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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Barbe-bleue - -Author: Oscar Méténier - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50278] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE *** - - - - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Les mots en italiques sont _soulignés_. - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - - La ponctuation d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - - L'orthographe a été conservée avec les exceptions mentionnées à la - fin du texte. - - - - - BARBE-BLEUE - - - - - OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - La Chair. 1 vol. - Outre-Rhin. -- - Myrrha-Maria. -- - Madame la Boule. -- - La Lutte pour l'Amour. -- - Zézette. -- - Les Cabots. -- - Le Policier. -- - Le Beau Monde. -- - La Nymphomane. -- - - - EN PRÉPARATION - - Demi-Castors. - Histoires Saintes. - Le 40e d'artillerie. - - - - - OSCAR MÉTÉNIER - - - BARBE-BLEUE - - - PARIS - E. DENTU, ÉDITEUR - 3, PLACE DE VALOIS, 3 - - 1893 - (Tous droits réservés) - - - - -BARBE-BLEUE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - - ---Ainsi, monsieur de Charaintru, c'est bien entendu, vous nous -faussez compagnie demain matin? demanda Mme de Guermanton. - ---Oh! pas pour longtemps! Et je serai de retour dans la soirée même, -répliqua le vicomte. Mais je ne puis réellement pas refuser une -invitation aussi courtoisement faite. A combien sommes-nous ici de -Bois-Peillot? - ---A trois petites lieues, dit M. de Guermanton. Je ferai atteler -demain à dix heures et vous serez arrivé à Bois-Peillot vers onze -heures et demie, juste pour l'heure du déjeuner. - ---Non, interrompit le vicomte. Je suis à la campagne, je veux en -profiter. Je me rendrai chez mon ami Pottemain, à cheval, si -toutefois vous le permettez. Je partirai de bonne heure et cela me -procurera ainsi l'occasion d'une longue promenade à travers la forêt. - ---A votre aise! Je donnerai des ordres pour qu'on vous tienne -sellé le cob que vous avez monté hier. Savez-vous, continua M. de -Guermanton en souriant, que vous allez faire des envieux et que -je connais ici pas mal de gens qui voudraient bien pouvoir vous -suivre et passer, derrière vous, la grille du mystérieux manoir de -Bois-Peillot. - ---Comment cela? demanda Charaintru. Je ne comprends pas. - ---Je crois bien, expliqua le châtelain, que vous serez depuis -plusieurs années le premier étranger admis à pénétrer chez le baron -Pottemain. Le baron vit absolument retiré. Bien que voisins, nous -n'avons jamais eu ensemble la moindre relation... Si, une fois, nous -nous sommes rencontrés chez le notaire de Souvigny où nous avions à -régler une question de délimitation de propriété. M. Pottemain m'a -paru un homme d'humeur taciturne, mais bien élevé. Depuis, nous nous -saluons, lorsque d'aventure nous nous trouvons face à face au cours -d'une promenade, ou à la chasse. Cela nous arrive