seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg. - -«La cathédrale de Bâle... _badigeonnée_ en gros rouge (_sic_), non -seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, -ce qui est infâme.» (_Ibid._, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à -remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et -Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (_Guide Joanne_, Les -Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle. - -«Il y avait... les _trois_ îles Baléares.» (_Ibid._, t. III, p. 157, -Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins: -Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera. - -Et cette conclusion du _Rhin_ (XVII, t. III, p. 234): «La paix -perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin -de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant. -Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à -présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux -pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la -consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats, -avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de -la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès -n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante -et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas -toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin. - -Dans un de ses récits de _Voyages_ (Pyrénées, Autour de Pasages -[Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois -jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une -d’elles, continue-t-il, est _une vieille femme_. Les deux autres...», -etc. - -Dans son volume _Choses vues_ (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo -nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait -devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des -_Mémoires_ du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et, -peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme _un -saint-simonien_, et j’ai failli être massacré.» - - - * * * - - -Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait -sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire -par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et -lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase. - -«... Après avoir _bu_ jusqu’à la lie toutes _les agonies_ de la -proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à -Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (_Actes et Paroles_, Pendant -l’exil, 1853-1861, p. 60.) - -«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État _a dans sa poche_ -le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (_Ibid._, -Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.) - - Tel que l’exécuteur frappant à votre porte, - Le tonnerre _demande à parler_ à quelqu’un. - (_Actes et Paroles_, Pendant l’exil, 1862-1870, - Mentana, p. 125.) - -«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de -Cuba en 1870 (_Ibid._, p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix, -et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit. -Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà -tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous -sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La -conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc. - -Et aux marins de la Manche (_Ibid._, p. 214): «... L’océan est -inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous -n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,» -etc. - -Aux rédacteurs du journal _La Renaissance_ (1872) (_Actes et -Paroles_, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez. -Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences; -vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de -fermes cœurs.» - -Aux obsèques de George Sand (1876) (_Ibid._, p. 151): «Je pleure une -morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je -l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la -contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et -je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc. - -Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (_Ibid._, 1881-1885, p. 27): -«Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes -doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer, -c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde. -Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il -éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc. - -Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo -(_Ibid._, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et -dans le mot _confrères_ il y a _frères_.» - -C’est au banquet du Cinquantenaire d’_Hernani_ que Victor Hugo fut, -pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel). -C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (_Ibid._, 1876-1880, -p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand -poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo: -«... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française -le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (_Actes et -Paroles_, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.) - -«J’applaudis _des deux mains_,» lit-on dans une lettre de Victor -Hugo, mentionnée dans _Le Voleur_ du 28 février 1879 (p. 141). «Je -voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal, -comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.» - -«Vous ne vous nommez pas _Bataille_, mais _Victoire_!» écrit notre -grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille -(1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce _L’Usurier de -Village_. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste -pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui -se nomme Victoire.» (Jules LEVALLOIS, _Mémoires d’un critique_, p. -200; — et Lucien RIGAUD, _Dictionnaire des lieux communs_, p. 325.) - -En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi, -Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une -mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, -ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le -grand patriote, séchons les larmes. _Il est bien où il est_. S’il y a -un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc. -(_Le Voleur_, 9 juin 1882, p. 366-367.) - -Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La -Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs: -c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (_Revue bleue_, 24 -février 1883, p. 249.) - -Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «... -Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien; -et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor DELZANT, _Paul de -Saint-Victor_, p. 115.) - -Au même, plus loin (p. 118): - -«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un -mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je -vous dis: «Merci!» - -A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son -volume _Grains de sable_, publié en 1840 et composé de pitoyables -vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité -et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez -de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. -Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils -sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira -parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à -la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, _que vous -importe le succès_? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre -quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? -Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles, -des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui -frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. -Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous -pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans -effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (_Le -Voleur_, 10 juillet 1840, p. 28.) - - [32] Je rencontre les mêmes pensées ou des pensées analogues - dans une très belle lettre de M. Edmond Haraucourt adressée à - M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en tête du recueil de - vers _Les Voix du tombeau_, par Julien Larroche (Lemerre, 1908): - «... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix sereine qui - se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor unique, et - n’enviez personne, même si le silence des critiques accueille - vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé, n’attendez - rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes les poètes - dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont, en dépit - des apparences, confondus fraternellement dans le même dédain - des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.» - N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en - prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes - et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la - célébrité. - -A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor -Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette -fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes -admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même -temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous -êtes Muse et Déesse: _ne craignez pas d’aller nue_... Vous faites -l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de -lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi... -Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le _Larousse mensuel_, -octobre 1913, p. 848.) - -Dans son roman _L’Insurgé_ (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès -a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui -il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre -relative au chapitre sur Cambronne des _Misérables_: «Frère, l’Idéal -est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le -sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut, -borborygmes en bas, — sublimité partout!» - - - * * * - - -Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées -par Victor Hugo, les mots _hommes, sommes_; _ombre, sombre, nombre_; -_ténèbres, funèbres_; _âme, flamme_; _abîme, sublime_, etc. Il est -une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement -dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque -jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf. -_Cromwell_, préface, p. 38 et 40; — _Le Dernier jour d’un condamné -et Littérature et Philosophie mêlées_ [un même volume: Hachette, -1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — _Histoire d’un crime_, t. I, -p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou -bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. _Les Orientales_, préface, -p. 4 et 5; — _Les Feuilles d’automne_, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette, -1861]; etc.) - -Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor -Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus -tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à -son talent...» (_Odes et Ballades_, préface de 1824, p. 8; Hachette, -1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre -eux (de ces poètes).» (_Marion Delorme_, préface, p. 102; Hachette, -1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage -et de l’auteur dont il est ici question...» (_Le Roi s’amuse_, -préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif -poète... sent combien il est peu de chose...» (_Lucrèce Borgia_, -préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» -(_La Esmeralda_, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur -se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...» -(_Les Burgraves_, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce -livre, si peu de chose qu’il soit...» (_William Shakespeare_, p. 239; -Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc. - -N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité -comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes -s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»? - -En terminant, nous rappellerons sommairement les règles -orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la -seconde partie de sa vie, — sa _marche_ typographique. - -Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules -ou _bas de casse_ les noms des peuples, les français, les anglais, -les chinois, les parisiens, etc. (Cf. _Les Misérables_, t. IV, p. -435, et _passim_; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881; -etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves, -européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (_Actes et -Paroles_, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce -qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer _Francs_ -(peuple) de _francs_ (monnaie)? - - Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_. - (Cf. ci-dessus, p. 21.) - -«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (_L’Homme qui rit_, -t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa -Majesté) (_Ibid._, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de -l’Olympe) (_Ibid._ p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...» -(au lieu de Votre Honneur) (_Ibid._, t. III, p. 79). Etc., etc. - -Enfin, Victor Hugo écrit toujours _quatrevingts_ en un mot sans -trait d’union (Cf. _L’Homme qui rit_, t. I, p. 172; — et le roman -_Quatrevingt-treize_). - - - - -VII - - =Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= — PAUL - VERLAINE. — RENÉ GHIL. — STÉPHANE MALLARMÉ. — JEAN MORÉAS. - — JULES LAFORGUE. Suppression de la ponctuation. «Le commun - des hommes admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.) - - ARTHUR RIMBAUD et son _Sonnet des voyelles_. Riposte de - René Ghil. — Le _clavecin oculaire_ du Père Castel. - - Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de - l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées - aux prénoms féminins. — Le chevalier de Piis et son - _Harmonie imitative_. — Auguste Barthélemy. — Victor Hugo - et sa description des lettres de l’alphabet. - - _Curiosités poétiques._ - - -Dans un sonnet de PAUL VERLAINE (1844-1896) il est parlé, au début -(_Poèmes saturniens_, Vœu, dans le _Choix de poésies_, p. 9; -Charpentier, 1891), des «premières maîtresses», de l’une d’entre -elles, et de - - L’_or_ des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs; - -puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la même? — nous est -représentée - - Douce, pensive et _brune_, et jamais étonnée! - -De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange: - - Prince et princesses, allez, élus, - En triomphe, par la route _où je_ - Trime d’ornières en talus. - Mais, moi, je vois la vie en _rouge_. - -Comme si l’on prononçait _où j’_. (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes -Observations sur l’art de versifier_, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.) - -Et ce calembour: - - Le _bonneteau_ fleurit «dessur» la berge; - La _bonne tôt_ s’y déprave, tant pis - Pour elle... - (Paul VERLAINE, dans Clair TISSEUR, _ibid._, p. 276.) - -Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits -symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il -y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme -singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que -le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse -étude sur Paul Verlaine (_Revue bleue_, 7 janvier 1888, p. 2-14), -ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot -n’existerait pas». - -Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste -(RENÉ GHIL [1862-....], _Écrits pour l’art_, 7 février 1887, p. 20): - - En ta dentelle où n’est notoire - Mon doux évanouissement, - Taisons pour l’âtre sans histoire - Tel vœu de lèvres résumant. - - Toute ombre hors d’un territoire - Se teinte itérativement - A la lueur exhalatoire - Des pétales de remuement. - -Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio. - -La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble avoir -été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa _Lettre sur les -occupations de l’Académie française_ (V, p. 38-39; édit. Despois): - -«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle au -public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en épargner -à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui seul, et -tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut être lu. -Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n’y a -que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens -enveloppé.» - -«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de son côté, -proclamé Voltaire. (_Dictionnaire philosophique_, art. Langues; et -cf. Paul STAPFER, _Récréations grammaticales_, p. 85.) - -Et Victor Hugo (_Odes et Ballades_, Préface de 1826, p. 23; Hachette, -1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est comme le -cristal; sa pureté fait son éclat». - -Diderot (_Salons_, J.-J. Bachelier; dans LAROUSSE, art. Charité -romaine) pensait sans doute à nos futurs décadents et symbolistes, -lorsqu’il émettait cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le -caractère de la médiocrité». - -Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres -incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie -professée par Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, _Histoires -extraordinaires_, p. 11) que «l’étrangeté est une des parties -intégrantes du beau». - -Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (_Œuvres complètes_, trad. -Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), philosophe et -critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on considère comme un -ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre n’en est que plus -laide, quand elle n’a pour tout mérite que son étrangeté». - - - * * * - - -A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades et énigmes -d’un des chefs de l’École dite «décadente», de STÉPHANE MALLARMÉ -(1842-1898), M. Adolphe Brisson conte, dans une de ses chroniques -(Cf. _La République française_, 13 septembre 1898), l’anecdote -suivante: - -«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage à -Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la douceur -et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina tout -naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités et -accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album -que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant: - - Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant - La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse - Même du blanc habit de pourpre, le délace - Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant. - - Oui, sans ces crises de rosée et gentiment - Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe - Jalouse d’apporter je ne sais quel espace - Au simple jour le jour très vrai du sentiment - - Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année - Dont sur ton front renaît la grâce spontanée - Suffise selon quelque apparence et pour moi - - Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne - A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi - Toute notre native amitié monotone. - - (Textuellement reproduit d’après _La République française_ - du 13 septembre 1898; — voir aussi la _Revue - encyclopédique_, 1896, p. 189.) - -«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta ce -chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il _crut_ y découvrir -des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance -insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes, -il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école, -imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun -d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la -signification précise. - -«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. J’obtins -trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut impossible -de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en personne, -au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas risquer une -démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.» - -Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il rédigeait -_en vers_ les adresses de certaines de ses lettres, — et quels -vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, comme chacun -de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue Boccador, 6, -Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain qui servait -de suscription à la missive, et devait diantrement déconcerter le -facteur de la poste: - - Adieu l’orme et le châtaignier! - Malgré ce que leur cime a d’or, - S’en revient Henri de Régnier - Rue, au 6 même, Boccador. - -(Cf. _L’Intermédiaire des chercheurs et curieux_, 20-30 décembre -1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces -quatrains postaux.) - - -Voici le début du recueil de JEAN MORÉAS (1856-1910), _Le Pèlerin -passionné_ (Agnès, p. 3): - - Il y avait des arcs où passaient des escortes - Avec des bannières de deuil et du fer - Lacé (?), des potentats de toutes sortes - — Il y avait — dans la cité au bord de la mer. - Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes, - Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver - La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches, - Etc., etc. - -On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni -aucune de nos règles de prosodie. - -Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas -renia les décadents et ses dieux, et s’assagit. - - -De JULES LAFORGUE (1860-1887), qui s’écriait: - - Ah! que la vie est quotidienne! - -nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, extraites de son -poème (?) _Pan et la Syrinx_: - - O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette - [matinée et la circulation de la vie. - Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout! - (Cf. Max NORDAU, _Dégénérescence_, t. I, p. 237.) - -Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu -mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson -(_Le Temps_, 6 août 1913), de _supprimer la ponctuation_. - -Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours. - -Un autre... - -«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on -veut être regardé,» a observé Voltaire. (_Dialogues et Entretiens -philosophiques_, XI, M. l’intendant des menus... _Œuvres complètes_, -t. VI, p. 76; édit. du journal _Le Siècle_.) - - - * * * - - -Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, des -«fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment -attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils -n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou -remarques de nombre de philosophes ou de moralistes: - -«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses disciples -un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content d’eux que lorsqu’il -ne comprenait rien à leurs compositions». (Cf. DUSSAULT, dans Gustave -MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. III, p. -61.) - -«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par -l’obscurité.» (MONTAIGNE, _Essais_, III, 9; t. IV, p. 135, édit. -Louandre.) - -«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils -n’entendent pas.» (Cardinal DE RETZ, _Mémoires_, t. II, p. 522; édit. -des Grands Écrivains.) - -«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (LA BRUYÈRE, -_Caractères_, De la chaire, p. 404; édit. Hémardinquer[33].) - - [33] Voir ci-dessus (p. 25) Corneille disant, à propos de - certains de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra - pas les admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on - attribue cette sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait - une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était - aussi, comme nous le verrons plus loin (p. 181), l’opinion de - Balzac. - -«Quand je lis quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis -toujours dans l’admiration.» (DESTOUCHES, _La Fausse Agnès_, I, 2.) - -«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et -beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer -que les lire.» (Alexandre DUMAS FILS, _La Vie à vingt ans_, p. 65; M. -Lévy, 1856.) - -Etc., etc. - -Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents, -évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (_Défense -du christianisme_, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est -des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions -une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs -talents.» - -Mais la ruse a été vite éventée. - -Jules Tellier (_Nos Poètes_, p. 230-231) traite à peu près tout -crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens -autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour -l’esprit.» - -Paul Stapfer (_Des Réputations littéraires_, t. I, p. 157) déclare -que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront -pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour -nous,» etc. - -«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou du -charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (_Dégénérescence_, t. -I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du -symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, -ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière -où il y a écrit: _Réclame!_»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs -productions de pures fumisteries de collégiens.» (_Ibid._, p. 210.) - -Et Edmond de Goncourt (_Journal_, année 1889, t. VIII, p. 16): -«Après la génération des simples, des gens naturels, qui est -bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des -romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre -dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une -génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de -bourgeois». - -L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646: -_Œuvres de François de Maynard_, t. III, p. 139; Lemerre, 1888): - - Si ton esprit veut cacher - Les belles choses qu’il pense, - Dis-moi, qui peut t’empêcher - De te servir du silence? - -convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et symbolistes. - - - * * * - - -L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime -compagnon de Verlaine, ARTHUR RIMBAUD (1854-1891), a composé un -sonnet resté célèbre, _Le Sonnet des voyelles_ (dans le recueil -intitulé _Reliquaire_, p. 108; Genonceaux, 1891), sonnet très -irrégulier, dont voici le texte littéralement et scrupuleusement -reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide: - - A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, - Je dirai quelque jour vos naissances latentes. - A, noir corset velu des mouches éclatantes - Qui bombillent autour des puanteurs cruelles, - - Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes, - Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles; - I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles - Dans la colère ou les ivresses pénitentes; - - U, cycles, vibrements divins des mers virides, - Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides - Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux; - - O, suprême Clairon plein de strideurs étranges, - Silences traversés des Mondes et des Anges: - — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux! - -«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. René -Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et -n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est -rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et -Rimbaud _n’est qu’un âne_ (sic) ayant voulu peindre U en vert.» - -Un troisième, au contraire, déclare qu’_il voit_ A blanc, U bleu ou -vert, E brun, O rouge, etc. - -Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon, -et qu’il n’est pas facile de s’entendre. - -Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations -ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les -orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les -flûtes». (Cf. _La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 306-308; -et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la -_Revue encyclopédique_, 1892, p. 7-10.) - -Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle -le _Clavecin oculaire_, à la construction duquel le Père Castel -(1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet -instrument, nommé aussi _Clavecin chromatique_, l’ingénieux et savant -jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la -vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe -de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes, -le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de -Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et -combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père -Castel et du Clavecin oculaire (Cf. _Lettre sur les sourds et muets_, -Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le _Rêve de -d’Alembert_, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard, -s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention -dans _Les Confessions_ de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t. -V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans _Le Livre du promeneur_, de -Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans -_La Chronique médicale_, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr -Foveau de Courmelles. - -Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son _Monde des -oiseaux_ (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots -des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est -symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle -argentin annonce un essor faussé d’affective (_sic_).» - -Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à -des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument -rares. On connaît la _Symphonie en blanc majeur_ de Théophile Gautier -(elle se trouve dans le volume _Émaux et Camées_, p. 33; Charpentier, -1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page -caractéristique (reproduite dans la revue _Le Penseur_, janvier 1913, -p. 25): «_Comme je suis un peu fou_, j’ai toujours rapporté, je ne -sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations -diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la -résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est -café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, -la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui -est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est -mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. -Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un -premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé. -Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!» - -Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par -l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911): - -«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie, -Iseult. - -«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette, -Madeleine, Gilberte. - -«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine. - -«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise. - -«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca. - -«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude, -Léocadie.» - -Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est _gris-perle_, -et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être rangées dans la -catégorie des prénoms qui rappelle _un semis de fleurs sur une étoffe -blanche_!» (_La Chronique médicale_, 1er octobre 1916, p. 307.) - - - * * * - - -Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions -tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve une -longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de Piis -(1755-1832), _Harmonie imitative de la langue française_, dont le -premier chant est consacré à chacun de nos caractères alphabétiques: - - A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla, - Ce fut apparemment l’A qu’il articula. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Le B _b_al_b_utié par le _b_am_b_in dé_b_ile - Sem_b_le _b_ondir _b_ientôt sur sa _b_ouche inha_b_ile; - Son _b_a_b_il par le _b_ ne peut être contraint, - Et d’un _b_o_b_o, s’il _b_oude, on est sûr qu’il se plaint. - Mais du _b_ègue irrité la langue em_b_arrassée - Par le _b_ qui la _b_rave est constamment _b_lessée. - - Le _C_, rival de l’_S_ avec une cédille, - Sans elle, au lieu du _Q_, dans tous nos mots fourmille. - De tous les objets _c_reux il commence le nom; - Une _c_ave, une _c_uve, une _c_hambre, un _c_anon, - Une _c_orbeille, un _c_œur, un _c_offre, une _c_arrière, - Une _c_averne, enfin, le trouvent nécessaire. - Partout en demi-cercle il _c_ourt demi-_c_ourbé. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le reste. -Vous trouverez de nombreux fragments du très original poème du -chevalier de Piis dans le _Grand Dictionnaire_ de Larousse, au début -de chaque lettre. (Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles -Harmonie et Piis; — Eugène MULLER, _Curiosités historiques et -littéraires_, p. 93; — Etc.) - -Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi composé -des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet. - -Dans un chapitre de son volume _Voyages_ (p. 65-67; Charpentier, -1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et -en fait une très pittoresque description: - -«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans -l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les -sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et -cela doit être. L’alphabet est une source. - -«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, _arx_; ou -c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la -main; - -«D, c’est, le dos; - -«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse; - -«C, c’est le croissant, c’est la lune; - -«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, -l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre; - -«F, c’est la potence, la fourche, _furca_; - -«G, c’est le cor; - -«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours; - -«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile; - -«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance; - -«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des -clefs de la géométrie; - -«L, c’est la jambe et le pied; - -«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées; - -«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale; - -«O, c’est le soleil; - -«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos; - -«Q, c’est la croupe avec la queue; - -«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton; - -«S, c’est le serpent; - -«T, c’est le marteau; - -«U, c’est l’urne; - -«V, c’est le vase (de là vient que l’_u_ et le _v_ se confondent -souvent); - -«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le -vainqueur? on l’ignore; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le -signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu; - -«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le -confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf; -c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un -suppliant qui lève les bras au ciel; - -«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.» - - - * * * - - -Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de sa -grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans rire -aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses _Souvenirs_ (p. 160). -Elle débute ainsi: - - Madame, - - Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme, - Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome, - Votre cœur vous dit-il, etc. - -Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques -anonymes (Cf. _Le Figaro_, 9 décembre 1881; — _L’Intermédiaire des -chercheurs et curieux_, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul STAPFER, -_Racine et Victor Hugo_, p. 310, note 1, qui attribue les deux -premiers de ces distiques à Marc Monnier), distiques fantaisistes, à -la rime somptueuse, dont le second vers reproduit le premier sous une -forme différente, et qui offrent ou résument en quelque sorte trois -poèmes, — et quels poèmes! - - Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, - Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme. - - Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis; - Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis! - - Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses, - Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses! - -C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne pas, -etc. - -Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais -(1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à -son ami Adhémar de Kelke: - - De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie - De quelque préfet rond, Cora Laparcerie. - (Cf. _L’Opinion_, 1er juin 1912.) - -Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle les -dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si -Pluton le permet: - - Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée! - Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée. - (Cf. _Le Journal_, 30 juin 1912.) - -Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé -à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début -probablement ainsi conçu: - - O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse. - -Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre -romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal assurée: - - O vous dont le _nom bril_... le _nom bril_... - -Et elle hésitait, ânonnait. - -«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous -n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf. -Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de versifier_, p. -134, note.) - - - - -VIII - - =Auteurs dramatiques.= — COLLIN D’HARLEVILLE. — ANDRIEUX. — - FLINS DES OLIVIERS. Une douleur qui s’exprime en chantant. - — Le soleil en pleine nuit. — LUCE DE LANCIVAL. — M.-J. - CHÉNIER et la locution «Briller par son absence». — - _Théâtre de la Révolution._ - - NICOLAS BRAZIER. Un singulier bibliothécaire. Palinodies - littéraires. - - EUGÈNE SCRIBE. — SAINT-GEORGES ET LEUVEN. — Canevas - d’opéra-comique et scénario de tragédie. - - CASIMIR DELAVIGNE. Anachronismes et incorrections. Prodiges - de mémoire. Une comparaison doublement blessante. - - DUVERT et LAUZANNE. Facéties et pasquinades. — HENRI - ROCHEFORT. _La Lanterne_. - - ERNEST LEGOUVÉ, et son père J.-B. GABRIEL LEGOUVÉ. La - passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. — - FRANÇOIS PONSARD. _Vers prosaïques._ — ÉMILE AUGIER. — - CAMILLE DOUCET. - - EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE. — THÉODORE BARRIÈRE. - - _Curiosités théâtrales_. FERNAND DESNOYERS. — VILLIERS - DE L’ISLE-ADAM. — Contrepetteries, facéties, drôleries - théâtrales, etc. - - -Revenons aux auteurs dramatiques. - -Chez COLLIN D’HARLEVILLE (1755-1806), plus encore que chez son fidèle -ami et biographe ANDRIEUX (1759-1833), on trouve un très fréquent -usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin -(Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers. - - Des remerciements? _Bon!_ Il ne m’en est point dû. - (COLLIN D’HARLEVILLE, _Les Châteaux en Espagne_, I, 10.) - -Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; et les -autres pièces de l’auteur, _Les Riches_ notamment, où l’interjection -_Bon!_ se rencontre à peu près à chaque page. - -Et Andrieux: - - _Bon! Bon!_ Songe plutôt au plaisir qu’il aura. - (_Les Étourdis_, I, 2.) - -Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc. - -Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les pensées -délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses: - - Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen... - Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable... - Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits! - (Collin d’Harleville, _Les Châteaux en Espagne_, II, 3; - II, 10; V, 1.) - - La raison est un fruit de l’arrière-saison. - (ID., _Les Mœurs du jour_, I, 10.) - - Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents; - Nous étions malheureux; c’était là le bon temps. - (ID., _Poésies fugitives_, Mes souvenirs; _Théâtre complet - et Poésies..._ de Collin d’Harleville, - t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.) - - Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce - Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe. - (ANDRIEUX, _Les Étourdis_, III, 16.) - - On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime. - (ID., _Le Rêve du mari_, I, 1.) - -Etc., etc. - - -Dans une pièce intitulée _Le Réveil d’Épiménide ou Les Étrennes de la -Liberté_, par FLINS DES OLIVIERS (1757-1806)[34], jouée vers 1790, un -abbé entre en scène en chantant sur l’air _J’ai perdu mon Eurydice_: - - J’ai perdu mes bénéfices, - Rien n’égale ma douleur. - - [34] Il s’appelait Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins - des Oliviers, et la multiplicité de ses noms lui attira cette - épigramme de Lebrun-Pindare: - - Carbon de Flins des Oliviers - A plus de noms que de lauriers. - (Cf. CHATEAUBRIAND, _Mémoires d’outre-tombe_, - t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.) - -Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours de -circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos et -ritournelles: - - Puisqu’elle s’exprime en chantant, - Sa douleur n’est pas bien amère. - (Cf. _Revue bleue_, 1er mars 1879, p. 816.) - -Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les remarques -suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, tellement -contre la nature, que mon imagination en est blessée: c’est de -faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu’à la fin, -comme si les personnes qu’on représente s’étaient ridiculement -ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus -importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître -appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant; -qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on -délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant -les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à -coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient -de belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens -et les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.» -(SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres choisies_, Sur les opéras, p. 341-343; édit. -Gidel.) - -Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la -louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène, -lisons-nous dans le _Musée des Familles_ (1er décembre 1894, p. 352), -représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce débutait par ce -vers étrange: - - Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit? - -LUCE DE LANCIVAL (1764-1810) termine sa tragédie d’_Hector_ (V, 5) -par le récit d’un combat d’homme à homme, du meurtre d’Hector par -Achille, dont quelques vers rappellent le récit de Théramène de -Racine: - - Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix, - Refusent d’obéir pour la première fois. - -Et Racine (_Phèdre_, V, 6): - - Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois - Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix. - -La locution _briller par son absence_ apparaît — peut-être pour la -première fois en français — dans la tragédie de _Tibère_ (I, 1), de -MARIE-JOSEPH CHÉNIER (1764-1811): - - Entre tous les héros qui, présents à nos yeux, - Provoquaient la douleur et la reconnaissance, - Brutus et Cassius _brillaient par leur absence_. - -Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de Tacite, qui, -rapportant, dans ses _Annales_ (III, 76), les mêmes circonstances, -dit: «_Sed præfulgebant Cassius atque Brutus..._» - -Dans une note de sa _Lanterne aux Parisiens_, Camille Desmoulins -rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de Cassius, -et cite la susdite phrase de Tacite: cf. _Œuvres de Camille -Desmoulins_, t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale. - - - * * * - - -Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges (p. -66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la -Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à -citer, car la mine est quasiment inépuisable. - -Dans la pièce _La Vraie Républicaine_, on trouve ce couplet: - - Puisse bientôt la France entière - Se soumettre aux lois de l’hymen! - On est toujours mauvais républicain - _Quand on reste célibataire_ (bis). - (Dans Ferdinand BRUNETIÈRE, _Nouvelles Études - critiques..._ p. 334; Hachette, 1882.) - -Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, _La Reprise de -Toulon_, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux -soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous -sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments -se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au -combat. _Le ciel est toujours beau pour des républicains!_» (Ibid., -p. 335.) - -Dans la pièce _Au plus brave la plus belle_, le volontaire Victor -annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance _au plus -brave_. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser -un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache -bien que le _bon républicain n’est un inconnu pour personne_.» -(Ibid., p. 336.) - -Dans _La Reprise de Toulon_ encore, un représentant du peuple -s’adresse aux «intrépides galériens, _âmes pures et sensibles_, et -sans doute _plus malheureux que coupables_.» (Ibid.) - -Etc., etc. - - - * * * - - -Le chansonnier et vaudevilliste NICOLAS BRAZIER (1783-1838), à qui -appartient cette calinotade si souvent citée: - - En vous voyant sous l’habit militaire, - J’ai deviné que vous étiez soldat - (_L’Enfant du régiment_; dans LAROUSSE, art. Bévue). - -publia, en 1824, sous le titre de _Souvenirs de dix ans_, un recueil -de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par -la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer -la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant -et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château». -Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre -Barbier, le savant auteur du _Dictionnaire des ouvrages anonymes et -pseudonymes_, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques -particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui -dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée -que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour -m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le -travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, -qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non -d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire -s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension. - -Attaqué, en 1815, par _Le Nain jaune_, qui raillait l’orthographe -fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea _ab irato_ une réponse -fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître -commençait par le mot _Jamais_ écrit _J’amais_, et cette malheureuse -apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier -savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave -MERLET, _Tableau de la littérature française_ [1800-1815], t. I, p. -531; et LAROUSSE, art. Brazier.) - -Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le -vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème -épique sur Charlemagne, _La Caroléide_, composé d’abord en partie -pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et -parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons. -(Cf. Ludovic LALANNE, _Dictionnaire historique de la France_.) - -On pourrait encore citer, comme exempte de transformations -littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’_Abraham_ qui -avait été d’abord _Le Divorce de Napoléon_: l’Empereur devint -Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile); -Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi -de Rome; — et le _Don Sanche_ de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur -change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II. -Etc. (Cf. Émile DESCHANEL, _Le Théâtre de Voltaire_, p. 206, note 1.) - - - * * * - - -Nous passerons rapidement sur EUGÈNE SCRIBE (1791-1861), dont -plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances -et bévues: voir notamment Charles de Boigne, _Petits Mémoires de -l’Opéra_, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, _Mémoires d’un -Journaliste_, t. V, p. 158-164, etc. - -Tout le monde connaît le vieux soldat de _Michel et Christine_, qui - - ... sait souffrir et se taire - _Sans murmurer_; - -et le lièvre de _L’Héritière_, qu’un personnage de la pièce se -glorifie - - _D’avoir pu (le) tuer vivant._ - -A propos de ce vers de _Michel et Christine_, maintes fois cité: - - Aux _quatre coins_ de la machine _ronde_, - -remarquons cette locution usuelle «le coin d’une assiette», qui a -donné lieu à la riposte suivante: - -«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table à côté -d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la nappe les -noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son assiette. - -— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le _coin_ de mon assiette!» -(Le journal _La Nation_, 31 octobre 1890.) - -Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par -Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française, -et qu’aucun des Immortels ne releva: - -«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du -siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses -ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la _révocation de -l’Édit de Nantes_?» - -Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation de -l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans après -sa mort? (Cf. Gustave FLAUBERT, _Dossier de la bêtise humaine_, dans -Guy DE MAUPASSANT, _Étude sur Gustave Flaubert_, en tête des _Lettres -de Gustave Flaubert à George Sand_, p. XLIV.) - -Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans -ses _Mémoires_, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même -endroit, ces deux gentils quatrains extraits de l’opéra-comique -_Jaguarita l’Indienne_, par Saint-Georges et Leuven: - - Glissons-nous dans l’herbe - Comme le serpent, - Qui, _fier et superbe_, - S’avance _en rampant_. - - La dent de la panthère, - Le ventre du boa, - Voilà, sur cette terre, - Voilà _le sort qu’on a_! - -Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer, -sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent -qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé -séance tenante. - -Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et de -facture chers à Eugène Scribe et à son école. - -Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux -commençait par chanter: - - Oui, j’entrerai dans ce château! - -Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite: - - Il entrera dans ce château! - -Puis tous deux de chanter en chœur: - - Espérance et courage! - Notre sort sera beau, - Et bientôt, je le gage, - Nous aurons l’avantage - D’entrer dans ce château, - D’entrer (_bis_) dans ce château. - -C’était la fin du premier acte. - -Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille -façons: - - Vous entrerez dans ce château. - -Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle: - - Ils sortiront de ce château! - -Voilà le nœud de la pièce. - -Et voici le dénouement: - - CHŒUR FINAL. - - Espérance et courage! - Notre sort } - Oui, leur sort } est bien beau. - Nous avons } - Ils ont eu } l’avantage - D’être installés dans ce château! - -«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi -simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote. -(MONTÉCOURT [pseudonyme], _La République française_, 7 décembre 1898.) - -Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas -d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par -Rivarol (Cf. ci-dessus, p. 29): - - 1er acte: il mourra. - 2e acte: il ne mourra pas. - 3e acte: il mourra. - -Etc., etc. - - - * * * - - -Nous trouvons chez CASIMIR DELAVIGNE (1793-1843), dans ses _Enfants -d’Édouard_ (II, 3), plusieurs anachronismes commis coup sur coup. -Tyrrel, la future âme damnée de Glocester, raconte ainsi son ancienne -vie joyeuse: - - ... Je fus quatre fois riche. - Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu, - Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, - Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées, - Le flux et le reflux des piles de guinées. - -Or, cette tragédie des _Enfants d’Édouard_ se passe en Angleterre, -sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième -siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus -sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans -être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était -inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles -II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf. -le _Journal de la Jeunesse_, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.) - -Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la locution -«_A_ revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se reverra -bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «_A_ revoir, -bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.) - -Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 100), -la mauvaise locution «Montjoie _et_ Saint-Denis» (_Louis XI_, III, -13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre de nos ancêtres. -L’élision de l’_e_ final de Montjoie contraint presque toujours les -poètes à faire suivre ce mot de la conjonction _et_, ce qui enlève -tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie -(le lieu de martyre ou de joie) _de_ saint Denis. - -Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de tête, et les -récitait de mémoire aux comédiens» (SAINTE-BEUVE, _Nouveaux lundis_, -t. X, p. 61), comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la -prodigieuse mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages -«par cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que -quand ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté -ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. SAINTE-BEUVE, -_Portraits contemporains_, t. V, p. 180; et _Nouveaux Lundis_, t. X, -p. 61.) - -On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul -Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses _Mémoires_ (t. -V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile -Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne -est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir -Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de -Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la -même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal -_Le Télégraphe_, 8 septembre 1884.) - - -L’œuvre des vaudevillistes DUVERT (1795-1876) et LAUZANNE (1805-1877) -fourmille de facéties et de pasquinades. En voici quelques -échantillons, extraits d’un article signé E. S. (Edmond Stoullig?), -dans le journal _La Tribune_, 26 octobre 1876: - -«Nous voyons, dans _Riche d’amour_, Arnal s’écrier: «Je l’ai revue, -je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que j’aime, — -car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin. (_Avec -indignation_:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens![35]» - - [35] Aussi des poètes, voire de plus illustres, n’ont-ils pas - hésité à faire _ange_ du féminin: - - C’est une femme aussi, c’est _une ange charmante_. - (Alfred DE VIGNY, _Éloa_, Poésies complètes, p. 14; - Charpentier, 1882.) - - -Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent chez -lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr de -trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand je suis -sorti, et j’ai la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs -se soient introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur -bourse. Ces événements-là sont si peu communs!» - -Et ce couplet: - - Quelle infortune est égale à la mienne? - Du lansquenet déplorable martyr, - J’ai beau forer ma poche artésienne, - Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir! - . . . . . . . . . . . . . . . . - Et mon gousset, moins heureux que les Gaules, - Appelle en vain l’invasion des Francs! - -Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte d’Arlincourt -(p. 21), ce vers: - - Le roi Louis s’avance avec vingt mille _Francs_, - -qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous dit aussi (p. 129), -si l’on écrivait _francs_ avec une initiale minuscule, selon -l’orthographe de Victor Hugo. - -Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à l’oreille: -«Ils se glissent deux mots _dans la trompe d’Eustache_». Un homme, -rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit avoir tué, -s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!» Un autre, à -qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait la comète -de 1811, si elle vivait encore!» - -Etc., etc. - -«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans le journal -_La Tribune_, même date), le style ou le procédé d’Henri Rochefort? -_La Lanterne_ procède directement de Duvert et Lauzanne, et le -fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de Rochefort-Luçay: -1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres, curieuses, dont -l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par leur drôlerie même, -dans la mémoire. - -«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était -question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les -chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages». - -C’est tout à fait Arnal, dans _L’Homme blasé_, parlant de «ces femmes -charmantes» qui l’ont ruiné: - -«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à -des sangsues... - -— Ah! - -— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme... - -— Je crois bien! - -— Ni l’utilité!» - -(Le journal _La Tribune_, même date.) - -Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et chroniqueurs, -nous citerons ici, pour corroborer la remarque de Jules Claretie, -quelques-uns des jeux de mots et des drôleries de _La Lanterne_ -d’HENRI ROCHEFORT (1830-1913). - -«La France contient, dit l’_Almanach impérial_, trente-six millions -de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» (Samedi, 23 -mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un vol. in-18.) - -«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis à -celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre -Préambule, p. 12-13.) - -«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget -l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.) - -«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être -décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?» -(Page 238.) - -«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie. -(Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses, -mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.) - -«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que -nous arrivent les tuiles.» (Page 286.) - -«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher -eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des -Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque -chose pour l’avoir.» (Page 349.) - -Etc., etc. - -Peu d’ouvrages ont autant vieilli que _La Lanterne_; la plupart -des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous, -et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on -feuillette aujourd’hui la collection de _La Lanterne_ (et c’est de -quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de -l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique -Jules Levallois (_De la Restauration à nos jours_, p. 380). Ni -Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont -ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que -l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières -surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet, -lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce -qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, _la blague_.» - - - * * * - - -On peut dire d’ERNEST LEGOUVÉ (1807-1903) ce qu’on a dit de Jules -Janin, dont nous parlerons plus loin, qu’il a eu la _passion de -l’inexactitude_. Il ne peut en quelque sorte citer un seul vers sans -le tronquer, et, dans son _Art de la lecture_ comme dans sa _Lecture -en action_, il en cite presque à chaque page. - -Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, -les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il -s’imaginait sans doute les posséder _ad unguem_, et ne prenait pas la -peine de les vérifier lors de l’impression. - -Corneille écrit dans _Cinna_ (V, 1): - - Tiens ta langue captive, et si ce grand silence - A ton émotion fait quelque violence; - -Legouvé (_La Lecture en action_, p. 168) met: et si ce _long_ -silence, et: fait _trop_ de violence. - - Sur ce point seulement contente mon désir, - -dit Corneille. - -_Jusque-là_ seulement, — dit Legouvé (_Ibid._). - - Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue. - (CORNEILLE.) - -Legouvé (_Ibid._, p. 172): _Ce matin_ même encor... - - Bien plus, ce même jour je te donne Émilie. - (CORNEILLE.) - -_Enfin_ ce même jour (LEGOUVÉ, _ibid._). - - Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins. - (CORNEILLE.) - -Et qu’ont _porté_ si haut (LEGOUVÉ, _ibid._), - -Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie, il faudrait -_portée_ au féminin. «Et qu’ont _portée si haut_...» Legouvé a mieux -aimé fausser l’orthographe que le vers et a écrit _porté_. - - Approchez-vous, Néron, et prenez votre place, - -dit Racine (_Britannicus_, IV, 2). - -_Asseyez-vous_, Néron, — dit Legouvé (_Ibid._, p. 169). - -Etc., etc. - -Dans sa comédie _Autour d’un berceau_ (Théâtre, _Comédies en un -acte_, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses -personnages le petit poème si connu, _Le Vase brisé_, de Sully -Prudhomme (_Poésies_, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque -pas de le dénaturer et le massacrer. - - Son eau fraîche a fui goutte à goutte, - -dit Sully Prudhomme. - -Son eau _pure_, — dit Legouvé. - - Souvent aussi la main qu’on aime - Effleurant le cœur le meurtrit. - (Sully PRUDHOMME.) - - _Ainsi parfois_ la main qu’on aime. - (LEGOUVÉ.) - -Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française, il -confond, en prosodie française, le mot _pied_ avec le mot _syllabe_: -un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin de _douze pieds_ -(Cf. _La Lecture en action_, p. 258), tandis qu’il n’avait qu’à -consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied, 26º): «Un pied, deux -syllabes; ainsi notre alexandrin, qui a douze syllabes, est un vers -de six pieds». - -Il _demande excuse_, au lieu de _demander pardon_ (Cf. _Louise de -Lignerolles_, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22). - -Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers de -douze: - - Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase, - Entendre froidement cette petite phrase. - (_Un jeune homme qui ne fait rien_, sc. 11; Théâtre, - _Comédies en un acte_, p. 370.) - -Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le masculin: -«Tant de jeunes et charmants _talents_ qui ont illustré et enchanté -la scène française... sont _toutes_ des élèves de M. Samson.» (_L’Art -de la lecture_, Quatrième partie, I, p. 264.) - -Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre -de _La Lecture en action_ (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout -bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur -intime?» Pourquoi _intime_ quand on les lit tout haut? - -Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père -(Jean-Baptiste-Gabriel LEGOUVÉ: 1764-1812), ce vers si fréquemment -cité: - - Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère, - -le dernier et comme le résumé du poème _Le Mérite des Femmes_, a été -parfois discuté. - -«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des _Curiosités littéraires_ -(p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on voudrait forcer -de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, se trouverait -dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable de n’avoir pas -indiqué en note la conduite à suivre en pareille occurrence. Avant -lui, on avait cru généralement que le concours des deux sexes était -nécessaire pour procréer des garçons ou des filles; mais son vers -est venu nous détromper, et il est constant maintenant, quelque -incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles, le sexe -féminin suffit seul à la besogne.» - -Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, — figurent -les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire prononcer à -Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus pauvre paysan de -mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le dimanche», il écrit: - - Je veux enfin qu’_au jour marqué pour le repos_ - _L’hôte laborieux des modestes hameaux_ - Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, - _Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance_. - (Cf. Paul STAPFER, _Racine et Victor Hugo_, p. 263.) - -C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si chères à -Jacques Delille et à ses disciples ou émules. - - - * * * - - - Quand la borne est franchie, _il n’est plus de limites_, - -estime, non M. de la Palisse, mais FRANÇOIS PONSARD (1814-1867), dans -_L’Honneur et l’Argent_ (III, 5); et, dans _Le Lion amoureux_ (I, 1, -et IV, 6) il nous dépeint le salon d’une grande dame, où - - chaque parti se touche; - -et l’un des personnages émet ce vœu, passablement difficile à -réaliser: - - Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine, - L’écraser contre terre, et fouler sa ruine. - -On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de Ponsard: - - Notre ami, possesseur d’une papeterie, - A fait, avec succès, appel à l’industrie. - (_L’Honneur et l’Argent_, V, 2.) - -En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à l’académicien -Charles-Guillaume ÉTIENNE (1777-1845): - - Il est depuis un an dans ses manufactures, - Il y fait établir de vastes filatures. - (_L’Intrigante_, I, 1.) - -Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (_Pensées d’août_, Poésies -complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à -voir apparaître sous sa plume: - - Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires. - -Précédemment (p. 107), nous avons cité ce vers de Victor Hugo: - - Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier, - -et celui de Gabriel Marc: - - La Caisse des Dépôts et Consignations. - -L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et ÉMILE AUGIER -(1820-1889) ont été les grands chefs, nous fournirait à foison de ces -vers prosaïques: - - Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge. - (Émile AUGIER, _Gabrielle_, I, 1.) - - Fais-lui faire, tu sais, ce _machin au fromage_. - — Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage. - (ID., _ibid._, I, 2.) - - Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons! - — Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons. - (ID., _Philiberte_, I, 8.) - - ... Quand j’ai dîné, - J’ai besoin de causer à cœur déboutonné. - (Émile AUGIER, _Philiberte_, II, 1.) - - Ma spécialité, hormis un cas extrême, - Aux jeux qu’on joue à _quatre_ est de faire un _cinquième_. - (ID., _ibid._, II, 2.) - -Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor -Hugo (_Correspondance_, dans la _Revue bleue_, 7 novembre 1896, p. -586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution -politique, et que _quatre_ hommes de cœur voulussent faire une émeute -pour sauver les victimes, je serais le _cinquième_.» - -Et demander _excuse_ pour demander _pardon_: - - ... Je me sens si confuse, - Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse. - (Émile AUGIER, _ibid._, II, 7.) - -Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier, pour en -terminer avec lui: - - «Mille compliments, - «Mille amitiés, - «Et mille - «AUGIER.» - (Cf. le journal _Le Gaulois_, novembre 1889.) - -Le fin et charmant lettré que fut CAMILLE DOUCET (1812-1895) est -rendu responsable aussi de bien étranges vers: - - Va, mon fils, _de chemin_, suis ton _petit bonhomme_. - - Considération! Considération! - Ma seule passion! ma seule passion! - (Cf. Clair TISSEUR, _Modestes Observations sur l’art de - versifier_, p. 257; — et _Revue bleue_, 26 août 1871, - p. 198.) - -Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à -l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement -verbal): - - Et pour te témoigner ma satisfaction, - Je te mène au Jardin d’Acclimatation. - - - * * * - - -Le théâtre d’EUGÈNE LABICHE (1815-1888) abonde en jeux de mots, -drôleries, incohérences voulues, pataquès fabriqués à dessein, _ad -risum_. - -«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot fut -_un coup de pied_.» (_Un Chapeau de paille d’Italie_, I, 4.) - -«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour reposer -sa tête.» (_Ibid._, III, 4.) - -«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare de -sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses cheveux -blancs.» (_Ibid._, IV, 6.) - -«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs! ces -yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (_Le Misanthrope -et l’Auvergnat_, 11.) - -«SAINT-GERMAIN (domestique). Madame la baronne est attelée! — LA -BARONNE. Comment, je suis attelée? — SAINT-GERMAIN. Pardon, je veux -dire: la voiture...» (_La Fille bien gardée_, 1.) - -«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (_Ibid._, p. 16.) - -«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au -spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de _son -sexe_.» (_Un jeune homme pressé_, 1.) - -«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce -monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (_Ibid._, 4.) - -«J’avise une affiche: _Vins à vendre sur pied_. — Comment! des vins -sur pied? — Oui, la récolte.» (_Ibid._, 4.) - -«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit], il -y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de -souffrance!» (_Deux papas très bien_, 8.) - -«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris toujours, -monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,... sans savoir, -hélas! si j’en serai plus gras!» (_Ibid._, 10.) - -«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier _du même sexe_ -et un tour en cheveux, etc.» (_L’Affaire de la rue de Lourcine_, 21.) - -«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça qu’il -ne répond jamais à nos lettres.» (_Le Voyage de M. Perrichon_, II, 9.) - -«(_Célimare présentant Vernouillet à Bocardon_:) Monsieur -Vernouillet... mon meilleur ami! (_Présentant Bocardon à -Vernouillet_:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (_Célimare le -bien-aimé_, I, 10.) - -«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On -mange bien des écrevisses.» (_Ibid._, III, 1.) - -«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de l’amitié.» -(_Ibid._, III, 12.) - -«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! — Pourvu -que je ne prenne pas le vôtre!» (_Un Monsieur qui prend la mouche_, -9.) - -«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être -cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (_Ibid._, -19.) - -«(_Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf_:) Permettez que je vous -dévalise!» (_Mon Isménie_, 11.) - -«MONTAUDOIN à sa fille: ...Tu ignores les mystères de la vie -parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des tigres qui viennent déposer -leurs œufs dans le ménage des colombes! — FERNANDE: Mais, papa, les -tigres n’ont pas d’œufs! — MONTAUDOIN: Ces reptiles ne devraient pas -en avoir, mais ils en ont!» (_Les 37 sous de M. Montaudoin_, 16.) - -«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa -ceinture.» (_Le plus heureux des trois_, II, 2.) - -«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit -compliment? — Un quatrain... _huit_ vers seulement.» (_La Sensitive_, -I, 1.) - -«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est -éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé... -— Plus il a de lumières.» (_29 degrés à l’ombre_, 1.) - -«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à -l’œil?» (_La Main leste_, 10.) - -«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand on -commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes ont -le courage du vers solitaire!» (_La Chasse aux corbeaux_, I, 4.) - -«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les -époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (_Un -Monsieur qui a brûlé une dame_, 3.) - -«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez! Cléopâtre... -d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un aspic!» (_Les -Noces de Bouchencœur_, I, 6.) - -«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui -s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout, -qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir -implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu -as trompé ton ami!» (_Le Prix Martin_, III, 8.) - - - * * * - - -Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le sacerdoce de la -critique» au rez-de-chaussée de _L’Événement_, AUGUSTE VACQUERIE -(1819-1895) se rendit célèbre par une énorme bévue, qui, dit -Balathier de Bragelonne (_Le Voleur_, 13 mai 1859, p. 31, et 29 mai -1874, p. 350), «frappa d’étonnement le monde des lettres et des -artistes». Il prit le nom d’une île pour un nom d’homme, attribua la -Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo». - -Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus -donner lieu à d’autres quiproquos. - -En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule (1642-1732) -pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles en boule». - -La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a -éprouvé dans _Tragaldabas_ (III, 2): - - Et je vais donc connaître enfin ce paradis - D’être appelé mon chien et _mon petit radis_. - -Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans _Profils et -Grimaces_, un recueil d’articles du même auteur. Exemples: - -«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le -pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, -Racine est _une vieille botte_. Nous comprenons sans les imiter, ceux -qui se chaussent de tragédies _éculées_.» (Page 17.) - -«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds, -muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent -dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, _causant_ avec -le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant _baisser -les yeux_ au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est _un -cul-de-jatte_.» (Page 140.) - -«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces qui -_vagissent_, des comédiens _qui ne marchent pas encore_, des comédies -_qui font leurs dents_.» (Page 208.) - -Elle est de Vacquerie également cette phrase (_Ibid._, p. 305-306) -qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo[36]: «Je -suis le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami intime des -colimaçons et le galant des araignées... J’ai envie de dire au -chacal: «Mon frère, embrassons-nous!» - - [36] Cf. Victor HUGO, _La Pitié suprême_, XIV, p. 150 - (Hetzel-Quantin, s. d. in-16): - - Être le guérisseur, le bon Samaritain - Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin, - Etc., etc. - - -Et celle-ci encore (_Profils et Grimaces_, p. 308-309): «Lorsque je -réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en veux -aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas de mal -à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les charrues, -je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans le feu pour -nous, j’admire les chaudrons.» Etc. - - -Le toast de Desgenais, dans _Les Parisiens_ (I, 14) de THÉODORE -BARRIÈRE (1823-1877) a été plus d’une fois cité comme modèle de -pathos: «Je bois aux parasites qui déjeunent de la flatterie et -soupent de la bassesse... Je bois à la prudence qui ne relève pas -le gant qu’on lui jette, et qui porte crânement un outrage sur -l’oreille...» - -Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce: - -«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers -grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.) - -«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne se -réalisent pas...» (II, 1.) - - - * * * - - -Autres singularités théâtrales. - -FERNAND DESNOYERS (1828-1869), l’auteur de la fameuse pièce de vers -relative à Casimir Delavigne et adressée aux - - Habitants du Havre, Havrais! - . . . . . . . . . . . . . . - Il est des morts qu’il faut qu’on tue! - -écrivit _en vers_ le scénario de sa pantomime _Le Bras noir_ (1856, -in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée inutile, puisqu’il -s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers ne devait être -prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il se mit à -joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette mention: -«Auteur du _Bras noir_». C’est par scrupule sans doute ou par -modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime _en vers_». (Cf. Alphonse -DAUDET, _Trente ans de Paris_, p. 245; et LAROUSSE, 2e suppl.) - - -VILLIERS DE L’ISLE-ADAM (1833-1889) composa un drame en «un acte, une -scène et une phrase», et qui avait pour titre _La Méprise_. Au lever -du rideau, dans une demi-obscurité, un couple causait à voix basse -et tranquillement de ses petites affaires. Tout à coup, un homme, le -jaloux, armé d’un revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire, -foudroyait le couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le -justicier se penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se -redressait vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur! -Je me suis trompé!» (Cf. Émile BERGERAT, _Le Journal_, 3 juillet -1894.) - - - * * * - - -Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui proviennent -des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent, des -_contrepetteries_. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire (lettre -à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un assaut, -et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!», l’acteur -s’écria: «_Trompez, sonnettes!_ En avant!» - - -La langue fourcha de même, un soir, à une actrice du -Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette», -prononça: «Ma _suivette Lisante_.» (_L’Opinion_, 19 août 1885.) - - -L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le journal -_L’Opinion_ (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au lieu -de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous _vernis_ et je -vous _bénère_», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun -spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai -toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde; -mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde -expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; _mon père_ -est mort en me mettant au monde; _ma mère_, un vieux soldat...» - - -«D’honneur, mon cher _bal_, votre _comte_ est superbe!» déclara un -soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre bal est -superbe.» (Paul DE KOCK, _Le Petit Isidore_, p. 27; Rouff, s. d., -in-4.) - - -Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant d’être poète et -bibliothécaire de la ville de Provins, raconte, dans ses «Souvenirs -de jeunesse» (_La Vie de théâtre_, p. 48-49; Lemerre, 1905) que, -jouant le rôle de Francesco dans _Gaspardo le Pêcheur_ de Bouchardy, -et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi conçue: «Je -n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier ensuite: -«Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec conviction ces -burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui provoquèrent -un fou rire dans toute la salle. - - -Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu d’une scène -fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un _mou de -veau_, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. DE CHAMBURE, _A -travers la presse_, p. 489; Ferth, 1914.) - - -Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 117), qu’à -la première représentation d’_Hernani_ le cri d’Hernani à l’adresse -de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été entendu _Vieil as de -pique_ par certains spectateurs. - -Voici d’autres confusions du même genre: - -Dans la tragédie d’_Azémire_, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri -Welschinger (_Les Almanachs de la Révolution_, p. 144; Jouaust, -1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?» -les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre: -«Que dira _Dieu le Père_?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à -la chute de la pièce. - - -Au dernier acte des _Funérailles de l’honneur_ d’Auguste Vacquerie, -l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas venu ici comme -vous, madame, _incognito_», la moitié de la salle entendit: _en -coquelicot_! Et il paraît que de passionnés romantiques jugèrent cela -«très fort, — un trait de génie». (_Le Rappel_, 4 décembre 1874.) - - -Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du Conservatoire, débuta dans -le rôle de Damis, de _Tartuffe_, et obtint un succès de fou rire, -grâce à la manière dont il disait les deux vers: - - J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat, - Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat. - (I, 1.) - -L’expression _pied plat_ vise Tartuffe, «mais le comédien crut faire -mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par une -pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire, ce qui -provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix DUQUESNEL, _Le -Temps_, 8 novembre 1913.) - -On trouve dans _Les Comédiens_ de Casimir Delavigne (I, 6) ces deux -vers: - - Le public, dont l’arrêt punit ou récompense, - S’informe comme on _joue_ et non pas comme on _pense_. - -En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait -sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur _la joue_ -à la fin du premier hémistiche, et sur _le ventre_ en terminant le -second. (_Le Figaro_, 14 décembre 1875.) - -Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie _Les Vêpres -siciliennes_, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par -cette solennelle et vibrante déclaration: - - Du dernier des tyrans ces murs seront purgés. - Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés! - -Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes: - - Du dernier des tyrans ces murs seront _vengés_. - Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et _purgés_! - (_Musée des Familles_, 1er janvier 1897, p. 26.) - -De même ces deux vers de Corneille (_Théodore_, I, 2): - - Un bienfait perd sa grâce à le trop publier; - Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier. - -se sont trouvés ainsi transformés par un acteur: - - Un bienfait perd sa grâce à le trop _oublier_; - Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit _publier_. - -Dans _La Tour de Nesle_, d’Alexandre Dumas et Gaillardet, un acteur, -un figurant plutôt, jouant un rôle de messager, avait, en entrant -en scène, à prononcer cette simple phrase: «Lettres patentes du roi -au capitaine Buridan». Au lieu de cela, ledit messager accourt en -s’écriant d’une voix de stentor: - -«Lettres _épatantes_ du roi,» etc. - -Toute la salle d’éclater de rire. - -«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de -risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène. - -— Dame, tu as dit _épatantes_... - -— Eh bien?» - -(_La République française_, 28 février 1899.) - -Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la -tragédie de _Pertinax_, d’Arnault, _Le Père Tignace_». (Alexandre -DUMAS, _Mémoires_, t. VIII, p. 290.) - - -«Elle a débuté dans _Le Cidre_ (_Le Cid_) de Corneille; elle a fait -Chimène.» (Paul DE KOCK, _Nouvelles_, Les Bords du canal, p. 14, -Rouff, s. d., in-4.) - - -Alphonse Karr, dans ses _Guêpes_ (juin 1841, t. II, p. 307), parle -d’une affiche théâtrale annonçant une représentation prochaine et -portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un dialogue vif et -spirituel _remplacera la musique_, qui nuit à l’action». - - -Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de Bretagne ou -d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où l’on venait -de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un bombardement. -Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé que de faire -afficher cet avis: - -«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement se fera _à -l’arme blanche_.» (Cf. Alphonse LAFITTE, le journal _Le Corsaire_, 27 -mai 1876.) - - -Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens ambulants -venait de jouer _Le Misanthrope_. L’acteur qui avait rempli le rôle -d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur, s’avance -sur la scène, après la représentation, s’incline et dit: - -«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner, demain -soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine, _Le -Philosophe sans le savoir_... - -— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement -dans la salle. Vous venez de jouer _Le Misanthrope_ sans le savoir, -et vous saurez demain, s’il vous plaît, _Le Philosophe_ pour le -jouer.» (Cf. ID, _ibid._, 31 mai 1876.) - - -Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger ayant fait -afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait prochainement -en représentation _Amphitryon_, comédie _en vers libres_ de Molière, -la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de l’affiche, et -soucieuse de la bienséance, interdit la représentation. (Cf. Henri -WELSCHINGER, _Les Almanachs de la Révolution_, p. 171.) - -L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce dernier ouvrage -(p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble assez intéressante -pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune, l’épouse du maire -ayant accouché le jour même où son mari était «élevé à la mairie», un -bel esprit beaunois salua ce double événement par ce joyeux distique: - - Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père; - Quel triomphe pour nous de le voir père et maire! - -Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions -pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le -censeur légendaire», fut le héros (_L’Opinion_, 30 octobre 1885): - -«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever -du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons, -bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est -pourtant du fil d’Écosse!» - -«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour ne -pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre». - - - - -II. — ROMANCIERS - - - - -I - - SCARRON. — CHARLES PERRAULT. — LESAGE. — J.-J. ROUSSEAU. - Encore l’adjectif _sensible_. — FLORIAN. — STERNE. — - CHARLES DICKENS. — MARMONTEL. Suppression des incidentes - _dit-il_, _dit-elle_. — PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. — - CHARLES NODIER. Tirage à la ligne. — STENDHAL. — HENRI DE - LATOUCHE. — PAUL DE KOCK. — MÉRY. — TOPFFER. Mots détournés - de leur signification. - - -SCARRON (1610-1660), qui écrit avec tant d’esprit et en un bon style, -plein de naturel et d’aisance, abondant en expressions originales et -idiotismes de terroir, annonce, dans son _Roman comique_ (chap. 15, -p. 103; Garnier, s. d.), qu’après certaine sérénade, «on entendit la -voix de quelqu’un _qui parlait bas le plus haut qu’il pouvait_». - -De même, dans les _Contes_ de Charles Perrault (p. 106, édit. André -Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne «_criait tout -bas_: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» - -Remarquons que ce titre: _Roman comique_ ne signifie pas, comme on le -croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman relatif -à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce n’est que -par extension que l’adjectif _comique_ a pris le sens de _plaisant_, -_qui fait rire_. - -On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des transitions». -Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi brusque que -plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des aventures de -ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante il n’y a pas -loin: _car nous y voilà_». (Dans LA FONTAINE, _Œuvres_, t. III, p. -252, note 23; édit. des Grands Écrivains.) - -L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés -par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son -_Virgile travesti_, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il -tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur -extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir -d’un nuage, fait, de saisissement, le signe de la croix; quand elle -commence par dire son _Benedicite_ en se mettant à table; quand -Pygmalion tue, d’un coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de -réciter son bréviaire; Mézence, _contemptor divum_, ne va jamais à -confesse, etc. (Cf. SCARRON, _Virgile travesti_, p. XXXVI et passim, -édit. Victor Fournel.) - - -Les _Contes_ de CHARLES PERRAULT (1628-1703), que nous citions il y -a un instant, ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en -lecture à la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des -plus scabreux, _Peau d’Ane_, par exemple, où il est question d’un -inceste, d’un père amoureux de sa fille: - - Votre père, il est vrai, _voudrait vous épouser_... - Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne, - Pour rendre vos désirs contents, - Avant qu’à _son amour votre cœur s’abandonne_, - Une robe qui soit, etc. - -Notez que _Peau d’Ane_, malgré cette scandaleuse passion qui forme -le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles, -durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison -du _Malade imaginaire_ (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous -dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de _Peau d’Ane_.» - -Et ce début du _Petit Poucet_, le trouvez-vous très édifiant? «Il -était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient _sept_ -enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que _dix ans_, et le plus jeune -n’en avait que _sept_. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant -d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en -besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.» - -Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des -«petites oies blanches»? - - -LESAGE (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a -singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième -du livre VI de _Gil Blas_ (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous -_allâmes_ toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous -_trouvâmes_, au lever de l’aurore... nous _quittâmes_ volontiers le -grand chemin... nous _aperçûmes_ au pied d’une colline... nous ne -_jugeâmes_ pas à propos... nous _trouvâmes_ que ces saules... nous -_résolûmes_... nous _mîmes_... nous _débridâmes_ nos chevaux... -nous nous _couchâmes_ sur l’herbe... nous nous y _reposâmes_... nous -_achevâmes_... Nous nous _amusâmes_...» Tout cela dans l’espace de -quatorze lignes. - -En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé -indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux -font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps. - -Nous rencontrons chez Lesage, dans son _Diable boiteux_ (t. II, p. -110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui -n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des -discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il -a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il -trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages. - - - * * * - - -De J.-J. ROUSSEAU (1712-1778), dans _La Nouvelle Héloïse_ (Partie I, -lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais -les larmes de mon amie _n’arroseront le nœud_ qui doit nous unir», -écrit Claire à M. d’Orbe. - -«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la _main_ nous -_embrasse_, et que le cœur nous repousse!» (_Ibid._, III, 18; p. 366.) - -Dans _Les Confessions_ (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit, -en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous -deux, _nés tendres et sensibles_, n’attendaient que le moment de -trouver _dans un autre_ la même disposition; ou plutôt ce moment les -attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur _dans le premier_ -qui s’ouvrit pour le recevoir». - -Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit, -et où nous rencontrons, en outre, cette locution, _nés tendres et -sensibles_, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous -l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et -_sensible_ lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu, -à un _écorché_, emploie plus que personne. - -«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement -_moins de vanité que moi_», déclare Jean-Jacques un peu plus loin -(p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p. -313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble -autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent -mes confessions... et puis qu’_un seul te dise_, s’il l’ose: _Je -fus meilleur que cet homme-là_». Ailleurs, dans une lettre à M. de -Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout -crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les -hommes que j’ai connus en ma vie, _aucun ne fut meilleur que moi_». -«Je partirais avec défiance, _si je connaissais un homme meilleur -que moi_», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378). -Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de -vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi? - -Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé -le féminin, généralement évité, du mot _amateur_: «Cette capitale -(Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’_amatrices_.» (_Émile_, -livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.) - -Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de -son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos -feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut -prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se -mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le -plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies -pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler -des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble -qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui -s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité -publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux -génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J. -ROUSSEAU, _La Nouvelle Héloïse_, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.) - -Tout le monde connaît _Le Vœu_ ou _Rêve de bonheur_ si admirablement -décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les -anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien -ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche -avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin, -et pour parc un joli verger», etc. (_Émile_, IV; t. II, p. 144; -Hachette, 1863). FLORIAN (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé -dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même -souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au -village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de -cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et -des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire; -et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (_Galatée_, -II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.) - -De Florian encore ces singulières phrases: - -«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne -crois pas _le lui avoir rendu_.» (_Galatée_, I, p. 224.) - -«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans -mon sein _le gage de notre union_, que cet enfant était le sien, et -qu’_il lui demandait_, par ma voix, _la permission de naître_ pour -l’aimer.» (_Le Bon Ménage_, scène 18, p. 434.) - - - * * * - - -Nous lisons, dans _La Vie et les Opinions de Tristram Shandy_ -de STERNE (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque -nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici -exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons -que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil -d’impertinences des (_sic_) vieilles femmes _des deux sexes_.» La -même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, CHARLES -DICKENS (1812-1870), _La Petite Dorrit_ (t. I, p. 202, chap. 17; -Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames -_des deux sexes_». - - -C’est à MARMONTEL (1723-1799) qu’on doit la suppression des -incidentes _dit-il_ et _dit-elle_ dans les conversations écrites. A -la fin de la préface de ses _Contes moraux_ (t. I, p. x; La Haye, -s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je -proposai, il y a quelques années, dans l’article _Dialogue_ de -l’Encyclopédie, de supprimer les _dit-il_ et _dit-elle_ du dialogue -vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble -qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est -pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait -briller le talent de bien lire.» - -«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de -l’abbé Dulaurens, dans l’_Arretin_ (sic) _moderne_ (t. II, p. 76; -Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se -cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la -placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]: - - J’ai banni du français les _dit-il_, les _dit-elle_.» - - [37] Une curieuse et amusante aventure arriva à Marmontel, - précisément comme il briguait les suffrages académiques. - «... Désirant avec ardeur une place à l’Académie, Marmontel - prit le parti de louer, dans sa _Poétique française_, presque - tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier la - bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante. - Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait - d’éloges; personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré. - Il avait cité de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges; - Moncrif prétendit qu’il fallait citer et transcrire la chanson - tout entière ou ne point s’en mêler.» (_Correspondance de Grimm_, - t. I, p. 337-338; Buisson, 1812.) - -Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient -ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces _dit-il_ -et _dit-elle_. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle -s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant», -certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes: -«Ah! _bâilla-t-il_.» «Oh! _rougit-elle_...» «Je te maudis! -_s’élança-t-il_.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la -langue française y passent ou y ont passé. - -«Que faites-vous ici, monsieur? _brusqua_ Nicole.» (Alexandre DUMAS, -_Joseph Balsamo_, chap. 74.) - -«Ah ça! le vieux, _pouilla-t-il_, réjouissons-nous.» (Léon -CLADEL, _Les Va-nu-pieds_, p. 115, Les Auryentys; Lemerre, 1884.) -(_Pouiller_, dire des _pouilles_, des injures.) - -«Hé! _rauqua-t-il_, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id., -_ibid._, p. 205, Un Noctambule.) - -Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent, -Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des _Leçons conjugales_, -des _Histoires conjugales_, etc., a particulièrement, dans ce cas, -varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman _Les -Guerres de la Paroisse_ (Lemerre, 1880): - -«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, _se redressa_ le petit -musicien avec dignité.» (Page 176.) - -«Toi, va te promener avec ton pistolet! _se renfrogna_ le père.» -(Page 211.) - -«J’appartiens à la famille, moi! _se campa_ le petit sacripant.» -(Page 211.) - -«Tiens, papa, _se retourna_ Lexandrou...» (Page 211.) - -«Peuh! _se dandina_ M. Couffignol...» (Page 230.) - -«Eh! _sourit_ le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page 261.) - -«Oh! papa, _se signa_ Lexandrou...» (Page 349.) - -«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, _tremblait_ -Antonine...» (Page 349.) - -Etc., etc. - - - * * * - - -PIGAULT-LEBRUN (1753-1835), qui trace un parallèle des Anglais et des -Français, dans son roman _L’Enfant du Carnaval_ (t. I, p. 67; édit. -de la Bibliothèque nationale), s’exprime en ces termes: - -«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses -maîtresses _le trompent_. - -— Les Anglais ne _le_ sont-ils jamais?» - -Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés? - - -Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses, -abondent chez le romancier DUCRAY-DUMINIL (1761-1819), qui a joui -jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et -galimatias, extraits de _Victor ou l’Enfant de la forêt_, qui passe -pour le chef-d’œuvre de cet écrivain: - -«Un pays raboteux, _hérissé_ de vieilles tours, de masures, de -coteaux boisés, _de prairies et de ruisseaux_... Une petite porte, -percée _dans un des créneaux de_ la muraille, et qui donnait -_de plain-pied_ sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit., -Belin-Leprieur, 1821.) - -«Il examine l’enfant, qui entre _dans la carrière tortueuse_ de la -vie.» (Tome I, p. 30.) - -«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste _dont -la nature a rendu les femmes dépositaires_, et qui est le premier -aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].) - - [38] Cf. Chateaubriand (_Génie du christianisme_, VI, 5; t. I, - p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la mamelle est pleine; la - bouche du jeune convive n’est point armée, de peur de blesser _la - coupe du banquet maternel_.» - -«Ce siècle, _comme la trombe foudroyante_ qui, après avoir démâté les -vaisseaux, _s’avance sur le rivage_ pour entraîner dans sa course les -arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de -lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la -délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.» -(Tome II, p. 53.) - -«Cette lettre fit sur nous _l’effet de la grêle_ qui détruit l’espoir -du laboureur.» (Tome III, p. 220.) - -«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite _à -céder aux pavots_ que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.» -(Tome IV, p. 16.) - -«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez -encore votre fille dans vos bras _paternels_!» (Tome IV, p. 63.) - -Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il -s’identifie en quelque sorte avec ses personnages: - -«Je _frémis_, Victor, _moi qui suis ton historien_, et _je tremble -encore_ qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome -III, p. 55.) - -«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en -prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) _que je n’aurai -peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs_... Mais que -dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, _je dois avoir celui -de les transporter à l’histoire_...» (Tome III, p. 271.) - -Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si -démodé et oublié aujourd’hui! - -«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants, -_qu’elle improvise_, ainsi qu’_il est très aisé de le voir_ par le -ton plus simple que poétique qui en fait le charme: - - Ce fut dans ce lieu solitaire - Qu’un jour un amant malheureux - Fit à celle qui lui fut chère - Les plus tendres aveux.» - (Tome IV, p. 130.) - -Etc., etc. - -L’auteur de _Victor ou l’Enfant de la forêt_ abuse des _je frémis, -il frémit_, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme de Staël, -ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et évanouissements. - -Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans -_Les Petites Affiches_, les comptes rendus des représentations -théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il -se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait -jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: _L’auteur est -un homme d’esprit qui prendra sa revanche_.» (STAAFF, _La Littérature -française_, t. II, p. 1043.) - - - * * * - - -CHARLES NODIER (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits -pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour -à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait -sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque -ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. PROUDHON, _Les Majorats -littéraires_, III, § 8, p. 119.) - - [39] Sur les mystifications commises par Charles Nodier, voir - mon ouvrage _Mystifications littéraires et théâtrales_, p. 89 et - suiv. (Fontemoing, 1913). - -Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, — -délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme -on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira -prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile. - - -STENDHAL (1783-1842), dans une de ses nouvelles, _Le Philtre_ -(Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), -vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai -_trente ans_ de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que -dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait _quarante ans_. - -Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette -déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais -écrire que des œuvres _posthumes à publier après sa mort_.» (_De -l’amour_, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.) - -On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine -pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour -lui, c’était le _Code civil_. Il en lisait une page tous les matins.» -(Émile DESCHANEL, _Le Romantisme des classiques_, t. I, p. 28.) - -Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi. - -Ferdinand Brunetière a crûment qualifié _La Chartreuse de Parme_ de -«chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la _Revue critique des idées -et des livres_, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que -c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait -l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il -lui cause. - -«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes -ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue... -Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (_La -Chartreuse de Parme_, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle, -1855.) - -«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes -de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait -Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (_Le Rouge et le -Noir_, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.) - -On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et devait -produire sur son public. - - -HENRI DE LATOUCHE (1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de -la Vallée aux loups, écrit, dans son roman _Fragoletta_ (p. 119; M. -Lévy, 1867), cette phrase, qui se ressent un peu trop de l’influence -romantique: «On eût dit cette espèce de couleur meurtrie,... ces -teintes livides partant en étoile de la lame d’un poignard _quand il -a été laissé trois jours dans les flancs d’un cadavre_.» - - - * * * - - -PAUL DE KOCK (1794-1871), dont le nom a jadis été si populaire, -nous montre, dans son roman _Le Petit Isidore_ (p. 96; _Rouff_, -s. d., in-4) une vieille moustache _qui s’essuye les yeux_: «La -vieille moustache lit, en s’arrêtant quelquefois pour s’essuyer les -yeux...» Vous devinez que ladite moustache appartient à un brave -troupier, un vieux grognard. Louis Reybaud, dans son _Jérôme Paturot -à la recherche de la meilleure des républiques_ (chap. 35, p. 350; -M. Lévy, 1862), a fait usage de la même métaphore ou synecdoque: -«Pour supporter d’un œil sec un tableau pareil, il faut être de la -trempe des _vieilles moustaches_ qui firent, avec l’Empereur, le -tour de l’Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez -ou un orteil.» Et Balzac (_Melmoth réconcilié_, dans le volume _La -Recherche de l’absolu_, p. 263; Librairie nouvelle, 1858): «Une -_vieille moustache_ comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!» - -«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui tombaient -_de ses yeux_», écrit Paul de Kock, dans _Un jeune homme charmant_ -(p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est d’ordinaire des yeux que -tombent les larmes. - -«Le mélèze aux _larges_ feuilles», dit-il encore dans le même roman -(p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont que des -«aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» (Gaston -BONNIER, _Les Noms des fleurs_, p. 268, art. 1056). - -Ailleurs, dans une nouvelle intitulée _Les Plaisirs de la pêche_ -(Paul DE KOCK, _Nouvelles_, p. 45; Rouff, s. d., in-4), il nous -dit que «M. Bertrand, grand amateur de pêche, passait le temps de -sa récréation, soit à guetter le poisson, soit à chercher _dans -la terre_ de l’asticot». Non, ce n’était pas dans la terre que M. -Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la terre, il savait bien -ne trouver que des vers gris ou rouges; les asticots, il se les -procurait autrement. - -Dans _L’Amour qui passe et l’Amour qui vient_ (p. 14; Rouff, s. d., -in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon pratiquant les -amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, ses voisins, font -concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas -fuir cette maison peuplée de marmitons _qui lui coupent les bonnes -sous le pied_?» - -«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes -voisins _en poussen_t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien -dire.» (_Jean_, p. 10; Rouff, s. d., in-4.) - -«Jean pleurait ou trépignait _des pieds_.» (_Ibid._, p. 12.) - -«Dès qu’on est _deux_, je forme un _quadrille_.» (_Ibid._, p. 14.) - -«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de -son étonnement. _Onze cent mille francs_, c’est une jolie fortune, -sans doute, mais enfin _vous ne serez pas encore millionnaire_.» -(_Monsieur Dupont_, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que lui -faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire? - -«Elle portait _dans son sein un nouveau gage_ de l’amour de son -époux.» (Paul DE KOCK, _L’Homme aux trois culottes_, chap. 14, p. -44; Rouff, s. d., in-4.) «Elle porte _dans son sein un gage_ de sa -faiblesse.» (ID., _Sanscravate_, chap. 30, p. 79; Charlieu, s. d., -in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de cette très -fréquente périphrase. - -Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante anecdote -contée par les Goncourt, dans leur _Journal_ (année 1865, t. II, p. -312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul de Kock, -lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. -Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné -tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait de Paul de -Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du -reposoir.» - - -Dans _La Croix de Berny_ (lettre II, p. 17; Librairie nouvelle, -1859), l’un des auteurs, le poète et romancier JOSEPH MÉRY -(1798-1866), sous le pseudonyme de Roger de Monbert, donne «des -épaulettes à ces trois illustres généraux, César, Alexandre et -Annibal». - - -Le romancier genevois RODOLPHE TOPFFER (1799-1846) fait un usage -fréquent — ce qui se comprend de reste — de certains idiotismes -suisses qui déconcertent et détonnent en français. Non seulement -il emploie, comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, la -mauvaise locution causer à quelqu’un pour causer _avec_ quelqu’un: -«Pendant qu’il _me_ causait... J’aime que vous _me_ causiez...» -(_Le Presbytère_, p. 8 et 52; Hachette, 1907), mais il crée des -mots comme _empléter_ (acheter, faire des emplettes: peut-être -usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève pour _empléter_ -des articles» (_Le Presbytère_, p. 449); ou bien, ce qui est plus -grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque de la rendre -incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, plus -exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils ont -à Genève. Notre vieux mot _idoine_, qui veut dire apte ou propre -à quelque chose (_idoneus_), a, chez Topffer, le sens d’inepte, -d’idiot: «... Son _idoine_ de mari, qui a plus soif que faim...» -(_Ibid._, p. 149.) _Gabegie_, terme populaire signifiant fraude, -supercherie (Cf. LITTRÉ), devient chez lui le synonyme de tracas, -de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de -lourdeurs et de _gabegies_?» (_Ibid._, p. 395.) - -N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures de -restaurateurs et de marchands de vin, le mot _asperges_, «asperges -tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de -Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»? - - - - -II - - HONORÉ DE BALZAC. Obscurités voulues et bizarreries et - tares involontaires. Anachronismes. Locutions fréquentes. - - PHILARÈTE CHASLES. — HENRI MONNIER. — LOUIS REYBAUD. — - FRÉDÉRIC SOULIÉ. Confusion qui règne dans ses romans. — - STÉPHEN DE LA MADELAINE. — MÉRIMÉE. - - -Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre -obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration -du public. HONORÉ DE BALZAC (1799-1850) ne dédaignait pas d’user de -cet antique procédé, et il n’en faisait pas mystère. Le dessinateur -Bertall, qu’un éditeur avait chargé des illustrations de _La Comédie -humaine_, se trouvant embarrassé, dans cette tâche, par des phrases -plus ou moins ténébreuses, eut recours à l’auteur et l’interrogea. -Bertall lui-même rapporte ainsi cette conversation (Cf. le journal -_Le Soleil_, 12 avril 1882): - -«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très bien.» - -Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire. - -«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu! - -— Comment, voulu? - -— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le -public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien -enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin -que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile. -Il se figure, le naïf, _qu’il en ferait autant_! Il ignore, ce satané -public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple. -C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne petite -obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux mains et -dise: «Je ne comprends pas du tout! Ça me dépasse! Sapristi! tout de -même, comme ce Balzac est fort[40]!» - - [40] Nous avons vu aussi (p. 94 et 135) le même système préconisé - plus ou moins sérieusement par Théophile Gautier: «Il faut, dans - chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend - pas», etc. Et (déjà cité p. 136) Destouches (_La Fausse Agnès_, - I, 2): «LA BARONNE. Cet endroit-ci n’est pas clair, mais c’est - ce qui en fait la beauté. — LE BARON. Assurément. Quand je lis - quelque chose, et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans - l’admiration.» Cf. aussi Montaigne, le cardinal de Retz, La - Bruyère, etc., cités par nous p. 135-136. - -Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac, -plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires. - -Dans _Splendeurs et Misères des courtisanes_ (p. 253; Librairie -nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un -priseur qui prend son tabac _par le nez_: «... le faux officier de -paix en achevant de humer sa prise par le nez». - -Dans _La Cousine Bette_ (p. 259; Librairie nouvelle, 1856), un -commissaire de police répond _silencieusement_: «Elle n’est point -folle». Mais ce n’est là sans doute qu’une faute d’impression, et il -faut lire: _sentencieusement_. - -Dans le même roman, le critique Émile Faguet (_Études littéraires sur -le dix-neuvième siècle_, p. 450) relève cette phrase et la cite comme -un exemple de métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses: «La -bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des reproches.» - -«_Le Lys dans la vallée_, ajoute Émile Faguet (_Ibid._), est un -prodige de pathos et de phœbus.» - -Encore du pathos et de l’amphigouri: «En achevant d’_embrasser_, -par sa profonde intuition, _les misères_ que réveilla cette idée -mélancolique, il (le meurtrier) jeta sur Hélène _un regard de -serpent_, et remua dans le cœur de cette singulière jeune fille un -monde de pensées encore endormi...» (_La Femme de trente ans_, p. -142; Librairie nouvelle, 1859.) - -Et cette drôlerie dans l’_Histoire des treize_ (Ferragus, p. 149; -Librairie nouvelle, 1856): «... Jules, seul dans une calèche de voyage -_lestement_ menée par la rue de _l’Est_, déboucha sur l’esplanade de -l’Observatoire...» - -Dans le même ouvrage, nous voyons une jeune fille qui ignore l’art de -se teindre, et dont cependant les cheveux changent de couleur: ils -sont tantôt «cendrés» (p. 352), tantôt «noirs» (p. 383). - -Et «ces yeux qui semblent avoir des oreilles», dans _L’Envers de -l’histoire contemporaine_ (p. 221, Librairie nouvelle, 1860). - -Tout à l’heure Balzac nous a fait voir un individu lançant sur une -femme «un regard de serpent»; dans _Les Chouans_ (p. 110, Librairie -nouvelle, 1859), il nous montre un de ses personnages qui «jette sur -sa maîtresse un coup d’œil _aussi noir que l’aile d’un corbeau_». - -Dans le même roman, — qui date de la jeunesse de l’auteur et est -fréquemment mal agencé et obscur (Cf. Marcel BARRIÈRE, _L’Œuvre de H. -de Balzac_, p. 290 et suiv.), — nous voyons (p. 311) l’héroïne, Marie -de Verneuil, sortir d’une affreuse chaumière, d’un taudis où gens et -bestiaux vivent en commun; puis, par une singulière inadvertance, ce -taudis se trouve subitement, dans la même page, et quelques lignes -plus bas, transformé _en salon_. «Tout à coup, Mlle de Verneuil -rentra dans le salon...» - -Et (_Les Chouans_, p. 277) cet amoureux qui, pour prouver à sa -maîtresse combien est violente sa passion, saisit, dans le foyer, un -bout de tison, un charbon ardent, le garde et le serre dans sa main, -sans paraître souffrir de cette brûlure, sans même s’en occuper ni -s’en soucier: «Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou! Ouvrez votre -main, je le veux!» lui crie sa maîtresse, qui réussit enfin à ouvrir -cette main. Je sais bien que Mucius Scævola et d’autres ont accompli -cet exploit... N’importe! - -Dans _La Muse du Département_ (p. 154-155; Librairie nouvelle, 1857), -Balzac met en scène une soubrette qui, à l’aide d’un mouchoir, bande -solidement les yeux à l’un des personnages, de façon qu’il ne puisse -voir où elle va le conduire, et lui fait ensuite cette étrange -recommandation: «Veillez bien sur vous-même! _Ne perdez pas de vue_ -un seul de mes signes!» - -Inadvertance à peu près comparable à celle que nous offre John -Lemoinne, dans le _Journal des Débats_ (cité par _Le National_, -2 novembre 1884): «Le roi de Hanovre _aveugle_ et souffrant _de -voir_ son royaume incorporé dans la Prusse», voir avec les yeux de -l’esprit, il est vrai; — et à celle aussi que nous rencontrons chez -Émile Pouvillon (_Pécaïre_, dans le volume _Les Petites Ames_, p. -172 et 180), où «Ginibre, un honnête aveugle,... envoie _un regard -mélancolique_ à une bouteille vide». - -Au lieu d’un aveugle qui voit clair, c’est quelquefois un muet -qui prend la parole: «M. le grand rabbin de France Isidor, qu’une -récente attaque de paralysie condamne au _mutisme_, a voulu, en cette -occasion, _mêler sa voix_ aux prières adressées à Dieu à l’intention -de Mosès Montefiore.» (Cité par _Le National_, 2 novembre 1884.) - -La dédicace de la courte étude de Balzac intitulée _La Bourse_ -débute ainsi: «N’avez-vous pas remarqué, mademoiselle, qu’en mettant -deux figures en adoration aux côtés d’une belle sainte, les peintres -ou les sculpteurs du moyen âge n’ont jamais manqué _de leur imprimer -une ressemblance filiale_?» Comme les figures ainsi placées aux -côtés des saints et des saintes, ces figures de «donateurs», sont -d’ordinaire celles d’un père et de ses fils, d’une mère et de ses -filles, cette ressemblance est toute naturelle et de rigueur en -quelque sorte, et les artistes ne pouvaient manquer de l’exprimer. - -Dans _Le Cousin Pons_ (p. 37-38; Librairie nouvelle, 1856), Balzac -parle d’un admirable éventail, «divin chef-d’œuvre que Louis XV a -bien certainement commandé _pour Mme de Pompadour... Watteau_ s’est -exterminé à composer cela!» ajoute-t-il par la bouche du vieux Pons. -Or, Watteau est mort en 1721, l’année même où la belle marquise -venait au monde. - -«Un rossignol vint se poser sur l’appui de la fenêtre», prétend -Balzac dans _La Peau de chagrin_ (p. 255; Librairie nouvelle, 1857). -Un rossignol qui se pose sur une fenêtre, — cela ne se voit pas tous -les jours ni même toutes les nuits de mai. - -«Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans une chambre _éclairée -par des parfums_!» lit-on dans le même roman (p. 110). - -Et dans la _Physiologie du mariage_ (p. 301; Librairie nouvelle, -1876): «Nous sommes amoureux à _vingt_ ans... et nous cessons de -l’être à _cinquante_. Pendant ces _vingt_ années...» - -Dans les _Petites Misères de la vie conjugale_ (p. 135; Librairie -nouvelle, 1862), une amusante phrase que je me borne à indiquer: «Le -diable aime surtout à mettre sa queue...» - -Alphonse Karr, qui était très ferré sur l’horticulture, qui a -même exercé la profession de jardinier-fleuriste à Nice et à -Saint-Raphaël, a plus d’une fois relevé, dans ses _Guêpes_, les -erreurs commises par les romanciers, ses confrères, dans leurs -descriptions des fleurs. Ainsi il reproche à Balzac ses «azalées qui -grimpent et tapissent les maisons» (_Ibid._, août 1843, t. V, p. 6 et -10); — à Jules Janin son «œillet bleu» (_Ibid._, janvier 1844, t. V, -p. 86); — à George Sand ses «chrysanthèmes bleus» (_Ibid._); — etc. - -Les _Contes drolatiques_ passent, et peut-être avec raison, pour -le chef-d’œuvre purement littéraire de Balzac; c’était l’avis de -Barbey d’Aurevilly (Cf. _Romanciers d’hier et d’avant-hier_, p. 15 -et 37), et l’opinion de Balzac lui-même: malgré l’insuccès complet -de ces _Contes_ lors de leur apparition, «il croyait qu’à défaut de -ses autres œuvres, ils suffiraient pour le sauver de l’oubli» (Mme -SURVILLE, _Balzac_, p. 145). Or, si habile et si savant que soit le -style archaïque de ces _Contes_, il est des endroits qui trahissent -l’époque moderne, celui-ci, par exemple: «Ce grand et noble curé -_n_’estoit _pas_ fort _que_ de là» (Premier dixain, _Le Curé d’Azay_, -p. 279; Librairie nouvelle, 1859). _Ne pas que_, dans le sens -actuel, — «n’était pas fort seulement que de là», — est une locution -illogique, fautive et _moderne_: elle n’apparaît, dans notre langue, -que vers la fin du dix-huitième siècle: voir ci-dessus, Préambule, p. -14-15, note; et LITTRÉ, article Que, Remarque 1.: «_Ne pas que ou ne -point que_, anciennement, équivalait à _ne... que_, le mot _pas_ ou -_point_ étant explétif. - - Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince - (CORNEILLE, _Horace_, III, 6) - -signifie: Et ne l’auront vue obéir qu’à son prince, et non: Et ne -l’auront point vue obéir _seulement_ à son prince.» - -Une particularité qui a droit de surprendre les lecteurs de _La -Comédie humaine_, particularité étonnante chez un écrivain qui s’est -tant occupé d’affaires litigieuses et de questions judiciaires, c’est -que Balzac, bien qu’il eût débuté par être clerc d’avoué, n’avait, -en 1845, à l’âge de quarante-six ans, _jamais entendu plaider_, -jamais, donc, serait-on en droit d’inférer, assisté à une séance de -tribunal: «Je n’avais jamais entendu plaider, et je suis resté pour -entendre Crémieux, qui a fort bien parlé.» (Lettre à Mme Hanska, 14 -décembre 1845; _Correspondance_, t. II, p. 188.) Et cependant nous -lisons, dans une _Notice sur la fondation et le but de la Société des -gens de lettres_ (p. 2; Paris, imprimerie Charles Blot, s. d. ni nom -d’édit.), que «le premier procès mémorable (engagé par la Société -des gens de lettres contre les journaux ayant illicitement reproduit -des feuilletons) fut plaidé à Rouen par Honoré de Balzac. Le grand -romancier s’improvisa l’avocat de ses confrères... Et cela par une -délégation, que lui avait donnée le Comité, du 11 octobre 1839. M. -Honoré de Balzac obtint gain de cause...» - -Signalons, en passant, l’abus excessif que fait Balzac de la -conjonction _car_; nous la voyons répétée souvent trois ou quatre -fois dans la même page (Cf. _Ursule Mirouet_, Librairie nouvelle, -1857, _passim_ et notamment p. 15, 16, 19... 166, 217, etc.; — -_L’Envers de l’histoire contemporaine_, Librairie nouvelle, 1860, -_passim_, principalement p. 161, 163, 171... 203, 221; — etc.); — et -aussi une formule, précaution oratoire, très fréquente chez Balzac, -et dont la tournure seule varie, souvent même fort peu: «Maintenant, -il est nécessaire d’expliquer... Ici peut-être est-il nécessaire -de faire observer... Ces menus détails sont indispensables pour -comprendre... Avant d’aller plus loin, il est utile de raconter... -Peut-être n’est-il pas superflu d’ajouter...», etc. (Cf. _La Cousine -Bette_, Librairie nouvelle, 1856, p. 32, 33, 67, 106, 126, etc.; — -_Ursule Mirouet_, Librairie nouvelle, 1857, p. 22, 72, 87, etc.; — -_Les Paysans_, Librairie nouvelle, 1857, p. 51, 93, 97, etc.; — _Les -Chouans_, Librairie nouvelle, 1859, p. 6, 15, 179, 194, 349, etc.) - - - * * * - - -PHILARÈTE CHASLES (1799-1873), dans ses très curieux _Souvenirs d’un -médecin_ (traduits de Samuel Warren; Librairie nouvelle, 1855, p. -51), nous montre des gens rassemblés le soir au coin du feu, vidant -leur tasse de thé «_sans mot dire_, et se retirant après une heure de -cet innocent _entretien_». - - -«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie!» - -Cette solennelle et célèbre déclaration de Joseph Prudhomme a son -pendant dans une autre phrase que l’historien de Joseph Prudhomme, -HENRI MONNIER (1799-1877), attribue à un maire de village, -nouvellement élu: - -«Mes amis, jamais je n’oublierai l’honneur que vous avez fait à mes -cheveux blancs en les mettant à votre tête!» (Cf. _Le Rappel_, 10 -janvier 1877.) - - -A un mari dont la femme a mis au monde plusieurs filles et qui vient -enfin d’accoucher d’un garçon, un personnage du _Coq du Clocher_ -(chap. 3, p. 26; M. Lévy, 1856) de LOUIS REYBAUD (1799-1879) adresse -ses félicitations en ces termes: - -«A la bonne heure! Vous avez eu la _main heureuse_ cette fois!» - - -FRÉDÉRIC SOULIÉ (1800-1847) se vantait d’écrire ses romans sans -préparer de plan, de «jeter la plume au vent et suivre le chemin -où elle mène» (_Le Magnétiseur_, p. 74; Librairie nouvelle, 1857). -On ne s’aperçoit que trop de ce manque de préparation et de soin à -l’incohérence et la confusion qui règnent dans nombre de ses récits. -Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que souvent, de son propre aveu -ou par la bouche de ses personnages, l’auteur reconnaît et proclame -le gâchis. - -«Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moi-même, dans ce -chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me -comprends.» (_Le Magnétiseur_, p. 154.) - -«Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment, -du moins je le pense, la brutalité et l’incohérence de ses -confidences... Qu’on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le -souvenir de ce que je viens de dire, et on s’expliquera peut-être -cette incohérence d’opinions, ce chaos de principes opposés jeté à -travers cette narration.» (_Les Drames inconnus_, t. I, p. 367 et -369; Librairie nouvelle, 1857.) - -«C’est un enchevêtrement du diable (que cette intrigue, reprit -Molinos), je vous prie d’y faire attention.» (_Ibid._, t. IV, p. 244.) - -«Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces -histoires l’une avec l’autre, non seulement nous n’y comprendrons -rien, mais encore nous n’en finirons pas.» (_Les Mémoires du Diable_, -t. III, p. 274; M. Lévy, 1877.) - -En effet, comment voulez-vous vous y retrouver dans un imbroglio de -ce genre: - -«... Il nous avoua que cette correspondance n’avait d’autre but que -de cacher celle qu’il avait directement avec une novice du nom de -Juliette. Ce fut dans ce même souper qu’un certain comédien, nommé -Gustave, m’apprit que cette Juliette n’était autre que la fille -de Mariette, laquelle Mariette se cachait à Auterive sous le nom -de Mme Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette.» -(_Ibid._, p. 262.) Et notez que nous n’avons là qu’un faible fragment -de l’intrigue générale, et que «toutes ces histoires ne font que se -mêler l’une avec l’autre». - -Voici quelques phrases bizarres de Frédéric Soulié: - -«Son œil, à demi fermé, _vibrait_ et _haletait_, pour ainsi dire, -lançant autour d’elle des regards trempés de volupté.» (_Ibid._, p. -296.) - -«Ce n’était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ de -bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne; un de ces -soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient _planter -chaque échelon_ de leur fortune _dans un trou de blessure_.» (_Le -Magnétiseur_, p. 215.) - -«Celui-là qui s’épuise _à scalper les fibres_ les plus tendres -du cœur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles -mouvements...» (_La Lionne_, p. 221; Librairie nouvelle, 1856.) - -«Une main infernale et impitoyable s’est étendue sur votre destinée. -Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme elle sait -pousser ses esclaves au crime.» (_Ibid._, p. 351.) - -«C’était une figure de reine et une _taille_ de nymphe qui _parlait_ -ainsi.» (_Diane et Louise_, dans le volume _Le Maître d’école_, p. -298; Librairie nouvelle, 1859.) - -Je ne sais plus qui disait, sans doute après avoir lu ces phrases: -«Frédéric _Soulié_? Il écrit comme ma _savate_!» - -Frédéric Soulié place Aix-les-Bains, non en Savoie, mais dans les -Pyrénées (_Les Mémoires du Diable_, t. II, p. 189; M. Lévy, 1863), -et il nous parle de Rome, qu’il avait l’intention d’«aller voir», -mais qu’il n’a jamais vue, de la plus fantaisiste façon: il plante -des arbres, «des arbres grillés» sur le Corso, qui n’est bordé que -de maisons, et la place Navone ne cesse pas pour lui d’être la place -_Nivone_. (_Le Magnétiseur_, p. 39, 40, 42, 45, 48...) - -A l’exemple de la pelle qui vitupère le fourgon, Soulié, qui a tant -écrit de romans-feuilletons où défilent des personnages de toute -catégorie, fait, par allusion à Eugène Sue, mais sans le nommer, -ni lui ni ses _Mystères de Paris_, une acerbe critique de ce genre -d’ouvrages: «Il se créera bientôt une littérature consacrée à -l’histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret; les héros en -seront des portiers, des marchands d’habits, des revendeuses à la -toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas -étage, les portraits des caricatures stupides...» (_Les Mémoires du -Diable_, t. I, p. 285; M. Lévy, 1861.) - - -Dans son roman _Le Secret d’une renommée_, suivi de _La Tache -originelle_ (Librairie nouvelle, 1859), STÉPHEN DE LA MADELAINE -(1801-1868) ne se contente pas de faire souffler en Lorraine le -méridional et méditerranéen _sirocco_: «A Metz,... on dirait que le -vent de _sirocco_, qui souffle _des montagnes environnantes_ pendant -_dix mois_ de l’année...» (p. 169), il abuse de ces métaphores -astronomiques: - -«Cet homme était _une étoile détachée du firmament de la célébrité_; -peut-être la plus radieuse de toutes.» (Page 125.) - -«Bernard Cadussias, ci-devant marquis de Rochebrune..., l’une _des -étoiles de la littérature française_, était installé chez le patron -en qualité de garde forestier.» (Page 156.) - -«Il était, comme tout le monde le savait, marquis de Rochebrune,... -_un astre tombé du firmament littéraire_. Mais l’_étoile_ qui avait -caché ses feux sous la bruyère des montagnes ne voulait plus remonter -à l’empyrée», etc. (Page 159.) - - -MÉRIMÉE (1803-1870), si réputé cependant pour la pureté de son style, -écrit à plusieurs reprises: _le_ Dante, _du_ Dante (_Colomba_, -p. 30; Charpentier, 1862), et, dans ce même roman (p. 31), nous -rencontrons cette phrase bizarre: «Colomba poussa un soupir,... -enfin, mettant la main sur ses yeux, _comme ces oiseaux_ qui se -rassurent et croient n’être point vus quand ils ne voient point -eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama...» - - - - -III - - ALEXANDRE DUMAS PÈRE. Rôle des serpents et autres animaux - dans ses romans. Anachronismes, étourderies et drôleries. - Abus du dialogue. - - CHARLES DE BERNARD. A quel âge est-on un vieillard? — - EUGÈNE SUE. — ÉMILE SOUVESTRE. - - -ALEXANDRE DUMAS PÈRE (1803-1870), qui a tant écrit, ou tant publié, -est, par suite, le romancier chez qui l’on découvrirait peut-être -le plus de bévues, d’anachronismes et de drôleries. _Les Mohicans -de Paris_, notamment, renferment quantité de descriptions et de -remarques étonnantes, stupéfiantes, et il y a des chapitres (le -cinquante-cinquième, par exemple, intitulé _To die, to sleep_) qui -serait à citer à peu près _in extenso_: «Devant Dieu, vers lequel -nous allons monter, nous tenant par la main, je jure de t’aimer, ô -Colomban! à travers les mondes inconnus! Dussé-je, en franchissant le -seuil de ce monde, être plongée avec toi dans la fournaise ardente -que la religion catholique promet à ses damnés... je jure de t’aimer -au milieu des flammes des fournaises! Dussé-je...», etc. - -«Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colomban était un pur -diamant _à quatre facettes_: la bonté, la douceur, l’innocence et la -loyauté.» (Chap. 40.) - -«... Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à _presser -les mamelles de cette féconde Isis qu’on appelle l’Amour_, si le nom -de Colomban, deux fois répété par une voix fraîche, n’eût retenti -dans l’escalier.» (_Ibid._) - -«Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi -chaste _que le rayon de lune_ qui l’éclairait...» (Chap. 136.) - -«Le comte eût voulu résister sans doute, mais il était dominé par -la grandeur d’aspect de la jeune femme. Il jeta sur elle _un regard -de serpent forcé de fuir_, et, les mâchoires serrées, les poings -crispés... — Eh bien, soit, madame, dit-il; adieu!» (Chap. 142.) - -Remarquons à ce propos que les comparaisons avec les serpents, -vipères et aspics sont très fréquentes chez Dumas: - -«Cette reine sentait, comme on sent _un serpent_ sortir des bruyères -où votre pied l’a réveillé...» (_Ange Pitou_, t. II, p. 4; C. Lévy, -s. d.) - -«A cette seule idée qui la brûlait comme la morsure dévorante de -l’_aspic_, Marie-Antoinette s’étonnait...» (_Ibid._) - -«Andrée, tressaillant comme si _une vipère_ l’eût mordue au cœur...» -(_Ibid._, t. II, p. 75.). - -«Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aperçoit à deux -doigts de ses lèvres la tête hideuse _du serpent_.» (_Ibid._, t. II, -p. 186.) - -«On eût dit qu’il avait marché sur un aspic.» (_Ibid._, t. II, p. -283.) - -«L’amour-propre est _une vipère_ endormie, sur laquelle il n’est -jamais prudent de marcher.» (_Ibid._, t. II, p. 326.) - -Les comparaisons avec les autres animaux ne sont pas rares non plus: - -«Villefort n’était plus cet homme dont son exquise corruption faisait -le type de l’homme civilisé; c’était un _tigre_ blessé à mort qui -laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure» (_sic_) (_Le -Comte de Monte-Cristo_, t. VI, p. 184; chap. 14, Expiation; C. Lévy, -s. d.) - -«Villefort... se traîna vers le corps d’Édouard (un enfant), qu’il -examina encore une fois avec cette attention minutieuse que met la -_lionne_ à regarder son _lionceau_ mort.» (_Ibid._, t. VI, p. 184.) - -«Danglars ressemblait à ces _bêtes fauves_ que la chasse anime, puis -qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois -à se sauver.» (_Ibid._, t. VI, p. 255, chap. 19, Le pardon.) - -Dans ce même roman de _Monte-Cristo_ (t. VI, p. 188, chap. 14), -on lit cette phrase amusante: «Villefort sentit ses pieds prendre -racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs orbites..., les veines -de ses tempes se gonflèrent d’esprits bouillants qui allèrent -soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau -dans un déluge de feu.» - -Remarquer que cette sentence ou prière que Monte-Cristo avait -inscrite sur les murs de son cachot, au château d’If (t. VI, p. -216, chap. 16, Le Passé): «Mon Dieu! Conservez-moi la mémoire!» est -textuellement la même que celle qui termine le _Conte de Noël_, Le -Possédé, de Dickens (_in fine_): «Seigneur, conservez-moi la mémoire!» - -Dans _Les Trois Mousquetaires_, le _même_ billet, l’attestation -remise à Milady par Richelieu, reparaît à _trois_ endroits du récit, -mais avec des changements de texte et des dates différentes. Dans le -chapitre 15 (2e partie), Scène conjugale, ledit papier est daté du 3 -décembre 1627; — dans le chapitre 17, Le Conseil des Mousquetaires, -il est daté du 5 décembre 1627; — et dans la Conclusion du roman, il -porte la date du 5 août 1628, et il a perdu en route tout un membre -de phrase. - -«Montalais sentit _le rouge_ lui monter au visage en flammes -_violettes_,» lisons-nous dans _Le Vicomte de Bragelonne_ (t. III, p. -379; chap. 38, Fin de l’histoire d’une naïade...; C. Lévy, s. d.) - - -«Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne abbé Suger», -prétend Dumas dans _Les Compagnons de Jéhu_ (p. 52). Or, Suger est -mort en 1152 et saint Louis ne naquit qu’en 1215. - -Autres anachronismes. - -Dans _La Tulipe noire_ (Chap. 20, Ce qui s’était passé...), dont -l’action se déroule en Hollande, au dix-septième siècle, du temps des -frères de Witt, un des personnages, oubliant que Lavoisier n’a pas -encore déterminé la composition de l’eau et ne naîtra qu’au siècle -suivant, nous annonce, par une miraculeuse divination, que «l’eau est -composée de trente-trois parties d’oxygène et de soixante-six parties -d’hydrogène». - -Dans _Le Chevalier d’Harmental_, dont l’action se passe en 1718, un -des personnages, le bonhomme Buvat, apprend au cardinal Dubois que -sa pupille «peint comme Greuze», — qui devait naître seulement sept -ans plus tard, en 1725. Et, de sa chambre, le même Buvat aperçoit -l’illumination des galeries du Palais-Royal, — galeries qui ne -seront construites que soixante ou soixante-dix ans plus tard, par -Philippe-Égalité. (Cf. _Le Journal_, 9 mars 1899.) - -«Holà, mon bonhomme! cria d’Artagnan à un paysan qui travaillait -_son champ de pommes de terre_.» (_Les Trois Mousquetaires_, dans le -journal _Le Voleur_, 7 mars 1889, p. 155.) D’Artagnan naquit en 1611, -mourut en 1673, et la culture de la pomme de terre ne s’est propagée -en France qu’au dix-huitième siècle, avec Parmentier (1737-1813). - -«Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel _que M. de Voltaire_.» (_Le -Vicomte de Bragelonne_, même source.) Colbert: 1619-1683; Voltaire: -1694-1778. Colbert a peut-être voulu dire: _que M. de Voiture_ -(1598-1648). - -Dans _San Felice_, apparaît un accoucheur, tenant un mouchoir -entre ses dents, dans lequel pèse le nouveau-né de tout son poids -(six livres et demie), et ledit accoucheur tient un pistolet dans -chaque main. Dans cette position, aussi dramatique qu’embarrassante, -il fondit tête baissée au milieu de la population en criant, les -dents serrées: «Place à l’enfant de la morte!» Même en italien, -ajoute le journal à qui j’emprunte cet extrait, la phrase dut être -bien difficile à prononcer.» (_Le Courrier Saïgonnais_, Saïgon, 10 -décembre 1912.) - -Dans _Le Collier de la Reine_ (t. II, p. 51), don Manoel discute avec -le joaillier Boehmer, et, pour bien exprimer la surprise qu’éprouva -le noble étranger aux explications du marchand, Dumas écrit: «Ah! ah! -dit don Manoel _en portugais_». - -«Le cardinal devina qu’il était tombé dans le piège de _cette -infernale oiseleur_», au dire de Dumas dans le même roman (chap. 30), -et en parlant de l’astucieuse Mme de la Motte. - -Et ces vers du drame de _Christine_: - - Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé - Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé, - Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille, - User à le rider son front de jeune fille, - Sentir une couronne en or, en diamant, - Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant. - -«Un voyageur, dit Louis de Loménie, qui, _au haut d’un grand mont, -part tout brûlant d’en bas_; _une couronne qui prend place à un front -d’une bouche_, voilà, certes, un atroce jargon.» (Cf. Eugène DE -MIRECOURT, _Alexandre Dumas_, p. 40.) - -Dans ses _Mémoires_ surtout, souvent si intéressants et si vivants, -dont les premiers volumes, consacrés à l’enfance et à la jeunesse -de l’auteur passées à Villers-Cotterets, sont particulièrement -captivants, Alexandre Dumas s’abandonne volontiers à ses -intempérances, négligences, hâbleries et singularités de langage. - -A l’île Saint-Domingue, nous assure-t-il (t. I, p. 14), «l’air est -_si pur_, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre. Un général, -chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut -l’ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la -Jamaïque à Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles, les plus -dangereux que l’on pût trouver. Des nègres charmeurs de serpents -furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur -l’autre. La tradition veut qu’un mois après, tous ces serpents -eussent péri, depuis le premier jusqu’au dernier.» - -«Mon père avait eu un cheval tué sous lui; un second (cheval) avait -été _enterré par un boulet_.» (Tome I, p. 92 et 96.) - -«... Non, cher abbé,... je ne fus point l’homme de la pratique -religieuse. Il y a même plus, cette fois où je m’approchai de la -sainte table fut la seule; mais... quand la dernière communion -viendra à moi comme j’ai été à la première, quand la main du Seigneur -aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile -de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie -de l’homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir -l’espace intermédiaire, _il n’y trouvera pas une pensée mauvaise, pas -une action que j’aie à me reprocher_.» (Tome II, p. 31.)[41] - - [41] J.-J. Rousseau, nous l’avons vu (Cf. ci-dessus, p. 172), - a encore été bien plus loin, lui: «... Moi qui me suis cru - toujours et qui me crois encore, à tout prendre, _le meilleur des - hommes_...» (_Les Confessions_, II, x; t. VI, p. 85; Hachette, - 1864.) - -«... Au caillou qui s’approche de la rose, et à qui _il reste le -parfum de la reine des fleurs_.» (Tome II, p. 298.) - -«En moins de dix minutes, le renard avait étranglé dix-sept poules et -deux coqs. Dix-neuf fois _homicide_!» (Tome III, p. 72.) - -«Ernest s’empressa de nous apporter la cire tout allumée (pour -cacheter des lettres)... Je pris la cire d’une façon si gauche, je -l’_allumai_ d’une manière si naïve...» qu’il oublie qu’Ernest vient, -à l’instant même, de la lui apporter tout allumée. (Tome III, p. -207.) A moins que la cire ne se soit éteinte, et qu’il ait fallu la -_rallumer_. - -«... Cette fatalité qui pousse les hommes vers le lieu où il est -écrit d’avance qu’ils doivent mourir.» Fatalité bien singulière. -(Tome IV, p. 192.) - -Dans le tome VII (p. 272), Alexandre Dumas cite la phrase suivante -empruntée à une description de la bataille d’Austerlitz, dont il -ne nomme pas l’auteur: «Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en -bataille sur un vaste étang gelé; Napoléon ordonna que le feu fût -dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace, et les -vingt-cinq mille Russes _mordirent la poussière_.» - -Tome X, p. 112, il attribue à Chateaubriand cette étrange phrase: -«J’ai marché sans le vouloir, _comme un rocher_ que le torrent roule; -et maintenant voilà que je me trouve plus près de vous _que vous de -moi_.» - -Il raconte (t. VIII, p. 8) qu’un aéronaute de ses amis, du nom de -Petin, s’imaginait avoir résolu, de la façon suivante, le grand -problème de la navigation aérienne: «Petin raisonnait ainsi: La terre -tourne; dans ce mouvement de rotation sur elle-même, elle présente -successivement tous les points de sa surface déserte ou habitée. -Or, quelqu’un qui s’élèverait jusqu’aux dernières couches de l’air -ambiant, _et qui trouverait le moyen de s’y fixer_, descendrait en -ballon sur la ville du globe où il lui plairait de toucher terre; -il n’aurait qu’à attendre que cette ville passât sous ses pieds; -il irait de la sorte aux antipodes en douze heures, et, cela, sans -fatigue aucune, puisqu’il ne bougerait pas de sa place, et que ce -serait la terre qui marcherait pour lui.» Ce brave Petin oubliait que -la terre, dans son mouvement de rotation, l’entraînerait forcément -avec elle, et que, si haut qu’il s’élevât, il lui serait impossible -d’échapper à ce mouvement et de demeurer immobile. - -Dans un autre ouvrage publié par Alexandre Dumas, et qui porte son -nom, «_Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol_, par le docteur -Félix Maynard, publié par Alexandre Dumas» (Librairie nouvelle, -1855), on trouve, dans l’Avant-propos (p. 3), la plus singulière, -la plus abracadabrante théorie de la télégraphie électrique qu’il -soit possible d’imaginer. L’auteur se figure que, pour transmettre -une dépêche télégraphique, on commence par la faire _dissoudre -dans le liquide de la pile_... «Une batterie électrique (?) est -établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font -dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis des fils -métalliques s’imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les -mots qu’il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les -plaines du continent...» - -Avec Ponson du Terrail, dont nous parlerons bientôt, Alexandre Dumas -père est un des romanciers qui ont le plus _délayé_ le dialogue et -_tiré à la ligne_. Un de leurs _trucs_ habituels, à tous deux, est de -faire répéter, par un ou plusieurs des interlocuteurs, la question -posée. Exemples: - -«... J’étais bien sûr que vous ne vouliez pas la guerre par les mêmes -motifs que moi! - -— Alors, voyons les vôtres! - -— Les miens? demanda le roi. - -— Oui, répondit Marie-Antoinette, les vôtres.» - - (_Ange Pitou_, t. I, p. 326.) - - -«Je le quitte. - -— Qui cela? - -— Dame! quelqu’un de votre connaissance. - -— De ma connaissance, à moi? - -— Oui. - -— Et comment...» - - (_Ibid._, t. I, p. 336.) - - -«Son prétendu sommeil magnétique est un crime. - -— Un crime! - -— Oui, un crime, continua la reine...» - - (_Ange Pitou_, t. II, p. 19.) - - -«J’appelle aristocrates des personnes de votre connaissance. - -— De ma connaissance? - -— De notre connaissance? dit la mère Billot. - -— Mais qui donc cela? insista Catherine. - -— M. Berthier de Sauvigny, par exemple. - -— M. Berthier de Sauvigny? - -— Qui vous a donné... - -— Eh bien? - -— Eh bien, j’ai vu...» - - (_Ibid._, t. II, p. 230-231.) - - -Terminons en racontant, d’après le journal _Le National_ (16 -mars 1885), que l’auteur des _Trois Mousquetaires_ «avait une -cuisinière étonnante: elle était arrivée à écrire son nom de -Sophie, sans employer une seule des lettres composant ce mot. Elle -l’orthographiait ainsi: _Çaufy_. Son patron restait en admiration -devant cette trouvaille. Il y avait de quoi[42]». - - [42] La même anecdote a été appliquée à une autre Sophie, - cuisinière du docteur Véron. - - - * * * - - -CHARLES DE BERNARD (1804-1850), que l’on a qualifié, à tort ou à -raison, de disciple ou d’imitateur de Balzac, emploie parfois à -satiété le mot _vieillard_, et l’applique même à des personnages qui -n’ont pas atteint soixante ans. Voir, par exemple, _Le Nœud gordien_ -(M. Lévy, 1858), où ce mot reparaît continuellement: Pages 43, 44, -45, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 64, 65, etc. Dans _Le Gentilhomme -campagnard_ (t. II, p. 264; M. Lévy, 1857), nous trouvons même -_vieillard_ au féminin: «la _vieillarde_ avait raison». - -Les romans de Charles de Bernard nous offrent çà et là quelques -termes tombés en désuétude, ou supprimés et remplacés par d’autres -mots: _billets de visite_, pour cartes de visite: «Il tira d’une -poche de son gilet un de ses billets de visite... La femme de -chambre entra en tenant à la main un billet de visite...» (_Les -Ailes d’Icare_, p. 188 et 270; M. Lévy, 1857); — _surtout_, pour -pardessus ou manteau: «Il portait, par-dessus des habits de deuil, -un surtout de peau de bique» (_Un Beau-Père_, t. I, p. 195; M. Lévy, -1859); _surtout_, avec cette acception, a été employé par Voltaire, -Saint-Simon, etc. (Cf. LITTRÉ); — _cigarite_, pour cigarette: «Il -semblait exclusivement occupé de la confection d’une cigarite» (_La -Chasse aux amants_, dans _La Peau du lion_, p. 296; M. Lévy, 1860). - -Et cette plaisante phrase du même romancier: «Sans état (sans -fortune)... ne possédant de terre _que ce qu’en peuvent contenir les -vases de fleurs de leur salon_, ces parias vivent en pachas.» (_Les -Ailes d’Icare_, p. 65.) - - -«Ah! vous vous êtes dit, s’écrie un des personnages d’EUGÈNE SUE -(1804-1857): «Je m’en vais _mettre les fers au feu_ pour _tirer les -vers du nez_ de Mme Barbançon, afin de _voir ce qu’elle a dans le -ventre_!» (_L’Orgueil_, t. I, p. 94; Marpon, s. d.) Et plus loin -(p. 199), le même écrivain nous apprend que «_le seuil de la porte_ -d’Erminie était _vierge des pas_ d’un homme». - - -Autres métaphores, dues, celles-ci, à ÉMILE SOUVESTRE (1806-1854): -«Le souvenir de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces -amertumes, mais je l’écartais alors brusquement, comme on écarte la -main d’un ami au moment du désespoir; ou bien, _tournant la coupe -du côté de l’absinthe_, je cherchais dans ce souvenir lui-même un -nouveau motif de mépriser les hommes... Mon cœur ressemblait à _un -nid de vipères_, dressant contre le monde _leurs gueules gonflées de -venin_.» (_Deux Misères_, p. 80-81; M. Lévy, 1859.) - -Dans _Un Philosophe sous les toits_ (p. 49; M. Lévy, 1857), -Souvestre, comme nous l’avons noté déjà (Préambule, p. 10), dit -qu’«il semble que chacun, _surpris à l’improviste_, perde le -caractère...» Quand on est _surpris_, c’est généralement _à -l’improviste_. C’est ce que Molière aussi a oublié dans _Don Garcie -de Navarre_ (V, 6): - - ...cette gaieté - _Surprend au dépourvu_ toute ma fermeté. - - - - -IV - - ALPHONSE KARR. Abus du tiret. — GALOPPE D’ONQUAIRE. — JULES - SANDEAU. Fréquentes comparaisons avec les animaux. — BARBEY - D’AUREVILLY, jugé par Flaubert, par Champfleury. - - AMÉDÉE ACHARD. Encore les comparaisons avec les serpents et - autres animaux. — EUGÈNE FROMENTIN. — OCTAVE FEUILLET. Le - qualificatif _adorable_. - - -L’emploi très fréquent, presque à chaque ligne, du _tiret_ ou -_moins_ (en langage typographique), et autrement que pour indiquer -un changement d’interlocuteurs dans le dialogue, est une des -singularités de style d’ALPHONSE KARR (1808-1890). Voyez, par -exemple, son roman _Raoul_ (M. Lévy, 1859): «On porte le cadavre dans -sa chambre — on le met dans son lit; — Marguerite — s’assied près -du lit, — reste les yeux fixés sur lui, — et ne prononce plus une -parole, — n’entend rien, — ne répond à rien; elle est anéantie, — -elle ne s’occupe de rien de ce qui se passe. — Le maire et un médecin -viennent constater le décès, — on veut lui adresser quelques paroles -de condoléance, — on ne les achève pas, tant il est visible qu’elle -n’entend pas; — il semble qu’il y ait deux morts dans cette chambre.» -(Page 313.) «... La douleur de Marguerite est calme, — elle attend; — -elles n’évitent ni l’une ni l’autre de parler de Raoul; — loin de là, -— elles s’entourent de tout ce qui le rappelle, — et en parlent sans -cesse.» (Page 318.) - -Et tout le volume et maints autres ouvrages d’Alphonse Karr sont -ainsi émaillés de tirets inutiles. - -On trouve dans Alphonse Karr (_Les Guêpes_, t. II, p. 68; -octobre 1840; M. Lévy, 1883) le mot _restaurant_ dans le sens de -_restaurateur_: «Le _restaurant_ de la prison est un _homme_ fort -zélé...» De même, jadis, le mot _roman_ a été employé dans le sens de -_romancier_. «Vous voyez ici les _romans_, qui sont des espèces de -_poètes_, et qui outrent également le langage de l’esprit et celui du -cœur.» (MONTESQUIEU, _Lettres persanes_, 137, t. II, p. 105 et 165; -édit. André Lefèvre.) - -Je cueille dans _Les Guêpes_ (t. II, p. 287; juin 1841) cette -anecdote: - -«Cela me rappelle un pauvre diable que l’on mit une fois en route -pour l’Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation était, -sur cette terre bénie, toute différente de ce qu’elle est dans les -autres pays, que les arbres y produisent naturellement une foule -d’objets qui ne naissent en France qu’à force de travail et de -main-d’œuvre: «Tu y verras, lui disait-on, — le _saucissonnier_, -c’est-à-dire l’arbre qui produit des saucissons, — la variété _à -l’ail_ est fort rare; — tu y verras le _bretellier_, c’est-à-dire -l’arbre à bretelles: elles sont mûres vers la fin de septembre; — tu -m’en rapporteras une paire; — mais ne va pas prendre des bretelles -sauvages qui ne durent rien». — Toujours est-il qu’il en devint fou.» - -Et, encore dans _Les Guêpes_ (t. VI, p. 269, mai 1848), cette phrase -drolatique: «Non seulement ce parti (le parti républicain) a commis -d’intolérables excès, mais encore _il a ouvert la porte à sa queue_, -qu’il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme celle du -serpent, se réunit au corps malgré lui ou veut le percer comme celle -du scorpion; — elle _professe le pillage_ et _prône la guillotine_; — -» etc. - - -«Un dimanche d’automne, j’étais _en chasse_ avec un de mes amis», -écrit, dans _Le Diable boiteux au village_ (p. 165; Librairie -nouvelle, 1860), le romancier GALOPPE D’ONQUAIRE (1810-1867), un fin -et spirituel lettré, qui a eu son temps de vogue. - -Cette locution, qui n’a d’ailleurs rien d’incorrect, se retrouve -dans _La Louve_ (Prologue, IV), de Paul Féval (1817-1887); — dans -_La Fiammina_ (I, 2) de Mario Uchard (1824-1893); — dans la nouvelle -_Hautot père et fils_ de Guy de Maupassant (1850-1893) (dans le -volume intitulé _La Main gauche_, p. 68); — dans _Chante-Pleure_ (p. -142), d’Émile Pouvillon (1840-1906): «Roger était _en chasse_ depuis -le matin; Mademoiselle à son piano...»; — etc. - - -Tout comme Alexandre Dumas père dans _Ange Pitou_, et Amédée Achard -dans _Belle-Rose_, que nous verrons tout à l’heure, JULES SANDEAU -(1811-1883), dans son roman _Catherine_ (M. Lévy, 1859), se plaît à -comparer ses personnages à tel ou tel animal: - -«Catherine bondit sur sa chaise _comme un faon_ sur les vertes -pelouses.» (Page 15.) - -«La petite fée se prit à bondir _comme un chevreau_.» (Page 33.) - -«Claude gémissait _comme un hibou_ dans son trou solitaire.» (Page -85.) - -«Tout d’un coup, s’échappant _comme une gazelle_, Catherine -descendit quatre à quatre les marches de l’escalier...» (Page 99.) - -«Claude, rasant la muraille _comme une chauve-souris_...» (Page 101.) - -«Claude, doux et résigné _comme un mouton_ qu’on mène à la -boucherie...» (Page 103.) - -«La petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond des -bois _une biche_...» (Page 161.) - -«Ainsi qu’_une colombe_ atteinte dans son vol... la petite -vierge...» (Page 162.) - -«Robineau se retira,... en jetant un regard d’_hyène_ au jeune -vicomte.» (Page 238.) - -Etc., etc. - -Ce qui n’empêche pas Jules Sandeau de commettre parfois de grosses -erreurs à propos des animaux qu’il mentionne, comme lorsqu’il -qualifie les carpes de «cétacés». (_Catherine_, p. 60.) - - - * * * - - -Gustave Flaubert ne pouvait souffrir BARBEY D’AUREVILLY (1811-1889), -qui, comme lui, était Normand, et, comme lui, avait _la passion du -style_. «... Lisez donc _Fromont et Risler_ de mon ami Daudet, et -_Les Diaboliques_ de mon ennemi Barbey d’Aurevilly, écrit-il à George -Sand (Lettre du 2 décembre 1874; _Correspondance_, t. IV, p. 207). -C’est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de -mon esprit, qui aime les choses malsaines, mais ce dernier ouvrage -m’a paru extrêmement amusant; on ne va pas plus loin dans le -grotesque involontaire.» - -Et dans une lettre à Maupassant (sans date, t. IV, p. 380): «Te -souviens-tu que tu m’avais promis de te livrer à des recherches dans -Barbey d’Aurevilly (département de la Manche). C’est celui-là qui a -écrit sur moi cette phrase: «Personne ne pourra donc persuader à M. -Flaubert de ne plus écrire?[43]» Il serait temps de se mettre à faire -des extraits dudit sieur. Le besoin s’en fait sentir.» - - [43] Barbey aimait ces verdicts draconiens et sans appel. De même - qu’il voulait condamner Flaubert _à ne plus écrire_, il déclarait - qu’«à dater des _Contemplations_, M. Hugo _n’existe plus_». C’est - fini de lui. (Le _Larousse mensuel_, octobre 1912, p. 539.) - Voir aussi BARBEY D’AUREVILLY, _Dernières Polémiques_, Un Poète - prussien, p. 43-48; Savine, 1891. - -Longtemps avant cette lettre, classée, dans la _Correspondance_ de -Flaubert, sous la rubrique de 1880, Champfleury avait commencé à -faire et à publier de ces extraits. Dans son dernier chapitre du -_Réalisme_ (p. 286-320; M. Lévy, 1857), il s’est plu à relever -tout ce qui l’avait choqué dans les deux volumes d’_Une Vieille -Maîtresse_, et la liste de ses critiques occupe plus de trente pages. -Je me contenterai d’une citation empruntée à cette copieuse étude: -«Mme de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne -apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. -Issue d’une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des -nombreux bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait -au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce -sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la -lymphatique race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de -Rubens. Ce bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement -ce corps flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous -le tissu pénétré des lèvres... était le sceau de pourpre d’une -destinée.» (_Une Vieille Maîtresse_, t. I, p. 50; Lemerre, 1886.) - -Dans un autre volume de Barbey d’Aurevilly, _L’Amour impossible_ -et _La Bague d’Annibal_ (Lemerre, 1884), je rencontre deux phrases -dignes également, et pour des motifs différents, d’être mentionnées: - -«Il fut probablement décidé aussi par la beauté de cette blanche -personne... Et comment n’eût-il pas _plongé sa lèvre_ avec un -certain frémissement _dans l’écume légère et savoureuse de ce sorbet -virginal_?» (Page 93.) - -«Sur bien des points, quoique sensibles, ces hommes se rapprochent -des opinions de ce faux et abominable Prophète (Mahomet) qui n’eut -sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur _de chameaux_.» -(Page 244.) - -Dans _Romanciers d’hier et d’avant-hier_ (Paul Féval, p. 115; -Lemerre, 1904), Barbey d’Aurevilly écrit, avec sa hardiesse -coutumière: «Beaumarchais avait _dans le bec_ et dans l’esprit une -vibrante _paire de castagnettes_, plus mordante que celles de toutes -les mauricaudes de l’Espagne...» - -Nous aurons occasion plus loin, dans le chapitre consacré aux -Ecclésiastiques, de reparler de Barbey d’Aurevilly, à propos d’un -jugement porté par lui sur Lacordaire. - - - * * * - - -Dans son roman _Belle-Rose_ (librairie nouvelle, 1856), roman de cape -et d’épée, qui, en son temps, a obtenu grand succès, AMÉDÉE ACHARD -(1814-1875) abuse, lui aussi, des comparaisons empruntées à la faune -terrestre. - -«M. de Charny recule lentement _comme un tigre vaincu_.» (Page 446.) - -«Il (un poulain) est doux mais farouche _comme une chevrette_.» (Page -477.) - -«M. de Charny bondit vers lui _comme un tigre_.» (Page 495.) - -«M. de Charny lui jeta _un regard de vipère_.» (Page 496.) Qu’est-ce -qu’un regard de vipère? Nous avons déjà, du reste, rencontré -plusieurs fois cette locution sous la plume de nos romanciers. «Un -regard de serpent», nous a dit Balzac; — «... de serpent forcé de -fuir», a ajouté Alexandre Dumas père (Cf. ci-dessus, p. 182 et 191), -et nous verrons plus loin Ponson du Terrail nous parler de «la main -froide d’un serpent». - -«M. de Louvois tressaillit _comme un lion surpris dans son antre_», -continue Amédée Achard dans _Belle-Rose_. (Page 540.) - -«Pourquoi l’avez-vous laissé fuir? s’écria-t-il. — Cet homme est _une -anguille_, vous le savez, monseigneur.» (Page 542.) - -«M. de Charny guettait dans l’antichambre _comme un chat_ avide et -patient.» (Page 544.) - -«(Dans un duel)... leurs épées, rapides et flexibles, s’entrelaçaient -_comme des serpents_ lumineux.» (Page 558.) - -Il serait facile aussi de relever, dans _Belle-Rose_, quantité de -ces phrases emphatiques propres à nos romans-feuilletons, dont nous -parlerons d’ailleurs plus loin avec plus de détails: - -«Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas -vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel: Merci, mon Dieu! -dit-elle; il ne m’a pas repoussée.» (Page 223.) - -«Oh! vous ne l’avez jamais aimé! — Je ne l’ai pas aimé! s’écria -Suzanne, qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que, -depuis mon enfance, ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à -lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, -que je n’existe que par son souvenir, que...» (Page 269.) - -«Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur; je suis -pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où -je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle -soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans -ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos -anges...» (Page 293.) - -Etc., etc. - - -EUGÈNE FROMENTIN (1820-1876), l’auteur de ce gracieux roman, -_Dominique_, qui conserve toujours ses fidèles et ses admirateurs, -n’aime pas la précision et pousse la discrétion jusqu’à l’énigme et à -l’obscur. - -«Elle quitta Paris pour aller à des bains d’Allemagne.» (_Dominique_, -p. 263; Hachette, 1863.) Quels bains? - -«Il habitait une maison isolée sur la limite d’un village.» (Page -286.) Quel village? - -«... Hier, en me montrant dans un lieu public...» (Page 293.) Quel -lieu public? - -Cette extrême réserve a parfois de curieuses conséquences. - -«Je vais ce soir au théâtre,» dit, au chapitre 15 (p. 309), Madeleine -à Dominique, toujours sans préciser ni nommer le théâtre. Néanmoins -nous voyons, «à huit heures et demie, Dominique entrer dans sa loge», -etc.; mais il oublie de nous apprendre comment il a deviné le nom de -ce théâtre. - -D’Eugène Fromentin encore cette amusante phrase: «Menant son équipage -d’une main, _de l’autre_ il fumait une cigarette...» (_Une Année -dans le Sahel_, p. 41; Plon, 1859.) - - -D’OCTAVE FEUILLET (1821-1890): «Sibylle, jouant de la harpe, était -généralement _adorable_... Le mot _ange_ venait aux lèvres en la -regardant.» (_Sibylle_, p. 146; M. Lévy, 1863.) - -Ce qualificatif _adorable_, si banal et insignifiant, et si -fréquemment employé: — «Une _adorable_ paire de pantoufles» -(Alexandre DUMAS FILS, _Diane de Lys_, p. 62; Librairie nouvelle, -1855); — «Un _adorable_ petit chapeau rond» (Edmond DE GONCOURT, -_La Faustin_, p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de -Beaulieu était devenue _adorable_... Le corsage, demi-montant -dans le dos, laissait voir l’_adorable_ naissance des épaules...» -(Georges OHNET, _Le Maître de Forges_, p. 107 et 348; Ollendorff, -1886); — «... Sa bouche _adorable_ semblait sourire» (Alexis BOUVIER, -_La Grande Iza_, p. 46; Rouff, s. d.); etc.; — ce qualificatif -_adorable_ a soulevé plus d’une fois de véhémentes objections: -«Locution vulgaire qui appartient à la littérature des barcarolles, -au vocabulaire des prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer -sous la plume d’un académicien,» déclare le critique Jules Levallois -(_La Piété au dix-neuvième siècle_, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy, -1864), à propos justement d’Octave Feuillet. - -D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie -qu’_adorable_; par exemple: _délicieux_, _exquis_, _ravissant_: «Des -moments _délicieux_... Une _exquise_ beauté... Cette _ravissante_ -fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos romans, -et qui, à les examiner de près, ne signifient rien, tant elles -sont hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants -récits (_Un Homme à marier_, p. 9, col. 2; Rouff, s. d., in-4), -fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont -_ravissantes_! _Ravissantes!_ Tu vas tout de suite nous chercher -ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles -sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà -l’essentiel.» - - - - -V - -CHAMPFLEURY et HENRY MURGER. - - -CHAMPFLEURY (1821-1889), le père de l’école réaliste, et son frère -d’armes HENRY MURGER (1822-1861), le chantre de la bohème, nous -fournissent l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de -drôleries. Avec eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit -que Murger, nous n’avons que l’embarras du choix. - -«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette société -lui parurent glaciales _comme la peau d’un serpent_. Le venin du Club -des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien que l’arrivée -de Mme de la Borderie rompait _le fil électrique empoisonné_ qui -servait de conducteur à l’esprit de la société...» (_Les Amoureux de -Sainte-Périne_, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.) Le fil électrique -_empoisonné_! - -«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait _un pinson à -lunettes d’or_.» (_Ibid._, p. 75.) - -«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches souriantes -et des _roucoulements d’yeux_ qu’eût enviés une actrice pour jouer -des rôles de Marivaux.» (_Ibid._, p. 150.) Pour: «des roulements -d’yeux» sans doute. - -«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne... Ces -terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux -mains s’accrochant dans _les embrasures des oreilles_ de faune de M. -Perdrizet, _les autres_ (?) se rejoignaient sur le sommet du crâne, -qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux allongés.» -(_Ibid._, p. 208.) - -«Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales; -mais leurs travaux... ne pouvaient et ne devaient pas _sauter le -fossé_ qui sépare le monde des savants du monde des curieux...» -(_Les Excentriques_, Berbiguier, p. 102; M. Lévy, 1856.) - -«... Les _charbons de la curiosité_ n’en étaient que plus attisés.» -(_Ibid._, Cadamour, p. 242.) - -«L’abbé Châtel s’intitule socialiste. Veut-on savoir comment le -traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche le -satirique P.-J. Proudhon, qui a été le premier à montrer aux partis -que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire avancer -des idées, et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie qu’on -rencontre _à la queue d’une école, espérant en manger la tête un -jour_!» (_Les Excentriques_, L’abbé Châtel p. 297.) Quel galimatias! - -Dans le même volume (p. 341, _Miette_), Champfleury nous parle d’un -individu qui confond plaisamment un dictionnaire _de poche_ avec les -dictionnaires de Boiste, de Wailly, de Napoléon Landais, etc. Il fait -de _Poche_ un nom propre. - -«Les _modernes_ alchimistes _de nos jours_ qui ont découvert mieux -que l’or...» (_La Mascarade de la vie parisienne_, p. 3; Librairie -nouvelle, 1860.) - -«Le peuplier dresse sa tête vers le ciel, et se plaît _dans cette -belle attitude_ fière et simple.» (_Ibid._, p. 7.) - -«Elle... ne put détacher ses regards de cet horizon enflammé où les -femmes _nageaient_ dans la musique, les bijoux, la danse et l’amour.» -(_Ibid._, p. 26.) - -«C’était une fête qui se renouvelait souvent, non pas tant pour -fêter la femme que pour se livrer _à des boissons considérables_.» -(_Ibid._, p. 62.) - -«Tout était or et glace dans cet appartement; l’or _semblait heureux_ -de se mirer dans les glaces, et les glaces renvoyaient ses reflets -_sans vouloir les garder_.» (_Ibid._, p. 193.) - -«Comme les chanteurs, elles (des femmes galantes) ont passé douze ans -à lutter, à dépenser leur jeunesse, qu’elles exploitent plus tard et -qu’elles servent _sous le masque de l’adresse_.» (_Les Souffrances du -professeur Delteil_, p. 158; M. Lévy, 1857.) - -«_A une portée_ de la ville, on aperçoit une immense tour...» -(_Ibid._, p. 190.) A une portée de quoi? De fusil? - -«Le dandy... a passé _un pouce déhanché_ dans son gilet pour en -dégager les revers...» (_Les Demoiselles Tourangeau_, p. 67; M. Lévy, -1864.) - -«Paris a _le beau côté d’ouvrir_ toutes les portes à une réputation -naissante.» (_Ibid._, p. 243.) - -«Elle prit à tâche d’entrer dans les idées de cet enfant décousu pour -mieux pénétrer dans son cœur.» (_Fanny Minoret_, p. 30; Dentu, 1882.) - -«... Une pauvre veuve qui n’avait qu’un fils _unique_.» (_La -Pasquette_, p. 218; Charpentier, 1876). Il est certain que si elle -avait eu «deux fils uniques», ç’aurait été bien plus curieux. - -«L’amour du bien répandait ses harmonies dans des cœurs qui battaient -à l’unisson. L’appel aux habitants du village _était une chaîne_ -descendant de la montagne à la vallée, et qu’on pouvait espérer -tendre sur tout le territoire.» (_La Pasquette_, p. 270.) - -La Pasquette donne _une bague_ à l’un des personnages (_Ibid._, p. -198), et un peu plus tard (p. 281) cette bague se trouve transformée -en _médaille_. - -«La porte des Funambules était particulièrement attirante par un -parfum de miroton qui _jetait sa note_ intense dans le _concert des -odeurs désastreuses_ s’échappant...» (_La Petite Rose_, p. 10; -Dentu, 1877.) - -«L’étudiant regarda le battant de la porte dont un des côtés venait -d’être ouvert _à l’endroit du genou_.» (_Ibid._, p. 87.) - -«_Le pépin du mécontentement_ était semé dans une terre fertile -et allait donner en peu de temps un arbre touffu.» (_Monsieur de -Boisdhyver_, p. 12; Poulet-Malassis, 1861[44].) - - [44] Cette phrase comique a été souvent citée, mais parfois - altérée et amplifiée. Poitevin (_La Grammaire, les Écrivains - et les Typographes_, p. 225) la donne ainsi: «Le pépin du - mécontentement n’allait pas tarder à pousser dans son cœur.» - Hippolyte Babou (_La Vérité sur le cas de M. Champfleury_, p. - 31) ajoute tout un membre de phrase qui rend la métaphore plus - grotesque: «Le pépin du mécontentement devait produire un arbre - touffu sous lequel s’abriteraient les mauvaises langues.» - -«Elle bravait l’air froid, la gelée, la neige _d’hive_r.» (_Ibid._, -p. 96.) Comme s’il y avait de la neige _d’été_. - -«Le docteur Richard, _à cinquante ans_, était plus jeune que -ses confrères de trente ans... Ce _vieillard_ à la physionomie -spirituelle...» (_Ibid._, p. 105-106.) Est-on un vieillard à -cinquante ans, surtout lorsqu’on est plus jeune que des hommes de -trente ans? Nous avons déjà vu cette même question se poser dans un -chapitre précédent, à propos du romancier Charles de Bernard. - -«Si un peu d’or peut faire un heureux d’un malheureux, ne _le_ -ménagez pas» (l’or). (_Ibid._, p. 126.) - -«Sa tête, qu’elle baissait, _servait d’excuse à la pourpre_ qui -inondait sa figure et qui _lui enlevait la faculté_ de s’occuper -sérieusement de sa tapisserie.» (_Ibid._, p. 133.) - -«Si je n’ai pas péché, je ne dois pas _en_ inventer.» (_Ibid._, p. -187.) - -«La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si -chaste que la moindre peine s’y inscrivait _comme la peau du lézard -sur le sable_.» (_Ibid._, p. 328.) - -«Le soleil pénètre par échappées à travers les branches... et dépose -un baiser lumineux sur _le ventre rose_ des pommes.» (_Monsieur de -Boisdhyver_, p. 418.) - -Dans _Les Amoureux de Sainte-Périne_ encore (p. 22 et 99), -Champfleury laisse invariables certains adjectifs: «Ces détails, je -ne les connus qu’un à un, après _divers_ visites...» — tout comme -Lamartine: «leurs orbites _divers_»: cf. ci-dessus, p. 82, — «En -entendant ces _traîtres_ inductions...» - -Arrêtons-nous; il faudrait tout citer, et ce serait à n’en plus finir. - -Le chef de l’école réaliste a d’ailleurs été jadis renommé pour -son style négligé, incorrect, et ses nombreuses incongruités de -langage; Louis Veuillot, entre autres, dans ses _Odeurs de Paris_ -(p. 273; Palmé, 1867), le tance vertement à ce sujet et lui reproche -notamment son barbarisme: _décourageateur_, — «Béranger, sans s’en -douter, jouait le rôle d’un _décourageateur_» — engendrant le verbe -_décourageater_. - -Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et corrigeait -avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves, mais les -diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu à me défier -de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq ans, lisant, -réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui ne regardait ni -les lettres ni les arts... Que de temps passé à revoir mes œuvres -anciennes pour en enlever les négligences et les longueurs! Mes -livres, quand je les revois à distance, ressemblent à de vieilles -villes dans lesquelles une bonne administration fait des percées pour -les assainir, leur donner du jour et de la lumière... Tout livre que -j’ai publié dans une revue ou un journal n’a été pour moi qu’une -sorte de première épreuve...» (CHAMPFLEURY, _Souvenirs et Portraits -de jeunesse_, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout -cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de -comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury: -_Les Bourgeois de Molinchart_, par exemple, édition de 1855, -Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; _Les Souffrances du -professeur Delteil_, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886, -Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque -ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue -du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et -parfois même valent moins que les premières. - -Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite en -feuilletons, en 1854, des _Bourgeois de Molinchart_, qui offrent, -en effet, certaines analogies de situation avec _Madame Bovary_, -qu’il était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort, -pas fort!» (Gustave FLAUBERT, lettre à Louis Bouilhet, 5 août 1854; -_Correspondance_, t. III, p. 2.) - - - * * * - - -Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie: - -«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas -de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un -bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe: -j’ai bien envie _de lui offrir mon bras_.» (_Scènes de la vie de -bohème_, p. 176; M. Lévy, 1861.) - -«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des dix femmes -de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient -à deux pieds sur tous les articles du code pénal, déclare une des -héroïnes des _Scènes de la vie de jeunesse_ (p. 85; M. Lévy, 1859) du -même romancier. La porte par où l’on sort de mon boudoir ouvre sur le -bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer, il y a des pères qui -ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leurs pères. -Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de -cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d’or...» - -«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi de ces -noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement -_de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère_?» (_Ibid._, p. -160.) - -«Sa tête était de plomb, et il avait _un enfer_ dans l’estomac.» -(_Ibid._, p. 177.) - -«Au fond de sa poitrine, et _flottant dans un océan de larmes_, -son cœur _assassiné par la souffrance se débattait en criant au -secours_.» (_Ibid._, p. 191.) - -«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui -perçaient le cœur _comme les dards d’une couvée de serpents_.» -(_Ibid._, p. 194.) - -«... Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de l’ombre -sur son plaisir, _chaussant_ pour la dernière fois _le soulier des -promenades buissonnières_, elle comptait courir d’un pied libre et -léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance -enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été -brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé -la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons -d’être un peu sérieuses, qui raidissent les attitudes, immobilisent -le visage, règlent la voix dans le registre d’une gamme monotone, -et sont pour ainsi dire _le costume moral_ de sa profession, elle -espérait retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme -scolaire, cette pétulance, cette vivacité qui faisait d’elle», etc. -(_Les Buveurs d’eau_, p. 203; M. Lévy, 1857.) - -«C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de -_mots qui font balle_, et que toute balle fait trou.» (_Ibid._, p. -276.) - -«Un langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de -rhétorique.» (_Les Vacances de Camille_, p. 27; M. Lévy, 1859.) - -Pour dire qu’à Londres les bars ou cabarets ne sont pas fréquents: -«On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de -rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à -_l’antithèse de la soif_.» (_Propos de ville et propos de théâtre_, -Notes de voyage, p. 229; M. Lévy, 1858.) - -«La plus belle attitude d’une créature dans l’humanité est celle -de l’homme qui se _penche sur son œuvre pour rester debout devant -lui-même_.» (Henry MURGER, dans POITEVIN, _La Grammaire, les -Écrivains et les Typographes_, p. 221.) Cette phrase se trouve dans -_Le Sabot rouge_ de Murger (p. 46; C. Lévy, s. d.), mais corrigée: le -dernier membre de phrase a été supprimé. - -«Il faut _mettre une rallonge à la patience_ et une à tes robes, -quand elles seront usées; car _l’horizon est d’un noir à faire de -l’encre avec_.» (Henry MURGER, dans POITEVIN, _ibid._, p. 225.) - -A propos de Murger, n’oublions pas cette comique révélation de son -historiographe et ami Schaunard (Alexandre SCHANNE, _Souvenirs de -Schaunard_, p. 175; Charpentier, 1887): «Banville et Murger ont vu -Mimi avec les yeux de l’artiste. La vérité est que, sans s’être -trompés d’une façon absolue, ils ne l’ont aperçue _qu’au travers -d’une lorgnette trempée dans l’eau de jouvence_.» - - - - -VI - - GUSTAVE FLAUBERT. Ses erreurs, barbarismes et solécismes. - — JULES ET EDMOND DE GONCOURT. Drôleries et mots tronqués. - Abus du verbe _mettre_. — ALPHONSE DAUDET. — ÉMILE ZOLA. — - J.-K. HUYSMANS. La _musique des liqueurs_. Encore l’abus du - verbe _mettre_. - - -Dans _Madame Bovary_ (t. I, p. 30; 1re édition, Michel Lévy, 1857), -GUSTAVE FLAUBERT (1821-1880) nous dit que «le père Rouault vint -apporter à Charles le paiement de sa jambe remise, soixante-quinze -francs _en pièces de quarante sous_». 75 francs en pièces de 2 -francs, problème qui paraît insoluble. - -Plus loin (p. 141), nous lisons: «Il reçut pour sa fête une belle -tête phrénologique, toute marquetée de chiffres _jusqu’au thorax_ et -peinte en bleu.» Une tête qui va jusqu’au thorax, encore une énigme -difficile à déchiffrer. - -Le costume de conseiller de préfecture décrit par Gustave Flaubert, -dans un autre chapitre de _Madame Bovary_ (t. I, chap. 8, p. 197, -Fête des Comices): «Alors on vit descendre du carrosse un monsieur -vêtu d’un habit court _à broderies d’argent_... Il était, lui, un -conseiller de préfecture... M. le conseiller, appuyant contre sa -poitrine _son petit tricorne noir_...», ce costume serait, d’après -une lettre adressée au _Figaro_ (numéro du 13 mars 1919) par «Un -ancien conseiller de préfecture», tout à fait inexact: «Jamais, sous -aucun régime, les conseillers de préfecture n’ont eu de broderies -d’argent, mais des broderies _bleues_ de deux nuances et un -_bicorne_...» - -Dans _Bouvard et Pécuchet_ (p. 126; 1re édition, Lemerre, 1881), -cette singulière peinture: «De couleur vert-pomme, sa chasuble, que -des fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel[45]». - - [45] Voici le texte complet de cette phrase, avec sa ponctuation, - tel qu’on le trouve dans la première édition de _Bouvard et - Pécuchet_, établie d’après le manuscrit même de Flaubert. Ce - texte a été modifié dans des éditions suivantes: «Mais le plus - beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, une statue de - saint Pierre! Sa main droite couverte d’un gant serrait la clef - du Paradis. De couleur vert-pomme, sa chasuble, que des fleurs - de lis agrémentaient, était bleu-ciel, et sa tiare très jaune, - pointue comme une pagode.» - -Pages 299-300 du même ouvrage, Flaubert fait célébrer la messe de -minuit «le soir du 26 décembre», c’est-à-dire le lendemain de Noël au -lieu de la veille. - -«Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux -étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs.» (_La Tentation -de saint Antoine_, p. 44; Charpentier, 1882.) - -Des gouttes de sang qui font craquer les os, etc.? - -Et que dites-vous de cette gentille petite phrase, cueillie dans une -lettre adressée à Mme X... (Mme Louise Colet: _Correspondance de -Gustave Flaubert_, t. II, p. 176): «Adieu, toi qui es l’édredon où -mon cœur se pose, et le pupitre commode où mon esprit s’entrouvre»? - -Il faut bien le reconnaître, malgré son très grand talent et ses -minutieux et maladifs scrupules d’écrivain, et aussi malgré toute -l’admiration qu’il nous inspire, les fautes de français (barbarismes -et solécismes) abondent chez Gustave Flaubert. A l’époque de sa -jeunesse, on étudiait mal ou plutôt on n’étudiait pas du tout notre -langue dans les collèges et les lycées; on était censé l’apprendre à -l’aide des versions latines, et Flaubert, sans s’en douter le moins -du monde, garda toute sa vie et dans tous ses écrits des traces de -cette ignorance. - -Émile Faguet en a, de son côté, fait la remarque: «Flaubert n’était -pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de -solécismes et de provincialismes dans _Madame Bovary_ (_Revue bleue_, -3 juin 1899, p. 697). - -Voici quelques exemples à l’appui de ces assertions: - -Flaubert confond sans cesse _de suite_ avec _tout de suite_: «Il eut -un tel regard qu’elle s’empourpra, comme à la sensation d’une caresse -brutale; mais _de suite_, en s’éventant avec son mouchoir: «Vous avez -manqué le coche...» (_Bouvard et Pécuchet_, 1re édition, p. 368, et -_passim._) «Réponds-moi _de suite_...» (pour immédiatement, tout de -suite) (_Correspondance_, t. I, p. 108.) «Tu vas avoir _de suite_ -plus de lecteurs que tu n’en aurais eu...» (_Ibid._, t. II, p. 170.) -Etc. - -Il évite quelque chose _à quelqu’un_, au lieu de le lui épargner, ou -de le lui faire éviter: «Pour _lui éviter_ du mal, il se levait de -bonne heure...» (_Bouvard et Pécuchet_, p. 237.) «Vous _m’éviterez_ -une course.» (_Correspondance_, t. IV, p. 214.) Etc. - -Il se rappelle _d’_une chose, il _s’en_ rappelle, au lieu de se la -rappeler: «La première lecture n’est pas si loin qu’ils ne _s’en_ -soient rappelés.» (_Correspondance_, t. II, p. 236.) «Remercie de ma -part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler _de moi_.» (_Lettres à -sa nièce Caroline_, p. 2.) Etc. - -Il cause _à_ quelqu’un, au lieu de causer _avec_ lui: «On -trouve toujours dans cette ville-là des gens _à qui_ causer.» -(_Correspondance_, t. III, p. 193.) «Je n’aurais plus personne _à -qui_ causer.» (_Lettres à sa nièce Caroline_, p. 359.) Etc. - -Il _se_ dispute avec quelqu’un, au lieu de disputer (sans pronom) -avec lui, de se quereller avec lui («SE DISPUTER, dans le sens -d’avoir une querelle, locution qui n’a en sa faveur ni la grammaire -ni l’autorité des écrivains»: LITTRÉ, art. Disputer, Rem.): «Il vit -Arnoux qui _se disputait_...» (_L’Éducation sentimentale_, p. 29; -Charpentier, 1880.) «C’était le chevalier et le postillon qui _se -disputaient_.» (_Ibid._, p. 153.) «... à _me disputer avec_ mes -éditeurs.» (_Correspondance_, t. I, p. 101.) Etc. - -Il observe quelque chose _à quelqu’un_, au lieu de le lui faire -observer: «Il est possible, comme tu _me l’observes_, que je lise -trop...» (_Correspondance_, t. I, p. 170.) - -Ne soupçonnant pas qu’_invectiver_ est un verbe neutre, il écrit -toujours: _invectiver quelqu’un_, au lieu d’invectiver _contre_ ce -quelqu’un: «Il invectivait Charles Ier.» (_L’Éducation sentimentale_, -p. 214.) «Sa femme l’invectivait.» (_Ibid._, p. 401.) «Il ne pouvait -se retenir de les invectiver.» (_Ibid._, p. 411.) Etc. - -Toujours aussi il écrit: nous nous sommes _en allés_, au lieu de: -nous nous en sommes allés (de même qu’on dit: nous nous en sommes -flattés, nous nous en sommes vantés, — et non en flattés, en vantés): -«Nous nous sommes en allés.» (_Correspondance_, t. I, p. 85.) «Il -s’est en allé tranquillement.» (_Ibid._, t. I, p. 308.) «Avec -Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas.» -(_Ibid._, t. II, p. 12.) Etc. - -Il donne à la locution prépositive _à l’encontre de_, qui signifie -_en s’opposant à_, _à l’opposite de_, _en face de_, etc. (Cf. -LITTRÉ), le sens, qu’elle n’a jamais eu, de _relativement à, à propos -de_: «Il avait des remords à l’encontre du jardin.» (_Bouvard et -Pécuchet_, p. 37.) - -_Sous le rapport de_: cette locution, qui n’est pas exacte, car -une chose n’est pas _sous un rapport_, mais _en rapport_ avec une -autre, «n’est pas bonne à employer, dit Littré (art. Rapport, Rem.); -ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter». Flaubert l’emploie -couramment: «... Quoique d’une fidélité fort exacte _sous le rapport_ -des descriptions...» (_Correspondance_, t. I, p. 196.) «Tâche de -me dire ce qui se passe dans ma maison _sous tous les rapports_ -possibles.» (_Ibid._, t. I, p. 278.) «Nous allons bien _sous le -rapport_ sanitaire.» (_Ibid._, t. II, p. 35.) Etc. - -Il part _à_ Paris, au lieu de partir _pour_ Paris. «Dans une -quinzaine, il part _à_ Paris.» (_Correspondance_, t. II, p. 321.) - -Il écrit _le_ Dante, au lieu de Dante sans article («Durante -Alighieri, dit _Dante_, par une abréviation familière aux Italiens, -et non _le Dante_, comme on dit trop souvent en français, les -Italiens ne plaçant l’article que devant le nom propre et non devant -les prénoms»: _Larousse_, art. Dante): «La chape de plomb que _le_ -Dante promet aux hypocrites...» (_Correspondance_, t. II, p. 283.) - -Il écrit les _de_ Goncourt (_Ibid._, t. III, p. 391), au lieu de les -Goncourt. (Cf. LITTRÉ, art. Nobiliaire.) - -Oubliant que _pire_ est un adjectif et non un adverbe, il écrit: «Je -vais _pire_» (_Ibid._, t. IV, p. 263), comme si l’on pouvait dire: Je -vais _meilleur_, au lieu de: Je vais mieux, je vais pis. - -Il dit que «rien n’est plus embêtant _comme_ la campagne». (_Lettres -à sa nièce Caroline_, p. 77.) - -«Écris-moi-le» (_Ibid._, p. 153), pour: écris-le-moi. - -_Dans ce but_, locution qui ne s’explique pas et «qui doit être -évitée», dit Littré. «Mme Lapierre m’a écrit, _dans ce but_, un -billet fort aimable.» (_Ibid._, p. 389.) - -«La pluie _qui n’arrête pas_ me comble de joie.» (_Ibid._, p. 163.) - -_Soi-disant_ «ne se dit jamais des choses», remarque Littré, et ne -peut logiquement s’appliquer qu’aux personnes. «A force de patauger -dans les choses _soi-disant_ sérieuses...», écrit Flaubert. (_Ibid._, -p. 434.) - -Enfin, on a, non sans raison, blâmé ces phrases de Flaubert: - -«Son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva -un boc d’occasion, qui, ayant _une fois_ des lanternes neuves... -ressembla presque à un tilbury.» (_Madame Bovary_, t. I, p. 48.) - -«Les marchands de vins étaient ouverts; on allait de temps à autre -_y_ fumer une pipe.» (_L’Éducation sentimentale_, p. 352.) - -«Il fallait relever le principe _d’autorité_, qu’_elle_ s’exerçât au -nom de n’importe qui, qu’_elle_ vînt de n’importe où...» (_Ibid._, p. -475.) - -«Le matin, on _s’encombrait_ au bureau de la poste.» (_Bouvard et -Pécuchet_, p. 196.) Pour: on se pressait au bureau, ou: on encombrait -le bureau. - -«Il était venu avec une charrette de fumier, et l’avait jetée tout à -vrac au milieu de l’herbe.» (_Ibid._, p. 206.) Au lieu de: _en_ vrac. -(Cf. LITTRÉ.) - -«Il assista peut-être à des choses que tu _lui jalouserais_, si tu -pouvais les voir.» (_Ibid._, p. 349.) - -Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections grammaticales -chez ses confrères (Cf. _Correspondance_, t. II, p. 148 et 200, -où il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas -suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362, -etc.), et qui nous informe quelque part (_Correspondance_, t. III, p. -237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze jours, -le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche avec la -_Grammaire des Grammaires_», eût été diantrement étonné si on lui -eût montré combien sa langue était _en désaccord_ avec la langue -de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec celle de -Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit[46]. - - [46] Girault-Duvivier, qui est loin d’avoir l’esprit large, - tolérant, éclairé et judicieux de Littré, condamne, en effet - et bien entendu, et l’Académie pareillement, les locutions de - Flaubert citées ci-dessus: cf. la _Grammaire des Grammaires_, - principalement les «Remarques détachées», t. II, p. 1051-1291 - (Cotelle, 1859). - - - * * * - - -Des GONCOURT (Edmond DE GONCOURT: 1822-1896; Jules DE GONCOURT: -1830-1876): «Sur le siège, _le dos_ du cocher _était étonné_ -d’entendre pleurer si fort.» (_Germinie Lacerteux_, chap. 64, p. 254; -Charpentier, 1864.) - -Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le -verbe rasseyer, _rasseoir_ ne leur suffisant pas: «Il fallait que -mademoiselle la _rasseyât_ de force», — et (p. 85) ils écrivent des -_affutiots_, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots -comme elles s’en mettent», au lieu d’_affûtiaux_ (bagatelle, -brimborion, affiquet). - -«Ce qui lui _manquait_ et lui _faisait défaut_, c’était _une absence_ -d’aliment à des appétits nouveaux...» (_Madame Gervaisais_, p. 216.) - -Dans _Idées et Sensations_ (p. 155), les Goncourt nous font entendre -des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime à entendre la -lisière toute gazouillante et _rossignolante_ du sautillant bonsoir -des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi bien d’ailleurs que les -autres oiseaux, ne chantent guère en hiver, d’autant que la plupart -des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous ont quittés: «Le -rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et émigre dans les -premiers jours d’août» (LARIVE ET FLEURY, _Dictionnaire des mots et -des choses_)[47]. - - [47] BERQUIN (1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à - propos des rossignols: il en fait chanter deux ensemble et tout - près l’un de l’autre, ce qui n’a jamais lieu. «Deux rossignols - allèrent se percher près de là, sur le sommet d’un berceau de - verdure, pour la réjouir (une jeune fille) de leurs chansons de - l’aurore.» (_L’Ami des enfants_, Clémentine et Madelon, p. 28; - Lehuby, s. d.) - -Et dans _Les Frères Zemganno_ (p. 11), nous assistons à ce phénomène: -un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se -mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme, -portant enfermé dans sa vareuse un animal qui _se débattait_... Le -hérisson vivant...» - -Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents -_qu’elle n’a pas_; un jeune homme _imberbe_ rit dans _sa barbe_: «Ce -soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, -la sœur nous raconte...» (GONCOURT, _Journal_, année 1871, t. IV, p. -349.) «Le jeune Léon rit dans sa barbe future.» (ID., _ibid._, année -1882, t. VI, p. 177.) - -Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de -l’amiral Jauréguiberry». (ID., _ibid._, année 1886, t. VII, p. 136.) - -Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci: -«Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la -tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit -grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant -ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation, -suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes de -douleur dont les ondes sonores», etc. (_Madame Gervaisais_, p. 83.) - -«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante -semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute -fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune -tendresse de sa couleur.» Etc. (_Manette Salomon_, p. 173.) - -«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur -un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le -délicat _charme_ de ses traits _charmants_, à la composition d’un -visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de -l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque», -etc. (_Chérie_, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela -signifie? - -De même ceci: - -«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage qui met -au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se dissipe -dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et -momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une -créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de -la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux -en Espagne, qui ne cesse que dans cette sorte d’ennui et dans le -sentiment de la mort.» (_La Faustin_, p. 172-173.) - -«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il _leur_ -manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques, -et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il _leur_ manque -l’invention, la création...» (GONCOURT, _Journal_, 7 mai 1878; t. -VI, p. 22.) - -«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout le -monde trouvait laide, _ont fait_ accepter comme belle...» (ID., -_ibid._, 30 juin 1881, t. VI, p. 154.) - -«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel; elle -consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle -est exécutée par des femmes dont la peau semble de _la flanelle pour -les rhumatismes_, et qui sont grasses d’une vilaine graisse _de rats -nourris d’anguilles d’égouts_.» (ID., _ibid._, 24 mai 1889; t. VIII, -p. 55.) - -Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin -phtisique». (_Les Frères Zemganno_, p. 151.) - -Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe _mettre_ -appliqué à un objet immatériel ou inanimé: - -«Une lampe allumée _mettait_ un brasier de feu d’or...» (_Madame -Gervaisais_, p. 164.) - -«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite touche -carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne de lumière -humide au bord de la paupière inférieure et _mettant_ un éclair -mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de lumière...» -(_La Faustin_, p. 174.) - -«Des lampes... _mettent_ un peu de rougeoiement sur la table.» (_La -Fille Élisa_, p. 6.) - -«La lampe de l’escalier _mettait_ sur l’humidité des murs un -ruissellement rougeoyant.» (_Ibid_., p. 94.) - -«Les ombres des arbres _mettaient_ de grandes taches diffuses...» -(_Les Frères Zemganno_, p. 10.) - -«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, _mettait_ une danse -poussiéreuse...» (_Ibid._, p. 49.) - -Etc., etc. - -Au lieu de _mettre_, des écrivains emploient volontiers, dans ce cas, -le verbe _jeter_: «Une cravate en soie rouge _jette_ une note grave -sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. _Revue bleue_, 10 mars 1883, -p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury (p. -209), «un parfum de miroton qui _jetait_ sa note intense...» - -Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la langue, -ont plus mal écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de -barbarismes et de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de -l’écrivain,» assurent-ils. (_Journal_, t. III, p. 32.) Aussi font-ils -peu de cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a -pu décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes; -il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le -monde.» (_Ibid._, t. VI, p. 289.)[48] - - [48] A propos de Gustave Flaubert, on lit, dans le _Journal des - Goncourt_ (t. V, p. 79), que le futur auteur de _Madame Bovary_ - avait composé, étant encore au collège, un drame sur Louis XI, - où un malheureux s’exprimait en ces termes: «Monseigneur, nous - sommes obligés d’assaisonner nos légumes _avec le sel de nos - larmes_.» - -Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, écrivent: - -«Ce coquetage, qui _m’insupportait_ autrefois...» (_Ibid._, t. IV, -p. 163.) - -«La canonnade qui ne _décesse_ pas... La fusillade ne _décesse_ -pas...» (_Ibid._, t. IV, p. 171 et 313.) («_Décesser_, barbarisme -populaire qui se dit au lieu de _cesser_, et qui est une grosse -faute.» LITTRÉ.) - -«Le mot _dont_ il s’est toujours rappelé...» (_Ibid._, t. VII, p. -87.) Pour _qu’il_ s’est toujours rappelé. - -«Brébant _me cause_ de mon livre.» (_Ibid._, t. VI., p. 314.) «Daudet -_me cause_ de la misère...» (_Ibid._, t. VII, p. 205.) Pour: _me -parle_ ou _cause avec moi_. - -«Il a vu payer 90 francs _chaque_ les deux derniers fauteuils...» -(_Ibid._, t. VII, p. 316.) Pour: _chacun_. («_Chaque_ ne doit pas -se confondre avec _chacun_; _chaque_ doit toujours se mettre avec -un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de dire: ces -chapeaux ont coûté vingt francs _chaque_.» Etc. — LITTRÉ.) - -«Les étudiants peu _fortunés_» (qui n’ont pas assez d’argent pour -aller souvent au théâtre) (_Ibid._, t. VIII, p. 8.) Pour: peu -_riches_, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («_Fortuné_ ne doit pas -être employé pour «riche»; c’est une faute...» LITTRÉ.) - -Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent _éplafourdi_ -(_Ibid._, t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour _éplapourdi_ -(participe passé d’_éplapourdir_, signifiant abasourdir); — _dérayer_ -(_Ibid._, t. IV, p. 28), pour _dérailler_; — «la morsure des _taxia_» -(_Ibid._, t. VII, p. 23), pour des _thapsia_; — le _hantement_ -(_Ibid._, t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque -_hantise_ existe; — ils donnent au mot _dunkerque_ (étagère, petit -meuble, cf. LITTRÉ) un sens qu’il ne paraît pas comporter: «Des -vitrines pleines de dunkerques...» (_Journal_, t. II, p. 69); — -etc., etc. - -«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation -littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (_Ibid._, t. VII, p. 31). -C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne -commence qu’à moi. - -Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression «document -humain», si fréquemment employée dans ces derniers temps, a été -revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (_La Faustin_, -préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame la -paternité, la regardant, cette expression, comme la formule -définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de -travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du _document -humain_.» - - - * * * - - -ALPHONSE DAUDET (1840-1897), dans _Tartarin de Tarascon_ (p. 198, -Lemerre, 1886), attribue aux Arabes des mâchoires phénoménales: -«Quatre mille Arabes couraient derrière (un chameau), pieds nus, -gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil _six -cent mille dents blanches_». Ce qui fait tout juste 150 dents par -Arabe. - -Dans _Les Rois en exil_ (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un même -personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté comme -septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient -sexagénaire. - -Dans _L’Évangéliste_ (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint un -instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu _globuleux et fanatique_». - -Dans _Le Petit Chose_ (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on -_s’emplit_ tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières -pavoisées», etc. Pour: on s’empile. - -Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier -l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire _ne -savent pas écrire la prose française_», disait-il (Cf. _Journal des -Goncourt_, t. VI, 1878, p. 24)[49], — abuse des néologismes inutiles -et présente fréquemment des tournures de phrases inusitées ou -fautives: - - [49] Jean-Jacques Rousseau, né à Genève et dont le français - n’était pas très pur, allait plus loin encore et englobait toute - la province dans cet ostracisme: «Il y a une certaine pureté de - goût et une correction de style qu’on n’atteint jamais dans la - province, quelque effort qu’on fasse pour cela.» (Lettre à M. - Vernes, 4 avril 1757: _Œuvres complètes de J.-J. Rousseau_, t. - VII, p. 67; Hachette, 1864.) Mais ce qui était vrai du temps de - Rousseau ne l’est plus, ou du moins plus autant, de nos jours. - -«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître, -pour _moquer ce titre_ dont on le flattait généralement...» -(_L’Immortel_, p. 6; 1re édit., Lemerre, 1888.) - -«Le _nâvrement_ (_sic_) de la bouche et du regard signifiait...» -(_Ibid._, p. 12.) - -«Longuement _réflexionné_ là-dessus en battant les Champs-Élysées...» -(_Ibid._, p. 59.) - -«Les _facticités_ du dessert.» (_Ibid._, p. 115.) Pour signifier les -menus plats de la fin d’un dîner. - -«Dans ce _frénétisme_ de vivats...» (_Ibid._, p. 132.) _Frénésie_, -qui est français, suffirait peut-être. - -«Il _s’activait_ autour de la table.» (_Ibid._, p. 184.) Pour: il -s’agitait, se remuait. - -«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y _prostre_...» (_Ibid._, p. -186.) C’est-à-dire s’y prosterne. - -«Il avait ouvert démesurément la bouche pour _exploser_ sa colère.» -(_Ibid._, p. 221.) - -Dans _Port-Tarascon_ (Flammarion, s. d.), Daudet confond _auvents_ -avec volets (p. 281); il fait _effluves_ du féminin (p. 78). - -Dans _Le Petit Chose_ (Lemerre, 1884), il emploie _fixer_ pour -_regarder_ (p. 163); il évite volontiers quelque chose _à quelqu’un_ -(p. 192 et 388); part d’ordinaire _à_ son travail (_Études et -Paysages_, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou -_en_ Auvergne (_Jack_, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de -_pour_. Etc., etc. - - - * * * - - -ÉMILE ZOLA (1840-1902) donne, dans son roman _La Faute de l’abbé -Mouret_, de curieux détails concernant les prescriptions et habitudes -du clergé régulier ou séculier, détails extraits sans doute de -quelque traité de discipline ecclésiastique: «Lorsqu’il (l’abbé -Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait (l’escalier) _qu’une -marche à la fois_, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et -saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier, 1884); «...arrivant à -se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les -deux images de son scapulaire, ou pour s’être endormi _sur le côté -gauche_; fautes abominables, qu’il aurait voulu racheter en usant -jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il est regrettable que -Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces citations. - -Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de grands -lézards [qui] _couvaient leurs œufs_». Or, si l’on s’en rapporte au -_Dictionnaire des mots et des choses_ de Larive et Fleury (t. II, p. -319, col. 2, art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs: -«la femelle ne s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation». -Une autre espèce de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les -œufs éclosent dans le corps de la mère, et que les petits viennent au -monde tout vivants». - -Dans _Son Excellence Eugène Rougon_ (p. 339; Charpentier, 1883), un -personnage nous est représenté «assis avec dignité _sur son séant_». -En effet, c’est généralement sur son séant qu’on s’assoit. - -Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec le goût -pervers des femmes _pour les hommes chauves_, regarde passionnément -le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût bien répandu chez -les femmes? - -«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de chemin de -fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche _vide de dents_... Oui, -oui, on doit être très à son aise, dit Trouche _entre ses dents_.» -(_La Conquête de Plassans_, chap. 10, p. 138 et 140; Charpentier, -1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite. - -«Des femmes montraient _leurs_... C’était plein de bonhomie, un -dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent -à l’aise... Justement on était _à la nouvelle lune_...» (_La -Fête à Coqueville_, dans le volume _Le Capitaine Burle_, p. 284; -Charpentier, 1883.) - -«On n’entendait jamais un mot plus haut _l’un que l’autre_.» -(_Pot-Bouille_, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au -moins _deux mots_, pour que l’un pût être plus haut que l’autre. - -Dans _Lourdes_ (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous partons, -dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, _pour s’essuyer -les yeux_.» - -Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (_Journal des -Goncourt_, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la -clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis -que la flûte représente tout au plus l’amour platonique». - -Les mots _saleté_, _sale_, _salir_, se retrouvent souvent dans les -livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école naturaliste. -«Cette chose laide et _sale_ qui se nomme la politique.» (_Une -Campagne_, p. 318.) «Elle se croyait _salie_ d’une tache si -ineffaçable...» (_Madeleine Férat_, p. 210; Charpentier, 1892.) «Tu -ne dois pas _salir_ nos tendresses.» (_Ibid._, p. 221.) «... Pour y -trouver un _sale_ plaisir...» (_Madeleine Férat_, p. 224.) «... Un -besoin de _sales_ débauches...» (_Ibid._, p. 236.) «... La _salir_ -de sa bave...» (_Ibid._, p. 261.) «Elle comptait que ses _saletés_ -suffiraient.» (_Ibid._, p. 268.) «Ah! que de _saletés_!» (_Ibid._, p. -390.) Etc. - -«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de -plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. _Renée_, pièce -en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. _Son Excellence Eugène -Rougon_, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du -maître romancier. (Cf. _Naïs Micoulin_ p. 67, 125...) - - - * * * - - -Nous avons cité le fameux _sonnet des voyelles_ d’Arthur Rimbaud (p. -137): - - A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, - Etc., etc. - -On pourrait rapprocher de ces vers _la musique des liqueurs_ de J.-K. -HUYSMANS (1848-1907), les comparaisons faites par son héros Des -Esseintes (_A rebours_, p. 63; Charpentier, 1884), des alcools et -liqueurs avec les divers instruments de musique: - -«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme goût, -au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette, -dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au hautbois, dont le -timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette, à la flûte, tout -à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour -compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette; -le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats -de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les -assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de -tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans -la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics. - -«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des -quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte -palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse -et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, -plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé, -mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse, -corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait -même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième -instrument, la harpe, qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la -saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec. - -«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons -existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une -note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton -majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le -signe de chartreuse verte.» - -Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne -sont pas rares chez Huysmans. - -«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs -_frappaient_ des coups crus dans l’ombre.» (_En ménage_, p. 2; -Charpentier, 1881.) - -Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains -«naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe _mettre_ à des -objets inanimés: - -«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse -noire rejoignait la tresse rose qui _mettait_ comme un souffle -de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme -un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide -carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère -rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret -avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui -succèdent aux transports éteints», etc. (_A rebours_, p. 262.) - -«Les assiettes _mettaient_ sur le blanc de craie de la nappe des -ronds d’un blanc plus jaune...» (_En ménage_, p. 314.) - -Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe -_mettre_, p. 219.) - - - - -VII - - GUSTAVE CLAUDIN. — ALFRED ASSOLLANT. — EDMOND ABOUT. UN - HASARD PROVIDENTIEL. — JULES VERNE. — VICTOR CHERBULIEZ. — - FERDINAND FABRE. — ALEXANDRE DUMAS FILS. — GUSTAVE DROZ. — - ANDRÉ THEURIET. - - JULES VALLÈS. Une gaffe macabre. — LÉON CLADEL. Phrases - interminables et autres bizarreries de style. - - JULES CLARETIE. — CHARLES CHINCHOLLE. — ANATOLE FRANCE. — - LÉON DUVAUCHEL. — JEAN LORRAIN. — PAUL MAGUERITTE. — REMY - SAINT-MAURICE. - - -Dans son volume _Point et Virgule_ (p. 50; Librairie nouvelle, 1860), -GUSTAVE CLAUDIN (1823-1896) nous offre cette amusante comparaison: -«Le brouillard, s’épaississant peu à peu, se transforma bientôt en -pluie, et fit pousser sur les trottoirs des myriades de _champignons -verts et bleus qu’on appelle des parapluies_.» - - -ALFRED ASSOLLANT (1827-1886) indique un singulier moyen de faire -concurrence aux cornets acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs -de billard, il nous les représente qui se rapprochent, «tenant leur -queue à la main _pour mieux entendre_». (Dans _Le Journal_, 27 août -1897.) - - -«Victorine continua sa lecture _en fermant les yeux_», prétend EDMOND -ABOUT (1828-1885), dans _Les Mariages de Paris_ (Le buste, p. 180; -Hachette, 1882). - -Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le -qualificatif _providentiel_ ajouté au mot _hasard_: «Il avait entendu -mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les -feuilles publiques)...» (_Madelon_, p. 551; Hachette, 1885). - -«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne -s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (_Bouvard et -Pécuchet_, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils -déterrèrent,» etc. - -Dans son volume _Le Mot et la Chose_ (chap. 20, p. 191-199; -Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en détail -cette locution. «Ces deux mots, _hasard_ et _Providence_, ne peuvent -être accouplés l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble... -_Providentiel_ est un méchant mot, qui, comme tous les faux -pavillons, couvre toutes sortes de marchandises. Nous ferons bien de -nous en défaire, et surtout de ne pas le joindre au terme de _hasard_ -dont il gâte le sens très précis.» - - -De JULES VERNE (1828-1905): «Les doigts du capitaine couraient alors -sur le clavier de l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en -frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies _une -couleur essentiellement écossaise_.» (_Vingt mille lieues sous les -mers_, chap. 22, p. 173; Hetzel, s. d., in-8.) - - -De VICTOR CHERBULIEZ (1829-1899), dans _Miss Rovel_ (p. 220; -Hachette, 1911): «Raymond avait senti la foudre tomber sur lui; -il avait été consumé, anéanti, ou peu s’en faut. _Il rassembla -péniblement ses morceaux. Il achevait de les recoudre, de se -reconstituer dans son intégrité..._» - - -De FERDINAND FABRE (1830-1898), dans _Barnabé_ (p. 381; Charpentier, -1885): «L’étoffe, trop vivement ramassée, _poussa un cri_» (en se -déchirant, sans doute). - -On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants -d’ALEXANDRE DUMAS FILS (1824-1895) (dans son roman _La Dame aux -perles_, p. 119; Librairie nouvelle, 1855), vers adressés à une -élégante Parisienne: - - ... Vos jupons, - Dentelés et brodés, _se donnaient cette joie_ - _De rire_ avec la boue en battant vos talons. - -Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas fils: - -«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux -noirs dénotaient _une nature ardente_.» (_Ce que l’on voit tous les -jours_, dans le volume _La Boîte d’argent_, p. 182; M. Lévy, 1867.) - -«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père, le -plus mauvais garde national connu.» (_Un Cas de rupture_, dans le -volume _Le Docteur Servans_, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.) - -De GUSTAVE DROZ (1832-1895): «Sur l’honneur, je sentis _une larme_ -qui me montait _à la gorge_.» (_Monsieur, Madame et Bébé_, p. 149; -Hetzel, 1866.) Nous avons vu précédemment (p. 83) Lamartine nous -avouer que ses larmes n’allaient pas si haut, qu’une larme lui était -_montée au cœur_. - -«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais _brûlé la cervelle_!» -s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (_Entre -nous_, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du _Sire de -Framboisy_: - - Il lui trancha la tête - D’un’ ball’ de son fusil. - - -D’ANDRÉ THEURIET (1833-1907) qui, mieux que personne, a célébré les -splendeurs et «les enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont -moins rouges _que ses désirs_.» (Dans _Le Journal_, 17 mai 1902.) - - - * * * - - -JULES VALLÈS (1833-1885) nous parle de son style en ces termes: «J’ai -fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, -à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en -veut tout de même, de ce style-là! Et voilà pourquoi je bouscule -de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de -cent francs et crachaient sur mes sous.» (_L’Insurgé_, p. 59-60; -Charpentier, 1886.) - -Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et -brutal, où l’antithèse surgit fréquemment: - -«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et -attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui _m’effrayerait moins, -vivant et furieux_, dans les arènes de Madrid.» (_Les Réfractaires_, -p. 11; Charpentier, 1881.) - -«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres de -ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il -est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous -tuons le nôtre avec de l’encre.» (_Ibid._, p. 203.) - -«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été -bercé _sur les genoux d’une tête_ universitaire, mais encore que vous -vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (_L’Enfant_, chap. 24, p. -372; Charpentier, 1881.) - -Dans _L’Insurgé_ (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant la -Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe d’un -combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier salut à celui qui -a été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures -s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas -Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès -resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le -sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il, -doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans -gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur -personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la -grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et -la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo. - - - * * * - - -A propos de _la phrase du chapeau_, de l’académicien Patin, nous -avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de LÉON CLADEL -(1834-1892), qui est d’ailleurs coutumier du fait. Si laborieux et -méticuleux qu’a été cet écrivain, si épris qu’il fut des qualités du -style, il n’en a pas moins commis — lui qui a tant peiné sur sa prose -— quantité de lourdes, rocailleuses et surtout très longues phrases, -que je ne puis évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop -fastidieux pour le lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément -mon volume. Je me borne à en indiquer quelques-unes: - -Dans _Raca_ (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste très -net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua combien -grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses, selon -lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.) - -Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois ou -quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux ont -gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26 lignes.) - -Dans _Les Va-nu-pieds_ (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des -bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.) - -Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et la -besace au dos...» (27 lignes.) - -Dans _Quelques Sires_ (Histrion, nouvelle, p. 289-290): «Kalgrèsbi, -le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...» (22 lignes.) - -Dans _Kerkadec, garde-barrière_ (dédicace, p. 3-8; Delille et -Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de _cinq pages_, 85 -lignes tout d’une traite. - -Etc., etc. - -Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon -Cladel: - -«... Six jours après cet entretien, la belle _lumière_ (c’est par -cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre fille) qui, -pendant vingt années, avait été toute ma joie, _s’éteignit_ en -_donnant le jour_ à un fils qui ne la précéda que de quelques minutes -en _la nuit_ éternelle.» (_Quelques Sires_, Œil pour œil, p. 77.) - -«... Ce _renard_, qui s’était approché de mon observatoire à pas de -_loup_, ne mangera jamais plus de pain.» (_Urbains et Ruraux_, Griffe -de fer, p. 155.) - -Dans _Gueux de marque_ (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui -vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son -front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen -et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de -_vingt-cinq_ pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de -force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont -Lesage, l’auteur du _Diable boiteux_, nous a jadis (p. 171) offert un -exemple. - -Dans _Quelques Sires_ (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des -noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage, — -au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. LAROUSSE, -_Grand Dictionnaire_, 1er suppl., art. Noce.) - -«Qu’_apercevois_-je!» s’écrie Cladel dans sa _Kyrielle de chiens_ -(Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet -aveu: «Je _rouai_ comme un paon». - -«Une foule tumultueuse _entrait_ et sortait _de_ la Morgue.» -(_Quelques Sires_, Maugrabins, p. 47.) - -Dans _Titi Foyssac IV_ (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions) -il crée le verbe _s’excrimer_, pour s’escrimer: «Ils _s’excrimèrent_ -à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la -mauvaise locution _en agir_, pour en user. Il écrit (p. 233): -«Aujourd’hui, c’est fête! _Elle_ se changerait en deuil...» - -Etc., etc. - -Léon Cladel, le patient et acharné prosateur[50], a fait, je crois, -très peu de vers, et c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa -mémoire. Je n’ai rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il -a composé en l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal _Le Voleur_, 21 -décembre 1877, p. 813): - - En l’an mil huit cent deux, naquit un homme - A Besançon, Franche-Comté. - Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme, - Victor Hugo La Bonté. - Quand il parut sur cette grande terre, - On vit poindre un nouveau soleil. - Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire, - Lors clignant son œil vermeil: - «Fétu, dit-il à son cadet terrestre, - Suivrais-tu mon vol hasardeux? - Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!» - Mais l’enfant: «Nous serons deux!» - - [50] Camille Lemonnier, dans la préface de _Héros et Pantins_ - (p. xiii-xiv), apprécie en ces termes le labeur littéraire de - Léon Cladel: «... Il va jusqu’à épuiser l’artifice des plus - subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure des - phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu’un même - vocable reparaisse dans tout le cours d’un livre, et d’autres - fois en prohibant même, en tête des alinéas, le retour d’une - même lettre initiale. C’est encore là le secret de ces terribles - phrases kilométriques dont se gaussent fort impertinemment des - stylistes sans haleine, las et pantois au bout de dix mots, - et qui, enchevêtrées d’incidentes, avec des circonlocutions - nombreuses et des arabesques emmêlées comme les sinuosités d’un - labyrinthe, rampent à la façon des ronces ou se dressent à la - façon des chênes, touffue végétation du style, où chantent, et - sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux de l’esprit.» On - pourrait d’ailleurs dire de Léon Cladel ce que lui-même a dit de - Baudelaire, dans la dédicace de _La Fête votive_ (p. 6; Lemerre, - 1882): «Un mot le préoccupait au point de l’empêcher de dormir - pendant huit nuits consécutives, une phrase le persécutait un - mois durant, telle page des années; et c’est ainsi qu’au prix des - plus cruels sacrifices, il forma... ligne à ligne sa prose». - -Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo, le -11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’_Hernani_, ces vers ont -été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu -détaillé de ce banquet. (Cf. Victor HUGO, _Actes et Paroles_, Depuis -l’exil, 1876-1880, p. 53-59.) - - - * * * - - -De JULES CLARETIE (1840-1913): - -Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs qui -s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — _qui -naîtra plus tard_, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux -séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...» -(_Une Femme de proie_, p. 156; Dentu, 1881.) - -«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi -lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire -d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce -qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! _elle -le plongeait dans le champagne_.» (_Ibid._, p. 269.) - -«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et -_gaminait_ parmi les herbes.» (_Robert Burat_, p. 287; Lemerre, 1886.) - - -«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su _t’en tirer_.» - -(CHARLES CHINCHOLLE [1843 ou 1845-1902], _La Plume au vent_, La -Paille et la Poutre, p. 167; Courniol, 1865.) - -Dans son roman _Le Vieux Général_ (p. 54; Marpon et Flammarion, -s. d.), Chincholle orthographie toujours: «_Empommé_, le général, -_empommé_... Il _empommera_ le ministère...» (au lieu de: empaumer, -de _paume_ et non de _pomme_). - -A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le -chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un -immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. _La Gazette -anecdotique_, 15 septembre 1890, p. 150.) - - -De M. ANATOLE FRANCE (1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses -lèvres épaisses apparaissaient comme de puissants appareils pour -pomper et pour absorber, tandis que son front fuyant, _sous_ de gros -yeux pâles, trahissait la résistance à toute délicatesse morale.» -(_L’Orme du mail_, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros -yeux pâles, qui trahit la résistance à toute délicatesse? - -«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République _nager_ parmi les -Puissances, _comme une pintade_ dans une compagnie de goélands.» (_Le -Mannequin d’osier_, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas -plus que les poules. - - -Pour dire qu’une jeune fille garde le silence et ne laisse rien -deviner de ce qui se passe en elle, LÉON DUVAUCHEL (1850-1902), le -poète et conteur forestier, écrit, dans son roman _M’zelle_ (p. 217), -qu’elle «restait toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur -était toujours «en robe montante». - - -Dans son roman _Les Lépillier_ (p. 32; Giraud, 1885), JEAN LORRAIN -(1855-1906) emploie le mot _ingambe_ dans le sens de _lourd, pesant, -qui a de mauvaises jambes_, c’est-à-dire dans un sens absolument -contraire à celui de cet adjectif: «La mère Hormidas se faisait -un peu vieille, bien _ingambe_ surtout pour faire une parfaite -servante.». - -Ailleurs, dans _M. de Bougrelon_, il croit que _nonante_ (neuf -dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement _neuf_, et il écrit: -«A _nonante heures_, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon -fut à notre hôtel» (_Le Journal_, 5 juillet 1901; dans la _Revue -universelle Larousse_, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai, a été -corrigée lorsque ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume, -éditeur, 1897). - - -De PAUL MARGUERITTE (1860-1919): «...Une mère présente ses enfants: -un petit garçon de _trois ans_ et une petite fille de _deux ans et -demi_, marqués à l’empreinte du père...» (_L’Embusqué_, p. 12.) - - -De REMY SAINT-MAURICE (1865-1918): «Thérèse _touchait_ agréablement -du violon et _de l’aquarelle_.» (_Tartuffette_, p. 26; La Renaissance -du Livre, s. d.) - - - - -VIII - - =Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL. Lapsus et - bévues. Encore les serpents. Anachronismes. - - ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD. — ALBERT BLANQUET. — - GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. — LÉOPOLD STAPLEAUX. — La - Vénus de Milo. — ALEXIS BOUVIER. - - Incohérences et drôleries diverses commises par les - feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans - afin d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette. - - -Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, aux -romanciers dits populaires, aux feuilletonistes. - -Un des plus célèbres d’entre eux, PONSON DU TERRAIL (1829-1871), -qui, durant sa courte existence, a trouvé moyen de pondre tant de -passionnants romans, plus de cent volumes[51], est, encore à présent, -demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, calembredaines, -drôleries de toutes sortes. - - [51] Glissons, en bas de page, cette savoureuse anecdote relative - à l’illustre créateur de _Rocambole_. Ponson du Terrail fit un - jour, «contre Aurélien Scholl, le pari que, dans toutes les - petites villes, dans tous les villages où ils iraient ensemble, - ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses ouvrages, tandis - qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient le nom - de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul STAPFER, _Des - Réputations littéraires_, t. II, p. 249.) - -«Elle avait la main froide _d’un serpent_.» (Cité dans _Le Soleil_, -11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les romans, -quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à propos -de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc. - -«Cet homme est _un verrou incarné_.» (?!) (Cité dans _La Journée_, 14 -janvier 1903.) - -«Le général, les bras croisés et _lisant son journal_...» (Dans -LAROUSSE, art. Ponson du Terrail.) - -«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et -_n’avait point desserré les dents_.» (ID., ibid., et art. Bévue.) - -«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», écrit -le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre invalide -est manchot. (ID., art. Bévue.) - -Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses romans. -Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, _Les -Compagnons de l’Épée_, suivis de _La Dame au gant noir_, des phrases -comme celles-ci: - -«Marguerite, dit enfin Gontran, _vous êtes un ange_, et vous -demeurerez _ange_ jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre, -aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (_Les -Compagnons de l’Épée_, 1re partie, chap. 32; dans le journal _Le -Voleur_, 1er avril 1859, p. 339, col. 2.) - -«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne _comme les anges_, Dieu vous -récompensera.» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; _ibid._, 8 avril 1859, -p. 355, col. 2.) - -«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi -ardemment que _les anges_ peuvent aimer Dieu.» (_Ibid._, 3e partie, -Épilogue; _ibid._, 5 août 1859, p. 213, col. 3.) - -«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière -prière... il prit dans ses bras l’_ange_ de la réconciliation, dont -la voix pure et virginale,» etc. (_Ibid._, p. 214, col. 1.) - -«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, _comme les anges_ -aiment Dieu!» (_La Dame au gant noir_, 2e partie, chap. 6; _ibid._, -17 février 1860, p. 244, col. 2.) - -Dans ce même roman, _Les Compagnons de l’Épée_ (1re partie, chap. 22; -_Le Voleur_, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous trouvons de jolies -phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal passa sur les lèvres -du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la moelle des os, et -sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur _comme la lame glacée -d’un stylet napolitain_.» - -«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et -qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Châteauroux... -M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon -de sa belle demeure _normande_...» (_Ibid._, 2e partie, chap. 1; -_ibid._, 8 avril 1859, p. 354, col. 3.) _Normande_ dans le Berry? - -Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez -Ponson du Terrail. - -Dans _Les Escholiers de Paris_, dont l’action se passe sous François -II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par cœur» -(déjà!), qui s’écrie: - - Il est avec le ciel des accommodements, - -ou encore: - - Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme. - -Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de Loyola, — -qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. LAROUSSE, art. -Ponson du Terrail.) - -Dans _La Jeunesse du roi Henri_ (même source), une des œuvres les -plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré -par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître -qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault, -— construite seulement deux cents ans plus tard. - - - * * * - - -D’ADOLPHE DENNERY (1811-1899), encore plus connu comme dramaturge -que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du genre, cette -sensationnelle découverte, relative à l’un de ses héros: «_Plusieurs -fois_ il serait mort de faim ou de soif...» (Dans le journal -_L’Opinion_, 19 août 1885.) - - -De GUSTAVE AIMARD (1818-1883), l’illustre auteur — illustre en -son temps — des _Trappeurs de l’Arkansas_: «Bientôt les navires -se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, _dont l’un -était plein de vie_» (_Les Rois de l’Océan_, t. I, chap. 5, p. 112; -Roy, 1891), phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully -Prudhomme (p. 96). - - -«...Peu d’instants après, une voiture les emportait _au trot_ de deux -bons chevaux lancés _au galop_», écrit ALBERT BLANQUET (1826-1875), -dans son roman _Le Parc-aux-Cerfs_. (Dans LAROUSSE, art. Bévue.) - - -«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend GONTRAN BORYS -(pseudonyme d’Eugène Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures -_Le Beau Roland_ (dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans -précaution que son frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus, -était trépassé en léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette -nouvelle _l’a tuée roide_.» - -Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie _se fâcha_ -avec le prince. Elle mourut à la suite de ce _refroidissement_.» (Le -journal _La Nation_, 3 août 1892.) - - -De PAUL SAUNIÈRE (1829-1894): - -«Il se dirigeait vers un _bosquet de verdure_.» (_Une Fille des -Pharaons_, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure. - -«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, _en le -servant_, s’élargissait d’un énorme sourire.» (_Ibid._, p. 42.) - -«Il tomba dans _une mélancolie noire_.» (_Ouvrage cité_, p, 69.) -(Mélancolie: _mélas_, noire; _chole_, bile.) - - -Le romancier belge LÉOPOLD STAPLEAUX (1831-1891), qui, comme -écrivain, selon l’expression d’Aurélien Scholl (_Les Ingénues de -Paris_, p. 335 et 341), «équivalait à un marchand de marrons», était -coutumier des plus singulières inadvertances. Nous avons déjà cité -ces phrases célèbres perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, p. -11): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon -_de même couleur_... Il avait soixante-dix ans et paraissait _le -double_ de son âge». Dans son roman _Les Amours d’une horizontale_ -(p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: «_De même que -celles du firmament_, les étoiles parisiennes... ont gagné longuement -et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a laissé sur leur -front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons blafards», etc. - - - * * * - - -Plus d’une fois la _Vénus de Milo_ — statue de Vénus, à laquelle -manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos ou -Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (p. 161) -Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo pour un nom d’homme, le nom -d’un illustre sculpteur; d’autres écrivains ont suivi sa trace: - -«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et -solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec -laquelle Milo, _l’artiste dont la renommée a traversé les siècles_, -aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles MÉROUVEL -[1832-....], _Millions, Amour et Cie_, dans _Le Petit Parisien_, 1er -février 1911.) - -Un autre romancier, Amédée DE BAST (1795-1864), nous annonce qu’un de -ses héros, «Joseph de Plumard, mit un genou en terre et déposa sur -cette main blanche et potelée _comme celle de la Vénus de Milo_, le -plus respectueux des baisers.» (Le journal _Le Voleur_, 31 janvier -1879, p. 80.) - -Et M. Jules DE GASTYNE (1848-....): - -«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé _comme le bras de -la Vénus de Milo_, étincelant comme du carrare», etc. (_Chair à -plaisir_, dans _La Nation_, 19 juillet 1889.)[52] - - [52] Bien des anecdotes et plaisanteries ont été contées à propos - de la Vénus de Milo; en voici quelques-unes: - - Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et la brise. - Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte le - concierge: elle avait déjà les bras cassés». (_Le National_, 29 - janvier 1885.) - - A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table une terre - cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant les - mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on - les donnera.» (_L’Opinion_, 13 octobre 1885.) - - Un habitant de San Francisco avait commandé à Paris une statue - de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le destinataire a - intenté un procès à la Central Pacific Company sous le prétexte - que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire mutilée. - Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la Compagnie - à payer une indemnité à ce destinataire. (_Le Radical_, 19 mars - 1887.) - -Dans le même feuilleton (cité dans _La Nation_, même date), M. Jules -de Gastyne écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira -_le nègre_. Le commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier -_pâlir_...» - -Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans -son roman _Jenny Fayelle_ (p. 28): «Cette femme avait... une taille -svelte et souple qu’_une main_ d’homme eût emprisonnée _dans ses dix -doigts_.» - - -D’ALEXIS BOUVIER (1836-1892), dans _La Princesse saltimbanque_ -(chap. 4, dans _Le Radical_, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa -petite fiole; l’enfant la repoussant, il lui saisit brutalement la -tête, _lui en vida le contenu dans la bouche_, et l’enfant retomba -suffoqué.» Il y avait de quoi! - -_La Grande Iza_ (Rouff, s. d.), un des romans les plus en renom -d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une -même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de -quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux -endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes -dissemblables. - -Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a -donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32: - -«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans le bateau, -c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes, -restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches -de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau...» - -Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté la ligne -«jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en sorte qu’on -lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...», malencontreuse -omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard. (Cf. _Fantasio_, -1er avril 1918, p. 454.) - - - * * * - - -Dans un roman-feuilleton mentionné par _Le Radical_ (22 juillet -1884): «C’est par une froide _nuit_ de décembre que Paul, après -avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit _le jour_ pour la -première fois.» - -Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile (_Énéide_, -X, 703, 704): - - ... una quem _nocte_ Theano - In _lucem_ genitori Amyco dedit... - -(... Un fils que, dans la _nuit_, Théano donna [mit] _au jour_ à son -père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce, cueillie -dans le journal _La Nation_ (12 juin 1890): «La femme Antoinette -Marchand _a donné le jour_ à un enfant _aveugle_», et d’une phrase de -Léon Cladel citée ci-dessus, p. 231. - -Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes, -citées par M. Marcel France dans _L’Indépendance de l’Est_ du 21 -février 1900: - -«Daniel _ne répondit pas_. C’était la première fois _qu’il parlait -ainsi_ à son père.» - -«Ils ronflaient, comme seuls ronflent _les cœurs_ innocents.» Et l’on -prétend que le sommeil du juste est paisible! - -«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi _t’avait tué_? Ne l’aurais-tu pas -accusé de barbarie?...» - -Et celles-ci encore: - -«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, _en -s’ouvrant_, lui _ferma la bouche_.» - -«Les réverbères, _qui n’étaient pas encore inventés_, rendaient la -nuit plus obscure.» - -Etc., etc. - - - * * * - - -Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte -aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux -des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se -prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et -pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à -l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme. - -Un jour que l’auteur des _Courbezon_, Ferdinand Fabre, était assis au -bord d’une route des environs de Bédarieux, son pays, il vit venir -un homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son -grand chapeau rond: - -«Vous êtes monsieur Ferdinand? - -— Oui, mon ami. Que me voulez-vous? - -— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il y a -dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je vous -jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre frère (le -gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez d’être animé -contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué! - -— Mais non, mon ami. - -— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à -Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays -répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin. - -— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je -m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le -tue pas...» - -Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre -l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il -se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué». -Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire -que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et -prétendu Justin Pancol. - -Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans -de Ferdinand Fabre, continue la _Revue bleue_ (13 novembre 1886, -p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans _Mademoiselle de -Malavieille_, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier, -dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur -l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il -reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse: -«Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma vie? -Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop juste. - -A l’origine, _Tartarin de Tarascon_ se nommait «Barbarin»; Alphonse -Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les réclamations, -— une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait justement à -Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça de papier -timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette outrageante -bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une sainte -épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin sur les -épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne dans une -minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper à travers -ces trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des -Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse DAUDET, -_Trente ans de Paris_, p. 155; Marpon et Flammarion, 1888.) - -Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman -_Françoise_, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de -toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par -un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de -Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour -de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. _Revue bleue_, 4 -février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.) - -De même pour Émile Zola et son roman _Pot-Bouille_, où figurait un -personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel, -qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. _Revue -bleue_, ibid.) - -C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et -assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire, -s’avisa de l’expédient suivant: - -«... Pour mon roman _L’Oreille du cocher_, écrit-il à son éditeur -Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens -ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par -le journal _La République_, 20 mai 1902.) - -Effectivement, tous les personnages de _L’Oreille du cocher_ portent -des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, Avinain, -Papavoine, etc. - -Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un -certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra -les dents. C’était vraiment jouer de malheur. - - - - -TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES - - - PRÉAMBULE - - Pages. - - _Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus - fréquentes._ 9 - - _Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux - communs_ (Armand Silvestre, Bussy-Rabutin, Bruyn). 9 - - _Pléonasmes_ (Claude Tillier, Octave Feuillet, Émile - Souvestre, Louis Blanc, H. de Balzac, George Sand, - Émile Zola, Alphonse Daudet, Barbey d’Aurevilly). — - _Inadvertances et ignorances_ (Léopold Stapleaux, Jules de - Goncourt, H. de Villemessant, Émile Richebourg, Géruzez, - Tallemant des Réaux, P.-L. Courier, J.-J. Rousseau, Lope de - Vega, H. de Balzac, Henri Rochefort). 10 - - _Locutions vicieuses_ (Littré, son dictionnaire, sa - compétence «universellement reconnue» [Francisque Sarcey], - Sainte-Beuve, Voltaire, Émile Deschanel, Émile Faguet, - etc.). 11 - - _Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées - disparates_ (Mme de Sévigné, Saint-Simon, Voltaire, - Toussenel). 15 - - _Style figuré_ (Voltaire, Balthazar Gracian, Cyrano de - Bergerac, Alexandre Dumas père, Dr Félix Maynard, Philippe - Desportes, L’Arétin, Molière, etc.). — _Réminiscences - mythologiques_ (Mme Giroust de Morency). — _Marinisme, - gongorisme_ (le cavalier Marin, Gongora), _euphuïsme_. — - _Un vœu de P.-L. Courier._ 16 - - - I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES - - I - - PIERRE CORNEILLE. _Concetti, Cacophonies et Calembours_ - (vicomte d’Arlincourt, Alexandre Dumas père, Lemierre, - J.-B. Rousseau, Voltaire, l’abbé Pellegrin, l’abbé - Abeille, B. Jullien, Racine, Scarron, Leblanc de Guillet, - Geoffroy, Tissot, Viennet, Eugène Mathieu, Victor Hugo). - _Galimatias simple et Galimatias double_ (Boileau, l’acteur - Baron, Molière, Klopstock, Victor Hugo). _Vers de Corneille - qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître_ à la - Montauron: _éloges outrés_. _Traduction de l_’Imitation de - Jésus-Christ (Jules Levallois). «Dieu n’est jamais ingrat - envers ceux qui travaillent pour lui.» — THOMAS CORNEILLE. - _Le plus grand succès dramatique de tout le dix-septième - siècle_ (Paul Stapfer, Laharpe). 19 - - ROTROU. — THÉOPHILE DE VIAU. — DUMONIN. — PIERRE DU RYER. — - JEAN CLAVERET _et_ l’unité de lieu. — _La tragédie réduite - à cette question_: «Mourra-t-il _ou_ Ne mourra-t-il pas?» - (Rivarol). Napoléon Ier et A.-V. Arnault. Crébillon le - Tragique, Corneille et Racine. 27 - - RACINE. _Critiqué par Chapelain. Réminiscence du romancier - grec Héliodore. Remarque de Méry. Le mot_ diligence - (Corneille, Molière, Ch.-G. Étienne). _Des vers de Racine - jugés_ «détestables» (la comtesse de Boufflers, Grimm, - Mme de Polignac). _Une erreur de distance. Changement - de visage_ (Adrienne Lecouvreur, l’acteur Beaubourg). - _Cacophonies. Un auteur de sept ans_ (le duc du Maine): - «Pas un académicien qui ne soit ravi de mourir pour vous - faire une place.» Athalie _lue par pénitence_. _Racine - déclaré_ «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien» - (le jésuite Soucié), _traité de_ «polisson», etc. (Frédéric - Soulié, Théophile Gautier, Auguste Vacquerie). _Mort et - enterrement de Racine_ (le comte de Roussy). 29 - - MOLIÈRE. _Son style_ (Théophile Gautier, Gustave Flaubert, - Goncourt, Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues). _L’article - d’Edmond Scherer sur Molière_ (Georges Lafenestre, Robert - de Bonnières). _Acceptions des mots_ flamme, cœur, main, - etc. (Corneille, Crébillon, Fénelon, Massillon, Gaston - Boissier, Marivaux, Tallemant des Réaux, Jules Sandeau, - Benserade, etc.). _Singularités de prosodie chez Molière. - Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. - Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La - Fontaine._ L’Avare _de Molière offre d’excellents principes - d’économie_ (Laharpe). _Remarque de Sainte-Beuve._ 35 - - - II - - RONSARD. — DESMARETS DE SAINT-SORLIN. — DU BARTAS. _Sa - gloire_ sans rivale (Gabriel Naudé, Sainte-Beuve, la - princesse Palatine, Richelieu). — MALHERBE. _Une ode qui - arrive trop tard_ (le duc de Bellegarde, le président de - Verdun, Tallemant des Réaux). — SCUDÉRY. 43 - - LA FONTAINE. _Ses inadvertances_ (Planude, Ésope, - Toussenel, Chateaubriand). _Emploi du mot_ femme: _la femme - du lion_ (Chateaubriand, Mérimée, Mme de Montebello). - _Autres particularités_ (Voltaire, Diderot). _Dédicaces - hyperboliques_ (le duc de Bourgogne, le duc de Vendôme). - _Libertés scéniques de La Fontaine_ (Rotrou, Tabarin). - _Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la - rime_ hommes _et_ nous sommes (Victor Hugo, Chamfort). - _Orthographe de La Fontaine._ 45 - - BOILEAU (Juvénal, l’abbé Cotin, Longin). — REGNARD. _Ses - emprunts à Molière._ — CRÉBILLON LE TRAGIQUE. _La cheville_ - «en ces lieux» (Laharpe, Voltaire). — L’ABBÉ DESFONTAINES. - — PIRON. _Un acteur qui se poignarde_ d’un coup de poing. — - LA CHAUSSÉE (Corneille). 51 - - - III - - VOLTAIRE, «le plus grand homme en littérature de tous les - temps» (Gœthe), «le vrai représentant de l’esprit français» - (Sainte-Beuve). _Théâtre de Voltaire: anecdotes diverse_s - (Corneille; Georges Avenel, son édition des œuvres de - Voltaire; Pierre de Villiers, Émile Deschanel; l’acteur - Paulin, Mlle Desmares, Lekain, Larive). _Voltaire et la - petite-nièce de Corneille. Les vingt et un volumes de_ - L’Encyclopédie. _Abus des mots_ horreur, fatal, affreux - (Laharpe). _Les tragédies de Voltaire jugées par Victor - Hugo. Orthographe de Voltaire_ (Galiani, d’Olivet). 57 - - L’ABBÉ D’ALLAINVAL (Beaumarchais, Voltaire). — SAURIN. — - ALEXANDRE DE MOISSY. _Une pièce pour sages-femmes._ 62 - - SEDAINE. _Ses répétitions de mots. Ses redoublements - de locutions en guise de superlatif_ (François Génin). - «J’allongerai». _Ses incorrections._ — LEMIERRE. _Le vers - du siècle._ 63 - - BEAUMARCHAIS. _L’adjectif_ sensible _au dix-huitième - siècle_ (J.-J. Rousseau, Florian, Michelet, les Goncourt). - «Chaque siècle a son terme favori» (Paul Stapfer), et - chaque écrivain a ses termes de prédilection (Joubert et - Sainte-Beuve). 65 - - DORAT. — CHAMFORT. «La Charité romaine». — DESFORGES. - _Phrases inachevées_ (Jacques de la Taille). — FLORIAN. - _Autres phrases interrompues._ 66 - - - IV - - _Le culte de la périphrase_ (Voltaire, Buffon). - _Périphrases courantes_: les auteurs de mes jours, - les gages de ma tendresse, un jeune objet, etc. - (J.-J. Rousseau, Florian). — ÉCOUCHARD LEBRUN et le - «périphrastique» DELILLE (Sainte-Beuve, Ginguené, Andrieux, - Victor Hugo, Marmontel, Gustave Flaubert, Grimod de la - Reynière, Pierre-Antoine Lebrun, etc.) _Locution favorite - de Delille. Ses succès. Sa mémoire prodigieuse._ (Charles - Brifaut, Charles Rozan, Sainte-Beuve). 69 - - CHATEAUBRIAND. _Il préférait ses vers à sa prose. Sa - tragédie de_ Moïse (Henri de Latouche, Victor Hugo, Henri - Monnier, Adolphe Brisson). _Prédilections particulières - de certains écrivains et artistes_: «Le violon d’Ingres» - (Gœthe, Sainte-Beuve, Lamartine, Molière, J.-J. Rousseau, - Quentin de La Tour, Girodet-Trioson, Alfieri, Byron, - Cherubini, Canova, Ingres, Gainsborough, Rossini, Alexandre - Dumas père, Gavarni). _Singuliers jugements et vœux de - Chateaubriand_ (Bonaparte, les sœurs de Chateaubriand, - l’abbé Carron, Ginguené, Persil). _La locution_ Tuer le - mandarin (J.-J. Rousseau, Balzac). _La gloire littéraire_ - (Chateaubriand, Sainte-Beuve, Napoléon, Edmond de Goncourt, - Malherbe, Andersen, Edgar Quinet, Montaigne, Cicéron, - Salluste, Montesquieu, Benjamin Constant, Alfred de Vigny, - Huet, Remy de Gourmont, etc.). 75 - - - V - - LAMARTINE. _Ses étourderies et incohérences. La phrase - du chapeau, de l’académicien Patin, et autres phrases - de longue haleine_ (Léon Cladel, Ferdinand Brunetière). - _Autres étourderies de Lamartine_ (Drouet d’Erlon, La - Valette, maréchal Ney, M.-J. Chénier, Mme Cottin, Annibal - confondu avec Alcibiade, etc.). _Toujours de l’à peu près - chez Lamartine_ (Sainte-Beuve). Le Lac _et l’académicien - Thomas_. _Lamartine accusé d’indécence. Jugements de - Lamartine sur_ Rabelais, La Fontaine, Molière, Ossian, - J.-J. Rousseau, André Chénier, Ponsard, etc. _Flaubert - très dur pour Lamartine._ «De qui sont ces beaux vers?» - (Lamartine, La Fontaine). 81 - - ALFRED DE VIGNY. — AUGUSTE BARBIER. _Le substantif_ - Centaure (Alexandre Dumas père, Gustave Chadeuil, Timothée - Trimm, Paul de Kock, J.-J. Barthélemy). — GÉRARD DE NERVAL. 87 - - ALFRED DE MUSSET (Saint-Amant, Maurice Donnay, Mirabeau, - Corneille, J.-J. Rousseau). — THÉOPHILE GAUTIER. _Ses - bizarreries et ses inadvertances, particulièrement dans son - livre_ Les Grotesques (Sainte-Beuve). «Dante» _et non_ - «Le Dante». _Emploi des termes techniques_ (Émile Faguet). - «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le - bourgeois ne comprend pas» (Théophile Gautier). 88 - - LECONTE DE LISLE (Pongerville, Alexandre Dumas père). — - THÉODORE DE BANVILLE. — HENRI DE BORNIER (François Ponsard, - Corneille, Henry Becque). — SULLY PRUDHOMME (Gustave - Aimard). — FRANÇOIS COPPÉE. — CATULLE MENDÈS. — CLOVIS - HUGUES (François de Nion). 94 - - - VI - - VICTOR HUGO. _Ses erreurs, inadvertances, réminiscences, - énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots, - drôleries, etc. Caractéristiques de Victor Hugo: force, - puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge - de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. - Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc._ - - [«Sabaoth». «La Montjoie Saint-Denis» (Casimir Delavigne, - Alexandre Dumas père, etc.). — Sainte-Beuve. — «Jocrisse - à Pathmos» (Louis Veuillot). — Louis Reybaud: _Pastiche - ou parodie de Victor Hugo_. — Le «nard cher aux époux». - — Eugène Noël. — _Virgile familier à Victor Hugo._ — - Théodore de Banville, Émile Zola, Voltaire, Alfred de - Musset, Ponson du Terrail. — _Des regards_ de colombe. — - Voltaire, Gabriel Marc. — _L’Enfer situé dans la planète - Saturne. La Légende des siècles_, «la Bible et l’Évangile - de tout versificateur français» (Théodore de Banville). - — «Moreri, la mine où puise Victor Hugo» (Émile Faguet). - — «Jérimadeth». (Paul Stapfer. — Bouillet, Victor Duruy, - Jules Hoche, Jean Sigaux, Charles Chincholle. Eugène - Scribe, Lamartine, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve; le - général Trochu). — _Souvenir de Racine._ — _Livres - préférés de Victor Hugo._ — _Mme de Staël et son ruisseau_ - (Sainte-Beuve). — _Enjambements_ (Andrieux, Mary-Lafon, - etc.). — «Vieil as de pique» (Parseval de Grandmaison, - Lassailly, Alexandre Dumas père). — «Parle à Clémence». — - Pierre Lebrun. — Angel de Miranda. — «Comme _un vieillard - en sort_» (Onésime Reclus). — «_Notre-Dame de Paris_, le - livre le plus affreux qui ait été écrit» (Gœthe). — Pierre - Gringoire. — Voltaire. — «Paris, le nombril du monde.» — - Eschyle. — Gustave Flaubert. — «_Scélérat_, l’homme qui ne - pense pas comme nous» (P.-L. Courier). — Pierre Mathieu. - — _Arnaud de Villeneuve et sa citrouille._ — Canrobert, - Pélissier et Randon. — _Éloge de la France._ — Le _mot_ - gamin _créé par Victor Hugo_. — _Victor Hugo adversaire - du système décimal._ — _La paix perpétuelle. — Un - saint-simonien_. — _Discours de Victor Hugo_ (George Sand, - Louis Blanc). «_Dans_ confrères _il y a_ frères». — _Victor - Hugo salué du nom de père._ (Émile Augier, Jules Claretie). - — «_Applaudir_ des deux mains». — _Lettres de Victor Hugo_ - (Charles Bataille, Garibaldi, Paul de Saint-Victor, Mme - Mollard, Edmond Haraucourt, Julien Larroche, Mme Louise - Colet). — _Pastiche de Victor Hugo par Jules Vallès. — - Rimes fréquentes chez Victor Hugo._ Etc. etc.] 99 - - - VII - - =Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.= — - PAUL VERLAINE. — RENÉ GHIL. — «La clarté est le génie - de notre langue» (Voltaire). — «Le style est comme le - cristal: sa pureté fait son éclat» (Victor Hugo). — «Le - goût de l’extraordinaire, signe de médiocrité.» (Diderot). - (Baudelaire, Lucien de Samosate). 131 - - STÉPHANE MALLARMÉ (Adolphe Brisson). — JEAN MORÉAS. — JULES - LAFORGUE. — _Suppression de la ponctuation._ — Voltaire. - — «Le commun des hommes admire ce qu’il n’entend pas» (La - Bruyère; — et Montaigne, le cardinal de Retz, Corneille, - Théophile Gautier, Balzac, Destouches, Alexandre Dumas - fils, Frayssinous). — _Critique des décadents_ (Jules - Tellier, Paul Stapfer, Max Nordau, Paul Verlaine, Gabriel - Vicaire, Edmond de Goncourt, Maynard). 133 - - ARTHUR RIMBAUD _et son_ Sonnet des voyelles. _Riposte - de_ René Ghil. — _Le_ clavecin oculaire _du Père Castel_ - (Diderot, J.-J. Rousseau, Lefèvre-Deumier, Dr Foveau de - Courmelles). 137 - - _Autres singularités à propos des couleurs et des - lettres de l’alphabet_ (Toussenel, Théophile Gautier _et - sa_ Symphonie en blanc majeur, Léon Gozlan). — Ernest - d’Hervilly. _Les couleurs appliquées aux prénoms féminins._ - — Le chevalier de Piis. _Son poème sur l_’Harmonie - imitative de la langue française _et sur nos caractères - alphabétiques_. — Auguste Barthélemy _et les lettres de - l’alphabet_. — Victor Hugo _et sa description des lettres - de l’alphabet_. 138 - - _Curiosités poétiques: Épître à l’impératrice Eugénie_ - (Mérimée, Gustave Claudin). — _Distiques de Marc-Monnier, - Fantaisie d’Alphonse Allais, Début d’un compliment en vers - adressé à Alexandre Dumas père._ 141 - - - VIII - - =Auteurs dramatiques.= — COLLIN D’HARLEVILLE. — ANDRIEUX. - — FLINS DES OLIVIERS (Lebrun-Pindare). _Une douleur qui - s’exprime en chantant_ (Saint-Évremond). — _Le soleil en - pleine nuit._ — LUCE DE LANCIVAL. — M.-J. CHÉNIER _et - la locution_ Briller par son absence (Tacite, Camille - Desmoulins). — _Théâtre de la Révolution_ (Ferdinand - Brunetière). 143 - - NICOLAS BRAZIER. _Un singulier bibliothécaire._ Le savant - Antoine-Alexandre Barbier. _Palinodies littéraires_ - (vicomte d’Arlincourt, Brifaut, etc.). 146 - - EUGÈNE SCRIBE. _Le_ coin _d’une assiette_. _Anachronisme._ - (Molière). — SAINT-GEORGES ET LEUVEN (Villemessant). — - _Canevas d’opéra-comique_ (Alfred et Paul de Musset) _et - scénario de tragédie_ (Rivarol). 148 - - CASIMIR DELAVIGNE. _Anachronismes et incorrections. - Prodiges de mémoire_ (Piron, Delille). _Une comparaison - doublement blessante_ (Théophile Gautier, Casimir Delavigne - et le peintre Paul Delaroche). 150 - - DUVERT et LAUZANNE. _Ange-femme_ (Alfred de Vigny). - _Facéties et pasquinades_ (vicomte d’Arlincourt.) — HENRI - ROCHEFORT. _La Lanterne_ (Jules Claretie, Pierre Véron, - Jules Levallois, etc.). 151 - - ERNEST LEGOUVÉ _et son père_ J.-B.-GABRIEL LEGOUVÉ. _La - passion de l’inexactitude._ (Corneille, Racine, Sully - Prudhomme, etc.) _Encore les périphrases._ — FRANÇOIS - PONSARD. — _Vers prosaïques._ Ch.-G. Étienne, Sainte-Beuve, - Victor Hugo, Gabriel Marc. — ÉMILE AUGIER. — CAMILLE - DOUCET. — Etc. 154 - - EUGÈNE LABICHE. — AUGUSTE VACQUERIE (_La Vénus de Milo_, - _l’ébéniste_ Boule, etc.). — THÉODORE BARRIÈRE. 158 - - _Curiosités théâtrales_: FERNAND DESNOYERS _et sa - pantomime_ en vers; VILLIERS DE L’ISLE-ADAM _et son drame_ - en un acte, une scène et une phrase. — _Contrepetteries, - facéties, drôleries théâtrales_ (Voltaire, l’acteur - Febvre, Paul de Kock, Justin Bellanger, Victor Hugo, M.-J. - Chénier, A. de Chambure, Auguste Vacquerie, l’acteur - Rouvière, l’acteur Paul Laba, Félix Duquesnel, Casimir - Delavigne, Corneille, Alexandre Dumas père et Gaillardet, - Arnault, Alphonse Karr, Alphonse Lafitte, Molière, Sedaine, - l’imprésario Léger, Henri Welschinger, Aurélien Scholl, le - censeur Planté, Siraudin et Delacour, etc.). 162 - - - II. — ROMANCIERS - - I - - SCARRON. _L’adjectif_ comique. _L’art des transitions_ - (Chamfort), _Les anachronismes dans le burlesque_. — - CHARLES PERRAULT. _Singuliers contes pour les enfants._ — - LESAGE. _Abus du passé défini. Moribonds qui parlent trop._ 169 - - J.-J. ROUSSEAU. _Encore l’adjectif_ sensible. «Aucun homme - ne fut meilleur que moi.» _Rêve de bonheur._ — FLORIAN. — - STERNE. — CHARLES DICKENS. 171 - - MARMONTEL. _Suppression des incidentes_ dit-il, dit-elle, - _et drolatiques remplacements de ce verbe_ (Alexandre Dumas - père, Léon Cladel, Auguste Saulière). _Marmontel candidat - académique_ (Moncrif): _il est difficile de contenter tout - le monde_. 173 - - PIGAULT-LEBRUN. — DUCRAY-DUMINIL. (Chateaubriand, Mme de - Staël, Staaff). «L’auteur est un homme d’esprit qui prendra - sa revanche.» 175 - - CHARLES NODIER. Tirage _à la ligne_ (P.-J. Proudhon, - Alexandre Dumas père). — STENDHAL. _Son idéal du style_ - (Mme de Staal-Delaunay, Émile Deschanel, Ferdinand - Brunetière). — HENRI DE LATOUCHE. 176 - - PAUL DE KOCK (Louis Reybaud, H. de Balzac). _Portrait - de Paul de Kock sur un reposoir_ (Goncourt). — MÉRY. — - TOPFFER. _Mots détournés de leur signification._ 178 - - - II - - HONORÉ DE BALZAC. _Obscurités voulues et bizarreries et - tares involontaires_ (Bertall, Émile Faguet, Théophile - Gautier, Destouches, Montaigne, cardinal de Retz, La - Bruyère, etc.). _Un regard de serpent. Inadvertances_ - (Marcel Barrière). _Aveugles qui voient clair_ (John - Lemoinne, Émile Pouvillon, etc.). _Anachronismes_, etc. - _Erreurs commises à propos des fleurs_ (Alphonse Karr, - H. de Balzac, Jules Janin, George Sand). Les Contes - drolatiques (Barbey d’Aurevilly, Mme Surville, etc.). _Abus - de la conjonction_ car. _Une précaution oratoire fréquente - chez Balzac._ 181 - - PHILARÈTE CHASLES. — HENRI MONNIER. — LOUIS REYBAUD. 186 - - FRÉDÉRIC SOULIÉ. _Confusion qui règne dans ses romans. - Critique décochée à Eugène Sue._ — STÉPHEN DE LA MADELAINE. - — MÉRIMÉE. 186 - - - III - - ALEXANDRE DUMAS PÈRE. _Encore un regard de serpent. Rôle - des serpents et autres animaux dans les romans de Dumas - père. Anachronismes, étourderies et drôleries. Encore_ - «le meilleur des hommes» (J.-J. Rousseau). _Une phrase de - Chateaubriand. L’aéronaute Petin. Singulière théorie de la - télégraphie électrique. Abus du dialogue et_ tirage _à la - ligne_. (Ponson du Terrail). La cuisinière Çaufy (Sophie: - le docteur Véron). 191 - - CHARLES DE BERNARD. _A quel âge est-on un vieillard? Mots - tombés en désuétude_ (Voltaire, Saint-Simon). — EUGÈNE SUE. - — ÉMILE SOUVESTRE (Molière). 197 - - - IV - - ALPHONSE KARR. _Abus du tiret. Le mot_ restaurant _dans - le sens de_ restaurateur; roman _signifiant_ romancier - (Montesquieu). _Arbres merveilleux._ — GALOPPE D’ONQUAIRE - (Paul Féval, Mario Uchard, Guy de Maupassant, Émile - Pouvillon). — JULES SANDEAU. _Fréquentes comparaisons avec - les animaux._ 199 - - BARBEY D’AUREVILLY. _Flaubert ne l’aimait pas, et - qualifiait ses œuvres de_ grotesques: «On ne va pas - plus loin dans le grotesque involontaire». _Jugements - draconiens. Barbey d’Aurevilly jugé par Champfleury. - Beaumarchais et ses castagnettes._ 201 - - AMÉDÉE ACHARD. _Encore les comparaisons avec les - serpents et autres animaux_ (H. de Balzac, Alexandre - Dumas père, Ponson du Terrail). _Style emphatique des - romans-feuilletons._ — EUGÈNE FROMENTIN. — OCTAVE FEUILLET. - _Le qualificatif_ adorable (Alexandre Dumas fils, Edmond de - Goncourt, Georges Ohnet, Alexis Bouvier, Jules Levallois). - _Autres adjectifs hyperboliques_: délicieux, exquis, - ravissant (Paul de Kock). 202 - - - V - - CHAMPFLEURY et HENRY MURGER. _Ils abondent tous les deux - en pathos et drôleries._ (L’abbé Châtel, P.-J. Proudhon.) - _Dictionnaires de Boiste, de Wailly... et de_ Poche - (Poitevin, Hippolyte Babou, Louis Veuillot). _Un vieillard - de cinquante ans. Flaubert s’alarmant de la publication - des_ Bourgeois de Molinchart. — _Comment, d’après Schanne - dit Schaunard, Murger et Banville ont vu Mimi._ 207 - - - VI - - GUSTAVE FLAUBERT. _Ses erreurs, ses barbarismes et - solécisme_s (Mme Louise Colet, Émile Faguet). _Il reproche - à Stendhal d’écrire mal, et à Lamartine de ne pas bien - savoir le français._ (Le grammairien Girault-Duvivier). 213 - - JULES ET EDMOND DE GONCOURT. _Les rossignols pendant - l’hiver; mœurs des oiseaux_ (Berquin). _Drôleries et - charabia. Abus du verbe_ «mettre» (Champfleury). _Les - Goncourt font peu de cas du style de Flaubert_ (Flaubert et - son drame sur Louis XI); — _tronquent quantité de mots_. - _L’école du_ document humain. 217 - - ALPHONSE DAUDET. Les Méridionaux «ne savent pas écrire la - prose française» (Alphonse Daudet; — J.-J. Rousseau). 221 - - ÉMILE ZOLA. _Citations curieuses, mais imprécises et - douteuses_ (saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin). _Goût - des femmes pour les hommes chauves. La nouvelle lune. La - clarinette et la flûte_ (Edmond de Goncourt). «Saleté, - sale, salir», _termes fréquents chez Zola_. «Je suis une - force.» 222 - - J.-K. HUYSMANS. _La_ musique des liqueurs _de Des Esseintes - comparée au_ Sonnet des voyelles _de Rimbaud_. _Encore - l’abus du verbe_ «mettre» (Goncourt, Zola, etc.). 224 - - - VII - - GUSTAVE CLAUDIN. — ALFRED ASSOLLANT. — EDMOND ABOUT. _Un - hasard providentiel_ (Gustave Flaubert, Francisque Sarcey). - — JULES VERNE. — VICTOR CHERBULIEZ. — FERDINAND FABRE. — - ALEXANDRE DUMAS FILS. — GUSTAVE DROZ (Lamartine). — ANDRÉ - THEURIET. 227 - - JULES VALLÈS. _Une gaffe macabre._ — LÉON CLADEL. _Phrases - interminables et autres bizarreries de style. Encore un - moribond dont la langue est infatigable. Léon Cladel jugé - par Camille Lemonnier et comparé à Baudelaire. Ses vers à - Victor Hugo._ 229 - - JULES CLARETIE. — CHARLES CHINCHOLLE. — ANATOLE FRANCE. — - LÉON DUVAUCHEL. — JEAN LORRAIN. — PAUL MARGUERITTE. — REMY - SAINT-MAURICE. 232 - - - VIII - - =Romanciers populaires.= — PONSON DU TERRAIL (Aurélien - Scholl, Gustave Flaubert). _Lapsus et bévues. La main - froide_ d’un serpent. _Rôle des serpents dans les romans_ - (Balzac, Alexandre Dumas père, Amédée Achard). _Rôle des - anges dans les romans de Ponson du Terrail. Anachronismes_ - (Molière, Ignace de Loyola). 235 - - ADOLPHE DENNERY. — GUSTAVE AIMARD (Sully Prudhomme). — - ALBERT BLANQUET. — GONTRAN BORYS. — PAUL SAUNIÈRE. — - LÉOPOLD STAPLEAUX (Aurélien Scholl). — _La Vénus de Milo_: - Auguste Vacquerie, Charles Mérouvel, Amédée de Bast, Jules - de Gastyne, etc. — ALEXIS BOUVIER. 237 - - _Incohérences et drôleries diverses commises par les - feuilletonistes._ (M. Marcel France). — _Noms à donner aux - personnages des romans afin d’éviter les réclamations_ - (Ferdinand Fabre, Alphonse Daudet, Louis Ulbach, Émile - Zola; _système d’_Eugène Chavette). 240 - - TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. 243 - - - - -2345-20. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES *** - -***** This file should be named 50926-0.txt or 50926-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/9/2/50926/ - -Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Récréations littéraires - Curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc. - -Author: Albert Cim - -Release Date: January 14, 2016 [EBook #50926] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES *** - - - - -Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<div class="front"> - <p><a href="#tnote">Note de transcription</a></p> - <p><a href="#ToC">Table des Matières</a></p> -</div> - -<div class="screenonly"> - <div class="figcenter"> - <img src="images/cover.jpg" - alt="Book cover" /> - </div> -</div> - -<div class="aftit"> - <hr class="chap" /> - <p><span class="pagenum" id="Page_1">[p. 1]</span></p> - <h1>RÉCRÉATIONS<br /> - LITTÉRAIRES</h1> - <hr class="chap" /> -</div> - -<div class="aftit"> - <p><span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span></p> - <p class="xl">DU MÊME AUTEUR:</p> - <hr class="sep" /> - -<table summary="liste de livres"> - <tr> - <td colspan="3" class="tdt"><b>Ouvrages bibliographiques</b></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Une Bibliothèque</i>, l’Art d’acheter les livres, - de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par - l’Académie française)</td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Amateurs et Voleurs de livres</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Le Livre</i>, Historique, Fabrication, Achat, - Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française)</td> - <td class="tdc">5</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Petit Manuel de l’Amateur de livres</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Mystifications littéraires et théâtrales</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Les Femmes et les Livres</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3" class="tdt"><b>Ouvrages pour la jeunesse</b> (Librairie Hachette)</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Spectacles enfantins</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Mes Amis et Moi</i> (Couronné par l’Académie - française)</td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Entre Camarades</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Fils Unique</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Grand’Mère et Petit-Fils</i> (Couronné par - l’Académie française)</td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Mademoiselle Cœur d’Ange</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Contes et Souvenirs de mon Pays</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Mes Vacances</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Le Petit Léveillé</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Les Quatre fils Hémon</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>La Revanche d’Absalon</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Disparu!</i> Histoire d’un enfant perdu</td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Le Gros Lot</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><i>Deux Cousins</i></td> - <td class="tdc">1</td> - <td class="tdc">—</td> - </tr> -</table> - -</div> - - -<div class="tit"> - <hr class="chap" /> - - <p><span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span></p> - <p class="xl"><span class="smcap">Albert Cim</span></p> - <hr class="sep" /> - - <p class="xxl"> - <span class="g1">RÉCRÉATIONS</span><br /> - <span class="g2">LITTÉRAIRES</span> - </p> - - <p class="p1">CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS<br /> - BÉVUES ET LAPSUS, ETC.</p> - - <p class="dr small p2"> - «<i>Ubi plura nitent</i>...» <span class="paddr">(<span class="smcap">Horace.</span>)</span><br /> - «Les choses singulières me réjouissent toujours.»<br /> - <span class="paddr">(<span class="smcap">Madame de Sévigné.</span>)</span> - </p> - - <div class="cuadro"> - <p>POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES</p> - <p>ROMANCIERS</p> - </div> - - <p class="p2"><span class="g1">LIBRAIRIE HACHETTE</span><br /> - <span class="xs">79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS</span><br /> - <span class="small">1920</span></p> - - <hr class="chap" /> -</div> - - -<div class="copyr"> - <p class="ti0 p6"><span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span> - Tous droits de traduction, de reproduction<br /> - et d’adaptation réservés pour tous pays.<br /> - <i>Copyright par Librairie Hachette, 1920.</i></p> -</div> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="aftit"> - <p><span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span></p> - - <p>MON CHER MAÎTRE</p> - <p class="xl p1">HENRY MARTIN</p> - <p class="xs">ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL</p> - - <div class="dedi"> - <p class="j">dont l’obligeance et la science m’ont toujours - été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.</p> - <p class="d"><span class="smcap">Albert Cim.</span></p> - </div> - - <hr class="chap" /> -</div> - - -<p class="p6"><span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span><i>En -réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., -rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment -hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, -Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, -autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai -voulu me divertir, rien de plus.</i></p> - -<p>«<i>Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de -Sévigné à sa fille</i> (Lettre du 26 juin 1680).</p> - -<p><i>Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là -exactement des</i> Récréations littéraires <i>que j’offre au public. -Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et -drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!</i></p> - -<p><i>Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire -autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, -les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.</i></p> - -<p><i>A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien -excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai -commis dans mon travail.</i> Errare humanum est.</p> - -<p class="dr paddr">A. C.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span></p> - <h2 class="nobreak">PRÉAMBULE</h2> - - <div class="subhang"> - <p>Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus - fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux - communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions - vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement - reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — - Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences - mythologiques. — <i>Marinisme</i>, <i>gongorisme</i>, <i>euphuïsme</i>. — Un vœu de - P.-L. Courier.</p> - </div> -</div> - -<p>Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour -origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de -jugement et de sens critique.</p> - -<p>L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux -communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates -associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des -bizarreries de style.</p> - -<p>Prenons, par exemple, les locutions: <i>le char de l’État, sur un -volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, -fouler aux pieds, couper</i> ou <i>fendre un cheveu en quatre, figure -humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or</i>, — nous obtiendrons -des phrases de ce genre:</p> - -<p>«<i>Le char de l’État</i> navigue <i>sur un volcan</i>.» (Style de Joseph -Prudhomme, dit la <i>Revue bleue</i>, 7 avril 1900, p. 429.)</p> - -<p>«Cette débutante est véritablement une étoile <i>en herbe</i> -qui chante <i>de main de maître</i>.» (Cité par Armand <span -class="smcap">Silvestre</span>, <i>Les Farces de mon ami Jacques</i>, p. -289.<a id="NoteRef_1" href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a>)</p> - -<p>«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où <i>la main</i> de -l’homme n’a jamais <i>mis le pied</i>.»</p> - -<p>«<i>Ce cœur</i>... attend <i>de pied ferme</i> toutes les rigueurs -de son infortune.» (<i>La France galante</i>, dans <span -class="smcap">Bussy-Rabutin</span>, <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, -t. II, p. 106; Delahays, 1858.)</p> - -<p>«Les droits des Canadiens-Français ont été <i>foulés aux pieds</i> par -<i>des mains</i> sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans <i>La -Presse de Montréal</i>, 16 janvier 1913.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span></p> - -<p>Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, <i>L’Avenir du -Nord</i>, de Terrebonne, 24 janvier 1913:</p> - -<p>«<i>L’Action Sociale</i> a d’abord écrit qu’elle détestait le -libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend -d’aimer les libéraux. Ces subtils castors <i>fendent les cheveux en -quatre</i> pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur -politique.»</p> - -<p>«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus <i>figure humaine</i>.»</p> - -<p>«La sauce blanche est la <i>pierre de touche</i> des cordons bleus.» -(<i>L’Opinion</i>, 25 juillet 1885.)</p> - -<p>«L’étalon brabançon sera la <i>poule aux œufs d’or</i> de la Belgique.» -(<span class="smcap">M. Bruyn</span>, ministre de l’Agriculture en -Belgique, dans <i>L’Indépendance de l’Est</i>, 21 février 1900.)</p> - - -<div class="aster" id="Pleonasmes"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non -plus:</p> - -<p>«Le vieux médecin <i>exultait d’allégresse</i>». (Claude <span -class="smcap">Tillier</span>, <i>L’Oncle Benjamin</i>, chap. 10, p. 133; -Bertout, 1906.)</p> - -<p>«Les souvenirs <i>du passé</i> se réveillant...» (Octave <span -class="smcap">Feuillet</span>, <i>M. de Camors</i>, p. 293; C. Lévy, -1888.)</p> - -<p>Ou encore: «Les souvenirs <i>rétrospectifs</i>...», qui vont de pair -avec «Les prévoyants <i>de l’avenir</i>».</p> - -<p>«Chacun, <i>surpris à l’improviste</i>...» (Émile <span -class="smcap">Souvestre</span>, <i>Un Philosophe sous les toits</i>, p. -49; M. Lévy, 1857.)</p> - -<p><i>Panacée universelle</i> est un des pléonasmes les plus communs, -<i>panacée</i>, à lui seul, signifiant <i>remède universel, qui guérit tout</i> -(du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).</p> - -<p>«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une -<i>panacée universelle</i>...» (Louis <span class="smcap">Blanc</span>, -<i>Organisation du travail</i>, p. 264.)</p> - -<p>«Il avait trouvé la <i>panacée universelle</i>...» (H. <span -class="smcap">de Balzac</span>, <i>Maître Cornelius</i>, dans le volume -intitulé <i>Les Marana</i>, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)</p> - -<p>«C’était sa <i>panacée universelle</i>.» (George <span -class="smcap">Sand</span>, <i>Histoire de ma vie</i>, t. IV, p. 220; M. -Lévy, 1856.)</p> - -<p>«Il croyait avoir découvert la <i>panacée universelle</i>.» (Émile -<span class="smcap">Zola</span>, <i>Le Docteur Pascal</i>, p. 42.)</p> - -<p>«Cette <i>panacée universelle</i>...» (Alphonse <span -class="smcap">Daudet</span>, <i>Port-Tarascon</i>, p. 187; Marpon et -Flammarion, s. d.)</p> - -<p>«Voilà la <i>panacée universelle</i>.» (<span class="smcap">J. Barbey -d’Aurevilly</span>, <i>Polémiques d’hier</i>, p. 245; Savine, 1889.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span></p> - -<p>Voici quelques autres exemples d’inadvertances:</p> - -<p id="ln_16">«Il portait un veston et un gilet à carreaux -avec un pantalon <i>de même couleur</i>.» (Léopold <span -class="smcap">Stapleaux</span>, dans <i>L’Intermédiaire des chercheurs -et curieux</i>, 20 décembre 1897, col. 772.)</p> - -<p>«Il avait soixante-dix ans et paraissait <i>le double</i> de son âge.» -(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>)</p> - -<p>«Les deux adversaires furent placés à égale distance <i>l’un de -l’autre</i>.»</p> - -<p>«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, <i>de l’autre</i>, elle -lui dit...»</p> - -<p>«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire <i>de vive -voix</i>.»</p> - -<p>«Nous espérions vous serrer la main de <i>vive voix</i>», s’amuse à -écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (<i>Lettres</i>, p. -149, novembre 1859.)</p> - -<p>Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, -qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je -connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à -bout d’expressions, <i>je lui prouverais le contraire</i>!» (Cité par -<span class="smcap">H. de Villemessant</span>, <i>Mémoires</i>, t. V, p. -163.)</p> - -<p>Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, -s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir <i>autant</i> de -pièces de quarante sous <i>que je vais dormir</i> dans une heure!» (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>)</p> - -<p>«Ce village est situé au centre du <i>triangle obtus</i> que forment -les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le -romancier Émile Richebourg (<i>La Petite Mionne</i>, t. I, p. 3), oubliant -que, s’il y a des <i>angles obtus</i>, il n’existe pas de triangles ainsi -qualifiés.</p> - - -<div class="aster" id="Locutions"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Fautes commises par ignorance:</p> - -<p>«Ce vieillard impotent et <i>ingambe</i> ne quittait plus son -fauteuil.» Comme si <i>ingambe</i> signifiait sans jambes (<i>in</i> -privatif).</p> - -<p>«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, <i>ingambe</i> -depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (<i>Le -Journal</i>, 21 septembre 1910.)</p> - -<p><i>Compendieusement</i> (<i>compendium</i>, abrégé) «exprime si bien le -contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui -donnent le sens de <i>longuement</i>», a remarqué Géruzez (dans <span -class="smcap">Littré</span>, art. Compendieusement).</p> - -<p>Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et<span -class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> <i>compendieusement</i> à la -composition des...» (<span class="smcap">Goncourt</span>, <i>Journal</i>, -année 1862, t. II, p. 58.)</p> - -<p>L’adjectif <i>valétudinaire</i> (qui est souvent malade, de <i>valetudo</i>, -santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, -rattaché au mot <i>valet</i> et pris dans une singulière acception: «Mme -de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du -monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle -n’estoit point <i>valétudinaire</i> (on appelle <i>valétudinaires</i> celles -qui se donnent à des valets)...» (<span class="smcap">Tallemant des -Réaux</span>, <i>Les Historiettes</i>, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; -Techener, 1862.)</p> - -<p><i>Vêtissait</i> pour <i>vêtait</i>, imparfait de l’indicatif de <i>vêtir</i>, -est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains -de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme -Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la <i>vêtissait</i>.» -(<i>Pastorales de Longus</i>, ou <i>Daphnis et Chloé</i>, livre I, p. 361; -<i>Œuvres</i>; Didot, 1865; in-18.)</p> - -<p>Jean-Jacques Rousseau, qui écrit <i>inventaire</i> pour <i>éventaire</i>: -«Une petite qui avait sur son <i>inventaire</i> une douzaine de pommes» -(Cf. <span class="smcap">Littré</span>, art. Éventaire), emploie -un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme -substantif: «Je suis toujours malade et <i>chagrin</i>; on dit que la -philosophie guérit <i>ce dernier</i>.» (Lettre à Mme d’Épinay, août -1757; <i>Œuvres complètes</i>, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la -maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec <i>peine</i>, madame la -maréchale, combien vous vous <i>en</i> donnez pour réparer mes fautes.» -(Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de -mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit -<i>goutte</i>, quoiqu’il <i>la</i> prenne à chaque instant.» (Dans Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des Classiques</i>, t. V, -Boileau, p. 145, note 1.)</p> - -<p id="papier">Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, -sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un -pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire -précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc -pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a -demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa <i>Recherche de l’Absolu</i> (p. -199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: -«Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura -<i>celui</i> de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans -un numéro de sa <i>Lanterne</i> (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression -de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de<span -class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> papier ministre et -j’écrivis à <i>celui</i> de l’Intérieur pour lui demander...»</p> - -<p>Et <i>bi-hebdomadaire, bi-mensuel</i>, dans le sens de deux fois -par semaine, deux fois par mois<a id="NoteRef_2" href="#Note_2" -class="fnanchor">[2]</a>;</p> - - -<p><i>Dans le but de</i>, pour dans le dessein de, dans l’intention de<a -id="NoteRef_3" href="#Note_3" class="fnanchor">[3]</a>;</p> - - -<p><i>Remplir un but</i><a id="NoteRef_4" href="#Note_4" -class="fnanchor">[4]</a>;</p> - - -<p>Ces chapeaux ont coûté vingt francs <i>chaque</i>, — pour chacun<a -id="NoteRef_5" href="#Note_5" class="fnanchor">[5]</a>;</p> - - -<p>Être <i>à court</i> d’argent, pour être court d’argent<a id="NoteRef_6" -href="#Note_6" class="fnanchor">[6]</a>;</p> <p><span -class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span></p> - -<p><i>Éviter quelque chose à quelqu’un</i>, au lieu de le lui épargner;</p> - - -<p><i>Fortuné</i>, dans le sens de riche, qui possède de la fortune<a -id="NoteRef_7" href="#Note_7" class="fnanchor">[7]</a>;</p> - - -<p><i>Fixer quelqu’un</i>, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur -lui<a id="NoteRef_8" href="#Note_8" class="fnanchor">[8]</a>;</p> - - -<p>Le plus <i>infime</i><a id="NoteRef_9" href="#Note_9" -class="fnanchor">[9]</a>;</p> - - -<p><i>Invectiver quelqu’un</i>, au lieu de contre quelqu’un;</p> - - -<p><i>Vendre la mèche</i>, au lieu de l’éventer;</p> - - -<p><i>Naguère</i>, pour il y a longtemps;</p> - - -<p>Partir <i>à</i> la campagne, au lieu de pour la campagne;</p> - - -<p>Une rue <i>passagère</i>, au lieu de passante;</p> - - -<p><i>Il n’y a pas que lui qui</i>... au lieu de: il n’est -pas le seul qui...<a id="NoteRef_10" href="#Note_10" -class="fnanchor">[10]</a>;</p> <p><span class="pagenum" -id="Page_15">[p. 15]</span></p> - -<p><i>Soi-disant</i>, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais -s’appliquer aux êtres inanimés<a id="NoteRef_11" href="#Note_11" -class="fnanchor">[11]</a>;</p> - - -<p><i>Sous le rapport de...</i><a id="NoteRef_12" href="#Note_12" -class="fnanchor">[12]</a>.</p> - - -<p>Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.</p> - -<p>Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de -côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne -considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.</p> - - -<div class="aster" id="Manquesgout"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - -<p>Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à -l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:</p> - -<p>«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre -<i>à Waterloo</i>.»</p> - -<p>«Cette fête tombe au printemps et <i>en désuétude</i>.»</p> - -<p>«Le lapin est un animal timide et <i>nourrissant</i>.»</p> - -<p>«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à <i>prendre patience -et de la rhubarbe</i>...» (Mme <span class="smcap">de Sévigné</span>, -lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; <i>Lettres</i>, t. X, p. -357; édit. des Grands Écrivains.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span></p> - -<p>«Force jeunes gens <i>de robe</i> et <i>de Paris</i> étaient allés à la -suite...» (<span class="smcap">Saint-Simon</span>, <i>Mémoires</i>, t. I, -p. 277; Hachette, 1871.)</p> - -<p>«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras <i>et en -silence</i>.» (<span class="smcap">Voltaire</span>, <i>La Princesse de -Babylone</i>, chap. <span class="smcap">II</span>.)</p> - -<p>«La truite <i>aime</i> à être mangée vive; le brochet <i>préfère</i> -attendre,» proclame <i>Le Cuisinier français</i> (dans <span -class="smcap">Toussenel</span>, <i>L’Esprit des bêtes</i>, p. 279; Hetzel, -s. d.)</p> - - -<div class="aster" id="Stylefig"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Dans son article «Figure, Style figuré<a id="NoteRef_13" -href="#Note_13" class="fnanchor">[13]</a>» du <i>Dictionnaire -philosophique</i>, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences -de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est -le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on -doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian<a -id="NoteRef_14" href="#Note_14" class="fnanchor">[14]</a> dit que -«les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent -sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être -enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le -style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements -a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là -souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»</p> - -<p>Cyrano <span class="smcap">de Bergerac</span> (1620-1655) se -plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: -«... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis -prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se -contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait -deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention -de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En -vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, -qui sont chez moi, que pour<span class="pagenum" id="Page_17">[p. -17]</span> me brûler plus facilement», etc. (<i>Œuvres comiques</i>, -Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)</p> - -<p>Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au -poète Philippe <span class="smcap">Desportes</span> (1545-1606), qui -célèbre ainsi son amour:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau,</p> -<p class="i0">Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence,</p> -<p class="i0">Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.</p> -<p class="i0 p05">Et d’autant que mon <i>feu</i> est violent et <i>chaud</i>,</p> -<p class="i0">Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut,</p> -<p class="i0">Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.</p> -</div> -<p class="dr">(Philippe <span class="smcap">Desportes</span>, -<i>Poésies</i>, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)</p> -</div> - -<p>Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons -qu’il a récidivé (p. 54):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il fit...</p> -<p class="i0">De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines,</p> -<p class="i0">Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines.</p> -<p class="i0">Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.</p> -</div></div> - -<p><span class="smcap">L’Arétin</span> (1492-1557) aussi et -surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser -l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la -réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité -dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec -le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de -la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... -Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. -(<span class="smcap">Arétin</span>, <i>Œuvres choisies</i>, traduction -P.-L. Jacob, p. <span class="smcap">XLIII</span>; Gosselin, 1845.)</p> - -<p>Et le Maître Jacques de <i>L’Avare</i> de Molière (V, 2): «Si je ne -vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de -monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de -son économie.»</p> - -<p>«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur -l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, -pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir -avant d’agir.» (<i>L’Écho de l’Est</i>, 23 novembre 1913.)</p> - -<p>Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois<span -class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> d’étranges phrases, -celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui -s’appuient <i>sur le bâton de Plutus</i> pour entrer dans <i>les bocages -d’Amathonte</i>». (Mme <span class="smcap">Giroust de Morency</span> -[<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle], dans Mary <span -class="smcap">Summer</span>, <i>Aventures d’une femme galante au</i> -<small>XVIII</small><sup>e</sup> <i>siècle,</i> p. 234.)</p> - -<p>Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas -les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) -pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de -Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).</p> - -<p>C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond -en pointes ou <i>concetti</i>, ce style faux, si apprécié et renommé au -seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de <i>marinisme</i> -(du poète italien Marini ou cavalier Marin), de <i>gongorisme</i> -ou <i>cultisme</i> en Espagne (du poète Gongora), d’<i>euphuïsme</i> en -Angleterre, et de style ou esprit <i>précieux</i> en France. (Cf. Émile -<span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>, -t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)</p> - -<p>Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu -suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage -figuré!» (P.-L. <span class="smcap">Courier</span>, Pamphlet des -pamphlets, <i>Œuvres</i>, p. 240; Didot, 1865; in-18.)</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span></p> - <h2 class="nobreak">I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES</h2> - <h3>I</h3> - - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Pierre Corneille.</span> Concetti, Cacophonies - et Calembours. Galimatias simple et Galimatias double. Vers de - Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau. Épître - <i>à la Montauron</i>: éloges outrés. Traduction de l’<i>Imitation de - Jésus-Christ</i>. — <span class="smcap">Thomas Corneille.</span> Le plus - grand succès dramatique de tout le dix-septième siècle.</p> - - <p><span class="smcap">Rotrou.</span> — <span class="smcap">Théophile - de Viau.</span> — <span class="smcap">Dumonin.</span> — <span - class="smcap">Pierre Du Ryer.</span> — <span class="smcap">Jean - Claveret</span>: l’unité de lieu. — «Mourra-t-il ou Ne mourra-t-il - pas?» — Napoléon I<sup>er</sup> et A.-V. Arnault. — Crébillon le - Tragique, Corneille et Racine.</p> - - <p><span class="smcap">Racine.</span> Critiqué par Chapelain. - Réminiscence. Remarque de Méry. Le mot «diligence». Changement - de visage. Cacophonies. Un auteur de sept ans. <i>Athalie</i> lue par - pénitence. Racine déclaré «grossier et immodeste», «ni poète ni - chrétien», etc. Mort et enterrement de Racine.</p> - - <p><span class="smcap">Molière.</span> Son style. Acceptions des - mots <i>flamme</i>, <i>cœur</i>, <i>main</i>, etc. Singularités de prosodie. - Anachronismes. Cacophonies. Locutions favorites de Molière. Vers de - Molière qu’on rencontre dans Corneille et dans La Fontaine. <i>L’Avare</i> - de Molière. Remarque de Sainte-Beuve.</p> - </div> -</div> - -<p>Chez nos plus grands écrivains, on rencontre des négligences ou -inadvertances de style: <i>errare humanum est</i>.</p> - -<p>Tout le monde connaît la turlupinade commise, bien à son insu, par -<span class="smcap">Corneille</span> (1606-1684) dans <i>Polyeucte</i> -(I, 1), qu’aurait enviée Tabarin, et dont je me borne à rappeler les -premiers mots:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et le désir s’accroît quand...</p> -</div></div> - -<p>Non moins connu est ce pléonasme du grand Corneille (<i>Pompée</i>, II, -3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il en coûta la vie <i>et la tête</i> à Pompée.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Mélite</i> (I, 4), Philandre dit à Cloris, sa maîtresse:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Regarde dans mes yeux, et reconnais qu’en moi</p> -<p class="i0">On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.</p> -</div></div> - -<p>Et Cloris de répondre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">C’est sans difficulté, m’y voyant exprimée.</p> -</div></div> -<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span></p> -<p>Philandre reprend:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Mon cœur...</p> -<p class="i0">Afin de te mieux voir, <i>s’est mis à la fenêtre</i>.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Clitandre</i> (IV, 1 et 2), comédie d’intrigue très -embrouillée, nous voyons Dorise «crever, avec son aiguille», l’œil de -Pymante, son «amoureux dédaigné», et, au lieu d’appeler au secours et -de se faire soigner, Pymante se met, comme si de rien n’était, à nous -débiter une tirade de deux pages, pleine de pathos et de concetti:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Où s’est-elle cachée? où l’emporte sa fuite?...</p> -<p class="i0">La tigresse m’échappe...</p> -</div></div> - -<p>Il est de Corneille encore (<i>Pompée</i>, I, 2) ce vers à -calembour:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Car c’est ne régner pas qu’être deux <i>à régner</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui a trouvé de l’écho dans un hémistiche -attribué, mais à tort, paraît-il, au vicomte <span -class="smcap">d’Arlincourt</span> (1789-1856):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... On l’appelle <i>à régner</i><a id="NoteRef_15" href="#Note_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> -</div></div> - -<p>C’est à tort également, et par une erreur persistante, -disons-le en passant, que nombre d’ouvrages (par exemple: <span -class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature française</i>, t. II, -p. 1046; — Gustave <span class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau -de la littérature française</i>, 1800-1815, t. I, p. 524; — <span -class="smcap">Larousse</span>, art. Arlincourt; — etc.) attribuent -audit vicomte et à sa tragédie <i>Le Siège de Paris</i>, représentée au -Théâtre-Français en 1826, les alexandrins suivants:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mon père, en ma prison, seul <i>à manger m’apporte</i>.</p> -<p class="i0">J’habite la montagne, et j’aime <i>à la vallée</i>.</p> -</div></div> - -<p>Ou bien, il faudrait admettre que le texte de cette tragédie a -subi des remaniements avant l’impression, contrairement à ce qui est -dit dans l’avant-propos du volume.</p> - -<p>Voici ce qu’on lit dans une lettre jointe à cet avant-propos (p. -<span class="smcap">X</span> et <span class="smcap">XI</span>):</p> - -<p>«... On m’avait annoncé que la tragédie de M. d’Arlincourt<a -id="NoteRef_16" href="#Note_16" class="fnanchor">[16]</a> était -constamment sifflée, et la salle absolument déserte: j’ai vu, à -toutes les représentations où j’ai assisté, la tragédie vivement -applaudie et la salle toute pleine. On m’avait soutenu que<span -class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> l’ouvrage n’offrait aucun -intérêt: j’ai remarqué que, pendant les cinq actes, l’auditoire était -constamment ému...</p> - -<p>«D’après ce que j’avais lu dans les gazettes, je m’attendais à -voir une héroïne dans les fers, mourant de faim, et s’écriant avec -douleur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mon pauvre père, hélas! seul à manger m’apporte.</p> -</div></div> - -<p>«L’appétit de ce pauvre père mangeant la porte d’une prison -m’eût singulièrement amusé. Quel a été mon désappointement! Point -d’héroïne dans les fers! Point de porte à dévorer! Point de situation -à laquelle puisse convenir le vers cité! Et je viens d’apprendre -que cette plaisanterie a été faite, il y a quelque douzaine (<i>sic</i>) -d’années, sur une tragédie de M. Le Mierre.</p> - -<p>«... J’avais appris par cœur d’autres vers de la pièce; on m’avait -particulièrement désigné ceux-ci comme ayant été sifflés à la -première représentation:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mystérieux par goût, sauvage par système,</p> -<p class="i0">Mon cœur est un abîme, et mon âme un problème.</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">Voilà ces chevaliers que l’on nomme les preux! (<i>lépreux</i>).</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">On l’appelle à régner (<i>araignée</i>).</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">Ton nom connu te perd, ton inconnu te sauve.</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">Rien sur ses plans secrets ne peut être éclairci.</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">J’habite la montagne, et j’aime à la vallée (<i>à l’avaler</i>).</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -<p class="i0">Enfoncé dans le crime on n’en saurait surgir.</p> -<p class="i0 g4" id="ln_6">...................</p> -<p class="i0">Pour chasser loin des murs les farouches Normands,</p> -<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs (<i>francs</i>).</p> -</div></div> - -<p>«Et beaucoup d’autres dans ce genre. J’ai acquis la certitude -qu’ils n’ont jamais été dans l’ouvrage: est-il une seule personne -raisonnable qui ait pu le penser?»</p> - -<p>Voici, à cette occasion, quelques autres vers, cités souvent comme -exemples de cacophonie, d’ambiguïté et d’étrangeté:</p> - -<p>Dans son ode <i>A la postérité</i> (IV, 6, p. 362; <i>Œuvres de -Malherbe</i>, <i>de J.-B. Rousseau</i>, <i>etc.</i>, Didot, 1858), <span -class="smcap">J.-B. Rousseau</span> (1671-1741) interpelle ladite -postérité et la qualifie de «Vierge non encor née»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vierge <i>non encor née</i>, en qui tout doit renaître,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">vers dont le premier hémistiche est resté célèbre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span></p> - -<p>Célèbre aussi et maintes fois cité, ce vers de <span -class="smcap">Voltaire</span> (1694-1778):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza" id="ln_2"> -<p class="i0">No<i>n</i>, il <i>n</i>’est rie<i>n</i> que <i>N</i>a<i>n</i>i<i>n</i>e <i>n</i>’ho<i>n</i>ore,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui, dans les éditions posthumes, fut remplacé par -celui-ci:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Non, il n’est rien que sa vertu n’honore.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Nanine</i>, III, 8.)</p> -</div> - -<p>De Voltaire encore, cet autre, moins connu, mais non moins -dépourvu d’euphonie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>T</i>ou<i>t</i> ar<i>t</i> es<i>t</i> é<i>t</i>ranger; comba<i>tt</i>re <i>est ton</i> par<i>t</i>age.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Brutus</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<p>Cet autre, encore de Voltaire:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>T</i>u <i>t</i>’en van<i>t</i>ais <i>t</i>an<i>t</i>ô<i>t</i>; <i>t</i>u <i>t</i>e <i>t</i>ais, <i>t</i>u frémis,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui se trouvait dans la tragédie d’<i>Ériphyle</i> (V, 2), -a disparu. (Cf. le <i>Journal de la Jeunesse</i>, Supplément, 7 juillet -1888.)</p> - -<p id="ln_1">L’abbé <span class="smcap">Pellegrin</span> (1663-1745), -originaire de Marseille, avait composé une tragédie intitulée -<i>Loth</i>, qui, dès le premier vers, tomba sous les éclats de rire des -spectateurs. Le principal personnage débutait par cette touchante -déclaration:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’amour a vaincu Loth! (<i>vingt culottes</i>).</p> -</div></div> - -<p>«Il devrait bien en donner une à l’auteur!» interrompit un -plaisant, qui connaissait toute la misère de l’abbé<a id="NoteRef_17" href="#Note_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> -<p><span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span></p> -<p>Malheureusement, l’histoire est apocryphe, assure-t-on. -(Cf. <span class="smcap">B. Jullien</span>, <i>Thèses d’histoire</i>, p. 412 et suiv.; et <span class="smcap">Larousse</span>, -art. Pellegrin.)</p> - -<p>A propos de l’abbé Pellegrin, qui</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Déjeunait de l’autel et soupait du théâtre,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">on raconte que, comme il venait de faire représenter -sa tragédie de <i>Pélopée</i>, et se promenait, avec un de ses amis, dans -le jardin du Luxembourg, il vit à ses pieds une feuille de papier, -que l’ami ramassa. Elle était remplie, du haut en bas, de la même -lettre: la majuscule P y était tracée nombre de fois.</p> - -<p>«Devinez, dit à Pellegrin son compagnon, ce que signifient toutes -ces lettres?</p> - -<p>— C’est, répondit l’abbé sans hésiter, une page d’écriture qu’un -maître a donné à faire à l’un de ses élèves, et que le vent a -emportée.</p> - -<p>— Pas du tout, réplique l’autre; ces lettres sont toutes des -initiales, et en voici le sens: <i>Pélopée, pièce pitoyable, par -Pellegrin, poète, pauvre prêtre provençal</i>».</p> - -<p>Voici encore quelques autres exemples de cacophonies et -amphibologies:</p> - -<p>Dans le récit de la prise d’une ville et du carnage qui -s’ensuit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sur le sein de l’épouse on écrase <i>l’époux</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">nous dit l’auteur d’une tragédie jadis jouée à -l’Odéon. (Cf. <i>L’Écho de la semaine</i>, 6 octobre 1895.)</p> - -<p>Dans un drame espagnol (<i>Ibid.</i>), où l’on essaie de détourner le -roi de son amitié pour un indigne favori, le duc d’Alcala, un des -arguments présentés par l’auteur est celui-ci:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Jamais à ton secours <i>Alcala vola-t-il</i>?</p> -</div></div> - -<p>Ce qui nous remémore les fameux vers d’une autre pièce dont -l’action se passe aussi en Espagne, <i>Don Japhet d’Arménie</i> -(II, 2), de <span class="smcap">Scarron</span> (1610-1660):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i24">Don Zapata Pascal,</p> -<p class="i0">Ou Pascal Zapata! Car il n’importe guère</p> -<p class="i0">Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et aussi ce vers crépitant de la tragédie de -<i>Manco-Capac</i>, de <span class="smcap">Leblanc de Guillet</span> -(1730-1799):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Crois-tu d’un tel forfait <i>Manco-Capac capable</i>?</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui a aussi disparu du texte définitif. (Cf. <span -class="smcap">Bachaumont</span>, <i>Mémoires secrets</i>, juin 1763, p. -76, note 1; Delahays, 1859.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span></p> - -<p>Et celui-ci, attribué au critique <span -class="smcap">Geoffroy</span> (1743-1814) (<i>Encyclopédiana</i>, p. 194; -Garnier, s. d.):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous, ministres <i>sacrés, non d’un Dieu</i>, mais d’un homme.</p> -</div></div> - -<p>Puis:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>O Rémus, dominez</i> sur la ville éternelle.</p> -</div> -<p class="dr">(Dans <span class="smcap">Quitard</span>, <i>Dictionnaire de rimes</i>, p. 173.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La vache <i>paît en paix</i> dans ces gras pâturages,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">nous apprend le poète académicien <span -class="smcap">Tissot</span> (1768-1854), traducteur des <i>Bucoliques</i> -(dans <span class="smcap">Tenant de Latour</span>, <i>Mémoires d’un -bibliophile</i>, p. 219), cacophonie qu’il supprima, pour ne plus -laisser (dans la première églogue) que</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le cerf léger <i>paîtra</i>.</p> -</div></div> - -<p>Et <span class="smcap">Viennet</span> (1777-1868):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sous son <i>casque, Arbogaste</i> avait un esprit <i>vaste</i>.</p> -</div></div> - -<p>(Cf. <i>Larousse mensuel</i>, octobre 1912, p. 538.)</p> - -<p>Et dans <i>La Franciade</i> du même poète (Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature -française</i>, t. II, p. 606, note):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les paysans fuyaient en emportant leurs <i>lares</i>.</p> -</div></div> - -<p>Le <i>Télémaque</i>, ou du moins un fragment de ce livre, <i>Télémaque -dans l’île de Calypso</i>, a été mis en vers par un poète du nom -d’Eugène <span class="smcap">Mathieu</span> (1821-?), qui s’est -amusé, dans cette parodie, «à plier la langue française à toute sorte -d’excentricités». Ainsi Calypso, reprochant au fils d’Ulysse sa -froideur à son égard et sa terreur de Mentor, lui dit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tu te tais, tant te tient ton tuteur tortueux,</p> -<p class="i0">Dans d’odieux dédains des doux dons d’un des dieux!</p> -</div></div> - -<p>(Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>ibid.</i>, t. III, p. 863.)</p> - -<p>Nous verrons plus loin, en parlant de Victor Hugo, cette -drolatique locution «comme un vieillard en sort», qui lui est -faussement attribuée.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Revenons à Corneille. C’est à propos de lui que Boileau disait -qu’il y avait deux espèces de galimatias: le galimatias<span -class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> <i>simple</i>, où l’auteur, -entendant ce qu’il avait voulu dire, n’a pas suffisamment éclairci -l’expression de sa pensée; et le galimatias <i>double</i>, où l’auteur -ne s’entend pas plus lui-même qu’il n’est entendu de ses lecteurs -ou auditeurs. Et, comme exemple de ce dernier genre de galimatias, -Boileau racontait ce qui advint à propos des quatre vers suivants de -la tragédie de <i>Tite et Bérénice</i> (I, 2) de Corneille, prononcés par -Domitian, frère de Tite et amant de Domitie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Faut-il mourir, madame? et, si proche du terme,</p> -<p class="i0">Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme</p> -<p class="i0">Que les restes d’un feu que j’avais cru si fort</p> -<p class="i0">Puissent dans quatre jours se promettre ma mort.</p> -</div></div> - -<p>Baron, qui étudiait le rôle de Domitian, se trouva embarrassé par -ces quatre vers dont le sens ne lui paraissait pas très intelligible. -Il alla prier Molière, qui habitait dans la même maison que lui, de -vouloir bien les lui expliquer. Après les avoir lus et relus, Molière -lui avoua qu’il ne les comprenait pas non plus.</p> - -<p>«Mais attends, dit-il à Baron; M. Corneille doit venir dîner avec -nous aujourd’hui, tu lui en demanderas l’explication.»</p> - -<p>Dès que Corneille arrive, le jeune Baron lui saute au cou, selon -son habitude, car il l’aimait beaucoup, et lui soumet ensuite les -quatre vers dont le sens lui échappait.</p> - -<p>Corneille les examine durant quelques instants, puis:</p> - -<p id="ln_19">«Ma foi, dit-il, j’avoue que je ne les entends pas trop bien non -plus; mais récite-les tout de même: tel qui ne les entendra pas les -admirera.» (Cf. le <i>Musée des familles</i>, 1<sup>er</sup> août 1897; et -Edmond <span class="smcap">Guérard</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. I, p. -504.)<a id="NoteRef_18" href="#Note_18" class="fnanchor">[18]</a></p> - -<p>De même Klopstock, dans sa vieillesse, ne comprenait plus bien -tous les vers de sa <i>Messiade</i>:</p> - -<p>«Il faut que je commence un chant pour le comprendre, déclarait-il -un jour. Si je le prends dans le courant, je ne retrouve plus le -sens, et je suis obligé de remonter, pour ressaisir mon idée.» (Cf. -<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Chateaubriand et son groupe -littéraire</i>, t. II, p. 182, note 1.)</p> - -<p>Et n’a-t-on pas attribué à Victor Hugo cette plaisante réponse:</p> - -<p>«Lorsque j’ai écrit ces vers, il n’y avait que Dieu et moi pour -les comprendre. Aujourd’hui, il n’y a plus que Dieu.» (Cf. Émile -<span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>, -t. I, p. 226).</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span></p> - -<p>Ce beau vers qu’on lit dans <i>Tite et Bérénice</i> (V, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Chaque instant de la vie est un pas vers la mort,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se trouve textuellement dans les <i>Essais de morale</i> de -Nicole (Cf. <span class="smcap">Corneille</span>, <i>Œuvres complètes</i>, -t. IV, p. 371, note 1; Hachette, 1864), et ces autres, qui se -trouvent dans <i>Polyeucte</i> (IV, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Et, comme elle a l’éclat du verre,</p> -<p class="i0">Elle en a la fragilité,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">sont, textuellement aussi, empruntés à Godeau, -l’évêque de Grasse, qui lui-même les avait traduits de Publius -Syrus:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur.</p> -</div></div> - -<p>(Cf. <span class="smcap">Montaigne</span>, <i>Essais</i>, I, 40; t. I, -p. 405, note 1, édit. Louandre.)</p> - -<p>Voici un enjambement ou rejet rencontré dans Corneille (<i>Le -Menteur</i>, II, 5), dont la hardiesse ne laisse pas de surprendre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle</p> -<p class="i0">Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle.</p> -</div></div> - -<p>Ajoutons qu’on cite comme exemple d’éloges outrés et de -platitude la dédicace d’<i>Horace</i> au cardinal de Richelieu, ainsi -que celle de <i>Cinna</i> à M. de Montauron (d’où le nom d’<i>Épître à la -Montauron</i> donné depuis à ces flatteries exagérées et intéressées: -cf. Honoré <span class="smcap">Bonhomme</span>, <i>Grandes Dames -et Pécheresses</i>, p. 253-254; Charavay, 1883), et que le discours -de réception de Corneille à l’Académie «est un chef-d’œuvre de -mauvais goût, de plate louange et d’emphase commune». (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. I, p. -44; nouvelle édit., Garnier, s. d.)</p> - -<p>De tous les ouvrages de Pierre Corneille, c’est sa traduction de -l’<i>Imitation de Jésus-Christ</i>, dont il se fit de la première partie -seulement trente-deux éditions, qui lui rapporta le plus d’argent. -Lui-même nous l’apprend; il racontait que son <i>Imitation</i> lui avait -plus valu que la meilleure de ses comédies, et qu’il avait reconnu, -par le gain considérable qu’il en avait tiré, «que Dieu n’est jamais -ingrat envers ceux qui travaillent pour lui». (Cf. Jules <span -class="smcap">Levallois</span>, <i>Corneille inconnu</i>, p. 288.)</p> - -<p>Rappelons, à ce propos, que <span class="smcap">Thomas -Corneille</span> (1625-1709), le frère de Pierre, est, de tous les -auteurs dramatiques du dix-septième siècle, celui qui obtint les plus -grands succès au théâtre et y gagna le plus d’argent. Sa tragédie -de<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> <i>Timocrate</i>, -jouée en 1656, et que personne ne connaît plus aujourd’hui, -«fut le plus éclatant succès dramatique de tout le dix-septième -siècle». (Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Des Réputations -littéraires</i>, t. II, p. 252 et 286.)</p> - -<p>«<i>Timocrate</i> eut quatre-vingts représentations, dit de son -côté Laharpe (<i>Lycée ou Cours de littérature</i>, t. II, p. 273-274; -Verdière, 1817): les comédiens se lassèrent de le jouer avant -que le public se lassât de le voir; et ce qui n’est pas moins -extraordinaire, c’est que depuis ils n’aient jamais essayé de le -reprendre. Quand on essaye de le lire, on ne peut imaginer ce qui -lui procura cette vogue prodigieuse... Le héros de la pièce joue un -double personnage: sous le nom de Timocrate, il est l’ennemi de la -reine d’Argos, et l’assiège dans sa capitale; sous celui de Cléomène, -il est son défenseur et l’amant de sa fille. Il est assiégeant et -assiégé; il est vainqueur et vaincu. Cette singularité, qui est -vraiment très extraordinaire, a pu exciter une sorte de curiosité qui -peut-être fit le succès de la pièce... Il y a peu d’auteurs dont la -lecture soit plus rebutante que celle de Thomas Corneille, conclut -Laharpe».</p> - - -<div class="aster" id="Rotrou"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Dans une de ses pièces, sa tragi-comédie de <i>Céliane</i>, <span -class="smcap">Rotrou</span> (1609-1650) met en scène un amant qui -se demande (II, 2); sa belle lui ayant laissé le choix de ses -faveurs:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Que dois-je donc choisir, puissant maître des dieux,</p> -<p class="i0">De la bouche, du sein, de la joue ou des yeux?</p> -</div></div> - -<p>Il choisit le sein, et, devant le public, appuie ses lèvres sur -ce sein, pendant que sa maîtresse repose, étendue sur son lit. (Cf. -<span class="smcap">La Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains, -t. IV, p. 438, note 5.)</p> - -<p>Dans une autre pièce de Rotrou, <i>Saint Genest</i> (II, 2 ou 3), -la comédienne Marcelle, si férue de sa beauté et de ses charmes, -s’écrie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je foule autant de cœurs que je marche de pas.</p> -</div></div> - -<p>Les beaux vers, les vers devenus proverbes, abondent chez Rotrou, -particulièrement dans sa tragédie de <i>Venceslas</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire.</p> -</div> -<p class="dr">(II, 2.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’ami qui souffre seul fait une injure à l’autre.</p> -</div> -<p class="dr">(III, 2.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je dérobe au sommeil, image de la mort,</p> -<p class="i0">Ce que je puis du temps...</p> -<p class="i0">Ce que j’ôte à mes nuits je l’ajoute à mes jours.</p> -</div> -<p class="dr">(IV, 4.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>C’est dans <i>Venceslas</i> (IV, 5 ou 6) que se trouve ce vers prononcé -par la duchesse Cassandre, en même temps qu’«elle tire un poignard de -sa manche»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Voyez, voyez le sang dont ce poignard dégoutte!</p> -</div></div> - -<p>Ce qui rappelle le fameux cri de la Thisbé de Théophile <span -class="smcap">de Viau</span> (1590-1626):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! voilà le poignard qui du sang de ton maître</p> -<p class="i0">S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître!</p> -</div></div> - -<p>Citons aussi ce grotesque distique de la tragédie d’<i>Orbecce</i> de -<span class="smcap">Dumonin</span> (1557-1586) (Dans Philarète <span -class="smcap">Chasles</span>, <i>Études sur le seizième siècle</i>, p. -178):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Orbecce fréricide, Orbecce méricide!</p> -<p class="i0">Tu seras péricide, ainsi que fillicide!</p> -</div></div> - -<p>Et cet autre distique de Pierre <span class="smcap">Du Ryer</span> (1606-1658), dans -sa tragédie de <i>Scévole</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce peuple pour sa gloire, ennemi de la vôtre,</p> -<p class="i0">Se nourrira d’un bras et combattra de l’autre.</p> -</div></div> - -<p>«Quel est le sens de ces deux vers? se demande Laharpe (<i>Ouvrage -cité</i>, t. II, p. 272). Junie veut-elle dire que les Romains mangeront -et combattront en même temps, ou bien qu’ils mangeront un de leurs -bras et combattront avec l’autre? Les vers ont également ces deux -sens, et sont très mauvais dans tous les deux.»</p> - -<p>Afin de respecter l’<i>unité de lieu</i>, un auteur du dix-septième -siècle, Jean <span class="smcap">Claveret</span> (1590-1666), -s’avisa du stratagème suivant. Dans sa tragédie <i>Le Ravissement</i> -(l’Enlèvement) <i>de Proserpine</i>, où la scène est tour à tour au Ciel, -en Sicile et aux Enfers, il dit que «le lecteur peut se représenter -une certaine unité de lieu, en la concevant comme une ligne -perpendiculaire du Ciel aux Enfers; bien entendu que cette verticale -doit passer par la Sicile». Les trois «théâtres de l’action», Ciel, -Sicile et Enfers, se trouvent ainsi situés dans le même plan, le même -«lieu». (Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau de la -Poésie française au seizième siècle</i>, p. 253; Charpentier, 1869.)</p> - -<p id="ln_7">Plus tard, <span class="smcap">Rivarol</span> (1753-1801) réduisit -la tragédie à la<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -simple position et solution de cette question: Mourra-t-il ou ne -mourra-t-il pas? Question qui fluctue ainsi:</p> - -<p>1<sup>er</sup> acte: il mourra.</p> - -<p>2<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p> - -<p>3<sup>e</sup> acte: il mourra.</p> - -<p>4<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p> - -<p>5<sup>e</sup> acte: il mourra.</p> - -<p>(Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature -française</i>, t. III, p. 1243.)</p> - -<p>Napoléon était aussi d’avis que le cinquième acte d’une tragédie -devait se terminer par la mort du héros. «Il faut que le héros meure! -Tuez-le!» C’est le conseil qu’il donnait à A.-V. Arnault, pour sa -tragédie <i>Les Vénitiens</i>. Le héros, Montcassin, fut donc mis à mort -par ordre de l’empereur, mais la tragédie n’en valut ni plus ni -moins. (Cf. <span class="smcap">Staaff</span>, <i>ibid.</i>, t. II, p. -386, note 1.)</p> - -<p id="Crebillon">A propos de la tragédie, rappelons le mot de -Crébillon père relativement à son goût pour le genre terrible: «Je -n’ai pas eu le choix; Corneille avait pris le ciel; Racine, la terre; -il ne me restait plus que l’enfer». (Note du <i>Gil Blas</i> de Lesage, -édit. Saint-Marc Girardin, p. 137; Charpentier, 1865.)</p> - - -<div class="aster" id="Racine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Lorsque <span class="smcap">Racine</span> (1639-1699), fort -jeune encore, composa l’ode <i>La Nymphe de la Seine</i>, à l’occasion -du mariage du roi, il alla consulter Chapelain, qui releva -quelques fautes dans ce poème, «entre autres, celle d’avoir mis -en eau douce des tritons, divinités essentiellement salées, <i>ce -qui est une énorme incongruité mythologique</i>». (Théophile <span -class="smcap">Gautier</span>, <i>Les Grotesques</i>, p. 250-251; M. Lévy, -1859.)</p> - -<p>On cite souvent ce vers étrange d’<i>Andromaque</i> (I, 4), où Pyrrhus -emploie le mot <i>feux</i> dans deux acceptions toutes différentes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.</p> -</div></div> - -<p>C’est-à-dire: brûlé de plus d’amour, de passion, que je n’allumai -d’incendies dans les guerres que j’ai soutenues et notamment -«devant Troie». Cette pointe, selon la remarque d’Émile Deschanel -(<i>Le Romantisme des classiques</i>, Racine, t. I, p. 110), est une -réminiscence du roman grec de l’évêque Héliodore, <i>Théagène et -Chariclée</i>, que Racine adolescent s’était tant complu à lire et à -relire.</p> - -<p>D’après le poète et romancier Joseph Méry, Racine s’est<span -class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> servi cent soixante-cinq -fois du mot <i>œil</i> ou <i>yeux</i> dans cette tragédie d’<i>Andromaque</i>. «Vous -pouvez les compter,» ajoute-t-il, (<i>La Croix de Berny</i>, lettre XXII, -p. 219; Librairie nouvelle, 1859; où Méry se cache sous le pseudonyme -de Roger de Monbert.)</p> - -<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> (I, 6), nous trouvons cet enjambement, dont -plus tard les romantiques pourront s’autoriser:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mais j’aperçois venir madame la comtesse</p> -<p class="i0">De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.</p> -</div></div> - -<p>Racine a employé le substantif <i>diligence</i> (zèle, soin, -promptitude) dans des vers qu’on s’est plu à interpréter -comiquement:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Prince, que tardez-vous? Partez <i>en diligence</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Britannicus</i>, V, 2.)</p> -</div> - -<p>C’est-à-dire partez sans tarder, et non dans une de ces voitures -publiques dites <i>diligences</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! quittez d’un censeur la triste <i>diligence</i>!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Britannicus</i>, I, 2.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Je vais faire venir ma fille <i>en diligence</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Plaideurs</i>, III, 1.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Mais, comme vous savez, malgré ma <i>diligence</i>,</p> -<p class="i0">Un long chemin sépare et le camp et Byzance.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Bajazet</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<p>Déjà Corneille avait dit, dans <i>Polyeucte</i> (IV, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Si vous me l’ordonnez, j’y cours <i>en diligence</i>.</p> -</div></div> - -<p>Et Molière:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile <i>en diligence</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Princesse d’Élide</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<p>L’auteur dramatique Charles-Guillaume <span -class="smcap">Étienne</span>(1778-1845) dira de même, dans sa comédie -<i>L’Intrigante</i> (I, 7):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i10">Vous m’avez demandé,</p> -<p class="i0">J’accours <i>en diligence</i>.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>La Thébaïde ou les Frères ennemis</i> (IV, 3), on trouve ce -singulier vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’un ni l’autre ne veut s’embrasser le premier,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">que Littré (art. Embrasser) relève avec raison: «On -s’em<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>brasse l’un -l’autre, mais on n’est pas le premier à s’embrasser l’un l’autre».</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Épargnez votre sang, j’ose vous en prier,</p> -<p class="i0">Sauvez-moi de l’horreur de l’<i>entendre crier</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">lit-on dans <i>Phèdre</i> (IV, 4).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le sang de nos rois crie, et n’est point écouté,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">lit-on encore dans <i>Athalie</i> (I, 1).</p> - -<p><i>Entendre le sang crier</i> est une locution biblique que nous -rencontrons dans la <i>Genèse</i> (IV, 10), et placée dans la bouche de -Dieu même, à propos du meurtre d’Abel par Caïn: «Le sang de ton frère -crie vers moi».</p> - -<p>Dans cette même pièce de La <i>Thébaïde</i> (IV, 1), Racine suppose que -les frères ennemis, Etéocle et Polynice, se haïssaient avant leur -naissance et se battaient déjà dans le sein de leur mère:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance:</p> -<p class="i0">Que dis-je? nous l’étions avant notre naissance.</p> -<p class="i0">Triste et fatal effet d’un sang incestueux!</p> -<p class="i0">Pendant qu’un même sein nous renfermait tous deux,</p> -<p class="i0">Dans les flancs de ma mère une guerre intestine</p> -<p class="i0">De nos divisions lui marqua l’origine.</p> -</div></div> - -<p>La comtesse de Boufflers ayant un jour une lettre d’excuse -à adresser à la duchesse de Polignac, au sujet d’un engagement -qu’elle ne pouvait pas tenir, termina cette missive par -les vers suivants, qu’elle emprunta sans le dire, et à peu près -textuellement, au <i>Britannicus</i> de Racine (II, 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;</p> -<p class="i0">Vos <i>jours toujours</i> sereins coulent dans les plaisirs;</p> -<p class="i0">La Cour en est pour vous l’inépuisable source,</p> -<p class="i0">Ou si quelque chagrin <i>en</i> interrompt <i>la course</i>,</p> -<p class="i0">Tout le monde, soigneux de <i>les entretenir</i>,</p> -<p class="i0">S’empresse à <i>l’effacer</i> de votre souvenir.</p> -</div></div> - -<p>«Grimm nous apprend que ces vers, lus dans la société de -Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables: des -<i>jours toujours</i> sereins, mauvaise consonance; — <i>en</i> interrompt -<i>la course</i>, est-ce la course des plaisirs ou la course de la -source? — <i>les entretenir</i> est bien loin du mot <i>plaisirs</i>, de -même que <i>l’effacer</i> est un peu loin du mot <i>chagrin</i>; — et -tous ces <i>que</i>, <i>qui</i>, etc. Si Mme de Boufflers avait voulu -mystifier son monde, elle ne s’y serait pas prise plus adroi<span -class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>tement.» (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux Lundis</i>, t. IV, p. -227.)</p> - -<p>Racine écrit dans <i>Mithridate</i> (III, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Doutez-vous que l’Euxin ne me porte en deux jours</p> -<p class="i0">Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?</p> -</div></div> - -<p>«Oui, assurément, j’en doute!» interrompit un soir tout -haut, paraît-il, un vieux militaire qui avait guerroyé dans ces -contrées-là. «Il n’avait pas tort, ajoute Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, -t. II, p. 160). Aujourd’hui même que la navigation est tout -autrement perfectionnée qu’elle ne l’était alors, il serait de toute -impossibilité d’aller en deux jours du détroit de Caffa, qui est -l’ancien Bosphore Cimmérien, à l’embouchure du Danube, qui est à -l’autre extrémité de la mer Noire. C’est un trajet de près de deux -cents lieues d’une navigation difficile.» D’après l’abbé Du Bos (dans -Émile Deschanel, <i>ouvrage cité</i>, t. I, p. 310), cette objection et -interruption aurait été faite par le prince Eugène en personne.</p> - -<p>Dans Mithridate encore (III, 5) se trouve ce vers dit par Monime à -Mithridate:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage.</p> -</div></div> - -<p>A une représentation de cette tragédie, où le rôle de Monime -était rempli par la célèbre Adrienne Lecouvreur, et celui de -Mithridate par son camarade Beaubourg, connu par sa laideur, des -spectateurs, en entendant cette phrase: «Vous changez de visage», -s’avisèrent de crier: «Laissez-le donc faire!» (Cf. Lorédan <span -class="smcap">Larchey</span>, <i>L’Esprit de tout le monde</i> [ou -<i>L’Esprit d’autrefois</i>], Première série, p. 269.)</p> - -<p>A propos de ce vers d’<i>Iphigénie</i> (V, 6):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le <i>soldat étonné</i> dit que, dans une nue,...</p> -</div></div> - -<p class="ti0">Génin, dans ses <i>Récréations philologiques</i> (t. -II, p. 427, note 1; Chamerot, 1858), conte avoir «entendu à la -Comédie-Française déclamer ce vers de manière à faire douter s’il -ne s’agissait pas plutôt d’une nourrice de Molière que d’un soldat -d’Agamemnon», et il conseille de «préférer un hiatus au ridicule -d’une prononciation rigoureusement exacte».</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O le plus grand poltron qui jamais <i>ait été</i>!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">s’écrie à son tour un personnage de Scarron -(<i>Jodelet</i>, IV, 7), poltron qui peut être rapproché du susdit <i>soldat -étonné</i>.</p> - -<p>En 1684, le duc du Maine, âgé de quatorze ans, fils de<span -class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> Louis XIV et de Mme de -Montespan, et de qui l’on publia, en 1678, les <i>Œuvres diverses d’un -auteur de sept ans</i>, voulut faire partie de l’Académie française, et -Racine fut chargé de lui transmettre, au nom de l’Académie, cette -incroyable réponse:</p> - -<p>«Lors même qu’il n’y aurait pas de place vacante, Monseigneur, il -n’y a pas un académicien qui ne soit <i>ravi de mourir</i> pour vous en -faire une».</p> - -<p>Louis XIV eut plus de bon sens et se rebiffa devant tant -d’abnégation; il déclara que le duc était trop jeune pour songer à -l’Académie, et que, par conséquent, il ne fallait tuer personne pour -lui en procurer l’accès. (Cf. <i>Le Magasin pittoresque</i>, 1835, p. -354.)</p> - -<p>Qui croirait qu’<i>Athalie</i>, ce chef-d’œuvre, a été tellement mal -accueilli à ses débuts, qu’on le donnait à lire par pénitence? «Dans -plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, -de donner pour pénitence la lecture d’un certain nombre de vers -d’<i>Athalie</i>... Un jeune officier, condamné à lire la première scène, -lut toute la pièce, et la relut sur-le-champ une seconde fois; -ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné un plaisir auquel -il ne s’attendait guère. Ce petit événement, qui fit du bruit par sa -singularité,» ajoute Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t. II, p. 241-242), -amena peu à peu un changement d’opinion, et, en 1716, le Régent -donna ordre de jouer <i>Athalie</i>, qui, cette fois, «fut applaudie avec -transport».</p> - -<p id="ln_3">Racine, qui est considéré chez nous comme l’emblème de la -délicatesse, de l’élégance et de la pureté, a pourtant été jugé si -hardi, si grossier et immodeste, que certains ont éprouvé le besoin -de l’<i>épurer</i>. Au lieu de ces deux vers d’<i>Alexandre le Grand</i> (V, -3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Aimez, et possédez l’avantage charmant</p> -<p class="i0">De voir toute la terre adorer votre amant,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">ces pudibonds censeurs ont mis:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Aimez, et possédez l’avantage <i>si doux</i></p> -<p class="i0">De voir toute la terre adorer <i>votre époux</i>.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Les Plaideurs</i> (II, 9), ils n’ont pas manqué de supprimer le -mot <i>bâtard</i> et de le remplacer par <i>fils</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Monsieur, je suis <i>le fils</i> de votre apothicaire.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Esther</i> (I, 1), au lieu de:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,</p> -<p class="i0">La chassa de son trône ainsi que de son lit,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">estimant le mot <i>lit</i> trop suggestif, ils ont -écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Lorsque le roi, contre elle enflammé <i>sans retour</i>,</p> -<p class="i0">La chassa de son trône ainsi que de <i>sa cour</i>.</p> -</div></div> - -<p>(Cf. Edmond <span class="smcap">Texier</span>, <i>Les Choses du -temps présent</i>, p. 202-204; Hetzel, 1862.)</p> - -<p>Il y a eu mieux encore. On s’est avisé, au dix-septième siècle, -de se demander si Racine était vraiment poète et s’il était vraiment -chrétien, et la réponse fut deux fois négative. «Les Jésuites... en -1673, soumirent à un examen le génie et la religion de Racine. Il fut -question de savoir s’il était poète et chrétien: le public fut invité -à cette discussion, et des enfants dressés par le jésuite Soucié -(ou Souciet) la terminèrent en décidant que l’auteur immortel de -<i>Phèdre</i> et d’<i>Athalie</i> n’était ni poète ni chrétien, <i>nec poeta nec -christianus</i>.» (<i>Vie de Voltaire</i>, chap. II, p. 17-18, en tête de ses -Œuvres, édit. de Kehl.)</p> - -<p>Il est vrai que, plus tard, il a été traité de «polisson» et de -«vieille botte»: le premier de ces qualificatifs lui a été donné, -paraît-il, par Frédéric Soulié (Cf. <i>Le Temps</i>, 1<sup>er</sup> -décembre 1912, art. signé Paul Zahori; — cf. aussi Théophile <span -class="smcap">Gautier</span>, <i>Les Jeunes-France</i>, Daniel Jovard, p. -90; Charpentier, 1879: «Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, -je lui passerais ma cravache à travers le corps»); — la seconde -épithète est d’Auguste Vacquerie (<i>Profils et Grimaces</i>, p. 17: -«... Les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent -l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est une vieille -botte.»)</p> - -<p>Terminons par cette plaisante remarque d’un contemporain de -Racine. Celui-ci, comme on sait, était «grand courtisan, détestait -les jésuites, et évitait cependant d’en dire du mal par précaution. -Lorsqu’il mourut et qu’on sut qu’il avait demandé à être enterré -chez les solitaires de Port-Royal, le comte de Roussy dit aussitôt: -«Racine ne s’y serait certainement pas fait enterrer <i>de son -vivant</i>». (Cf. l’abbé <span class="smcap">de Voisenon</span>, -<i>Anecdotes littéraires</i>, p. 36; Librairie des bibliophiles, 1880; — -et Eugène <span class="smcap">Muller</span>, <i>Curiosités historiques -et littéraires</i>, p. 264; Delagrave, 1897.)</p> - - -<div class="aster" id="Moliere"><span class="pagenum" id="Page_35">[p. -35]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Les bizarreries de style et les vers négligés ou étranges et aussi -les cacophonies abondent chez <span class="smcap">Molière</span> -(1622-1673), à tel point que Théophile Gautier s’amusait à dire que -«comme tapissier, le Poquelin avait peut-être quelque mérite, mais, -comme poète, c’est un pleutre que nous aurions sifflé s’il eût apparu -en 1830». (Cf. <i>Le National</i>, 9 janvier 1887.)</p> - -<p>Et Flaubert de lui riposter sur le même ton:</p> - -<p>«Je te trouve sévère. Je conviens que Molière a des torts, mais il -y a, dans <i>Le Malade imaginaire</i> (acte II, 2<sup>e</sup> intermède), -une phrase de génie, qui fait de lui un écrivain de vaste envergure: -<i>Plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, font des danses -mêlées de chansons</i>. Ça, c’est un diamant!» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>Théophile Gautier a d’ailleurs manifesté plusieurs fois, et en -termes véhéments ou très crus, sa profonde antipathie pour Molière: -«Mon opinion sur Molière et <i>Le Misanthrope</i>? Eh bien, ça me semble -infect. Je vous parle très franchement: c’est écrit comme un c...!» -Etc. (<span class="smcap">Goncourt</span>, <i>Journal</i>, année 1857, t. -I, p. 170.)</p> - -<p>Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues se sont également montrés peu -tendres pour Molière:</p> - -<p>«En pensant bien, il parle souvent mal; il se sert des phrases les -plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, -avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec -une multitude de métaphores qui approchent du galimatias», etc. -(<span class="smcap">Fénelon</span>, <i>Lettre sur les occupations de -l’Académie</i>, VII, p. 70-71; édit. Despois.)</p> - -<p>«Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le -barbarisme et d’écrire purement.» (<span class="smcap">La -Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, Des ouvrages de l’esprit, p. 22; édit. -Hémardinquer.)</p> - -<p>«On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions -bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose -le dire, moins corrects et moins purs que lui.» (<span -class="smcap">Vauvenargues</span>, <i>Œuvres choisies</i>, p. 312; Didot, -1858, in-18.)</p> - -<p>Le critique Edmond Scherer a publié, dans le journal <i>Le Temps</i> -du 19 mars 1882 (Cf. Georges <span class="smcap">Lafenestre</span>, -<i>Molière</i>, p. 173; — Robert <span class="smcap">de Bonnières</span>, -<i>Mémoires d’aujourd’hui</i>, 2<sup>e</sup> série, p. 67 et suiv.; -— <i>La Gazette anecdotique</i> du 31 mars 1882; — etc.), un article -demeuré célèbre, portant pour titre <i>Une Hérésie littéraire</i>, et des -plus durs pour Molière. Ce<span class="pagenum" id="Page_36">[p. -36]</span> qu’il y a de plus curieux peut-être, c’est qu’en -reprochant à Molière de mal écrire, Scherer tombe dans le même -défaut. Voici la conclusion de son article, qui a été souvent citée -comme exemple de mauvais style et de drôlerie: «Il n’y a pas moyen de -se dérober à la conviction que notre grand comique est aussi mauvais -écrivain qu’on peut l’être, lorsqu’on a, du reste, les qualités de -fond qui dominent tout.» Un <i>fond</i> qui <i>domine</i> tout? Scherer cite -nombre de passages obscurs de Molière, ces phrases de Célimène, entre -autres (<i>Le Misanthrope</i>, IV, 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et, puisque notre cœur fait un effort extrême</p> -<p class="i0">Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,</p> -<p class="i0">Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,</p> -<p class="i0">S’oppose fortement à de pareils aveux,</p> -<p class="i0">L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle,</p> -<p class="i0">Doit-il impunément douter de cet oracle?</p> -</div></div> - -<p>Mais ne peut-on admettre que l’obscurité de ces vers (qui, -antérieurement au <i>Misanthrope</i>, se trouvent dans <i>Garcie de -Navarre</i>, III, 1) est voulue, et que c’est ainsi que la coquette -Célimène doit et entend exprimer sa pensée?</p> - -<p>Il ne faut pas oublier non plus que Molière n’est pas un auteur -de cabinet, travaillant tranquillement, à son aise et à ses heures; -il improvisait souvent, allait plus vite qu’il ne l’aurait voulu, et -sa prose comme ses vers sont faits pour être débités sur la scène, -plutôt que lus et savourés à loisir.</p> - -<p>Il ne paraît pas se préoccuper des répétitions de mots. Ainsi, -dans <i>Le Misanthrope</i>, la préposition <i>pour</i> se trouve à certain -endroit (III, 5 ou 7), répétée cinq fois en cinq vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Pour</i> moi, je voudrais bien que, <i>pour</i> vous montrer mieux,</p> -<p class="i0">Une charge à la cour vous pût frapper les yeux.</p> -<p class="i0"><i>Pour</i> peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,</p> -<p class="i0">On peut, <i>pour</i> vous servir, etc...</p> -</div></div> - -<p>D’autres vers de Molière nous arrêtent encore, voire nous -déconcertent; ceux-ci de <i>Tartuffe</i> (V, 3), par exemple:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je voudrais, de bon cœur, qu’on pût entre vous deux</p> -<p class="i0">De quelque ombre de paix <i>raccommoder les nœuds</i>.</p> -</div></div> - -<p>Et ceux-ci, encore de <i>Tartuffe</i> (V, scène dernière):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et par un doux hymen <i>couronner</i> en Valère</p> -<p class="i0">La <i>flamme</i> d’un amant généreux et sincère.</p> -</div></div> - -<p><i>Couronner une flamme</i> est certainement pour nous une singulière -locution; mais nous trouvons, au dix-septième siècle,<span -class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> et même plus tard, le mot -<i>flamme</i> accouplé à bien des verbes qui ne lui conviendraient plus -aujourd’hui:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Réduit au triste choix ou de <i>trahir</i> ma flamme,</p> -<p class="i10">Ou de vivre en infâme.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille</span>, <i>Le Cid</i>, I, 7.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Vous savez pour la paix <i>quels vœux a faits</i> ma flamme.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Horace</i>, I, 2.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Qu’est-ce-ci, mes enfants? <i>écoutez-vous</i> vos flammes?</p> -<p class="i0">Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, II. 7.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Mais ces chaînes du ciel qui tombent sur nos âmes</p> -<p class="i0"><i>Décidèrent</i> en moi <i>le destin de leurs flammes</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Don Garcie de Navarre</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<p>Des chaînes qui décident un destin?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Seigneur, il est trop vrai qu’une flamme funeste</p> -<p class="i0">A fait <i>parler</i> ici <i>des feux</i> que je déteste.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Crébillon</span>, <i>Rhadamiste et Zénobie</i>, I, 2.)</p> -</div> - -<p>Une flamme qui fait parler des feux?</p> - -<p>On lit dans <i>Le Misanthrope</i> (V, 7):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pourvu que <i>votre cœur</i> veuille <i>donner les mains</i></p> -<p class="i0">Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.</p> -</div></div> - -<p><i>Un cœur qui donne les mains</i>: voilà encore un étrange style, -mais dont nous trouvons plus d’un exemple antérieur au dix-neuvième -siècle:</p> - -<p>«La gloire n’est due qu’à <i>un cœur</i> qui sait... <i>fouler aux pieds</i> -les plaisirs.» (<span class="smcap">Fénelon</span>, <i>Télémaque</i>, I, -p. 6; édit. Colincamp.)</p> - -<p>«Tel est l’homme, ô mon Dieu, <i>entre les mains</i> de ses -seules lumières.» (<span class="smcap">Massillon</span>, -<i>Sermon pour le 4<sup>e</sup> dimanche de l’Avent</i>; dans <span -class="smcap">Molière</span>, édit des Grands Écrivains, t. V, p. -549, note 2.)</p> - -<p>Ne lit-on pas d’ailleurs dans la Bible (<i>Proverbes</i>, <span -class="smcap">XVIII</span>, 21): «La mort et la vie sont <i>aux mains</i> -de <i>la langue</i>»?</p> - -<p>Du temps de Molière aussi bien que de Massillon, les acceptions -du mot <i>main</i> étaient bien plus étendues qu’aujourd’hui (Cf. <span -class="smcap">Littré</span>). Gaston Boissier, si imbu de l’antiquité -et qui connaissait si bien nos classiques, a écrit (Dans <i>Le -XIX<sup>e</sup> Siècle</i>, 28 janvier 1894): «Un grand écrivain laisse -après lui quelque<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -chose de plus durable que ses écrits mêmes, c’est la langue dont il -s’est servi, qu’il a assouplie et façonnée à son usage, et qui, même -maniée <i>par d’autres mains</i>, garde toujours quelque trace du pli -qu’il lui a donné».</p> - -<p>De Molière encore (<i>Les Précieuses ridicules</i>, sc. 9):</p> - -<p>«<span class="smcap">Cathos.</span> — Votre cœur crie avant qu’on -l’écorche.</p> - -<p><span class="smcap">Mascarille.</span> — Il est écorché <i>depuis la -tête jusqu’aux pieds</i>.»</p> - -<p>Métaphore ou catachrèse qu’on peut rapprocher de celle de -Marivaux: «Frappez fort, mon cœur a <i>bon dos</i>.» (Cf. <span -class="smcap">Molière</span>, édit. des Grands Écrivains, -t. II, p. 98, note 1)<a id="NoteRef_19" href="#Note_19" -class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<p>«On ne peut néanmoins douter, dit très justement une note -de l’édition de Molière des Grands Écrivains (t. VIII, p. 284, -note 2, <i>a</i>), que parfois, dans l’emploi de ces locutions mêmes, -l’incohérence des termes rapprochés était cherchée et rendue fort -sensible pour produire un effet plaisant, témoin cette phrase de -Sganarelle: «Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter -un morceau de cuir qu’il n’en paye <i>les pots cassés</i>» (<i>Le Médecin -malgré lui</i>, III, 1), et ces vers de Benserade, adressés, dans le -<i>Ballet des Muses</i>, à Mlle de la Vallière:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je baise ici les mains <i>à vos beaux yeux</i></p> -<p class="i0">Et ne veux point d’un joug comme le vôtre.»</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Psyché</i> (I, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Un souris (sourire) chargé de douceurs</p> -<p class="i0">Qui <i>tend les bras</i> à tout le monde,</p> -<p class="i0">Et ne vous promet que faveurs.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Le Dépit amoureux</i> (I, 4):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i4">... Ma langue, en cet endroit,</p> -<p class="i0"><i>A fait un pas de clerc</i> dont elle s’aperçoit.</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Le Sicilien</i> (sc. 2): «Il fait noir comme dans un four.<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, et je ne vois pas -une étoile qui montre <i>le bout de son nez</i>».</p> - -<p>Dans le prologue du <i>Malade imaginaire</i>: «Le théâtre représente un -lieu champêtre, <i>et néanmoins</i> fort agréable». Ce <i>néanmoins</i> nous -prouve combien la campagne et les beautés de la nature étaient alors -peu appréciées.</p> - -<p>Voici encore quelques bizarres tournures de phrases de Molière:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le <i>poids</i> de sa grimace, où brille l’artifice,</p> -<p class="i0">Renverse le bon droit, et tourne la justice.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Misanthrope</i>, V, 1.)</p> -<div class="stanza"> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">Qu’un <i>cœur</i> de son penchant donne assez de lumière,</p> -<p class="i0">Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à rompre en visière.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, V. 2.)</p> -<div class="stanza"> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">Et leur <i>langue</i> indiscrète, en qui l’on se confie,</p> -<p class="i0">Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Tartuffe</i>, III, 4.)</p> -</div> - -<p class="ti0">Etc., etc.</p> - -<p>Les fautes ou singularités de prosodie sont fréquentes aussi -chez Molière. Il ne se fait aucun scrupule, par exemple, de ne pas -élider les <i>e</i> muets et de les compter pour une syllabe: sans doute -on n’était pas, de son temps, aussi strict sur ce point qu’on l’est -devenu depuis:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Anselme, mon mignon, cri<i>e</i>-t-elle à toute heure.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Étourdi</i>, I, 5.)</p> -<div class="stanza"> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">La parti<i>e</i> brutale alors veut prendre empire.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Dépit amoureux</i>, IV, 2.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Et tout le changement que je trouve à la chose,</p> -<p class="i9">C’est d’être Sosi<i>e</i> battu.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Amphitryon</i>, I, 2.)</p> -</div> - -<p>Ici, au contraire, l’<i>e</i> muet n’est pas compté:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A la queu<i>e</i> de nos chiens, moi seul avec Drécar.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Fâcheux</i>, II, 6 ou 7.)</p> -</div> - -<p>Dans <i>Sganarelle</i> (sc. 21), le mot <i>honneur</i> rime avec -lui-même:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Guerre, guerre mortelle à ce larron d’<i>honneur</i></p> -<p class="i0">Qui sans miséricorde a souillé notre <i>honneur</i>.</p> -</div></div> -<p><span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span></p> -<p>Dans la même pièce (sc. 23), trois rimes féminines se suivent:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i10">... La promesse <i>accomplie</i></p> -<p class="i0">Qui vous donna l’espoir de l’hymen de <i>Clélie</i>,</p> -<p class="i0">Très humble serviteur à Votre <i>Seigneurie</i>.</p> -</div></div> - -<p>Il est vrai que ces trois rimes sont ici «très -expressives» et font fort bon effet à la scène. (Cf. <span -class="smcap">Molière</span>, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. -214, note 4.)</p> - -<p>Dans le prologue d’<i>Amphitryon</i>, presque au début, nous -rencontrons deux rimes masculines de suite: <i>venir</i> et <i>pas</i>, -<i>las</i>.</p> - -<p>Notons ce curieux anachronisme dans <i>Amphitryon</i> (II, 5): Sosie et -son épouse Cléanthis, bien que en contact avec Jupiter et Mercure, -nous parlent «du diable» à plusieurs reprises:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous donnerions tous les hommes au diable.</p> -</div></div> - -<p>Et (III, 10):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et je ne vis de ma vie</p> -<p class="i0">Un dieu plus <i>diable</i> que toi.</p> -</div></div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Comme exemples de cacophonie chez Molière, nous citerons:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Ce sont soins su</i>perflus.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Étourdi</i>, IV, 3.)</p> -<div class="stanza"> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">... Une affaire aussi qui m’embarr<i>asse assez</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Dépit amoureux</i>, II, 1.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Et plusieurs qui <i>tantôt ont</i> appris...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Sganarelle</i>, sc. 16.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Tout <i>ce</i> que <i>son</i> cœur <i>sent</i>, <i>sa</i> main a <i>su</i> l’y mettre.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’École des Femmes</i>, III, 4.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Je <i>suis assez</i> adroit...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Misanthrope</i>, III, 1.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Et <i>suis huissier</i> à verge...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Tartuffe</i>, V, 4.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Qui le <i>rend en tout temps</i> si <i>content</i>...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Femmes savantes</i>, I, 3.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">D’être <i>baissé sans cesse aux soins</i> matériels.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, II, 7.)</p> -</div> - -<p>Parmi les locutions favorites de Molière, nous signalerons:</p> - -<p><i>Plaisant</i>: «Je vous trouve plaisant de...». (<i>Le -Misanthrope</i>,<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> IV, -3; — <i>Les Femmes savantes</i>, I, 2; V, 2; — <i>Le Malade imaginaire</i>, -III, 3 et 4; — Etc.)</p> - -<p><i>Impertinent</i>, <i>e</i>: «C’est un impertinent, une impertinente... -Voilà une coutume bien impertinente;» — Etc. (<i>La Critique de l’École -des Femmes</i>, sc. 5 et 7; — <i>Le Médecin malgré lui</i>, I, 2; II, 9; — -<i>Le Malade imaginaire</i>, I, 9; II, 6 et 7; III, 3; — Etc.)</p> - -<p><i>Pendard</i>, <i>pendarde</i>: «Ces pendardes-là.» (<i>Les Précieuses -ridicules</i>, sc. 4.) «Comment, pendard, vaurien...» (<i>Les Fourberies -de Scapin</i>, I, 4 et 6; II, 5, 7, 11; III, 3, 6, 7; — <i>Le Malade -imaginaire</i>, II, 2; — Etc.)</p> - -<p><i>Le plus... du monde</i>: «La plus belle personne du monde... La plus -amoureuse du monde...» Etc. (<i>La Critique de l’École des Femmes</i>, sc. -1, 2 et 3; — <i>Le Médecin malgré lui</i>, I, 5; III, 1 et 11: «La plus -grande joie du monde»; — <i>Le Bourgeois gentilhomme</i>, III, 7, 9, 19; -IV, 5; — <i>Le Malade imaginaire</i>, II, 6; — Etc.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Ce vers de <i>L’École des Femmes</i> (II, 6):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je suis maître, je parle; allez, obéissez,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se trouve textuellement dans Corneille (<i>Sertorius</i>, -V, 6), et cet autre de <i>Tartuffe</i> (III, 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se retrouve encore, sauf un seul mot, dans la même -pièce de Corneille (IV, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! pour être Romain, je n’en suis pas moins homme.</p> -</div></div> - -<p>Cet autre vers de <i>Tartuffe</i> (V, 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">ressemble beaucoup à celui-ci de La Fontaine -(<i>Fables</i>, IX, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je.</p> -</div></div> - -<p>Le sonnet de l’abbé Cotin, que Molière a introduit dans <i>Les -Femmes savantes</i> (III, 2), débute par un vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Votre prudence est endormie,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui se rapproche de près de ce vers de Corneille -(<i>Nicomède</i>, III, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ma prudence n’est pas tout à fait endormie.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span></p> - -<p>Les personnes qui estiment que le théâtre peut corriger les mœurs: -<i>castigat ridendo</i>... auraient été bien déçues si elles avaient -entendu ce grippe-sou dont nous parle Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t. -II, p. 300), qui, au sortir d’une représentation de <i>L’Avare</i>, -déclarait, et en toute bonne foi, «qu’il y avait beaucoup à profiter -dans cet ouvrage, et qu’on en pouvait tirer d’<i>excellents principes -d’économie</i>».</p> - -<p>Sainte-Beuve, dans ses <i>Nouveaux Lundis</i> (t. V, p. 275-276), -fait une curieuse remarque, à propos d’une pièce de Molière. -«Sait-on, demande-t-il, quelle est la pièce en cinq actes, avec cinq -personnages principaux, trois surtout qui reviennent perpétuellement, -dans laquelle deux d’entre eux, les deux amoureux, qui s’aiment, qui -se cherchent, qui finiront par s’épouser, n’échangent pas, durant la -pièce, une parole devant le spectateur, et n’ont pas un seul bout -de scène ensemble, excepté à la fin pour le dénouement? Si l’on -proposait la gageure à l’avance, elle semblerait presque impossible -à tenir. Cette gageure, Molière l’a remplie et gagnée dans <i>L’École -des Femmes</i>, et probablement sans s’en douter. Horace et Agnès ne se -rencontrent en scène qu’au cinquième acte.»</p> - -<p>«Il y a, ajoute Sainte-Beuve en note, une autre pièce très connue, -où les amoureux ne se rencontrent aussi qu’à la fin: c’est <i>Le -Méchant</i> de Gresset.»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span></p> - <h3>II</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Ronsard.</span> — <span - class="smcap">Desmarets de Saint-Sorlin.</span> — <span - class="smcap">Du Bartas.</span> Sa gloire «sans rivale». — <span - class="smcap">Malherbe</span>. Une ode qui arrive trop tard. — <span - class="smcap">Scudéry.</span></p> - - <p><span class="smcap">La Fontaine.</span> Ses inadvertances. - Emploi du mot <i>femme</i>. Dédicaces hyperboliques. Libertés scéniques. - Irrégularités de prosodie. Cacophonies. Fréquence de la rime <i>hommes</i> - et <i>nous sommes</i>. Orthographe de La Fontaine.</p> - - <p><span class="smcap">Boileau.</span> — <span - class="smcap">Regnard.</span> Ses emprunts à Molière. — <span - class="smcap">Crébillon le Tragique.</span> La cheville «en ces - lieux». — <span class="smcap">L’abbé Desfontaines.</span> — <span - class="smcap">Piron.</span> Un acteur qui se poignarde d’un coup de - poing. — <span class="smcap">La Chaussée.</span></p> - </div> -</div> - -<p>Afin de procéder autant que possible, mais cela ne se pourra pas -toujours, par ordre chronologique, nous allons rétrograder quelque -peu et remonter à <span class="smcap">Ronsard</span> (1524-1585), -qui, comme on sait, se plaisait aux accouplements de mots, qualifiait -la toux de <i>ronge-poumon</i>, Apollon de <i>porte-perruque</i>, Bacchus de -<i>nourri-vigne</i> et <i>aime-pampre</i>, etc.</p> - -<p>Ces juxtapositions ont d’ailleurs été fréquentes au seizième -siècle et même plus tard. «Votre esprit <i>aime-vers</i>... Cyprine -<i>dompte-cœur</i>...», écrit, dans sa comédie <i>Le Visionnaire</i> (II, 4), -<span class="smcap">Desmarets de Saint-Sorlin</span> (1595-1676), -qui, en plus d’un endroit, a imité Ronsard.</p> - -<p>Dans la préface de son poème <i>La Franciade</i>, Ronsard (<i>Œuvres -complètes</i>, t. III, p. 31, édit. Blanchemain) recommande d’employer -de préférence certaines lettres: «Je veux t’avertir, lecteur, de -prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont le -plus de son, et de celles qui en ont le moins. Car A, O, U et les -consonnes M, B, et les SS finissant les mots, et sur toutes les RR, -qui sont les vraies lettres héroïques, sont une grande sonnerie et -batterie aux vers.»</p> - -<p>Le poète <span class="smcap">du Bartas</span> (1544-1590), -qui, de son vivant, a joui de la plus grande réputation, d’«une -gloire sans rivale», dont les œuvres ont été traduites dans presque -toutes les langues de<span class="pagenum" id="Page_44">[p. -44]</span> l’Europe (Cf. <i>La Grande Encyclopédie</i>, art. Du Bartas), -est peut-être celui qui, après nos décadents, symbolistes et -naturistes, nous fournirait le plus de vers bizarres et drolatiques. -On sait que, pour exprimer le galop du cheval, il commençait par -galoper lui-même dans sa chambre<a id="NoteRef_20" href="#Note_20" -class="fnanchor">[20]</a>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape</p> -<p class="i0">Le vent qui va devant...</p> -</div></div> - -<p>Il recherche, avant tout, l’harmonie imitative; redouble, au -besoin, certaines syllabes, écrit <i>pé-pétiller</i>, <i>ba-battre</i>, -<i>flo-flottant</i>, au lieu de <i>pétiller</i>, <i>battre</i>, <i>flottant</i>. Le -soleil est pour lui <i>le duc des chandelles</i>; les vents sont <i>les -postillons d’Éole</i>. Sa muse, comme celle de Ronsard et encore plus, -«en français parle grec et latin»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Apollon porte-jour; Herme guide-navire;</p> -<p class="i0">Mercure échelle-ciel, invente-art, aime-lyre...</p> -<p class="i0">La guerre vient après, casse-lois, casse-mœurs,</p> -<p class="i0">Rase-forts, verse-sang, brûle-autels, aime-pleurs.</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>On connaît sa curieuse description de l’alouette et de son -gazouillement:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La gentille alouette, avec son tire-lire,</p> -<p class="i0">Tire l’ire à l’iré, et tire-lirant tire</p> -<p class="i0">Vers la voûte du ciel, etc.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau -de la poésie française au seizième siècle</i>, p. 99 et passim; et <span -class="smcap">Philomneste</span> [Gabriel Peignot], <i>Le Livre des -singularités</i>, p. 344).</p> -</div> - -<p>Dans <span class="smcap">Malherbe</span> (1555-1628), pourtant si -minutieux et si difficile, nous relevons ces métaphores disparates -(<i>Ode au roi Louis XIII</i>, 1627):</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Prends ta <i>foudre</i>, Louis, et va comme <i>un lion</i></p> -<p class="i0">Donner le dernier coup à la dernière tête</p> -<p class="i8">De la rébellion.</p> -</div></div> - -<p>Malherbe écrit à Racan (<i>Œuvres de Malherbe</i>, p. 180; Didot, -1858, in-18): «... Je ne trouvais que deux belles choses au -monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les -femmes et les melons. C’est un sentiment que j’ai eu <i>dès ma -naissance</i>...»</p> - -<p>«Dès ma naissance» est sans doute exagéré.</p> - -<p>Malherbe avait le travail très difficile; il disait que quand -on avait écrit cent vers ou deux feuilles de prose, il fallait se -reposer dix ans. Il «barbouilla» une fois une demi-rame de papier -pour corriger une seule stance (une des stances de l’ode à M. le duc -de Bellegarde, celle qui commence par ce vers: Comme en cueillant -une guirlande). Il consacra trois ans à l’ode destinée à consoler le -premier président de Verdun de la mort de sa femme, et, quand il eut -terminé et lui apporta ce bijou, le président était remarié. (Cf. -<span class="smcap">Tallemant des Réaux</span>, <i>Les Historiettes</i>, -t. I, p. 183; Techener, 1862.)</p> - - -<p class="p3">Entre autres rodomontades et drôleries du poète -tragi-comique <span class="smcap">Scudéry</span> (1601-1667), on cite -ces phrases de sa première comédie <i>Lygdamon</i>, où, pour s’excuser des -fautes de style qu’il a pu commettre, il écrit: «J’ai compté plus -d’années parmi les armes que d’heures dans mon cabinet; j’ai usé -plus de mèches en arquebuses qu’en chandelles, et sais mieux ranger -les soldats que les paroles... Je suis sorti d’une maison où l’on -n’avait jamais eu de plume qu’au chapeau... Je veux apprendre à -écrire de la main gauche, afin d’employer la droite plus noblement.» -Dans cette pièce de <i>Lygdamon</i>, un amoureux dit tendrement à sa -belle:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pouvez-vous voir de l’eau sans penser à mes larmes?</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et affirme que le vent de ses soupirs courbe les arbres -de la contrée. (Cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le -Romantisme des classiques</i>, t. I, p. 144; — et <span -class="smcap">Larousse</span>, art. Scudéry.)</p> - - -<div class="aster" id="LaFontaine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">La Fontaine</span> (1621-1695), parlant, -dans la <i>Vie d’Ésope le Phrygien</i> qu’il a placée en tête de ses -fables, de la <i>Vie d’Ésope</i> écrite par le moine Planude, dit que -cette biographie doit être crue, parce que Planude était à peu -près contemporain d’Ésope:<span class="pagenum" id="Page_46">[p. -46]</span> «Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses -arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte». Or, entre -Ésope, mort 500 ans avant J.-C., et le moine Planude, qui vivait -au quatorzième siècle, on voit qu’il y a un intervalle de <i>plus de -dix-huit siècles</i>. (Cf. <span class="smcap">La Fontaine</span>, édit. -des Grands Écrivains, t. I, p. 29.)</p> - -<p>Plusieurs fables de La Fontaine renferment des inadvertances et -sont entachées d’erreurs.</p> - -<p>Dans la première de ces fables, <i>La Cigale et la Fourmi</i> (imitée -d’Ésope), il y a, pour ainsi dire, autant de lapsus ou de bévues que -de mots. «La fourmi n’amasse aucune provision pour l’hiver, <i>ni mil, -ni vermisseau</i>, attendu qu’elle n’en a pas besoin, et qu’elle passe -sagement cette saison à dormir, comme l’ours et la marmotte; partant, -elle n’a jamais rien eu à refuser à la cigale, qui d’ailleurs ne -lui a jamais rien demandé, attendu qu’il n’y a pas de cigales en -hiver, et que la cigale n’attend pas pour disparaître que la bise -soit venue.» (<span class="smcap">Toussenel</span>, <i>Le Monde des -oiseaux</i>, chap. 2, t. I, p. 62; édit. de 1853.)</p> - -<p>A deux reprises (<i>Le Chat et le Rat</i>, VIII, 22; et <i>Les Souris et -le Chat-Huant</i>, XI, 9), La Fontaine a fait du hibou «l’époux de la -chouette», lorsque, selon les zoologistes, le hibou désigne un oiseau -d’une espèce tout autre que la chouette (Cf. <span class="smcap">La -Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains, t. II, p. 326, note 13; -et t. III, p. 162, note 5.)</p> - -<p>Ailleurs (<i>La Souris métamorphosée en Fille</i>, IX, 7), le rat -devient <i>le mari</i>, le mâle, de la souris.</p> - -<p>Ce qui n’a pas empêché Chateaubriand de déclarer que La -Fontaine était «notre plus grand naturaliste». (Cf. Eugène <span -class="smcap">Noël</span>, <i>La Vie des fleurs</i>, p. 71; Hetzel, -s. d.)</p> - -<p>Dans la fable <i>La Chatte métamorphosée en Femme</i> (II, 18), -l’auteur nous dit que la chatte «ayant changé de figure», étant -devenue femme,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les souris ne la craignaient point,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">les souris ne se sauvaient pas en l’apercevant. Ce qui -est manifestement faux, les souris s’enfuyant à l’approche de qui que -ce soit, au moindre bruit.</p> - -<p>Dans <i>Le Meunier, son Fils et l’Ane</i> (III, 1), au lieu d’avoir la -peine de marcher, et</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">l’âne est d’abord suspendu par les pieds, à un bâton -sans doute, et, la tête en bas, porté «comme un lustre», ce qui<span -class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> devait être passablement -mais très sûrement incommode pour lui, et ne devrait pas lui -permettre de dire «qu’il goûtait fort cette façon d’aller».</p> - -<p><i>Le Lièvre et la Perdrix</i> (V, 17):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.</p> -</div></div> - -<p>Pourquoi mourir? Ce lièvre, poursuivi par les chiens, est fatigué, -essoufflé, recru: ce n’est pas une raison pour mourir.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La <i>femme</i> du lion mourut,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">écrit La Fontaine, dans <i>Les Obsèques de la Lionne</i> -(VIII, 14), pour désigner la femelle du lion, et cette locution -apparaît ailleurs encore sous la plume du grand fabuliste (même -fable, plus bas; et II, 2). Et</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Deux coqs vivaient en paix...</p> -<p class="i0">Il (ce coq) eut <i>des femmes</i> en foule.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Deux Coqs</i>, VII, 13.)</p> -</div> - -<p>La même métaphore se retrouve dans Chateaubriand (<i>Voyage en -Amérique</i>, volume intitulé <i>Atala</i>, p. 346; Didot, 1871): «Le castor -est jaloux, et tue quelquefois <i>sa femme</i> pour cause ou soupçon -d’infidélité».</p> - -<p>Et Mérimée, dans une de ses <i>Lettres à Panizzi</i> (t. II, p. 225): -«Mme de Montebello se promenait un jour au bois de Boulogne avec une -chienne de chasse non muselée. Un des gardes veut confisquer sa bête, -qui était en contravention. Mme de Montebello lui dit, avec les yeux -tendres que vous lui connaissez: «Ah! monsieur, mais c’est la <i>femme</i> -du chien de l’empereur!»</p> - -<p>De même La Fontaine nous parle des <i>doigts</i> du chat, pour ses -griffes (IX, 17); un rossignol tombe dans les <i>mains</i> d’un milan (IX, -18); le rat prend l’œuf entre ses <i>bras</i> (X, 1); etc. «Le bonhomme» -humanise ainsi tout ce dont il nous entretient, finit par confondre -tout à fait la nature animale avec la nature humaine.</p> - -<p><i>Les Deux Pigeons</i> (IX, 2): On peut se demander pourquoi le -pigeon, qui aime tant son camarade et se désole si fort de le voir -partir, ne s’en va pas avec lui, puisque</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’absence est le plus grand des maux,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et que rien ne le retient au logis.</p> - -<p>Voltaire (<i>Dictionnaire philosophique</i>, art. Calebasse; <i>Œuvres -complètes</i>, t. I, p. 208, édit. du journal <i>Le Siècle</i>) et Diderot -(<i>Jacques le Fataliste</i>, p. 281; édit. Jannet-Picard) ont<span -class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> montré tout ce qu’il -y avait de faux dans la fable <i>Le Gland et la Citrouille</i> (IX, 4; -imitée de Tabarin). Garo, qui, chez nous, semble avoir tort de -trouver que la citrouille serait mieux pendue</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A l’un des chênes que voilà,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">aurait eu raison dans les contrées tropicales où -d’énormes noix de coco poussent sur de très grands arbres.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i4">Il ne faut jamais dire aux gens:</p> -<p class="i0">«Écoutez un bon mot, oyez une merveille.»</p> -<p class="i4">Savez-vous si les écoutants</p> -<p class="i0">En feront une estime à la vôtre pareille?</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Souris et le Chat-huant</i>, XI, 9.)</p> -</div> - -<p>Très sage précepte, mais que notre fabuliste n’a pas toujours -observé, et auquel du reste il n’est pas toujours facile de -s’astreindre. Voici...</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Une histoire <i>des plus gentilles</i>...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Testament expliqué par Ésope</i>, II, 20.)</p> -</div> - -<p>Dans ses dédicaces aux puissants de la terre, ou quand il -s’adresse à eux, La Fontaine, à l’exemple d’ailleurs de la plupart -des écrivains de son temps, use et abuse des plus hyperboliques -adulations:</p> - -<p>«Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni -aucune des divinités du Parnasse, écrit-il au duc de Bourgogne, alors -âgé de <i>douze ans</i>: elles se rencontrent toutes dans les présents -que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les -ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître -toutes les règles qui y conviennent.» (<i>Fables</i>, livre XII, Dédicace -à Mgr le duc de Bourgogne.)</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut</p> -<p class="i0">Qu’ayant mille vertus <i>vous n’avez nul défaut</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Philémon et Baucis</i>, in fine),</p> -</div> - -<p class="ti0">déclare-t-il au duc de Vendôme, un cynique -débauché.</p> - -<p>Et cet «encens» néanmoins, si grossier qu’il fût, notre poète -estimait «qu’il avait le secret de le rendre exquis». (<i>Fables</i>, -Daphnis et Alcimadure, XII, 26.)</p> - -<p>Nous avons vu, dans Rotrou, un acteur baiser le sein de -sa maîtresse sur la scène; les mêmes libertés de gestes se -retrouvent dans le théâtre de La Fontaine, où, à plus d’une<span -class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> reprise (<i>L’Eunuque</i>, IV, -1, 8, etc.), nous lisons des jeux de scène comme ceci:</p> - -<p class="p1">«<span class="smcap">Chrémès</span>, lui voulant mettre la main au sein...</p> - -<p>«<span class="smcap">Pythie</span>, se retirant, et repoussant sa main...»</p> - -<p class="p1">Et je vous fais grâce du texte.</p> - - -<p class="p3">Voyez aussi, de La Fontaine, <i>Clymène</i>, comédie en un -acte (vers la fin), et <i>Ragotin ou le Roman comique</i>, comédie en cinq -actes, où des scènes des plus grossières, des plus ordurières (II, -11; III, 7; etc.) rappellent absolument Tabarin et les anciennes -farces de la foire. Rien ne démontre mieux que ces hardiesses, ces -«inconvenances», combien nos mœurs diffèrent de celles du grand -siècle.</p> - -<p id="ln_4">Lorsque La Fontaine fit représenter sa comédie <i>Le -Florentin</i>, que Voltaire place cependant «au-dessus de la plupart -des petites pièces de Molière», il ne laissait pas, raconte-t-on, -de demander, dans la salle même du théâtre, — mais était-ce -sérieusement ou en plaisantant? «Quel est donc le malotru qui a -fait cette rapsodie?» (Cf. <span class="smcap">La Fontaine</span>, -édit. des Grands Écrivains, t. VII, p. 400; — et Victor <span -class="smcap">Hugo</span>, <i>Notre-Dame de Paris</i>, livre I, chap. 3; -t. I, p. 40; Hachette, 1858.)</p> - -<p>Nous retrouvons, chez La Fontaine, des incorrections de prosodie -analogues à celles que nous avons signalées chez Molière. Dans -la fable <i>Le Vieillard et ses enfants</i> (IV, 18), on rencontre, -presque au début, trois rimes masculines qui se suivent (<i>enfants</i>, -<i>appelait</i>, <i>parlait</i>). Dans la fable <i>Les Lapins</i> (X, 14 ou 15), -<i>guides</i> (au pluriel: certaines éditions mettent le singulier, -quoique le sens de la phrase exige le pluriel, employé par La -Fontaine) rime avec <i>solide</i> (au singulier). Dans la fable <i>Le -Corbeau, la Gazelle, etc.</i> (XII, 15), quatre rimes masculines se -suivent: <i>imparfaitement</i>, <i>infiniment</i>, <i>autrement</i>, <i>firmament</i>; et -un peu plus loin, dans la même fable, nous rencontrons encore trois -rimes du même genre: <i>tourmentant</i>, <i>instant</i> et <i>comment</i>.</p> - -<p>Les cacophonies sont assez fréquentes chez La Fontaine comme chez -Molière:</p> - -<p>«... Je suis sourd, <i>les ans en sont</i> la cause.» (<i>Fables</i>, VII, -16.)</p> - -<p>«... Tous <i>sont</i> de <i>son</i> domaine.» (VIII, 1.)</p> - -<p>«... Parcourant <i>sans cesser ce</i> long <i>cercle</i> de peines.» (X, -2.).</p> - -<p>«... Ayant <i>au haut</i> cet écrit<i>eau</i>.» (X, 14.)</p> - -<p>«<i>Ces soins sont</i> superflus.» (XII, 8.)</p> - -<p>«Quand il en aurait eu, ç’au<i>rait été tout un</i>.» (XII, 12.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span></p> - -<p>«Là, tout l’Olym<i>pe en pompe eût</i> été vu.» (XII, 15.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Pour les nécessités de la mesure ou de la rime, La Fontaine écrit -<i>tartufs</i> (tartuffes), <i>respec</i> (respect), <i>circonspec</i> (circonspect) -(IX, 14; — X, 8 et 12); etc.</p> - -<p>Dans <i>L’Abbesse malade</i> (<i>Contes</i>, IV, 2) se trouve un <i>e</i> muet -non élidé, qui ne compte pas pour une syllabe:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A moins enfin qu’elle n’ait à souhait</p> -<p class="i0">Compagni<i>e</i> d’homme. Hippocrate ne fait</p> -<p class="i0">Choix de ses mots...</p> -</div></div> - -<p>«C’est prendre avec la prosodie une liberté bien grande», remarque -ici l’édition des Grands Écrivains (t. V, p. 309, note 1).</p> - -<p>Notons enfin que La Fontaine, comme nombre de poètes d’ailleurs, -Victor Hugo, par exemple, se plaît à faire rimer <i>hommes</i> avec -<i>sommes</i> (nous <i>sommes</i>, dans le siècle où nous <i>sommes</i>): quand l’un -de ces mots apparaît à la fin d’un vers, on est à peu près certain -que l’autre ne va pas tarder à se montrer:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mais ne bougeons d’où nous <i>sommes</i>:</p> -<p class="i0">Plutôt souffrir que mourir,</p> -<p class="i0">C’est la devise des <i>hommes</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Fables</i>, I, 16.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0 g4">...............</p> -<p class="i0">Peut servir de leçon à la plupart des <i>hommes</i>.</p> -<p class="i0">Parmi ce que de gens sur la terre nous <i>sommes</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(II, 13.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De tout temps les chevaux ne sont nés pour les <i>hommes</i>,</p> -<p class="i0">Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous <i>sommes</i>,</p> -<p class="i0 g4">...................</p> -</div> -<p class="dr">(IV, 13.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0 g4">.................</p> -<p class="i0">Souvent pour des sujets même indignes des <i>hommes</i>:</p> -<p class="i0">Il semble que le ciel sur tous tant que nous <i>sommes</i></p> -<p class="i0 g4">.................</p> -</div> -<p class="dr">(VIII, 5.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i6">... et, tous tant que nous <i>sommes</i>,</p> -<p class="i0 g4">..............</p> -<p class="i0">Et l’on ne peut l’apprendre aux <i>hommes</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(VIII, 7.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Souffrir ce défaut aux <i>hommes</i>!</p> -<p class="i0">Mais que tous, tant que nous <i>sommes</i>,</p> -<p class="i0 g4">.............</p> -</div> -<p class="dr">(IX, 1.)</p> -</div> - -<p>Et X, 1, 2, et 10; — XII, 13,15; — Etc.</p> - -<p>«C’est un malheur de notre poésie, a dit Chamfort (dans <span -class="smcap">La Fontaine</span>, édit. des Grands Écrivains, t. III, -p. 249, note 7), que, dès qu’on voit le mot <i>hommes</i> à la fin d’un -vers, on puisse être sûr de voir arriver à la fin de l’autre vers, -<i>où nous sommes</i> ou bien <i>tous tant que nous sommes</i>. L’habileté de -l’écrivain consiste à sauver cette misère de la langue par le naturel -et l’exactitude de la phrase où ces mots sont employés.»</p> - -<p>On trouvera dans l’édition des Grands Écrivains (t. VII, p. 596 et -suiv.), dans la tragédie d’<i>Achille</i>, où l’orthographe de La Fontaine -a été respectée, un spécimen de cette orthographe, qui diffère très -fréquemment de la nôtre: <i>vanger</i> (venger), <i>quiter</i> (quitter), -<i>soufrir</i> (souffrir), <i>rampart</i> (rempart), <i>flater</i> (flatter), -<i>fidelle</i> (fidèle), <i>guarent</i> (garant), etc.</p> - - -<div class="aster" id="Boileau"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Boileau</span> (1636-1711), si rigoureux et -sévère, nous parle de <i>reculer en arrière</i>, comme si l’on pouvait -<i>reculer en avant</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pégase s’effarouche et recule en arrière.</p> -</div> -<p class="dr">(Épître IV, <i>Le Passage du Rhin</i>.)</p> -</div> - -<p>Son île escarpée et <i>sans bords</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’honneur est comme une île escarpée et sans bords</p> -</div> -<p class="dr">(Satire X, <i>Les Femmes</i>.)</p> -</div> - -<p class="ti0">lui a été maintes fois reprochée: qu’est-ce qu’une île -qui n’aurait pas de bords?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le Français, né malin, forma le vaudeville;</p> -<p class="i0">Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,</p> -<p class="i0">Passe de bouche en bouche et s’accroît en marchant.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Art poétique</i>, chant II.)</p> -</div> - -<p>Un indiscret qui <i>passe de bouche en bouche et s’accroît en -marchant</i>?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et son feu, dépourvu de sens et de lecture,</p> -<p class="i0">S’éteint à chaque pas faute de nourriture.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, chant III.)</p> -</div> - -<p>Un <i>feu</i>, dépourvu de <i>sens</i> et de <i>lecture</i>, qui s’éteint à chaque -<i>pas</i>?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span></p> - -<p>Images bien incohérentes, surtout pour un législateur du -Parnasse.</p> - -<p>Et cet anachronisme commis par Boileau dans sa satire IX (<i>A son -esprit</i>), où il fait de Juvénal le contemporain de l’abbé Cotin:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Avant lui Juvénal avait dit en latin</p> -<p class="i0">Qu’on est assis à l’aise aux sermons de Cotin.</p> -</div></div> - -<p>Je ne sais plus où j’ai lu que le <i>Traité du Sublime</i> de Longin, -traduit par Boileau, fut un jour mis en vente sous le titre — dû à -l’imprimeur ou au relieur, les livres autrefois se vendant presque -toujours reliés — de <i>Traité du Sublimé</i>, c’est-à-dire du calomel, -sel de mercure, et classé dans les ouvrages de chimie.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Ce qui frappe le plus, et en quelque sorte à première vue, dans -les comédies de <span class="smcap">Regnard</span> (1656-1710), c’est -la quantité de vers qu’il emprunte, plus ou moins textuellement, -à Molière. «Tu prenais ton bien où bon te semblait, eh bien, je -fais comme toi, et c’est toi que je pille,» paraît-il dire à son -maître.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans vos brusques <i>humeurs</i> je ne puis vous comprendre.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Distrait</i>, I, 1.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Dans vos brusques <i>chagrins</i> je ne puis vous comprendre.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’étais <i>fort</i> serviteur de monsieur votre père.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Distrait</i>, II, 7.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Et</i> j’étais serviteur de monsieur votre père.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, V, 4.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0">A peine <i>pouvons-nous</i> dire comme il se nomme.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, IV, 2.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">A peine <i>pouvez-vous</i> dire comme il se nomme.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et ne me rompez pas la tête <i>plus longtemps</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, IV, 3.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>Et ne me rompez pas <i>davantage</i> la tête.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, IV, 3.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0">Voilà, je <i>le confesse</i>, un homme abominable.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Les Ménechmes</i>, V, 5.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Voilà, je <i>vous l’avoue</i>, un abominable homme.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, IV, 6.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Est-ce à moi</i>, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse?</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Légataire universel</i>, III, 8.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0"><i>C’est à vous</i>, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Misanthrope</i>, I, 2.)</p> -</div> - -<div class="poem p2"><div class="stanza"> -<p class="i0">C’est à vous de sortir <i>et de passer la porte</i>.</p> -<p class="i0">La maison m’appartient...</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Regnard</span>, <i>Le Légataire universel</i>, III, 2.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">C’est à vous d’en sortir, <i>vous qui parlez en maître</i>.</p> -<p class="i0">La maison m’appartient...</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Molière</span>, <i>Le Tartuffe</i>, IV, 7.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p class="p3">Une des locutions les plus habituelles à Molière: «Je -vous trouve plaisant», n’est pas rare non plus chez Regnard:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant!</i> Au gré de mes souhaits...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Distrait</i>, V, 9.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> de disposer de moi.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Ménechmes</i>, V, 6.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> et vous avez raison...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Légataire universel</i>, II, 11.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Je vous trouve plaisant</i> de parler de la sorte.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III, 2.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Crébillon le Tragique</span> (1674-1762), dont -nous avons cité le mot (<a href="#Crebillon">p. 29</a>): «Corneille -avait pris le ciel; Racine, la terre;<span class="pagenum" -id="Page_54">[p. 54]</span> il ne me restait plus que l’enfer», «a -fondé presque toutes ses pièces, selon la remarque de Laharpe (<i>Lycée -ou Cours de littérature</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 563-564; -Verdière, 1817), sur le déguisement des principaux personnages. A -commencer par <i>Rhadamiste</i>, Zénobie y paraît sous le nom d’Isménie; -dans <i>Électre</i>, Oreste est caché sous celui de Tydée; Pyrrhus, -dans la pièce de ce nom, l’est sous celui d’Hélénus; Ninias, dans -<i>Sémiramis</i>, sous celui d’Agénor; le fils de Thyeste, sous celui du -fils d’Atrée; Sextus, dans <i>Le Triumvirat</i>, sous celui de Clodomir»; -etc.</p> - -<p>Sémiramis ayant découvert que celui qu’elle aime, Agénor, n’est -autre que son fils Ninias, continue à l’aimer, comme si de rien -n’était:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ingrat, je t’aime encore avec trop de fureur...</p> -</div></div> - -<p>Et Ninias de s’écrier, non sans raison:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O ciel! vit-on jamais dans le cœur d’une mère</p> -<p class="i0">D’aussi coupables feux éclater sans mystère?</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ibid.</i>, p. 553-554.)</p> -</div> - -<p>Laharpe remarque encore combien Crébillon abuse de cette cheville -«en ces lieux»: on la voit «à tout moment» au bout de ses vers, -dit-il; «et ce qu’il y a de pis, ajoute-t-il (<i>Ibid.</i>, p. 528), c’est -que ce mot est presque partout inutile, et quelquefois employé à -contre-sens»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux</p> -<p class="i0">Signale quelque jour ma fureur <i>en ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Je ne suis en effet descendu <i>dans ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Et nous n’avons d’appui que de vous <i>en ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Quel déplaisir secret vous chasse <i>de ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Cachez-nous au tyran qui règne <i>dans ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Je tremble à chaque pas que je fais <i>en ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Sans appui, sans secours, sans suite <i>dans ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">J’en crains plus du tyran qui règne <i>dans ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Il doit être déjà de retour <i>en ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">M’accorder un vaisseau pour sortir <i>de ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Gardes, faites venir l’étranger <i>en ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Et votre voix, Seigneur, a rempli <i>tous ces lieux</i>...</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>Voltaire abuse aussi de cette locution «en ces lieux», «dans ces -lieux», si commode d’ailleurs pour la versification. Dans sa tragédie -d’<i>Oreste</i> notamment, elle apparaît très fréquemment (I, 2, 3, 4, 5; -II, 1, 2, 5; etc.):</p> - -<p>«... Oreste est <i>en ces lieux</i>.» (II, 7.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span></p> - -<p>«... Qu’osiez-vous faire <i>en ces lieux</i> écartés?» (III, 6.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>A la première représentation de cette pièce, à certain endroit, -sans doute modifié depuis par l’auteur, Oreste s’écriait:</p> - -<p>«Suivez-moi!</p> - -<p>— Où? demandait Clytemnestre.</p> - -<p>— <i>Aux lieux</i>...», commençait à répondre Oreste.</p> - -<p>Mais on ne le laissa pas achever, et toute la salle se mit à rire. -(Cf. Lorédan <span class="smcap">Larchey</span>, <i>L’Esprit de tout le -monde</i>, 1<sup>re</sup> série, p. 269.)</p> - -<p>Nous reparlerons de Voltaire tout à l’heure et plus amplement.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>L’<span class="smcap">abbé Desfontaines</span> (1685-1745), fameux -par ses disputes avec Voltaire, commet la balourdise, au début de -son <i>Ode à la reine</i>, de prendre, non le Pirée pour un homme, mais -le Permesse, rivière de Béotie, où les Muses aimaient à se baigner, -pour une montagne, de confondre, en d’autres termes, <i>Permesse</i> avec -<i>Parnasse</i>. Piron ne manqua pas de relever la bévue:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il croyait le Permesse un mont,</p> -<p class="i0">Or c’est un fleuve très profond;</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>Mais ce qu’il y a de plus drôle ici, c’est que <span -class="smcap">Piron</span> (1689-1773), à son tour, commet ou semble -commettre la même erreur dans <i>L’Amitié médecin</i>, où il demande aux -Muses de faire retentir les «échos du <i>Permesse</i>». (Cf. Paul <span -class="smcap">Chaponnière</span>, <i>Piron</i>, p. 304-305.)</p> - -<p>A propos de Piron, n’oublions pas le très malencontreux et risible -incident qui fut cause en grande partie de la chute de sa tragédie de -<i>Callisthène</i> (1730). Le poignard avec lequel le héros de la pièce, -le philosophe Callisthène, se donne la mort au dernier acte était en -si mauvais état qu’il se désarticula entre ses mains: lame, poignée, -garde, manche, tout était disjoint et comme en paquet, si bien que -l’acteur, l’infortuné Callisthène, dut se poignarder non avec un -poignard, mais «d’un héroïque coup de poing», et après avoir envoyé -au diable, au milieu d’une folle hilarité, les quatre tronçons de son -glaive. (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, p. 61.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span></p> - -<p>Ce vers de <span class="smcap">La Chaussée</span> (1692-1754), qui -se trouve dans sa comédie <i>Le Préjugé à la mode</i> (II, 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Devine, si tu peux, et choisis, si tu l’oses,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">figure textuellement dans la tragédie d’<i>Héraclius</i> de Corneille -(IV, 4).</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span></p> - <h3>III</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Voltaire.</span> Son théâtre: anecdotes - diverses. Georges Avenel et son édition des œuvres de Voltaire. - La petite-nièce de Corneille. Abus des mots <i>horreur</i>, <i>fatal</i>, - <i>affreux</i>. Les tragédies de Voltaire jugées par Victor Hugo. - Orthographe de Voltaire.</p> - - <p>L’<span class="smcap">abbé d’Allainval</span>. — <span - class="smcap">Saurin.</span> — <span class="smcap">Alexandre de - Moissy.</span> Une pièce pour sages-femmes.</p> - - <p><span class="smcap">Sedaine.</span> Ses répétitions de mots. Ses - incorrections. — <span class="smcap">Lemierre.</span> Le vers du - siècle.</p> - - <p><span class="smcap">Beaumarchais.</span> L’adjectif <i>sensible</i> au - dix-huitième siècle. Termes de prédilection.</p> - - <p><span class="smcap">Dorat.</span> — <span - class="smcap">Chamfort.</span> <i>La Charité romaine.</i> — <span - class="smcap">Desforges.</span> Phrases inachevées. — <span - class="smcap">Florian.</span></p> - </div> -</div> - - -<p><span class="smcap">Voltaire</span> (1694-1778) — «Le Français -suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa -nation... Voltaire, c’est le plus grand homme en littérature de -tous les temps; c’est la création la plus étonnante de l’Auteur -de la nature,» a proclamé Gœthe (<i>Conversations avec Eckermann</i>, -t. II, p. 77, note; Charpentier, 1863; — et cité dans <span -class="smcap">Voltaire</span>, <i>Œuvres complètes</i>, t. VIII, p. 1126, -édit. du journal <i>Le Siècle</i>); «Le vrai représentant de l’esprit -français dans ce que j’appelle un congrès européen serait Voltaire,» -déclare, de son côté, Sainte-Beuve (<i>Causeries du lundi</i>, t. XV, -p. 210, note 1) — Voltaire confond, dans une de ses tragédies, -<i>L’Orphelin de la Chine</i> (I, 3), <i>alfange</i> (sorte de cimeterre) avec -<i>phalange</i> (troupe d’infanterie), et il écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De nos honteux soldats les <i>alfanges</i> errantes,</p> -<p class="i0">A genoux, ont jeté leurs armes impuissantes.</p> -</div></div> - -<p>Ce qui a été corrigé depuis par divers éditeurs, qui ont mis -<i>phalanges</i> à la place d’<i>alfanges</i>.</p> - -<p>Dans la même pièce (II, 6), nous relevons ce vers singulier:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Où <i>mon front</i> avili n’osa <i>lever les yeux</i>.</p> -</div></div> - -<p>On a souvent rapproché ce vers de Voltaire (<i>Rome sauvée</i>, I, -7):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Faisons notre devoir: les dieux feront le reste,</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span></p> - -<p class="ti0">de ce vers de Corneille (<i>Horace</i>, II, 8):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux...</p> -</div></div> - -<p>Ce vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se trouve à la fois et mot pour mot dans l’<i>Œdipe</i> -de Corneille (I, 3) et dans l’<i>Œdipe</i> de Voltaire (I, 1), où nous -rencontrons également (I, 1) cet autre vers devenu proverbe:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.</p> -</div></div> - -<p>Nombre de vers des pièces de théâtre de Voltaire, tout comme -de Corneille et de Racine, sont d’ailleurs restés dans la mémoire:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Tancrède</i>, III, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le premier qui fut roi fut un soldat heureux;</p> -<p class="i0">Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Mérope</i>, I, 3.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les mortels sont égaux; ce n’est point la naissance,</p> -<p class="i0">C’est la seule vertu qui fait leur différence.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Mahomet</i>, I, 4.)</p> -</div> - -<p>Remarquons, en passant, qu’un des personnages de cette tragédie de -<i>Mahomet</i>, l’esclave <span class="smcap">Séide</span>, a laissé son -nom dans la langue pour signifier un sectateur fanatique.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Mort de César</i> II, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid</i>.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Georges Avenel, dans sa bonne et intéressante édition populaire -des œuvres complètes de Voltaire (Paris, aux bureaux du journal <i>Le -Siècle</i>, 1867-1870, 8 vol. in-4)<a id="NoteRef_21" href="#Note_21" -class="fnanchor">[21]</a>, a eu le soin d’imprimer en italique tous -ces vers «sensationnels» ou demeurés célèbres.</p> - -<p>Rappelons que cette phrase, qu’on cite d’ordinaire comme un -vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux,</p> -</div></div> - -<p class="ti0"><span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>a -été écrite comme prose par Voltaire; elle se trouve vers la fin de -la préface de <i>L’Enfant prodigue</i>, comédie en cinq actes (t. III, p. -286, édit. du journal <i>Le Siècle</i>).</p> - - -<p class="p3"><i>La Mort de César</i> est, assure-t-on, la première -pièce de théâtre, «parmi celles qui méritent d’être connues», où -aucune femme ne figure parmi les personnages. Elle réalise ainsi -le vœu du prédicateur Pierre de Villiers (1648-1728) qui voulait -retrancher des tragédies «tout ce qui est amour». (Cf. Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme des classiques</i>, -Voltaire, p. 125, et Racine, t. II, p. 33, note 1.)</p> - -<p>Une mésaventure analogue à celle des abbés Pellegrin et Abeille et -à la chute de leurs pièces (Cf. ci-dessus, chap. 1, <a href="#ln_1">p. 22</a>), survint -à Voltaire, lorsqu’il fit représenter sa tragédie d’<i>Adélaïde du -Guesclin</i>, où se trouve, à la scène dernière, cet hémistiche:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Es-tu content, Coucy?</p> -</div></div> - -<p>«Couci, couci!» répliquèrent plusieurs mauvais plaisants, — ce -qui, comme bien on pense, ne contribua pas à la réussite de l’œuvre. -(Cf. Georges <span class="smcap">Avenel</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. -III, p. 215 et 229.)</p> - -<p>Dans <i>Zaïre</i>, «la plus touchante de toutes les tragédies qui -existent» (<span class="smcap">Laharpe</span>, <i>Lycée ou Cours de -littérature</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 222; Verdière, 1817), -un autre hémistiche:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Soutiens-moi, Chatillon,</p> -</div> -<p class="dr">(II, 3),</p> -</div> - -<p class="ti0">a été et est souvent encore employé par plaisanterie, -burlesquement.</p> - -<p>De même, à la première représentation de <i>Mariamne</i>, dans le -moment où Mariamne, qui s’empoisonnait et expirait sur la scène, -prenait la coupe et la portait à ses lèvres, le parterre s’écria: «La -reine boit! La reine boit!» On était justement la veille, ou non loin -de la fête des Rois, et cette plaisanterie amena l’interruption puis -la chute de la pièce. (Cf. Georges <span class="smcap">Avenel</span>, -<i>ibid.</i>, p. 112.)</p> - -<p>C’est dans <i>Zaïre</i>, où une croix fait reconnaître à Lusignan -sa fille, que nous voyons apparaître pour la première fois -cet accessoire, «la croix de ma mère», dont le théâtre a -tant abusé depuis. (Cf. <i>Zaïre</i>, II, 3; — et Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>ouvrage cité</i>, Théâtre de Voltaire, -p. 100.)</p> - -<p>Pendant qu’on répétait <i>Mérope</i>, Voltaire accablait les acteurs -de corrections, suivant son usage. Ayant passé la nuit à revoir sa -pièce, il réveilla son laquais à trois heures du matin, et lui<span -class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> remit une correction à -porter à l’acteur Paulin, chargé du rôle du tyran Polyphonte. «Mais, -à cette heure, tout le monde dort, monsieur, objecte le domestique. -Je ne pourrai pas pénétrer chez M. Paulin. — Va, cours! répond -gravement Voltaire. <i>Les tyrans ne dorment jamais</i>.» (Cf. Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>ouvrage cité</i>, p. 193, note 1.)</p> - -<p>Voltaire fatiguait et ennuyait tellement ses interprètes avec -ses incessantes corrections, qu’une actrice, Mlle Desmares, lui -ferma un jour sa porte, et, comme il lui glissait encore des -rectifications par le trou de la serrure, elle boucha ce trou. -Alors Voltaire s’avisa de ce stratagème. Ayant appris que Mlle -Desmares donnait un grand dîner, il fit faire, pour ce jour-là, un -superbe pâté de perdrix qu’il lui envoya. En ouvrant ce pâté, on -découvrit douze perdrix tenant dans leur bec plusieurs billets où -étaient inscrits les vers qu’il fallait ajouter ou changer dans le -rôle de Mlle Desmares. (Cf. Lucien <span class="smcap">Perey</span> -et Gaston <span class="smcap">Maugras</span>, <i>La Vie intime de -Voltaire aux Délices et à Ferney</i>, p. 252, note 2; — et Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>ibid.</i>, p. 235.)</p> - -<p>Deux vers de la tragédie de <i>Mahomet</i> (II, 5) ont été employés, -dans une plaisante circonstance, par l’acteur Lekain, d’autres disent -Larive. Lekain ou Larive chassait un jour sur les terres du prince -de Condé, lorsqu’un garde-chasse l’interpella et lui demanda de quel -droit il chassait sur les propriétés de son maître; et l’autre de lui -répondre aussitôt majestueusement et fièrement:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">«Du droit qu’un esprit vaste et ferme en ses desseins</p> -<p class="i0">A sur l’esprit grossier des vulgaires humains.</p> -</div></div> - -<p>— Ah! monsieur, c’est différent! Excusez-moi!» bégaya le -garde-chasse tout interloqué et ahuri, et en s’inclinant jusqu’à -terre. (Cf. <i>La Semaine des familles</i>, 22 septembre 1860, p. 820; — -et <span class="smcap">Larousse</span>, art. Droit, p. 1276, col. -4.)</p> - -<p>A propos de ce vers de Corneille (<i>Cinna</i>, III, 4):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">on trouve, dans une lettre de Voltaire à M. de Mairan, -datée de Ferney, 16 auguste (août) 1761, une fort peu édifiante, mais -très probablement peu véridique anecdote, relative à la petite-nièce -de Corneille, que Voltaire avait recueillie chez lui. Je me borne à -signaler cette plaisanterie, qui, comme il advient fréquemment avec -le patriarche de Ferney, n’est pas du meilleur goût.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span></p> - -<p>Dans une notice de Voltaire sur <i>L’Encyclopédie</i> (1774; <i>Œuvres -complètes de Voltaire</i>, t. VI, p. 381; édit. du journal <i>le Siècle</i>), -on lit cette phrase: «Il (Louis XV) avait été averti que les vingt -et un volumes in-folio (de <i>L’Encyclopédie</i>) qu’on trouvait sur la -toilette de toutes les dames...»</p> - -<p><i>Vingt et un</i> volumes in-folio sur une table de toilette! -Il fallait que ces toilettes fussent à la fois très grandes et -remarquablement solides.</p> - -<p>Laharpe (<i>Ouvrage cité</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 153, -183 et 363) constate que Voltaire, dans ses tragédies, prodigue trop -les mots <i>horreur</i>, <i>fatal</i>, <i>affreux</i> surtout. Voir, par exemple, -la tragédie d’<i>Œdipe</i>, acte IV, scène 1, où l’épithète <i>affreux</i> se -trouve répétée sept fois:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sur mes destins <i>affreux</i> ne soit trop éclairé...</p> -<p class="i0">Et que tous deux unis par ces liens <i>affreux</i>...</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>Et dans <i>Mérope</i> (II, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Celle de qui la gloire et l’infortune <i>affreuse</i>...</p> -</div></div> - -<p>On rencontre aussi dans <i>Mérope</i> (IV, 2) ce vers peu harmonieux:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quoi! de pitié pour moi tous vos <i>sens sont saisis</i>?</p> -</div></div> - -<p>Nous avons signalé plus haut (<a href="#ln_2">p. 22</a>) la -fameuse dissonance, rectifiée depuis:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Non, il n’est</i> rien que <i>Nanine n’honore</i>.</p> -</div></div> - -<p>Ajoutons que, malgré ces défectuosités et ces tares, on ne -peut s’empêcher de trouver exagérée cette sentence de Victor Hugo -(<i>Actes et Paroles</i>, Avant l’exil, t. I, p. 234; Hetzel-Quantin, -s. d.): «Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les -plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Sentence -draconienne, ultra-méprisante, d’autant plus curieuse que, comme le -démontre Émile Deschanel (<i>Ouvrage cité</i>, p. 212, 228, 311, 356: -«Tancrède, le héros amoureux et proscrit, n’est-ce pas déjà Hernani?» -etc.), le théâtre de Victor Hugo offre plus d’une analogie avec celui -de Voltaire. L’auteur d’<i>Hernani</i>, nous le verrons plus loin, dans le -chapitre qui lui est consacré, n’a d’ailleurs pas toujours eu la même -opinion sur Voltaire et ses tragédies.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span></p> - -<p>L’orthographe de Voltaire, comme celle du reste de tous les -écrivains de son temps et, à plus forte raison, des temps antérieurs, -est très différente de la nôtre. Dans une lettre, rédigée entièrement -de sa main, et signée: <span class="smcap">Voltaire</span>, -<i>chambelan</i> du <i>roy</i> de Prusse, il écrit ainsi les mots: <i>nouvau</i>, -<i>touttes</i>, <i>nourit</i>, <i>souhaitté</i>, <i>baucoup</i>, <i>ramaux</i>, le <i>fonds</i> -de mon cœur, <i>andidote</i>, <i>crétien</i>, etc., etc. (Cf. <span -class="smcap">G.-A. Crapelet</span>, <i>Études pratiques et littéraires -sur la typographie</i>, p. 345, note).</p> - -<p>Et dans sa tragédie de <i>Tancrède</i> (IV, 2), on lit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Oui, j’ai tout fait pour elle...</p> -<p class="i0">Et l’eussé-je <i>aimé</i> moins, comment l’abandonner?</p> -</div></div> - -<p class="ti0">(<i>aimé</i> pour <i>aimée</i>).</p> - -<p>On a même prétendu — c’est l’abbé Galiani (<i>Lettres</i>, t. II, p. -281; édit. Eugène Asse) — que «D’Olivet n’avait jamais pu parvenir à -enseigner l’orthographe à Voltaire».</p> - - -<div class="aster" id="Labbe"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">L’abbé d’Allainval</span> ou <span -class="smcap">Soulas d’Allainval</span> (1700-1753), qui, au -milieu d’une vie de misère, n’ayant ni feu ni lieu, couchant -dans les chaises à porteurs remisées alors au coin des rues, — -et qui devait bientôt mourir à l’Hôtel-Dieu, — nous présente une -singulière particularité, un étrange contraste: durant son extrême -indigence, ne s’avise-t-il pas d’écrire une pièce sur <i>L’Embarras -des richesses</i>? Et cette pièce est «un de ses meilleurs ouvrages... -pièce bien conduite et bien dénouée et qui ne manque pas d’intérêt». -(<i>Chefs-d’œuvre des Auteurs comiques</i>, t. III, Notice sur -d’Allainval; Didot, 1872.) Ce qui prouve, une fois de plus, comme -l’a si bien déclaré Beaumarchais après Voltaire (Cf. <i>Le Mariage de -Figaro</i>, V, 3; et le <i>Dictionnaire philosophique</i>, article Argent), -qu’«il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner», -et qu’«il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir».</p> - - -<p class="p3">Dans une pièce de <span class="smcap">Saurin</span> -(1706-1781), <i>Les Mœurs du temps</i>, nous voyons, à la scène deuxième, -un des personnages, Julie, arriver «tenant un livre ouvert», ce -qui n’empêche pas une autre dame, Cidalise, qui n’est cependant -pas aveugle, de s’exclamer presque aussitôt: «Je vous dirais bien, -moi, de quoi ce livre vous aurait entretenue, <i>si vous l’aviez -ouvert</i>».</p> - -<p>Ils sont de Saurin, si oublié aujourd’hui, et de sa tragédie<span -class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> <i>Blanche et Guiscard</i>, -qu’on ne joue plus et qu’on ne lit plus, ces beaux vers fréquemment -cités:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Qu’une nuit paraît longue à la douleur qui veille!...</p> -<p class="i0">Longtemps on aime encore, en rougissant d’aimer...</p> -<p class="i0">La loi permet souvent ce que défend l’honneur...</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. Notice sur Saurin, <i>Chefs-d’œuvre tragiques</i>, t. I, p. 270; Didot, 1869.)</p> -</div> - -<p>Comme exemple des ridicules indications de personnages dans -certains mélodrames, on cite la distribution d’une pièce d’<span -class="smcap">Alexandre de Moissy</span> (1712-1777), — qui en a -écrit bien d’autres, plus ou moins grotesques, — <i>La Vraie Mère</i>, -«drame didacti-comique en trois actes». Voici cette distribution -textuelle (Cf. l’<i>Almanach de la Littérature, du Théâtre et des -Beaux-Arts</i>, 1867, p. 93):</p> - -<p>«<span class="smcap">Mme Félibien</span>, accouchée depuis sept -mois et nourrissant son enfant.</p> - -<p>«<span class="smcap">M. Félibien</span>, son mari, négociant.</p> - -<p>«<span class="smcap">Mme de Villepreux</span>, sa sœur, femme -enceinte et presque à terme.</p> - -<p>«<span class="smcap">M. de Villepreux</span>, son mari.</p> - -<p>«<span class="smcap">Mme des Aulnes</span>, femme d’un marchand de -drap, relevée de couches depuis neuf mois et demi.</p> - -<p>«<span class="smcap">L’enfant</span> de Mme Félibien, âgé de sept -mois.</p> - -<p>«<span class="smcap">L’enfant</span> de Mme des Aulnes, âgé de dix -mois.</p> - -<p>«<span class="smcap">Mme Londais</span>, sage-femme.</p> - -<p>«<span class="smcap">Mme Léveillé</span>, garde de femmes en -couches.»</p> - - -<div class="aster" id="Sedaine"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Sedaine</span> (1719-1797) a une manie, un -tic, pour ainsi parler: c’est de redoubler les locutions qu’il -emploie. «Bonjour, monsieur, bonjour!» «Conte-moi ça, conte-moi -ça!» «Tu viens, n’est-ce pas, tu viens?» Ce redoublement lui -semblait donner plus de naturel au dialogue, et aussi plus de force, -équivaloir à un superlatif. C’est du reste la remarque de François -Génin, dans ses <i>Récréations philologiques</i> (t. I, p. 42): «La -manière primitive et la plus naturelle de former un superlatif c’est -de répéter le positif. Les enfants n’y manquent pas; ils vous diront -<i>Un grand, grand, grand homme</i>! — <i>Il était petit, petit</i>! C’est -l’origine du <i>bonbon</i> et du <i>bobo</i>.»</p> - -<p>Voici quelques-uns de ces redoublements de Sedaine:</p> - -<p>«Va-t’en, va-t’en: écoute...» (<i>Le Philosophe sans le savoir</i>, IV, -7.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span></p> - -<p>«Monsieur, monsieur, un gentilhomme...» (<i>Ouvrage cité</i>, IV, -9.)</p> - -<p>«Vos pistolets, vos pistolets; vous m’avez vu...» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Hier au soir, j’y vais, j’y vais.» (<i>Ibid.</i>, V, 2.)</p> - -<p>«A l’instant! prenez, prenez, monsieur.» (<i>Ibid.</i>, V, 4.)</p> - -<p>«Monsieur, monsieur, voilà de l’honnêteté.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Ah! monsieur, monsieur, c’est fait de mes vingt louis. — Je -n’hésite pas, madame, je n’hésite pas, vous le voyez, un instant, un -instant.» (<i>La Gageure imprévue</i>, sc. 23.)</p> - -<p>«Ah! madame, madame! c’est battre un homme à terre.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Madame, madame, j’en suis charmé.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Ah! les hommes, les hommes nous valent bien.» (<i>Ibid.</i>, sc. -25.)</p> - -<p>«C’est la réponse à la vôtre, c’est la réponse à la vôtre: -c’est...» (<i>Rose et Colas</i>, sc. 8.)</p> - -<p>«Elle est sage, elle est sage, ah! très sage.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Et moi, et moi, n’ai-je pas...» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Oui, pour dire à ton père, pour dire à ton père qu’il y a plus -d’aveugles que de clairvoyants.» (<i>Ibid.</i>, sc. 15.)</p> - -<p>«Folle! folle! je vais te faire voir...» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«C’est bien naturel, c’est bien naturel. Tenez...» (<i>Ibid.</i>, sc. -16.)</p> - -<p>Arrêtons-nous: les exemples de ces répétitions sont -innombrables dans le théâtre de Sedaine, on dirait des <i>doublons</i> -typographiques.</p> - -<p>Sedaine estimait que «tout ce qui n’est pas suffisamment -développé», dans un récit ou un dialogue, ne produit qu’une -impression médiocre; et quand on trouvait des longueurs dans ses -ouvrages, il était rare qu’il ne répondît pas: «J’allongerai». -(Notice sur Sedaine, <i>Chefs d’œuvre des auteurs comiques</i>, t. VII, p. -2; Didot, 1861.)</p> - -<p>Son style, outre les susdites répétitions continuelles, est -souvent négligé et incorrect: — «Alexis laisse tomber sa tête <i>sur -son estomac</i>» (<i>Le Déserteur</i>, I, 6), — et l’on raconte, à ce -sujet, l’anecdote suivante, dont je ne garantis pas l’authenticité: -«... Sedaine, qui écrivait aussi mal en vers qu’en prose, et qui -en convenait sans peine, ayant entendu le discours de réception -d’un de ses nouveaux collègues (à l’Académie), se jeta au cou du -récipiendaire, et lui dit avec effusion: «Ah! monsieur, depuis vingt -ans que j’écris du galimatias, je n’ai encore rien dit de pareil.» -(<i>Curiosités littéraires</i>, Académies, p. 299; Paulin, 1845.)</p> - - -<p class="p3"><span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span><span -class="smcap">Lemierre</span> (1723-1793), à qui l’on doit ce vers si -connu et qualifié «le vers du siècle»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le trident de Neptune est le sceptre du monde,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui se trouve dans son poème <i>Le Commerce</i>, a, dans -sa première tragédie, <i>Hypermnestre</i>, marié en un seul jour cinquante -filles d’un même père à cinquante fils du frère de ce père. C’est -une intrigue empruntée, il est vrai, à la mythologie, l’histoire des -Danaïdes, mais, ainsi transportée au théâtre, elle n’est pas banale. -(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. III, -1<sup>re</sup> partie, p. 596.)</p> - - -<div class="aster" id="Beaumarch"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>«Déposez vos douleurs dans le sein d’un homme -<i>sensible</i>», dit un des personnages de <i>La Mère coupable</i> (III, 2) de -<span class="smcap">Beaumarchais</span> (1732-1799).</p> - -<p>Ce qualificatif <i>sensible</i> et le substantif <i>sensibilité</i>, -nous les retrouvons à profusion chez nombre d’écrivains, poètes -ou prosateurs, du dix-huitième siècle, chez Jean-Jacques Rousseau -notamment, chez Florian: «Il ne me reste qu’un cœur <i>sensible</i>» -(<i>Gonzalve de Cordoue</i>, livre VI, t. II, p. 74, — et p. 28, 114, 139, -162, 164, 168, 169... édit. de la Bibliothèque nationale); etc.<a -id="NoteRef_22" href="#Note_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> - -<p>«Chaque siècle a son terme favori dont il use et abuse, et qui -traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c’était -le mot <i>sensibilité</i>», a remarqué, à ce propos, Paul Stapfer (<i>Racine -et Victor Hugo</i>, p. 64).</p> - -<p>Et l’on peut dire aussi, et non moins justement, que chaque -écrivain a ses termes de prédilection, «chaque auteur a son -dictionnaire et sa manière», selon la sentence de Joubert (<i>Pensées</i>, -Du style, t. II, p. 285), et selon celle de Sainte-Beuve également: -«Chaque écrivain, a-t-il dit, a son mot de prédilection, qui revient -fréquemment dans le discours, et qui trahit, par mégarde, chez celui -qui l’emploie, un vœu secret ou un faible.» (Cf. Charles <span -class="smcap">Monselet</span>, le journal <i>La Vie littéraire</i>, -9 novembre 1876.) Nous avons cité déjà plus d’une de ces<span -class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> «locutions favorites», -— qui ne trahissent pas toujours et inévitablement un vœu ou un -faible, — et nous continuerons, chemin faisant et à l’occasion, d’en -mentionner.</p> - -<p>Rappelons qu’un chœur de paysans de l’opéra de <i>Tarare</i>, chœur que -Beaumarchais a fait disparaître de son œuvre, a été «cité longtemps -comme un chef-d’œuvre de ridicule»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Notre amour est pour la pâture,</p> -<p class="i4">Et tous nos soins</p> -<p class="i4">Sont pour nos foins.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. L.-S. Auger, Notice sur Beaumarchais, <i>Théâtre de -Beaumarchais</i>, p. xx; Didot, 1863.)</p> -</div> - -<p>Et cette indication scénique dans <i>La Mère coupable</i> (II, 2): -«Bégearss... se mord le doigt <i>avec mystère</i>».</p> - -<p>Encore une phrase à relever dans Beaumarchais (<i>Mémoires</i>, -Addition au Supplément, p. 157; Garnier, 1859): «Présentant aux -juges sa liste d’une main, et faisant la révérence <i>de l’autre</i>, Mme -Goëzman a dit...»</p> - -<p>Une jolie locution, empruntée à ces mêmes <i>Mémoires</i> (p. 111): -«Courir <i>comme chat sur braise</i>».</p> - - -<p class="p3" id="Dorat">Pour dire que des danseurs qui -représentaient les vents et jouaient mal ont été hués et -chassés de la scène par les spectateurs du parterre, <span -class="smcap">Dorat</span> (1734-1780) écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et le parterre enfin renvoie, avec justice,</p> -<p class="i0">Ces petits vents honteux souffler dans la coulisse.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage -cité</i>, t. III, 1<sup>re</sup> partie, p. 100.)</p> -</div> - -<p>«Ces petits vents honteux» ont été parfois mal interprétés.</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Chamfort</span> (1741-1794), dans -une strophe où il rappelait la fameuse scène baptisée <i>La Charité -romaine</i>, fréquemment représentée en peinture, et qui nous montre -une jeune femme allaitant un vieillard, — l’aventure de Péra et de -son père Cimon, que l’on confond parfois avec Éponine et son mari -Sabinus, — s’exprime en ces termes drolatiques:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De son lait!... Se peut-il? Oui, de son propre père</p> -<p class="i6">Elle devient la mère!</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>ouvrage cité</i>, t. III, 2<sup>e</sup> partie, p. 445; — et -<span class="smcap">Larousse</span>, art. Charité romaine.)</p> -</div> - - -<p class="p3">La comédie de <span class="smcap">Desforges</span> -(Choudard-Desforges: 1746-1806), <i>Le Sourd ou l’Auberge pleine</i>, qui -eut jadis tant de succès, est<span class="pagenum" id="Page_67">[p. -67]</span> certainement une des plus incorrectes, des plus -négligemment écrites qui aient paru.</p> - -<p>«Oui, je m’<i>en</i> rappelle!» dit un des personnages. (III, 3.)</p> - -<p>Et un autre, D’Oliban, comme l’action se passe en 1793, n’ose -prononcer le mot <i>tyran</i>, et s’arrête juste au milieu du mot:</p> - -<p>«... Donner ma fille au plus ridicule des maris, et de père devenir -tyr... Je n’ose achever.» (III, 5.)</p> - -<p>Déjà le vieux poète Jacques <span class="smcap">de la -Taille</span> (1543-1562) avait usé du même procédé dans sa tragédie -de <i>Daire</i> (Darius), où, dans la dernière scène, les suprêmes paroles -que Darius adresse de loin à Alexandre en expirant sont ainsi -rapportées:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O Alexandre...</p> -<p class="i0">Ma mère et mes enfants aye en recommanda... (<i>tion</i>)</p> -<p class="i0">Il ne put achever, car la mort l’en garda (<i>l’empêcha</i>).</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau -de la poésie française au seizième siècle</i>, p. 207.)</p> -</div> - -<p>Ce même genre de réticence, ce même <i>truc</i>, se retrouve chez <span -class="smcap">Florian</span> (1755-1794). Dans son roman <i>Gonzalve -de Cordoue</i> (livre X, t. II, p. 180; édit. de la Bibliothèque -nationale), très belle épopée en prose qui mérite d’être relue, -un personnage, Alamar, ennemi furieux de Gonzalve, s’écrie, en -s’armant pour aller le combattre: «Je cours punir, exterminer le -«détestable...» Il ne peut achever, sa colère ne lui permet pas de -prononcer le nom qu’il abhorre.»</p> - -<p>Ailleurs (livre IV, t. II, p. 36), c’est, comme tout à l’heure, -pour le Darius de Jacques de la Taille, la mort qui coupe la parole -à l’orateur: «Que le Dieu du ciel me pardonne! et que les Zegris, -profitant du terrible exemple...» Il n’achève pas; l’impitoyable mort -le saisit.»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span></p> - <h3>IV</h3> - <div class="subhang"> - <p><i>Le culte de la périphrase.</i> Périphrases courantes. — <span - class="smcap">Écouchard Lebrun</span> et le «périphrastique». — <span - class="smcap">Delille</span>. Locution favorite de Delille. Ses - succès. Sa mémoire prodigieuse.</p> - - <p><span class="smcap">Chateaubriand.</span> Il préférait ses vers à - sa prose. Sa tragédie de <i>Moïse</i>. — <i>Prédilections particulières de - certains écrivains et artistes</i>: «Le violon d’Ingres». — Singuliers - jugements et vœux de Chateaubriand. «Tuer le mandarin». — <i>La gloire - littéraire.</i></p> - </div> -</div> - -<p>«Rien n’est si beau que de ne pas appeler les choses par leur -nom», déclare Voltaire, dans ses <i>Conseils à Helvétius</i> (Œuvres -complètes, t. IV, p. 601, note <i>r</i>; édit. du journal <i>Le Siècle</i>).</p> - -<p>Et Buffon, de son côté, recommande «de ne nommer les choses que -par les termes les plus généraux»; c’est ce qui fait le <i>style -noble</i>. (Cf. <span class="smcap">Eugène Despois</span>, <i>Dialogues -sur l’éloquence</i> par Fénelon, p. 212, note 1.)</p> - -<p>D’accord avec ces principes, proclamés vers le milieu du -dix-huitième siècle, l’emploi de la périphrase s’étend de plus en -plus à partir de cette époque jusqu’à la Restauration.</p> - -<p>Nombre de périphrases sont même devenues de véritables lieux -communs.</p> - -<p>«J’ai voulu me jeter aux pieds des <i>auteurs de mes jours</i>», -écrit à Saint-Preux la Julie de Rousseau. (<i>La Nouvelle Héloïse</i>, -I, 4; Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, t. III, p. 139; Hachette, -1856.)</p> - -<p>«Quoi! je pourrais expirer d’amour et de joie entre un époux adoré -et les chers <i>gages de sa tendresse</i>!» écrit encore la même héroïne. -(<i>Ibid.</i>, II, 4; t. III, p. 253.)</p> - -<p>«Je porte dans mon sein un <i>gage de mon amour... le gage de notre -union</i>.» (<span class="smcap">Florian</span>, <i>Le Bon Ménage</i>, sc. 3 -et 18, Fables et autres œuvres, p. 423 et 434; Didot, 1858.)</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et si ce tour vieilli peut peindre <i>un jeune objet</i>...</p> -<p class="i0">Églé sera longtemps comparée à la rose.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Delille</span>, <i>L’Imagination</i>, -I; Œuvres, t. I, p. 336; Lefèvre, 1844.)</p> -</div> - -<p><i>Les auteurs de mes jours, les gages de ma tendresse, un gage de -mon amour, un jeune objet</i> (pour dire une jeune fille ou une<span -class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> jeune femme) sont ou ont -été des périphrases des plus courantes.</p> - -<p><span class="smcap">Écouchard Lebrun</span> dit <span -class="smcap">Lebrun-Pindare</span> (1729-1807), et surtout <span -class="smcap">Jacques Delille</span> (1738-1813), le «périphrastique» -Delille, comme on l’a baptisé, ont particulièrement cultivé la -périphrase.</p> - -<p>Ce sont très souvent de véritables énigmes que Lebrun -donne à déchiffrer à ses lecteurs. Voyez cette strophe de -l’ode sur <i>Le Triomphe de nos paysages</i> (Dans le volume <span -class="smcap">Malherbe</span>, <span class="smcap">J.-B. -Rousseau</span>, <span class="smcap">É. Lebrun</span>, <i>Œuvres</i>, p. -514; Didot, 1858):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La colline qui, vers le pôle,</p> -<p class="i0">Borne nos fertiles marais,</p> -<p class="i0">Occupe les enfants d’Éole</p> -<p class="i0">A broyer les dons de Cérès.</p> -<p class="i0">Vanvres, qu’habite Galatée,</p> -<p class="i0">Sait du lait d’Io, d’Amalthée,</p> -<p class="i0">Épaissir les flots écumeux;</p> -<p class="i0">Et Sèvres, d’une pure argile,</p> -<p class="i0">Compose l’albâtre fragile</p> -<p class="i0">Où Moka nous verse ses feux.</p> -</div></div> - -<p>«Tout cela, note Sainte-Beuve (<i>Portraits littéraires</i>, t. I, -p. 152, note 1), pour dire: «Au nord de Paris, Montmartre et ses -<i>moulins à vent</i>; de l’autre côté, Vanvres (Vanves), son <i>beurre</i> -et ses <i>fromages</i>; et <i>la porcelaine</i> de Sèvres! «Je ne crois pas, -écrivait Ginguené au rédacteur du journal <i>Le Modérateur</i> (22 janvier -1790), que nous ayons beaucoup de vers à mettre au-dessus de cette -strophe.» Et Andrieux, l’Aristarque, n’en disconvenait pas; il -avouait que si tout avait été aussi beau, il aurait fallu rendre les -armes. Aujourd’hui, conclut Sainte-Beuve, il n’est pas un écolier qui -n’en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces -veines bizarres.»</p> - -<p>Ailleurs, dans l’ode <i>Mes Souvenirs ou les Deux Rives de la Seine</i> -(Œuvres, même édition., p. 526), Lebrun nous décrit ses jeux au -collège, et ce sont encore autant d’énigmes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i4">Là, dans sa vitesse immobile,</p> -<p class="i0">Le buis semblait dormir, agité par mon bras;</p> -<p class="i4">Là, je triplais le cercle agile</p> -<p class="i4">Du chanvre envolé sous mes pas.</p> -<p class="i4 p05">Là, frêle émule de Dédale,</p> -<p class="i0">Un liège, sous mes coups, se plut à voltiger;</p> -<p class="i4">Là, dans une course rivale,</p> -<p class="i4">J’étais Achille au pied léger.</p> -<p class="i4 p05">Là, j’élevais jusqu’à la nue</p> -<p class="i0">Ce long fantôme ailé, qu’un fil dirige encor</p> -<p class="i4">A travers la route inconnue</p> -<p class="i4">Qu’Éole ouvre à son vague essor.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span></p> - -<p>Ce qui signifie qu’au collège il jouait à la <i>toupie</i>, à -la <i>corde</i>, au <i>volant</i>, à la <i>course</i> ou aux <i>barres</i>, et au -<i>cerf-volant</i>.</p> - - -<p class="p3">Et Jacques Delille, qui a joui, de son vivant, d’une -renommée sans égale, d’une gloire comparable à celle de Victor Hugo, -que de railleries lui ont été et lui sont encore décochées pour -ses innombrables périphrases! Ce qu’il y a de plus curieux, ce qui -paraît incroyable, c’est que c’était malgré lui, en quelque sorte, et -uniquement pour se conformer au goût du jour, qu’il les employait; -personnellement et par principes, il y était opposé: nous le verrons -tout à l’heure.</p> - -<p>Pour Delille, le cochon est</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... l’animal qui s’engraisse de glands.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Géorgiques</i>, III; Œuvres, t. II, p. 353; Lefèvre, 1844.)</p> -</div> - -<p>Et Victor Hugo de riposter (<i>Les Contemplations</i>, I, 7, Réponse à -un acte d’accusation, t. I, p. 30; Hachette, 1882):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je nommai le cochon par son nom: pourquoi pas?</p> -<p class="i0">Guichardin a nommé le Borgia...</p> -</div></div> - -<p>Les diamants sont, pour Delille:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Ces cailloux brillants que Golconde nous donne.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Imagination</i>, I; t. I, p. 457.)</p> -</div> - -<p>L’araignée:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Un insecte aux longs bras, de qui les doigts agiles</p> -<p class="i0">Tapissaient ces vieux murs de leurs toiles fragiles.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, VI; t. I, p. 466.)</p> -</div> - -<p>Les baleines:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ces monstres qui, de loin, semblent un vaste écueil.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Homme des champs</i>, II; t. I, p. 169.)</p> -</div> - -<p>La cigogne:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’ennemi des serpents vient, après les frimas,</p> -<p class="i0">Retrouver les beaux jours dans nos riants climats.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Géorgiques</i>, II; t. II, p. 332.)</p> -</div> - -<p>Le taon:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... insecte affreux, que Junon autrefois,</p> -<p class="i0">Pour tourmenter Io, déchaîna dans les bois.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; t. II, p. 343.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span></p> - -<p>Le chat:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’animal traître et doux, des souris destructeur.</p> -</div> -<p class="dr">(Dans Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine et Victor Hugo</i>, p. 262.)</p> -</div> - -<p>Le paon:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’oiseau sur qui Junon sema les yeux d’Argus.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p> -</div> - -<p>L’oie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’aquatique animal, sauveur du Capitole.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p> -</div> - -<p>La poule:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Cet oiseau diligent dont le chant entendu</p> -<p class="i0">Annonce au laboureur le fruit qu’il a pondu.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>)</p> -</div> - -<p>Delille n’a pas manqué de nous décrire de même, au milieu -d’ingénieuses circonlocutions, le cidre, la bière, le vin de Champagne, -la vigne, le thé, le café, etc.; et l’imprimerie, l’horlogerie, -la gravure, les tapisseries... tout ce qu’on peut imaginer.</p> - -<p>Comme on ne prête qu’aux riches, on lui a même attribué -plus d’une périphrase qu’on chercherait en vain dans son -œuvre, cette définition de la seringue, par exemple:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce tube tortueux d’où jaillit la santé,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">que je rencontre dans <i>La Chronique médicale</i> -(1<sup>er</sup> février 1913, p. 77).</p> - -<p>Encore une drolatique périphrase: elle est de Marmontel, celle-là, -et je la trouve dans la <i>Correspondance</i> de Gustave Flaubert (t. II, -p. 99-100; Charpentier, 1889): «Nous lisions quelquefois, pour nous -faire rire, des tragédies de Marmontel, et ça a été une excellente -étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas de médiocre... -Que dis-tu de ceci... pour dire noblement qu’une femme gravée de la -petite vérole ressemble à une écumoire:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">D’une vierge par lui (le fléau), j’ai vu le doux visage,</p> -<p class="i0">Horrible désormais, nous présenter l’image</p> -<p class="i0">De ce meuble vulgaire, en mille endroits percé,</p> -<p class="i0">Dont se sert la matrone, en son zèle empressé,</p> -<p class="i0">Lorsqu’aux bords onctueux de l’argile écumante</p> -<p class="i0">Frémit le suc des chairs en sa mousse bouillante?»</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span></p> - -<p>Et Grimod de la Reynière, le fameux gourmet, baptisant le brochet -«l’Attila des mers», et le cochon «l’animal encyclopédique par -excellence». (<i>Le Temps</i>, 23 mai 1912.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>(Voir d’autres exemples de curieuses périphrases dans la -<i>Revue bleue</i>, 31 octobre 1885, p. 568-569; — Gustave <span -class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i>, -1800-1815, t. I, p. 510; — etc.)</p> - -<p>Dans sa préface de <i>Cromwell</i> (p. 34; Hachette, 1862), Victor -Hugo assure que «l’homme de la description et de la périphrase, -ce Delille, dit-on, vers sa fin, se vantait, à la manière des -dénombrements d’Homère, d’avoir <i>fait</i> douze chameaux, quatre chiens, -trois chevaux, y compris celui de Job, six tigres, deux chats, un -jeu d’échecs, un trictrac, un damier, un billard, plusieurs hivers, -beaucoup d’étés, force printemps, cinquante couchers de soleil et -tant d’aurores qu’il se perdait à les compter».</p> - -<p>Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit -dans le <i>Discours préliminaire</i> de sa traduction des <i>Géorgiques</i> -(t. II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les -grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les -mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes -nobles et des termes roturiers<a id="NoteRef_23" href="#Note_23" -class="fnanchor">[23]</a>. Une délicatesse superbe a donc rejeté -une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus -décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné -au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les -termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer -des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des -périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le -destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes -ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»</p> - -<p>Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes -et très justes considérations (<i>Portraits contemporains</i>, Lebrun, -t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la<span class="pagenum" -id="Page_74">[p. 74]</span> périphrase; on n’oublie qu’une chose: en -1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre pour les objets -familiers était tout simplement une impossibilité; il ne devint une -difficulté que quelques années plus tard. Cinq ans après, dans <i>Le -Cid d’Andalousie</i> (de Pierre-Antoine Lebrun: 1785-1873), le mot -<i>chambre</i> excitait des murmures à la première représentation; <i>Le -Globe</i> (5 mars 1825, article de M. Trognon) était obligé de remémorer -aux ultra-classiques le vers d’Athalie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De princes égorgés la <i>chambre</i> était remplie.</p> -</div></div> - -<p>«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte -de cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant -1830, chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»</p> - -<p>Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le -verbe <i>embellir</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ma muse des jardins <i>embellit</i> le séjour.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Jardins</i>, III; Œuvres, t. I, p. 75.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Quel charme <i>embellira</i> vos douces promenades?</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Homme des champs</i>, II; ibid., p. 148.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">... Multiplie, agrandit, <i>embellit</i> la nature.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Imagination</i>, I; ibid., p. 333.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Tout ce que la nature <i>embellit</i> de sa main.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; ibid., p. 369.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Un air d’aisance encore <i>embellit</i> la déesse.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, III; ibid., p. 371.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Oh! que l’homme sait bien <i>embellir</i> l’univers!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, IV; ibid., p. 392.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (<i>Portraits -littéraires</i>, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000 -exemplaires pour la première édition. L’<i>Énéide</i>, par exception, -se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000 -francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»</p> - -<p>Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, M<sup>me</sup> -Woillez conte que, revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut -«poursuivi par deux forbans, Delille donna, dans cette circonstance, -des marques de sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes -parlèrent dans le temps: «Ces coquins-là,<span class="pagenum" -id="Page_75">[p. 75]</span> dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme -que je ferai contre eux». (Notice, <i>Œuvres de J. Delille</i>, t. I, p. -7; Lefèvre, 1844.)</p> - -<p>Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire -prodigieuse, et il serait mort emportant dans sa tête un long -poème entièrement composé: «... Ce poème contenait au moins six -mille vers, et quels vers! (s’exclamait un jour la veuve du -poète). Il n’avait jamais rien fait de si beau. Mais vous savez -son indolence... Je lui disais tous les jours: «Monsieur Delille, -ne vous fiez pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux -les écrire pour qu’ils ne soient pas perdus.» Eh bien, monsieur, -il ne m’a pas écoutée, il est mort, il a emporté dans la tombe son -superbe poème. Je m’étais déjà arrangée avec un libraire, qui m’en -donnait un prix considérable; mais voilà M. Delille <i>ad patres</i>, et -l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs qu’il m’enlève, monsieur, -dix mille francs!» (Charles <span class="smcap">Brifaut</span>, -<i>Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul</i>, dans Charles <span -class="smcap">Rozan</span>, <i>Petites Ignorances historiques et -littéraires</i>, p. 371, note 1.) Mais l’anecdote paraît très suspecte: -cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, -Delille, t. II, p. 103 et suiv.</p> - - -<div class="aster" id="Chateaubr"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Chateaubriand</span> (1768-1848) -avait, rapporte Henri de Latouche (dans Henri <span -class="smcap">Monnier</span>, <i>Mémoires de M. Joseph Prudhomme</i>, -t. II, p. 92; Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des -vers et de les préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute -Latouche, qu’il y ait d’autre poète en France que lui, dont personne -cependant ne parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans -la présente étude, de classer l’auteur d’<i>Atala</i> et des <i>Martyrs</i> -parmi les poètes.</p> - -<p>«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune -Victor Hugo, <i>l’enfant sublime</i>. C’est la littérature d’en haut... -Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers, -et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que -ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que -je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de -<i>Moïse</i>. (<i>Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie</i>, 1818-1821, -p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> - -<p>«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit -et repolit pendant vingt ans son <i>Moïse</i>. Il préférait ce -faux chef-d’œuvre à toutes ses œuvres.» (Adolphe <span -class="smcap">Brisson</span>, <i>Le Temps</i>, 26 mai 1913, Chronique -théâtrale.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span></p> - -<p>De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» -sa <i>Théorie des couleurs</i>, «que les savants refusaient de prendre -au sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son -plus mauvais. (Cf. Édouard <span class="smcap">Rod</span>, <i>Essai sur -Gœthe</i>, p. 14; Perrin, 1898.)</p> - -<p>De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si -ternes et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études -critiques; et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses -poésies et de les savourer avec lui.</p> - -<p>De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand -vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un de -ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et dites-vous -que vous venez de voir le premier financier du monde». (Ernest <span -class="smcap">Legouvé</span>, <i>Soixante ans de souvenirs</i>, t. IV, -p. 199; Hetzel, s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas -Lamartine, continue Legouvé; mais le titre de premier viticulteur -de France, accordé à M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un -amateur, disait-il; moi, je suis un cep de nos collines.» Enfin, -à Saint-Point, montrant avec complaisance à un visiteur un petit -portique affreux, enluminé d’un coloris criard, et formé de deux -colonnes appartenant à tous les ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans -cinquante ans, on viendra ici en pèlerinage; mes vers seront oubliés, -mais on dira: «Il faut avouer que ce gaillard-là bâtissait bien!» -(Ernest <span class="smcap">Legouvé</span>, <i>ibid.</i>; — et Louis <span -class="smcap">Ulbach</span>, <i>La Vie de Victor Hugo</i>, p. 111-112; -Émile Testard, 1886.)</p> - -<p>Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, -et ayant un faible pour la couronne tragique». (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. II, p. -55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)</p> - -<p>Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique -et de son <i>Devin du village</i> (Cf. <span class="smcap">Id.</span>, -<i>ibid.</i>, t. II, p. 125), et préférant son <i>Lévite d’Éphraïm</i> à tous -ses ouvrages (<i>Les Confessions</i>, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, -1864).</p> - -<p>L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste -des philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait -humilié quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. <span -class="smcap">Marmontel</span>, <i>Mémoires</i>, livre VI; t. II, p. 103; -Jouaust, 1891; — et Antoine <span class="smcap">Guillois</span>, <i>Le -Salon de Mme Helvétius</i>, p. 28; C. Lévy, 1894.)</p> - -<p>Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne -sont pas sans mérite) à ses dessins et à ses tableaux (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>ibid.</i>);</p> - -<p>Alfieri se piquait d’être fort en grec (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>);</p> - -<p>Byron d’être le premier nageur du Bosphore (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>);</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span></p> - -<p>Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. II, p. -125).</p> - -<p>Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et -ses tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», -il les préférait à ses superbes marbres. (<i>Revue Napoléonienne</i>, -avril 1911, p. 108.)</p> - -<p>Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;</p> - -<p>Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa -musique (Cf. Ernest <span class="smcap">Chesneau</span>, <i>L’Art et -les Artistes modernes</i>, p. 61; Didier, 1864);</p> - -<p>Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce -qui était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le -journal <i>Le Voleur</i>, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);</p> - -<p>Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait -la passion des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, -et «voulait refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste -et bouleverser les lois de la pesanteur». (Eugène <span -class="smcap">Forgues</span>, <i>Les Artistes célèbres</i>, Gavarni, p. -49, 54, 58; Rouam, s. d.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Revenons à Chateaubriand.</p> - -<p>Voici un singulier jugement porté par lui sur le général -Bonaparte:</p> - -<p>«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en -effet, un grand gagneur de batailles; mais, <i>hors de là</i>, le moindre -général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné -l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers -l’enfance de l’art.» (<span class="smcap">Chateaubriand</span>, <i>De -Bonaparte et des Bourbons</i>, dans le volume <i>Mélanges politiques et -littéraires</i>, p. 183; Didot, 1868.)</p> - -<p>Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses -<i>Mémoires d’outre-tombe</i> (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles -gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille. -En exceptant mon vieux roi, <i>je voudrais qu’on noyât</i> quiconque n’est -plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze -amis ont-ils été consultés?</p> - -<p>Dans les mêmes <i>Mémoires</i>, pour s’excuser de ses nombreuses -citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV, p. -437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, -songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes<span class="pagenum" -id="Page_78">[p. 78]</span> ouvrages, et qu’ensuite <i>je ne t’entends -plus</i>; je dors dans la terre que tu foules; si tu m’en veux, frappe -sur cette terre, tu n’insulteras que mes os».</p> - -<p>Et ces phrases hyperboliques et étranges:</p> - -<p>«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la -suite de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, -m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (<i>Ouvrage cité</i>, -t. I, p. 64.)</p> - -<p>«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand): -l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a -pleuré sa mort.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 180.)</p> - -<p>Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la -loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette -inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. -Ferme la porte, s’il <i>vous</i> plaît.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 238.)</p> - -<p>Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du -conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut -annoncée en ces termes par le journal <i>La Mode</i>: «M. <i>Persil</i> est -mort pour avoir mangé du perroquet».</p> - -<p>On demande souvent quel est l’auteur de la locution <i>tuer le -mandarin</i>; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau: -c’est l’opinion de Balzac (<i>Le Père Goriot</i>, p. 150; Librairie -nouvelle, 1859), du <i>Grand Dictionnaire Larousse</i>, etc. On la trouve, -ainsi formulée, dans <i>Le Génie du christianisme</i> (livre VI, chap. -2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O -conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur -des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question: -Si tu pouvais, par un seul désir, <i>tuer un homme à la Chine</i> et -hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle -qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?» -Etc.</p> - -<p>Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries -littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand, -dont, selon le mot de Sainte-Beuve (<i>Causeries du lundi</i>, t. I, p. -434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un -tic».</p> - -<p>«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses -<i>Mémoires d’outre-tombe</i> (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il eu -quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce siècle?»<a -id="NoteRef_24" href="#Note_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> -<p><span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span></p> <p>«Ce que -le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon esprit.» -(<i>Ouvrage cité</i>, t. VI, p. 226.)</p> - -<p>«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini -avec moi.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 3.)</p> - -<p>«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses -geôliers, il l’avait faite avec moi.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 115.)</p> - -<p>«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point -de mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé -l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur -avoué de l’opinion...» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 342.)</p> - -<p>«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui -pullulent à cette heure démontrent qu’<i>il y a duperie à ne pas -proclamer soi-même son immortalité</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 207)<a -id="NoteRef_25" href="#Note_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> - -<p>C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec -une bien enfantine et comique naïveté, dans son <i>Journal</i> (année -1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir, -peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir -dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature -que dans l’espérance d’une gloire <i>à perpétuité</i>. Une gloire de dix -mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le -mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?» -Etc.<a id="NoteRef_26" href="#Note_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>Comme si, en dépit du <i>Musa vetat mori</i>, et de la fière -attestation de Malherbe:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce que Malherbe écrit dure éternellement</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span></p> - -<p class="ti0">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Chateaubriand -et son groupe</i>, t. II, p. 184), le culte de la littérature et la -connaissance de l’histoire ne devaient pas nous inspirer plus de bon -sens, plus de raison, et surtout plus de modestie<a id="NoteRef_27" -href="#Note_27" class="fnanchor">[27]</a>! Comme si l’amour des -Lettres ne suffisait pas à nous donner par lui-même la plus certaine -et la meilleure des récompenses! Si le nom des Goncourt surnage -quelque temps encore, c’est grâce, non pas à leurs écrits, qu’on ne -lit déjà plus guère, mais à leur fortune, qui leur a permis de fonder -une Académie gentiment rétribuée.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span></p> - <h3>V</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Lamartine.</span> Ses étourderies et - incohérences. <i>La phrase du chapeau</i>, de l’académicien Patin, et - autres phrases de longue haleine. Toujours de l’à peu près chez - Lamartine. Le <i>Lac</i>. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de - Lamartine sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.</p> - - <p><span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> — <span - class="smcap">Auguste Barbier.</span> Le substantif <i>Centaure</i>. — - <span class="smcap">Gérard de Nerval.</span></p> - - <p><span class="smcap">Alfred de Musset.</span> — <span - class="smcap">Théophile Gautier.</span> Bizarreries et inadvertances. - Emploi des termes techniques.</p> - - <p><span class="smcap">Leconte de Lisle.</span> — <span - class="smcap">Théodore de Banville.</span>. — <span - class="smcap">Henri de Bornier.</span> — <span class="smcap">Sully - Prudhomme.</span> — <span class="smcap">François Coppée.</span> - — <span class="smcap">Catulle Mendès.</span> — <span - class="smcap">Clovis Hugues.</span></p> - </div> -</div> - -<p><span class="smcap">Lamartine</span> (1790-1869) a pris avec -la grammaire des licences aussi fréquentes qu’exagérées. Il écrit, -par exemple, <i>vêtissait</i>, au lieu de <i>vêtait</i>, non seulement dans -ses vers, où il pouvait être gêné par le rythme, mais en prose: «Le -soleil qui le vêtissait de son auréole de rayons.» (<i>Le Tailleur de -pierres de Saint-Point</i>, III, p. 24; Hachette, 1899.)</p> - -<p>Il a des inadvertances de ce genre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! qu’il pleure, celui dont <i>les mains</i> acharnées,</p> -<p class="i0">S’attachant comme un lierre aux débris des années,</p> -<p class="i0"><i>Voit</i> avec l’avenir...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Nouvelles Méditations</i>, V, p. 44; Hachette, 1858.)</p> -</div> - -<p id="ln_5">Pour fournir une rime à <i>lune</i>, il crée l’incohérente -locution <i>l’une après l’une</i> (au lieu de <i>l’une après l’autre</i>):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune,</p> -<p class="i0">D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une</p> -<p class="i12">Murmurer et mourir.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, XXIV, p. 152.)</p> -</div> - -<p>Ou bien il fait rimer <i>ténèbres</i> avec <i>cèdres</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-<i>ténèbres</i>,</p> -<p class="i0">Étaient venus planer sur les cimes des <i>cèdres</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Chute d’un ange</i>, 1<sup>re</sup> vision, p. 47; -Gosselin, 1849.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span></p> - -<p>Ou encore <i>jour</i> avec <i>amours</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos <i>jours</i></p> -<p class="i0">Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’<i>amour</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, p. 55.)</p> -</div> - -<p>Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis <i>amours</i> au pluriel, ce qui -donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.</p> - -<p id="ln_13">Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot <i>orbite</i> du -masculin:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ces astres suspendus dans le vide des <i>airs</i></p> -<p class="i0">Croisant, sans se heurter, leurs orbites <i>divers</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Nouvelles Méditations</i>, Réflexion, p. 228; — et -<i>Recueillements</i>, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">... Jeune ami dont la lèvre,</p> -<p class="i0">Que le fiel a <i>touché</i>, de sourire se sèvre.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Recueillements</i>, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)</p> -</div> - -<p>Pour <i>touchée</i>.</p> - -<p>Il dit à une femme (<i>Nouvelles Méditations</i>, XXIV, p. 158):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Souviens-toi de l’heure bénie</p> -<p class="i0">Où les dieux, d’une tendre main,</p> -<p class="i0">Te <i>répandirent</i> sur ma vie</p> -<p class="i0">Comme l’ombre sur le chemin.</p> -</div></div> - -<p>Comme si l’on pouvait <i>répandre</i> quelqu’un.</p> - -<p>Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous -décrit en ces termes «un lugubre silence»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i16">... Et sur la foule immense</p> -<p class="i0">Plane, avec la terreur, un lugubre silence:</p> -<p class="i0">On n’entend que <i>le bruit de cent mille soldats</i></p> -<p class="i0">Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas,</p> -<p class="i0">Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent,</p> -<p class="i0">Les ordres répétés qui dans l’air retentissent,</p> -<p class="i0">Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents...</p> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">... Des sons discords que <i>rendent</i> chaque sens.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Mort de Socrate</i>, p. 333; Hachette, 1860.)</p> -</div> - -<p>Lamartine avait même d’abord mis: <i>chaques</i> avec une s</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... que rendent <i>chaques</i> sens.</p> -</div></div> - -<p class="ti0">(Cf. <span class="smcap">Littré</span>, -<i>Dictionnaire</i>, art. Chaque.)</p> - -<p>Il écrit dans <i>Jocelyn</i> (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Comme luttent entre <i>eux</i>, dans la sainte agonie,</p> -<p class="i0">L’immortelle espérance et la nuit de la vie.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span></p> - -<p>Plus loin (<i>Jocelyn</i>, 1<sup>re</sup> époque, p. 46):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Des présents de l’époux les fragiles merveilles</p> -<p class="i0"><i>Etalés</i> sur le lit...</p> -</div></div> - -<p>Au lieu d’<i>étalées</i>, qui gênait le vers.</p> - -<p>Dans <i>Jocelyn</i> encore (4<sup>e</sup> époque, p. 158):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Que m’importe...</p> -<p class="i0">Ton travail en ce monde, et le pain dont tu <i>vive</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">pour rimer avec <i>suive</i>.</p> - -<p>Dans <i>Jocelyn</i> toujours (9<sup>e</sup> époque, p. 334), il use de cette -singulière périphrase:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le sol boit au hasard <i>la moelle de nos yeux</i>.</p> -</div></div> - -<p>C’est-à-dire nos larmes.</p> - -<p>Il parle de la <i>presque</i> éternité des astres:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Astres, rois de l’immensité!</p> -<p class="i0">Insultez, écrasez mon âme</p> -<p class="i0">Par votre presque éternité!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Harmonies</i>, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),</p> -</div> - -<p class="ti0">sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du -tout, qu’ici il n’y a pas de milieu ni de <i>presque</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’enfance et la vieillesse</p> -<p class="i0">Sont <i>amis</i> du Seigneur,</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, XIII, La Retraite, p. 287),</p> -</div> - -<p class="ti0">au lieu d’<i>amies</i>.</p> - -<p>Dans <i>Toussaint Louverture</i>, «tragédie nègre qui parut, en 1843, -dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>» (Cf. <i>Le Journal</i>, 12 février 1899), -nous trouvons cet étrange distique:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous, semblables en tout à ce que fait la bête,</p> -<p class="i0">Reptiles dont je suis et <i>la main</i> et la tête.</p> -</div></div> - -<p>«Une larme m’était montée <i>au cœur</i>», écrit Lamartine dans -<i>Graziella</i> (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que -montent les larmes.</p> - -<p>Dans <i>Raphaël</i> (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase -qu’on pourrait rapprocher de la fameuse <i>phrase du chapeau</i><a -id="NoteRef_28" href="#Note_28" class="fnanchor">[28]</a>, de<span -class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> l’académicien Patin: -«C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace que -l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le -ressort d’une énergique résolution».</p> - -<p>Dans <i>Raphaël</i> encore (p. 6) et dans <i>Les Confidences</i> (p. 169 -et 221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain -aux hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires -d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement -insectivores».</p> - -<p>Dans son <i>Histoire des Girondins</i>, Lamartine, par une singulière -inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de<span -class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> Sainte-Menehould, et du -général Drouet d’Erlon, un seul et même personnage. (Cf. Ernest <span -class="smcap">Beauguitte</span>, <i>L’Ame meusienne</i>, p. 248, note 1)<a -id="NoteRef_29" href="#Note_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<p>Dans son <i>Histoire de la Restauration</i> (t. IV, livre 34), il -assure que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité -du jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa -fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize -jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf. -<i>Le Flambeau</i>, 18 décembre 1915, p. 874.)</p> - -<p>A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph -Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des -écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc. -(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries du lundi</i>, -t. IV, p. 406-407.)</p> - -<p>«Il se glisse de <i>l’à-peu-près</i> dans tout ce que fait M. de -Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (<i>Ibid.</i>, p. 397 et suiv.) «... -Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et -spécieux <i>à-peu-près</i>...»</p> - -<p>Et cette phrase, extraite de la <i>Préface générale des œuvres -complètes de Lamartine</i>, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort -belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je -n’y chercherais pas le bonheur, <i>parce que je sais qu’il n’y est -pas</i>, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, -ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil <i>des heureux</i>»; -— comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre, -comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du -bonheur?</p> - -<p>Le célèbre hémistiche du <i>Lac</i>, qui est dans toutes les -mémoires:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O temps, suspends ton vol!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas -(1732-1785):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse...</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Laharpe</span>, <i>Lycée ou -Cours de littérature</i>, t. III, 2<sup>e</sup> partie, p. 443.)</p> -</div> - -<p>Qui se douterait que le chaste chantre du <i>Lac</i> et de <i>Jocelyn</i> a -été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_3">p. 33</a>), -accusé d’indécence,<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand -nous apprenons par sa <i>Correspondance</i> (de Lamartine) que la critique -de 1823 accusa l’auteur des <i>Nouvelles Méditations</i> d’être à lui tout -seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit -Ferdinand Brunetière (<i>Histoire et Littérature</i>, t. III, p. 251)... -Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste, -et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation, -combien tout est relatif ici-bas.</p> - -<p>Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment -cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le -sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il -ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses -appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans -un article très soigné et amplement documenté paru dans la <i>Revue -bleue</i> (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un -pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués, -inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur -philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce -Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel -que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est -«un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est -pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de -Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard -«parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme, -que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été -lettres closes pour le chantre du <i>Lac</i>.</p> - -<p>A maint endroit de sa <i>Correspondance</i>, Flaubert se montre très -dur pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. -93-95; Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» -(t. II, p. 221); «... Lamartine est <i>un robinet</i>» (t. II, p. 319); -etc.</p> - -<p>Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de -telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort -de Laurence, dans <i>Jocelyn</i>, il eut des larmes d’émotion et demanda: -«De qui sont ces beaux vers?» (<i>Mémorial de la librairie française</i>, -3 avril 1913, p. 211.)</p> - -<p>Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de -la première représentation de sa comédie <i>Le Florentin</i>: «Quel est -donc le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, <a -href="#ln_4">p. 49</a>).</p> - - -<div class="aster" id="Vigny"><span class="pagenum" id="Page_87">[p. -87]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Alfred de Vigny</span> (1797-1863), tout comme -Jacques Delille, cultive parfois volontiers la périphrase. Dans son -poème <i>Dolorida</i> (Poésies complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il -nous parle de la chemise de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait -rapprocher de ceux de Racine, dans <i>Britannicus</i> (II, 2: «dans le -simple appareil d’une beauté,» etc.):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dolorida n’a plus que ce voile incertain,</p> -<p class="i0">Le premier que revêt le pudique matin,</p> -<p class="i0">Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,</p> -<p class="i0">L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.</p> -</div></div> - -<p>Et plus loin (<i>Le Bal</i>, p. 156), à propos d’un piano:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,</p> -<p class="i0">Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.</p> -</div></div> - -<p>Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Le Cor</i>, p. 149),</p> -</div> - -<p class="ti0">se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, -dans <i>Hernani</i> (V, 3), prononcé par Dona Sol:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Stello</i> (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre -une charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... -chargée de plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient -tous debout, pressés l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous -les âges...»</p> - - -<p class="p3">Dans ses <i>Iambes</i> (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; -et <span class="smcap">Larousse</span>, art. Iambes et Poèmes), -<span class="smcap">Auguste Barbier</span> (1805-1882); détournant -de son acception originaire le mot <i>centaure</i> (monstre fabuleux, -moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon -cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos -de Bonaparte:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O Corse à cheveux plats! que ta France était belle</p> -<p class="i4">Au grand soleil de messidor!</p> -<p class="i0">C’était une cavale indomptable et rebelle,</p> -<p class="i0 g4">.................</p> -<p class="i0">Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,</p> -<p class="i4">Ses reins si souples et dispos,</p> -<p class="i0"><i>Centaure</i> impétueux, tu pris sa chevelure,</p> -<p class="i4">Tu montas botté sur son dos.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span></p> - -<p>Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, -ne peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier -fit-il plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son -vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.</p> -</div></div> - -<p>Le même sens abusif du mot <i>centaure</i> se retrouve dans les -<i>Mémoires</i> d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces -Numides, cavaliers terribles, <i>centaures</i> maigres et ardents comme -leurs <i>coursiers</i>...»</p> - -<p>Et Gustave Chadeuil, dans <i>Le Siècle</i> (Cf. <span -class="smcap">Larousse</span>, art. Bévue, p. 663, col. 2): -«L’hippodrome a repris son rang dans la série des plaisirs parisiens. -Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent et polkent, <i>montés -par des centaures</i>».</p> - -<p>Et Timothée Trimm, dans <i>Le Petit Journal</i> (même source): «Rigolo -(un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans -l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se -couche au besoin. <i>Un centaure y perdrait ses éperons</i>».</p> - -<p>Un centaure avec des éperons!</p> - -<p>«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, -et si les hommes <i>étaient des centaures</i>, ça n’en vaudrait que -mieux,» estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (<i>La -Mare d’Auteuil</i>, p. 79; Rouff, s. d., in-4).</p> - -<p>Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un <i>centaure</i>, -l’appelle <i>un homme à cheval sur lui-même</i>». (J.-J. <span -class="smcap">Barthélemy</span>, <i>Voyage du jeune Anarcharsis</i>, t. -IV, chap. 58, p. 478; Didot, an XII.)</p> - - -<p class="p3">Un article du <i>Figaro</i> (9 décembre 1874) nous apprend -que nombre des devises figurant autrefois sur les mirlitons:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i4">Je vous aime ardemment,</p> -<p class="i0">C’est ce qui fait mon tourment;</p> -<p class="i0">Etc., etc.,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">sont de <span class="smcap">Gérard de Nerval</span> -(1808-1855), qui en livra un jour cinq cents pour 50 francs.</p> - - -<div class="aster" id="Musset"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Alfred de Musset</span> (1810-1857), dans <i>Les -Marrons du feu</i> (Premières Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous -montre un poisson qui <i>regarde en silence</i>, comme si les poissons -avaient<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> coutume de -regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’esturgeon monstrueux soulève de son dos</p> -<p class="i0">Le manteau bleu des mers, et <i>regarde en silence</i></p> -<p class="i0">Passer l’astre des nuits...</p> -</div></div> - -<p>Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste -Saint-Amant (1594-1661):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les poissons ébahis les <i>regardent</i> passer.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. Théophile <span class="smcap">Gautier</span>, <i>Les -Grotesques</i>, p. 180; M. Lévy, 1859.)</p> -</div> - -<p>Plus loin (<i>L’Andalouse</i>, p. 87), Musset nous demande si nous -ayons vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Une Andalouse au sein bruni.</p> -</div></div> - -<p>Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la -Catalogne; mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, -dans la première de ses <i>Conférences sur Alfred de Musset</i> (p. 3; -édit. des <i>Lectures pour tous</i>), «une Andalouse dans Barcelone, -c’est, pour fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se -trouver, mais on préférerait en Avignon».</p> - -<p>Dans <i>Venise</i> (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord -écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans Venise la rouge</p> -<p class="i0">Pas un cheval qui bouge.</p> -</div></div> - -<p>Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son -intempestif cheval par un bateau:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pas un bateau qui bouge.</p> -</div></div> - -<p>«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de -Tortoni.» (Maurice <span class="smcap">Donnay</span>, <i>ibid.</i>)</p> - -<p>Dans sa <i>Nuit de mai</i> (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, -1864), Musset prétend que</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>La bouche</i> garde le silence</p> -<p class="i0">Pour <i>écouter parler</i> le cœur,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et que (<i>Ibid.</i>, p. 49)</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i20">... le vent d’automne</p> -<p class="i0">... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...</p> -</div></div> - -<p>Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... la bergeronnette, en attendant l’aurore,</p> -<p class="i0">Aux premiers buissons verts commence à se poser;</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span></p> - -<p class="ti0">oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur -les pierres, sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule -cultivé en têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, -surtout quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». -(Cf. <span class="smcap">Brehm</span>, <i>L’Homme et les Animaux</i>, Les -Oiseaux, t. III, p. 750-752.)</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Si je doute des larmes</p> -<p class="i0">C’est que je t’ai <i>vu</i> pleurer,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">écrit Musset dans <i>La Nuit d’octobre</i> (Poésies -nouvelles, p. 70), en s’adressant:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... à toi qui la première</p> -<p class="i0">M’as appris la trahison.</p> -</div></div> - -<p><i>Vu</i> pour <i>vue</i>.</p> - -<p>Ces vers de <i>Rolla</i> (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés -incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. <i>L’Intermédiaire des -chercheurs et curieux</i>, 10 septembre 1901, col. 335):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe.</p> -<p class="i0">L’habitude, qui fait de la vie un proverbe,</p> -<p class="i0">Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux,</p> -<p class="i0">Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux</p> -<p class="i0">L’audace et la fierté, qui sont <i>ses</i> sœurs aînées.</p> -</div></div> - -<p>Les sœurs aînées de qui?</p> - -<p>Dans <i>Namouna</i> (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve -un vers de treize syllabes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Jamais <i>confessionnal</i> ne vit de chapelet</p> -<p class="i0">Comparable en longueur...</p> -</div></div> - -<p>L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même -poème (II, 25, p. 340):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pensif comme l’amour, beau comme le génie,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">a été employée par Mirabeau dans son portrait -de Frédéric II: «Brillant de toutes les qualités physiques et -morales, fort comme sa volonté, beau comme le génie...» (<span -class="smcap">Mirabeau</span>, <i>De la monarchie prussienne</i>; Œuvres, -t. II, p. 12; édit. Vermorel.)</p> - -<p>Dans ce même poème de <i>Namouna</i> (II, 35, p. 343), ce vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">existe dans Corneille (<i>Pertharite</i>, II, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span></p> - -<p>Enfin l’idée exprimée par ces vers de <i>Rolla</i> (V, Poésies -nouvelles, p. 20):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans</p> -<p class="i0">Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance!</p> -<p class="i0">Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux!</p> -<p class="i0">Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se retrouve dans <i>Les Confessions</i> de J.-J. Rousseau -(Partie I, livre I; <i>Œuvres complètes</i>, t. V, p. 318; Hachette, -1864): «... Je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en -marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y -en a un surtout qui m’est bien revenu», etc.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Théophile Gautier</span> (1811-1873) avait -d’abord mis au début de la strophe LXV de son poème <i>Albertus</i> -(Poésies, p. 28; Charpentier, 1858):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le papier que la belle, avec un air d’angoisse,</p> -<p class="i0">Dès la strophe 36 de ce poème froisse...</p> -</div></div> - -<p>36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que -<i>trente-six</i> a trois syllabes:</p> - -<p>«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que -j’ai exprimé le nombre par des chiffres».</p> - -<p>Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans sa petite main aux ongles roses froisse.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>La République française</i>, 2 juillet 1898.)</p> -</div> - -<p>Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve -cette grossière faute (p. 29, même édition):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i26">... l’écriture et le tour</p> -<p class="i0">Ont <i>quelque chose</i> en soi qui <i>trahissent</i> la femme.</p> -</div></div> - -<p>Pour <i>trahisse</i>.</p> - -<p>Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le papier se tor<i>dit</i> comme un <i>da</i>mné <i>du</i> <i>Da</i>nte</p> -<p class="i10">En <i>dardant</i>...</p> -</div></div> - -<p><i>Du</i> Dante, pour <i>de</i> Dante, puisqu’on ne doit pas dire -<i>Le</i> Dante, l’article, en italien, se mettant devant le nom -(l’Alighieri) et non devant le prénom (Dante pour Durante): cf. <span -class="smcap">Larousse</span>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span></p> - -<p>Dans le même recueil (<i>Paysages</i>, VIII, p. 81), le martinet est -confondu avec l’hirondelle:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le martinet, sentant l’orage, près du sol,</p> -<p class="i0">Afin de l’éviter, rabat son léger vol.</p> -</div></div> - -<p>C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le -martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de -quitter la région orageuse.</p> - -<p>Page 210 du même recueil (<i>Les Vendeurs du temple</i>, III) se trouve -un verbe des plus rares, le verbe <i>retuer</i>, tuer une seconde fois:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs deux mains de squelette,</p> -<p class="i0">Mais tu les <i>retuais</i>, sans plus sentir d’effroi</p> -<p class="i0">Que pour guillotiner un véritable roi.</p> -</div></div> - -<p>Voltaire, dans <i>Candide</i> (Cf. <span class="smcap">Littré</span>) -a aussi employé <i>retuer</i>: «Je te <i>retuerais</i> si j’en croyais ma -colère!»</p> - -<p>Plus loin (p. 334, <i>Sérénade</i>), un amant demande à sa maîtresse, -qui se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, -dénouer ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en -servir comme d’échelle et aller la rejoindre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i10">... Défais ton peigne,</p> -<p class="i0">Penche sur moi tes cheveux longs,</p> -<p class="i0 g4">............</p> -<p class="i0">Aidé par cette échelle étrange,</p> -<p class="i0">Légèrement je gravirai,</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas -sans faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire -choir à terre.</p> - -<p>Et ces amusantes phrases, dans <i>Mademoiselle de Maupin</i>:</p> - -<p>«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous -les nôtres de peupliers; <i>elle en portait des bottes sous ses bras</i>, -comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27; -Charpentier, 1866).</p> - -<p>«Le rubis <i>rougirait de plaisir</i> de briller au bout vermeil de son -oreille délicate» (p. 101).</p> - -<p>«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. -Les maisons commençaient à <i>mettre le nez aux fenêtres</i>» (p. 343).</p> - -<p>Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son -goût qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de -vers (poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous -leurs<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> efforts -pour <i>mettre le nez à la fenêtre</i>.» (<i>Les Jeunes-France</i>, p. 132; -Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir <i>mettant le nez</i> hors de sa -poche...» (<i>Ibid.</i>, p. 180.)</p> - -<p>Et cette affirmation que <i>Le Cri de Paris</i> (27 septembre 1908, p. -11) dit avoir rencontrée aussi dans <i>Mademoiselle de Maupin</i>: «Il -faut avoir un pavé <i>dans le ventre</i>, au lieu de cœur».</p> - -<p>Dans <i>Mademoiselle de Maupin</i> encore, un des personnages s’écrie -(p. 207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean -dans le ventre de <i>sainte Anne</i>, lorsqu’elle fut visitée par la -Vierge». Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, -non pas sainte Anne, mais sainte Élisabeth.</p> - -<p>Dans <i>Les Jeunes-France</i> (p. 127), il est question de l’écriture -anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire: -la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.</p> - -<p>Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous -le titre de <i>Les Grotesques</i> (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de -nombreuses inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, -dans un de ses articles (<i>Portraits contemporains</i>, t. V, p. 125 -et suiv.), et que l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on -les retrouve dans l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. -Théophile Gautier nous dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de -Sévigné et sa coterie étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans -doute Mme des Houlières qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. -I, p. 156) comme le plus charmant endroit et comme le plus <i>adorable</i> -morceau de Théophile une page de prose qui devient parfaitement -inintelligible telle qu’il la transcrit, et dans laquelle des lignes -indispensables au sens (ligne 16, p. 57) ont été omises. Dans -l’histoire abrégée du sonnet qu’il retrace d’après Colletet (t. II, -p. 43), nous croirions, d’après lui, que Pontus de Thiard a eu pour -maîtresse poétique <i>Panthée</i>, tandis que c’est <i>Pasithée</i> qu’il faut -lire; Olivier de Magny n’a pas célébré non plus <i>Eustyanire</i>, mais -bien <i>Castianire</i>; de même aussi que, tout à côté de là (p. 31), les -<i>Isis nuagères</i> ne sauraient être que des <i>Iris</i>. Mais, continue -Sainte-Beuve, par quel bouleversement de chiffres Chapelain a-t-il pu -naître, selon notre auteur, en 1569, c’est-à-dire en plein seizième -siècle?» Etc.</p> - -<p>A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile -Faguet, dans ses <i>Études littéraires sur le dix-neuvième siècle</i> (p. -323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:</p> - -<p>«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible. -L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est<span -class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> que le scrupule du terme -propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut pas en abuser jusqu’à -rendre l’usage du dictionnaire indispensable à un lecteur lettré. -Le style d’un bon auteur est avant tout le style d’une conversation -entre «honnêtes gens» convenablement instruits. Il y a affectation -à nous parler dans un roman la langue d’un traité d’architecture. -Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut, dans chaque -page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas. C’est -ce qui relève pour lui la saveur du morceau?<a id="NoteRef_30" -href="#Note_30" class="fnanchor">[30]</a>» J’ai peur qu’il n’ait -un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est pas sans -charlatanisme, de piquer l’attention.</p> - -<p>«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le -but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser -dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément -parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En -introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le -contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les -faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet -de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre -d’être clair.»</p> - - -<div class="aster" id="Leconte"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Leconte de Lisle</span> (1820-1894) n’a -cessé d’hésiter sur l’orthographe du nom de Caïn, le meurtrier -d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté. Dans la première édition -de ses <i>Poèmes barbares</i>, «il avait écrit avec un K, Kaïn, le nom -du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la réédition de ces poèmes, -il modifia cette orthographe parce qu’on lui fit observer que le -premier-né selon la Genèse avait été nommé par Ève «Celui qui est -acquis». Du verbe hébraïque <i>qoûn</i>, acquérir, serait dérivé <i>qaïn</i><a -id="NoteRef_31" href="#Note_31" class="fnanchor">[31]</a>. Mais je -ne sais quel savant entreprit de lui démontrer que la forme<span -class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> consacrée par tant de -siècles, la forme Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand <span -class="smcap">Calmettes</span>, <i>Leconte de Lisle et ses amis</i>, p. -328.)</p> - -<p>La belle strophe qui termine le <i>Dies iræ</i> des <i>Poèmes antiques</i> -de Leconte de Lisle (fin du recueil):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,</p> -<p class="i0">Accueille tes enfants dans ton sein étoilé,</p> -<p class="i0">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,</p> -<p class="i0">Et rends-nous le repos que la vie a troublé,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa -traduction de Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans son premier asile à sa voix rappelé,</p> -<p class="i0">Retrouve le repos que la vie a troublé.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Pongerville</span>, <i>Notice sur -Millevoye</i>, en tête des <i>Poésies de Millevoye</i>, p. 18; Charpentier, -1851.)</p> -</div> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Théodore de Banville</span> -(1823-1891) écrit, dans ses <i>Odes funambulesques</i> (Une vieille lune, -p. 69; Charpentier, 1883):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Un <i>corset</i> un peu juste, une étroite chaussure</p> -<p class="i0">Ont-ils égratigné d’une rose blessure</p> -<p class="i0">Tes beaux <i>pieds</i> frissonnants...</p> -</div></div> - -<p>Un corset qui égratigne des pieds?</p> - -<p>Dans ses <i>Idylles prussiennes</i> (Sabbat, p. 415, même volume), -Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Germania mène la danse,</p> -<p class="i0">Plus folle qu’un cheval sans mors</p> -<p class="i0">Ou qu’une <i>urne qui n’a plus d’anse</i>,</p> -<p class="i0">Sur la colline où sont les morts.</p> -</div></div> - - -<p class="p3">Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à -l’Académie, <span class="smcap">Henri de Bornier</span> (1825-1901) -composa une pièce de vers qui fut imprimée la veille de la cérémonie -et distribuée aux journaux. Dans cet éloge funèbre, le poète, -s’adressant à l’auteur d’<i>Agnès de Méranie</i>, s’écriait:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tu mourus en pleine lumière,</p> -<p class="i0">Et la victoire coutumière</p> -<p class="i0">T’accompagna jusqu’au tombeau.</p> -</div></div> - -<p>Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en -lisant le lendemain, dans un grand journal:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tu mourus en pleine lumière,</p> -<p class="i0">Et Victoire, <i>ta couturière</i>,</p> -<p class="i0">T’accompagna jusqu’au tombeau!</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>L’Avenir de la Meuse</i>, 22 mars 1885.)</p> -</div> - -<p>On lit, dans <i>La Fille de Roland</i> (I, 4) du même poète:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i26">... Chrétienne,</p> -<p class="i0"><i>Ma générosité doit répondre à la tienne</i>.</p> -</div></div> - -<p>Et dans Corneille, <i>Le Cid</i> (III, 4), le même vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,</p> -<p class="i0"><i>Ma générosité doit répondre à la tienne</i>.</p> -</div></div> - -<p>Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture -que de poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru -renommé, et «était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».</p> - -<p>«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des <i>Corbeaux</i>, -le féroce Henry Becque. (Cf. <i>Le Journal</i>, 9 août 1898.)</p> - - -<p class="p3">Le grand poète et profond penseur <span -class="smcap">Sully Prudhomme</span> (1839-1907) estime que</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le vrai de l’amitié, c’est <i>de sentir ensemble</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Vaines Tendresses</i>, p. 5.)</p> -</div> - -<p>Et dans son poème <i>Le Gué</i> (Poésies, t. I, p. 237), il déclare -que</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... tous, <i>même les morts</i>, ont fui jusqu’au dernier.</p> -</div></div> - -<p id="cadavre">Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave -Aimard (<i>Les Rois de l’Océan</i>, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): -«Ils se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un -était <i>plein de vie</i>.»</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">François Coppée</span> (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les -souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et -pour ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son -<i>Petit Épicier</i> (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., -in-12) est célèbre par son prosaïsme:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">C’était un tout petit épicier de Montrouge,</p> -<p class="i0">Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,</p> -<p class="i0">Exhalait une odeur fade sur le trottoir.</p> -<p class="i0"><span class="g4">..........</span> des tonneaux</p> -<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux.</p> -<p class="i0 g4">.................</p> -<p class="i0">Il partage le lit d’une femme insensible,</p> -<p class="i0">Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.</p> -<p class="i0 g4">..................</p> -<p class="i0"><span class="g4">..........</span> Il trouve</p> -<p class="i0">La colle et le fromage ignobles à toucher.</p> -<p class="i0"><span class="g4">..........</span> il oublie,</p> -<p class="i0">Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.</p> -</div></div> - -<p>Et ailleurs:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le dimanche, ils allaient souvent se promener</p> -<p class="i0">Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes,</p> -<p class="i0">Et revenaient.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Un Fils</i>, Poésies, t. II, p. 22.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ils songent à l’avance aux lessives futures,</p> -<p class="i0">Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Petits Bourgeois</i>, ibid., p. 33.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée,</p> -<p class="i0">Et la gendarmerie est en pantalon blanc.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Au bord de la Marne</i>, ibid., p. 164.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal,</p> -<p class="i0">Et sur un banc, devant le public trivial,</p> -<p class="i0">Je vis un ouvrier avec sa connaissance</p> -<p class="i0">Qui se tenaient les mains...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>En bateau-mouche</i>, ibid., p. 195.)</p> -</div> - -<p>Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même -tome II de ses <i>Poésies</i> (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée -fait cette déclaration:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... J’ai l’horreur du banal.</p> -</div></div> - -<p>Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot -«banal».</p> - -<p>Dans <i>L’Indépendance de l’Est</i> du 21 février 1900, je rencontre -cette phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux -filles, deux jumelles âgées <i>l’une et l’autre</i> de dix-huit ans».</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire <i>l’une -après l’une</i>, au lieu de <i>l’une après l’autre</i>, et pour obtenir une -rime à <i>lune</i> (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_5">p. 81</a>), <span -class="smcap">Catulle Mendès<span class="pagenum" id="Page_98">[p. -98]</span></span> (1843 ou 1841-1909) crée la locution <i>l’autre et -l’une</i>, au lieu de <i>l’une et l’autre</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et tandis que, claire lacune,</p> -<p class="i0">S’ouvre en la nuit brune la lune,</p> -<p class="i0">Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une.</p> -</div> -<p class="dr">(Catulle <span class="smcap">Mendès</span>, Poésies, -L’hymnaire des amants, t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)</p> -</div> - -<p>Elle a parfois de terribles exigences, la rime!</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Clovis Hugues</span> (1851-1907), -qui était de Marseille, il est vrai, a découvert un jour qu’il y -avait <i>trois moitiés</i> dans un tout:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant,</p> -<p class="i0"><i>Moitié</i> tigre, <i>moitié</i> chacal, <i>moitié</i> serpent.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>L’Écho de la semaine</i>, 24 octobre 1897, article -signé <span class="smcap">Le Chercheur</span>.)</p> -</div> - -<p>La même découverte a été faite par le romancier François de -Nion, dans un feuilleton intitulé <i>Pendant la guerre</i> (dans <i>Le -Journal</i>, 17 mai 1915, <i>in fine</i>): «Moitié plâtre, moitié briques, -moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers -d’Aix-la-Chapelle.»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span></p> - <h3>VI</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Victor Hugo.</span> Ses erreurs, - inadvertances, réminiscences, énumérations de termes rares, - obscurités, jeux de mots, drôleries, etc. Caractéristique de Victor - Hugo: force, puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge - de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions - favorites. Particularités orthographiques, etc.</p> - </div> -</div> - -<p>On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration, -sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses -inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs -le précepte d’Horace (<i>Art poétique</i>, 351): <i>Ubi plura nitent in -carmine</i>...</p> - -<p><span class="smcap">Victor Hugo</span> (1802-1885), dans son ode -<i>Sur le rétablissement de la statue de Henri IV</i> (Odes et Ballades, -I, 6, p. 51; Hachette, 1859), confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec -Ivry-sur-Seine, près de Paris, «faute énorme», qu’il reconnaît -d’ailleurs avec bonne grâce à la fin du volume (p. 376).</p> - -<p>Dans <i>Le Dernier Chant</i> et <i>Le Génie</i> (Ibid., II, 10, et IV, -6, p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et -malsonnants:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Fait <i>par</i>ler le <i>par</i>don <i>par</i> la voix des douleurs,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Au sén<i>at parla par ta</i> voix.</p> -</div></div> - -<p>Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.</p> - -<p>Rapprochons ce vers de la même ode <i>Le Dernier Chant</i> -(p. 124):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">de ce passage de <i>Namouna</i> d’Alfred de Musset (I, 48; -<i>Premières Poésies</i>, p. 346; Charpentier, 1861):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire</p> -<p class="i0">Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre</p> -<p class="i0">Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span></p> - -<p>Dans <i>Le Sacre de Charles X</i> (Odes et Ballades, III, 4, p. 144) -figure le mot hébreu <i>Sabaoth</i>, qui signifie «des armées» (Cf. <span -class="smcap">Littré</span>), et que le poète emploie ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.</p> -</div></div> - -<p class="ti0">c’est-à-dire: «Vous êtes des <i>armées</i>», ce qui ne -s’explique guère.</p> - -<p>La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus -mauvaise, se trouve dans <i>Les Châtiments</i> (I, 6, <i>Le Te Deum</i>... p. -28; Hetzel, s. d.):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... <i>Te Deum</i>! nous vous louons, Dieu fort,</p> -<p class="i8">Sabaoth des armées!</p> -</div></div> - -<p>Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun -sens.</p> - -<p>Dans <i>Le Sacre de Charles X</i> encore (<i>Odes et Ballades</i>, même -page), le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Montjoye <i>et</i> Saint-Denis!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction -<i>et</i>, chez plusieurs de nos poètes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Montjoie <i>et</i> Saint-Denis! Dunois, à nous les chances!</p> -</div> -<p class="dr">(Casimir <span class="smcap">Delavigne</span>, <i>Louis -XI</i>, III, 13.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Montjoie <i>et</i> Saint-Denis! Charles à la rescousse!</p> -</div> -<p class="dr">(Alexandre <span class="smcap">Dumas</span>, <i>Charles -VII</i>, IV, 4.)</p> -</div> - -<p>Voir aussi François <span class="smcap">Coppée</span> et Armand -<span class="smcap">d’Artois</span>, <i>La Guerre de cent ans</i>, -prologue, sc. 10, et II, 8.</p> - -<p>Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare -Littré.</p> - -<p>Le vrai cri de guerre de nos pères était <i>Mont-joie</i>, ou bien -<i>Mont-joie Saint-Denis</i>. «<i>La Mont-joie Saint-Denis</i>, ou, simplement, -<i>la Mont-joie</i>, était le nom de la colline près Paris où saint -Denis subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre -était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La -<i>Mont-joie Saint-Denis</i> signifie la <i>Mont-joie de saint Denis</i>, selon -l’ancienne règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» -Etc. (<span class="smcap">Littré</span>, art. Mont-joie). Ce sont les -nécessités de notre prosodie, l’élision de l’<i>e</i> final de Mont-joie, -qui a contraint les poètes à vicier cette locution et à en faire un -non-sens.</p> - -<p>En parlant de Napoléon, dans <i>Les Deux Iles</i> (Odes et Bal<span -class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>lades, III, 6, p. 154), -le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, que Dieu a -fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Afin qu’il pût venir au monde</p> -<p class="i0">Sans qu’une secousse profonde</p> -<p class="i0">Annonçât son premier moment,</p> -<p class="i0">Et que sur son lit militaire,</p> -<p class="i0">Enfin sans remuer la terre,</p> -<p class="i0">Il pût expirer doucement.</p> -</div></div> - -<p>Ce vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Naître, vivre et mourir dans le champ paternel</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. -240),</p> -</div> - -<p class="ti0">fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve -(<i>Poésies</i>, Les Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; -Charpentier, 1890):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Naître, vivre et mourir dans la même maison.</p> -</div><div class="stanza"> -<p class="i0">Mon esprit de Pathmos connut le saint délire</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, V, 14, Actions de grâces, p. 264).</p> -</div> - -<p>D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur -Victor Hugo: «C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile <span -class="smcap">Faguet</span>, <i>Études littéraires sur le dix-neuvième -siècle</i>, p. 165.)</p> - -<p>Dans les jolis vers du <i>Pas d’armes du roi Jean</i> (Odes et -Ballades, ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je -te baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros -frère ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère -indiquer quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de -son.</p> - -<p>Dans les <i>Odes et Ballades</i> encore (Ballade XIII, <i>La Légende de -la nonne</i>, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne -aima le brigand»,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">On voit des biches qui remplacent</p> -<p class="i0">Leurs beaux cerfs par des <i>sangliers</i>.</p> -</div></div> - -<p>Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil -accouplement.</p> - - -<p class="p3">Passons aux <i>Orientales</i>.</p> - -<p>Dans <i>Le Feu du ciel</i> (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo -décrit un îlot qui fond et s’efface</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Comme un glaçon <i>froid</i>.</p> -</div></div> - -<p>Un glaçon est-il jamais chaud?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span></p> - -<p>Dans <i>Canaris</i> (II, p. 23), le terme de marine <i>ancre</i> est employé -au masculin et avec le sens de <i>grappin</i>, ce qui est doublement -étrange:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Son ancre <i>noir</i> s’abat</p> -<p class="i0">Sur la nef qu’<i>il</i> foudroie.</p> -</div></div> - -<p>Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on -lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition -Hetzel-Quantin.</p> - -<p>Dans <i>La Bataille perdue</i> (XVI, p. 78); «ce champ <i>meurtrier</i>» -(au singulier) rime avec les <i>étriers</i> (au pluriel), faute qui n’a -été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de -l’Imprimerie Nationale, où on lit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... ces champs meurtriers.</p> -</div></div> - -<p>Plus loin (XIX, <i>Sara la Baigneuse</i>, p. 83), le poète nous -peint Sara battant</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... d’un pied timide</p> -<p class="i0">L’onde <i>humide</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">comme si l’onde n’était pas toujours humide.</p> - -<p>Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, <i>Grenade</i>, -p. 114), il dit qu’</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Alicante aux clochers mêle les minarets,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">lorsque, observe le Guide Joanne (<i>Espagne et -Portugal</i>, 1909, p. 295), il n’y a aucun minaret à Alicante.</p> - -<p>Dans <i>Navarin</i> (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de -bateaux sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, -tartanes, sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, -caravelles, dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Galéasses énormes,</p> -<p class="i0">Vaisseaux de toutes formes,</p> -<p class="i0">Vaisseaux de tous climats,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, -chaloupes, lanches, bombardes, caraques, gabarres, etc.</p> - -<p id="Pecopin">J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, -mais on sait combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes -techniques. On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment -dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et -suiv.; Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où,<span class="pagenum" -id="Page_103">[p. 103]</span> entre autres listes de mots rares, on -voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les frégatons, -felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.</p> - -<p>La pièce <i>Les Djinns</i> (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) -est un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers -chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord <i>crescendo</i>, puis -<i>decrescendo</i>. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a -deux syllabes seulement:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Murs, ville</p> -<p class="i0">Et port,</p> -<p class="i0">Asile</p> -<p class="i0">De mort,</p> -<p class="i0 g4">.....</p> -</div></div> - -<p>Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans la plaine</p> -<p class="i0">Naît un bruit,</p> -<p class="i0">C’est l’haleine</p> -<p class="i0">De la nuit.</p> -<p class="i0 g4">......</p> -</div></div> - -<p>Puis quatre syllabes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La voix plus haute</p> -<p class="i0">Semble un grelot.</p> -<p class="i0 g4">......</p> -</div></div> - -<p>Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une -de sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: -une strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de -trois et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.</p> - -<p>La pièce <i>Lazzara</i> (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée -dans le roman de Louis Reybaud, <i>Jérôme Paturot à la recherche de la -meilleure des Républiques</i> (chap. 28, <i>Les Infortunes d’une Égérie</i>, -p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de -Muse du romantisme.</p> - -<p>Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Comme elle court! Voyez...</p> -<p class="i0">Elle est grande, elle est svelte...</p> -<p class="i0 p05">Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir</p> -<p class="i0">Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir,</p> -<p class="i10">Car la pauvreté l’accompagne;</p> -<p class="i0">Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits,</p> -<p class="i0">Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis</p> -<p class="i10">La liberté sur la montagne.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span></p> - -<p>Et dans Louis Reybaud:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Voyez comme elle engraisse...</p> -<p class="i0">Elle est ample, elle est vaste...</p> -<p class="i0 p05">Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs</p> -<p class="i0">Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours;</p> -<p class="i10">Car la pauvreté l’accompagne.</p> -<p class="i0">Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits,</p> -<p class="i0">Une blouse percée aux deux coudes, et puis</p> -<p class="i10">Quelques amis sur la Montagne.</p> -</div></div> - -<p>Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans -<i>La Prière pour tous</i> (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123; -Hachette, 1861)?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O myrrhe! ô cinname!</p> -<p class="i0">Nard cher aux époux!</p> -</div></div> - -<p>Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien -bibliothécaire de Rouen, répond à cette question dans sa <i>Vie des -fleurs</i> (LXXI, p. 203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, -écrit-il, n’a pas connu de plante plus précieuse que la valériane: -de quelle maladie n’a-t-elle pas guéri?... De ses racines on tirait -autrefois le <i>nard</i>, tant célébré par les poètes...»</p> - -<p>Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor -Hugo, qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur, -dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet -amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans -<i>Les Feuilles d’automne</i> (38, <i>Pan</i>, p. 130):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">dans <i>Les Chants du Crépuscule</i> (XXVI, à Mlle J..., p. -233; Hachette, 1861):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et la haine monte à mon œuvre</p> -<p class="i0">Comme un bouc au cytise en fleur;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">vers qui rappellent plusieurs passages des -<i>Bucoliques</i> (I, 79; II, 63):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i30">... capellæ,</p> -<p class="i0">Florentem cytisum et salices carpetis amaras...</p> -<p class="i0">Florentem cytisum sequitur lasciva capella.</p> -</div></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des <i>Voix -intérieures</i><span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -(VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.</p> - -<p>Et plus loin (<i>Ouvrage cité</i>, XVIII, p. 80):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange,</p> -<p class="i0">Le vers porte à sa cime une lueur étrange.</p> -</div></div> - -<p>«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins -maîtres», déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de -<i>Les Rayons et les Ombres</i> (p. 145; Hachette, 1859).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!...</p> -<p class="i0">Lisez mon doux Virgile...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)</p> -</div> - -<p>La fin de cette même pièce VIII (p. 184):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Car les temps sont venus qu’a prédits le poète!</p> -<p class="i0">Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette,</p> -<p class="i0">Parfois le laboureur, sur le sillon courbé,</p> -<p class="i0">Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé,</p> -<p class="i0">Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille,</p> -<p class="i0">Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille,</p> -<p class="i0 g4">.................</p> -</div></div> - -<p class="ti0">n’est que la traduction d’un célèbre passage des -<i>Géorgiques</i> (I, 493 et suiv.):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis</p> -<p class="i0">Agricola, incurvo terram molitus aratro,</p> -<p class="i0">Exesa inveniet scabra robigine pila,</p> -<p class="i0 g4">...............</p> -</div></div> - -<p>Et «les chiens obscènes» mentionnés dans <i>Luna</i> des <i>Châtiments</i> -(VI, 7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la -traduction des <i>obscenæque</i> (ou <i>obscenique</i>) <i>canes</i> des -<i>Géorgiques</i> (I, 470).</p> - - -<p class="p3">Ces vers des <i>Chants du crépuscule</i> (V, p. 173; -Hachette, 1861):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous pouvez, ô mon capitaine,</p> -<p class="i0">Barrer la Tamise hautaine,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">rappellent ceux de Lebrun-Pindare (<i>Odes</i>: Qu’il est -un légitime orgueil..., p. 511; Didot, 1858):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En vain la Tamise hautaine</p> -<p class="i0">Croit voir aux fastes de la Seine...</p> -</div></div> - -<p>Dans <i>Les Rayons et les Ombres</i> (XIX, Ce qui se passait aux -Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous sommes la nature et la source éternelle</p> -<p class="i0">Où toute soif <i>s’épanche</i>.</p> -</div></div> -<p><span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span></p> -<p>Ou <i>s’étanche</i>?</p> - -<p>L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi <i>s’épanche</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et de sa petitesse étalant l’ironie,</p> -<p class="i0">Son pied charmant semblait <i>rire</i> à côté du mien!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Rayons et les Ombres</i>, XXXIV, Tristesse -d’Olympio, p. 253.)</p> -</div> - -<p>Théodore de Banville (<i>Odes Funambulesques</i>, La Tristesse d’Oscar, -p. 98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et qu’enfin ses souliers...</p> -<p class="i0">Laissant à chaque pas des morceaux de talon,</p> -<p class="i6">Poussaient de <i>grands éclats de rire</i>.</p> -</div></div> - -<p>Et Émile Zola, dans ses <i>Contes à Ninon</i> (Le Carnet de danse, p. -52; Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui <i>riait</i> dans un -rayon de soleil.»</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ses petits pieds semblaient <i>chuchoter</i> avec l’herbe,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">écrit ailleurs Victor Hugo (<i>Les Contemplations</i>, t. -I, x, Amour, p. 219; Hachette, 1882).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Toutes les passions <i>s’éloignent</i> avec l’âge,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">lit-on dans <i>Tristesse d’Olympio</i> (Les Rayons et les -Ombres, XXXIV, p. 256).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Toutes les passions <i>s’éteignent</i> avec l’âge,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">a dit Voltaire (<i>Stances et quatrains pour tenir lieu -de ceux de Pibrac</i>; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal -<i>Le Siècle</i>).</p> - -<p>La pièce XXXV de <i>Les Rayons et les Ombres</i>, Que la Musique date -du seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains -jugent discutable ou énigmatique:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La musique montait, cette <i>lune de l’art</i>!</p> -</div></div> - -<p>Ces vers des <i>Châtiments</i> (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.)</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Toutes les eaux de ton abîme,</p> -<p class="i0">Hélas! passeraient sur ce crime,</p> -<p class="i0">O vaste mer, sans le laver!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">rappellent ceux d’Alfred de Musset (<i>Premières -Poésies</i>, La Coupe et les Lèvres, IV, <span class="smcap">I</span>; -p. 252; Charpentier, 1861):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... La mer y passerait sans laver la souillure,</p> -<p class="i0">Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span></p> - -<p>Dans <i>Les Châtiments</i> encore (Toulon, p. 20):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i30">... Le bandit</p> -<p class="i0 g4">.................</p> -<p class="i0">Vient, et trouve une main, froide <i>comme un verrou</i>.</p> -</div></div> - -<p>Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans -le journal <i>La Journée</i>, 14 janvier 1903): «Cet homme est un -<i>verrou incarné</i>» (?).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Ces innocents aux regards <i>de colombe</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Joyeuse Vie, p. 96.)</p> -</div> - -<p>Des regards de colombe?</p> - -<p>Nous retrouvons la même locution dans le volume <i>Le Pape</i> -(Un champ de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Des petits (enfants) aux regards <i>de colombe</i>.</p> -</div></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Châtiments</i>, III, 13, p. 106.)</p> -</div> - -<p>Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans -ce siècle, l’égout des siècles...» (<i>Relation de la maladie... du -jésuite Berthier</i>; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal -<i>Le Siècle</i>).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pour attirer les sots qui donnent <i>tête-bêche</i></p> -<p class="i0">Dans tous les vils panneaux...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Châtiments</i>, A un journaliste de robe courte, p. -118.)</p> -</div> - -<p>Ou <i>tête baissée</i>?</p> - -<div class="poem" id="ln_9"><div class="stanza"> -<p class="i6">... prendre pour nourricier</p> -<p class="i0">Le <i>Crédit mobilier ou le Crédit foncier</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Le Parti du crime, p. 208.)</p> -</div> - -<p>Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (<i>Sonnet -sur la Frégate amarrée près du pont Royal</i>, dans le volume de M. de -Lescure sur <i>François Coppée</i>, p. 372; Lemerre, 1889):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple</p> -<p class="i0"><i>La Caisse des Dépôts et Consignations.</i></p> -</div></div> - -<p>Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I -des <i>Contemplations</i> (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités -dans le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour<span class="pagenum" -id="Page_108">[p. 108]</span> un des recueils les plus abstrus de -Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux volumes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Une eau courait, fraîche et <i>creuse</i></p> -<p class="i0">Sur les mousses de velours.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, t. I, Vieille chanson, p. 78; -Hachette, 1882 et 1858.)</p> -</div> - -<p>Une eau creuse?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les vieux <i>antres</i> pensifs, dont rit le geai moqueur,</p> -<p class="i0">Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, Premier mai, p. 113.)</p> -</div> - -<p>Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en -cœur?</p> - -<p>Dans le poème <i>Saturne</i> (Ibid., t. I, p. 202), le poète place -l’enfer dans la planète Saturne:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,</p> -<p class="i0">Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...</p> -</div></div> - -<p>Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine -dans un autre astre?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A l’heure où sur le mont lointain</p> -<p class="i0">Flamboie et frissonne l’aurore,</p> -<p class="i0">Crête rouge du <i>coq matin</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, <i>Magnitudo parvi</i>, p. 302.)</p> -</div> - -<p>Dans le tome II du même recueil, nous voyons (<i>Pasteurs et -Troupeaux</i>, p. 159) la fauvette qui</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... met de travers son bonnet.</p> -</div></div> - -<p>Plus loin (<i>Ibid.</i>, Pleurs dans la nuit, p. 224):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le cadavre, lié de bandelettes blanches,</p> -<p class="i0"><i>Grelotte</i>, et, dans sa bière, <i>entend</i> les quatre planches</p> -<p class="i4">Qui lui parlent tout bas.</p> -</div></div> - -<p>Un cadavre qui grelotte et qui entend?</p> - -<p>Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Claire, p. 244.)</p> -</div> - -<p>Dans ce poème, <i>Pleurs dans la nuit</i>, déjà mentionné, presque -toutes les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,</p> -<p class="i0">Et la branche Destin, végétation sombre,</p> -<p class="i8">Emplit l’homme effaré.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 234.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span></p> - -<p>De même, dans <i>Ce que dit la bouche d’ombre</i>, tout serait à citer, -et force est de nous restreindre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’homme, comme la brute, abreuvé du néant,</p> -<p class="i0">Vide toutes les nuits le verre noir du somme.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Contemplations</i>, t. II, p. 366.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 382.)</p> -</div> - -<p>Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées <i>Horror</i>, -<i>Dolor</i>, <i>Hélas! tout est sépulcre</i>, <i>Les Mages</i>, etc.</p> - - -<p class="p3"><i>La Légende des siècles</i>, que Théodore de Banville -qualifie d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout -versificateur français» (<i>Petit Traité de Poésie française</i>, p. 30 -et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo -a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de -vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus, -et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans -le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo -descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui -donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout -les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent -l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à -elle les yeux.» (<i>Le Temps</i>, 16 juillet 1911, Feuilleton.)</p> - -<p>Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (<i>La Légende des siècles</i>, -La Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> - -<p>Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et Titlis, et Scrops, et Dronte,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,</p> -<p class="i0">Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Le Titan, t. I, p. 86, 87.)</p> -</div> - -<p>Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans -le fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en -est, semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à -plaisir, celui de <i>Jérimadeth</i>, par exemple, qu’on lit dans <i>Booz -endormi</i>. «Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (<i>Racine -et Victor Hugo</i>, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à -fabriquer des noms propres de lieux et d’hom<span class="pagenum" -id="Page_110">[p. 110]</span>mes qui n’ont jamais existé. Ce beau -vers harmonieux de <i>Booz endormi</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tout reposait dans Ur et dans <i>Jérimadeth</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">a enrichi la géographie biblique d’une ville -entièrement inconnue de tous les hébraïsants.»</p> - -<p>Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin -d’une rime à <i>demandait</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i16">... et Ruth se demandait,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à -det», et que ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis -la bourde, introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», -dans le vers précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. -(Renseignement verbal.)</p> - -<p>Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables, -— que Victor Hugo manque rarement de faire rimer <i>hommes</i> autrement -qu’avec <i>nous sommes</i>, <i>ombre</i> autrement qu’avec <i>sombre</i> ou -<i>nombre</i>, <i>abîme</i> autrement qu’avec <i>sublime</i> ou <i>cime</i>; <i>nue</i> -rime presque toujours avec <i>venue</i> ou <i>inconnue</i>, <i>ténèbres</i> avec -<i>funèbres</i>, <i>âme</i> avec <i>flamme</i>, <i>horrible</i> avec <i>terrible</i>, -<i>insondable</i> avec <i>formidable</i>, etc.; et ces mots: <i>hommes</i>, <i>ombre</i>, -<i>sombre</i>, <i>abîme</i>, <i>sublime</i>, etc., coulent sans cesse de sa -plume.</p> - -<p>Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’ombre était <i>nuptiale</i>, auguste et solennelle,</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Légende des siècles</i>, Booz endormi, t. I, p. 53.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Son lit fut <i>formidable</i>...</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)</p> -</div> - -<p>Dans <i>Booz endormi</i> encore (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 52), Victor Hugo -nous représente la terre, à cette époque,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... encor mouillée et molle du déluge.</p> -</div></div> - -<p>Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant -Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf. -<span class="smcap">Bouillet</span>, <i>Atlas universel d’histoire et -de géographie</i>, Tables chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor -<span class="smcap">Duruy</span>, <i>Histoire sainte</i>, chap. I, p. 6; -Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien longtemps à -sécher.</p> - -<p>Dans la <i>Première Rencontre du Christ avec le tombeau</i> (Ibid., t. -I, p. 58), Victor Hugo dit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Or, de Jérusalem, où <i>Salomon</i> mit l’arche,</p> -<p class="i0">Pour gagner Béthanie, il faut <i>trois jours de marche</i>.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span></p> - -<p>«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules -Hoche (<i>Revue bleue</i>, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous -apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à -Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de -Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un -pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui -est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de -Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M. -Jean Sigaux, dans <i>L’Intermédiaire des chercheurs et curieux</i> (20 -septembre 1911, col. 771).</p> - -<p>Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ils auront des <i>souliers de feu</i> dont la chaleur</p> -<p class="i0">Fera <i>bouillir leur tête</i> ainsi qu’une chaudière.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>La Légende des siècles</i>, L’An neuf de l’hégire, t. I, -p. 200.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tu rêves, dit le roi, comme <i>un clerc en Sorbonne</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Aymerillot. t. I, p. 229.)</p> -</div> - -<p>Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la -Sorbonne n’a été fondée qu’en 1253.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le vide s’est fait <i>spectre</i> et rien s’est fait <i>géant</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Eviradnus, t. II, p. 70.)</p> -</div> - -<p>Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée -jadis par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. <i>La Gazette -anecdotique</i>, 15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages -de haut».</p> - -<p>On s’est amusé (<i>Le Cri de Paris</i>, 10 octobre 1909, p. 11) à faire -ressortir la singulière amphibologie de ce passage:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied</p> -<p class="i0"><i>Sent le mou</i> de la fange en marchant sur leurs nuques.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, Zim-Zim, t. II, p. 100.)</p> -</div> - -<p>Dans <i>Les Quatre Jours d’Elciis</i> (IV, <i>ibid.</i>, t. II, p. 250), -nous trouvons ce vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Les yeux <i>sous les sourcils</i>, l’empereur très clément...</p> -</div></div> - -<p>N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les -sourcils?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... L’hiver <i>se tenait les côtes</i> sur le pôle,</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span></p> - -<p class="ti0">nous dit le poète (<i>Ouvrage cité</i>, Le Satyre, t. III, -p. 10), qui a toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et -calembours.</p> - -<p>Ce vers de <i>La Rose de l’Infante</i> (Ibid., t. III, p. 43):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dont chaque <i>ovige</i> semble au soleil une mitre,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple -coquille: lisez <i>ogive</i> et non <i>ovige</i>. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, -1<sup>re</sup> série, p. 183.)</p> - -<p>Dans <i>Le Lapidé</i> (Ibid., t. III, p. 180), on lit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit,</p> -<p class="i0">Qui le tua <i>vivant</i> et mort l’ensevelit.</p> -</div></div> - -<p>Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène -Scribe se glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, -«le <i>tuer vivant</i>».</p> - -<p><i>La Vision de Dante</i> (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore -un des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient -sortis de la toute-puissante imagination de Victor Hugo:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... L’ombre hideuse, ignorée, insondable,</p> -<p class="i0">De l’invisible Rien vision formidable,</p> -<p class="i0">Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,</p> -<p class="i0">Où dans l’obscurité l’obscurité se fond,</p> -<p class="i0">Etc, etc.</p> -</div></div> - -<p>C’est dans <i>Les Chansons des rues et des bois</i> qu’apparaît -peut-être le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, -cette aisance et cette souplesse acquises en partie à force -de travail et de pratique, cette <small>FORCE</small>, cette -<small>PUISSANCE</small>, qui est sa caractéristique.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Lamartine ignorant qui ne sait que son âme,</p> -<p class="i0">Hugo <i>puissant et fort</i>, Vigny, soigneux et fier,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">a très exactement dit Sainte-Beuve (<i>Poésies -complètes</i>, Pensées d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, -1890).</p> - -<p>C’est aussi dans <i>Les Chansons des rues et des bois</i> que notre -poète s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de -mots, les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de -Dante et de Turlupin.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i22">... j’irai</p> -<p class="i0">Faire expliquer aux hochequeues</p> -<p class="i0">Le latin du <i>Dies Iræ</i>?</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Chansons des rues et des bois</i>, p. 39; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">On entendait Dieu dès l’aurore</p> -<p class="i0">Dire: As-tu déjeuné, <i>Jacob</i>?</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 57.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Saint Roch, et son chien saint <i>Roquet</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, p. 100.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je m’appelle <i>Bouteille à l’encre</i>;</p> -<p class="i0">Je suis métaphysicien.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 115.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Toute la nef, d’aube baignée,</p> -<p class="i0">Palpitait d’extase et d’émoi.</p> -<p class="i0">— Ami, me dit une araignée,</p> -<p class="i0">La grande rosace est de moi.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 202.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le mouton disait: Notre Père,</p> -<p class="i0">Que votre sainfoin soit béni!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 202.)</p> -</div> - -<p>Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Prit la goutte d’eau qui brilla:</p> -<p class="i0">La plus belle <i>feuille</i> du monde</p> -<p class="i0">Ne peut donner que ce qu’elle a.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 205.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<p class="p3">Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son -amour pour les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la -<span class="smcap">bonté</span>, en d’autres termes. Nous trouvons -maintes traces de ce sentiment dans <i>L’Année terrible</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant.</p> -<p class="i0">Je crie: Ayez pitié!</p> -</div> -<p class="dr">(Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie</p> -<p class="i0">M’attirent; je me sens leur frère...</p> -</div> -<p class="dr">(Page 231.)</p> -</div> - -<p>Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de -la bonté. Voyez sa célèbre pièce <i>Le Crapaud</i> (dans <i>La Légende des -siècles</i>, t. IV, p. 135):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour;</p> -<p class="i0">Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,</p> -<p class="i0">La bonté, qui du monde éclaire le visage,</p> -<p class="i0">La bonté, ce regard du matin ingénu,</p> -<p class="i0">La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu,</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span></p> - -<p>Et dans <i>Le Pape</i> (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La haine est un vent sombre et pestilentiel;</p> -<p class="i0">Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères.</p> -</div><br /><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai vécu; j’ai penché ma tête</p> -<p class="i0">Sur les souffrants, sur les petits.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Quatre Vents de l’esprit</i>, t. II, Le Livre -lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> -</div> - -<p>«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui -a été bon passe presque avant qui a été grand.» (<i>Les Misérables</i>, -4<sup>e</sup> partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, -1881.)</p> - -<p>«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive -s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive -s’agenouiller, la bonté.» (<i>Choses vues</i>, 1877, p. 366, <i>in fine</i>; -Charpentier, 1888.)</p> - -<p>De <i>L’Année terrible</i>, où (p. 244) le général Trochu est qualifié -de:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Participe passé du verbe Tropchoir,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous n’avons pas encor fini d’être Français;</p> -<p class="i0">Le monde attend la suite et veut d’autres essais;</p> -<p class="i0">Nous entendrons encor des ruptures de chaînes,</p> -<p class="i0">Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.</p> -</div></div> - -<p>Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois.</p> -<p class="i0">On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille.</p> -<p class="i0">Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.</p> -</div></div> - -<p>Encore des badinages et de plaisantes saillies:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Qui chante là? Le rossignol.</p> -<p class="i0">Les chrysalides sont parties.</p> -<p class="i0">Le ver de terre a pris son vol</p> -<p class="i0">Et jeté le froc aux orties...</p> -<p class="i0 p05">Le bourdon, aux excès enclin,</p> -<p class="i0">Entre en chiffonnant sa chemise;</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Art d’être grand-père</i>, p. 19; Hetzel-Quantin, -s. d.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i26">... Il vous semble</p> -<p class="i0">Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble,</p> -<p class="i0">Que l’F et que le B vont se prendre de bec,</p> -<p class="i0">Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y,</p> -<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale,</p> -<p class="i0">Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Ane</i>, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’homme dans son miroir se fait de grand saluts,</p> -<p class="i0">Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure,</p> -<p class="i0">Il rit, et sait le fond de l’homme, étant <i>mercure</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 147.)</p> -</div> - -<p>Dans <i>Les Quatre Vents de l’esprit</i>, qui, dans certaines parties, -offrent plus d’une analogie avec <i>Les Châtiments</i>, et où nous -revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile.</p> -</div> -<p class="dr">(Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)</p> -</div> - -<p>Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement -prosaïque, qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un -homme moribond et amener sa conversion:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier</p> -<p class="i0">Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier,</p> -<p class="i0">D’un rétrécissement du canal de l’urètre,</p> -<p class="i0">Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 132.)</p> -<div class="stanza"> -<p class="i0">Monsieur, je suis un diable et vous êtes un <i>ange</i>;</p> -<p class="i0">Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai,</p> -<p class="i0">Je rêve que quelqu’un vous a pris votre <i>g</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 158.)</p> -</div> - -<p>Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes -nitouches»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Leur croupe se recourbe en replis <i>vertueux</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, p. 172.)</p> -</div> - - -<p class="p3"><i>La Fin de Satan</i>, encore un des livres les plus -compliqués, les plus nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y -trouve des vers de ce genre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">On entendait suinter le néant goutte à goutte.</p> -<p class="i0 g4">.................</p> -<p class="i8">... Le visage irrité des décombres,</p> -<p class="i0">Le blanchissement vague et difforme des ombres,</p> -<p class="i0">Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés,</p> -<p class="i0">Tous les renversements en arrière, effrayés,</p> -<p class="i0">Se dressaient; etc.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ouvrage cité</i>, Hors de la terre, III, p. 304, 305, -Charpentier, 1888.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,</p> -<p class="i0">Et rit de voir le pal <i>leur sortir par la bouche</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">écrit Victor Hugo dans <i>Toute la lyre</i> (t. I, p. 22; -Charpentier, 1889).</p> - -<p>Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le -suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces -énumérations bizarres coutumières à l’auteur.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 34.)</p> -</div> - -<p>Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se -représente en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à -compagnon.</p> - -<p>C’est dans <i>Toute la lyre</i> (t. II, p. 57, <i>Ave, Dea</i>, et p. 90, -<i>Roman en trois sonnets</i>) que se trouvent les seuls sonnets sortis de -la plume de Victor Hugo.</p> - -<p>Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème <i>La -Blanche Aminte</i>, qui porte cette épigraphe:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i17">— Ça, dit-il, que t’en semble,</p> -<p class="i0">Écho? si nous faisions une chanson ensemble?</p> -</div></div> - -<p>Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», -comme de précédents livres du maître nous en offrent déjà des -modèles, jeux et tours de force affectionnés par lui:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En chasse! — Le maître en personne</p> -<p class="i12">Sonne.</p> -<p class="i0">Fuyez! voici les paladins,</p> -<p class="i12">Daims.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Odes et Ballades</i>, La Chasse du Burgrave, p. 334.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Pourquoi fais-tu tant de vacarme,</p> -<p class="i12">Carme?</p> -<p class="i0 g4">.............</p> -<p class="i0">Pourquoi fais-tu tant de tapage,</p> -<p class="i12">Page?</p> -<p class="i0 g4">.............</p> -<p class="i0">C’est surtout quand la dame abbesse</p> -<p class="i12">Baisse</p> -<p class="i0">Les yeux, que son regard charmant</p> -<p class="i12">Ment.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Cromwell</i>, III, 1, et V, 7.)</p> -</div> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.</p> - -<p>Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de<span -class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> <i>Cromwell</i>, véritable -manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle de la Bible, -qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et Shakespeare, un de -ses livres préférés.</p> - -<p>Dans une note relative à l’acte III de ce drame de <i>Cromwell</i> (t. -II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël -qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la <i>rue -Saint-Honoré</i>».</p> - -<p>Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de -Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de -cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue -du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.» -(<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits de femmes</i>, Mme -de Staël, p. 143.)</p> - -<p>A propos du premier vers d’<i>Hernani</i> et de cet enjambement souvent -cité:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier</p> -<p class="i0">Dérobé...</p> -</div></div> - -<p class="ti0">le poète et professeur Andrieux, dans une de ses -leçons au Collège de France, faisait un jour observer à son auditoire -que les romantiques n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe -originale», les «rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux -distique:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Enfin dans le palais nous arrivâmes, car</p> -<p class="i0">La porte était ouverte et nous passâmes par.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Mary-Lafon</span>, <i>Cinquante ans de vie littéraire</i>, p. 40.)</p> -</div> - -<p>Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, -des rejets ou enjambements non moins hardis.</p> - -<p>Lors de la première représentation d’<i>Hernani</i>, au moment où -Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi -don Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... Vieillard stupide, il l’aime!</p> -</div></div> - -<p>«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, -entendit: «<i>Vieil as de pique</i>, il l’aime!», et, dans sa naïve -indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il, -c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda -Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce -qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit -Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis -qu’il est trop fort d’appeler<span class="pagenum" id="Page_118">[p. -118]</span> un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, -<i>vieil as de pique</i>! — Comment! c’est trop fort? — Oui, vous direz -tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part -d’un jeune homme comme Hernani. — Monsieur, répondit Lassailly, il -en a le droit, les cartes étaient inventées. Les cartes ont été -inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien... Bravo pour le -<i>vieil as de pique</i>! bravo, Firmin! bravo, Hugo!» (Alexandre <span -class="smcap">Dumas</span>, <i>Mémoires</i>, t. VI, p. 17.)</p> - -<p>Et cette fin du monologue de don Carlos (<i>Hernani</i>, IV, 5) devant -le tombeau de Charlemagne:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence?</p> -<p class="i0">Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.</p> -</div></div> - -<p>«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant -qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le -nom de cette dame Clémence.</p> - -<p>On rencontre dans <i>Lucrèce Borgia</i> (I, 3) certaine apostrophe de -dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois -cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.</p> - -<p>Ce vers de <i>Ruy Blas</i> (I, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, <i>Les -Catacombes de Paris</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Assis, la tête à l’ombre</p> -<p class="i0">Et les pieds au soleil.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux -Lundis</i>, t. VI, p. 134.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et fut-il descendu d’Annibal <i>qui prit Rome</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Ruy Blas</i>, IV, 3.)</p> -</div> - -<p>Annibal n’a jamais pris Rome.</p> - -<p>Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis -relevé (dans <i>Le Gaulois</i>, février 1872; article reproduit dans <i>Le -Voleur</i>, 1<sup>er</sup> mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre -d’erreurs et de bévues commises par Victor Hugo dans son <i>Ruy Blas</i>. -Comme ces critiques sont très spéciales et relatives seulement à -la vie et aux usages ibériens, je me borne à signaler cet article, -rédigé sous forme de lettre à l’<i>insigne maestro</i>.</p> - -<p>Dans <i>Les Burgraves</i> (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric -Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant,</p> -<p class="i0">Faisait <i>trois fois le tour</i> de la table de pierre.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span></p> - -<p>C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses -<i>Burgraves</i> ce drolatique hémistiche:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i16">... Il sortit de la vie</p> -<p class="i0"><i>Comme un vieillard en sort</i>.</p> -</div></div> - -<p>Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, -quand elle survenait, ne manquait jamais de riposter:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tout en faisant des vers <i>comme un vieillard en f’rait</i>.</p> -</div></div> - -<p>C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus. -(Renseignement verbal.)</p> - -<p>Dans le <i>Théâtre en liberté</i> (La Forêt mouillée, scène 4), nous -rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor...</p> -<p class="i0">— Le <i>pied</i> qu’on veut avoir gâte celui qu’on a.</p> -<p class="i0 g4">................</p> -<p class="i0">Des <i>vieux</i> que nous servons connais la différence,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme -Antioche «actrice à Bobino»;</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé.</p> -<p class="i0">Je vais avoir salon, cocher et canapé.</p> -</div></div> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Dans le roman <i>Han d’Islande</i> (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, -s. d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — -chose fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:</p> - -<p>«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de -table, prêt à défendre le prêtre, <i>le</i> rompit le premier.»</p> - -<p>Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent), -j’imagine.</p> - - -<p class="p3">«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues -pérorent, tous les sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans -<i>Notre-Dame de Paris</i> (Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, -1858).</p> - -<p>Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime -que «vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» -(Livre VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à -Reims, de trouver quelque peu exagéré.</p> - -<p>«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin<span -class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> au soir, avec un -homme de génie <i>qui est moi</i>, et c’est fort agréable», nous déclare -plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le poète -Pierre Gringoire.</p> - -<p>Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de -la critique», «le plus grand des critiques» (<i>Causeries du lundi</i>, -t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et -qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir <i>Notre-Dame de -Paris</i>. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les -tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple -Eckermann (<i>Conversations de Gœthe</i>, t. II, p. 303; Charpentier, -1863). <i>C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit.</i>» -Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop -différent d’Homère et des anciens.</p> - -<p>Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer -aussi peu mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il -rangeait les tragédies «parmi les œuvres les plus informes que -l’esprit humain ait jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins -injustement, chargé de la réplique. Mais il convient d’ajouter que -Victor Hugo a plus d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même -sur les tragédies de Voltaire: voir notamment, dans <i>Littérature et -Philosophie mêlées</i>, l’étude <i>Sur Voltaire</i>, datée de décembre 1823, -où on lit (p. 294, édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, -où il se montre réellement grand poète, où il trouve souvent le trait -du caractère, le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», -etc.</p> - - -<p class="p3">«Il <i>se leva debout</i>», lit-on dans <i>Les Misérables</i> -(1<sup>re</sup> partie, II, 10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, -s. d., in-16).</p> - -<p>Dans le même admirable ouvrage (2<sup>e</sup> partie, III, 4; t. -II, p. 119; et 6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se -célèbre ou semble se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le -jour même de Noël: «Dans l’après-midi de <i>cette même journée</i> de -Noël...»</p> - -<p>La locution bien connue, <i>le nombril du monde</i>, employée par -Victor Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout -se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le -nombril de la mer» (<i>Les Misérables</i>, 2<sup>e</sup> partie, V, 10; -t. II, p. 240), et qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous -lisons dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Chap. 11, dans le volume -<i>Le Rhin</i>, t. II, p. 84; Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre -Maelstron (<i>sic</i>), qui est le Tartare des anciens et le nombril -de la mer», — a originairement servi à Eschyle, qui l’a appliquée -au temple de Delphes, «qui est le nombril de la terre...<span -class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> le nombril du monde». -(<i>Théâtre</i>, L’Orestie, Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. -293; traduction Pierron.)</p> - -<p>Dans la quatrième partie des <i>Misérables</i> (XV, 2; t. II, p. 482), -je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le -grand monde, où il y a des <i>lions</i> qui envoient des <i>poulets</i> à des -<i>chameaux</i>».</p> - -<p>Encore dans <i>Les Misérables</i> (5<sup>e</sup> partie, I, 22; t. -V, p. 113): «Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du -vieillard Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. -C’étaient <i>les deux seuls baisers</i> qu’il eût donnés dans sa vie.»</p> - -<p>Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin -de sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce -sujet (<i>Correspondance</i>, 1862, t. III, p. 228).</p> - -<p>Dans <i>Les Travailleurs de la mer</i> (1<sup>re</sup> partie, V, 1; -t. I, p. 184; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux -capitaine au long cours) décrétait le temps qu’il fera demain. Il -auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au -nuage: Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le -docteur de la vague», etc.</p> - -<p>«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui -recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même -ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).</p> - -<p>«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui -n’existait plus, ni Weston, <i>qui n’existait pas encore</i>.» (<i>Ibid.</i>, -2<sup>e</sup> partie, II, 3; t. II, p. 67.)</p> - -<p>[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le -dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi -la chandelle.» (<i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> partie, III, 6; t. II, p. -129.)</p> - -<p>Dans <i>Quatre-vingt-treize</i> (2<sup>e</sup> partie, III, 1; t. I, -p. 172; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, -traité de <i>scélérat</i> par un journaliste, l’invita à dîner en disant: -«Je sais que <i>scélérat</i> veut simplement dire l’homme qui ne pense -pas comme nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier -(2<sup>e</sup> lettre particulière; <i>Œuvres</i>, p. 92; Didot, 1865, -in-18): «Il m’appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, -empoisonneur, faussaire, etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend -que lui et moi sommes d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»</p> - -<p>Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman -(3<sup>e</sup> partie, III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de -l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus -d’une pensée qui n’est encore qu’un instinct contient on ne sait -quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être<span -class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> est-ce une protestation -sur le seuil avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette -ignorance souriant à l’infini compromet toute la création dans le -sort qui sera fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il -arrive, sera un abus de confiance.»</p> - -<p>A divers endroits de son ouvrage <i>Littérature et Philosophie -mêlées</i> (p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un -écrivain du nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de -sa «langue admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La -Fontaine», et le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau -et Corneille. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce -Pierre Mathieu — ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux -éloges sont décernés.</p> - -<p>D’après un passage du <i>William Shakespeare</i> de Victor Hugo (p. 88; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve -(1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut -accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans -une citrouille».</p> - -<p>Dans <i>Napoléon le Petit</i> (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., -in-16), le 6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 -janvier: «Le lendemain 10, un second décret...»</p> - -<p>Une jolie anecdote dans l’<i>Histoire d’un crime</i> (t. II, p. 34; -Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était -l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait: -«Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle <i>Amable</i>, Randon -(qui était très craintif) s’appelle <i>César</i>, et Canrobert s’appelle -<i>Certain</i>.»</p> - -<p>Un jeu de mot ou quiproquo (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 72): «...Espinasse -répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire -<i>jusqu’aux boues</i>.»</p> - -<p>Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe -déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à -Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive. -L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée, -parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances, -c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.» -Etc.</p> - -<p>Dans le volume sur <i>Paris</i> (p. 110-111; Hetzel-Quantin, -s. d., in-16) et aussi dans <i>Les Misérables</i> (3<sup>e</sup> -partie, I, 7; t. III, p. 14; Hachette, 1884), Victor Hugo réclame -la paternité du mot <i>gamin</i>, qui «fut imprimé pour la première fois -et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834. -C’est dans un opuscule intitulé <i>Claude Gueux</i> que ce mot fit son -apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span></p> - -<p>Dans <i>Le Rhin</i> (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, -s. d., in-16), encore des calembours:</p> - -<p>«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale -d’Aix-la-Chapelle) en me disant avec gravité: — Voici les places -des <i>chamoines</i>. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire -<i>chats-moines</i>?»</p> - -<p>«... Quant au capitaine <i>Lasoupe</i>, je lui suppose quelque parenté -avec le duc de <i>Bouillon</i>.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«... L’excellent vin de <i>Moselle</i> qu’un Français appelait du vin -<i>de demoiselle</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 111, lettre 10.)</p> - -<p>«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec -un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il -voyageait <i>en vins</i> (en vain).» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 81-82, lettre -32.)</p> - -<p>Dans divers endroits de son ouvrage <i>Le Rhin</i>, Victor Hugo se -déclare l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce -pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le -<i>mètre</i>, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et -la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était -passé six mille ans et qu’on appelle <i>système décimal</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. -I, p. 93; lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)</p> - -<p>Dans <i>La Légende du beau Pécopin</i> (Le Rhin, t. II, p. 43-107; -lettre 21), déjà mentionnée par nous (<a href="#Pecopin">p. 102</a>), -nous retrouvons plusieurs de ces longues énumérations de termes rares -et bizarres, chères à Victor Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, -le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de -mer, les queues de jonc,» etc. (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 70); — énumération -de chiens (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de -boissons: arack, pamplis, pechmez, etc. (<i>Ibid.</i>, t. II. p. 90.)</p> - -<p>Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite -ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et <i>deux</i> belles -tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une -seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.</p> - -<p>«La cathédrale de Bâle... <i>badigeonnée</i> en gros rouge (<i>sic</i>), non -seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, -ce qui est infâme.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à -remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et -Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (<i>Guide Joanne</i>, -Les Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur -naturelle.</p> - -<p>«Il y avait... les <i>trois</i> îles Baléares.» (<i>Ibid.</i>, t. III, p. -157, Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au<span -class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> moins: Majorque, -Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.</p> - -<p>Et cette conclusion du <i>Rhin</i> (XVII, t. III, p. 234): «La paix -perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin -de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant. -Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à -présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux -pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la -consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats, -avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de -la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès -n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante -et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas -toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.</p> - -<p>Dans un de ses récits de <i>Voyages</i> (Pyrénées, Autour de Pasages -[Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois -jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une -d’elles, continue-t-il, est <i>une vieille femme</i>. Les deux autres...», -etc.</p> - -<p>Dans son volume <i>Choses vues</i> (p. 10; Charpentier, 1888), Victor -Hugo nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il -passait devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume -des <i>Mémoires</i> du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange -et, peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme <i>un -saint-simonien</i>, et j’ai failli être massacré.»</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait -sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire -par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et -lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur -emphase.</p> - -<p>«... Après avoir <i>bu</i> jusqu’à la lie toutes <i>les agonies</i> de la -proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à -Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (<i>Actes et Paroles</i>, Pendant -l’exil, 1853-1861, p. 60.)</p> - -<p>«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État <i>a dans sa -poche</i> le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» -(<i>Ibid.</i>, Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tel que l’exécuteur frappant à votre porte,</p> -<p class="i0">Le tonnerre <i>demande à parler</i> à quelqu’un.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Actes et Paroles</i>, Pendant l’exil, 1862-1870, -Mentana, p. 125.)</p> -</div> - -<p>«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes -de Cuba en 1870 (<i>Ibid.</i>, p. 191-192); vous n’avez plus que votre -voix, et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne -avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le -conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. -Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la -conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» -etc.</p> - -<p>Et aux marins de la Manche (<i>Ibid.</i>, p. 214): «... L’océan est -inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous -n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,» -etc.</p> - -<p>Aux rédacteurs du journal <i>La Renaissance</i> (1872) (<i>Actes et -Paroles</i>, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez. -Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences; -vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de -fermes cœurs.»</p> - -<p>Aux obsèques de George Sand (1876) (<i>Ibid.</i>, p. 151): «Je pleure -une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai -admirée, je l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la -mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait -est grand, et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» -Etc.</p> - -<p>Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (<i>Ibid.</i>, 1881-1885, p. 27): -«Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes -doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer, -c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde. -Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il -éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.</p> - -<p>Au banquet du 81<sup>e</sup> anniversaire de la naissance de -Victor Hugo (<i>Ibid.</i>, p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers -confrères. Et dans le mot <i>confrères</i> il y a <i>frères</i>.»</p> - -<p>C’est au banquet du Cinquantenaire d’<i>Hernani</i> que Victor Hugo -fut, pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel). -C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (<i>Ibid.</i>, 1876-1880, -p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand -poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo: -«... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française -le Maître, la Société des<span class="pagenum" id="Page_126">[p. -126]</span> gens de lettres le Père.» (<i>Actes et Paroles</i>, Depuis -l’exil, 1881-1885, p. 119.)</p> - -<p>«J’applaudis <i>des deux mains</i>,» lit-on dans une lettre de Victor -Hugo, mentionnée dans <i>Le Voleur</i> du 28 février 1879 (p. 141). «Je -voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal, -comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule -main.»</p> - -<p>«Vous ne vous nommez pas <i>Bataille</i>, mais <i>Victoire</i>!» écrit -notre grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille -(1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce <i>L’Usurier de -Village</i>. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste -pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui -se nomme Victoire.» (Jules <span class="smcap">Levallois</span>, -<i>Mémoires d’un critique</i>, p. 200; — et Lucien <span -class="smcap">Rigaud</span>, <i>Dictionnaire des lieux communs</i>, p. -325.)</p> - -<p>En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi, -Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une -mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, -ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le -grand patriote, séchons les larmes. <i>Il est bien où il est</i>. S’il y a -un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc. -(<i>Le Voleur</i>, 9 juin 1882, p. 366-367.)</p> - -<p>Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La -Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs: -c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (<i>Revue bleue</i>, 24 -février 1883, p. 249.)</p> - -<p>Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): -«... Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes -Italien; et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor <span -class="smcap">Delzant</span>, <i>Paul de Saint-Victor</i>, p. 115.)</p> - -<p>Au même, plus loin (p. 118):</p> - -<p>«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un -mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je -vous dis: «Merci!»</p> - -<p>A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis -son volume <i>Grains de sable</i>, publié en 1840 et composé de pitoyables -vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité et -de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez de -tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. Imprimez -vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils sont nobles, -on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira parce qu’ils -sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à la fortune -de votre livre, madame.<span class="pagenum" id="Page_127">[p. -127]</span> Et puis, après tout, <i>que vous importe le succès</i>? Je -refuse aux poètes le droit de se plaindre quand les hommes leur font -défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? Hé! madame, il y aura au -printemps prochain des fleurs, des feuilles, des prés verts, des -ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui frissonneront et des -oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. Que vous importe -le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous pas la poésie<a -id="NoteRef_32" href="#Note_32" class="fnanchor">[32]</a>? Que vous -fait le misérable sou vert-de-grisé, sans effigie et sans empreinte? -N’avez-vous pas le sequin d’or?» (<i>Le Voleur</i>, 10 juillet 1840, p. -28.)</p> - -<p>A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor -Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette -fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes -admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même -temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous -êtes Muse et Déesse: <i>ne craignez pas d’aller nue</i>... Vous faites -l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de -lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi... -Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le <i>Larousse mensuel</i>, -octobre 1913, p. 848.)</p> - -<p>Dans son roman <i>L’Insurgé</i> (p. 91; Charpentier, 1885), Jules -Vallès a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, -à qui il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue -lettre relative au chapitre sur Cambronne des <i>Misérables</i>: «Frère, -l’Idéal est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme -vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements -en haut, borborygmes en bas, — sublimité partout!»</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment<span -class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> employées par Victor -Hugo, les mots <i>hommes, sommes</i>; <i>ombre, sombre, nombre</i>; <i>ténèbres, -funèbres</i>; <i>âme, flamme</i>; <i>abîme, sublime</i>, etc. Il est une locution -qui revient sans cesse sous sa plume, principalement dans ses -préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque jamais, -d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf. -<i>Cromwell</i>, préface, p. 38 et 40; — <i>Le Dernier jour d’un condamné et -Littérature et Philosophie mêlées</i> [un même volume: Hachette, 1859], -p. 10, 141, 352, 354, 396...; — <i>Histoire d’un crime</i>, t. I, p. 24, -100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou bien -encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. <i>Les Orientales</i>, préface, p. -4 et 5; — <i>Les Feuilles d’automne</i>, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette, -1861]; etc.)</p> - -<p>Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor -Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus -tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à -son talent...» (<i>Odes et Ballades</i>, préface de 1824, p. 8; Hachette, -1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre -eux (de ces poètes).» (<i>Marion Delorme</i>, préface, p. 102; Hachette, -1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage et -de l’auteur dont il est ici question...» (<i>Le Roi s’amuse</i>, préface, -p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif poète... -sent combien il est peu de chose...» (<i>Lucrèce Borgia</i>, préface, -p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» (<i>La -Esmeralda</i>, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur -se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...» -(<i>Les Burgraves</i>, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce -livre, si peu de chose qu’il soit...» (<i>William Shakespeare</i>, p. 239; -Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.</p> - -<p>N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité -comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes -s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?</p> - -<p>En terminant, nous rappellerons sommairement les règles -orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la -seconde partie de sa vie, — sa <i>marche</i> typographique.</p> - -<p>Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales -minuscules ou <i>bas de casse</i> les noms des peuples, les français, les -anglais, les chinois, les parisiens, etc. (Cf. <i>Les Misérables</i>, t. -IV, p. 435, et <i>passim</i>; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, -1881; etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, -slaves, européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (<i>Actes -et Paroles</i>, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel<span -class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>-Quantin, s. d.) Ce -qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer <i>Francs</i> -(peuple) de <i>francs</i> (monnaie)?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille <i>Francs</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. ci-dessus, <a href="#ln_6">p. 21</a>.)</p> -</div> - -<p>«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (<i>L’Homme qui -rit</i>, t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au -lieu de Sa Majesté) (<i>Ibid.</i>, p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au -lieu de l’Olympe) (<i>Ibid.</i> p. 195); — «Je ferai observer à votre -honneur...» (au lieu de Votre Honneur) (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 79). -Etc., etc.</p> - -<p>Enfin, Victor Hugo écrit toujours <i>quatrevingts</i> en un mot sans -trait d’union (Cf. <i>L’Homme qui rit</i>, t. I, p. 172; — et le roman -<i>Quatrevingt-treize</i>).</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span></p> - <h3>VII</h3> - <div class="subhang"> - <p><b>Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.</b> — <span - class="smcap">Paul Verlaine.</span> — <span class="smcap">René - Ghil.</span> — <span class="smcap">Stéphane Mallarmé.</span> — - <span class="smcap">Jean Moréas.</span> — <span class="smcap">Jules - Laforgue.</span> Suppression de la ponctuation. «Le commun des hommes - admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)</p> - - <p><span class="smcap">Arthur Rimbaud</span> et son <i>Sonnet des - voyelles</i>. Riposte de René Ghil. — Le <i>clavecin oculaire</i> du Père - Castel.</p> - - <p>Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de - l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées aux prénoms - féminins. — Le chevalier de Piis et son <i>Harmonie imitative</i>. — - Auguste Barthélemy. — Victor Hugo et sa description des lettres de - l’alphabet.</p> - - <p><i>Curiosités poétiques.</i></p> - </div> -</div> - -<p>Dans un sonnet de <span class="smcap">Paul Verlaine</span> -(1844-1896) il est parlé, au début (<i>Poèmes saturniens</i>, Vœu, dans -le <i>Choix de poésies</i>, p. 9; Charpentier, 1891), des «premières -maîtresses», de l’une d’entre elles, et de</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">L’<i>or</i> des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la -même? — nous est représentée</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Douce, pensive et <i>brune</i>, et jamais étonnée!</p> -</div></div> - -<p>De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Prince et princesses, allez, élus,</p> -<p class="i0">En triomphe, par la route <i>où je</i></p> -<p class="i0">Trime d’ornières en talus.</p> -<p class="i0">Mais, moi, je vois la vie en <i>rouge</i>.</p> -</div></div> - -<p>Comme si l’on prononçait <i>où j’</i>. (Cf. Clair <span -class="smcap">Tisseur</span>, <i>Modestes Observations sur l’art de -versifier</i>, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)</p> - -<p>Et ce calembour:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le <i>bonneteau</i> fleurit «dessur» la berge;</p> -<p class="i0">La <i>bonne tôt</i> s’y déprave, tant pis</p> -<p class="i0">Pour elle...</p> -</div> -<p class="dr">(Paul <span class="smcap">Verlaine</span>, dans Clair -<span class="smcap">Tisseur</span>, <i>ibid.</i>, p. 276.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span></p> - -<p>Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits -symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il -y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme -singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que -le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse -étude sur Paul Verlaine (<i>Revue bleue</i>, 7 janvier 1888, p. 2-14), -ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot -n’existerait pas».</p> - -<p>Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste -(<span class="smcap">René Ghil</span> [1862-....], <i>Écrits pour -l’art</i>, 7 février 1887, p. 20):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En ta dentelle où n’est notoire</p> -<p class="i0">Mon doux évanouissement,</p> -<p class="i0">Taisons pour l’âtre sans histoire</p> -<p class="i0">Tel vœu de lèvres résumant.</p> -<p class="i0 p05">Toute ombre hors d’un territoire</p> -<p class="i0">Se teinte itérativement</p> -<p class="i0">A la lueur exhalatoire</p> -<p class="i0">Des pétales de remuement.</p> -</div></div> - -<p>Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.</p> - -<p>La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble -avoir été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa <i>Lettre -sur les occupations de l’Académie française</i> (V, p. 38-39; édit. -Despois):</p> - -<p>«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle -au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en -épargner à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui -seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut -être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il -n’y a que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un -sens enveloppé.»</p> - -<p>«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de -son côté, proclamé Voltaire. (<i>Dictionnaire philosophique</i>, art. -Langues; et cf. Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Récréations -grammaticales</i>, p. 85.)</p> - -<p>Et Victor Hugo (<i>Odes et Ballades</i>, Préface de 1826, p. 23; -Hachette, 1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est -comme le cristal; sa pureté fait son éclat».</p> - -<p>Diderot (<i>Salons</i>, J.-J. Bachelier; dans <span -class="smcap">Larousse</span>, art. Charité romaine) pensait sans -doute à nos futurs décadents et symbolistes, lorsqu’il émettait -cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le caractère de la -médiocrité».</p> - -<p>Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres -incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie<span -class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> professée par -Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, <i>Histoires extraordinaires</i>, p. 11) -que «l’étrangeté est une des parties intégrantes du beau».</p> - -<p>Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (<i>Œuvres complètes</i>, -trad. Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), -philosophe et critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on -considère comme un ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre -n’en est que plus laide, quand elle n’a pour tout mérite que son -étrangeté».</p> - - -<div class="aster" id="Mallarme"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades -et énigmes d’un des chefs de l’École dite «décadente», de <span -class="smcap">Stéphane Mallarmé</span> (1842-1898), M. Adolphe -Brisson conte, dans une de ses chroniques (Cf. <i>La République -française</i>, 13 septembre 1898), l’anecdote suivante:</p> - -<p>«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage -à Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la -douceur et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina -tout naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités -et accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album -que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant</p> -<p class="i0">La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse</p> -<p class="i0">Même du blanc habit de pourpre, le délace</p> -<p class="i0">Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant.</p> -<p class="i0 p05">Oui, sans ces crises de rosée et gentiment</p> -<p class="i0">Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe</p> -<p class="i0">Jalouse d’apporter je ne sais quel espace</p> -<p class="i0">Au simple jour le jour très vrai du sentiment</p> -<p class="i0 p05">Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année</p> -<p class="i0">Dont sur ton front renaît la grâce spontanée</p> -<p class="i0">Suffise selon quelque apparence et pour moi</p> -<p class="i0 p05">Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne</p> -<p class="i0">A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi</p> -<p class="i0">Toute notre native amitié monotone.</p> -</div> -<p class="dr">(Textuellement reproduit d’après <i>La République française</i> -du 13 septembre 1898; — voir aussi la <i>Revue encyclopédique</i>, -1896, p. 189.)</p> -</div> - -<p>«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta -ce chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il <i>crut</i> -y<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> découvrir -des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance -insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes, -il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école, -imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun -d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la -signification précise.</p> - -<p>«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. -J’obtins trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut -impossible de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en -personne, au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas -risquer une démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»</p> - -<p>Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il -rédigeait <i>en vers</i> les adresses de certaines de ses lettres, — -et quels vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, -comme chacun de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue -Boccador, 6, Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain -qui servait de suscription à la missive, et devait diantrement -déconcerter le facteur de la poste:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Adieu l’orme et le châtaignier!</p> -<p class="i0">Malgré ce que leur cime a d’or,</p> -<p class="i0">S’en revient Henri de Régnier</p> -<p class="i0">Rue, au 6 même, Boccador.</p> -</div></div> - -<p>(Cf. <i>L’Intermédiaire des chercheurs et curieux</i>, 20-30 décembre -1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces -quatrains postaux.)</p> - -<p class="p3">Voici le début du recueil de <span class="smcap">Jean -Moréas</span> (1856-1910), <i>Le Pèlerin passionné</i> (Agnès, p. 3):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il y avait des arcs où passaient des escortes</p> -<p class="i0">Avec des bannières de deuil et du fer</p> -<p class="i0">Lacé (?), des potentats de toutes sortes</p> -<p class="i0">— Il y avait — dans la cité au bord de la mer.</p> -<p class="i0">Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes,</p> -<p class="i0">Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver</p> -<p class="i0">La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches,</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni -aucune de nos règles de prosodie.</p> - -<p>Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas -renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Jules Laforgue</span> -(1860-1887), qui s’écriait:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! que la vie est quotidienne!</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span></p> - -<p class="ti0">nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, -extraites de son poème (?) <i>Pan et la Syrinx</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette matinée et la circulation de la vie.</p> -<p class="i0">Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout!</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. Max <span class="smcap">Nordau</span>, -<i>Dégénérescence</i>, t. I, p. 237.)</p> -</div> - -<p>Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu -mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson -(<i>Le Temps</i>, 6 août 1913), de <i>supprimer la ponctuation</i>.</p> - -<p>Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.</p> - -<p>Un autre...</p> - -<p>«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et -on veut être regardé,» a observé Voltaire. (<i>Dialogues et Entretiens -philosophiques</i>, XI, M. l’intendant des menus... <i>Œuvres complètes</i>, -t. VI, p. 76; édit. du journal <i>Le Siècle</i>.)</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, -des «fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment -attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils -n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou -remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:</p> - -<p>«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses -disciples un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content -d’eux que lorsqu’il ne comprenait rien à leurs compositions». -(Cf. <span class="smcap">Dussault</span>, dans Gustave <span -class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i> -[1800-1815], t. III, p. 61.)</p> - -<p>«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par -l’obscurité.» (<span class="smcap">Montaigne</span>, <i>Essais</i>, III, -9; t. IV, p. 135, édit. Louandre.)</p> - -<p>«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils -n’entendent pas.» (Cardinal <span class="smcap">de Retz</span>, -<i>Mémoires</i>, t. II, p. 522; édit. des Grands Écrivains.)</p> - -<p>«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (<span -class="smcap">La Bruyère</span>, <i>Caractères</i>, De la chaire, -p. 404; édit. Hémardinquer<a id="NoteRef_33" href="#Note_33" -class="fnanchor">[33]</a>.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>«Quand je lis -quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans -l’admiration.» (<span class="smcap">Destouches</span>, <i>La Fausse -Agnès</i>, I, 2.)</p> - -<p>«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et -beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer -que les lire.» (Alexandre <span class="smcap">Dumas fils</span>, <i>La -Vie à vingt ans</i>, p. 65; M. Lévy, 1856.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents, -évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (<i>Défense -du christianisme</i>, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est -des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions -une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs -talents.»</p> - -<p>Mais la ruse a été vite éventée.</p> - -<p>Jules Tellier (<i>Nos Poètes</i>, p. 230-231) traite à peu près tout -crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens -autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour -l’esprit.»</p> - -<p>Paul Stapfer (<i>Des Réputations littéraires</i>, t. I, p. 157) déclare -que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront -pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour -nous,» etc.</p> - -<p>«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou -du charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (<i>Dégénérescence</i>, -t. I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du -symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, -ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière -où il y a écrit: <i>Réclame!</i>»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs -productions de pures fumisteries de collégiens.» (<i>Ibid.</i>, p. -210.)</p> - -<p>Et Edmond de Goncourt (<i>Journal</i>, année 1889, t. VIII, p. 16): -«Après la génération des simples, des gens naturels, qui est -bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des -romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre -dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une -génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de -bourgeois».</p> - -<p>L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646: -<i>Œuvres de François de Maynard</i>, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Si ton esprit veut cacher</p> -<p class="i0">Les belles choses qu’il pense,</p> -<p class="i0"><span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>Dis-moi, qui peut t’empêcher</p> -<p class="i0">De te servir du silence?</p> -</div></div> - -<p class="ti0">convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et -symbolistes.</p> - - -<div class="aster" id="Rimbaud"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime -compagnon de Verlaine, <span class="smcap">Arthur Rimbaud</span> -(1854-1891), a composé un sonnet resté célèbre, <i>Le Sonnet des -voyelles</i> (dans le recueil intitulé <i>Reliquaire</i>, p. 108; Genonceaux, -1891), sonnet très irrégulier, dont voici le texte littéralement et -scrupuleusement reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,</p> -<p class="i0">Je dirai quelque jour vos naissances latentes.</p> -<p class="i0">A, noir corset velu des mouches éclatantes</p> -<p class="i0">Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,</p> -<p class="i0 p05">Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes,</p> -<p class="i0">Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles;</p> -<p class="i0">I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles</p> -<p class="i0">Dans la colère ou les ivresses pénitentes;</p> -<p class="i0 p05">U, cycles, vibrements divins des mers virides,</p> -<p class="i0">Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides</p> -<p class="i0">Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux;</p> -<p class="i0 p05">O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,</p> -<p class="i0">Silences traversés des Mondes et des Anges:</p> -<p class="i0">— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!</p> -</div></div> - -<p>«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. -René Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et -n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est -rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et -Rimbaud <i>n’est qu’un âne</i> (sic) ayant voulu peindre U en vert.»</p> - -<p>Un troisième, au contraire, déclare qu’<i>il voit</i> A blanc, U bleu -ou vert, E brun, O rouge, etc.</p> - -<p>Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même -façon, et qu’il n’est pas facile de s’entendre.</p> - -<p>Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des -associations ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui -rappelait les orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; -U, les flûtes». (Cf. <i>La Chronique médicale</i>, 1<sup>er</sup> octobre -1916, p. 306-308; et 1<sup>er</sup> avril 1918, p. 119-122: très -intéressants articles; — et la <i>Revue encyclopédique</i>, 1892, p. -7-10.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span></p> - -<p>Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se -rappelle le <i>Clavecin oculaire</i>, à la construction duquel le Père -Castel (1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide -de cet instrument, nommé aussi <i>Clavecin chromatique</i>, l’ingénieux -et savant jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter -l’organe de la vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, -affecte l’organe de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en -d’autres termes, le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une -symphonie de Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une -succession et combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé -du Père Castel et du Clavecin oculaire (Cf. <i>Lettre sur les sourds et -muets</i>, Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le <i>Rêve -de d’Alembert</i>, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. -Picard, s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son -invention dans <i>Les Confessions</i> de J.-J. Rousseau (Partie II, livre -7; t. V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans <i>Le Livre du promeneur</i>, -de Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, -dans <i>La Chronique médicale</i>, 1<sup>er</sup> avril 1919, p. 120-124, -article du D<sup>r</sup> Foveau de Courmelles.</p> - -<p>Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son <i>Monde des -oiseaux</i> (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots -des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est -symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle -argentin annonce un essor faussé d’affective (<i>sic</i>).»</p> - -<p>Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des -couleurs à des sentiments et autres choses abstraites — ne sont -pas absolument rares. On connaît la <i>Symphonie en blanc majeur</i> de -Théophile Gautier (elle se trouve dans le volume <i>Émaux et Camées</i>, -p. 33; Charpentier, 1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur -ce même sujet, une page caractéristique (reproduite dans la revue -<i>Le Penseur</i>, janvier 1913, p. 25): «<i>Comme je suis un peu fou</i>, -j’ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou -à une nuance les sensations diverses que j’éprouve. Ainsi, pour -moi, la pitié est bleu tendre; la résignation est gris-perle, la -joie est vert-pomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose -velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la -douleur est couleur de suie, l’ennui est chocolat. La pensée pénible -d’avoir un billet à payer est mine-de-plomb, l’argent à recevoir -est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de -Sienne, — vilaine couleur! Aller à un premier<span class="pagenum" -id="Page_139">[p. 139]</span> rendez-vous, couleur thé léger; à un -vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais -pas!»</p> - -<p>Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé -par l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):</p> - -<p>«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie, -Iseult.</p> - -<p>«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette, -Madeleine, Gilberte.</p> - -<p>«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.</p> - -<p>«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.</p> - -<p>«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.</p> - -<p>«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude, -Léocadie.»</p> - -<p>Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est -<i>gris-perle</i>, et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être -rangées dans la catégorie des prénoms qui rappelle <i>un semis -de fleurs sur une étoffe blanche</i>!» (<i>La Chronique médicale</i>, -1<sup>er</sup> octobre 1916, p. 307.)</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions -tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve -une longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de -Piis (1755-1832), <i>Harmonie imitative de la langue française</i>, -dont le premier chant est consacré à chacun de nos caractères -alphabétiques:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla,</p> -<p class="i0">Ce fut apparemment l’A qu’il articula.</p> -<p class="i0 g4">..................</p> -<p class="i0">Le B <i>b</i>al<i>b</i>utié par le <i>b</i>am<i>b</i>in dé<i>b</i>ile</p> -<p class="i0">Sem<i>b</i>le <i>b</i>ondir <i>b</i>ientôt sur sa <i>b</i>ouche inha<i>b</i>ile;</p> -<p class="i0">Son <i>b</i>a<i>b</i>il par le <i>b</i> ne peut être contraint,</p> -<p class="i0">Et d’un <i>b</i>o<i>b</i>o, s’il <i>b</i>oude, on est sûr qu’il se plaint.</p> -<p class="i0">Mais du <i>b</i>ègue irrité la langue em<i>b</i>arrassée</p> -<p class="i0">Par le <i>b</i> qui la <i>b</i>rave est constamment <i>b</i>lessée.</p> -<p class="i0 p05">Le <i>C</i>, rival de l’<i>S</i> avec une cédille,</p> -<p class="i0">Sans elle, au lieu du <i>Q</i>, dans tous nos mots fourmille.</p> -<p class="i0">De tous les objets <i>c</i>reux il commence le nom;</p> -<p class="i0">Une <i>c</i>ave, une <i>c</i>uve, une <i>c</i>hambre, un <i>c</i>anon,</p> -<p class="i0">Une <i>c</i>orbeille, un <i>c</i>œur, un <i>c</i>offre, une <i>c</i>arrière,</p> -<p class="i0">Une <i>c</i>averne, enfin, le trouvent nécessaire.</p> -<p class="i0">Partout en demi-cercle il <i>c</i>ourt demi-<i>c</i>ourbé.</p> -<p class="i0 g4">..................</p> -</div></div> - -<p>En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le<span -class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> reste. Vous trouverez -de nombreux fragments du très original poème du chevalier de Piis -dans le <i>Grand Dictionnaire</i> de Larousse, au début de chaque lettre. -(Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles Harmonie et Piis; — -Eugène <span class="smcap">Muller</span>, <i>Curiosités historiques et -littéraires</i>, p. 93; — Etc.)</p> - -<p>Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi -composé des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.</p> - -<p>Dans un chapitre de son volume <i>Voyages</i> (p. 65-67; Charpentier, -1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et -en fait une très pittoresque description:</p> - -<p>«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans -l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les -sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et -cela doit être. L’alphabet est une source.</p> - -<p>«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, <i>arx</i>; ou -c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la -main;</p> - -<p>«D, c’est, le dos;</p> - -<p>«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;</p> - -<p>«C, c’est le croissant, c’est la lune;</p> - -<p>«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, -l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule -lettre;</p> - -<p>«F, c’est la potence, la fourche, <i>furca</i>;</p> - -<p>«G, c’est le cor;</p> - -<p>«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;</p> - -<p>«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;</p> - -<p>«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;</p> - -<p>«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des -clefs de la géométrie;</p> - -<p>«L, c’est la jambe et le pied;</p> - -<p>«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;</p> - -<p>«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;</p> - -<p>«O, c’est le soleil;</p> - -<p>«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;</p> - -<p>«Q, c’est la croupe avec la queue;</p> - -<p>«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;</p> - -<p>«S, c’est le serpent;</p> - -<p>«T, c’est le marteau;</p> - -<p>«U, c’est l’urne;</p> - -<p>«V, c’est le vase (de là vient que l’<i>u</i> et le <i>v</i> se confondent -souvent);</p> - -<p>«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le<span -class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> vainqueur? on l’ignore; -aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les -algébristes pour le signe de l’inconnu;</p> - -<p>«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le -confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf; -c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un -suppliant qui lève les bras au ciel;</p> - -<p>«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»</p> - - -<div class="aster" id="Curiopoet"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de -sa grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans -rire aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses <i>Souvenirs</i> (p. -160). Elle débute ainsi:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i8">Madame,</p> -<p class="i0 p05">Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme,</p> -<p class="i0">Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome,</p> -<p class="i0">Votre cœur vous dit-il, etc.</p> -</div></div> - -<p>Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques -anonymes (Cf. <i>Le Figaro</i>, 9 décembre 1881; — <i>L’Intermédiaire des -chercheurs et curieux</i>, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul <span -class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine et Victor Hugo</i>, p. 310, note -1, qui attribue les deux premiers de ces distiques à Marc Monnier), -distiques fantaisistes, à la rime somptueuse, dont le second vers -reproduit le premier sous une forme différente, et qui offrent ou -résument en quelque sorte trois poèmes, — et quels poèmes!</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,</p> -<p class="i0">Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme.</p> -<p class="i0 p05">Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis;</p> -<p class="i0">Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis!</p> -<p class="i0 p05">Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses,</p> -<p class="i0">Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!</p> -</div></div> - -<p>C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne -pas, etc.</p> - -<p>Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais -(1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à -son ami Adhémar de Kelke:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie</p> -<p class="i0">De quelque préfet rond, Cora Laparcerie.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>L’Opinion</i>, 1<sup>er</sup> juin 1912.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span></p> - -<p>Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle -les dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si -Pluton le permet:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée!</p> -<p class="i0">Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>Le Journal</i>, 30 juin 1912.)</p> -</div> - -<p>Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé -à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début -probablement ainsi conçu:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.</p> -</div></div> - -<p>Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre -romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal -assurée:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">O vous dont le <i>nom bril</i>... le <i>nom bril</i>...</p> -</div></div> - -<p>Et elle hésitait, ânonnait.</p> - -<p>«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous -n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf. -Clair <span class="smcap">Tisseur</span>, <i>Modestes Observations sur -l’art de versifier</i>, p. 134, note.)</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span></p> - <h3>VIII</h3> - <div class="subhang"> - <p><b>Auteurs dramatiques.</b> — <span class="smcap">Collin - d’Harleville.</span> — <span class="smcap">Andrieux.</span> — <span - class="smcap">Flins des Oliviers.</span> Une douleur qui s’exprime - en chantant. — Le soleil en pleine nuit. — <span class="smcap">Luce - de Lancival.</span> — <span class="smcap">M.-J. Chénier</span> et la - locution «Briller par son absence». — <i>Théâtre de la Révolution.</i></p> - - <p><span class="smcap">Nicolas Brazier.</span> Un singulier - bibliothécaire. Palinodies littéraires.</p> - - <p><span class="smcap">Eugène Scribe.</span> — <span - class="smcap">Saint-Georges et Leuven.</span> — Canevas - d’opéra-comique et scénario de tragédie.</p> - - <p><span class="smcap">Casimir Delavigne.</span> Anachronismes et - incorrections. Prodiges de mémoire. Une comparaison doublement - blessante.</p> - - <p><span class="smcap">Duvert</span> et <span - class="smcap">Lauzanne.</span> Facéties et pasquinades. — <span - class="smcap">Henri Rochefort.</span> <i>La Lanterne</i>.</p> - - <p><span class="smcap">Ernest Legouvé</span>, et son père - <span class="smcap">J.-B. Gabriel Legouvé</span>. La - passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. — <span - class="smcap">François Ponsard.</span> <i>Vers prosaïques.</i> — <span - class="smcap">Émile Augier.</span> — <span class="smcap">Camille - Doucet.</span></p> - - <p><span class="smcap">Eugène Labiche.</span> — <span - class="smcap">Auguste Vacquerie.</span> — <span - class="smcap">Théodore Barrière.</span></p> - - <p><i>Curiosités théâtrales</i>. <span class="smcap">Fernand - Desnoyers.</span> — <span class="smcap">Villiers de - l’Isle-Adam.</span> — Contrepetteries, facéties, drôleries - théâtrales, etc.</p> - </div> -</div> - -<p>Revenons aux auteurs dramatiques.</p> - -<p>Chez <span class="smcap">Collin d’Harleville</span> (1755-1806), -plus encore que chez son fidèle ami et biographe <span -class="smcap">Andrieux</span> (1759-1833), on trouve un très fréquent -usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin -(Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Des remerciements? <i>Bon!</i> Il ne m’en est point dû.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Collin d’Harleville</span>, <i>Les -Châteaux en Espagne</i>, I, 10.)</p> -</div> - -<p>Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; -et les autres pièces de l’auteur, <i>Les Riches</i> notamment, où -l’interjection <i>Bon!</i> se rencontre à peu près à chaque page.</p> - -<p>Et Andrieux:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Bon! Bon!</i> Songe plutôt au plaisir qu’il aura.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Les Étourdis</i>, I, 2.)</p> -</div> - -<p>Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.</p> - -<p>Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les -pensées délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen...</p> -<p class="i0">Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable...</p> -<p class="i0">Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits!</p> -</div> -<p class="dr">(Collin d’Harleville, <i>Les Châteaux en Espagne</i>, II, 3; -II, 10; V, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La raison est un fruit de l’arrière-saison.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Les Mœurs du jour</i>, -I, 10.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents;</p> -<p class="i0">Nous étions malheureux; c’était là le bon temps.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Poésies fugitives</i>, -Mes souvenirs; <i>Théâtre complet et Poésies...</i> de Collin -d’Harleville, t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce</p> -<p class="i0">Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Andrieux</span>, <i>Les Étourdis</i>, -III, 16.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Le Rêve du mari</i>, I, -1.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<p class="p3">Dans une pièce intitulée <i>Le Réveil d’Épiménide ou -Les Étrennes de la Liberté</i>, par <span class="smcap">Flins des -Oliviers</span> (1757-1806)<a id="NoteRef_34" href="#Note_34" -class="fnanchor">[34]</a>, jouée vers 1790, un abbé entre en scène en -chantant sur l’air <i>J’ai perdu mon Eurydice</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai perdu mes bénéfices,</p> -<p class="i0">Rien n’égale ma douleur.</p> -</div></div> - -<p>Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours -de circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos -et ritournelles:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Puisqu’elle s’exprime en chantant,</p> -<p class="i0">Sa douleur n’est pas bien amère.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <i>Revue bleue</i>, 1<sup>er</sup> mars 1879, p. 816.)</p> -</div> - -<p>Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les -remarques suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, -tellement contre la nature, que mon imagination en est blessée: -c’est de faire chanter toute la pièce depuis le commencement -jusqu’à la fin, comme si les personnes qu’on représente s’étaient -ridi<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>culement -ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus -importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître -appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant; -qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on -délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant -les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à -coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient de -belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens et -les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.» (<span -class="smcap">Saint-Évremond</span>, <i>Œuvres choisies</i>, Sur les -opéras, p. 341-343; édit. Gidel.)</p> - -<p>Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la -louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène, -lisons-nous dans le <i>Musée des Familles</i> (1<sup>er</sup> décembre -1894, p. 352), représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce -débutait par ce vers étrange:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?</p> -</div></div> - -<p><span class="smcap">Luce de Lancival</span> (1764-1810) termine sa -tragédie d’<i>Hector</i> (V, 5) par le récit d’un combat d’homme à homme, -du meurtre d’Hector par Achille, dont quelques vers rappellent le -récit de Théramène de Racine:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix,</p> -<p class="i0">Refusent d’obéir pour la première fois.</p> -</div></div> - -<p>Et Racine (<i>Phèdre</i>, V, 6):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois</p> -<p class="i0">Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.</p> -</div></div> - -<p>La locution <i>briller par son absence</i> apparaît — peut-être pour la -première fois en français — dans la tragédie de <i>Tibère</i> (I, 1), de -<span class="smcap">Marie-Joseph Chénier</span> (1764-1811):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Entre tous les héros qui, présents à nos yeux,</p> -<p class="i0">Provoquaient la douleur et la reconnaissance,</p> -<p class="i0">Brutus et Cassius <i>brillaient par leur absence</i>.</p> -</div></div> - -<p>Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de -Tacite, qui, rapportant, dans ses <i>Annales</i> (III, 76), les mêmes -circonstances, dit: «<i>Sed præfulgebant Cassius atque Brutus...</i>»</p> - -<p>Dans une note de sa <i>Lanterne aux Parisiens</i>, Camille Desmoulins -rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de -Cassius, et cite la susdite phrase de Tacite: cf. <i>Œuvres<span -class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> de Camille Desmoulins</i>, -t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges -(p. 66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la -Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à -citer, car la mine est quasiment inépuisable.</p> - -<p>Dans la pièce <i>La Vraie Républicaine</i>, on trouve ce couplet:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i2">Puisse bientôt la France entière</p> -<p class="i2">Se soumettre aux lois de l’hymen!</p> -<p class="i0">On est toujours mauvais républicain</p> -<p class="i2"><i>Quand on reste célibataire</i> (bis).</p> -</div> -<p class="dr">(Dans Ferdinand <span class="smcap">Brunetière</span>, -<i>Nouvelles Études critiques...</i> p. 334; Hachette, 1882.)</p> -</div> - -<p>Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, <i>La Reprise de -Toulon</i>, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux -soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous -sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments -se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au -combat. <i>Le ciel est toujours beau pour des républicains!</i>» (Ibid., -p. 335.)</p> - -<p>Dans la pièce <i>Au plus brave la plus belle</i>, le volontaire Victor -annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance <i>au plus -brave</i>. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser -un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache -bien que le <i>bon républicain n’est un inconnu pour personne</i>.» -(Ibid., p. 336.)</p> - -<p>Dans <i>La Reprise de Toulon</i> encore, un représentant du peuple -s’adresse aux «intrépides galériens, <i>âmes pures et sensibles</i>, et -sans doute <i>plus malheureux que coupables</i>.» (Ibid.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster" id="Brazier"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Le chansonnier et vaudevilliste <span class="smcap">Nicolas -Brazier</span> (1783-1838), à qui appartient cette calinotade si -souvent citée:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En vous voyant sous l’habit militaire,</p> -<p class="i0">J’ai deviné que vous étiez soldat</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Enfant du régiment</i>; dans <span -class="smcap">Larousse</span>, art. Bévue).</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span></p> - -<p class="ti0">publia, en 1824, sous le titre de <i>Souvenirs de -dix ans</i>, un recueil de chansons en l’honneur des Bourbons, dont -une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux avait -servi naguère à célébrer la naissance du roi de Rome. Louis -XVIII prit la chose en riant et gratifia le poète d’un emploi de -«bibliothécaire du Château». Mais, en allant faire sa visite à son -chef, à Antoine-Alexandre Barbier, le savant auteur du <i>Dictionnaire -des ouvrages anonymes et pseudonymes</i>, qui avait le titre -d’administrateur des bibliothèques particulières du roi, Brazier -eut la maladresse et l’impudence de lui dire: «Vous pensez bien, -monsieur, que cette place ne m’a été donnée que pour récompenser -mon dévouement à la dynastie, et nullement pour m’astreindre à un -travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le travailleur par -excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, qu’il avait -besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non d’amateurs -et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire s’arrangea: -Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.</p> - -<p>Attaqué, en 1815, par <i>Le Nain jaune</i>, qui raillait l’orthographe -fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea <i>ab irato</i> une réponse -fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître -commençait par le mot <i>Jamais</i> écrit <i>J’amais</i>, et cette malheureuse -apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier -savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave <span -class="smcap">Merlet</span>, <i>Tableau de la littérature française</i> -[1800-1815], t. I, p. 531; et <span class="smcap">Larousse</span>, -art. Brazier.)</p> - -<p>Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par -le vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème -épique sur Charlemagne, <i>La Caroléide</i>, composé d’abord en partie -pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et -parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons. -(Cf. Ludovic <span class="smcap">Lalanne</span>, <i>Dictionnaire -historique de la France</i>.)</p> - -<p>On pourrait encore citer, comme exempte de transformations -littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’<i>Abraham</i> qui -avait été d’abord <i>Le Divorce de Napoléon</i>: l’Empereur devint -Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile); -Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi -de Rome; — et le <i>Don Sanche</i> de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur -change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II. -Etc. (Cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Théâtre de -Voltaire</i>, p. 206, note 1.)</p> - - -<div class="aster" id="Scribe"><span class="pagenum" id="Page_148">[p. -148]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous passerons rapidement sur <span class="smcap">Eugène -Scribe</span> (1791-1861), dont plusieurs écrivains se sont amusés -à recueillir les inadvertances et bévues: voir notamment Charles de -Boigne, <i>Petits Mémoires de l’Opéra</i>, chap. 23, p. 281-295; H. de -Villemessant, <i>Mémoires d’un Journaliste</i>, t. V, p. 158-164, etc.</p> - -<p>Tout le monde connaît le vieux soldat de <i>Michel et Christine</i>, -qui</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">... sait souffrir et se taire</p> -<p class="i6"><i>Sans murmurer</i>;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et le lièvre de <i>L’Héritière</i>, qu’un personnage de la -pièce se glorifie</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>D’avoir pu (le) tuer vivant.</i></p> -</div></div> - -<p>A propos de ce vers de <i>Michel et Christine</i>, maintes fois -cité:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Aux <i>quatre coins</i> de la machine <i>ronde</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">remarquons cette locution usuelle «le coin d’une -assiette», qui a donné lieu à la riposte suivante:</p> - -<p>«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table -à côté d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la -nappe les noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son -assiette.</p> - -<p>— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le <i>coin</i> de mon -assiette!» (Le journal <i>La Nation</i>, 31 octobre 1890.)</p> - -<p>Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par -Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française, -et qu’aucun des Immortels ne releva:</p> - -<p>«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du -siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses -ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la <i>révocation de -l’Édit de Nantes</i>?»</p> - -<p>Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation -de l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans -après sa mort? (Cf. Gustave <span class="smcap">Flaubert</span>, -<i>Dossier de la bêtise humaine</i>, dans Guy <span class="smcap">de -Maupassant</span>, <i>Étude sur Gustave Flaubert</i>, en tête -des <i>Lettres de Gustave Flaubert à George Sand</i>, p. <span -class="smcap">XLIV.</span>)</p> - -<p>Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans -ses <i>Mémoires</i>, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même -endroit, ces deux gentils quatrains extraits de<span class="pagenum" -id="Page_149">[p. 149]</span> l’opéra-comique <i>Jaguarita l’Indienne</i>, -par Saint-Georges et Leuven:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i2">Glissons-nous dans l’herbe</p> -<p class="i2">Comme le serpent,</p> -<p class="i2">Qui, <i>fier et superbe</i>,</p> -<p class="i2">S’avance <i>en rampant</i>.</p> -<p class="i0 p05">La dent de la panthère,</p> -<p class="i0">Le ventre du boa,</p> -<p class="i0">Voilà, sur cette terre,</p> -<p class="i0">Voilà <i>le sort qu’on a</i>!</p> -</div></div> - -<p>Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer, -sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent -qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé -séance tenante.</p> - -<p>Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et -de facture chers à Eugène Scribe et à son école.</p> - -<p>Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux -commençait par chanter:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Oui, j’entrerai dans ce château!</p> -</div></div> - -<p>Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il entrera dans ce château!</p> -</div></div> - -<p>Puis tous deux de chanter en chœur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Espérance et courage!</p> -<p class="i0">Notre sort sera beau,</p> -<p class="i0">Et bientôt, je le gage,</p> -<p class="i0">Nous aurons l’avantage</p> -<p class="i0">D’entrer dans ce château,</p> -<p class="i0">D’entrer (<i>bis</i>) dans ce château.</p> -</div></div> - -<p>C’était la fin du premier acte.</p> - -<p>Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille -façons:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous entrerez dans ce château.</p> -</div></div> - -<p>Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ils sortiront de ce château!</p> -</div></div> - -<p>Voilà le nœud de la pièce.</p> - -<p>Et voici le dénouement:</p> - -<div class="poem"> - <table summary="table de formatage"> - <tr> - <td colspan="3" class="tdc"><small>CHŒUR FINAL.</small></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3">Espérance et courage!</td> - </tr> - <tr> - <td>Notre sort</td> - <td rowspan="2" class="llave">}</td> - <td rowspan="2"> est bien beau.</td> - </tr> - <tr> - <td>Oui, leur sort</td> - </tr> - <tr> - <td><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>Nous avons</td> - <td rowspan="2" class="llave">}</td> - <td rowspan="2"> l’avantage</td> - </tr> - <tr> - <td>Ils ont eu</td> - </tr> - <tr> - <td colspan="3">D’être installés dans ce château!</td> - </tr> - </table> -</div> - -<p>«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi -simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote. -(<span class="smcap">Montécourt</span> [pseudonyme], <i>La République -française</i>, 7 décembre 1898.)</p> - -<p>Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas -d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par -Rivarol (Cf. ci-dessus, <a href="#ln_7">p. 29</a>):</p> - -<p>1<sup>er</sup> acte: il mourra.</p> - -<p>2<sup>e</sup> acte: il ne mourra pas.</p> - -<p>3<sup>e</sup> acte: il mourra.</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster" id="Casimir"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous trouvons chez <span class="smcap">Casimir Delavigne</span> -(1793-1843), dans ses <i>Enfants d’Édouard</i> (II, 3), plusieurs -anachronismes commis coup sur coup. Tyrrel, la future âme damnée de -Glocester, raconte ainsi son ancienne vie joyeuse:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i12">... Je fus quatre fois riche.</p> -<p class="i0">Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu,</p> -<p class="i0">Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu,</p> -<p class="i0">Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées,</p> -<p class="i0">Le flux et le reflux des piles de guinées.</p> -</div></div> - -<p>Or, cette tragédie des <i>Enfants d’Édouard</i> se passe en Angleterre, -sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième -siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus -sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans -être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était -inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles -II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf. -le <i>Journal de la Jeunesse</i>, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)</p> - -<p>Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la -locution «<i>A</i> revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se -reverra bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «<i>A</i> -revoir, bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)</p> - -<p>Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. -100), la mauvaise locution «Montjoie <i>et</i> Saint-Denis» (<i>Louis -XI</i>, III, 13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre<span -class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> de nos ancêtres. -L’élision de l’<i>e</i> final de Montjoie contraint presque toujours les -poètes à faire suivre ce mot de la conjonction <i>et</i>, ce qui enlève -tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie -(le lieu de martyre ou de joie) <i>de</i> saint Denis.</p> - -<p>Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de -tête, et les récitait de mémoire aux comédiens» (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Nouveaux lundis</i>, t. X, p. 61), -comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la prodigieuse -mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages «par -cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que quand -ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté -ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. <span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits contemporains</i>, t. V, -p. 180; et <i>Nouveaux Lundis</i>, t. X, p. 61.)</p> - -<p>On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul -Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses <i>Mémoires</i> (t. -V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile -Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne -est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir -Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de -Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la -même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal -<i>Le Télégraphe</i>, 8 septembre 1884.)</p> - - -<p class="p3" id="Duvert">L’œuvre des vaudevillistes -<span class="smcap">Duvert</span> (1795-1876) et <span -class="smcap">Lauzanne</span> (1805-1877) fourmille de facéties et de -pasquinades. En voici quelques échantillons, extraits d’un article -signé E. S. (Edmond Stoullig?), dans le journal <i>La Tribune</i>, 26 -octobre 1876:</p> - -<p>«Nous voyons, dans <i>Riche d’amour</i>, Arnal s’écrier: «Je l’ai -revue, je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que -j’aime, — car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin. -(<i>Avec indignation</i>:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens!<a -id="NoteRef_35" href="#Note_35" class="fnanchor">[35]</a>»</p> - -<p>Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent -chez lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr -de trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand<span -class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> je suis sorti, et j’ai -la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs se soient -introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur bourse. -Ces événements-là sont si peu communs!»</p> - -<p>Et ce couplet:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quelle infortune est égale à la mienne?</p> -<p class="i0">Du lansquenet déplorable martyr,</p> -<p class="i0">J’ai beau forer ma poche artésienne,</p> -<p class="i0">Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir!</p> -<p class="i0 g4">................</p> -<p class="i0">Et mon gousset, moins heureux que les Gaules,</p> -<p class="i0">Appelle en vain l’invasion des Francs!</p> -</div></div> - -<p>Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte -d’Arlincourt (<a href="#ln_6">p. 21</a>), ce vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le roi Louis s’avance avec vingt mille <i>Francs</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous -dit aussi (p. 129), si l’on écrivait <i>francs</i> avec une initiale -minuscule, selon l’orthographe de Victor Hugo.</p> - -<p>Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à -l’oreille: «Ils se glissent deux mots <i>dans la trompe d’Eustache</i>». -Un homme, rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit -avoir tué, s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!» -Un autre, à qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait -la comète de 1811, si elle vivait encore!»</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans -le journal <i>La Tribune</i>, même date), le style ou le procédé -d’Henri Rochefort? <i>La Lanterne</i> procède directement de Duvert et -Lauzanne, et le fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de -Rochefort-Luçay: 1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres, -curieuses, dont l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par -leur drôlerie même, dans la mémoire.</p> - -<p>«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était -question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les -chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages».</p> - -<p>C’est tout à fait Arnal, dans <i>L’Homme blasé</i>, parlant de «ces -femmes charmantes» qui l’ont ruiné:</p> - -<p>«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à -des sangsues...</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme...</p> - -<p>— Je crois bien!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span></p> - -<p>— Ni l’utilité!»</p> - -<p>(Le journal <i>La Tribune</i>, même date.)</p> - -<p>Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et -chroniqueurs, nous citerons ici, pour corroborer la remarque de -Jules Claretie, quelques-uns des jeux de mots et des drôleries -de <i>La Lanterne</i> d’<span class="smcap">Henri Rochefort</span> -(1830-1913).</p> - -<p>«La France contient, dit l’<i>Almanach impérial</i>, trente-six -millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» -(Samedi, 23 mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un -vol. in-18.)</p> - -<p>«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis -à celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre -Préambule, <a href="#papier">p. 12-13</a>.)</p> - -<p>«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget -l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.)</p> - -<p>«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être -décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?» -(Page 238.)</p> - -<p>«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie. -(Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses, -mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.)</p> - -<p>«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que -nous arrivent les tuiles.» (Page 286.)</p> - -<p>«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher -eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des -Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque -chose pour l’avoir.» (Page 349.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Peu d’ouvrages ont autant vieilli que <i>La Lanterne</i>; la plupart -des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous, -et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on -feuillette aujourd’hui la collection de <i>La Lanterne</i> (et c’est de -quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de -l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique -Jules Levallois (<i>De la Restauration à nos jours</i>, p. 380). Ni -Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont -ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que -l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières -surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet, -lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce -qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, <i>la blague</i>.»</p> - - -<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_154">[p. -154]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>On peut dire d’<span class="smcap">Ernest Legouvé</span> -(1807-1903) ce qu’on a dit de Jules Janin, dont nous parlerons plus -loin, qu’il a eu la <i>passion de l’inexactitude</i>. Il ne peut en -quelque sorte citer un seul vers sans le tronquer, et, dans son <i>Art -de la lecture</i> comme dans sa <i>Lecture en action</i>, il en cite presque -à chaque page.</p> - -<p>Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, -les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il -s’imaginait sans doute les posséder <i>ad unguem</i>, et ne prenait pas la -peine de les vérifier lors de l’impression.</p> - -<p>Corneille écrit dans <i>Cinna</i> (V, 1):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tiens ta langue captive, et si ce grand silence</p> -<p class="i0">A ton émotion fait quelque violence;</p> -</div></div> - -<p class="ti0">Legouvé (<i>La Lecture en action</i>, p. 168) met: et si ce -<i>long</i> silence, et: fait <i>trop</i> de violence.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Sur ce point seulement contente mon désir,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">dit Corneille.</p> - -<p><i>Jusque-là</i> seulement, — dit Legouvé (<i>Ibid.</i>).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p> -</div> - -<p>Legouvé (<i>Ibid.</i>, p. 172): <i>Ce matin</i> même encor...</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Bien plus, ce même jour je te donne Émilie.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p> -</div> - -<p><i>Enfin</i> ce même jour (<span class="smcap">Legouvé</span>, -<i>ibid.</i>).</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille.</span>)</p> -</div> - -<p>Et qu’ont <i>porté</i> si haut (<span class="smcap">Legouvé</span>, -<i>ibid.</i>),</p> - -<p>Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie, -il faudrait <i>portée</i> au féminin. «Et qu’ont <i>portée si haut</i>...» -Legouvé a mieux aimé fausser l’orthographe que le vers et a -écrit <i>porté</i>.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">dit Racine (<i>Britannicus</i>, IV, 2).</p> - -<p><i>Asseyez-vous</i>, Néron, — dit Legouvé (<i>Ibid.</i>, p. 169).</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span></p> - -<p>Dans sa comédie <i>Autour d’un berceau</i> (Théâtre, <i>Comédies en -un acte</i>, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses -personnages le petit poème si connu, <i>Le Vase brisé</i>, de Sully -Prudhomme (<i>Poésies</i>, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque -pas de le dénaturer et le massacrer.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Son eau fraîche a fui goutte à goutte,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">dit Sully Prudhomme.</p> - -<p>Son eau <i>pure</i>, — dit Legouvé.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Souvent aussi la main qu’on aime</p> -<p class="i0">Effleurant le cœur le meurtrit.</p> -</div> -<p class="dr">(Sully <span class="smcap">Prudhomme.</span>)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0"><i>Ainsi parfois</i> la main qu’on aime.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Legouvé.</span>)</p> -</div> - -<p>Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française, -il confond, en prosodie française, le mot <i>pied</i> avec le mot -<i>syllabe</i>: un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin -de <i>douze pieds</i> (Cf. <i>La Lecture en action</i>, p. 258), tandis -qu’il n’avait qu’à consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied, -26<sup>o</sup>): «Un pied, deux syllabes; ainsi notre alexandrin, qui -a douze syllabes, est un vers de six pieds».</p> - -<p>Il <i>demande excuse</i>, au lieu de <i>demander pardon</i> (Cf. <i>Louise de -Lignerolles</i>, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22).</p> - -<p>Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers -de douze:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase,</p> -<p class="i0">Entendre froidement cette petite phrase.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Un jeune homme qui ne fait rien</i>, sc. 11; Théâtre, -<i>Comédies en un acte</i>, p. 370.)</p> -</div> - -<p>Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le -masculin: «Tant de jeunes et charmants <i>talents</i> qui ont illustré -et enchanté la scène française... sont <i>toutes</i> des élèves de M. -Samson.» (<i>L’Art de la lecture</i>, Quatrième partie, I, p. 264.)</p> - -<p>Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre -de <i>La Lecture en action</i> (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout -bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur -intime?» Pourquoi <i>intime</i> quand on les lit tout haut?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span></p> - -<p>Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père -(Jean-Baptiste-Gabriel <span class="smcap">Legouvé</span>: -1764-1812), ce vers si fréquemment cité:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">le dernier et comme le résumé du poème <i>Le Mérite des -Femmes</i>, a été parfois discuté.</p> - -<p>«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des <i>Curiosités -littéraires</i> (p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on -voudrait forcer de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, -se trouverait dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable -de n’avoir pas indiqué en note la conduite à suivre en pareille -occurrence. Avant lui, on avait cru généralement que le concours des -deux sexes était nécessaire pour procréer des garçons ou des filles; -mais son vers est venu nous détromper, et il est constant maintenant, -quelque incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles, -le sexe féminin suffit seul à la besogne.»</p> - -<p>Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, — -figurent les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire -prononcer à Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus -pauvre paysan de mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le -dimanche», il écrit:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je veux enfin qu’<i>au jour marqué pour le repos</i></p> -<p class="i0"><i>L’hôte laborieux des modestes hameaux</i></p> -<p class="i0">Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance,</p> -<p class="i0"><i>Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. Paul <span class="smcap">Stapfer</span>, <i>Racine -et Victor Hugo</i>, p. 263.)</p> -</div> - -<p>C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si -chères à Jacques Delille et à ses disciples ou émules.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quand la borne est franchie, <i>il n’est plus de limites</i>,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">estime, non M. de la Palisse, mais <span -class="smcap">François Ponsard</span> (1814-1867), dans <i>L’Honneur et -l’Argent</i> (III, 5); et, dans <i>Le Lion amoureux</i> (I, 1, et IV, 6) il -nous dépeint le salon d’une grande dame, où</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">chaque parti se touche;</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span></p> - -<p class="ti0">et l’un des personnages émet ce vœu, passablement -difficile à réaliser:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine,</p> -<p class="i0">L’écraser contre terre, et fouler sa ruine.</p> -</div></div> - -<p>On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de -Ponsard:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Notre ami, possesseur d’une papeterie,</p> -<p class="i0">A fait, avec succès, appel à l’industrie.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Honneur et l’Argent</i>, V, 2.)</p> -</div> - -<p>En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à -l’académicien Charles-Guillaume <span class="smcap">Étienne</span> -(1777-1845):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il est depuis un an dans ses manufactures,</p> -<p class="i0">Il y fait établir de vastes filatures.</p> -</div> -<p class="dr">(<i>L’Intrigante</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<p>Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (<i>Pensées d’août</i>, Poésies -complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à -voir apparaître sous sa plume:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires.</p> -</div></div> - -<p>Précédemment (<a href="#ln_9">p. 107</a>), nous avons cité ce vers -de Victor Hugo:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">et celui de Gabriel Marc:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">La Caisse des Dépôts et Consignations.</p> -</div></div> - -<p>L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et <span -class="smcap">Émile Augier</span> (1820-1889) ont été les grands -chefs, nous fournirait à foison de ces vers prosaïques:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge.</p> -</div> -<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>Gabrielle</i>, I, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Fais-lui faire, tu sais, ce <i>machin au fromage</i>.</p> -<p class="i0">— Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, I, 2.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons!</p> -<p class="i0">— Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id.</span>, <i>Philiberte</i>, I, 8.)</p> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i24">... Quand j’ai dîné,</p> -<p class="i0">J’ai besoin de causer à cœur déboutonné.</p> -</div> -<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>Philiberte</i>, II, 1.)</p> -</div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ma spécialité, hormis un cas extrême,</p> -<p class="i0">Aux jeux qu’on joue à <i>quatre</i> est de faire un <i>cinquième</i>.</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Id</span>., <i>ibid.</i>, II, 2.)</p> -</div> - -<p>Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor -Hugo (<i>Correspondance</i>, dans la <i>Revue bleue</i>, 7 novembre 1896, p. -586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution -politique, et que <i>quatre</i> hommes de cœur voulussent faire une émeute -pour sauver les victimes, je serais le <i>cinquième</i>.»</p> - -<p>Et demander <i>excuse</i> pour demander <i>pardon</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i16">... Je me sens si confuse,</p> -<p class="i0">Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse.</p> -</div> -<p class="dr">(Émile <span class="smcap">Augier</span>, <i>ibid.</i>, II, 7.)</p> -</div> - -<p>Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier, -pour en terminer avec lui:</p> - -<p>«Mille compliments,</p> -<p>«Mille amitiés,</p> -<p>«Et mille</p> -<p class="dr">«<span class="smcap">Augier</span>.»</p> -<div class="poem"> -<p class="dr">(Cf. le journal <i>Le Gaulois</i>, novembre 1889.)</p> -</div> - -<p>Le fin et charmant lettré que fut <span class="smcap">Camille Doucet</span> (1812-1895) -est rendu responsable aussi de bien étranges vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Va, mon fils, <i>de chemin</i>, suis ton <i>petit bonhomme</i>.</p> -</div></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Considération! Considération!</p> -<p class="i0">Ma seule passion! ma seule passion!</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. Clair <span class="smcap">Tisseur</span>, -<i>Modestes Observations sur l’art de versifier</i>, p. 257; — et <i>Revue -bleue</i>, 26 août 1871, p. 198.)</p> -</div> - -<p>Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à -l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement -verbal):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et pour te témoigner ma satisfaction,</p> -<p class="i0">Je te mène au Jardin d’Acclimatation.</p> -</div></div> - - -<div class="aster" id="Labiche"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Le théâtre d’<span class="smcap">Eugène Labiche</span> (1815-1888) -abonde en jeux de mots, drôleries, incohérences voulues, pataquès -fabriqués à dessein, <i>ad risum</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span></p> - -<p>«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot -fut <i>un coup de pied</i>.» (<i>Un Chapeau de paille d’Italie</i>, I, 4.)</p> - -<p>«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour -reposer sa tête.» (<i>Ibid.</i>, III, 4.)</p> - -<p>«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare -de sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses -cheveux blancs.» (<i>Ibid.</i>, IV, 6.)</p> - -<p>«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs! -ces yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (<i>Le -Misanthrope et l’Auvergnat</i>, 11.)</p> - -<p>«<span class="smcap">Saint-Germain</span> (domestique). Madame -la baronne est attelée! — <span class="smcap">La Baronne.</span> -Comment, je suis attelée? — <span class="smcap">Saint-Germain.</span> -Pardon, je veux dire: la voiture...» (<i>La Fille bien gardée</i>, 1.)</p> - -<p>«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (<i>Ibid.</i>, p. -16.)</p> - -<p>«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au -spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de <i>son -sexe</i>.» (<i>Un jeune homme pressé</i>, 1.)</p> - -<p>«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce -monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (<i>Ibid.</i>, 4.)</p> - -<p>«J’avise une affiche: <i>Vins à vendre sur pied</i>. — Comment! des -vins sur pied? — Oui, la récolte.» (<i>Ibid.</i>, 4.)</p> - -<p>«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit], -il y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de -souffrance!» (<i>Deux papas très bien</i>, 8.)</p> - -<p>«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris -toujours, monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,... -sans savoir, hélas! si j’en serai plus gras!» (<i>Ibid.</i>, 10.)</p> - -<p>«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier <i>du même -sexe</i> et un tour en cheveux, etc.» (<i>L’Affaire de la rue de -Lourcine</i>, 21.)</p> - -<p>«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça -qu’il ne répond jamais à nos lettres.» (<i>Le Voyage de M. Perrichon</i>, -II, 9.)</p> - -<p>«(<i>Célimare présentant Vernouillet à Bocardon</i>:) Monsieur -Vernouillet... mon meilleur ami! (<i>Présentant Bocardon à -Vernouillet</i>:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (<i>Célimare le -bien-aimé</i>, I, 10.)</p> - -<p>«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On -mange bien des écrevisses.» (<i>Ibid.</i>, III, 1.)</p> - -<p>«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de -l’amitié.» (<i>Ibid.</i>, III, 12.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span></p> - -<p>«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! — -Pourvu que je ne prenne pas le vôtre!» (<i>Un Monsieur qui prend la -mouche</i>, 9.)</p> - -<p>«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être -cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (<i>Ibid.</i>, -19.)</p> - -<p>«(<i>Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf</i>:) Permettez que je -vous dévalise!» (<i>Mon Isménie</i>, 11.)</p> - -<p>«<span class="smcap">Montaudoin</span> à sa fille: ...Tu ignores -les mystères de la vie parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des -tigres qui viennent déposer leurs œufs dans le ménage des colombes! -— <span class="smcap">Fernande</span>: Mais, papa, les tigres n’ont -pas d’œufs! — <span class="smcap">Montaudoin</span>: Ces reptiles -ne devraient pas en avoir, mais ils en ont!» (<i>Les 37 sous de M. -Montaudoin</i>, 16.)</p> - -<p>«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa -ceinture.» (<i>Le plus heureux des trois</i>, II, 2.)</p> - -<p>«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit -compliment? — Un quatrain... <i>huit</i> vers seulement.» (<i>La Sensitive</i>, -I, 1.)</p> - -<p>«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est -éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé... -— Plus il a de lumières.» (<i>29 degrés à l’ombre</i>, 1.)</p> - -<p>«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à -l’œil?» (<i>La Main leste</i>, 10.)</p> - -<p>«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand -on commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes -ont le courage du vers solitaire!» (<i>La Chasse aux corbeaux</i>, I, -4.)</p> - -<p>«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les -époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (<i>Un -Monsieur qui a brûlé une dame</i>, 3.)</p> - -<p>«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez! -Cléopâtre... d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un -aspic!» (<i>Les Noces de Bouchencœur</i>, I, 6.)</p> - -<p>«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui -s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout, -qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir -implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu -as trompé ton ami!» (<i>Le Prix Martin</i>, III, 8.)</p> - - -<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_161">[p. -161]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p id="ln_17">Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le -sacerdoce de la critique» au rez-de-chaussée de <i>L’Événement</i>, <span -class="smcap">AUGUSTE VACQUERIE</span> (1819-1895) se rendit célèbre -par une énorme bévue, qui, dit Balathier de Bragelonne (<i>Le Voleur</i>, -13 mai 1859, p. 31, et 29 mai 1874, p. 350), «frappa d’étonnement le -monde des lettres et des artistes». Il prit le nom d’une île pour un -nom d’homme, attribua la Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo».</p> - -<p>Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus -donner lieu à d’autres quiproquos.</p> - -<p>En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule -(1642-1732) pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles -en boule».</p> - -<p>La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a -éprouvé dans <i>Tragaldabas</i> (III, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et je vais donc connaître enfin ce paradis</p> -<p class="i0">D’être appelé mon chien et <i>mon petit radis</i>.</p> -</div></div> - -<p>Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans <i>Profils -et Grimaces</i>, un recueil d’articles du même auteur. Exemples:</p> - -<p>«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le -pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, -Racine est <i>une vieille botte</i>. Nous comprenons sans les imiter, ceux -qui se chaussent de tragédies <i>éculées</i>.» (Page 17.)</p> - -<p>«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds, -muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent -dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, <i>causant</i> avec -le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant <i>baisser -les yeux</i> au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est <i>un -cul-de-jatte</i>.» (Page 140.)</p> - -<p>«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces -qui <i>vagissent</i>, des comédiens <i>qui ne marchent pas encore</i>, des -comédies <i>qui font leurs dents</i>.» (Page 208.)</p> - -<p>Elle est de Vacquerie également cette phrase (<i>Ibid.</i>, p. -305-306) qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo<a -id="NoteRef_36" href="#Note_36" class="fnanchor">[36]</a>: «Je suis -le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami<span class="pagenum" -id="Page_162">[p. 162]</span> intime des colimaçons et le galant -des araignées... J’ai envie de dire au chacal: «Mon frère, -embrassons-nous!»</p> - -<p>Et celle-ci encore (<i>Profils et Grimaces</i>, p. 308-309): «Lorsque -je réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en -veux aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas -de mal à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les -charrues, je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans -le feu pour nous, j’admire les chaudrons.» Etc.</p> - - -<p class="p3">Le toast de Desgenais, dans <i>Les Parisiens</i> (I, 14) -de <span class="smcap">Théodore Barrière</span> (1823-1877) a été -plus d’une fois cité comme modèle de pathos: «Je bois aux parasites -qui déjeunent de la flatterie et soupent de la bassesse... Je bois à -la prudence qui ne relève pas le gant qu’on lui jette, et qui porte -crânement un outrage sur l’oreille...»</p> - -<p>Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce:</p> - -<p>«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers -grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.)</p> - -<p>«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne -se réalisent pas...» (II, 1.)</p> - - -<div class="aster" id="Curiosites"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Autres singularités théâtrales.</p> - -<p><span class="smcap">Fernand Desnoyers</span> (1828-1869), l’auteur -de la fameuse pièce de vers relative à Casimir Delavigne et adressée -aux</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Habitants du Havre, Havrais!</p> -<p class="i0 g4">............</p> -<p class="i0">Il est des morts qu’il faut qu’on tue!</p> -</div></div> - -<p class="ti0">écrivit <i>en vers</i> le scénario de sa pantomime <i>Le -Bras noir</i> (1856, in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée -inutile, puisqu’il s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers -ne devait être prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il -se mit à joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette -mention: «Auteur du <i>Bras noir</i>». C’est par scrupule sans doute ou -par modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime <i>en vers</i>». (Cf. Alphonse -<span class="smcap">Daudet</span>, <i>Trente ans de Paris</i>, p. 245; et -<span class="smcap">Larousse</span>, 2<sup>e</sup> suppl.)</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Villiers de l’Isle-Adam</span> -(1833-1889) composa un drame en «un acte, une scène et une phrase», -et qui avait pour titre <i>La Méprise</i>. Au lever du rideau, dans -une demi-obscurité, un<span class="pagenum" id="Page_163">[p. -163]</span> couple causait à voix basse et tranquillement de ses -petites affaires. Tout à coup, un homme, le jaloux, armé d’un -revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire, foudroyait le -couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le justicier se -penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se redressait -vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur! Je me -suis trompé!» (Cf. Émile <span class="smcap">Bergerat</span>, <i>Le -Journal</i>, 3 juillet 1894.)</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui -proviennent des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent, -des <i>contrepetteries</i>. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire -(lettre à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un -assaut, et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!», -l’acteur s’écria: «<i>Trompez, sonnettes!</i> En avant!»</p> - - -<p class="p3">La langue fourcha de même, un soir, à une actrice -du Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette», -prononça: «Ma <i>suivette Lisante</i>.» (<i>L’Opinion</i>, 19 août 1885.)</p> - - -<p class="p3">L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le -journal <i>L’Opinion</i> (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au -lieu de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous <i>vernis</i> et -je vous <i>bénère</i>», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun -spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai -toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde; -mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde -expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; <i>mon père</i> -est mort en me mettant au monde; <i>ma mère</i>, un vieux soldat...»</p> - - -<p class="p3">«D’honneur, mon cher <i>bal</i>, votre <i>comte</i> est superbe!» -déclara un soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre -bal est superbe.» (Paul <span class="smcap">De Kock</span>, <i>Le Petit -Isidore</i>, p. 27; Rouff, s. d., in-4.)</p> - - -<p class="p3">Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant -d’être poète et bibliothécaire de la ville de Provins, raconte, -dans ses «Souvenirs de jeunesse» (<i>La Vie de théâtre</i>, p. 48-49; -Lemerre, 1905) que, jouant le rôle de Francesco dans <i>Gaspardo<span -class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> le Pêcheur</i> de -Bouchardy, et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi -conçue: «Je n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier -ensuite: «Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec -conviction ces burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui -provoquèrent un fou rire dans toute la salle.</p> - - -<p class="p3">Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu -d’une scène fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un -<i>mou de veau</i>, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. <span -class="smcap">de Chambure</span>, <i>A travers la presse</i>, p. 489; -Ferth, 1914.)</p> - - -<p class="p3">Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor -Hugo (p. 117), qu’à la première représentation d’<i>Hernani</i> le cri -d’Hernani à l’adresse de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été -entendu <i>Vieil as de pique</i> par certains spectateurs.</p> - -<p>Voici d’autres confusions du même genre:</p> - -<p>Dans la tragédie d’<i>Azémire</i>, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri -Welschinger (<i>Les Almanachs de la Révolution</i>, p. 144; Jouaust, -1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?» -les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre: -«Que dira <i>Dieu le Père</i>?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à -la chute de la pièce.</p> - - -<p class="p3">Au dernier acte des <i>Funérailles de l’honneur</i> -d’Auguste Vacquerie, l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas -venu ici comme vous, madame, <i>incognito</i>», la moitié de la salle -entendit: <i>en coquelicot</i>! Et il paraît que de passionnés romantiques -jugèrent cela «très fort, — un trait de génie». (<i>Le Rappel</i>, 4 -décembre 1874.)</p> - - -<p class="p3">Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du -Conservatoire, débuta dans le rôle de Damis, de <i>Tartuffe</i>, et obtint -un succès de fou rire, grâce à la manière dont il disait les deux -vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat,</p> -<p class="i0">Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.</p> -</div> -<p class="dr">(I, 1.)</p> -</div> - -<p>L’expression <i>pied plat</i> vise Tartuffe, «mais le comédien crut -faire mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par -une pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire, -ce qui provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix <span -class="smcap">Duquesnel</span>, <i>Le Temps</i>, 8 novembre 1913.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span></p> - -<p class="p3">On trouve dans <i>Les Comédiens</i> de Casimir Delavigne (I, -6) ces deux vers:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Le public, dont l’arrêt punit ou récompense,</p> -<p class="i0">S’informe comme on <i>joue</i> et non pas comme on <i>pense</i>.</p> -</div></div> - -<p>En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait -sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur <i>la joue</i> -à la fin du premier hémistiche, et sur <i>le ventre</i> en terminant le -second. (<i>Le Figaro</i>, 14 décembre 1875.)</p> - -<p>Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie <i>Les Vêpres -siciliennes</i>, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par -cette solennelle et vibrante déclaration:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Du dernier des tyrans ces murs seront purgés.</p> -<p class="i0">Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés!</p> -</div></div> - -<p>Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Du dernier des tyrans ces murs seront <i>vengés</i>.</p> -<p class="i0">Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et <i>purgés</i>!</p> -</div> -<p class="dr">(<i>Musée des Familles</i>, 1<sup>er</sup> janvier 1897, p. 26.)</p> -</div> - -<p>De même ces deux vers de Corneille (<i>Théodore</i>, I, 2):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Un bienfait perd sa grâce à le trop publier;</p> -<p class="i0">Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.</p> -</div></div> - -<p class="ti0">se sont trouvés ainsi transformés par un acteur:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Un bienfait perd sa grâce à le trop <i>oublier</i>;</p> -<p class="i0">Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit <i>publier</i>.</p> -</div></div> - - -<p class="p3">Dans <i>La Tour de Nesle</i>, d’Alexandre Dumas et -Gaillardet, un acteur, un figurant plutôt, jouant un rôle de -messager, avait, en entrant en scène, à prononcer cette simple -phrase: «Lettres patentes du roi au capitaine Buridan». Au lieu de -cela, ledit messager accourt en s’écriant d’une voix de stentor:</p> - -<p>«Lettres <i>épatantes</i> du roi,» etc.</p> - -<p>Toute la salle d’éclater de rire.</p> - -<p>«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de -risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène.</p> - -<p>— Dame, tu as dit <i>épatantes</i>...</p> - -<p>— Eh bien?»</p> - -<p>(<i>La République française</i>, 28 février 1899.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span></p> - -<p>Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la -tragédie de <i>Pertinax</i>, d’Arnault, <i>Le Père Tignace</i>». (Alexandre -<span class="smcap">Dumas</span>, <i>Mémoires</i>, t. VIII, p. 290.)</p> - - -<p class="p3">«Elle a débuté dans <i>Le Cidre</i> (<i>Le Cid</i>) de Corneille; -elle a fait Chimène.» (Paul <span class="smcap">de Kock</span>, -<i>Nouvelles</i>, Les Bords du canal, p. 14, Rouff, s. d., in-4.)</p> - - -<p class="p3">Alphonse Karr, dans ses <i>Guêpes</i> (juin 1841, t. II, -p. 307), parle d’une affiche théâtrale annonçant une représentation -prochaine et portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un -dialogue vif et spirituel <i>remplacera la musique</i>, qui nuit à -l’action».</p> - - -<p class="p3">Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de -Bretagne ou d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où -l’on venait de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un -bombardement. Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé -que de faire afficher cet avis:</p> - -<p>«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement -se fera <i>à l’arme blanche</i>.» (Cf. Alphonse <span -class="smcap">Lafitte</span>, le journal <i>Le Corsaire</i>, 27 mai -1876.)</p> - - -<p class="p3">Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens -ambulants venait de jouer <i>Le Misanthrope</i>. L’acteur qui avait rempli -le rôle d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur, -s’avance sur la scène, après la représentation, s’incline et dit:</p> - -<p>«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner, -demain soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine, -<i>Le Philosophe sans le savoir</i>...</p> - -<p>— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement -dans la salle. Vous venez de jouer <i>Le Misanthrope</i> sans le savoir, -et vous saurez demain, s’il vous plaît, <i>Le Philosophe</i> pour le -jouer.» (Cf. <small>ID</small>, <i>ibid.</i>, 31 mai 1876.)</p> - - -<p class="p3">Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger -ayant fait afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait -prochainement en représentation <i>Amphitryon</i>, comédie <i>en vers -libres</i> de Molière, la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de -l’affiche, et soucieuse de la bienséance, interdit la représentation. -(Cf. Henri <span class="smcap">Welschinger</span>, <i>Les Almanachs de -la Révolution</i>, p. 171.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span></p> - -<p class="p3">L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce -dernier ouvrage (p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble -assez intéressante pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune, -l’épouse du maire ayant accouché le jour même où son mari était -«élevé à la mairie», un bel esprit beaunois salua ce double événement -par ce joyeux distique:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père;</p> -<p class="i0">Quel triomphe pour nous de le voir père et maire!</p> -</div></div> - -<p>Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions -pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le -censeur légendaire», fut le héros (<i>L’Opinion</i>, 30 octobre 1885):</p> - -<p>«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever -du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons, -bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est -pourtant du fil d’Écosse!»</p> - -<p>«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour -ne pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre».</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span></p> - <h2 class="nobreak">II. — ROMANCIERS</h2> - <h3>I</h3> - - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Scarron.</span> — <span class="smcap">Charles - Perrault.</span> — <span class="smcap">Lesage.</span> — - <span class="smcap">J.-J. Rousseau.</span> Encore l’adjectif - <i>sensible</i>. — <span class="smcap">Florian.</span> — <span - class="smcap">Sterne.</span> — <span class="smcap">Charles - Dickens.</span> — <span class="smcap">Marmontel.</span> - Suppression des incidentes <i>dit-il</i>, <i>dit-elle</i>. - — <span class="smcap">Pigault-Lebrun.</span> — - <span class="smcap">Ducray-Duminil.</span> — <span - class="smcap">Charles Nodier.</span> Tirage à la ligne. — <span - class="smcap">Stendhal.</span> — <span class="smcap">Henri de - Latouche.</span> — <span class="smcap">Paul de Kock.</span> — <span - class="smcap">Méry.</span> — <span class="smcap">Topffer.</span> Mots - détournés de leur signification.</p> - </div> -</div> - -<p><span class="smcap">Scarron</span> (1610-1660), qui écrit avec -tant d’esprit et en un bon style, plein de naturel et d’aisance, -abondant en expressions originales et idiotismes de terroir, annonce, -dans son <i>Roman comique</i> (chap. 15, p. 103; Garnier, s. d.), -qu’après certaine sérénade, «on entendit la voix de quelqu’un <i>qui -parlait bas le plus haut qu’il pouvait</i>».</p> - -<p>De même, dans les <i>Contes</i> de Charles Perrault (p. 106, édit. -André Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne -«<i>criait tout bas</i>: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»</p> - -<p>Remarquons que ce titre: <i>Roman comique</i> ne signifie pas, comme -on le croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman -relatif à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce -n’est que par extension que l’adjectif <i>comique</i> a pris le sens de -<i>plaisant</i>, <i>qui fait rire</i>.</p> - -<p>On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des -transitions». Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi -brusque que plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des -aventures de ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante -il n’y a pas loin: <i>car nous y voilà</i>». (Dans <span class="smcap">La -Fontaine</span>, <i>Œuvres</i>, t. III, p. 252, note 23; édit. des Grands -Écrivains.)</p> - -<p>L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés -par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son -<i>Virgile travesti</i>, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il -tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur -extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir -d’un nuage, fait, de saisis<span class="pagenum" id="Page_170">[p. -170]</span>sement, le signe de la croix; quand elle commence par dire -son <i>Benedicite</i> en se mettant à table; quand Pygmalion tue, d’un -coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de réciter son bréviaire; -Mézence, <i>contemptor divum</i>, ne va jamais à confesse, etc. (Cf. -<span class="smcap">Scarron</span>, <i>Virgile travesti</i>, p. <span -class="smcap">XXXVI</span> et passim, édit. Victor Fournel.)</p> - - -<p class="p3">Les <i>Contes</i> de <span class="smcap">Charles -Perrault</span> (1628-1703), que nous citions il y a un instant, -ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en lecture à -la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des plus -scabreux, <i>Peau d’Ane</i>, par exemple, où il est question d’un inceste, -d’un père amoureux de sa fille:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Votre père, il est vrai, <i>voudrait vous épouser</i>...</p> -<p class="i4">Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne,</p> -<p class="i4">Pour rendre vos désirs contents,</p> -<p class="i0">Avant qu’à <i>son amour votre cœur s’abandonne</i>,</p> -<p class="i0">Une robe qui soit, etc.</p> -</div></div> - -<p>Notez que <i>Peau d’Ane</i>, malgré cette scandaleuse passion qui forme -le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles, -durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison -du <i>Malade imaginaire</i> (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous -dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de <i>Peau -d’Ane</i>.»</p> - -<p>Et ce début du <i>Petit Poucet</i>, le trouvez-vous très édifiant? -«Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient <i>sept</i> -enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que <i>dix ans</i>, et le plus jeune -n’en avait que <i>sept</i>. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant -d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en -besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»</p> - -<p>Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons -des «petites oies blanches»?</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Lesage</span> (1668-1747), qui, -lui aussi, possède une excellente langue, a singulièrement abusé -du passé défini au début du chapitre deuxième du livre VI de <i>Gil -Blas</i> (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous <i>allâmes</i> toute la nuit, -selon notre louable coutume; et nous nous <i>trouvâmes</i>, au lever de -l’aurore... nous <i>quittâmes</i> volontiers le grand chemin... nous -<i>aperçûmes</i> au pied d’une colline... nous ne <i>jugeâmes</i> pas à -propos... nous <i>trouvâmes</i> que ces saules... nous <i>résolûmes</i>... nous -<i>mîmes</i>...<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> nous -<i>débridâmes</i> nos chevaux... nous nous <i>couchâmes</i> sur l’herbe... nous -nous y <i>reposâmes</i>... nous <i>achevâmes</i>... Nous nous <i>amusâmes</i>...» -Tout cela dans l’espace de quatorze lignes.</p> - -<p>En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé -indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux -font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.</p> - -<p>Nous rencontrons chez Lesage, dans son <i>Diable boiteux</i> (t. II, p. -110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui -n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des -discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il -a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il -trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.</p> - - -<div class="aster" id="Rousseau"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>De <span class="smcap">J.-J. Rousseau</span> (1712-1778), dans <i>La -Nouvelle Héloïse</i> (Partie I, lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. -238; Hachette, 1856): «Jamais les larmes de mon amie <i>n’arroseront le -nœud</i> qui doit nous unir», écrit Claire à M. d’Orbe.</p> - -<p>«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la <i>main</i> -nous <i>embrasse</i>, et que le cœur nous repousse!» (<i>Ibid.</i>, III, 18; p. -366.)</p> - -<p>Dans <i>Les Confessions</i> (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit, -en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous -deux, <i>nés tendres et sensibles</i>, n’attendaient que le moment de -trouver <i>dans un autre</i> la même disposition; ou plutôt ce moment les -attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur <i>dans le premier</i> -qui s’ouvrit pour le recevoir».</p> - -<p>Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on -dit, et où nous rencontrons, en outre, cette locution, <i>nés tendres -et sensibles</i>, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous -l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et -<i>sensible</i> lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu, -à un <i>écorché</i>, emploie plus que personne.</p> - -<p id="ln_20">«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut -naturellement <i>moins de vanité que moi</i>», déclare Jean-Jacques un peu -plus loin (p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du -livre (p. 313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: -«Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; -qu’ils écoutent mes confessions... et puis<span class="pagenum" -id="Page_172">[p. 172]</span> qu’<i>un seul te dise</i>, s’il l’ose: <i>Je -fus meilleur que cet homme-là</i>». Ailleurs, dans une lettre à M. de -Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout -crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les -hommes que j’ai connus en ma vie, <i>aucun ne fut meilleur que moi</i>». -«Je partirais avec défiance, <i>si je connaissais un homme meilleur que -moi</i>», dit-il encore, dans une lettre du 1<sup>er</sup> août 1763 (p. -378). Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins -de vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que -moi?</p> - -<p>Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé -le féminin, généralement évité, du mot <i>amateur</i>: «Cette capitale -(Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’<i>amatrices</i>.» (<i>Émile</i>, -livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)</p> - -<p>Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges -de son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos -feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut -prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se -mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le -plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies -pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler -des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble -qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui -s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité -publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux -génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (<span -class="smcap">J.-J. Rousseau</span>, <i>La Nouvelle Héloïse</i>, VI, 13, -note finale; t. III, p. 640.)</p> - -<p>Tout le monde connaît <i>Le Vœu</i> ou <i>Rêve de bonheur</i> si -admirablement décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes -les anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien -ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche -avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin, -et pour parc un joli verger», etc. (<i>Émile</i>, IV; t. II, p. 144; -Hachette, 1863). <span class="smcap">Florian</span> (1755-1794), -— dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres consacrés aux -poètes, — a formé le même souhait et presque dans les mêmes termes: -«Quand pourrai-je vivre au village? Quand serai-je le possesseur -d’une petite maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un -jardin, un verger, une prairie et des ruches; un ruisseau bordé de -noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs ne passeraient -jamais ce<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -ruisseau.» Etc. (<i>Galatée</i>, II; Fables et autres œuvres, p. 229; -Didot, 1858.)</p> - -<p>De Florian encore ces singulières phrases:</p> - -<p>«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne -crois pas <i>le lui avoir rendu</i>.» (<i>Galatée</i>, I, p. 224.)</p> - -<p>«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais -dans mon sein <i>le gage de notre union</i>, que cet enfant était le sien, -et qu’<i>il lui demandait</i>, par ma voix, <i>la permission de naître</i> pour -l’aimer.» (<i>Le Bon Ménage</i>, scène 18, p. 434.)</p> - - -<p class="p3">Nous lisons, dans <i>La Vie et les Opinions de Tristram -Shandy</i> de <span class="smcap">Sterne</span> (1713-1768) (t. III, -p. 60; édit. de la Bibliothèque nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) -— que nous citons ici exceptionnellement, comme le suivant, puisque -nous ne nous occupons que des écrivains français: «... Que serait son -livre?... Un recueil d’impertinences des (<i>sic</i>) vieilles femmes <i>des -deux sexes</i>.» La même inadvertance se trouve dans un autre auteur -anglais, <span class="smcap">Charles Dickens</span> (1812-1870), -<i>La Petite Dorrit</i> (t. I, p. 202, chap. 17; Hachette 1869; trad. P. -Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames <i>des deux sexes</i>».</p> - - -<div class="aster" id="Marmontel"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p class="p3">C’est à <span class="smcap">Marmontel</span> (1723-1799) -qu’on doit la suppression des incidentes <i>dit-il</i> et <i>dit-elle</i> dans -les conversations écrites. A la fin de la préface de ses <i>Contes -moraux</i> (t. I, p. x; La Haye, s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite -de cette innovation: «Je proposai, il y a quelques années, dans -l’article <i>Dialogue</i> de l’Encyclopédie, de supprimer les <i>dit-il</i> et -<i>dit-elle</i> du dialogue vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces -Contes, et il me semble qu’il a réussi. Cette manière de rendre le -récit plus rapide n’est pénible qu’au premier instant; dès qu’on y -est accoutumé, elle fait briller le talent de bien lire.»</p> - -<p>«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages -de l’abbé Dulaurens, dans l’<i>Arretin</i> (sic) <i>moderne</i> (t. II, p. -76; Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) -se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand -homme, la placer à la porte de l’Académie avec cette inscription<a -id="NoteRef_37" href="#Note_37" class="fnanchor">[37]</a>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">J’ai banni du français les <i>dit-il</i>, les <i>dit-elle</i>.»</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span></p> - -<p>Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient -ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces -<i>dit-il</i> et <i>dit-elle</i>. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle -s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant», -certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes: -«Ah! <i>bâilla-t-il</i>.» «Oh! <i>rougit-elle</i>...» «Je te maudis! -<i>s’élança-t-il</i>.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la -langue française y passent ou y ont passé.</p> - -<p>«Que faites-vous ici, monsieur? <i>brusqua</i> Nicole.» (Alexandre -<span class="smcap">Dumas</span>, <i>Joseph Balsamo</i>, chap. 74.)</p> - -<p>«Ah ça! le vieux, <i>pouilla-t-il</i>, réjouissons-nous.» (Léon -<span class="smcap">Cladel</span>, <i>Les Va-nu-pieds</i>, p. 115, Les -Auryentys; Lemerre, 1884.) (<i>Pouiller</i>, dire des <i>pouilles</i>, des -injures.)</p> - -<p>«Hé! <i>rauqua-t-il</i>, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id., -<i>ibid.</i>, p. 205, Un Noctambule.)</p> - -<p>Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent, -Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des <i>Leçons conjugales</i>, -des <i>Histoires conjugales</i>, etc., a particulièrement, dans ce cas, -varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman <i>Les -Guerres de la Paroisse</i> (Lemerre, 1880):</p> - -<p>«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, <i>se redressa</i> le -petit musicien avec dignité.» (Page 176.)</p> - -<p>«Toi, va te promener avec ton pistolet! <i>se renfrogna</i> le père.» -(Page 211.)</p> - -<p>«J’appartiens à la famille, moi! <i>se campa</i> le petit sacripant.» -(Page 211.)</p> - -<p>«Tiens, papa, <i>se retourna</i> Lexandrou...» (Page 211.)</p> - -<p>«Peuh! <i>se dandina</i> M. Couffignol...» (Page 230.)</p> - -<p>«Eh! <i>sourit</i> le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page -261.)</p> - -<p>«Oh! papa, <i>se signa</i> Lexandrou...» (Page 349.)</p> - -<p>«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, <i>tremblait</i> -Antonine...» (Page 349.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster" id="Pigault"><span class="pagenum" id="Page_175">[p. -175]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Pigault-Lebrun</span> (1753-1835), qui trace -un parallèle des Anglais et des Français, dans son roman <i>L’Enfant -du Carnaval</i> (t. I, p. 67; édit. de la Bibliothèque nationale), -s’exprime en ces termes:</p> - -<p>«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses -maîtresses <i>le trompent</i>.</p> - -<p>— Les Anglais ne <i>le</i> sont-ils jamais?»</p> - -<p>Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?</p> - - -<p class="p3">Les phrases étranges, amphigouriques, -grotesques et cocasses, abondent chez le romancier <span -class="smcap">Ducray-Duminil</span> (1761-1819), qui a joui jadis -de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et -galimatias, extraits de <i>Victor ou l’Enfant de la forêt</i>, qui passe -pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:</p> - -<p>«Un pays raboteux, <i>hérissé</i> de vieilles tours, de masures, de -coteaux boisés, <i>de prairies et de ruisseaux</i>... Une petite porte, -percée <i>dans un des créneaux de</i> la muraille, et qui donnait <i>de -plain-pied</i> sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10<sup>e</sup> édit., -Belin-Leprieur, 1821.)</p> - -<p>«Il examine l’enfant, qui entre <i>dans la carrière tortueuse</i> de la -vie.» (Tome I, p. 30.)</p> - -<p>«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste -<i>dont la nature a rendu les femmes dépositaires</i>, et qui est -le premier aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196<a -id="NoteRef_38" href="#Note_38" class="fnanchor">[38]</a>.)</p> - -<p>«Ce siècle, <i>comme la trombe foudroyante</i> qui, après avoir démâté -les vaisseaux, <i>s’avance sur le rivage</i> pour entraîner dans sa course -les arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de -lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la -délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.» -(Tome II, p. 53.)</p> - -<p>«Cette lettre fit sur nous <i>l’effet de la grêle</i> qui détruit -l’espoir du laboureur.» (Tome III, p. 220.)</p> - -<p>«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite -<i>à céder aux pavots</i> que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.» -(Tome IV, p. 16.)</p> - -<p>«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! -serrez encore votre fille dans vos bras <i>paternels</i>!» (Tome IV, p. -63.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span></p> - -<p>Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, -il s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:</p> - -<p>«Je <i>frémis</i>, Victor, <i>moi qui suis ton historien</i>, et <i>je tremble -encore</i> qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome -III, p. 55.)</p> - -<p>«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en -prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) <i>que je n’aurai -peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs</i>... Mais que -dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, <i>je dois avoir celui -de les transporter à l’histoire</i>...» (Tome III, p. 271.)</p> - -<p>Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si -démodé et oublié aujourd’hui!</p> - -<p>«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants, -<i>qu’elle improvise</i>, ainsi qu’<i>il est très aisé de le voir</i> par le -ton plus simple que poétique qui en fait le charme:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ce fut dans ce lieu solitaire</p> -<p class="i0">Qu’un jour un amant malheureux</p> -<p class="i0">Fit à celle qui lui fut chère</p> -<p class="i0">Les plus tendres aveux.»</p> -</div> -<p class="dr">(Tome IV, p. 130.)</p> -</div> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>L’auteur de <i>Victor ou l’Enfant de la forêt</i> abuse des <i>je -frémis, il frémit</i>, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme -de Staël, ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et -évanouissements.</p> - -<p>Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, -dans <i>Les Petites Affiches</i>, les comptes rendus des représentations -théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, -lorsqu’il se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il -ne manquait jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: -<i>L’auteur est un homme d’esprit qui prendra sa revanche</i>.» (<span -class="smcap">Staaff</span>, <i>La Littérature française</i>, t. II, p. -1043.)</p> - - -<div class="aster" id="Nodier"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Charles Nodier</span> (1780-1844), qui s’est -plu souvent, dans ses écrits pseudo-historiques, à mystifier ses -lecteurs<a id="NoteRef_39" href="#Note_39" class="fnanchor">[39]</a>, -répondait un jour à quelqu’un qui lui reprochait les longs -adverbes dont il émaillait sa prose: «Un mot de huit syllabes -fait une ligne, et<span class="pagenum" id="Page_177">[p. -177]</span> chaque ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. <span -class="smcap">Proudhon</span>, <i>Les Majorats littéraires</i>, III, § 8, -p. 119.)</p> - -<p>Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, — -délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme -on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira -prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Stendhal</span> (1783-1842), -dans une de ses nouvelles, <i>Le Philtre</i> (Chroniques et Nouvelles, -p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), vieillit instantanément -de dix années un de ses personnages: «J’ai <i>trente ans</i> de plus -que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que dix-neuf ans et lui -cinquante-neuf...» Ce qui fait <i>quarante ans</i>.</p> - -<p>Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette -déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais -écrire que des œuvres <i>posthumes à publier après sa mort</i>.» (<i>De -l’amour</i>, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)</p> - -<p>On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa -haine pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, -pour lui, c’était le <i>Code civil</i>. Il en lisait une page tous les -matins.» (Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, <i>Le Romantisme -des classiques</i>, t. I, p. 28.)</p> - -<p>Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.</p> - -<p>Ferdinand Brunetière a crûment qualifié <i>La Chartreuse de Parme</i> -de «chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la <i>Revue critique des -idées et des livres</i>, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer -que c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a -fait l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue -qu’il lui cause.</p> - -<p>«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes -ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue... -Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (<i>La -Chartreuse de Parme</i>, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle, -1855.)</p> - -<p>«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille -infortunes de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt -que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (<i>Le -Rouge et le Noir</i>, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)</p> - -<p>On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et -devait produire sur son public.</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Henri de Latouche</span> -(1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de la Vallée aux -loups, écrit, dans son roman<span class="pagenum" id="Page_178">[p. -178]</span> <i>Fragoletta</i> (p. 119; M. Lévy, 1867), cette phrase, qui -se ressent un peu trop de l’influence romantique: «On eût dit cette -espèce de couleur meurtrie,... ces teintes livides partant en étoile -de la lame d’un poignard <i>quand il a été laissé trois jours dans les -flancs d’un cadavre</i>.»</p> - - -<div class="aster" id="Kock"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Paul de Kock</span> (1794-1871), dont le nom -a jadis été si populaire, nous montre, dans son roman <i>Le Petit -Isidore</i> (p. 96; <i>Rouff</i>, s. d., in-4) une vieille moustache -<i>qui s’essuye les yeux</i>: «La vieille moustache lit, en s’arrêtant -quelquefois pour s’essuyer les yeux...» Vous devinez que ladite -moustache appartient à un brave troupier, un vieux grognard. Louis -Reybaud, dans son <i>Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure -des républiques</i> (chap. 35, p. 350; M. Lévy, 1862), a fait usage de -la même métaphore ou synecdoque: «Pour supporter d’un œil sec un -tableau pareil, il faut être de la trempe des <i>vieilles moustaches</i> -qui firent, avec l’Empereur, le tour de l’Europe, et laissèrent sur -les bords de la Bérésina un nez ou un orteil.» Et Balzac (<i>Melmoth -réconcilié</i>, dans le volume <i>La Recherche de l’absolu</i>, p. 263; -Librairie nouvelle, 1858): «Une <i>vieille moustache</i> comme moi, -s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»</p> - -<p>«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui -tombaient <i>de ses yeux</i>», écrit Paul de Kock, dans <i>Un jeune -homme charmant</i> (p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est -d’ordinaire des yeux que tombent les larmes.</p> - -<p>«Le mélèze aux <i>larges</i> feuilles», dit-il encore dans le même -roman (p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont -que des «aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» -(Gaston <span class="smcap">Bonnier</span>, <i>Les Noms des fleurs</i>, p. -268, art. 1056).</p> - -<p>Ailleurs, dans une nouvelle intitulée <i>Les Plaisirs de la pêche</i> -(Paul <span class="smcap">de Kock</span>, <i>Nouvelles</i>, p. 45; Rouff, -s. d., in-4), il nous dit que «M. Bertrand, grand amateur de -pêche, passait le temps de sa récréation, soit à guetter le poisson, -soit à chercher <i>dans la terre</i> de l’asticot». Non, ce n’était pas -dans la terre que M. Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la -terre, il savait bien ne trouver que des vers gris ou rouges; les -asticots, il se les procurait autrement.</p> - -<p>Dans <i>L’Amour qui passe et l’Amour qui vient</i> (p. 14; Rouff, -s. d., in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon -pratiquant les amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, -ses<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span> voisins, font -concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas -fuir cette maison peuplée de marmitons <i>qui lui coupent les bonnes -sous le pied</i>?»</p> - -<p>«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes -voisins <i>en poussen</i>t aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien -dire.» (<i>Jean</i>, p. 10; Rouff, s. d., in-4.)</p> - -<p>«Jean pleurait ou trépignait <i>des pieds</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 12.)</p> - -<p>«Dès qu’on est <i>deux</i>, je forme un <i>quadrille</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. -14.)</p> - -<p>«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de -son étonnement. <i>Onze cent mille francs</i>, c’est une jolie fortune, -sans doute, mais enfin <i>vous ne serez pas encore millionnaire</i>.» -(<i>Monsieur Dupont</i>, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que -lui faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?</p> - -<p>«Elle portait <i>dans son sein un nouveau gage</i> de l’amour de -son époux.» (Paul <span class="smcap">de Kock</span>, <i>L’Homme -aux trois culottes</i>, chap. 14, p. 44; Rouff, s. d., in-4.) -«Elle porte <i>dans son sein un gage</i> de sa faiblesse.» (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>Sanscravate</i>, chap. 30, p. 79; Charlieu, -s. d., in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de -cette très fréquente périphrase.</p> - -<p>Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante -anecdote contée par les Goncourt, dans leur <i>Journal</i> (année 1865, t. -II, p. 312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul -de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son -portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, -avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait -de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau -milieu du reposoir.»</p> - - -<p class="p3">Dans <i>La Croix de Berny</i> (lettre II, p. 17; Librairie -nouvelle, 1859), l’un des auteurs, le poète et romancier <span -class="smcap">Joseph Méry</span> (1798-1866), sous le pseudonyme -de Roger de Monbert, donne «des épaulettes à ces trois illustres -généraux, César, Alexandre et Annibal».</p> - - -<p class="p3">Le romancier genevois <span class="smcap">Rodolphe -Topffer</span> (1799-1846) fait un usage fréquent — ce qui se -comprend de reste — de certains idiotismes suisses qui déconcertent -et détonnent en français. Non seulement il emploie, comme son -compatriote Jean-Jacques Rousseau, la mauvaise locution causer -à quelqu’un pour causer <i>avec</i> quelqu’un: «Pendant qu’il <i>me</i> -causait... J’aime que vous <i>me</i> causiez...» (<i>Le Presbytère</i>, p. 8 -et 52;<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> Hachette, -1907), mais il crée des mots comme <i>empléter</i> (acheter, faire des -emplettes: peut-être usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève -pour <i>empléter</i> des articles» (<i>Le Presbytère</i>, p. 449); ou bien, ce -qui est plus grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque -de la rendre incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, -plus exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils -ont à Genève. Notre vieux mot <i>idoine</i>, qui veut dire apte ou propre -à quelque chose (<i>idoneus</i>), a, chez Topffer, le sens d’inepte, -d’idiot: «... Son <i>idoine</i> de mari, qui a plus soif que faim...» -(<i>Ibid.</i>, p. 149.) <i>Gabegie</i>, terme populaire signifiant fraude, -supercherie (Cf. <span class="smcap">Littré</span>), devient chez -lui le synonyme de tracas, de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te -leurrant de pronostics, de lourdeurs et de <i>gabegies</i>?» (<i>Ibid.</i>, p. -395.)</p> - -<p>N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures -de restaurateurs et de marchands de vin, le mot <i>asperges</i>, «asperges -tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de -Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span></p> - <h3>II</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Honoré de Balzac.</span> Obscurités voulues - et bizarreries et tares involontaires. Anachronismes. Locutions - fréquentes.</p> - - <p><span class="smcap">Philarète Chasles. — Henri Monnier. — - Louis Reybaud. — Frédéric Soulié.</span> Confusion qui règne dans - ses romans. — <span class="smcap">Stéphen de la Madelaine. — - Mérimée.</span></p> - </div> -</div> - -<p>Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre -obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration -du public. <span class="smcap">Honoré de Balzac</span> (1799-1850) -ne dédaignait pas d’user de cet antique procédé, et il n’en faisait -pas mystère. Le dessinateur Bertall, qu’un éditeur avait chargé des -illustrations de <i>La Comédie humaine</i>, se trouvant embarrassé, dans -cette tâche, par des phrases plus ou moins ténébreuses, eut recours -à l’auteur et l’interrogea. Bertall lui-même rapporte ainsi cette -conversation (Cf. le journal <i>Le Soleil</i>, 12 avril 1882):</p> - -<p>«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très -bien.»</p> - -<p>Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire.</p> - -<p>«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu!</p> - -<p>— Comment, voulu?</p> - -<p>— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le -public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien -enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin -que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile. -Il se figure, le naïf, <i>qu’il en ferait autant</i>! Il ignore, ce satané -public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple. -C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne -petite obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux -mains et dise: «Je ne comprends pas du tout!<span class="pagenum" -id="Page_182">[p. 182]</span> Ça me dépasse! Sapristi! tout de -même, comme ce Balzac est fort<a id="NoteRef_40" href="#Note_40" -class="fnanchor">[40]</a>!»</p> - -<p>Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac, -plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires.</p> - -<p>Dans <i>Splendeurs et Misères des courtisanes</i> (p. 253; Librairie -nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un -priseur qui prend son tabac <i>par le nez</i>: «... le faux officier de -paix en achevant de humer sa prise par le nez».</p> - -<p>Dans <i>La Cousine Bette</i> (p. 259; Librairie nouvelle, 1856), un -commissaire de police répond <i>silencieusement</i>: «Elle n’est point -folle». Mais ce n’est là sans doute qu’une faute d’impression, et il -faut lire: <i>sentencieusement</i>.</p> - -<p>Dans le même roman, le critique Émile Faguet (<i>Études littéraires -sur le dix-neuvième siècle</i>, p. 450) relève cette phrase et la cite -comme un exemple de métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses: -«La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des -reproches.»</p> - -<p>«<i>Le Lys dans la vallée</i>, ajoute Émile Faguet (<i>Ibid.</i>), est un -prodige de pathos et de phœbus.»</p> - -<p id="ln_11">Encore du pathos et de l’amphigouri: «En achevant -d’<i>embrasser</i>, par sa profonde intuition, <i>les misères</i> que réveilla -cette idée mélancolique, il (le meurtrier) jeta sur Hélène <i>un regard -de serpent</i>, et remua dans le cœur de cette singulière jeune fille -un monde de pensées encore endormi...» (<i>La Femme de trente ans</i>, p. -142; Librairie nouvelle, 1859.)</p> - -<p>Et cette drôlerie dans l’<i>Histoire des treize</i> (Ferragus, p. 149; -Librairie nouvelle, 1856): «... Jules, seul dans une calèche de voyage -<i>lestement</i> menée par la rue de <i>l’Est</i>, déboucha sur l’esplanade de -l’Observatoire...»</p> - -<p>Dans le même ouvrage, nous voyons une jeune fille qui ignore l’art -de se teindre, et dont cependant les cheveux changent de couleur: ils -sont tantôt «cendrés» (p. 352), tantôt «noirs» (p. 383).</p> - -<p>Et «ces yeux qui semblent avoir des oreilles», dans <i>L’Envers de -l’histoire contemporaine</i> (p. 221, Librairie nouvelle, 1860).</p> - -<p>Tout à l’heure Balzac nous a fait voir un individu lançant<span -class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> sur une femme «un -regard de serpent»; dans <i>Les Chouans</i> (p. 110, Librairie nouvelle, -1859), il nous montre un de ses personnages qui «jette sur sa -maîtresse un coup d’œil <i>aussi noir que l’aile d’un corbeau</i>».</p> - -<p>Dans le même roman, — qui date de la jeunesse de l’auteur -et est fréquemment mal agencé et obscur (Cf. Marcel <span -class="smcap">Barrière</span>, <i>L’Œuvre de H. de Balzac</i>, p. 290 et -suiv.), — nous voyons (p. 311) l’héroïne, Marie de Verneuil, sortir -d’une affreuse chaumière, d’un taudis où gens et bestiaux vivent -en commun; puis, par une singulière inadvertance, ce taudis se -trouve subitement, dans la même page, et quelques lignes plus bas, -transformé <i>en salon</i>. «Tout à coup, Mlle de Verneuil rentra dans le -salon...»</p> - -<p>Et (<i>Les Chouans</i>, p. 277) cet amoureux qui, pour prouver à sa -maîtresse combien est violente sa passion, saisit, dans le foyer, un -bout de tison, un charbon ardent, le garde et le serre dans sa main, -sans paraître souffrir de cette brûlure, sans même s’en occuper ni -s’en soucier: «Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou! Ouvrez votre -main, je le veux!» lui crie sa maîtresse, qui réussit enfin à ouvrir -cette main. Je sais bien que Mucius Scævola et d’autres ont accompli -cet exploit... N’importe!</p> - -<p>Dans <i>La Muse du Département</i> (p. 154-155; Librairie nouvelle, -1857), Balzac met en scène une soubrette qui, à l’aide d’un mouchoir, -bande solidement les yeux à l’un des personnages, de façon qu’il ne -puisse voir où elle va le conduire, et lui fait ensuite cette étrange -recommandation: «Veillez bien sur vous-même! <i>Ne perdez pas de vue</i> -un seul de mes signes!»</p> - -<p>Inadvertance à peu près comparable à celle que nous offre John -Lemoinne, dans le <i>Journal des Débats</i> (cité par <i>Le National</i>, -2 novembre 1884): «Le roi de Hanovre <i>aveugle</i> et souffrant <i>de -voir</i> son royaume incorporé dans la Prusse», voir avec les yeux de -l’esprit, il est vrai; — et à celle aussi que nous rencontrons chez -Émile Pouvillon (<i>Pécaïre</i>, dans le volume <i>Les Petites Ames</i>, p. -172 et 180), où «Ginibre, un honnête aveugle,... envoie <i>un regard -mélancolique</i> à une bouteille vide».</p> - -<p>Au lieu d’un aveugle qui voit clair, c’est quelquefois un muet -qui prend la parole: «M. le grand rabbin de France Isidor, qu’une -récente attaque de paralysie condamne au <i>mutisme</i>, a voulu, en cette -occasion, <i>mêler sa voix</i> aux prières adressées à Dieu à l’intention -de Mosès Montefiore.» (Cité par <i>Le National</i>, 2 novembre 1884.)</p> - -<p>La dédicace de la courte étude de Balzac intitulée <i>La -Bourse</i><span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> débute -ainsi: «N’avez-vous pas remarqué, mademoiselle, qu’en mettant deux -figures en adoration aux côtés d’une belle sainte, les peintres ou -les sculpteurs du moyen âge n’ont jamais manqué <i>de leur imprimer une -ressemblance filiale</i>?» Comme les figures ainsi placées aux côtés des -saints et des saintes, ces figures de «donateurs», sont d’ordinaire -celles d’un père et de ses fils, d’une mère et de ses filles, cette -ressemblance est toute naturelle et de rigueur en quelque sorte, et -les artistes ne pouvaient manquer de l’exprimer.</p> - -<p>Dans <i>Le Cousin Pons</i> (p. 37-38; Librairie nouvelle, 1856), Balzac -parle d’un admirable éventail, «divin chef-d’œuvre que Louis XV a -bien certainement commandé <i>pour Mme de Pompadour... Watteau</i> s’est -exterminé à composer cela!» ajoute-t-il par la bouche du vieux Pons. -Or, Watteau est mort en 1721, l’année même où la belle marquise -venait au monde.</p> - -<p>«Un rossignol vint se poser sur l’appui de la fenêtre», prétend -Balzac dans <i>La Peau de chagrin</i> (p. 255; Librairie nouvelle, 1857). -Un rossignol qui se pose sur une fenêtre, — cela ne se voit pas tous -les jours ni même toutes les nuits de mai.</p> - -<p>«Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans une chambre -<i>éclairée par des parfums</i>!» lit-on dans le même roman (p. 110).</p> - -<p>Et dans la <i>Physiologie du mariage</i> (p. 301; Librairie nouvelle, -1876): «Nous sommes amoureux à <i>vingt</i> ans... et nous cessons de -l’être à <i>cinquante</i>. Pendant ces <i>vingt</i> années...»</p> - -<p>Dans les <i>Petites Misères de la vie conjugale</i> (p. 135; Librairie -nouvelle, 1862), une amusante phrase que je me borne à indiquer: «Le -diable aime surtout à mettre sa queue...»</p> - -<p>Alphonse Karr, qui était très ferré sur l’horticulture, qui -a même exercé la profession de jardinier-fleuriste à Nice et à -Saint-Raphaël, a plus d’une fois relevé, dans ses <i>Guêpes</i>, les -erreurs commises par les romanciers, ses confrères, dans leurs -descriptions des fleurs. Ainsi il reproche à Balzac ses «azalées qui -grimpent et tapissent les maisons» (<i>Ibid.</i>, août 1843, t. V, p. 6 -et 10); — à Jules Janin son «œillet bleu» (<i>Ibid.</i>, janvier 1844, t. -V, p. 86); — à George Sand ses «chrysanthèmes bleus» (<i>Ibid.</i>); — -etc.</p> - -<p>Les <i>Contes drolatiques</i> passent, et peut-être avec raison, pour -le chef-d’œuvre purement littéraire de Balzac; c’était l’avis de -Barbey d’Aurevilly (Cf. <i>Romanciers d’hier et d’avant-hier</i>, p. 15 -et 37), et l’opinion de Balzac lui-même: malgré l’insuccès complet -de ces <i>Contes</i> lors de leur apparition, «il croyait qu’à défaut de -ses autres œuvres, ils suffiraient pour le sauver de l’oubli» (Mme -<span class="smcap">Surville</span>, <i>Balzac</i>, p. 145). Or, si habile -et si<span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span> savant -que soit le style archaïque de ces <i>Contes</i>, il est des endroits -qui trahissent l’époque moderne, celui-ci, par exemple: «Ce grand -et noble curé <i>n</i>’estoit <i>pas</i> fort <i>que</i> de là» (Premier dixain, -<i>Le Curé d’Azay</i>, p. 279; Librairie nouvelle, 1859). <i>Ne pas que</i>, -dans le sens actuel, — «n’était pas fort seulement que de là», — -est une locution illogique, fautive et <i>moderne</i>: elle n’apparaît, -dans notre langue, que vers la fin du dix-huitième siècle: voir -ci-dessus, Préambule, p. 14-15, <a href="#Note_10">note</a>; et <span -class="smcap">Littré</span>, article Que, Remarque 1.: «<i>Ne pas que -ou ne point que</i>, anciennement, équivalait à <i>ne... que</i>, le mot -<i>pas</i> ou <i>point</i> étant explétif.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Corneille</span>, <i>Horace</i>, III, 6)</p> -</div> - -<p class="ti0">signifie: Et ne l’auront vue obéir qu’à son prince, et -non: Et ne l’auront point vue obéir <i>seulement</i> à son prince.»</p> - -<p>Une particularité qui a droit de surprendre les lecteurs de <i>La -Comédie humaine</i>, particularité étonnante chez un écrivain qui s’est -tant occupé d’affaires litigieuses et de questions judiciaires, c’est -que Balzac, bien qu’il eût débuté par être clerc d’avoué, n’avait, en -1845, à l’âge de quarante-six ans, <i>jamais entendu plaider</i>, jamais, -donc, serait-on en droit d’inférer, assisté à une séance de tribunal: -«Je n’avais jamais entendu plaider, et je suis resté pour entendre -Crémieux, qui a fort bien parlé.» (Lettre à Mme Hanska, 14 décembre -1845; <i>Correspondance</i>, t. II, p. 188.) Et cependant nous lisons, -dans une <i>Notice sur la fondation et le but de la Société des gens -de lettres</i> (p. 2; Paris, imprimerie Charles Blot, s. d. ni nom -d’édit.), que «le premier procès mémorable (engagé par la Société -des gens de lettres contre les journaux ayant illicitement reproduit -des feuilletons) fut plaidé à Rouen par Honoré de Balzac. Le grand -romancier s’improvisa l’avocat de ses confrères... Et cela par une -délégation, que lui avait donnée le Comité, du 11 octobre 1839. M. -Honoré de Balzac obtint gain de cause...»</p> - -<p>Signalons, en passant, l’abus excessif que fait Balzac de la -conjonction <i>car</i>; nous la voyons répétée souvent trois ou quatre -fois dans la même page (Cf. <i>Ursule Mirouet</i>, Librairie nouvelle, -1857, <i>passim</i> et notamment p. 15, 16, 19... 166, 217, etc.; — -<i>L’Envers de l’histoire contemporaine</i>, Librairie nouvelle, 1860, -<i>passim</i>, principalement p. 161, 163, 171... 203, 221; — etc.); — et -aussi une formule, précaution oratoire, très fréquente chez Balzac, -et dont la tournure seule varie, souvent même fort peu: «Maintenant, -il est nécessaire d’expliquer... Ici peut-être est-il nécessaire -de faire observer... Ces menus détails sont<span class="pagenum" -id="Page_186">[p. 186]</span> indispensables pour comprendre... -Avant d’aller plus loin, il est utile de raconter... Peut-être -n’est-il pas superflu d’ajouter...», etc. (Cf. <i>La Cousine Bette</i>, -Librairie nouvelle, 1856, p. 32, 33, 67, 106, 126, etc.; — <i>Ursule -Mirouet</i>, Librairie nouvelle, 1857, p. 22, 72, 87, etc.; — <i>Les -Paysans</i>, Librairie nouvelle, 1857, p. 51, 93, 97, etc.; — <i>Les -Chouans</i>, Librairie nouvelle, 1859, p. 6, 15, 179, 194, 349, etc.)</p> - - -<div class="aster" id="Philarete"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Philarète Chasles</span> (1799-1873), dans ses -très curieux <i>Souvenirs d’un médecin</i> (traduits de Samuel Warren; -Librairie nouvelle, 1855, p. 51), nous montre des gens rassemblés le -soir au coin du feu, vidant leur tasse de thé «<i>sans mot dire</i>, et se -retirant après une heure de cet innocent <i>entretien</i>».</p> - - -<p class="p3">«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie!»</p> - -<p>Cette solennelle et célèbre déclaration de Joseph Prudhomme a son -pendant dans une autre phrase que l’historien de Joseph Prudhomme, -<span class="smcap">Henri Monnier</span> (1799-1877), attribue à un -maire de village, nouvellement élu:</p> - -<p>«Mes amis, jamais je n’oublierai l’honneur que vous avez fait à -mes cheveux blancs en les mettant à votre tête!» (Cf. <i>Le Rappel</i>, 10 -janvier 1877.)</p> - - -<p class="p3">A un mari dont la femme a mis au monde plusieurs filles -et qui vient enfin d’accoucher d’un garçon, un personnage du <i>Coq du -Clocher</i> (chap. 3, p. 26; M. Lévy, 1856) de <span class="smcap">Louis -Reybaud</span> (1799-1879) adresse ses félicitations en ces -termes:</p> - -<p>«A la bonne heure! Vous avez eu la <i>main heureuse</i> cette fois!»</p> - - -<p class="p3" id="Soulie"><span class="smcap">Frédéric Soulié</span> -(1800-1847) se vantait d’écrire ses romans sans préparer de plan, -de «jeter la plume au vent et suivre le chemin où elle mène» (<i>Le -Magnétiseur</i>, p. 74; Librairie nouvelle, 1857). On ne s’aperçoit que -trop de ce manque de préparation et de soin à l’incohérence et la -confusion qui règnent dans nombre de ses récits. Et ce qu’il y a de -plus drôle, c’est que souvent, de son propre aveu ou par la bouche de -ses personnages, l’auteur reconnaît et proclame le gâchis.</p> - -<p>«Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moi-même, dans -ce chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me -comprends.» (<i>Le Magnétiseur</i>, p. 154.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span></p> - -<p>«Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment, -du moins je le pense, la brutalité et l’incohérence de ses -confidences... Qu’on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le -souvenir de ce que je viens de dire, et on s’expliquera peut-être -cette incohérence d’opinions, ce chaos de principes opposés jeté à -travers cette narration.» (<i>Les Drames inconnus</i>, t. I, p. 367 et -369; Librairie nouvelle, 1857.)</p> - -<p>«C’est un enchevêtrement du diable (que cette intrigue, reprit -Molinos), je vous prie d’y faire attention.» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. -244.)</p> - -<p>«Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces -histoires l’une avec l’autre, non seulement nous n’y comprendrons -rien, mais encore nous n’en finirons pas.» (<i>Les Mémoires du Diable</i>, -t. III, p. 274; M. Lévy, 1877.)</p> - -<p>En effet, comment voulez-vous vous y retrouver dans un imbroglio -de ce genre:</p> - -<p>«... Il nous avoua que cette correspondance n’avait d’autre but que -de cacher celle qu’il avait directement avec une novice du nom de -Juliette. Ce fut dans ce même souper qu’un certain comédien, nommé -Gustave, m’apprit que cette Juliette n’était autre que la fille -de Mariette, laquelle Mariette se cachait à Auterive sous le nom -de Mme Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette.» -(<i>Ibid.</i>, p. 262.) Et notez que nous n’avons là qu’un faible fragment -de l’intrigue générale, et que «toutes ces histoires ne font que se -mêler l’une avec l’autre».</p> - -<p>Voici quelques phrases bizarres de Frédéric Soulié:</p> - -<p>«Son œil, à demi fermé, <i>vibrait</i> et <i>haletait</i>, pour ainsi dire, -lançant autour d’elle des regards trempés de volupté.» (<i>Ibid.</i>, p. -296.)</p> - -<p>«Ce n’était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ -de bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne; un de ces -soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient <i>planter -chaque échelon</i> de leur fortune <i>dans un trou de blessure</i>.» (<i>Le -Magnétiseur</i>, p. 215.)</p> - -<p>«Celui-là qui s’épuise <i>à scalper les fibres</i> les plus tendres -du cœur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles -mouvements...» (<i>La Lionne</i>, p. 221; Librairie nouvelle, 1856.)</p> - -<p>«Une main infernale et impitoyable s’est étendue sur votre -destinée. Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme -elle sait pousser ses esclaves au crime.» (<i>Ibid.</i>, p. 351.)</p> - -<p>«C’était une figure de reine et une <i>taille</i> de nymphe qui -<i>par<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>lait</i> ainsi.» -(<i>Diane et Louise</i>, dans le volume <i>Le Maître d’école</i>, p. 298; -Librairie nouvelle, 1859.)</p> - -<p>Je ne sais plus qui disait, sans doute après avoir lu ces phrases: -«Frédéric <i>Soulié</i>? Il écrit comme ma <i>savate</i>!»</p> - -<p>Frédéric Soulié place Aix-les-Bains, non en Savoie, mais dans les -Pyrénées (<i>Les Mémoires du Diable</i>, t. II, p. 189; M. Lévy, 1863), -et il nous parle de Rome, qu’il avait l’intention d’«aller voir», -mais qu’il n’a jamais vue, de la plus fantaisiste façon: il plante -des arbres, «des arbres grillés» sur le Corso, qui n’est bordé que -de maisons, et la place Navone ne cesse pas pour lui d’être la place -<i>Nivone</i>. (<i>Le Magnétiseur</i>, p. 39, 40, 42, 45, 48...)</p> - -<p>A l’exemple de la pelle qui vitupère le fourgon, Soulié, qui a -tant écrit de romans-feuilletons où défilent des personnages de -toute catégorie, fait, par allusion à Eugène Sue, mais sans le -nommer, ni lui ni ses <i>Mystères de Paris</i>, une acerbe critique de ce -genre d’ouvrages: «Il se créera bientôt une littérature consacrée -à l’histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret; les héros en -seront des portiers, des marchands d’habits, des revendeuses à la -toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas -étage, les portraits des caricatures stupides...» (<i>Les Mémoires du -Diable</i>, t. I, p. 285; M. Lévy, 1861.)</p> - - -<p class="p3">Dans son roman <i>Le Secret d’une renommée</i>, suivi -de <i>La Tache originelle</i> (Librairie nouvelle, 1859), <span -class="smcap">Stéphen de la Madelaine</span> (1801-1868) ne se -contente pas de faire souffler en Lorraine le méridional et -méditerranéen <i>sirocco</i>: «A Metz,... on dirait que le vent de -<i>sirocco</i>, qui souffle <i>des montagnes environnantes</i> pendant -<i>dix mois</i> de l’année...» (p. 169), il abuse de ces métaphores -astronomiques:</p> - -<p>«Cet homme était <i>une étoile détachée du firmament de la -célébrité</i>; peut-être la plus radieuse de toutes.» (Page 125.)</p> - -<p>«Bernard Cadussias, ci-devant marquis de Rochebrune..., l’une <i>des -étoiles de la littérature française</i>, était installé chez le patron -en qualité de garde forestier.» (Page 156.)</p> - -<p>«Il était, comme tout le monde le savait, marquis de -Rochebrune,... <i>un astre tombé du firmament littéraire</i>. Mais -l’<i>étoile</i> qui avait caché ses feux sous la bruyère des montagnes ne -voulait plus remonter à l’empyrée», etc. (Page 159.)</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Mérimée</span> (1803-1870), -si réputé cependant pour la pureté de son style, écrit à -plusieurs reprises: <i>le</i> Dante, <i>du</i> Dante<span class="pagenum" -id="Page_189">[p. 189]</span> (<i>Colomba</i>, p. 30; Charpentier, 1862), -et, dans ce même roman (p. 31), nous rencontrons cette phrase -bizarre: «Colomba poussa un soupir,... enfin, mettant la main sur -ses yeux, <i>comme ces oiseaux</i> qui se rassurent et croient n’être -point vus quand ils ne voient point eux-mêmes, chanta, ou plutôt -déclama...»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span></p> - <h3>III</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Alexandre Dumas père.</span> Rôle des serpents - et autres animaux dans ses romans. Anachronismes, étourderies et - drôleries. Abus du dialogue.</p> - - <p><span class="smcap">Charles de Bernard.</span> A quel âge - est-on un vieillard? — <span class="smcap">Eugène Sue. — Émile - Souvestre.</span></p> - </div> -</div> - -<p><span class="smcap">Alexandre Dumas père</span> (1803-1870), qui -a tant écrit, ou tant publié, est, par suite, le romancier chez qui -l’on découvrirait peut-être le plus de bévues, d’anachronismes et de -drôleries. <i>Les Mohicans de Paris</i>, notamment, renferment quantité -de descriptions et de remarques étonnantes, stupéfiantes, et il -y a des chapitres (le cinquante-cinquième, par exemple, intitulé -<i>To die, to sleep</i>) qui serait à citer à peu près <i>in extenso</i>: -«Devant Dieu, vers lequel nous allons monter, nous tenant par la -main, je jure de t’aimer, ô Colomban! à travers les mondes inconnus! -Dussé-je, en franchissant le seuil de ce monde, être plongée avec toi -dans la fournaise ardente que la religion catholique promet à ses -damnés... je jure de t’aimer au milieu des flammes des fournaises! -Dussé-je...», etc.</p> - -<p>«Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colomban était un -pur diamant <i>à quatre facettes</i>: la bonté, la douceur, l’innocence et -la loyauté.» (Chap. 40.)</p> - -<p>«... Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à -<i>presser les mamelles de cette féconde Isis qu’on appelle l’Amour</i>, -si le nom de Colomban, deux fois répété par une voix fraîche, n’eût -retenti dans l’escalier.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi -chaste <i>que le rayon de lune</i> qui l’éclairait...» (Chap. 136.)</p> - -<p id="ln_12">«Le comte eût voulu résister sans doute, mais il était dominé par -la grandeur d’aspect de la jeune femme. Il jeta sur elle <i>un regard -de serpent forcé de fuir</i>, et, les mâchoires serrées, les poings -crispés... — Eh bien, soit, madame, dit-il; adieu!» (Chap. 142.)</p> - -<p>Remarquons à ce propos que les comparaisons avec les serpents, -vipères et aspics sont très fréquentes chez Dumas:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span></p> - -<p>«Cette reine sentait, comme on sent <i>un serpent</i> sortir des -bruyères où votre pied l’a réveillé...» (<i>Ange Pitou</i>, t. II, p. 4; -C. Lévy, s. d.)</p> - -<p>«A cette seule idée qui la brûlait comme la morsure dévorante de -l’<i>aspic</i>, Marie-Antoinette s’étonnait...» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<p>«Andrée, tressaillant comme si <i>une vipère</i> l’eût mordue au -cœur...» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 75.).</p> - -<p>«Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aperçoit à deux -doigts de ses lèvres la tête hideuse <i>du serpent</i>.» (<i>Ibid.</i>, t. II, -p. 186.)</p> - -<p>«On eût dit qu’il avait marché sur un aspic.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. -283.)</p> - -<p>«L’amour-propre est <i>une vipère</i> endormie, sur laquelle il n’est -jamais prudent de marcher.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 326.)</p> - -<p>Les comparaisons avec les autres animaux ne sont pas rares non -plus:</p> - -<p>«Villefort n’était plus cet homme dont son exquise corruption -faisait le type de l’homme civilisé; c’était un <i>tigre</i> blessé à mort -qui laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure» (<i>sic</i>) (<i>Le -Comte de Monte-Cristo</i>, t. VI, p. 184; chap. 14, Expiation; C. Lévy, -s. d.)</p> - -<p>«Villefort... se traîna vers le corps d’Édouard (un enfant), -qu’il examina encore une fois avec cette attention minutieuse que -met la <i>lionne</i> à regarder son <i>lionceau</i> mort.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p. -184.)</p> - -<p>«Danglars ressemblait à ces <i>bêtes fauves</i> que la chasse anime, -puis qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent -parfois à se sauver.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p. 255, chap. 19, Le -pardon.)</p> - -<p>Dans ce même roman de <i>Monte-Cristo</i> (t. VI, p. 188, chap. 14), -on lit cette phrase amusante: «Villefort sentit ses pieds prendre -racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs orbites..., les veines -de ses tempes se gonflèrent d’esprits bouillants qui allèrent -soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau -dans un déluge de feu.»</p> - -<p>Remarquer que cette sentence ou prière que Monte-Cristo avait -inscrite sur les murs de son cachot, au château d’If (t. VI, p. -216, chap. 16, Le Passé): «Mon Dieu! Conservez-moi la mémoire!» est -textuellement la même que celle qui termine le <i>Conte de Noël</i>, -Le Possédé, de Dickens (<i>in fine</i>): «Seigneur, conservez-moi la -mémoire!»</p> - -<p>Dans <i>Les Trois Mousquetaires</i>, le <i>même</i> billet, l’attestation -remise à Milady par Richelieu, reparaît à <i>trois</i> endroits du récit, -mais avec des changements de texte et des dates<span class="pagenum" -id="Page_193">[p. 193]</span> différentes. Dans le chapitre 15 -(2<sup>e</sup> partie), Scène conjugale, ledit papier est daté du 3 -décembre 1627; — dans le chapitre 17, Le Conseil des Mousquetaires, -il est daté du 5 décembre 1627; — et dans la Conclusion du roman, il -porte la date du 5 août 1628, et il a perdu en route tout un membre -de phrase.</p> - -<p>«Montalais sentit <i>le rouge</i> lui monter au visage en flammes -<i>violettes</i>,» lisons-nous dans <i>Le Vicomte de Bragelonne</i> (t. III, -p. 379; chap. 38, Fin de l’histoire d’une naïade...; C. Lévy, -s. d.)</p> - - -<p class="p3">«Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne -abbé Suger», prétend Dumas dans <i>Les Compagnons de Jéhu</i> (p. 52). Or, -Suger est mort en 1152 et saint Louis ne naquit qu’en 1215.</p> - -<p>Autres anachronismes.</p> - -<p>Dans <i>La Tulipe noire</i> (Chap. 20, Ce qui s’était passé...), dont -l’action se déroule en Hollande, au dix-septième siècle, du temps des -frères de Witt, un des personnages, oubliant que Lavoisier n’a pas -encore déterminé la composition de l’eau et ne naîtra qu’au siècle -suivant, nous annonce, par une miraculeuse divination, que «l’eau est -composée de trente-trois parties d’oxygène et de soixante-six parties -d’hydrogène».</p> - -<p>Dans <i>Le Chevalier d’Harmental</i>, dont l’action se passe en 1718, -un des personnages, le bonhomme Buvat, apprend au cardinal Dubois que -sa pupille «peint comme Greuze», — qui devait naître seulement sept -ans plus tard, en 1725. Et, de sa chambre, le même Buvat aperçoit -l’illumination des galeries du Palais-Royal, — galeries qui ne -seront construites que soixante ou soixante-dix ans plus tard, par -Philippe-Égalité. (Cf. <i>Le Journal</i>, 9 mars 1899.)</p> - -<p>«Holà, mon bonhomme! cria d’Artagnan à un paysan qui travaillait -<i>son champ de pommes de terre</i>.» (<i>Les Trois Mousquetaires</i>, dans le -journal <i>Le Voleur</i>, 7 mars 1889, p. 155.) D’Artagnan naquit en 1611, -mourut en 1673, et la culture de la pomme de terre ne s’est propagée -en France qu’au dix-huitième siècle, avec Parmentier (1737-1813).</p> - -<p>«Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel <i>que M. de Voltaire</i>.» -(<i>Le Vicomte de Bragelonne</i>, même source.) Colbert: 1619-1683; -Voltaire: 1694-1778. Colbert a peut-être voulu dire: <i>que M. de -Voiture</i> (1598-1648).</p> - -<p>Dans <i>San Felice</i>, apparaît un accoucheur, tenant un mouchoir -entre ses dents, dans lequel pèse le nouveau-né de tout son poids -(six livres et demie), et ledit accoucheur tient un pis<span -class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>tolet dans chaque main. -Dans cette position, aussi dramatique qu’embarrassante, il fondit -tête baissée au milieu de la population en criant, les dents serrées: -«Place à l’enfant de la morte!» Même en italien, ajoute le journal -à qui j’emprunte cet extrait, la phrase dut être bien difficile à -prononcer.» (<i>Le Courrier Saïgonnais</i>, Saïgon, 10 décembre 1912.)</p> - -<p>Dans <i>Le Collier de la Reine</i> (t. II, p. 51), don Manoel discute -avec le joaillier Boehmer, et, pour bien exprimer la surprise -qu’éprouva le noble étranger aux explications du marchand, Dumas -écrit: «Ah! ah! dit don Manoel <i>en portugais</i>».</p> - -<p>«Le cardinal devina qu’il était tombé dans le piège de <i>cette -infernale oiseleur</i>», au dire de Dumas dans le même roman (chap. 30), -et en parlant de l’astucieuse Mme de la Motte.</p> - -<p>Et ces vers du drame de <i>Christine</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé</p> -<p class="i0">Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé,</p> -<p class="i0">Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille,</p> -<p class="i0">User à le rider son front de jeune fille,</p> -<p class="i0">Sentir une couronne en or, en diamant,</p> -<p class="i0">Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant.</p> -</div></div> - -<p>«Un voyageur, dit Louis de Loménie, qui, <i>au haut d’un grand mont, -part tout brûlant d’en bas</i>; <i>une couronne qui prend place à un front -d’une bouche</i>, voilà, certes, un atroce jargon.» (Cf. Eugène <span -class="smcap">de Mirecourt</span>, <i>Alexandre Dumas</i>, p. 40.)</p> - -<p>Dans ses <i>Mémoires</i> surtout, souvent si intéressants et si -vivants, dont les premiers volumes, consacrés à l’enfance et -à la jeunesse de l’auteur passées à Villers-Cotterets, sont -particulièrement captivants, Alexandre Dumas s’abandonne volontiers -à ses intempérances, négligences, hâbleries et singularités de -langage.</p> - -<p>A l’île Saint-Domingue, nous assure-t-il (t. I, p. 14), «l’air est -<i>si pur</i>, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre. Un général, -chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut -l’ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la -Jamaïque à Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles, les plus -dangereux que l’on pût trouver. Des nègres charmeurs de serpents -furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur -l’autre. La tradition veut qu’un mois après, tous ces serpents -eussent péri, depuis le premier jusqu’au dernier.»</p> - -<p>«Mon père avait eu un cheval tué sous lui; un second (cheval) -avait été <i>enterré par un boulet</i>.» (Tome I, p. 92 et 96.)</p> - -<p>«... Non, cher abbé,... je ne fus point l’homme de la -pratique<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -religieuse. Il y a même plus, cette fois où je m’approchai de la -sainte table fut la seule; mais... quand la dernière communion -viendra à moi comme j’ai été à la première, quand la main du Seigneur -aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile -de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie -de l’homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir -l’espace intermédiaire, <i>il n’y trouvera pas une pensée mauvaise, -pas une action que j’aie à me reprocher</i>.» (Tome II, p. 31.)<a -id="NoteRef_41" href="#Note_41" class="fnanchor">[41]</a></p> - -<p>«... Au caillou qui s’approche de la rose, et à qui <i>il reste le -parfum de la reine des fleurs</i>.» (Tome II, p. 298.)</p> - -<p>«En moins de dix minutes, le renard avait étranglé dix-sept poules -et deux coqs. Dix-neuf fois <i>homicide</i>!» (Tome III, p. 72.)</p> - -<p>«Ernest s’empressa de nous apporter la cire tout allumée (pour -cacheter des lettres)... Je pris la cire d’une façon si gauche, je -l’<i>allumai</i> d’une manière si naïve...» qu’il oublie qu’Ernest vient, -à l’instant même, de la lui apporter tout allumée. (Tome III, p. -207.) A moins que la cire ne se soit éteinte, et qu’il ait fallu la -<i>rallumer</i>.</p> - -<p>«... Cette fatalité qui pousse les hommes vers le lieu où il est -écrit d’avance qu’ils doivent mourir.» Fatalité bien singulière. -(Tome IV, p. 192.)</p> - -<p>Dans le tome VII (p. 272), Alexandre Dumas cite la phrase suivante -empruntée à une description de la bataille d’Austerlitz, dont il -ne nomme pas l’auteur: «Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en -bataille sur un vaste étang gelé; Napoléon ordonna que le feu fût -dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace, et les -vingt-cinq mille Russes <i>mordirent la poussière</i>.»</p> - -<p>Tome X, p. 112, il attribue à Chateaubriand cette étrange phrase: -«J’ai marché sans le vouloir, <i>comme un rocher</i> que le torrent roule; -et maintenant voilà que je me trouve plus près de vous <i>que vous de -moi</i>.»</p> - -<p>Il raconte (t. VIII, p. 8) qu’un aéronaute de ses amis, du nom -de Petin, s’imaginait avoir résolu, de la façon suivante, le grand -problème de la navigation aérienne: «Petin raisonnait ainsi: La terre -tourne; dans ce mouvement de rotation sur elle-même, elle présente -successivement tous les points de sa surface déserte ou habitée. -Or, quelqu’un qui s’élèverait jusqu’aux<span class="pagenum" -id="Page_196">[p. 196]</span> dernières couches de l’air ambiant, -<i>et qui trouverait le moyen de s’y fixer</i>, descendrait en ballon sur -la ville du globe où il lui plairait de toucher terre; il n’aurait -qu’à attendre que cette ville passât sous ses pieds; il irait de la -sorte aux antipodes en douze heures, et, cela, sans fatigue aucune, -puisqu’il ne bougerait pas de sa place, et que ce serait la terre -qui marcherait pour lui.» Ce brave Petin oubliait que la terre, dans -son mouvement de rotation, l’entraînerait forcément avec elle, et -que, si haut qu’il s’élevât, il lui serait impossible d’échapper à ce -mouvement et de demeurer immobile.</p> - -<p>Dans un autre ouvrage publié par Alexandre Dumas, et qui porte son -nom, «<i>Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol</i>, par le docteur -Félix Maynard, publié par Alexandre Dumas» (Librairie nouvelle, -1855), on trouve, dans l’Avant-propos (p. 3), la plus singulière, -la plus abracadabrante théorie de la télégraphie électrique qu’il -soit possible d’imaginer. L’auteur se figure que, pour transmettre -une dépêche télégraphique, on commence par la faire <i>dissoudre -dans le liquide de la pile</i>... «Une batterie électrique (?) est -établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font -dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis des fils -métalliques s’imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les -mots qu’il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les -plaines du continent...»</p> - -<p>Avec Ponson du Terrail, dont nous parlerons bientôt, Alexandre -Dumas père est un des romanciers qui ont le plus <i>délayé</i> le dialogue -et <i>tiré à la ligne</i>. Un de leurs <i>trucs</i> habituels, à tous deux, est -de faire répéter, par un ou plusieurs des interlocuteurs, la question -posée. Exemples:</p> - -<p>«... J’étais bien sûr que vous ne vouliez pas la guerre par les -mêmes motifs que moi!</p> - -<p>— Alors, voyons les vôtres!</p> - -<p>— Les miens? demanda le roi.</p> - -<p>— Oui, répondit Marie-Antoinette, les vôtres.»</p> - -<p class="dr">(<i>Ange Pitou</i>, t. I, p. 326.)</p> - -<p class="p2">«Je le quitte.</p> - -<p>— Qui cela?</p> - -<p>— Dame! quelqu’un de votre connaissance.</p> - -<p>— De ma connaissance, à moi?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Et comment...»</p> - -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 336.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span></p> - -<p class="p2">«Son prétendu sommeil magnétique est un crime.</p> - -<p>— Un crime!</p> - -<p>— Oui, un crime, continua la reine...»</p> - -<p class="dr">(<i>Ange Pitou</i>, t. II, p. 19.)</p> - -<p class="p2">«J’appelle aristocrates des personnes de votre -connaissance.</p> - -<p>— De ma connaissance?</p> - -<p>— De notre connaissance? dit la mère Billot.</p> - -<p>— Mais qui donc cela? insista Catherine.</p> - -<p>— M. Berthier de Sauvigny, par exemple.</p> - -<p>— M. Berthier de Sauvigny?</p> - -<p>— Qui vous a donné...</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— Eh bien, j’ai vu...»</p> - -<p class="dr">(<i>Ibid.</i>, t. II, p. 230-231.)</p> - -<p class="p3">Terminons en racontant, d’après le journal <i>Le -National</i> (16 mars 1885), que l’auteur des <i>Trois Mousquetaires</i> -«avait une cuisinière étonnante: elle était arrivée à écrire son nom -de Sophie, sans employer une seule des lettres composant ce mot. Elle -l’orthographiait ainsi: <i>Çaufy</i>. Son patron restait en admiration -devant cette trouvaille. Il y avait de quoi<a id="NoteRef_42" -href="#Note_42" class="fnanchor">[42]</a>».</p> - - -<div class="aster" id="Bernard"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Charles de Bernard</span> (1804-1850), que -l’on a qualifié, à tort ou à raison, de disciple ou d’imitateur de -Balzac, emploie parfois à satiété le mot <i>vieillard</i>, et l’applique -même à des personnages qui n’ont pas atteint soixante ans. Voir, -par exemple, <i>Le Nœud gordien</i> (M. Lévy, 1858), où ce mot reparaît -continuellement: Pages 43, 44, 45, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 64, -65, etc. Dans <i>Le Gentilhomme campagnard</i> (t. II, p. 264; M. Lévy, -1857), nous trouvons même <i>vieillard</i> au féminin: «la <i>vieillarde</i> -avait raison».</p> - -<p>Les romans de Charles de Bernard nous offrent çà et là quelques -termes tombés en désuétude, ou supprimés et remplacés par d’autres -mots: <i>billets de visite</i>, pour cartes de visite: «Il tira d’une -poche de son gilet un de ses billets de visite... La femme de -chambre entra en tenant à la main un billet de visite...» (<i>Les -Ailes d’Icare</i>, p. 188 et 270; M. Lévy, 1857); — <i>surtout</i>, -pour pardessus ou manteau: «Il portait, par-dessus des<span -class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span> habits de deuil, un -surtout de peau de bique» (<i>Un Beau-Père</i>, t. I, p. 195; M. Lévy, -1859); <i>surtout</i>, avec cette acception, a été employé par Voltaire, -Saint-Simon, etc. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>); — -<i>cigarite</i>, pour cigarette: «Il semblait exclusivement occupé de la -confection d’une cigarite» (<i>La Chasse aux amants</i>, dans <i>La Peau du -lion</i>, p. 296; M. Lévy, 1860).</p> - -<p>Et cette plaisante phrase du même romancier: «Sans état (sans -fortune)... ne possédant de terre <i>que ce qu’en peuvent contenir les -vases de fleurs de leur salon</i>, ces parias vivent en pachas.» (<i>Les -Ailes d’Icare</i>, p. 65.)</p> - - -<p class="p3">«Ah! vous vous êtes dit, s’écrie un des personnages -d’<span class="smcap">Eugène Sue</span> (1804-1857): «Je m’en -vais <i>mettre les fers au feu</i> pour <i>tirer les vers du nez</i> de Mme -Barbançon, afin de <i>voir ce qu’elle a dans le ventre</i>!» (<i>L’Orgueil</i>, -t. I, p. 94; Marpon, s. d.) Et plus loin (p. 199), le même -écrivain nous apprend que «<i>le seuil de la porte</i> d’Erminie était -<i>vierge des pas</i> d’un homme».</p> - - -<p class="p3">Autres métaphores, dues, celles-ci, à <span -class="smcap">Émile Souvestre</span> (1806-1854): «Le souvenir -de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces amertumes, -mais je l’écartais alors brusquement, comme on écarte la main d’un -ami au moment du désespoir; ou bien, <i>tournant la coupe du côté -de l’absinthe</i>, je cherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau -motif de mépriser les hommes... Mon cœur ressemblait à <i>un nid -de vipères</i>, dressant contre le monde <i>leurs gueules gonflées de -venin</i>.» (<i>Deux Misères</i>, p. 80-81; M. Lévy, 1859.)</p> - -<p>Dans <i>Un Philosophe sous les toits</i> (p. 49; M. Lévy, 1857), -Souvestre, comme nous l’avons noté déjà (Préambule, p. 10), dit -qu’«il semble que chacun, <i>surpris à l’improviste</i>, perde le -caractère...» Quand on est <i>surpris</i>, c’est généralement <i>à -l’improviste</i>. C’est ce que Molière aussi a oublié dans <i>Don Garcie -de Navarre</i> (V, 6):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i22">...cette gaieté</p> -<p class="i0"><i>Surprend au dépourvu</i> toute ma fermeté.</p> -</div></div> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span></p> - <h3>IV</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Alphonse Karr.</span> Abus du tiret. — <span - class="smcap">Galoppe d’Onquaire. — Jules Sandeau.</span> Fréquentes - comparaisons avec les animaux. — <span class="smcap">Barbey - d’Aurevilly</span>, jugé par Flaubert, par Champfleury.</p> - - <p><span class="smcap">Amédée Achard.</span> Encore les comparaisons - avec les serpents et autres animaux. — <span class="smcap">Eugène - Fromentin. — Octave Feuillet.</span> Le qualificatif <i>adorable</i>.</p> - </div> -</div> - -<p>L’emploi très fréquent, presque à chaque ligne, du <i>tiret</i> ou -<i>moins</i> (en langage typographique), et autrement que pour indiquer -un changement d’interlocuteurs dans le dialogue, est une des -singularités de style d’<span class="smcap">Alphonse Karr</span> -(1808-1890). Voyez, par exemple, son roman <i>Raoul</i> (M. Lévy, 1859): -«On porte le cadavre dans sa chambre — on le met dans son lit; — -Marguerite — s’assied près du lit, — reste les yeux fixés sur lui, -— et ne prononce plus une parole, — n’entend rien, — ne répond à -rien; elle est anéantie, — elle ne s’occupe de rien de ce qui se -passe. — Le maire et un médecin viennent constater le décès, — on -veut lui adresser quelques paroles de condoléance, — on ne les achève -pas, tant il est visible qu’elle n’entend pas; — il semble qu’il y -ait deux morts dans cette chambre.» (Page 313.) «... La douleur de -Marguerite est calme, — elle attend; — elles n’évitent ni l’une ni -l’autre de parler de Raoul; — loin de là, — elles s’entourent de tout -ce qui le rappelle, — et en parlent sans cesse.» (Page 318.)</p> - -<p>Et tout le volume et maints autres ouvrages d’Alphonse Karr sont -ainsi émaillés de tirets inutiles.</p> - -<p>On trouve dans Alphonse Karr (<i>Les Guêpes</i>, t. II, p. 68; -octobre 1840; M. Lévy, 1883) le mot <i>restaurant</i> dans le sens de -<i>restaurateur</i>: «Le <i>restaurant</i> de la prison est un <i>homme</i> fort -zélé...» De même, jadis, le mot <i>roman</i> a été employé dans le sens de -<i>romancier</i>. «Vous voyez ici les <i>romans</i>, qui sont des espèces de -<i>poètes</i>, et qui outrent également le langage de l’esprit et celui du -cœur.» (<span class="smcap">Montesquieu</span>, <i>Lettres persanes</i>, -137, t. II, p. 105 et 165; édit. André Lefèvre.)</p> - -<p>Je cueille dans <i>Les Guêpes</i> (t. II, p. 287; juin 1841) cette -anecdote:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span></p> - -<p>«Cela me rappelle un pauvre diable que l’on mit une fois en -route pour l’Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation -était, sur cette terre bénie, toute différente de ce qu’elle est -dans les autres pays, que les arbres y produisent naturellement une -foule d’objets qui ne naissent en France qu’à force de travail et -de main-d’œuvre: «Tu y verras, lui disait-on, — le <i>saucissonnier</i>, -c’est-à-dire l’arbre qui produit des saucissons, — la variété <i>à -l’ail</i> est fort rare; — tu y verras le <i>bretellier</i>, c’est-à-dire -l’arbre à bretelles: elles sont mûres vers la fin de septembre; — tu -m’en rapporteras une paire; — mais ne va pas prendre des bretelles -sauvages qui ne durent rien». — Toujours est-il qu’il en devint -fou.»</p> - -<p>Et, encore dans <i>Les Guêpes</i> (t. VI, p. 269, mai 1848), cette -phrase drolatique: «Non seulement ce parti (le parti républicain) a -commis d’intolérables excès, mais encore <i>il a ouvert la porte à sa -queue</i>, qu’il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme -celle du serpent, se réunit au corps malgré lui ou veut le percer -comme celle du scorpion; — elle <i>professe le pillage</i> et <i>prône la -guillotine</i>; — » etc.</p> - - -<p class="p3">«Un dimanche d’automne, j’étais <i>en chasse</i> avec un -de mes amis», écrit, dans <i>Le Diable boiteux au village</i> (p. 165; -Librairie nouvelle, 1860), le romancier <span class="smcap">Galoppe -d’Onquaire</span> (1810-1867), un fin et spirituel lettré, qui a eu -son temps de vogue.</p> - -<p>Cette locution, qui n’a d’ailleurs rien d’incorrect, se retrouve -dans <i>La Louve</i> (Prologue, IV), de Paul Féval (1817-1887); — dans -<i>La Fiammina</i> (I, 2) de Mario Uchard (1824-1893); — dans la nouvelle -<i>Hautot père et fils</i> de Guy de Maupassant (1850-1893) (dans le -volume intitulé <i>La Main gauche</i>, p. 68); — dans <i>Chante-Pleure</i> (p. -142), d’Émile Pouvillon (1840-1906): «Roger était <i>en chasse</i> depuis -le matin; Mademoiselle à son piano...»; — etc.</p> - - -<p class="p3">Tout comme Alexandre Dumas père dans <i>Ange Pitou</i>, et -Amédée Achard dans <i>Belle-Rose</i>, que nous verrons tout à l’heure, -<span class="smcap">Jules Sandeau</span> (1811-1883), dans son roman -<i>Catherine</i> (M. Lévy, 1859), se plaît à comparer ses personnages à -tel ou tel animal:</p> - -<p>«Catherine bondit sur sa chaise <i>comme un faon</i> sur les vertes -pelouses.» (Page 15.)</p> - -<p>«La petite fée se prit à bondir <i>comme un chevreau</i>.» (Page -33.)</p> - -<p>«Claude gémissait <i>comme un hibou</i> dans son trou solitaire.» (Page -85.)</p> - -<p>«Tout d’un coup, s’échappant <i>comme une gazelle</i>, Catherine<span -class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span> descendit quatre à -quatre les marches de l’escalier...» (Page 99.)</p> - -<p>«Claude, rasant la muraille <i>comme une chauve-souris</i>...» (Page -101.)</p> - -<p>«Claude, doux et résigné <i>comme un mouton</i> qu’on mène à la -boucherie...» (Page 103.)</p> - -<p>«La petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond -des bois <i>une biche</i>...» (Page 161.)</p> - -<p>«Ainsi qu’<i>une colombe</i> atteinte dans son vol... la petite -vierge...» (Page 162.)</p> - -<p>«Robineau se retira,... en jetant un regard d’<i>hyène</i> au jeune -vicomte.» (Page 238.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Ce qui n’empêche pas Jules Sandeau de commettre parfois de grosses -erreurs à propos des animaux qu’il mentionne, comme lorsqu’il -qualifie les carpes de «cétacés». (<i>Catherine</i>, p. 60.)</p> - - -<div class="aster" id="Barbey"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Gustave Flaubert ne pouvait souffrir <span class="smcap">Barbey -d’Aurevilly</span> (1811-1889), qui, comme lui, était Normand, et, -comme lui, avait <i>la passion du style</i>. «... Lisez donc <i>Fromont et -Risler</i> de mon ami Daudet, et <i>Les Diaboliques</i> de mon ennemi Barbey -d’Aurevilly, écrit-il à George Sand (Lettre du 2 décembre 1874; -<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 207). C’est à se tordre de rire. Cela -tient peut-être à la perversité de mon esprit, qui aime les choses -malsaines, mais ce dernier ouvrage m’a paru extrêmement amusant; on -ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.»</p> - -<p>Et dans une lettre à Maupassant (sans date, t. IV, p. 380): «Te -souviens-tu que tu m’avais promis de te livrer à des recherches dans -Barbey d’Aurevilly (département de la Manche). C’est celui-là qui -a écrit sur moi cette phrase: «Personne ne pourra donc persuader à -M. Flaubert de ne plus écrire?<a id="NoteRef_43" href="#Note_43" -class="fnanchor">[43]</a>» Il serait temps de se mettre à faire des -extraits dudit sieur. Le besoin s’en fait sentir.»</p> - -<p>Longtemps avant cette lettre, classée, dans la <i>Correspondance</i> -de Flaubert, sous la rubrique de 1880, Champfleury avait commencé -à faire et à publier de ces extraits. Dans son dernier chapitre -du <i>Réalisme</i> (p. 286-320; M. Lévy, 1857), il s’est plu<span -class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> à relever tout ce qui -l’avait choqué dans les deux volumes d’<i>Une Vieille Maîtresse</i>, -et la liste de ses critiques occupe plus de trente pages. Je me -contenterai d’une citation empruntée à cette copieuse étude: «Mme -de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta -en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. Issue -d’une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des nombreux -bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait au liquide -cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand -qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique -race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de Rubens. Ce -bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps -flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu -pénétré des lèvres... était le sceau de pourpre d’une destinée.» -(<i>Une Vieille Maîtresse</i>, t. I, p. 50; Lemerre, 1886.)</p> - -<p>Dans un autre volume de Barbey d’Aurevilly, <i>L’Amour impossible</i> -et <i>La Bague d’Annibal</i> (Lemerre, 1884), je rencontre deux -phrases dignes également, et pour des motifs différents, d’être -mentionnées:</p> - -<p>«Il fut probablement décidé aussi par la beauté de cette blanche -personne... Et comment n’eût-il pas <i>plongé sa lèvre</i> avec un -certain frémissement <i>dans l’écume légère et savoureuse de ce sorbet -virginal</i>?» (Page 93.)</p> - -<p>«Sur bien des points, quoique sensibles, ces hommes se rapprochent -des opinions de ce faux et abominable Prophète (Mahomet) qui n’eut -sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur <i>de chameaux</i>.» -(Page 244.)</p> - -<p>Dans <i>Romanciers d’hier et d’avant-hier</i> (Paul Féval, p. 115; -Lemerre, 1904), Barbey d’Aurevilly écrit, avec sa hardiesse -coutumière: «Beaumarchais avait <i>dans le bec</i> et dans l’esprit une -vibrante <i>paire de castagnettes</i>, plus mordante que celles de toutes -les mauricaudes de l’Espagne...»</p> - -<p>Nous aurons occasion plus loin, dans le chapitre consacré aux -Ecclésiastiques, de reparler de Barbey d’Aurevilly, à propos d’un -jugement porté par lui sur Lacordaire.</p> - - -<div class="aster" id="Achard"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Dans son roman <i>Belle-Rose</i> (librairie nouvelle, 1856), roman -de cape et d’épée, qui, en son temps, a obtenu grand succès, <span -class="smcap">Amédée Achard</span> (1814-1875) abuse, lui aussi, des -comparaisons empruntées à la faune terrestre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span></p> - -<p>«M. de Charny recule lentement <i>comme un tigre vaincu</i>.» (Page -446.)</p> - -<p>«Il (un poulain) est doux mais farouche <i>comme une chevrette</i>.» -(Page 477.)</p> - -<p>«M. de Charny bondit vers lui <i>comme un tigre</i>.» (Page 495.)</p> - -<p>«M. de Charny lui jeta <i>un regard de vipère</i>.» (Page 496.) -Qu’est-ce qu’un regard de vipère? Nous avons déjà, du reste, -rencontré plusieurs fois cette locution sous la plume de nos -romanciers. «Un regard de serpent», nous a dit Balzac; — «... de -serpent forcé de fuir», a ajouté Alexandre Dumas père (Cf. ci-dessus, -<a href="#ln_11">p. 182</a> et <a href="#ln_12">191</a>), et nous -verrons plus loin Ponson du Terrail nous parler de «la main froide -d’un serpent».</p> - -<p>«M. de Louvois tressaillit <i>comme un lion surpris dans son -antre</i>», continue Amédée Achard dans <i>Belle-Rose</i>. (Page 540.)</p> - -<p>«Pourquoi l’avez-vous laissé fuir? s’écria-t-il. — Cet homme est -<i>une anguille</i>, vous le savez, monseigneur.» (Page 542.)</p> - -<p>«M. de Charny guettait dans l’antichambre <i>comme un chat</i> avide et -patient.» (Page 544.)</p> - -<p>«(Dans un duel)... leurs épées, rapides et flexibles, -s’entrelaçaient <i>comme des serpents</i> lumineux.» (Page 558.)</p> - -<p>Il serait facile aussi de relever, dans <i>Belle-Rose</i>, quantité de -ces phrases emphatiques propres à nos romans-feuilletons, dont nous -parlerons d’ailleurs plus loin avec plus de détails:</p> - -<p>«Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis -pas vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel: Merci, mon -Dieu! dit-elle; il ne m’a pas repoussée.» (Page 223.)</p> - -<p>«Oh! vous ne l’avez jamais aimé! — Je ne l’ai pas aimé! s’écria -Suzanne, qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que, -depuis mon enfance, ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à -lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, -que je n’existe que par son souvenir, que...» (Page 269.)</p> - -<p>«Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur; je -suis pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude -où je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle -soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans -ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos -anges...» (Page 293.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Eugène Fromentin</span> -(1820-1876), l’auteur de ce gracieux roman, <i>Dominique</i>, qui -conserve toujours ses fidèles et ses admi<span class="pagenum" -id="Page_204">[p. 204]</span>rateurs, n’aime pas la précision et -pousse la discrétion jusqu’à l’énigme et à l’obscur.</p> - -<p>«Elle quitta Paris pour aller à des bains d’Allemagne.» -(<i>Dominique</i>, p. 263; Hachette, 1863.) Quels bains?</p> - -<p>«Il habitait une maison isolée sur la limite d’un village.» (Page -286.) Quel village?</p> - -<p>«... Hier, en me montrant dans un lieu public...» (Page 293.) Quel -lieu public?</p> - -<p>Cette extrême réserve a parfois de curieuses conséquences.</p> - -<p>«Je vais ce soir au théâtre,» dit, au chapitre 15 (p. 309), -Madeleine à Dominique, toujours sans préciser ni nommer le théâtre. -Néanmoins nous voyons, «à huit heures et demie, Dominique entrer dans -sa loge», etc.; mais il oublie de nous apprendre comment il a deviné -le nom de ce théâtre.</p> - -<p>D’Eugène Fromentin encore cette amusante phrase: «Menant son -équipage d’une main, <i>de l’autre</i> il fumait une cigarette...» (<i>Une -Année dans le Sahel</i>, p. 41; Plon, 1859.)</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">D’Octave Feuillet</span> -(1821-1890): «Sibylle, jouant de la harpe, était généralement -<i>adorable</i>... Le mot <i>ange</i> venait aux lèvres en la regardant.» -(<i>Sibylle</i>, p. 146; M. Lévy, 1863.)</p> - -<p>Ce qualificatif <i>adorable</i>, si banal et insignifiant, et si -fréquemment employé: — «Une <i>adorable</i> paire de pantoufles» -(Alexandre <span class="smcap">Dumas fils</span>, <i>Diane de Lys</i>, -p. 62; Librairie nouvelle, 1855); — «Un <i>adorable</i> petit chapeau -rond» (Edmond <span class="smcap">de Goncourt</span>, <i>La Faustin</i>, -p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de Beaulieu était -devenue <i>adorable</i>... Le corsage, demi-montant dans le dos, -laissait voir l’<i>adorable</i> naissance des épaules...» (Georges <span -class="smcap">Ohnet</span>, <i>Le Maître de Forges</i>, p. 107 et 348; -Ollendorff, 1886); — «... Sa bouche <i>adorable</i> semblait sourire» -(Alexis <span class="smcap">Bouvier</span>, <i>La Grande Iza</i>, p. 46; -Rouff, s. d.); etc.; — ce qualificatif <i>adorable</i> a soulevé -plus d’une fois de véhémentes objections: «Locution vulgaire qui -appartient à la littérature des barcarolles, au vocabulaire des -prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer sous la plume d’un -académicien,» déclare le critique Jules Levallois (<i>La Piété au -dix-neuvième siècle</i>, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy, 1864), à propos -justement d’Octave Feuillet.</p> - -<p>D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie -qu’<i>adorable</i>; par exemple: <i>délicieux</i>, <i>exquis</i>, <i>ravissant</i>: -«Des moments <i>délicieux</i>... Une <i>exquise</i> beauté... Cette -<i>ravissante</i> fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos -romans, et qui, à les examiner de près, ne signifient rien,<span -class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span> tant elles sont -hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants récits -(<i>Un Homme à marier</i>, p. 9, col. 2; Rouff, s. d., in-4), -fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont -<i>ravissantes</i>! <i>Ravissantes!</i> Tu vas tout de suite nous chercher -ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles -sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà -l’essentiel.»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span></p> - <h3>V</h3> - <div class="subh3"> - <p><span class="smcap">Champfleury</span> et <span - class="smcap">Henry Murger</span>.</p> - </div> -</div> - -<p><span class="smcap">Champfleury</span> (1821-1889), le père de -l’école réaliste, et son frère d’armes <span class="smcap">Henry -Murger</span> (1822-1861), le chantre de la bohème, nous fournissent -l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de drôleries. Avec -eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit que Murger, nous -n’avons que l’embarras du choix.</p> - -<p>«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette -société lui parurent glaciales <i>comme la peau d’un serpent</i>. Le -venin du Club des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien -que l’arrivée de Mme de la Borderie rompait <i>le fil électrique -empoisonné</i> qui servait de conducteur à l’esprit de la société...» -(<i>Les Amoureux de Sainte-Périne</i>, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.) -Le fil électrique <i>empoisonné</i>!</p> - -<p>«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait <i>un pinson à -lunettes d’or</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 75.)</p> - -<p>«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches -souriantes et des <i>roucoulements d’yeux</i> qu’eût enviés une actrice -pour jouer des rôles de Marivaux.» (<i>Ibid.</i>, p. 150.) Pour: «des -roulements d’yeux» sans doute.</p> - -<p>«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne... -Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des -deux mains s’accrochant dans <i>les embrasures des oreilles</i> de faune -de M. Perdrizet, <i>les autres</i> (?) se rejoignaient sur le sommet -du crâne, qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux -allongés.» (<i>Ibid.</i>, p. 208.)</p> - -<p>«Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales; -mais leurs travaux... ne pouvaient et ne devaient pas <i>sauter le -fossé</i> qui sépare le monde des savants du monde des curieux...» -(<i>Les Excentriques</i>, Berbiguier, p. 102; M. Lévy, 1856.)</p> - -<p>«... Les <i>charbons de la curiosité</i> n’en étaient que plus attisés.» -(<i>Ibid.</i>, Cadamour, p. 242.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span></p> - -<p>«L’abbé Châtel s’intitule socialiste. Veut-on savoir comment -le traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche -le satirique P.-J. Proudhon, qui a été le premier à montrer aux -partis que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire -avancer des idées, et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie -qu’on rencontre <i>à la queue d’une école, espérant en manger la -tête un jour</i>!» (<i>Les Excentriques</i>, L’abbé Châtel p. 297.) Quel -galimatias!</p> - -<p>Dans le même volume (p. 341, <i>Miette</i>), Champfleury nous parle -d’un individu qui confond plaisamment un dictionnaire <i>de poche</i> avec -les dictionnaires de Boiste, de Wailly, de Napoléon Landais, etc. Il -fait de <i>Poche</i> un nom propre.</p> - -<p>«Les <i>modernes</i> alchimistes <i>de nos jours</i> qui ont découvert mieux -que l’or...» (<i>La Mascarade de la vie parisienne</i>, p. 3; Librairie -nouvelle, 1860.)</p> - -<p>«Le peuplier dresse sa tête vers le ciel, et se plaît <i>dans cette -belle attitude</i> fière et simple.» (<i>Ibid.</i>, p. 7.)</p> - -<p>«Elle... ne put détacher ses regards de cet horizon enflammé où -les femmes <i>nageaient</i> dans la musique, les bijoux, la danse et -l’amour.» (<i>Ibid.</i>, p. 26.)</p> - -<p>«C’était une fête qui se renouvelait souvent, non pas tant pour -fêter la femme que pour se livrer <i>à des boissons considérables</i>.» -(<i>Ibid.</i>, p. 62.)</p> - -<p>«Tout était or et glace dans cet appartement; l’or <i>semblait -heureux</i> de se mirer dans les glaces, et les glaces renvoyaient ses -reflets <i>sans vouloir les garder</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 193.)</p> - -<p>«Comme les chanteurs, elles (des femmes galantes) ont passé douze -ans à lutter, à dépenser leur jeunesse, qu’elles exploitent plus tard -et qu’elles servent <i>sous le masque de l’adresse</i>.» (<i>Les Souffrances -du professeur Delteil</i>, p. 158; M. Lévy, 1857.)</p> - -<p>«<i>A une portée</i> de la ville, on aperçoit une immense tour...» -(<i>Ibid.</i>, p. 190.) A une portée de quoi? De fusil?</p> - -<p>«Le dandy... a passé <i>un pouce déhanché</i> dans son gilet pour en -dégager les revers...» (<i>Les Demoiselles Tourangeau</i>, p. 67; M. Lévy, -1864.)</p> - -<p>«Paris a <i>le beau côté d’ouvrir</i> toutes les portes à une -réputation naissante.» (<i>Ibid.</i>, p. 243.)</p> - -<p>«Elle prit à tâche d’entrer dans les idées de cet enfant décousu -pour mieux pénétrer dans son cœur.» (<i>Fanny Minoret</i>, p. 30; Dentu, -1882.)</p> - -<p>«... Une pauvre veuve qui n’avait qu’un fils <i>unique</i>.» (<i>La -Pasquette</i>, p. 218; Charpentier, 1876). Il est certain que si elle -avait eu «deux fils uniques», ç’aurait été bien plus curieux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span></p> - -<p>«L’amour du bien répandait ses harmonies dans des cœurs qui -battaient à l’unisson. L’appel aux habitants du village <i>était une -chaîne</i> descendant de la montagne à la vallée, et qu’on pouvait -espérer tendre sur tout le territoire.» (<i>La Pasquette</i>, p. 270.)</p> - -<p>La Pasquette donne <i>une bague</i> à l’un des personnages (<i>Ibid.</i>, p. -198), et un peu plus tard (p. 281) cette bague se trouve transformée -en <i>médaille</i>.</p> - -<p>«La porte des Funambules était particulièrement attirante par -un parfum de miroton qui <i>jetait sa note</i> intense dans le <i>concert -des odeurs désastreuses</i> s’échappant...» (<i>La Petite Rose</i>, p. 10; -Dentu, 1877.)</p> - -<p>«L’étudiant regarda le battant de la porte dont un des côtés -venait d’être ouvert <i>à l’endroit du genou</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 87.)</p> - -<p>«<i>Le pépin du mécontentement</i> était semé dans une terre fertile -et allait donner en peu de temps un arbre touffu.» (<i>Monsieur -de Boisdhyver</i>, p. 12; Poulet-Malassis, 1861<a id="NoteRef_44" -href="#Note_44" class="fnanchor">[44]</a>.)</p> - -<p>«Elle bravait l’air froid, la gelée, la neige <i>d’hive</i>r.» -(<i>Ibid.</i>, p. 96.) Comme s’il y avait de la neige <i>d’été</i>.</p> - -<p>«Le docteur Richard, <i>à cinquante ans</i>, était plus jeune que -ses confrères de trente ans... Ce <i>vieillard</i> à la physionomie -spirituelle...» (<i>Ibid.</i>, p. 105-106.) Est-on un vieillard à -cinquante ans, surtout lorsqu’on est plus jeune que des hommes de -trente ans? Nous avons déjà vu cette même question se poser dans un -chapitre précédent, à propos du romancier Charles de Bernard.</p> - -<p>«Si un peu d’or peut faire un heureux d’un malheureux, ne <i>le</i> -ménagez pas» (l’or). (<i>Ibid.</i>, p. 126.)</p> - -<p>«Sa tête, qu’elle baissait, <i>servait d’excuse à la pourpre</i> qui -inondait sa figure et qui <i>lui enlevait la faculté</i> de s’occuper -sérieusement de sa tapisserie.» (<i>Ibid.</i>, p. 133.)</p> - -<p>«Si je n’ai pas péché, je ne dois pas <i>en</i> inventer.» (<i>Ibid.</i>, p. -187.)</p> - -<p>«La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si -chaste que la moindre peine s’y inscrivait <i>comme la peau du lézard -sur le sable</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 328.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span></p> - -<p>«Le soleil pénètre par échappées à travers les branches... -et dépose un baiser lumineux sur <i>le ventre rose</i> des pommes.» -(<i>Monsieur de Boisdhyver</i>, p. 418.)</p> - -<p>Dans <i>Les Amoureux de Sainte-Périne</i> encore (p. 22 et 99), -Champfleury laisse invariables certains adjectifs: «Ces détails, -je ne les connus qu’un à un, après <i>divers</i> visites...» — tout -comme Lamartine: «leurs orbites <i>divers</i>»: cf. ci-dessus, -<a href="#ln_13">p. 82</a>, — «En entendant ces <i>traîtres</i> -inductions...»</p> - -<p>Arrêtons-nous; il faudrait tout citer, et ce serait à n’en plus -finir.</p> - -<p>Le chef de l’école réaliste a d’ailleurs été jadis renommé pour -son style négligé, incorrect, et ses nombreuses incongruités de -langage; Louis Veuillot, entre autres, dans ses <i>Odeurs de Paris</i> -(p. 273; Palmé, 1867), le tance vertement à ce sujet et lui reproche -notamment son barbarisme: <i>décourageateur</i>, — «Béranger, sans s’en -douter, jouait le rôle d’un <i>décourageateur</i>» — engendrant le verbe -<i>décourageater</i>.</p> - -<p>Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et -corrigeait avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves, -mais les diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu -à me défier de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq -ans, lisant, réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui -ne regardait ni les lettres ni les arts... Que de temps passé à -revoir mes œuvres anciennes pour en enlever les négligences et les -longueurs! Mes livres, quand je les revois à distance, ressemblent -à de vieilles villes dans lesquelles une bonne administration -fait des percées pour les assainir, leur donner du jour et de -la lumière... Tout livre que j’ai publié dans une revue ou un -journal n’a été pour moi qu’une sorte de première épreuve...» -(<span class="smcap">Champfleury</span>, <i>Souvenirs et Portraits -de jeunesse</i>, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout -cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de -comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury: -<i>Les Bourgeois de Molinchart</i>, par exemple, édition de 1855, -Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; <i>Les Souffrances du -professeur Delteil</i>, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886, -Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque -ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue -du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et -parfois même valent moins que les premières.</p> - -<p>Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite -en feuilletons, en 1854, des <i>Bourgeois de Molinchart</i>, qui -offrent,<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span> en -effet, certaines analogies de situation avec <i>Madame Bovary</i>, qu’il -était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort, pas -fort!» (Gustave <span class="smcap">Flaubert</span>, lettre à Louis -Bouilhet, 5 août 1854; <i>Correspondance</i>, t. III, p. 2.)</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie:</p> - -<p>«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques -pas de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait -voir un bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie -jambe: j’ai bien envie <i>de lui offrir mon bras</i>.» (<i>Scènes de la vie -de bohème</i>, p. 176; M. Lévy, 1861.)</p> - -<p>«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des -dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables -marcheraient à deux pieds sur tous les articles du code pénal, -déclare une des héroïnes des <i>Scènes de la vie de jeunesse</i> (p. 85; -M. Lévy, 1859) du même romancier. La porte par où l’on sort de mon -boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer, -il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont -ruiné leurs pères. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent -pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin -pavé d’or...»</p> - -<p>«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi -de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout -simplement <i>de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère</i>?» -(<i>Ibid.</i>, p. 160.)</p> - -<p>«Sa tête était de plomb, et il avait <i>un enfer</i> dans l’estomac.» -(<i>Ibid.</i>, p. 177.)</p> - -<p>«Au fond de sa poitrine, et <i>flottant dans un océan de larmes</i>, -son cœur <i>assassiné par la souffrance se débattait en criant au -secours</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 191.)</p> - -<p>«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes -lui perçaient le cœur <i>comme les dards d’une couvée de serpents</i>.» -(<i>Ibid.</i>, p. 194.)</p> - -<p>«... Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de l’ombre -sur son plaisir, <i>chaussant</i> pour la dernière fois <i>le soulier des -promenades buissonnières</i>, elle comptait courir d’un pied libre et -léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance -enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été -brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé -la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons -d’être un peu sérieuses, qui raidissent<span class="pagenum" -id="Page_212">[p. 212]</span> les attitudes, immobilisent le visage, -règlent la voix dans le registre d’une gamme monotone, et sont -pour ainsi dire <i>le costume moral</i> de sa profession, elle espérait -retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme scolaire, -cette pétulance, cette vivacité qui faisait d’elle», etc. (<i>Les -Buveurs d’eau</i>, p. 203; M. Lévy, 1857.)</p> - -<p>«C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de -<i>mots qui font balle</i>, et que toute balle fait trou.» (<i>Ibid.</i>, p. -276.)</p> - -<p>«Un langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de -rhétorique.» (<i>Les Vacances de Camille</i>, p. 27; M. Lévy, 1859.)</p> - -<p>Pour dire qu’à Londres les bars ou cabarets ne sont pas fréquents: -«On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de -rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à -<i>l’antithèse de la soif</i>.» (<i>Propos de ville et propos de théâtre</i>, -Notes de voyage, p. 229; M. Lévy, 1858.)</p> - -<p>«La plus belle attitude d’une créature dans l’humanité est celle -de l’homme qui se <i>penche sur son œuvre pour rester debout devant -lui-même</i>.» (Henry <span class="smcap">Murger</span>, dans <span -class="smcap">Poitevin</span>, <i>La Grammaire, les Écrivains et les -Typographes</i>, p. 221.) Cette phrase se trouve dans <i>Le Sabot rouge</i> -de Murger (p. 46; C. Lévy, s. d.), mais corrigée: le dernier -membre de phrase a été supprimé.</p> - -<p>«Il faut <i>mettre une rallonge à la patience</i> et une à tes robes, -quand elles seront usées; car <i>l’horizon est d’un noir à faire de -l’encre avec</i>.» (Henry <span class="smcap">Murger</span>, dans <span -class="smcap">Poitevin</span>, <i>ibid.</i>, p. 225.)</p> - -<p>A propos de Murger, n’oublions pas cette comique révélation -de son historiographe et ami Schaunard (Alexandre <span -class="smcap">Schanne</span>, <i>Souvenirs de Schaunard</i>, p. 175; -Charpentier, 1887): «Banville et Murger ont vu Mimi avec les yeux -de l’artiste. La vérité est que, sans s’être trompés d’une façon -absolue, ils ne l’ont aperçue <i>qu’au travers d’une lorgnette trempée -dans l’eau de jouvence</i>.»</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span></p> - <h3>VI</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Gustave Flaubert.</span> Ses erreurs, - barbarismes et solécismes. — <span class="smcap">Jules et Edmond de - Goncourt.</span> Drôleries et mots tronqués. Abus du verbe <i>mettre</i>. - — <span class="smcap">Alphonse Daudet. — Émile Zola. — J.-K. - Huysmans.</span> La <i>musique des liqueurs</i>. Encore l’abus du verbe - <i>mettre</i>.</p> - </div> -</div> - -<p>Dans <i>Madame Bovary</i> (t. I, p. 30; 1<sup>re</sup> édition, Michel -Lévy, 1857), <span class="smcap">Gustave Flaubert</span> (1821-1880) -nous dit que «le père Rouault vint apporter à Charles le paiement -de sa jambe remise, soixante-quinze francs <i>en pièces de quarante -sous</i>». 75 francs en pièces de 2 francs, problème qui paraît -insoluble.</p> - -<p>Plus loin (p. 141), nous lisons: «Il reçut pour sa fête une belle -tête phrénologique, toute marquetée de chiffres <i>jusqu’au thorax</i> et -peinte en bleu.» Une tête qui va jusqu’au thorax, encore une énigme -difficile à déchiffrer.</p> - -<p>Le costume de conseiller de préfecture décrit par Gustave -Flaubert, dans un autre chapitre de <i>Madame Bovary</i> (t. I, chap. 8, -p. 197, Fête des Comices): «Alors on vit descendre du carrosse un -monsieur vêtu d’un habit court <i>à broderies d’argent</i>... Il était, -lui, un conseiller de préfecture... M. le conseiller, appuyant -contre sa poitrine <i>son petit tricorne noir</i>...», ce costume serait, -d’après une lettre adressée au <i>Figaro</i> (numéro du 13 mars 1919) -par «Un ancien conseiller de préfecture», tout à fait inexact: -«Jamais, sous aucun régime, les conseillers de préfecture n’ont eu de -broderies d’argent, mais des broderies <i>bleues</i> de deux nuances et un -<i>bicorne</i>...»</p> - -<p>Dans <i>Bouvard et Pécuchet</i> (p. 126; 1<sup>re</sup> édition, -Lemerre, 1881), cette singulière peinture: «De couleur vert-pomme, -sa chasuble, que des fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel<a -id="NoteRef_45" href="#Note_45" class="fnanchor">[45]</a>».</p> -<p><span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span></p> <p>Pages -299-300 du même ouvrage, Flaubert fait célébrer la messe de minuit -«le soir du 26 décembre», c’est-à-dire le lendemain de Noël au lieu -de la veille.</p> - -<p>«Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux -étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs.» (<i>La Tentation -de saint Antoine</i>, p. 44; Charpentier, 1882.)</p> - -<p>Des gouttes de sang qui font craquer les os, etc.?</p> - -<p>Et que dites-vous de cette gentille petite phrase, cueillie dans -une lettre adressée à Mme X... (Mme Louise Colet: <i>Correspondance -de Gustave Flaubert</i>, t. II, p. 176): «Adieu, toi qui es l’édredon -où mon cœur se pose, et le pupitre commode où mon esprit -s’entrouvre»?</p> - -<p>Il faut bien le reconnaître, malgré son très grand talent et ses -minutieux et maladifs scrupules d’écrivain, et aussi malgré toute -l’admiration qu’il nous inspire, les fautes de français (barbarismes -et solécismes) abondent chez Gustave Flaubert. A l’époque de sa -jeunesse, on étudiait mal ou plutôt on n’étudiait pas du tout notre -langue dans les collèges et les lycées; on était censé l’apprendre à -l’aide des versions latines, et Flaubert, sans s’en douter le moins -du monde, garda toute sa vie et dans tous ses écrits des traces de -cette ignorance.</p> - -<p>Émile Faguet en a, de son côté, fait la remarque: «Flaubert -n’était pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de -solécismes et de provincialismes dans <i>Madame Bovary</i> (<i>Revue bleue</i>, -3 juin 1899, p. 697).</p> - -<p>Voici quelques exemples à l’appui de ces assertions:</p> - -<p>Flaubert confond sans cesse <i>de suite</i> avec <i>tout de suite</i>: -«Il eut un tel regard qu’elle s’empourpra, comme à la sensation -d’une caresse brutale; mais <i>de suite</i>, en s’éventant avec son -mouchoir: «Vous avez manqué le coche...» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>, -1<sup>re</sup> édition, p. 368, et <i>passim.</i>) «Réponds-moi <i>de -suite</i>...» (pour immédiatement, tout de suite) (<i>Correspondance</i>, -t. I, p. 108.) «Tu vas avoir <i>de suite</i> plus de lecteurs que tu n’en -aurais eu...» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 170.) Etc.</p> - -<p>Il évite quelque chose <i>à quelqu’un</i>, au lieu de le lui épargner, -ou de le lui faire éviter: «Pour <i>lui éviter</i> du mal, il se levait de -bonne heure...» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>, p. 237.) «Vous <i>m’éviterez</i> -une course.» (<i>Correspondance</i>, t. IV, p. 214.) Etc.</p> - -<p>Il se rappelle <i>d’</i>une chose, il <i>s’en</i> rappelle, au lieu de se -la rappeler: «La première lecture n’est pas si loin qu’ils ne <i>s’en</i> -soient rappelés.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 236.) «Remercie de ma -part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler <i>de moi</i>.» (<i>Lettres à -sa nièce Caroline</i>, p. 2.) Etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span></p> - -<p>Il cause <i>à</i> quelqu’un, au lieu de causer <i>avec</i> lui: «On -trouve toujours dans cette ville-là des gens <i>à qui</i> causer.» -(<i>Correspondance</i>, t. III, p. 193.) «Je n’aurais plus personne <i>à -qui</i> causer.» (<i>Lettres à sa nièce Caroline</i>, p. 359.) Etc.</p> - -<p>Il <i>se</i> dispute avec quelqu’un, au lieu de disputer (sans -pronom) avec lui, de se quereller avec lui («<span class="smcap">Se -disputer</span>, dans le sens d’avoir une querelle, locution qui n’a -en sa faveur ni la grammaire ni l’autorité des écrivains»: <span -class="smcap">Littré</span>, art. Disputer, Rem.): «Il vit Arnoux qui -<i>se disputait</i>...» (<i>L’Éducation sentimentale</i>, p. 29; Charpentier, -1880.) «C’était le chevalier et le postillon qui <i>se disputaient</i>.» -(<i>Ibid.</i>, p. 153.) «... à <i>me disputer avec</i> mes éditeurs.» -(<i>Correspondance</i>, t. I, p. 101.) Etc.</p> - -<p>Il observe quelque chose <i>à quelqu’un</i>, au lieu de le lui faire -observer: «Il est possible, comme tu <i>me l’observes</i>, que je lise -trop...» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 170.)</p> - -<p>Ne soupçonnant pas qu’<i>invectiver</i> est un verbe neutre, il écrit -toujours: <i>invectiver quelqu’un</i>, au lieu d’invectiver <i>contre</i> ce -quelqu’un: «Il invectivait Charles I<sup>er</sup>.» (<i>L’Éducation -sentimentale</i>, p. 214.) «Sa femme l’invectivait.» (<i>Ibid.</i>, p. 401.) -«Il ne pouvait se retenir de les invectiver.» (<i>Ibid.</i>, p. 411.) -Etc.</p> - -<p>Toujours aussi il écrit: nous nous sommes <i>en allés</i>, au lieu de: -nous nous en sommes allés (de même qu’on dit: nous nous en sommes -flattés, nous nous en sommes vantés, — et non en flattés, en vantés): -«Nous nous sommes en allés.» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 85.) «Il -s’est en allé tranquillement.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 308.) «Avec -Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas.» -(<i>Ibid.</i>, t. II, p. 12.) Etc.</p> - -<p>Il donne à la locution prépositive <i>à l’encontre de</i>, qui signifie -<i>en s’opposant à</i>, <i>à l’opposite de</i>, <i>en face de</i>, etc. (Cf. <span -class="smcap">Littré</span>), le sens, qu’elle n’a jamais eu, de -<i>relativement à, à propos de</i>: «Il avait des remords à l’encontre du -jardin.» (<i>Bouvard et Pécuchet</i>, p. 37.)</p> - -<p><i>Sous le rapport de</i>: cette locution, qui n’est pas exacte, car -une chose n’est pas <i>sous un rapport</i>, mais <i>en rapport</i> avec une -autre, «n’est pas bonne à employer, dit Littré (art. Rapport, Rem.); -ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter». Flaubert l’emploie -couramment: «... Quoique d’une fidélité fort exacte <i>sous le rapport</i> -des descriptions...» (<i>Correspondance</i>, t. I, p. 196.) «Tâche de -me dire ce qui se passe dans ma maison <i>sous tous les rapports</i> -possibles.» (<i>Ibid.</i>, t. I, p. 278.) «Nous allons bien <i>sous le -rapport</i> sanitaire.» (<i>Ibid.</i>, t. II, p. 35.) Etc.</p> - -<p>Il part <i>à</i> Paris, au lieu de partir <i>pour</i> Paris. «Dans une -quinzaine, il part <i>à</i> Paris.» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 321.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span></p> - -<p>Il écrit <i>le</i> Dante, au lieu de Dante sans article («Durante -Alighieri, dit <i>Dante</i>, par une abréviation familière aux Italiens, -et non <i>le Dante</i>, comme on dit trop souvent en français, les -Italiens ne plaçant l’article que devant le nom propre et non devant -les prénoms»: <i>Larousse</i>, art. Dante): «La chape de plomb que <i>le</i> -Dante promet aux hypocrites...» (<i>Correspondance</i>, t. II, p. 283.)</p> - -<p>Il écrit les <i>de</i> Goncourt (<i>Ibid.</i>, t. III, p. 391), au lieu -de les Goncourt. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>, art. -Nobiliaire.)</p> - -<p>Oubliant que <i>pire</i> est un adjectif et non un adverbe, il écrit: -«Je vais <i>pire</i>» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 263), comme si l’on pouvait -dire: Je vais <i>meilleur</i>, au lieu de: Je vais mieux, je vais pis.</p> - -<p>Il dit que «rien n’est plus embêtant <i>comme</i> la campagne». -(<i>Lettres à sa nièce Caroline</i>, p. 77.)</p> - -<p>«Écris-moi-le» (<i>Ibid.</i>, p. 153), pour: écris-le-moi.</p> - -<p><i>Dans ce but</i>, locution qui ne s’explique pas et «qui doit être -évitée», dit Littré. «Mme Lapierre m’a écrit, <i>dans ce but</i>, un -billet fort aimable.» (<i>Ibid.</i>, p. 389.)</p> - -<p>«La pluie <i>qui n’arrête pas</i> me comble de joie.» (<i>Ibid.</i>, p. -163.)</p> - -<p><i>Soi-disant</i> «ne se dit jamais des choses», remarque Littré, et ne -peut logiquement s’appliquer qu’aux personnes. «A force de patauger -dans les choses <i>soi-disant</i> sérieuses...», écrit Flaubert. (<i>Ibid.</i>, -p. 434.)</p> - -<p>Enfin, on a, non sans raison, blâmé ces phrases de Flaubert:</p> - -<p>«Son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva -un boc d’occasion, qui, ayant <i>une fois</i> des lanternes neuves... -ressembla presque à un tilbury.» (<i>Madame Bovary</i>, t. I, p. 48.)</p> - -<p>«Les marchands de vins étaient ouverts; on allait de temps à autre -<i>y</i> fumer une pipe.» (<i>L’Éducation sentimentale</i>, p. 352.)</p> - -<p>«Il fallait relever le principe <i>d’autorité</i>, qu’<i>elle</i> s’exerçât -au nom de n’importe qui, qu’<i>elle</i> vînt de n’importe où...» (<i>Ibid.</i>, -p. 475.)</p> - -<p>«Le matin, on <i>s’encombrait</i> au bureau de la poste.» (<i>Bouvard et -Pécuchet</i>, p. 196.) Pour: on se pressait au bureau, ou: on encombrait -le bureau.</p> - -<p>«Il était venu avec une charrette de fumier, et l’avait jetée tout -à vrac au milieu de l’herbe.» (<i>Ibid.</i>, p. 206.) Au lieu de: <i>en</i> -vrac. (Cf. <span class="smcap">Littré</span>.)</p> - -<p>«Il assista peut-être à des choses que tu <i>lui jalouserais</i>, si tu -pouvais les voir.» (<i>Ibid.</i>, p. 349.)</p> - -<p>Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections -grammaticales chez ses confrères (Cf. <i>Correspondance</i>, t. II, p. -148 et 200,<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> où -il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas -suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362, -etc.), et qui nous informe quelque part (<i>Correspondance</i>, t. III, -p. 237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze -jours, le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche -avec la <i>Grammaire des Grammaires</i>», eût été diantrement étonné si -on lui eût montré combien sa langue était <i>en désaccord</i> avec la -langue de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec -celle de Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit<a -id="NoteRef_46" href="#Note_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> - - -<div class="aster" id="Goncourt"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Des <span class="smcap">Goncourt</span> (Edmond <span -class="smcap">de Goncourt</span>: 1822-1896; Jules <span -class="smcap">de Goncourt</span>: 1830-1876): «Sur le siège, <i>le dos</i> -du cocher <i>était étonné</i> d’entendre pleurer si fort.» (<i>Germinie -Lacerteux</i>, chap. 64, p. 254; Charpentier, 1864.)</p> - -<p>Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le -verbe rasseyer, <i>rasseoir</i> ne leur suffisant pas: «Il fallait que -mademoiselle la <i>rasseyât</i> de force», — et (p. 85) ils écrivent des -<i>affutiots</i>, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots -comme elles s’en mettent», au lieu d’<i>affûtiaux</i> (bagatelle, -brimborion, affiquet).</p> - -<p>«Ce qui lui <i>manquait</i> et lui <i>faisait défaut</i>, c’était <i>une -absence</i> d’aliment à des appétits nouveaux...» (<i>Madame Gervaisais</i>, -p. 216.)</p> - -<p>Dans <i>Idées et Sensations</i> (p. 155), les Goncourt nous font -entendre des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime -à entendre la lisière toute gazouillante et <i>rossignolante</i> du -sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi -bien d’ailleurs que les autres oiseaux, ne chantent guère en hiver, -d’autant que la plupart des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous -ont quittés: «Le rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et -émigre dans les premiers jours d’août» (<span class="smcap">Larive -et Fleury</span>, <i>Dictionnaire des mots et des choses</i>)<a -id="NoteRef_47" href="#Note_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> -<p><span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span></p> <p>Et -dans <i>Les Frères Zemganno</i> (p. 11), nous assistons à ce phénomène: -un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se -mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme, -portant enfermé dans sa vareuse un animal qui <i>se débattait</i>... Le -hérisson vivant...»</p> - -<p>Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents -<i>qu’elle n’a pas</i>; un jeune homme <i>imberbe</i> rit dans <i>sa barbe</i>: «Ce -soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, -la sœur nous raconte...» (<span class="smcap">Goncourt</span>, -<i>Journal</i>, année 1871, t. IV, p. 349.) «Le jeune Léon rit dans sa -barbe future.» (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, année 1882, -t. VI, p. 177.)</p> - -<p>Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de -l’amiral Jauréguiberry». (<span class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, -année 1886, t. VII, p. 136.)</p> - -<p>Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci: -«Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la -tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit -grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant -ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation, -suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes -de douleur dont les ondes sonores», etc. (<i>Madame Gervaisais</i>, p. -83.)</p> - -<p>«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante -semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute -fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune -tendresse de sa couleur.» Etc. (<i>Manette Salomon</i>, p. 173.)</p> - -<p>«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur -un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le -délicat <i>charme</i> de ses traits <i>charmants</i>, à la composition d’un -visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de -l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque», -etc. (<i>Chérie</i>, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela -signifie?</p> - -<p>De même ceci:</p> - -<p>«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage -qui met au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se -dissipe dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et -momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une -créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de -la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux -en Espagne, qui ne cesse<span class="pagenum" id="Page_219">[p. -219]</span> que dans cette sorte d’ennui et dans le sentiment de la -mort.» (<i>La Faustin</i>, p. 172-173.)</p> - -<p>«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il <i>leur</i> -manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques, -et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il <i>leur</i> manque -l’invention, la création...» (<span class="smcap">Goncourt</span>, -<i>Journal</i>, 7 mai 1878; t. VI, p. 22.)</p> - -<p>«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout -le monde trouvait laide, <i>ont fait</i> accepter comme belle...» (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>ibid.</i>, 30 juin 1881, t. VI, p. 154.)</p> - -<p>«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel; -elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et -elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de <i>la flanelle -pour les rhumatismes</i>, et qui sont grasses d’une vilaine graisse <i>de -rats nourris d’anguilles d’égouts</i>.» (<span class="smcap">Id.</span>, -<i>ibid.</i>, 24 mai 1889; t. VIII, p. 55.)</p> - -<p>Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin -phtisique». (<i>Les Frères Zemganno</i>, p. 151.)</p> - -<p id="ln_15">Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe -<i>mettre</i> appliqué à un objet immatériel ou inanimé:</p> - -<p>«Une lampe allumée <i>mettait</i> un brasier de feu d’or...» (<i>Madame -Gervaisais</i>, p. 164.)</p> - -<p>«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite -touche carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne -de lumière humide au bord de la paupière inférieure et <i>mettant</i> -un éclair mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de -lumière...» (<i>La Faustin</i>, p. 174.)</p> - -<p>«Des lampes... <i>mettent</i> un peu de rougeoiement sur la table.» -(<i>La Fille Élisa</i>, p. 6.)</p> - -<p>«La lampe de l’escalier <i>mettait</i> sur l’humidité des murs un -ruissellement rougeoyant.» (<i>Ibid</i>., p. 94.)</p> - -<p>«Les ombres des arbres <i>mettaient</i> de grandes taches diffuses...» -(<i>Les Frères Zemganno</i>, p. 10.)</p> - -<p>«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, <i>mettait</i> une danse -poussiéreuse...» (<i>Ibid.</i>, p. 49.)</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Au lieu de <i>mettre</i>, des écrivains emploient volontiers, dans ce -cas, le verbe <i>jeter</i>: «Une cravate en soie rouge <i>jette</i> une note -grave sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. <i>Revue bleue</i>, 10 mars -1883, p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury -(p. 209), «un parfum de miroton qui <i>jetait</i> sa note intense...»</p> - -<p>Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la<span -class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> langue, ont plus mal -écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de barbarismes et -de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de l’écrivain,» -assurent-ils. (<i>Journal</i>, t. III, p. 32.) Aussi font-ils peu de -cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a pu -décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes; -il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le -monde.» (<i>Ibid.</i>, t. VI, p. 289.)<a id="NoteRef_48" href="#Note_48" -class="fnanchor">[48]</a></p> - -<p>Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, -écrivent:</p> - -<p>«Ce coquetage, qui <i>m’insupportait</i> autrefois...» (<i>Ibid.</i>, t. -IV, p. 163.)</p> - -<p>«La canonnade qui ne <i>décesse</i> pas... La fusillade ne <i>décesse</i> -pas...» (<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 171 et 313.) («<i>Décesser</i>, barbarisme -populaire qui se dit au lieu de <i>cesser</i>, et qui est une grosse -faute.» <span class="smcap">Littré.</span>)</p> - -<p>«Le mot <i>dont</i> il s’est toujours rappelé...» (<i>Ibid.</i>, t. VII, p. -87.) Pour <i>qu’il</i> s’est toujours rappelé.</p> - -<p>«Brébant <i>me cause</i> de mon livre.» (<i>Ibid.</i>, t. VI., p. 314.) -«Daudet <i>me cause</i> de la misère...» (<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 205.) Pour: -<i>me parle</i> ou <i>cause avec moi</i>.</p> - -<p>«Il a vu payer 90 francs <i>chaque</i> les deux derniers fauteuils...» -(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 316.) Pour: <i>chacun</i>. («<i>Chaque</i> ne doit -pas se confondre avec <i>chacun</i>; <i>chaque</i> doit toujours se mettre -avec un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de -dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs <i>chaque</i>.» Etc. — <span -class="smcap">Littré.</span>)</p> - -<p>«Les étudiants peu <i>fortunés</i>» (qui n’ont pas assez d’argent -pour aller souvent au théâtre) (<i>Ibid.</i>, t. VIII, p. 8.) Pour: -peu <i>riches</i>, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («<i>Fortuné</i> ne -doit pas être employé pour «riche»; c’est une faute...» <span -class="smcap">Littré.</span>)</p> - -<p>Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent <i>éplafourdi</i> -(<i>Ibid.</i>, t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour <i>éplapourdi</i> -(participe passé d’<i>éplapourdir</i>, signifiant abasourdir); — <i>dérayer</i> -(<i>Ibid.</i>, t. IV, p. 28), pour <i>dérailler</i>; — «la morsure des <i>taxia</i>» -(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 23), pour des <i>thapsia</i>; — le <i>hantement</i> -(<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque -<i>hantise</i> existe; — ils donnent au mot <i>dunkerque</i> (étagère, petit -meuble, cf. <span class="smcap">Littré</span>) un sens qu’il ne -paraît pas comporter:<span class="pagenum" id="Page_221">[p. -221]</span> «Des vitrines pleines de dunkerques...» (<i>Journal</i>, t. -II, p. 69); — etc., etc.</p> - -<p>«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation -littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (<i>Ibid.</i>, t. VII, p. 31). -C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne -commence qu’à moi.</p> - -<p>Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression -«document humain», si fréquemment employée dans ces derniers -temps, a été revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (<i>La -Faustin</i>, préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame -la paternité, la regardant, cette expression, comme la formule -définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de -travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du <i>document -humain</i>.»</p> - - -<div class="aster" id="Daudet"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Alphonse Daudet</span> (1840-1897), dans -<i>Tartarin de Tarascon</i> (p. 198, Lemerre, 1886), attribue aux Arabes -des mâchoires phénoménales: «Quatre mille Arabes couraient derrière -(un chameau), pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et -faisant luire au soleil <i>six cent mille dents blanches</i>». Ce qui fait -tout juste 150 dents par Arabe.</p> - -<p>Dans <i>Les Rois en exil</i> (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un -même personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté -comme septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient -sexagénaire.</p> - -<p>Dans <i>L’Évangéliste</i> (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint -un instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu <i>globuleux et -fanatique</i>».</p> - -<p>Dans <i>Le Petit Chose</i> (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on -<i>s’emplit</i> tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières -pavoisées», etc. Pour: on s’empile.</p> - -<p>Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier -l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire <i>ne -savent pas écrire la prose française</i>», disait-il (Cf. <i>Journal des -Goncourt</i>, t. VI, 1878, p. 24)<a id="NoteRef_49" href="#Note_49" -class="fnanchor">[49]</a>, — abuse des néologismes inutiles<span -class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> et présente fréquemment -des tournures de phrases inusitées ou fautives:</p> - -<p>«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître, -pour <i>moquer ce titre</i> dont on le flattait généralement...» -(<i>L’Immortel</i>, p. 6; 1<sup>re</sup> édit., Lemerre, 1888.)</p> - -<p>«Le <i>nâvrement</i> (<i>sic</i>) de la bouche et du regard signifiait...» -(<i>Ibid.</i>, p. 12.)</p> - -<p>«Longuement <i>réflexionné</i> là-dessus en battant les -Champs-Élysées...» (<i>Ibid.</i>, p. 59.)</p> - -<p>«Les <i>facticités</i> du dessert.» (<i>Ibid.</i>, p. 115.) Pour signifier -les menus plats de la fin d’un dîner.</p> - -<p>«Dans ce <i>frénétisme</i> de vivats...» (<i>Ibid.</i>, p. 132.) <i>Frénésie</i>, -qui est français, suffirait peut-être.</p> - -<p>«Il <i>s’activait</i> autour de la table.» (<i>Ibid.</i>, p. 184.) Pour: il -s’agitait, se remuait.</p> - -<p>«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y <i>prostre</i>...» (<i>Ibid.</i>, -p. 186.) C’est-à-dire s’y prosterne.</p> - -<p>«Il avait ouvert démesurément la bouche pour <i>exploser</i> sa -colère.» (<i>Ibid.</i>, p. 221.)</p> - -<p>Dans <i>Port-Tarascon</i> (Flammarion, s. d.), Daudet confond -<i>auvents</i> avec volets (p. 281); il fait <i>effluves</i> du féminin (p. -78).</p> - -<p>Dans <i>Le Petit Chose</i> (Lemerre, 1884), il emploie <i>fixer</i> pour -<i>regarder</i> (p. 163); il évite volontiers quelque chose <i>à quelqu’un</i> -(p. 192 et 388); part d’ordinaire <i>à</i> son travail (<i>Études et -Paysages</i>, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou -<i>en</i> Auvergne (<i>Jack</i>, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de -<i>pour</i>. Etc., etc.</p> - - -<div class="aster" id="Zola"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Émile Zola</span> (1840-1902) donne, dans son -roman <i>La Faute de l’abbé Mouret</i>, de curieux détails concernant les -prescriptions et habitudes du clergé régulier ou séculier, détails -extraits sans doute de quelque traité de discipline ecclésiastique: -«Lorsqu’il (l’abbé Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait -(l’escalier) <i>qu’une marche à la fois</i>, ainsi que le recommandent -saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier, -1884); «...arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille -au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s’être -endormi <i>sur le côté gauche</i>; fautes abominables, qu’il aurait voulu -racheter en usant jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il -est regrettable que Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces -citations.</p> - -<p>Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de<span -class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span> grands lézards [qui] -<i>couvaient leurs œufs</i>». Or, si l’on s’en rapporte au <i>Dictionnaire -des mots et des choses</i> de Larive et Fleury (t. II, p. 319, col. 2, -art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs: «la femelle ne -s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation». Une autre espèce -de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les œufs éclosent -dans le corps de la mère, et que les petits viennent au monde tout -vivants».</p> - -<p>Dans <i>Son Excellence Eugène Rougon</i> (p. 339; Charpentier, -1883), un personnage nous est représenté «assis avec dignité <i>sur -son séant</i>». En effet, c’est généralement sur son séant qu’on -s’assoit.</p> - -<p>Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec -le goût pervers des femmes <i>pour les hommes chauves</i>, regarde -passionnément le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût -bien répandu chez les femmes?</p> - -<p>«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de -chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche <i>vide de -dents</i>... Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche <i>entre -ses dents</i>.» (<i>La Conquête de Plassans</i>, chap. 10, p. 138 et 140; -Charpentier, 1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite.</p> - -<p>«Des femmes montraient <i>leurs</i>... C’était plein de bonhomie, -un dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent -à l’aise... Justement on était <i>à la nouvelle lune</i>...» (<i>La -Fête à Coqueville</i>, dans le volume <i>Le Capitaine Burle</i>, p. 284; -Charpentier, 1883.)</p> - -<p>«On n’entendait jamais un mot plus haut <i>l’un que l’autre</i>.» -(<i>Pot-Bouille</i>, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au -moins <i>deux mots</i>, pour que l’un pût être plus haut que l’autre.</p> - -<p>Dans <i>Lourdes</i> (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous -partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, <i>pour -s’essuyer les yeux</i>.»</p> - -<p>Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (<i>Journal des -Goncourt</i>, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la -clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis -que la flûte représente tout au plus l’amour platonique».</p> - -<p>Les mots <i>saleté</i>, <i>sale</i>, <i>salir</i>, se retrouvent souvent -dans les livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école -naturaliste. «Cette chose laide et <i>sale</i> qui se nomme la politique.» -(<i>Une Campagne</i>, p. 318.) «Elle se croyait <i>salie</i> d’une tache -si ineffaçable...» (<i>Madeleine Férat</i>, p. 210; Charpentier, -1892.) «Tu ne dois pas <i>salir</i> nos tendresses.» (<i>Ibid.</i>, p. 221.) -«... Pour<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> y -trouver un <i>sale</i> plaisir...» (<i>Madeleine Férat</i>, p. 224.) «... Un -besoin de <i>sales</i> débauches...» (<i>Ibid.</i>, p. 236.) «... La <i>salir</i> -de sa bave...» (<i>Ibid.</i>, p. 261.) «Elle comptait que ses <i>saletés</i> -suffiraient.» (<i>Ibid.</i>, p. 268.) «Ah! que de <i>saletés</i>!» (<i>Ibid.</i>, p. -390.) Etc.</p> - -<p>«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de -plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. <i>Renée</i>, pièce -en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. <i>Son Excellence Eugène -Rougon</i>, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du -maître romancier. (Cf. <i>Naïs Micoulin</i> p. 67, 125...)</p> - - -<div class="aster" id="Huysmans"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Nous avons cité le fameux <i>sonnet des voyelles</i> d’Arthur Rimbaud -(p. 137):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> - -<p>On pourrait rapprocher de ces vers <i>la musique des liqueurs</i> -de <span class="smcap">J.-K. Huysmans</span> (1848-1907), les -comparaisons faites par son héros Des Esseintes (<i>A rebours</i>, p. -63; Charpentier, 1884), des alcools et liqueurs avec les divers -instruments de musique:</p> - -<p>«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme -goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la -clarinette, dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au -hautbois, dont le timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette, -à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; -tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement -de la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs -stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc -fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que -roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à -tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les -mastics.</p> - -<p>«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des -quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte -palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse -et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, -plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé, -mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse, -corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait -même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième -instrument, la harpe,<span class="pagenum" id="Page_225">[p. -225]</span> qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la saveur -vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.</p> - -<p>«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons -existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une -note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton -majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le -signe de chartreuse verte.»</p> - -<p>Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne -sont pas rares chez Huysmans.</p> - -<p>«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs -<i>frappaient</i> des coups crus dans l’ombre.» (<i>En ménage</i>, p. 2; -Charpentier, 1881.)</p> - -<p>Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains -«naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe <i>mettre</i> à des -objets inanimés:</p> - -<p>«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse -noire rejoignait la tresse rose qui <i>mettait</i> comme un souffle -de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme -un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide -carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère -rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret -avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui -succèdent aux transports éteints», etc. (<i>A rebours</i>, p. 262.)</p> - -<p>«Les assiettes <i>mettaient</i> sur le blanc de craie de la nappe des -ronds d’un blanc plus jaune...» (<i>En ménage</i>, p. 314.)</p> - -<p>Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe -<i>mettre</i>, <a href="#ln_15">p. 219</a>.)</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span></p> - <h3>VII</h3> - <div class="subhang"> - <p><span class="smcap">Gustave Claudin. — Alfred Assollant. — Edmond - About. Un hasard providentiel. — Jules Verne. — Victor Cherbuliez. - — Ferdinand Fabre. — Alexandre Dumas fils. — Gustave Droz. — André - Theuriet.</span></p> - - <p><span class="smcap">Jules Vallès.</span> Une gaffe macabre. — - <span class="smcap">Léon Cladel.</span> Phrases interminables et - autres bizarreries de style.</p> - - <p><span class="smcap">Jules Claretie. — Charles Chincholle. — - Anatole France. — Léon Duvauchel. — Jean Lorrain. — Paul Magueritte. - — Remy Saint-Maurice.</span></p> - </div> -</div> - -<p>Dans son volume <i>Point et Virgule</i> (p. 50; Librairie nouvelle, -1860), <span class="smcap">Gustave Claudin</span> (1823-1896) nous -offre cette amusante comparaison: «Le brouillard, s’épaississant -peu à peu, se transforma bientôt en pluie, et fit pousser sur les -trottoirs des myriades de <i>champignons verts et bleus qu’on appelle -des parapluies</i>.»</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">Alfred Assollant</span> (1827-1886) -indique un singulier moyen de faire concurrence aux cornets -acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs de billard, il nous les -représente qui se rapprochent, «tenant leur queue à la main <i>pour -mieux entendre</i>». (Dans <i>Le Journal</i>, 27 août 1897.)</p> - - -<p class="p3">«Victorine continua sa lecture <i>en fermant les yeux</i>», -prétend <span class="smcap">Edmond About</span> (1828-1885), dans -<i>Les Mariages de Paris</i> (Le buste, p. 180; Hachette, 1882).</p> - -<p>Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le -qualificatif <i>providentiel</i> ajouté au mot <i>hasard</i>: «Il avait entendu -mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les -feuilles publiques)...» (<i>Madelon</i>, p. 551; Hachette, 1885).</p> - -<p>«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne -s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (<i>Bouvard et -Pécuchet</i>, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils -déterrèrent,» etc.</p> - -<p>Dans son volume <i>Le Mot et la Chose</i> (chap. 20, p. 191-199; -Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en<span -class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span> détail cette locution. -«Ces deux mots, <i>hasard</i> et <i>Providence</i>, ne peuvent être accouplés -l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble... <i>Providentiel</i> est -un méchant mot, qui, comme tous les faux pavillons, couvre toutes -sortes de marchandises. Nous ferons bien de nous en défaire, et -surtout de ne pas le joindre au terme de <i>hasard</i> dont il gâte le -sens très précis.»</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Jules Verne</span> (1828-1905): -«Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de -l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en frappait que -les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies <i>une couleur -essentiellement écossaise</i>.» (<i>Vingt mille lieues sous les mers</i>, -chap. 22, p. 173; Hetzel, s. d., in-8.)</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Victor Cherbuliez</span> -(1829-1899), dans <i>Miss Rovel</i> (p. 220; Hachette, 1911): «Raymond -avait senti la foudre tomber sur lui; il avait été consumé, anéanti, -ou peu s’en faut. <i>Il rassembla péniblement ses morceaux. Il achevait -de les recoudre, de se reconstituer dans son intégrité...</i>»</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Ferdinand Fabre</span> -(1830-1898), dans <i>Barnabé</i> (p. 381; Charpentier, 1885): «L’étoffe, -trop vivement ramassée, <i>poussa un cri</i>» (en se déchirant, sans -doute).</p> - -<p>On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants -d’<span class="smcap">Alexandre Dumas fils</span> (1824-1895) (dans -son roman <i>La Dame aux perles</i>, p. 119; Librairie nouvelle, 1855), -vers adressés à une élégante Parisienne:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i20">... Vos jupons,</p> -<p class="i0">Dentelés et brodés, <i>se donnaient cette joie</i></p> -<p class="i0"><i>De rire</i> avec la boue en battant vos talons.</p> -</div></div> - -<p>Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas -fils:</p> - -<p>«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux -noirs dénotaient <i>une nature ardente</i>.» (<i>Ce que l’on voit tous -les jours</i>, dans le volume <i>La Boîte d’argent</i>, p. 182; M. Lévy, -1867.)</p> - -<p>«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père, -le plus mauvais garde national connu.» (<i>Un Cas de rupture</i>, dans le -volume <i>Le Docteur Servans</i>, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.)</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Gustave Droz</span> (1832-1895): -«Sur l’honneur, je sentis <i>une larme</i> qui me montait <i>à la gorge</i>.» -(<i>Monsieur, Madame<span class="pagenum" id="Page_229">[p. -229]</span> et Bébé</i>, p. 149; Hetzel, 1866.) Nous avons vu -précédemment (p. 83) Lamartine nous avouer que ses larmes n’allaient -pas si haut, qu’une larme lui était <i>montée au cœur</i>.</p> - -<p>«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais <i>brûlé la cervelle</i>!» -s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (<i>Entre -nous</i>, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du <i>Sire de -Framboisy</i>:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il lui trancha la tête</p> -<p class="i0">D’un’ ball’ de son fusil.</p> -</div></div> - - -<p class="p2"><span class="smcap">D’André Theuriet</span> (1833-1907) -qui, mieux que personne, a célébré les splendeurs et «les -enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont moins rouges <i>que ses -désirs</i>.» (Dans <i>Le Journal</i>, 17 mai 1902.)</p> - - -<div class="aster" id="Valles"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p><span class="smcap">Jules Vallès</span> (1833-1885) nous parle -de son style en ces termes: «J’ai fait mon style de pièces et de -morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins -malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là! -Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me -giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes -sous.» (<i>L’Insurgé</i>, p. 59-60; Charpentier, 1886.)</p> - -<p>Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et -brutal, où l’antithèse surgit fréquemment:</p> - -<p>«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et -attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui <i>m’effrayerait moins, -vivant et furieux</i>, dans les arènes de Madrid.» (<i>Les Réfractaires</i>, -p. 11; Charpentier, 1881.)</p> - -<p>«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres -de ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il -est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous -tuons le nôtre avec de l’encre.» (<i>Ibid.</i>, p. 203.)</p> - -<p>«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez -été bercé <i>sur les genoux d’une tête</i> universitaire, mais encore que -vous vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (<i>L’Enfant</i>, chap. -24, p. 372; Charpentier, 1881.)</p> - -<p>Dans <i>L’Insurgé</i> (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant -la Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe -d’un combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier<span -class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span> salut à celui qui a -été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures -s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas -Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès -resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le -sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il, -doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans -gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur -personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la -grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et -la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>A propos de <i>la phrase du chapeau</i>, de l’académicien Patin, nous -avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de <span -class="smcap">Léon Cladel</span> (1834-1892), qui est d’ailleurs -coutumier du fait. Si laborieux et méticuleux qu’a été cet écrivain, -si épris qu’il fut des qualités du style, il n’en a pas moins -commis — lui qui a tant peiné sur sa prose — quantité de lourdes, -rocailleuses et surtout très longues phrases, que je ne puis -évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop fastidieux pour le -lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément mon volume. Je me -borne à en indiquer quelques-unes:</p> - -<p>Dans <i>Raca</i> (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste -très net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua -combien grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses, -selon lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.)</p> - -<p>Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois -ou quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux -ont gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26 -lignes.)</p> - -<p>Dans <i>Les Va-nu-pieds</i> (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des -bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.)</p> - -<p>Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et -la besace au dos...» (27 lignes.)</p> - -<p>Dans <i>Quelques Sires</i> (Histrion, nouvelle, p. 289-290): -«Kalgrèsbi, le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...» -(22 lignes.)</p> - -<p>Dans <i>Kerkadec, garde-barrière</i> (dédicace, p. 3-8; Delille et -Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de <i>cinq pages</i>, 85 -lignes tout d’une traite.</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span></p> - -<p>Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon -Cladel:</p> - -<p id="ln_18">«... Six jours après cet entretien, la belle <i>lumière</i> -(c’est par cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre -fille) qui, pendant vingt années, avait été toute ma joie, -<i>s’éteignit</i> en <i>donnant le jour</i> à un fils qui ne la précéda que de -quelques minutes en <i>la nuit</i> éternelle.» (<i>Quelques Sires</i>, Œil pour -œil, p. 77.)</p> - -<p>«... Ce <i>renard</i>, qui s’était approché de mon observatoire à pas de -<i>loup</i>, ne mangera jamais plus de pain.» (<i>Urbains et Ruraux</i>, Griffe -de fer, p. 155.)</p> - -<p>Dans <i>Gueux de marque</i> (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui -vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son -front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen -et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de -<i>vingt-cinq</i> pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de -force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont -Lesage, l’auteur du <i>Diable boiteux</i>, nous a jadis (p. 171) offert un -exemple.</p> - -<p>Dans <i>Quelques Sires</i> (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des -noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage, -— au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. <span -class="smcap">Larousse</span>, <i>Grand Dictionnaire</i>, 1<sup>er</sup> -suppl., art. Noce.)</p> - -<p>«Qu’<i>apercevois</i>-je!» s’écrie Cladel dans sa <i>Kyrielle de chiens</i> -(Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet -aveu: «Je <i>rouai</i> comme un paon».</p> - -<p>«Une foule tumultueuse <i>entrait</i> et sortait <i>de</i> la Morgue.» -(<i>Quelques Sires</i>, Maugrabins, p. 47.)</p> - -<p>Dans <i>Titi Foyssac IV</i> (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions) -il crée le verbe <i>s’excrimer</i>, pour s’escrimer: «Ils <i>s’excrimèrent</i> -à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la -mauvaise locution <i>en agir</i>, pour en user. Il écrit (p. 233): -«Aujourd’hui, c’est fête! <i>Elle</i> se changerait en deuil...»</p> - -<p>Etc., etc.</p> - -<p>Léon Cladel, le patient et acharné prosateur<a id="NoteRef_50" -href="#Note_50" class="fnanchor">[50]</a>, a fait, je crois,<span -class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> très peu de vers, et -c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa mémoire. Je n’ai -rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il a composé en -l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal <i>Le Voleur</i>, 21 décembre -1877, p. 813):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">En l’an mil huit cent deux, naquit un homme</p> -<p class="i10">A Besançon, Franche-Comté.</p> -<p class="i0">Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme,</p> -<p class="i10">Victor Hugo La Bonté.</p> -<p class="i4">Quand il parut sur cette grande terre,</p> -<p class="i10">On vit poindre un nouveau soleil.</p> -<p class="i0">Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire,</p> -<p class="i10">Lors clignant son œil vermeil:</p> -<p class="i4">«Fétu, dit-il à son cadet terrestre,</p> -<p class="i10">Suivrais-tu mon vol hasardeux?</p> -<p class="i0">Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!»</p> -<p class="i10">Mais l’enfant: «Nous serons deux!»</p> -</div></div> - -<p>Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo, -le 11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’<i>Hernani</i>, ces vers ont -été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu -détaillé de ce banquet. (Cf. Victor <span class="smcap">Hugo</span>, -<i>Actes et Paroles</i>, Depuis l’exil, 1876-1880, p. 53-59.)</p> - - -<div class="aster" id="Claretie"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>De <span class="smcap">Jules Claretie</span> (1840-1913):</p> - -<p>Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs -qui s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — <i>qui -naîtra plus tard</i>, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux -séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...» -(<i>Une Femme de proie</i>, p. 156; Dentu, 1881.)</p> - -<p>«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi -lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire -d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce -qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! <i>elle -le plongeait dans le champagne</i>.» (<i>Ibid.</i>, p. 269.)</p> - -<p>«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et<span -class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span> <i>gaminait</i> parmi les -herbes.» (<i>Robert Burat</i>, p. 287; Lemerre, 1886.)</p> - - -<p class="p3">«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su <i>t’en -tirer</i>.»</p> - -<p>(<span class="smcap">Charles Chincholle</span> [1843 ou -1845-1902], <i>La Plume au vent</i>, La Paille et la Poutre, p. 167; -Courniol, 1865.)</p> - -<p>Dans son roman <i>Le Vieux Général</i> (p. 54; Marpon et Flammarion, -s. d.), Chincholle orthographie toujours: «<i>Empommé</i>, le -général, <i>empommé</i>... Il <i>empommera</i> le ministère...» (au lieu de: -empaumer, de <i>paume</i> et non de <i>pomme</i>).</p> - -<p>A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le -chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un -immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. <i>La Gazette -anecdotique</i>, 15 septembre 1890, p. 150.)</p> - - -<p class="p3">De M. <span class="smcap">Anatole France</span> -(1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses lèvres épaisses -apparaissaient comme de puissants appareils pour pomper et pour -absorber, tandis que son front fuyant, <i>sous</i> de gros yeux pâles, -trahissait la résistance à toute délicatesse morale.» (<i>L’Orme du -mail</i>, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros yeux pâles, qui -trahit la résistance à toute délicatesse?</p> - -<p>«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République <i>nager</i> parmi les -Puissances, <i>comme une pintade</i> dans une compagnie de goélands.» (<i>Le -Mannequin d’osier</i>, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas -plus que les poules.</p> - - -<p class="p3">Pour dire qu’une jeune fille garde le silence -et ne laisse rien deviner de ce qui se passe en elle, <span -class="smcap">Léon Duvauchel</span> (1850-1902), le poète et conteur -forestier, écrit, dans son roman <i>M’zelle</i> (p. 217), qu’elle «restait -toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur était toujours «en -robe montante».</p> - - -<p class="p3">Dans son roman <i>Les Lépillier</i> (p. 32; Giraud, 1885), -<span class="smcap">Jean Lorrain</span> (1855-1906) emploie le mot -<i>ingambe</i> dans le sens de <i>lourd, pesant, qui a de mauvaises jambes</i>, -c’est-à-dire dans un sens absolument contraire à celui de cet -adjectif: «La mère Hormidas se faisait un peu vieille, bien <i>ingambe</i> -surtout pour faire une parfaite servante.».</p> - -<p>Ailleurs, dans <i>M. de Bougrelon</i>, il croit que <i>nonante</i> (neuf -dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement <i>neuf</i>, et il écrit: -«A <i>nonante heures</i>, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon -fut à notre hôtel» (<i>Le Journal</i>, 5 juillet 1901; dans la <i>Revue -universelle Larousse</i>, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai,<span -class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span> a été corrigée lorsque -ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume, éditeur, -1897).</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Paul Margueritte</span> -(1860-1919): «...Une mère présente ses enfants: un petit garçon de -<i>trois ans</i> et une petite fille de <i>deux ans et demi</i>, marqués à -l’empreinte du père...» (<i>L’Embusqué</i>, p. 12.)</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Remy Saint-Maurice</span> -(1865-1918): «Thérèse <i>touchait</i> agréablement du violon et <i>de -l’aquarelle</i>.» (<i>Tartuffette</i>, p. 26; La Renaissance du Livre, -s. d.)</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter"> - <p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span></p> - <h3>VIII</h3> - <div class="subhang"> - <p><b>Romanciers populaires.</b> — <span class="smcap">Ponson - du Terrail.</span> Lapsus et bévues. Encore les serpents. - Anachronismes.</p> - - <p><span class="smcap">Adolphe Dennery. — Gustave Aimard. — - Albert Blanquet. — Gontran Borys. — Paul Saunière. — Léopold - Stapleaux.</span> — La Vénus de Milo. — <span class="smcap">Alexis - Bouvier.</span></p> - - <p>Incohérences et drôleries diverses commises par les - feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans afin - d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.</p> - </div> -</div> - -<p>Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, -aux romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.</p> - -<p>Un des plus célèbres d’entre eux, <span class="smcap">Ponson du -Terrail</span> (1829-1871), qui, durant sa courte existence, a trouvé -moyen de pondre tant de passionnants romans, plus de cent volumes<a -id="NoteRef_51" href="#Note_51" class="fnanchor">[51]</a>, est, -encore à présent, demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, -calembredaines, drôleries de toutes sortes.</p> - -<p>«Elle avait la main froide <i>d’un serpent</i>.» (Cité dans <i>Le -Soleil</i>, 11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les -romans, quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à -propos de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.</p> - -<p>«Cet homme est <i>un verrou incarné</i>.» (?!) (Cité dans <i>La Journée</i>, -14 janvier 1903.)</p> - -<p>«Le général, les bras croisés et <i>lisant son journal</i>...» (Dans -<span class="smcap">Larousse</span>, art. Ponson du Terrail.)</p> - -<p>«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et -<i>n’avait point desserré les dents</i>.» (<span class="smcap">Id.</span>, -ibid., et art. Bévue.)</p> - -<p>«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», -écrit le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre -invalide est manchot. (<span class="smcap">Id.</span>, art. -Bévue.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span></p> - -<p>Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses -romans. Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, -<i>Les Compagnons de l’Épée</i>, suivis de <i>La Dame au gant noir</i>, des -phrases comme celles-ci:</p> - -<p>«Marguerite, dit enfin Gontran, <i>vous êtes un ange</i>, et vous -demeurerez <i>ange</i> jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre, -aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (<i>Les -Compagnons de l’Épée</i>, 1<sup>re</sup> partie, chap. 32; dans le -journal <i>Le Voleur</i>, 1<sup>er</sup> avril 1859, p. 339, col. 2.)</p> - -<p>«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne <i>comme les anges</i>, Dieu -vous récompensera.» (<i>Ibid.</i>, 2<sup>e</sup> partie, chap. 1; <i>ibid.</i>, -8 avril 1859, p. 355, col. 2.)</p> - -<p>«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime -aussi ardemment que <i>les anges</i> peuvent aimer Dieu.» (<i>Ibid.</i>, -3<sup>e</sup> partie, Épilogue; <i>ibid.</i>, 5 août 1859, p. 213, col. -3.)</p> - -<p>«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière -prière... il prit dans ses bras l’<i>ange</i> de la réconciliation, dont -la voix pure et virginale,» etc. (<i>Ibid.</i>, p. 214, col. 1.)</p> - -<p>«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, <i>comme les -anges</i> aiment Dieu!» (<i>La Dame au gant noir</i>, 2<sup>e</sup> partie, -chap. 6; <i>ibid.</i>, 17 février 1860, p. 244, col. 2.)</p> - -<p>Dans ce même roman, <i>Les Compagnons de l’Épée</i> (1<sup>re</sup> -partie, chap. 22; <i>Le Voleur</i>, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous -trouvons de jolies phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal -passa sur les lèvres du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à -la moelle des os, et sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur -<i>comme la lame glacée d’un stylet napolitain</i>.»</p> - -<p>«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le -nom, et qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et -Châteauroux... M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du -feu du grand salon de sa belle demeure <i>normande</i>...» (<i>Ibid.</i>, -2<sup>e</sup> partie, chap. 1; <i>ibid.</i>, 8 avril 1859, p. 354, col. -3.) <i>Normande</i> dans le Berry?</p> - -<p>Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez -Ponson du Terrail.</p> - -<p>Dans <i>Les Escholiers de Paris</i>, dont l’action se passe sous -François II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par -cœur» (déjà!), qui s’écrie:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Il est avec le ciel des accommodements,</p> -</div></div> - -<p class="ti0">ou encore:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.</p> -</div></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span></p> - -<p>Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de -Loyola, — qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. -<span class="smcap">Larousse</span>, art. Ponson du Terrail.)</p> - -<p>Dans <i>La Jeunesse du roi Henri</i> (même source), une des œuvres les -plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré -par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître -qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault, -— construite seulement deux cents ans plus tard.</p> - - -<div class="aster" id="Dennery"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>D’<span class="smcap">Adolphe Dennery</span> (1811-1899), encore plus connu comme -dramaturge que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du -genre, cette sensationnelle découverte, relative à l’un de ses -héros: «<i>Plusieurs fois</i> il serait mort de faim ou de soif...» -(Dans le journal <i>L’Opinion</i>, 19 août 1885.)</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Gustave Aimard</span> -(1818-1883), l’illustre auteur — illustre en son temps — des -<i>Trappeurs de l’Arkansas</i>: «Bientôt les navires se trouvèrent à -plusieurs milles de ces deux cadavres, <i>dont l’un était plein de -vie</i>» (<i>Les Rois de l’Océan</i>, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891), -phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully Prudhomme (<a -href="#cadavre">p. 96</a>).</p> - - -<p class="p3">«...Peu d’instants après, une voiture les emportait -<i>au trot</i> de deux bons chevaux lancés <i>au galop</i>», écrit <span -class="smcap">Albert Blanquet</span> (1826-1875), dans son roman <i>Le -Parc-aux-Cerfs</i>. (Dans <span class="smcap">Larousse</span>, art. -Bévue.)</p> - - -<p class="p3">«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend -<span class="smcap">Gontran Borys</span> (pseudonyme d’Eugène -Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures <i>Le Beau Roland</i> -(dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans précaution que son -frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus, était trépassé en -léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette nouvelle <i>l’a tuée -roide</i>.»</p> - -<p>Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie <i>se fâcha</i> -avec le prince. Elle mourut à la suite de ce <i>refroidissement</i>.» (Le -journal <i>La Nation</i>, 3 août 1892.)</p> - - -<p class="p3">De <span class="smcap">Paul Saunière</span> -(1829-1894):</p> - -<p>«Il se dirigeait vers un <i>bosquet de verdure</i>.» (<i>Une Fille des -Pharaons</i>, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.</p> - -<p>«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, <i>en le -servant</i>, s’élargissait d’un énorme sourire.» (<i>Ibid.</i>, p. 42.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span></p> - -<p>«Il tomba dans <i>une mélancolie noire</i>.» (<i>Ouvrage cité</i>, p, 69.) -(Mélancolie: <i>mélas</i>, noire; <i>chole</i>, bile.)</p> - - -<p class="p3">Le romancier belge <span class="smcap">Léopold -Stapleaux</span> (1831-1891), qui, comme écrivain, selon l’expression -d’Aurélien Scholl (<i>Les Ingénues de Paris</i>, p. 335 et 341), -«équivalait à un marchand de marrons», était coutumier des plus -singulières inadvertances. Nous avons déjà cité ces phrases célèbres -perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, <a href="#ln_16">p. -11</a>): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un -pantalon <i>de même couleur</i>... Il avait soixante-dix ans et -paraissait <i>le double</i> de son âge». Dans son roman <i>Les Amours d’une -horizontale</i> (p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: -«<i>De même que celles du firmament</i>, les étoiles parisiennes... ont -gagné longuement et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a -laissé sur leur front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons -blafards», etc.</p> - - -<div class="aster"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Plus d’une fois la <i>Vénus de Milo</i> — statue de Vénus, à laquelle -manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos -ou Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (<a -href="#ln_17">p. 161</a>) Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo -pour un nom d’homme, le nom d’un illustre sculpteur; d’autres -écrivains ont suivi sa trace:</p> - -<p>«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et -solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec -laquelle Milo, <i>l’artiste dont la renommée a traversé les siècles</i>, -aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles <span -class="smcap">Mérouvel</span> [1832-....], <i>Millions, Amour et Cie</i>, -dans <i>Le Petit Parisien</i>, 1<sup>er</sup> février 1911.)</p> - -<p>Un autre romancier, Amédée <span class="smcap">de Bast</span> -(1795-1864), nous annonce qu’un de ses héros, «Joseph de Plumard, mit -un genou en terre et déposa sur cette main blanche et potelée <i>comme -celle de la Vénus de Milo</i>, le plus respectueux des baisers.» (Le -journal <i>Le Voleur</i>, 31 janvier 1879, p. 80.)</p> - -<p>Et M. Jules <span class="smcap">de Gastyne</span> (1848-....):</p> - -<p>«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé <i>comme le bras -de la Vénus de Milo</i>, étincelant comme du carrare», etc. (<i>Chair -à plaisir</i>, dans <i>La Nation</i>, 19 juillet 1889.)<a id="NoteRef_52" -href="#Note_52" class="fnanchor">[52]</a></p> <p><span -class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span></p> <p>Dans le même -feuilleton (cité dans <i>La Nation</i>, même date), M. Jules de Gastyne -écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira <i>le nègre</i>. Le -commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier <i>pâlir</i>...»</p> - -<p>Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans -son roman <i>Jenny Fayelle</i> (p. 28): «Cette femme avait... une taille -svelte et souple qu’<i>une main</i> d’homme eût emprisonnée <i>dans ses dix -doigts</i>.»</p> - - -<p class="p3"><span class="smcap">D’Alexis Bouvier</span> -(1836-1892), dans <i>La Princesse saltimbanque</i> (chap. 4, dans <i>Le -Radical</i>, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa petite fiole; l’enfant -la repoussant, il lui saisit brutalement la tête, <i>lui en vida le -contenu dans la bouche</i>, et l’enfant retomba suffoqué.» Il y avait de -quoi!</p> - -<p><i>La Grande Iza</i> (Rouff, s. d.), un des romans les plus en -renom d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une -même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de -quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux -endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes -dissemblables.</p> - -<p>Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a -donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:</p> - -<p>«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans -le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses -chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, -les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le -bateau...»</p> - -<p>Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté -la ligne «jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en -sorte qu’on lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...», -malencontreuse omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard. -(Cf. <i>Fantasio</i>, 1<sup>er</sup> avril 1918, p. 454.)</p> - - -<div class="aster"><span class="pagenum" id="Page_240">[p. -240]</span><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Dans un roman-feuilleton mentionné par <i>Le Radical</i> (22 juillet -1884): «C’est par une froide <i>nuit</i> de décembre que Paul, après -avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit <i>le jour</i> pour la -première fois.»</p> - -<p>Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile -(<i>Énéide</i>, X, 703, 704):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i6">... una quem <i>nocte</i> Theano</p> -<p class="i0">In <i>lucem</i> genitori Amyco dedit...</p> -</div></div> - -<p>(... Un fils que, dans la <i>nuit</i>, Théano donna [mit] <i>au jour</i> -à son père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce, -cueillie dans le journal <i>La Nation</i> (12 juin 1890): «La femme -Antoinette Marchand <i>a donné le jour</i> à un enfant <i>aveugle</i>», et -d’une phrase de Léon Cladel citée ci-dessus, <a href="#ln_18">p. 231</a>.</p> - -<p>Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes, -citées par M. Marcel France dans <i>L’Indépendance de l’Est</i> du 21 -février 1900:</p> - -<p>«Daniel <i>ne répondit pas</i>. C’était la première fois <i>qu’il parlait -ainsi</i> à son père.»</p> - -<p>«Ils ronflaient, comme seuls ronflent <i>les cœurs</i> innocents.» Et -l’on prétend que le sommeil du juste est paisible!</p> - -<p>«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi <i>t’avait tué</i>? Ne l’aurais-tu -pas accusé de barbarie?...»</p> - -<p>Et celles-ci encore:</p> - -<p>«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, <i>en -s’ouvrant</i>, lui <i>ferma la bouche</i>.»</p> - -<p>«Les réverbères, <i>qui n’étaient pas encore inventés</i>, rendaient la -nuit plus obscure.»</p> - -<p>Etc., etc.</p> - - -<div class="aster" id="Incoherences"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div> - - -<p>Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte -aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux -des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se -prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et -pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à -l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme.</p> - -<p>Un jour que l’auteur des <i>Courbezon</i>, Ferdinand Fabre, était -assis au bord d’une route des environs de Bédarieux, son<span -class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> pays, il vit venir un -homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son grand -chapeau rond:</p> - -<p>«Vous êtes monsieur Ferdinand?</p> - -<p>— Oui, mon ami. Que me voulez-vous?</p> - -<p>— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il -y a dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je -vous jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre -frère (le gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez -d’être animé contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué!</p> - -<p>— Mais non, mon ami.</p> - -<p>— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à -Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays -répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.</p> - -<p>— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je -m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le -tue pas...»</p> - -<p>Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre -l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il -se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué». -Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire -que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et -prétendu Justin Pancol.</p> - -<p>Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans -de Ferdinand Fabre, continue la <i>Revue bleue</i> (13 novembre 1886, -p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans <i>Mademoiselle de -Malavieille</i>, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier, -dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur -l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il -reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse: -«Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma -vie? Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop -juste.</p> - -<p>A l’origine, <i>Tartarin de Tarascon</i> se nommait «Barbarin»; -Alphonse Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les -réclamations, — une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait -justement à Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça -de papier timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette -outrageante bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une -sainte épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin -sur les épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne -dans une minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper -à tra<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>vers ces -trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des -Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse <span -class="smcap">Daudet</span>, <i>Trente ans de Paris</i>, p. 155; Marpon et -Flammarion, 1888.)</p> - -<p>Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman -<i>Françoise</i>, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de -toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par -un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de -Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour -de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. <i>Revue bleue</i>, 4 -février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)</p> - -<p>De même pour Émile Zola et son roman <i>Pot-Bouille</i>, où figurait un -personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel, -qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. <i>Revue -bleue</i>, ibid.)</p> - -<p>C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et -assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire, -s’avisa de l’expédient suivant:</p> - -<p>«... Pour mon roman <i>L’Oreille du cocher</i>, écrit-il à son éditeur -Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens -ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par -le journal <i>La République</i>, 20 mai 1902.)</p> - -<p>Effectivement, tous les personnages de <i>L’Oreille du cocher</i> -portent des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, -Avinain, Papavoine, etc.</p> - -<p>Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un -certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra -les dents. C’était vraiment jouer de malheur.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="chapter" id="ToC"> - <p><span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span></p> - <h2 class="nobreak">TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES</h2> - <hr class="sep" /> -</div> - -<table class="toc" summary="Table des matières"> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">PRÉAMBULE</td> - </tr> - <tr> - <td> </td> - <td class="tdr"><small>Pages.</small></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus - fréquentes.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs</i> - (Armand Silvestre, Bussy-Rabutin, Bruyn). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Pléonasmes</i> (Claude Tillier, Octave Feuillet, Émile Souvestre, Louis - Blanc, H. de Balzac, George Sand, Émile Zola, Alphonse Daudet, Barbey - d’Aurevilly). — <i>Inadvertances et ignorances</i> (Léopold Stapleaux, - Jules de Goncourt, H. de Villemessant, Émile Richebourg, Géruzez, - Tallemant des Réaux, P.-L. Courier, J.-J. Rousseau, Lope de Vega, H. - de Balzac, Henri Rochefort). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Pleonasmes">10</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Locutions vicieuses</i> (Littré, son dictionnaire, sa compétence - «universellement reconnue» [Francisque Sarcey], Sainte-Beuve, - Voltaire, Émile Deschanel, Émile Faguet, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Locutions">11</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées - disparates</i> (Mme de Sévigné, Saint-Simon, Voltaire, Toussenel).</td> - <td class="tdr"><a href="#Manquesgout">15</a> - </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Style figuré</i> (Voltaire, Balthazar Gracian, Cyrano de Bergerac, - Alexandre Dumas père, D<sup>r</sup> Félix Maynard, Philippe - Desportes, L’Arétin, Molière, etc.). — <i>Réminiscences mythologiques</i> - (Mme Giroust de Morency). — <i>Marinisme, gongorisme</i> (le cavalier - Marin, Gongora), <i>euphuïsme</i>. — <i>Un vœu de P.-L. Courier.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Stylefig">16</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES<br /> <br />I</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Pierre Corneille.</span> <i>Concetti, Cacophonies - et Calembours</i> (vicomte d’Arlincourt, Alexandre Dumas père, - Lemierre, J.-B. Rousseau, Voltaire, l’abbé Pellegrin, l’abbé<span - class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> Abeille, B. Jullien, - Racine, Scarron, Leblanc de Guillet, Geoffroy, Tissot, Viennet, - Eugène Mathieu, Victor Hugo). <i>Galimatias simple et Galimatias - double</i> (Boileau, l’acteur Baron, Molière, Klopstock, Victor Hugo). - <i>Vers de Corneille qu’on rencontre dans Nicole et dans Godeau.</i> - <i>Épître</i> à la Montauron: <i>éloges outrés</i>. <i>Traduction de l</i>’Imitation - de Jésus-Christ (Jules Levallois). «Dieu n’est jamais ingrat envers - ceux qui travaillent pour lui.» — <span class="smcap">Thomas - Corneille</span>. <i>Le plus grand succès dramatique de tout le - dix-septième siècle</i> (Paul Stapfer, Laharpe). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_19">19</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Rotrou. — Théophile de Viau. — dumonin. — Pierre - du Ryer. — Jean Claveret</span> <i>et</i> l’unité de lieu. — <i>La tragédie - réduite à cette question</i>: «Mourra-t-il <i>ou</i> Ne mourra-t-il pas?» - (Rivarol). Napoléon I<sup>er</sup> et A.-V. Arnault. Crébillon le - Tragique, Corneille et Racine. - </td> - <td class="tdr"><a href="#Rotrou">27</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Racine</span>. <i>Critiqué par Chapelain. - Réminiscence du romancier grec Héliodore. Remarque de Méry. Le - mot</i> diligence (Corneille, Molière, Ch.-G. Étienne). <i>Des vers de - Racine jugés</i> «détestables» (la comtesse de Boufflers, Grimm, Mme de - Polignac). <i>Une erreur de distance. Changement de visage</i> (Adrienne - Lecouvreur, l’acteur Beaubourg). <i>Cacophonies. Un auteur de sept ans</i> - (le duc du Maine): «Pas un académicien qui ne soit ravi de mourir - pour vous faire une place.» Athalie <i>lue par pénitence</i>. <i>Racine - déclaré</i> «grossier et immodeste», «ni poète ni chrétien» (le jésuite - Soucié), <i>traité de</i> «polisson», etc. (Frédéric Soulié, Théophile - Gautier, Auguste Vacquerie). <i>Mort et enterrement de Racine</i> (le - comte de Roussy). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Racine">29</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Molière.</span> <i>Son style</i> (Théophile Gautier, - Gustave Flaubert, Goncourt, Fénelon, La Bruyère, Vauvenargues). - <i>L’article d’Edmond Scherer sur Molière</i> (Georges Lafenestre, Robert - de Bonnières). <i>Acceptions des mots</i> flamme, cœur, main, etc. - (Corneille, Crébillon, Fénelon, Massillon, Gaston Boissier, Marivaux, - Tallemant des Réaux, Jules Sandeau, Benserade, etc.). <i>Singularités - de prosodie chez Molière. Anachronismes. Cacophonies. Locutions - favorites de Molière. Vers de Molière qu’on rencontre dans Corneille - et dans La Fontaine.</i> L’Avare <i>de Molière offre d’excellents - principes d’économie</i> (Laharpe). <i>Remarque de Sainte-Beuve.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Moliere">35</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">II</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Ronsard. — Desmarets de Saint-Sorlin. — - Du Bartas.</span> <i>Sa gloire</i> sans rivale (Gabriel Naudé, - Sainte-Beuve, la princesse Palatine, Richelieu). — <span - class="smcap">Malherbe.</span> <i>Une ode<span class="pagenum" - id="Page_245">[p. 245]</span> qui arrive trop tard</i> (le duc de - Bellegarde, le président de Verdun, Tallemant des Réaux). — <span - class="smcap">Scudéry.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_43">43</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">La Fontaine.</span> <i>Ses inadvertances</i> (Planude, - Ésope, Toussenel, Chateaubriand). <i>Emploi du mot</i> femme: <i>la femme - du lion</i> (Chateaubriand, Mérimée, Mme de Montebello). <i>Autres - particularités</i> (Voltaire, Diderot). <i>Dédicaces hyperboliques</i> (le - duc de Bourgogne, le duc de Vendôme). <i>Libertés scéniques de La - Fontaine</i> (Rotrou, Tabarin). <i>Irrégularités de prosodie. Cacophonies. - Fréquence de la rime</i> hommes <i>et</i> nous sommes (Victor Hugo, - Chamfort). <i>Orthographe de La Fontaine.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#LaFontaine">45</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Boileau</span> (Juvénal, l’abbé Cotin, Longin). - — <span class="smcap">Regnard.</span> <i>Ses emprunts à Molière.</i> — - <span class="smcap">Crébillon le Tragique.</span> <i>La cheville</i> - «en ces lieux» (Laharpe, Voltaire). — <span class="smcap">L’abbé - Desfontaines. — Piron</span>. <i>Un acteur qui se poignarde</i> d’un coup - de poing. — <span class="smcap">La Chaussée</span> (Corneille). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Boileau">51</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">III</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Voltaire</span>, «le plus grand homme en - littérature de tous les temps» (Gœthe), «le vrai représentant de - l’esprit français» (Sainte-Beuve). <i>Théâtre de Voltaire: anecdotes - diverse</i>s (Corneille; Georges Avenel, son édition des œuvres de - Voltaire; Pierre de Villiers, Émile Deschanel; l’acteur Paulin, Mlle - Desmares, Lekain, Larive). <i>Voltaire et la petite-nièce de Corneille. - Les vingt et un volumes de</i> L’Encyclopédie. <i>Abus des mots</i> horreur, - fatal, affreux (Laharpe). <i>Les tragédies de Voltaire jugées par - Victor Hugo. Orthographe de Voltaire</i> (Galiani, d’Olivet). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">L’abbé d’Allainval</span> (Beaumarchais, - Voltaire). — <span class="smcap">Saurin. — Alexandre de - Moissy.</span> <i>Une pièce pour sages-femmes.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Labbe">62</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Sedaine.</span> <i>Ses répétitions de - mots. Ses redoublements de locutions en guise de superlatif</i> - (François Génin). «J’allongerai». <i>Ses incorrections.</i> — <span - class="smcap">Lemierre.</span> <i>Le vers du siècle.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Sedaine">63</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Beaumarchais.</span> <i>L’adjectif</i> sensible - <i>au dix-huitième siècle</i> (J.-J. Rousseau, Florian, Michelet, les - Goncourt). «Chaque siècle a son terme favori» (Paul Stapfer), - et chaque écrivain a ses termes de prédilection (Joubert et - Sainte-Beuve). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Beaumarch">65</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Dorat. — Chamfort.</span> «La Charité romaine». — - <span class="smcap">Desforges.</span> <i>Phrases inachevées</i> (Jacques - de la Taille). — <span class="smcap">Florian.</span> <i>Autres phrases - interrompues.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Dorat">66</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">IV</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Le culte de la périphrase</i> (Voltaire, Buffon). <i>Périphrases - courantes</i>: les auteurs de mes jours, les gages de ma - tendresse,<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> - un jeune objet, etc. (J.-J. Rousseau, Florian). — <span - class="smcap">Écouchard Lebrun</span> et le «périphrastique» <span - class="smcap">Delille</span> (Sainte-Beuve, Ginguené, Andrieux, - Victor Hugo, Marmontel, Gustave Flaubert, Grimod de la Reynière, - Pierre-Antoine Lebrun, etc.) <i>Locution favorite de Delille. Ses - succès. Sa mémoire prodigieuse.</i> (Charles Brifaut, Charles Rozan, - Sainte-Beuve). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_69">69</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Chateaubriand.</span> <i>Il préférait ses vers à - sa prose. Sa tragédie de</i> Moïse (Henri de Latouche, Victor Hugo, - Henri Monnier, Adolphe Brisson). <i>Prédilections particulières de - certains écrivains et artistes</i>: «Le violon d’Ingres» (Gœthe, - Sainte-Beuve, Lamartine, Molière, J.-J. Rousseau, Quentin de La - Tour, Girodet-Trioson, Alfieri, Byron, Cherubini, Canova, Ingres, - Gainsborough, Rossini, Alexandre Dumas père, Gavarni). <i>Singuliers - jugements et vœux de Chateaubriand</i> (Bonaparte, les sœurs de - Chateaubriand, l’abbé Carron, Ginguené, Persil). <i>La locution</i> - Tuer le mandarin (J.-J. Rousseau, Balzac). <i>La gloire littéraire</i> - (Chateaubriand, Sainte-Beuve, Napoléon, Edmond de Goncourt, Malherbe, - Andersen, Edgar Quinet, Montaigne, Cicéron, Salluste, Montesquieu, - Benjamin Constant, Alfred de Vigny, Huet, Remy de Gourmont, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Chateaubr">75</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">V</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Lamartine.</span> <i>Ses étourderies et - incohérences. La phrase du chapeau, de l’académicien Patin, - et autres phrases de longue haleine</i> (Léon Cladel, Ferdinand - Brunetière). <i>Autres étourderies de Lamartine</i> (Drouet d’Erlon, La - Valette, maréchal Ney, M.-J. Chénier, Mme Cottin, Annibal confondu - avec Alcibiade, etc.). <i>Toujours de l’à peu près chez Lamartine</i> - (Sainte-Beuve). Le Lac <i>et l’académicien Thomas</i>. <i>Lamartine accusé - d’indécence. Jugements de Lamartine sur</i> Rabelais, La Fontaine, - Molière, Ossian, J.-J. Rousseau, André Chénier, Ponsard, etc. - <i>Flaubert très dur pour Lamartine.</i> «De qui sont ces beaux vers?» - (Lamartine, La Fontaine). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Alfred de Vigny. — Auguste Barbier.</span> - <i>Le substantif</i> Centaure (Alexandre Dumas père, Gustave Chadeuil, - Timothée Trimm, Paul de Kock, J.-J. Barthélemy). — <span - class="smcap">Gérard De Nerval.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Vigny">87</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Alfred de Musset</span> (Saint-Amant, - Maurice Donnay, Mirabeau, Corneille, J.-J. Rousseau). — <span - class="smcap">Théophile Gautier</span>. <i>Ses bizarreries - et ses inadvertances, particulièrement dans son livre</i> Les - Grotesques (Sainte-Beuve). «Dante» <i>et non</i><span class="pagenum" - id="Page_247">[p. 247]</span> «Le Dante». <i>Emploi des termes - techniques</i> (Émile Faguet). «Il faut, dans chaque page, une dizaine - de mots que le bourgeois ne comprend pas» (Théophile Gautier). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Musset">88</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Leconte de Lisle</span> (Pongerville, Alexandre - Dumas père). — <span class="smcap">Théodore De Banville.</span> - — <span class="smcap">Henri de Bornier</span> (François - Ponsard, Corneille, Henry Becque). — <span class="smcap">Sully - Prudhomme</span> (Gustave Aimard). — <span class="smcap">François - Coppée. — Catulle Mendès. — Clovis Hugues</span> (François de Nion). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Leconte">94</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">VI</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Victor Hugo.</span> <i>Ses erreurs, inadvertances, - réminiscences, énumérations de termes rares, obscurités, jeux de - mots, drôleries, etc. Caractéristiques de Victor Hugo: force, - puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge de la bonté. - Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions favorites. - Particularités orthographiques, etc.</i> - </td> - <td class="tdr"> </td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - [«Sabaoth». «La Montjoie Saint-Denis» (Casimir Delavigne, Alexandre - Dumas père, etc.). — Sainte-Beuve. — «Jocrisse à Pathmos» (Louis - Veuillot). — Louis Reybaud: <i>Pastiche ou parodie de Victor Hugo</i>. - — Le «nard cher aux époux». — Eugène Noël. — <i>Virgile familier à - Victor Hugo.</i> — Théodore de Banville, Émile Zola, Voltaire, Alfred de - Musset, Ponson du Terrail. — <i>Des regards</i> de colombe. — Voltaire, - Gabriel Marc. — <i>L’Enfer situé dans la planète Saturne. La Légende - des siècles</i>, «la Bible et l’Évangile de tout versificateur français» - (Théodore de Banville). — «Moreri, la mine où puise Victor Hugo» - (Émile Faguet). — «Jérimadeth». (Paul Stapfer. — Bouillet, Victor - Duruy, Jules Hoche, Jean Sigaux, Charles Chincholle. Eugène Scribe, - Lamartine, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve; le général Trochu). — - <i>Souvenir de Racine.</i> — <i>Livres préférés de Victor Hugo.</i> — <i>Mme de - Staël et son ruisseau</i> (Sainte-Beuve). — <i>Enjambements</i> (Andrieux, - Mary-Lafon, etc.). — «Vieil as de pique» (Parseval de Grandmaison, - Lassailly, Alexandre Dumas père). — «Parle à Clémence». — Pierre - Lebrun. — Angel de Miranda. — «Comme <i>un vieillard en sort</i>» (Onésime - Reclus). — «<i>Notre-Dame de Paris</i>, le livre le plus affreux qui ait - été écrit» (Gœthe). — Pierre Gringoire. — Voltaire. — «Paris, le - nombril du monde.» — Eschyle. — Gustave Flaubert. — «<i>Scélérat</i>, - l’homme qui ne pense pas comme nous» (P.-L. Courier). — Pierre - Mathieu. — <i>Arnaud de Villeneuve et sa citrouille.</i> — Canrobert, - Pélissier et Randon. — <i>Éloge de la France.</i> — Le <i>mot</i> gamin <i>créé - par Victor Hugo</i>. — <i>Victor Hugo adversaire du système décimal.</i> — - <i>La paix perpétuelle. — Un saint-simonien</i><span class="pagenum" - id="Page_248">[p. 248]</span>. — <i>Discours de Victor Hugo</i> (George - Sand, Louis Blanc). «<i>Dans</i> confrères <i>il y a</i> frères». — <i>Victor - Hugo salué du nom de père.</i> (Émile Augier, Jules Claretie). — - «<i>Applaudir</i> des deux mains». — <i>Lettres de Victor Hugo</i> (Charles - Bataille, Garibaldi, Paul de Saint-Victor, Mme Mollard, Edmond - Haraucourt, Julien Larroche, Mme Louise Colet). — <i>Pastiche de Victor - Hugo par Jules Vallès. — Rimes fréquentes chez Victor Hugo.</i> Etc. - etc.] - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">VII</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <b>Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc.</b> — <span - class="smcap">Paul Verlaine. — René Ghil.</span> — «La clarté est - le génie de notre langue» (Voltaire). — «Le style est comme le - cristal: sa pureté fait son éclat» (Victor Hugo). — «Le goût de - l’extraordinaire, signe de médiocrité.» (Diderot). (Baudelaire, - Lucien de Samosate). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_131">131</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Stéphane Mallarmé</span> (Adolphe Brisson). - — <span class="smcap">Jean Moréas. — Jules Laforgue.</span> — - <i>Suppression de la ponctuation.</i> — Voltaire. — «Le commun des hommes - admire ce qu’il n’entend pas» (La Bruyère; — et Montaigne, le - cardinal de Retz, Corneille, Théophile Gautier, Balzac, Destouches, - Alexandre Dumas fils, Frayssinous). — <i>Critique des décadents</i> (Jules - Tellier, Paul Stapfer, Max Nordau, Paul Verlaine, Gabriel Vicaire, - Edmond de Goncourt, Maynard). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Mallarme">133</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Arthur Rimbaud</span> <i>et son</i> Sonnet des - voyelles. <i>Riposte de</i> René Ghil. — <i>Le</i> clavecin oculaire <i>du Père - Castel</i> (Diderot, J.-J. Rousseau, Lefèvre-Deumier, D<sup>r</sup> - Foveau de Courmelles). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Rimbaud">137</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de - l’alphabet</i> (Toussenel, Théophile Gautier <i>et sa</i> Symphonie en blanc - majeur, Léon Gozlan). — Ernest d’Hervilly. <i>Les couleurs appliquées - aux prénoms féminins.</i> — Le chevalier de Piis. <i>Son poème sur - l</i>’Harmonie imitative de la langue française <i>et sur nos caractères - alphabétiques</i>. — Auguste Barthélemy <i>et les lettres de l’alphabet</i>. - — Victor Hugo <i>et sa description des lettres de l’alphabet</i>. - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_138">138</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Curiosités poétiques: Épître à l’impératrice Eugénie</i> (Mérimée, - Gustave Claudin). — <i>Distiques de Marc-Monnier, Fantaisie d’Alphonse - Allais, Début d’un compliment en vers adressé à Alexandre Dumas - père.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Curiopoet">141</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">VIII</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <b>Auteurs dramatiques.</b> — <span class="smcap">Collin - d’Harleville. — Andrieux. — Flins des Oliviers</span> - (Lebrun-Pindare). <i>Une<span class="pagenum" id="Page_249">[p. - 249]</span> douleur qui s’exprime en chantant</i> (Saint-Évremond). — - <i>Le soleil en pleine nuit.</i> — <span class="smcap">Luce de Lancival. - — M.-J. Chénier</span> <i>et la locution</i> Briller par son absence - (Tacite, Camille Desmoulins). — <i>Théâtre de la Révolution</i> (Ferdinand - Brunetière). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Nicolas Brazier.</span> <i>Un singulier - bibliothécaire.</i> Le savant Antoine-Alexandre Barbier. <i>Palinodies - littéraires</i> (vicomte d’Arlincourt, Brifaut, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Brazier">146</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Eugène Scribe.</span> <i>Le</i> coin <i>d’une assiette</i>. - <i>Anachronisme.</i> (Molière). — <span class="smcap">Saint-Georges et - Leuven</span> (Villemessant). — <i>Canevas d’opéra-comique</i> (Alfred et - Paul de Musset) <i>et scénario de tragédie</i> (Rivarol). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Scribe">148</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Casimir Delavigne.</span> <i>Anachronismes - et incorrections. Prodiges de mémoire</i> (Piron, Delille). <i>Une - comparaison doublement blessante</i> (Théophile Gautier, Casimir - Delavigne et le peintre Paul Delaroche). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Casimir">150</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Duvert</span> et <span - class="smcap">Lauzanne</span>. <i>Ange-femme</i> (Alfred de Vigny). - <i>Facéties et pasquinades</i> (vicomte d’Arlincourt.) — <span - class="smcap">Henri Rochefort.</span> <i>La Lanterne</i> (Jules Claretie, - Pierre Véron, Jules Levallois, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Duvert">151</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Ernest Legouvé</span> <i>et son père</i> <span - class="smcap">J.-B.-Gabriel Legouvé</span>. <i>La passion de - l’inexactitude.</i> (Corneille, Racine, Sully Prudhomme, etc.) <i>Encore - les périphrases.</i> — <span class="smcap">François Ponsard.</span> — - <i>Vers prosaïques.</i> Ch.-G. Étienne, Sainte-Beuve, Victor Hugo, Gabriel - Marc. — <span class="smcap">Émile Augier. — Camille Doucet.</span> — - Etc. - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_154">154</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Eugène Labiche. — Auguste Vacquerie</span> - (<i>La Vénus de Milo</i>, <i>l’ébéniste</i> Boule, etc.). — <span - class="smcap">Théodore Barrière.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Labiche">158</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Curiosités théâtrales</i>: <span class="smcap">Fernand Desnoyers</span> - <i>et sa pantomime</i> en vers; <span class="smcap">Villiers de - l’Isle-Adam</span> <i>et son drame</i> en un acte, une scène et une - phrase. — <i>Contrepetteries, facéties, drôleries théâtrales</i> - (Voltaire, l’acteur Febvre, Paul de Kock, Justin Bellanger, Victor - Hugo, M.-J. Chénier, A. de Chambure, Auguste Vacquerie, l’acteur - Rouvière, l’acteur Paul Laba, Félix Duquesnel, Casimir Delavigne, - Corneille, Alexandre Dumas père et Gaillardet, Arnault, Alphonse - Karr, Alphonse Lafitte, Molière, Sedaine, l’imprésario Léger, - Henri Welschinger, Aurélien Scholl, le censeur Planté, Siraudin - et Delacour, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Curiosites">162</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_250">[p. - 250]</span>II. — ROMANCIERS<br /> <br />I</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Scarron.</span> <i>L’adjectif</i> comique. <i>L’art des - transitions</i> (Chamfort), <i>Les anachronismes dans le burlesque</i>. — - <span class="smcap">Charles Perrault.</span> <i>Singuliers contes pour - les enfants.</i> — <span class="smcap">Lesage.</span> <i>Abus du passé - défini. Moribonds qui parlent trop.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_169">169</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">J.-J. Rousseau.</span> <i>Encore l’adjectif</i> - sensible. «Aucun homme ne fut meilleur que moi.» <i>Rêve de bonheur.</i> — - <span class="smcap">Florian. — Sterne. — Charles Dickens.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Rousseau">171</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Marmontel.</span> <i>Suppression des incidentes</i> - dit-il, dit-elle, <i>et drolatiques remplacements de ce verbe</i> - (Alexandre Dumas père, Léon Cladel, Auguste Saulière). <i>Marmontel - candidat académique</i> (Moncrif): <i>il est difficile de contenter tout - le monde</i>. - </td> - <td class="tdr"><a href="#Marmontel">173</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Pigault-Lebrun. — Ducray-Duminil.</span> - (Chateaubriand, Mme de Staël, Staaff). «L’auteur est un homme - d’esprit qui prendra sa revanche.» - </td> - <td class="tdr"><a href="#Pigault">175</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Charles Nodier.</span> Tirage <i>à la - ligne</i> (P.-J. Proudhon, Alexandre Dumas père). — <span - class="smcap">Stendhal.</span> <i>Son idéal du style</i> (Mme de - Staal-Delaunay, Émile Deschanel, Ferdinand Brunetière). — <span - class="smcap">Henri de Latouche.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Nodier">176</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Paul de Kock</span> (Louis Reybaud, H. de - Balzac). <i>Portrait de Paul de Kock sur un reposoir</i> (Goncourt). — - <span class="smcap">Méry. — Topffer.</span> <i>Mots détournés de leur - signification.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Kock">178</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">II</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Honoré de Balzac.</span> <i>Obscurités voulues et - bizarreries et tares involontaires</i> (Bertall, Émile Faguet, Théophile - Gautier, Destouches, Montaigne, cardinal de Retz, La Bruyère, - etc.). <i>Un regard de serpent. Inadvertances</i> (Marcel Barrière). - <i>Aveugles qui voient clair</i> (John Lemoinne, Émile Pouvillon, etc.). - <i>Anachronismes</i>, etc. <i>Erreurs commises à propos des fleurs</i> - (Alphonse Karr, H. de Balzac, Jules Janin, George Sand). Les Contes - drolatiques (Barbey d’Aurevilly, Mme Surville, etc.). <i>Abus de la - conjonction</i> car. <i>Une précaution oratoire fréquente chez Balzac.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Philarète Chasles. — Henri Monnier. — Louis - Reybaud.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Philarete">186</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Frédéric Soulié.</span> <i>Confusion qui - règne dans ses romans. Critique décochée à Eugène Sue.</i> — <span - class="smcap">Stéphen de la Madelaine. — Mérimée.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Soulie">186</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>III</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Alexandre Dumas père.</span> <i>Encore un regard - de serpent. Rôle des serpents et autres animaux dans les romans de - Dumas père. Anachronismes, étourderies et drôleries. Encore</i> «le - meilleur des hommes» (J.-J. Rousseau). <i>Une phrase de Chateaubriand. - L’aéronaute Petin. Singulière théorie de la télégraphie électrique. - Abus du dialogue et</i> tirage <i>à la ligne</i>. (Ponson du Terrail). La - cuisinière Çaufy (Sophie: le docteur Véron). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_191">191</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Charles de Bernard.</span> <i>A quel âge est-on un - vieillard? Mots tombés en désuétude</i> (Voltaire, Saint-Simon). — <span - class="smcap">Eugène Sue. — Émile Souvestre</span> (Molière). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Bernard">197</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">IV</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Alphonse Karr.</span> <i>Abus du tiret. Le mot</i> - restaurant <i>dans le sens de</i> restaurateur; roman <i>signifiant</i> - romancier (Montesquieu). <i>Arbres merveilleux.</i> — <span - class="smcap">Galoppe d’Onquaire</span> (Paul Féval, Mario Uchard, - Guy de Maupassant, Émile Pouvillon). — <span class="smcap">Jules - Sandeau.</span> <i>Fréquentes comparaisons avec les animaux.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Barbey d’Aurevilly.</span> <i>Flaubert ne l’aimait - pas, et qualifiait ses œuvres de</i> grotesques: «On ne va pas plus - loin dans le grotesque involontaire». <i>Jugements draconiens. Barbey - d’Aurevilly jugé par Champfleury. Beaumarchais et ses castagnettes.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Barbey">201</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Amédée Achard.</span> <i>Encore les comparaisons - avec les serpents et autres animaux</i> (H. de Balzac, Alexandre Dumas - père, Ponson du Terrail). <i>Style emphatique des romans-feuilletons.</i> - — <span class="smcap">Eugène Fromentin. — Octave Feuillet.</span> <i>Le - qualificatif</i> adorable (Alexandre Dumas fils, Edmond de Goncourt, - Georges Ohnet, Alexis Bouvier, Jules Levallois). <i>Autres adjectifs - hyperboliques</i>: délicieux, exquis, ravissant (Paul de Kock). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Achard">202</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">V</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Champfleury</span> et <span class="smcap">Henry - Murger</span>. <i>Ils abondent tous les deux en pathos et drôleries.</i> - (L’abbé Châtel, P.-J. Proudhon.) <i>Dictionnaires de Boiste, de - Wailly... et de</i> Poche (Poitevin, Hippolyte Babou, Louis Veuillot). - <i>Un vieillard de cinquante ans. Flaubert s’alarmant de la publication - des</i> Bourgeois de Molinchart. — <i>Comment, d’après Schanne dit - Schaunard, Murger et Banville ont vu Mimi.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc"><span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span>VI</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Gustave Flaubert.</span> <i>Ses erreurs, ses - barbarismes et solécisme</i>s (Mme Louise Colet, Émile Faguet). <i>Il - reproche à Stendhal d’écrire mal, et à Lamartine de ne pas bien - savoir le français.</i> (Le grammairien Girault-Duvivier). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_213">213</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Jules et Edmond de Goncourt.</span> <i>Les - rossignols pendant l’hiver; mœurs des oiseaux</i> (Berquin). <i>Drôleries - et charabia. Abus du verbe</i> «mettre» (Champfleury). <i>Les Goncourt - font peu de cas du style de Flaubert</i> (Flaubert et son drame sur - Louis XI); — <i>tronquent quantité de mots</i>. <i>L’école du</i> document - humain. - </td> - <td class="tdr"><a href="#Goncourt">217</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Alphonse Daudet.</span> Les Méridionaux «ne - savent pas écrire la prose française» (Alphonse Daudet; — J.-J. - Rousseau). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Daudet">221</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Émile Zola.</span> <i>Citations curieuses, mais - imprécises et douteuses</i> (saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin). - <i>Goût des femmes pour les hommes chauves. La nouvelle lune. La - clarinette et la flûte</i> (Edmond de Goncourt). «Saleté, sale, salir», - <i>termes fréquents chez Zola</i>. «Je suis une force.» - </td> - <td class="tdr"><a href="#Zola">222</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">J.-K. Huysmans.</span> <i>La</i> musique des liqueurs - <i>de Des Esseintes comparée au</i> Sonnet des voyelles <i>de Rimbaud</i>. - <i>Encore l’abus du verbe</i> «mettre» (Goncourt, Zola, etc.). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Huysmans">224</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">VII</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Gustave Claudin. — Alfred Assollant. — Edmond - About.</span> <i>Un hasard providentiel</i> (Gustave Flaubert, Francisque - Sarcey). — <span class="smcap">Jules Verne. — Victor Cherbuliez. - — Ferdinand Fabre. — Alexandre Dumas fils. — Gustave Droz</span> - (Lamartine). — <span class="smcap">André Theuriet.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_227">227</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Jules Vallès.</span> <i>Une gaffe macabre.</i> — - <span class="smcap">Léon Cladel.</span> <i>Phrases interminables et - autres bizarreries de style. Encore un moribond dont la langue est - infatigable. Léon Cladel jugé par Camille Lemonnier et comparé à - Baudelaire. Ses vers à Victor Hugo.</i> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Valles">229</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="smcap">Jules Claretie. — Charles Chincholle. — Anatole - France. — Léon Duvauchel. — Jean Lorrain. — Paul Margueritte. — Remy - Saint-Maurice.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Claretie">232</a></td> - </tr> - <tr> - <td colspan="2" class="tdc">VIII</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <b>Romanciers populaires.</b> — <span class="smcap">Ponson Du - Terrail</span> (Aurélien Scholl, Gustave Flaubert). <i>Lapsus et - bévues. La main froide</i> d’un serpent. <i>Rôle des serpents dans les - romans</i> (Balzac, Alexandre Dumas père, Amédée Achard). <i>Rôle des - anges dans les romans de Ponson du Terrail. Anachronismes</i> (Molière, - Ignace de Loyola). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_235">235</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span><span - class="smcap">Adolphe Dennery. — Gustave Aimard</span> (Sully - Prudhomme). — <span class="smcap">Albert Blanquet. — Gontran Borys. - — Paul Saunière. — Léopold Stapleaux</span> (Aurélien Scholl). — <i>La - Vénus de Milo</i>: Auguste Vacquerie, Charles Mérouvel, Amédée de Bast, - Jules de Gastyne, etc. — <span class="smcap">Alexis Bouvier.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Dennery">237</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"> - <i>Incohérences et drôleries diverses commises par les - feuilletonistes.</i> (M. Marcel France). — <i>Noms à donner aux - personnages des romans afin d’éviter les réclamations</i> (Ferdinand - Fabre, Alphonse Daudet, Louis Ulbach, Émile Zola; <i>système d’</i>Eugène - Chavette). - </td> - <td class="tdr"><a href="#Incoherences">240</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl1"> - <span class="smcap">Table analytique des matières.</span> - </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_243">243</a></td> - </tr> -</table> - - -<div class="aftit"> - <hr class="chap" /> - <p><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span></p> - <p class="small">2345-20. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.</p> - <hr class="chap" /> -</div> - - -<div class="footnotes"> - -<p class="xl centra">NOTES</p> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_1"><span class="label"><a -href="#NoteRef_1">[1]</a></span> En règle générale, je n’indique le -nom de l’éditeur et la date de publication que pour les ouvrages -ayant eu plusieurs éditions <i>différentes</i>, et je ne mentionne le lieu -de publication que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_2"><span class="label"><a -href="#NoteRef_2">[2]</a></span> «<span -class="smcap">Bi-hebdomadaire</span>, adj. Qui se fait, qui -paraît <i>toutes les deux semaines</i>. C’est à tort que l’on prend -<i>bi-hebdomadaire</i> comme signifiant qui se fait, se publie deux fois -par semaine. Il faut dire en ce sens: <i>semi-hebdomadaire</i>.</p> - -<p class="ti1">«<span class="smcap">Bimensuel, elle</span>, adj. -Qui se fait, qui paraît <i>tous les deux mois</i>, par opposition à -<i>semi-mensuel</i>, qui s’applique à ce qui se fait, qui paraît deux fois -par mois. — C’est une erreur de prendre <i>bimensuel</i> pour exprimer -deux fois par mois. <i>Bisannuel</i> signifie non pas deux fois par an, -mais qui se fait tous les deux ans, qui dure deux ans. <i>Bimensuel</i> -ne veut pas plus dire deux fois par mois que <i>trimestriel</i> ne veut -dire trois fois par mois.» (<span class="smcap">Littré</span>, -<i>Dictionnaire</i>, Supplém.)</p> - -<p class="ti1">C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, -en raison de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout -parce que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos -grands écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les -arrêts. «Le <i>Dictionnaire</i> de Littré... Cette œuvre immortelle -renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens et -l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples qui -sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne saurait trop -admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, dont les ressources, -presque infinies, ne seront jamais assez connues ni assez appréciées -du public.» (<span class="smcap">A. Brachet</span> et <span -class="smcap">J. Dussouchet</span>, <i>Grammaire française</i>, Cours -supérieur, Préface, p. <span class="smcap">VIII</span>; Hachette, -1888.) «... Littré, dont la compétence est universellement reconnue.» -(Francisque <span class="smcap">Sarcey</span>, <i>L’Estafette</i>, 22 juin -1886.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_3"><span class="label"><a -href="#NoteRef_3">[3]</a></span> «Cette locution, <i>dans le but -de</i>, est très usitée présentement, mais elle n’est pas aisée à -justifier. On n’est pas dans un but, car si on y était, il serait -atteint... <i>Dans</i> n’a pas le sens de <i>pour</i>... Cette locution ne -pouvant s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira -de: dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (<span -class="smcap">Littré.</span>)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_4"><span class="label"><a -href="#NoteRef_4">[4]</a></span> «Locution qu’on entend et qu’on lit -tous les jours, mais qui est vicieuse; car on atteint un but, on -ne le remplit pas... Cette faute doit être évitée soigneusement.» -(<i>Littré.</i>)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_5"><span class="label"><a -href="#NoteRef_5">[5]</a></span> «<i>Chaque</i> ne doit pas se confondre -avec <i>chacun</i>; <i>chaque</i> doit toujours se mettre avec un substantif -auquel il a rapport; <i>chacun</i>, au contraire, s’emploie absolument -et sans substantif. C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté -vingt francs <i>chaque</i>; il faut vingt francs <i>chacun</i>.» (<span -class="smcap">Littré.</span>) En d’autres termes, <i>chaque</i> est un -adjectif, et <i>chacun</i> est un pronom.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_6"><span class="label"><a -href="#NoteRef_6">[6]</a></span> «Être <i>court d’argent</i>, et non être -à court d’argent, qui est une locution fautive, puisque rien n’y -justifie la préposition <i>à</i>.» (<span class="smcap">Littré</span>, -art. Court, Remarque 3.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_7"><span class="label"><a -href="#NoteRef_7">[7]</a></span> «<i>Fortuné</i> ne doit pas être employé -pour riche; c’est une faute née de ce que fortune, entre autres -significations, a celle de richesse. Dans la logique du peuple, un -homme fortuné est nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme -très commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très -commune dans la morale.» (Charles <span class="smcap">Nodier</span>, -dans <span class="smcap">Littré</span>.) <i>Fortuné</i> dérive du latin -<i>fortuna</i>, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un homme -<i>infortuné</i> peut être riche, un homme <i>fortuné</i> peut être très -pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le second a du -bonheur, de la chance, etc. <i>Fortuné</i> ne signifie pas plus <i>qui a de -la fortune</i>, que <i>successif</i> ne signifie <i>qui a du succès</i>.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_8"><span class="label"><a -href="#NoteRef_8">[8]</a></span> «Quelques Gascons hasardèrent de -dire: <i>J’ai fixé cette dame</i>, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai -fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: <i>Fixer -une personne</i>. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: -J’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on -entend: Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (<span -class="smcap">Voltaire</span>, <i>Dictionnaire philosophique</i>, art. -Langue française; <i>Œuvres complètes</i>, t. I, p. 406, édit. de journal -<i>Le Siècle</i>.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_9"><span class="label"><a -href="#NoteRef_9">[9]</a></span> «<i>Infime</i> n’admet ni -plus, ni moins; il est le superlatif d’inférieur.» (<span -class="smcap">Littré.</span>)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_10"><span class="label"><a -href="#NoteRef_10">[10]</a></span> «A Rome, <i>il n’y avait pas que</i> -les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction -barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On n’en trouverait pas -un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin -du dix-huitième siècle, dit Émile Deschanel... Grammaticalement, -cette construction signifie précisément le contraire de ce qu’on -veut lui faire dire quand on l’emploie aujourd’hui... Voici d’où -vient la confusion: certains s’imaginent que cette tournure <i>il -n’y a pas que</i> est l’opposé de <i>il n’y a que</i>; tandis qu’au fond, -soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures ne -sont qu’une... En effet, en ajoutant simplement le mot <i>pas</i> à la -tournure <i>il n’y a que</i>, on croit ajouter une seconde négation à -la première, ce qui serait nécessaire pour que l’une des tournures -signifiât le contraire de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute -rien du tout, si ce n’est le mot <i>pas</i>, mot purement explétif, -qui, soit qu’on le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement -partie de la première négation, et ne saurait, à lui tout seul, -en constituer une seconde... <i>Ne</i> tout seul, ou, à volonté, -<i>ne pas</i> n’est qu’une seule et même négation... (Émile <span -class="smcap">Deschanel</span>, <i>Journal des Débats</i>, 23 août 1860, -dans <span class="smcap">Littré</span>, art. Que, Remarque 1.) En -place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui ait fait -cela, ajoute Littré (<i>Ibid.</i>), on dira: Il n’y a pas seulement lui -qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui ait fait cela. Je -n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le seul que j’aie vu.» «Ce -solécisme est de nos jours très répandu, dit de son côté Émile Faguet -(<i>Revue encyclopédique</i>, 1897, p. 965). On s’imagine qu’<i>il n’y a pas -que</i> est le contraire d’<i>il n’y a que</i>; c’est absurde: <i>pas</i> n’étant -qu’un mot de renforcement, <i>il n’y a que</i> et <i>il n’y a pas que</i> -signifient absolument la même chose.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_11"><span class="label"><a -href="#NoteRef_11">[11]</a></span> «<i>Soi-disant</i> ne se dit jamais -des choses. C’est une grosse faute que de dire: accorder de -<i>soi-disant</i> faveurs; s’étayer de <i>soi-disant</i> titres.» (<span -class="smcap">Littré.</span>) Cette faute, Sainte-Beuve la commet -fréquemment: «Des idées <i>soi-disant</i> nouvelles.» (<i>Portraits -littéraires</i>, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, s. d.) «Style -<i>soi-disant</i> gaulois.» (<i>Portraits contemporains</i>, t. III, p. 228; -C. Lévy, 1882.) «La <i>soi-disant</i> bienséance sociale.» (<i>Nouveaux -Lundis</i>, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_12"><span class="label"><a -href="#NoteRef_12">[12]</a></span> «<i>Sous le rapport de</i> est une -locution qui est devenue très commune. Elle est fort lourde et -n’est pas exacte en soi. Une chose est en rapport avec une autre, -est dans un certain rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas -sous un rapport; si elle était <i>sous</i> un rapport ou <i>sur</i> un -rapport, elle serait en dehors du rapport; et, au fond, en s’en -servant, on s’exprime inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à -employer, et ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (<span -class="smcap">Littré.</span>)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_13"><span class="label"><a -href="#NoteRef_13">[13]</a></span> «<i>Style figuré</i> par les -expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et -qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes.» (<span -class="smcap">Voltaire</span>, <i>Dictionnaire philosophique</i>, Œuvres -complètes, t. I, p. 390.)</p> - -<p class="ti1">Les Orientaux ont toujours affectionné le style -«figuré»: «Le jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», -écrit un Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les -cheveux noirs. (<span class="smcap">Voltaire</span>, Articles de -journaux, IX, <i>Œuvres complètes</i>, t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche -des arrêts divins est lancée par l’arc du destin, elle ne peut plus -être repoussée par le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, -cité par Alexandre <span class="smcap">Dumas</span> et D<sup>r</sup> -Félix <span class="smcap">Maynard</span>, <i>Impressions de voyage, De -Paris à Sébastopol</i>, p. 175.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_14"><span class="label"><a -href="#NoteRef_14">[14]</a></span> Il s’agit très probablement -de Balthazar <i>Gracian</i> (1584-1658), jésuite espagnol, «qui -fut en prose ce que Gongora avait été en vers». (<span -class="smcap">Larousse</span>).</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_15"><span class="label"><a -href="#NoteRef_15">[15]</a></span> Et Alexandre Dumas (<i>Mémoires</i>, t. -VII, p. 8): «Je ne demande qu’une chose, c’est, si Dieu <i>m’appelle à -régner</i> sur la France...»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_16"><span class="label"><a -href="#NoteRef_16">[16]</a></span> <i>Le Siège de Paris</i>, tragédie -en cinq actes, par M. le vicomte d’Arlincourt, représentée pour la -première fois sur le Théâtre-Français le 8 avril 1826 (Paris, Leroux -et Constant Chantepie, 1826).</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_17"><span class="label"><a -href="#NoteRef_17">[17]</a></span> Ajoutons, en note tout au moins, -qu’un autre abbé, l’abbé Gaspard <span class="smcap">Abeille</span> -(1648-1718), fut victime d’une mésaventure analogue, et aussi -sujette à caution d’ailleurs que celle de son confrère Pellegrin. -Lors de la première représentation d’une des tragédies de l’abbé -Abeille, l’actrice qui faisait le rôle d’une princesse et, au début, -prononçait cet alexandrin:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi notre père?</p> -</div></div> - -<p>s’étant arrêtée court, ou bien la réplique tardant à venir, un -loustic du parterre lança de sa plus belle voix cette riposte, -désastreuse pour le succès de la pièce:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!</p> -</div> -<p class="dr">(Edmond <span class="smcap">Guérard</span>, -<i>Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes</i>, t. I, p. 13.)</p> -</div> - -<p class="ti1">Racine, qui avait, comme on sait, un talent spécial -pour les épigrammes, a utilisé ce mot dans son épitaphe de l’abbé -Abeille:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i6">Ci-gît un auteur peu fêté,</p> -<p class="i0">Qui crut aller tout droit à l’immortalité,</p> -<p class="i0">Mais sa gloire et son corps n’ont qu’une même bière;</p> -<p class="i6">Et lorsque Abeille on nommera,</p> -<p class="i6">Dame Postérité dira:</p> -<p class="i0">«Ma foi, s’il m’en souvient, il ne m’en souvient guère!»</p> -</div> -<p class="dr">(<span class="smcap">Racine</span>, <i>Œuvres complètes</i>, -Poésies diverses, t. II, p, 215; Hachette, 1864.)</p> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_18"><span class="label"><a -href="#NoteRef_18">[18]</a></span> On a appliqué aussi cette -anecdote à d’autres vers de Corneille, à un passage de sa tragédie -d’<i>Héraclius</i>: cf. Émile <span class="smcap">Deschanel</span>, -<i>ouvrage cité</i>, t. I, p. 225-226; et <i>même ouvrage</i>, 2<sup>e</sup> -série, Racine, t. I, p. 241.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_19"><span class="label"><a -href="#NoteRef_19">[19]</a></span> Nous trouvons dans Tallemant des -Réaux (<i>Les Historiettes</i>, t. VI, p. 282 et 318; Techener, 1862), -les anecdotes suivantes, relatives à des femmes qui appelaient -couramment et tendrement leurs maris <i>Mon Cœur</i>: «Une vieille madame -Mousseaux... avoit espousé un jeune homme nommé Saint-André qui, pour -n’estre pas avec elle, alloit le plus souvent qu’il pouvoit à la -campagne; elle en enrageoit et escrivoit sur son almanach: «Un tel -jour <i>mon cœur</i> est parti; un tel jour <i>mon cœur</i> est revenu...» Un -nommé du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un soufflet -sur l’œil en jouant; sa femme s’écria: «Ah! mon Dieu, <i>mon cœur</i> est -borgne». Une autre, racontant la maladie de son mari, disoit: «Je lui -disois quelquefois: «<i>Mon cœur</i>, tirez la langue». — Dans <i>La Croix -de Berny</i> (lettre IV, p. 44; Librairie nouvelle, 1859), l’un des -auteurs, Jules Sandeau, sous le pseudonyme de Raymond de Villiers, -mentionne une inscription gravée sur une roche et ainsi conçue: -«Le 25 juillet 1831, deux tendres <i>cœurs</i> se sont <i>assis</i> à cette -place».</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_20"><span class="label"><a -href="#NoteRef_20">[20]</a></span> «Du Bartas, auparavant que de -faire cette belle description du cheval, s’enfermait quelquefois -dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, soufflait, -hennissait, gambadait, tirait des ruades, allait l’amble, le trot, -le galop, à courbette, et tâchait par toutes sortes de moyens à bien -contrefaire le cheval.» (Gabriel <span class="smcap">Naudé</span>, -dans <span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Tableau de la poésie -française au seizième siècle</i>, p. 100, note, et 397; Charpentier, -1869.) A en croire la princesse Palatine (<i>Correspondance</i>, t. I, -p. 240; Charpentier, 1869), le cardinal de Richelieu, sans avoir -l’excuse d’une description littéraire, faisait de même: «Il se -figurait quelquefois qu’il était un cheval; il sautait alors autour -d’un billard, en hennissant et faisant beaucoup de bruit pendant -une heure, et en lançant des ruades à ses domestiques; ses gens le -mettaient ensuite au lit, le couvraient bien pour le faire suer, et, -quand il s’éveillait, il n’avait aucun souvenir de ce qui s’était -passé.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_21"><span class="label"><a -href="#NoteRef_21">[21]</a></span> Le nom d’Émile de la Bédollière -figure bien dans le titre de l’ouvrage, au moins sur les quatre -premiers tomes de cette édition; mais à peu près pour la forme -uniquement, et en raison de l’importante situation que La Bédollière -occupait alors au journal <i>Le Siècle</i>.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_22"><span class="label"><a -href="#NoteRef_22">[22]</a></span> Sur l’abus de -l’adjectif <i>sensible</i> au dix-huitième siècle, voir <span -class="smcap">Michelet</span>, <i>Histoire de France</i>, tome XIX, p. -287 (Marpon et Flammarion, 1879): «C’était (la seconde moitié du -dix-huitième siècle) un temps ému et de larmes faciles. La langue en -témoignait. A chaque phrase, on lit <i>sensible</i> et <i>sensibilité</i>.» -Etc. Et Edmond et Jules <span class="smcap">de Goncourt</span>, <i>La -Femme au dix-huitième siècle</i>, p. 439 (Charpentier, 1890): «Sensible, -c’est cela seul que la femme veut être; c’est la seule louange -qu’elle envie (à cette époque)...»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_23"><span class="label"><a -href="#NoteRef_23">[23]</a></span> Remarquons que Victor Hugo n’a pas -dit autre chose dans sa <i>Réponse à un acte d’accusation</i>, déjà citée -par nous tout à l’heure, à propos de «l’animal qui s’engraisse de -glands»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i32">un mot</p> -<p class="i0">Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud.</p> -</div></div> - -<p class="ti1">Mais la conclusion diffère: Delille s’incline et se -soumet, Hugo s’insurge:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.</p> -<p class="i0">Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!</p> -</div></div> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_24"><span class="label"><a -href="#NoteRef_24">[24]</a></span> Ce que Sainte-Beuve a traduit en -ces termes: «Mes écrits de moins dans le siècle, qu’aurait-il été -sans moi?» (<i>Causeries du lundi</i>, t. I, p. 450.) Peut-être était-ce -là d’ailleurs une première version lue par Sainte-Beuve dans lesdits -mémoires.</p> - -<p class="ti1">Le poète et romancier danois <span -class="smcap">Andersen</span> (1805-1875) nous offre aussi un des -plus frappants exemples de la vanité humaine. «Il est vrai que je -suis le plus grand homme de lettres actuellement vivant, disait-il, -mais ce n’est pas moi qu’il faut louer, c’est Dieu, qui m’a fait -ainsi.» (<i>Revue bleue</i>, 20 septembre 1879, p. 273.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_25"><span class="label"><a -href="#NoteRef_25">[25]</a></span> «La gloire veut qu’on l’aide -auprès des hommes; elle n’aime pas les modestes.» (Edgar <span -class="smcap">Quinet</span>, <i>La Révolution</i>, t. II, p. 343, -Librairie internationale, 1869; in-18.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_26"><span class="label"><a -href="#NoteRef_26">[26]</a></span> Ailleurs (<i>La Faustin</i>, p. 287), -Edmond de Goncourt, mieux inspiré, dit ou fait dire à l’un de -ses personnages: «Au fond, la gloire, ça pourrait bien être tout -simplement des bêtises: une exploitation de notre bonheur par une -vanité imbécile». Et encore (<i>Journal des Goncourt</i>, année 1883, -t. VI, p. 269): «C’est chez moi une occupation perpétuelle à me -continuer après ma mort, à me survivre, à laisser des images de ma -personne, de ma maison. A quoi sert?»</p> - -<p class="ti1">C’est le cas de rappeler la judicieuse réflexion de -Montaigne (<i>Essais</i>, I, 46; t. II, p. 8-9, édit. Louandre): «O la -courageuse faculté que l’espérance, qui, en un subject mortel, et -en un moment, va usurpant l’infinité, l’immensité, l’éternité, et -remplissant l’indigence de son maistre de la possession de toutes les -choses qu’il peult imaginer et désirer, autant qu’elle veult! Nature -nous a là donné un plaisant jouet!»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_27"><span class="label"><a -href="#NoteRef_27">[27]</a></span> Voir, par exemple, ce que -dit Cicéron dans <i>Le Songe de Scipion</i>, livre VI, chap. <span -class="smcap">XIV</span>, <span class="smcap">XV</span> et <span -class="smcap">XVIII</span>, sur la gloire humaine: «... Quelle gloire -digne de tes vœux peux-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quelles -rares et étroites contrées ils occupent sur le globe terrestre... -Retranche toutes les contrées où ta gloire ne pénétrera pas, et vois -dans quelles étroites limites», etc.</p> - -<p class="ti1">Et Salluste (<i>Catilina</i>, VIII): «De faire que les -actions (et les œuvres) soient connues, c’est le pur ouvrage du -hasard (<i>fortuna</i>); c’est lui, c’est son caprice qui nous dispense ou -la gloire, ou l’oubli...»</p> - -<p class="ti1">Et Montesquieu (<i>Pensées diverses</i>: Œuvres complètes, -t. II, p. 433; Hachette, 1866): «A quoi bon faire des livres pour -cette petite terre, qui n’est guère plus grande qu’un point?»</p> - -<p class="ti1">Et Benjamin Constant (dans <span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Portraits littéraires</i>, t. III, -p. 263, note 2): «... Le sentiment profond et constant de la brièveté -de la vie me fait tomber le livre ou la plume des mains, toutes les -fois que j’étudie. Nous n’avons pas plus de motifs pour acquérir de -la gloire, pour conquérir un empire ou pour faire un bon livre, que -nous n’en avons pour faire une promenade ou une partie de whist.»</p> - -<p class="ti1">Alfred de Vigny (<i>Journal d’un poète</i>, p. 183; -Charpentier, 1882) a très justement comparé le sort d’un livre à -celui d’une bouteille jetée à la mer avec cette inscription: «Attrape -qui peut!»</p> - -<p class="ti1">«Ah! que le sage Huet (l’évêque d’Avranches) -avait raison quand il démontrait presque géométriquement quelle -vanité et quelle extravagance c’est de croire qu’il y a une -réputation qui nous appartienne après notre mort!» (<span -class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries du lundi</i>, t. II, -p. 164). «... Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui -essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes -l’instant d’après.» (<span class="smcap">Id.</span>, <i>Portraits -littéraires</i>, t. III, p. 128.) «... Un peu plus tôt, un peu plus -tard, nous y passerons tous. Chacun a la mesure de sa pleine eau. -L’un va jusqu’à Saint-Cloud, l’autre va jusqu’à Passy.» (<span -class="smcap">Id.</span>, <i>Nouvelle Correspondance</i>, p. 157.)</p> - -<p class="ti1">Sur l’aléa et l’inanité de la gloire littéraire, voir, -dans le <i>Mercure de France</i> de novembre 1900, un article abondamment -documenté et des plus judicieux de Remy de Gourmont.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_28"><span class="label"><a -href="#NoteRef_28">[28]</a></span> Parmi les curiosités ou les -monstruosités littéraires, la <i>phrase du chapeau</i>, de l’académicien -Patin (1793-1876), est légitimement célèbre. «C’est, a dit Robert -de Bonnières (<i>Mémoires d’aujourd’hui</i>, 2<sup>e</sup> série p. 88), -le plus mémorable exemple du plus joyeux galimatias.» Voici cette -perle:</p> - -<p class="ti1">«Disons-le en passant, ce chapeau fort classique, -porté ailleurs par Oreste et Pylade, arrivant d’un voyage, dont -Callimaque a décrit les larges bords dans des vers conservés, -précisément à l’occasion du passage qui nous occupe, par le -scoliaste, que chacun a pu voir suspendu au cou et s’étalant sur -le dos de certains personnages de bas-reliefs, a fait de la peine -à Brumoy qui l’a remplacé par un parasol.» (Patin, <i>Études sur les -tragiques grecs</i>, t. I, p. 114; édit. de 1842.)</p> - -<p class="ti1">«Cette <i>phrase du chapeau</i> était jusqu’à présent -réputée comme typique et inimitable, lit-on dans la <i>Revue -encyclopédique</i> du 15 mars 1892 (col. 473); Léon Cladel (1834-1902) -l’a de beaucoup surpassée dans la suivante, qui sert de début à -l’un de ses contes, <i>Don Peyrè</i> (dans le volume de Léon <span -class="smcap">Cladel</span>, <i>Urbains et Ruraux</i>, p. 107 et suiv.; -Ollendorff, 1884):</p> - -<p class="ti1">«A peine eut-elle débouché des gorges de Saint-Yrieix -sur le plateau marneux qui les surplombe et d’où l’on découvre, à -travers l’immense plaine s’étendant du dernier chaînon des Cévennes -aux assises des Pyrénées, ces montagnes dont la beauté grandiose -arracha jadis des cris d’enthousiasme au peu sensible Béarnais, -déjà roi de Navarre, et faillit le rendre aussi troubadour que -bien longtemps avant lui l’avait été Richard Cœur de Lion, alors -simple duc du Pays des Eaux, où l’on trouve encore quelques vestiges -des monuments érigés en l’honneur de ce descendant de Geoffroy, -comte d’Anjou, lequel seigneur, aucun historien n’a su pourquoi ni -comment, ornait en temps de paix sa toque, en temps de guerre son -haubert d’une branche de genêt, habitude qui lui valut le surnom -de Plantagenet, porté plus tard par toute la famille française à -laquelle le trône anglo-saxon, après la mort d’Étienne de Blois, le -dernier héritier de Guillaume de Normandie, avait été dévolu, ma -monture prit peur et manqua de me désarçonner.»</p> - -<p class="ti1">Patin s’était contenté d’égayer çà et là sa phrase -de quelques incidentes bizarres; «dans celle de Léon Cladel, ajoute -la <i>Revue encyclopédique</i>, entre le sujet et le verbe, qui n’arrive -qu’au bout d’une vingtaine de lignes, se trouve intercalée une bonne -partie de l’histoire de France et d’Angleterre! C’est un véritable -tour de force.»</p> - -<p class="ti1">Le <i>Larousse mensuel</i> (juin 1913, Petite -correspondance, col. 3) reproduit une phrase de Ferdinand Brunetière -(1849-1907), digne pendant des précédentes, et dont je me borne à -citer le début: «Il n’en est pas de même des <i>Mémoires</i> de Mme de -Caylus, ni des <i>Lettres</i> de cette bonne Mme de Sévigné, dont on -aurait pourtant tort de croire qu’elles doivent l’une et l’autre nous -inspirer une entière confiance, étant donné d’une part, en ce <i>qui</i> -concerne Mme de Sévigné, <i>que</i> nous avons affaire à une femme <i>dont</i> -il est vrai de dire <i>qu</i>’encore <i>que</i> ses lettres, <i>qui</i> sont d’un de -nos bons écrivains, contiennent de précieux renseignements sur les -événements de la cour de Louis XIV, néanmoins peu d’auteurs ont été -plus légers dans leurs informations, plus superficiels dans leurs -jugements, et plus médisants à cœur-joie qu’elle ne l’a été pour le -plus vif plaisir de son grand malicieux de cousin, Bussy, comte de -Rabutin, et de sa pimbêche de fille, la comtesse de Grignan,» etc. Je -m’arrête, n’étant pas encore arrivé à la moitié de la phrase.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_29"><span class="label"><a -href="#NoteRef_29">[29]</a></span> C’est à propos de l’<i>Histoire des -Girondins</i> qu’Alexandre Dumas père disait de Lamartine: «Il a élevé -l’histoire à la hauteur du roman». C’est bien le même Dumas qui -disait: «Qu’est-ce que l’histoire? C’est un clou auquel j’accroche -mes tableaux». (<span class="smcap">Sainte-Beuve</span>, <i>Causeries -du lundi</i>, t. XI, p. 463.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_30"><span class="label"><a -href="#NoteRef_30">[30]</a></span> Théophile Gautier se plaisait -à la lecture des dictionnaires (Cf. <i>Les Jeunes-France</i>, préface, -p. 11), et emmagasinait quantité de termes techniques, rarissimes -et incompréhensibles «aux bourgeois» et à tout le monde, et les -glissait dans ses écrits. Voir, par exemple, son roman <i>Partie -carrée</i> (Charpentier, 1889), dont plusieurs épisodes se déroulent, -il est vrai, dans les Indes: surmé, gorotchana, siricha (p. 187); — -apsara, malica, amra (p. 198); — tchampara, kesara, ketoca, bilva, -cokila, tchavatraka (p. 199), etc. Dans <i>Mademoiselle de Maupin</i> -(Charpentier, 1866): stymphalide (p. 32); smorfia (p. 150); une robe -de byssus (p. 200); nagassaris, angsoka (p. 246), etc.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_31"><span class="label"><a -href="#NoteRef_31">[31]</a></span> Comparer cette orthographe <i>Qaïn</i> -à celle d’<i>Yaqoub</i>, un des personnages du drame de <i>Charles VII</i> -d’Alexandre Dumas père, qui écrit toujours <i>Yaqoub</i> et non Yacoub. -(Cf. <i>Théâtre complet d’Alexandre Dumas</i>, t. II, p. 231 et suiv., -Michel Lévy, 1873.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_32"><span class="label"><a -href="#NoteRef_32">[32]</a></span> Je rencontre les mêmes pensées -ou des pensées analogues dans une très belle lettre de M. Edmond -Haraucourt adressée à M. Julien Larroche, le 30 novembre 1907, en -tête du recueil de vers <i>Les Voix du tombeau</i>, par Julien Larroche -(Lemerre, 1908): «... Ni dithyrambes ni réclames ne valent cette paix -sereine qui se devine au fond de vous. Gardez-la comme le trésor -unique, et n’enviez personne, même si le silence des critiques -accueille vos poèmes: vos poèmes vous ont réjoui ou consolé, -n’attendez rien de plus, et dites-vous qu’au temps où nous sommes -les poètes dont on redit le nom et ceux dont on ne parle pas sont, -en dépit des apparences, confondus fraternellement dans le même -dédain des foules, car on ne lit les vers ni des uns ni des autres.» -N’empêche que poètes et poétesses, tout comme leurs confrères en -prose d’ailleurs, ne se montrent pas, d’ordinaire, si philosophes -et ne se désintéressent pas aussi facilement du succès et de la -célébrité.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_33"><span class="label"><a -href="#NoteRef_33">[33]</a></span> Voir ci-dessus (<a -href="#ln_19">p. 25</a>) Corneille disant, à propos de certains -de ses vers peu intelligibles: «Tel qui ne les entendra pas les -admirera»; — et (p. 94) Théophile Gautier à qui l’on attribue cette -sentence: «Il faut que, dans chaque page, il y ait une dizaine de -mots que le bourgeois ne comprend pas». C’était aussi, comme nous le -verrons plus loin (p. 181), l’opinion de Balzac.</p> - -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_34"><span class="label"><a -href="#NoteRef_34">[34]</a></span> Il s’appelait -Claude-Marie-Louis-Emmanuel Carbon de Flins des Oliviers, et -la multiplicité de ses noms lui attira cette épigramme de -Lebrun-Pindare:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Carbon de Flins des Oliviers</p> -<p class="i0">A plus de noms que de lauriers.</p> -</div> -<p class="dr">(Cf. <span class="smcap">Chateaubriand</span>, -<i>Mémoires d’outre-tombe</i>, t. I, p. 219, note 1; édit. Biré.)</p> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_35"><span class="label"><a -href="#NoteRef_35">[35]</a></span> Aussi des poètes, voire de plus -illustres, n’ont-ils pas hésité à faire <i>ange</i> du féminin:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">C’est une femme aussi, c’est <i>une ange charmante</i>.</p> -<p class="i0"></p> -</div> -<p class="dr">(Alfred <span class="smcap">de Vigny</span>, <i>Éloa</i>, -Poésies complètes, p. 14; Charpentier, 1882.)</p> -</div> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_36"><span class="label"><a -href="#NoteRef_36">[36]</a></span> Cf. Victor <span -class="smcap">Hugo</span>, <i>La Pitié suprême</i>, XIV, p. 150 -(Hetzel-Quantin, s. d. in-16):</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<p class="i0">Être le guérisseur, le bon Samaritain</p> -<p class="i0">Des monstres, ces martyrs ténébreux du destin,</p> -<p class="i0">Etc., etc.</p> -</div></div> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_37"><span class="label"><a -href="#NoteRef_37">[37]</a></span> Une curieuse et amusante aventure -arriva à Marmontel, précisément comme il briguait les suffrages -académiques. «... Désirant avec ardeur une place à l’Académie, -Marmontel prit le parti de louer, dans sa <i>Poétique française</i>, -presque tous les académiciens vivants dont il comptait se concilier -la bienveillance et obtenir la voix pour la première place vacante. -Il se fit presque autant de tracasseries qu’il avait fait d’éloges; -personne ne se trouva assez loué, ni loué à son gré. Il avait cité -de Moncrif un couplet avec les plus grands éloges; Moncrif prétendit -qu’il fallait citer et transcrire la chanson tout entière ou ne point -s’en mêler.» (<i>Correspondance de Grimm</i>, t. I, p. 337-338; Buisson, -1812.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_38"><span class="label"><a -href="#NoteRef_38">[38]</a></span> Cf. Chateaubriand (<i>Génie du -christianisme</i>, VI, 5; t. I, p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la -mamelle est pleine; la bouche du jeune convive n’est point armée, de -peur de blesser <i>la coupe du banquet maternel</i>.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_39"><span class="label"><a -href="#NoteRef_39">[39]</a></span> Sur les mystifications commises -par Charles Nodier, voir mon ouvrage <i>Mystifications littéraires et -théâtrales</i>, p. 89 et suiv. (Fontemoing, 1913).</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_40"><span class="label"><a -href="#NoteRef_40">[40]</a></span> Nous avons vu aussi (p. 94 et 135) -le même système préconisé plus ou moins sérieusement par Théophile -Gautier: «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le -bourgeois ne comprend pas», etc. Et (déjà cité p. 136) Destouches -(<i>La Fausse Agnès</i>, I, 2): «<span class="smcap">La baronne</span>. -Cet endroit-ci n’est pas clair, mais c’est ce qui en fait la beauté. -— <span class="smcap">Le baron.</span> Assurément. Quand je lis -quelque chose, et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans -l’admiration.» Cf. aussi Montaigne, le cardinal de Retz, La Bruyère, -etc., cités par nous p. 135-136.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_41"><span class="label"><a -href="#NoteRef_41">[41]</a></span> J.-J. Rousseau, nous l’avons vu -(Cf. ci-dessus, <a href="#ln_20">p. 172</a>), a encore été bien plus -loin, lui: «... Moi qui me suis cru toujours et qui me crois encore, à -tout prendre, <i>le meilleur des hommes</i>...» (<i>Les Confessions</i>, II, x; -t. VI, p. 85; Hachette, 1864.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_42"><span class="label"><a -href="#NoteRef_42">[42]</a></span> La même anecdote a été appliquée à -une autre Sophie, cuisinière du docteur Véron.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_43"><span class="label"><a -href="#NoteRef_43">[43]</a></span> Barbey aimait ces verdicts -draconiens et sans appel. De même qu’il voulait condamner Flaubert -<i>à ne plus écrire</i>, il déclarait qu’«à dater des <i>Contemplations</i>, -M. Hugo <i>n’existe plus</i>». C’est fini de lui. (Le <i>Larousse mensuel</i>, -octobre 1912, p. 539.) Voir aussi <span class="smcap">Barbey -d’Aurevilly</span>, <i>Dernières Polémiques</i>, Un Poète prussien, p. -43-48; Savine, 1891.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_44"><span class="label"><a -href="#NoteRef_44">[44]</a></span> Cette phrase comique a été souvent -citée, mais parfois altérée et amplifiée. Poitevin (<i>La Grammaire, -les Écrivains et les Typographes</i>, p. 225) la donne ainsi: «Le pépin -du mécontentement n’allait pas tarder à pousser dans son cœur.» -Hippolyte Babou (<i>La Vérité sur le cas de M. Champfleury</i>, p. 31) -ajoute tout un membre de phrase qui rend la métaphore plus grotesque: -«Le pépin du mécontentement devait produire un arbre touffu sous -lequel s’abriteraient les mauvaises langues.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_45"><span class="label"><a -href="#NoteRef_45">[45]</a></span> Voici le texte complet de cette -phrase, avec sa ponctuation, tel qu’on le trouve dans la première -édition de <i>Bouvard et Pécuchet</i>, établie d’après le manuscrit même -de Flaubert. Ce texte a été modifié dans des éditions suivantes: -«Mais le plus beau, c’était dans l’embrasure de la fenêtre, une -statue de saint Pierre! Sa main droite couverte d’un gant serrait -la clef du Paradis. De couleur vert-pomme, sa chasuble, que des -fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel, et sa tiare très jaune, -pointue comme une pagode.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_46"><span class="label"><a -href="#NoteRef_46">[46]</a></span> Girault-Duvivier, qui est loin -d’avoir l’esprit large, tolérant, éclairé et judicieux de Littré, -condamne, en effet et bien entendu, et l’Académie pareillement, -les locutions de Flaubert citées ci-dessus: cf. la <i>Grammaire des -Grammaires</i>, principalement les «Remarques détachées», t. II, p. -1051-1291 (Cotelle, 1859).</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_47"><span class="label"><a -href="#NoteRef_47">[47]</a></span> <span class="smcap">Berquin</span> -(1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à propos des rossignols: -il en fait chanter deux ensemble et tout près l’un de l’autre, ce qui -n’a jamais lieu. «Deux rossignols allèrent se percher près de là, sur -le sommet d’un berceau de verdure, pour la réjouir (une jeune fille) -de leurs chansons de l’aurore.» (<i>L’Ami des enfants</i>, Clémentine et -Madelon, p. 28; Lehuby, s. d.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_48"><span class="label"><a -href="#NoteRef_48">[48]</a></span> A propos de Gustave Flaubert, -on lit, dans le <i>Journal des Goncourt</i> (t. V, p. 79), que le futur -auteur de <i>Madame Bovary</i> avait composé, étant encore au collège, -un drame sur Louis XI, où un malheureux s’exprimait en ces termes: -«Monseigneur, nous sommes obligés d’assaisonner nos légumes <i>avec le -sel de nos larmes</i>.»</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_49"><span class="label"><a -href="#NoteRef_49">[49]</a></span> Jean-Jacques Rousseau, né à Genève -et dont le français n’était pas très pur, allait plus loin encore et -englobait toute la province dans cet ostracisme: «Il y a une certaine -pureté de goût et une correction de style qu’on n’atteint jamais dans -la province, quelque effort qu’on fasse pour cela.» (Lettre à M. -Vernes, 4 avril 1757: <i>Œuvres complètes de J.-J. Rousseau</i>, t. VII, -p. 67; Hachette, 1864.) Mais ce qui était vrai du temps de Rousseau -ne l’est plus, ou du moins plus autant, de nos jours.</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_50"><span class="label"><a -href="#NoteRef_50">[50]</a></span> Camille Lemonnier, dans la préface -de <i>Héros et Pantins</i> (p. xiii-xiv), apprécie en ces termes le labeur -littéraire de Léon Cladel: «... Il va jusqu’à épuiser l’artifice -des plus subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure -des phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu’un même -vocable reparaisse dans tout le cours d’un livre, et d’autres -fois en prohibant même, en tête des alinéas, le retour d’une même -lettre initiale. C’est encore là le secret de ces terribles phrases -kilométriques dont se gaussent fort impertinemment des stylistes sans -haleine, las et pantois au bout de dix mots, et qui, enchevêtrées -d’incidentes, avec des circonlocutions nombreuses et des arabesques -emmêlées comme les sinuosités d’un labyrinthe, rampent à la façon des -ronces ou se dressent à la façon des chênes, touffue végétation du -style, où chantent, et sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux -de l’esprit.» On pourrait d’ailleurs dire de Léon Cladel ce que -lui-même a dit de Baudelaire, dans la dédicace de <i>La Fête votive</i> -(p. 6; Lemerre, 1882): «Un mot le préoccupait au point de l’empêcher -de dormir pendant huit nuits consécutives, une phrase le persécutait -un mois durant, telle page des années; et c’est ainsi qu’au prix des -plus cruels sacrifices, il forma... ligne à ligne sa prose».</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_51"><span class="label"><a -href="#NoteRef_51">[51]</a></span> Glissons, en bas de page, cette -savoureuse anecdote relative à l’illustre créateur de <i>Rocambole</i>. -Ponson du Terrail fit un jour, «contre Aurélien Scholl, le pari -que, dans toutes les petites villes, dans tous les villages où ils -iraient ensemble, ils ne trouveraient personne qui n’eût lu ses -ouvrages, tandis qu’à peine un petit nombre de lettrés connaîtraient -le nom de Flaubert». Et Ponson gagna le pari. (Paul <span -class="smcap">Stapfer</span>, <i>Des Réputations littéraires</i>, t. II, -p. 249.)</p> -</div> - -<div class="footnote"> -<p id="Note_52"><span class="label"><a -href="#NoteRef_52">[52]</a></span> Bien des anecdotes et -plaisanteries ont été contées à propos de la Vénus de Milo; en voici -quelques-unes:</p> - -<p class="ti1">Un concierge déménage une Vénus de Milo en plâtre et -la brise. Fureur du locataire. «Il n’y a pas tant de mal, riposte -le concierge: elle avait déjà les bras cassés». (<i>Le National</i>, 29 -janvier 1885.)</p> - -<p class="ti1">A l’hôtel Drouot, un garçon novice pose sur la table -une terre cuite représentant la fameuse Vénus de Milo, et, s’essuyant -les mains, il dit sans malice au public: «Si l’on trouve les bras, on -les donnera.» (<i>L’Opinion</i>, 13 octobre 1885.)</p> - -<p class="ti1">Un habitant de San Francisco avait commandé à -Paris une statue de la Vénus de Milo. Elle lui fut expédiée. Le -destinataire a intenté un procès à la Central Pacific Company sous -le prétexte que la Vénus lui était parvenue sans bras, c’est-à-dire -mutilée. Le plus fort, dit-on, c’est que le juge a condamné la -Compagnie à payer une indemnité à ce destinataire. (<i>Le Radical</i>, 19 -mars 1887.)</p> -</div> - -</div> - -<hr class="chap" /> - - -<div class="transnote" id="tnote"> - <p class="tnotetit">Note de transcription</p> - - <ul> - <li>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées.</li> - <li>L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas - été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points de suspension - ont été normalisés à trois points.</li> - <li>Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.</li> - <li>Les notes ont été renumérotées et placées à la fin du livre.</li> - <li>À la <a href="#Page_82">p. 82</a>, les lignes “Pour <i>touchée</i>.” - et la précédente ont été permutées pour que, comme dans le reste du livre, - une ligne d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.</li> - <li>À la <a href="#Page_222">p. 222</a>, la date de décès d’Émile Zola a été - corrigée: la date correcte est 1902, non 1905.</li> - </ul> -</div> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Récréations littéraires, by Albert Cim - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES *** - -***** This file should be named 50926-h.htm or 50926-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/9/2/50926/ - -Produced by Ramon Pajares Box, Laurent Vogel and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50926-h/images/cover.jpg b/old/50926-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 77c558f..0000000 --- a/old/50926-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
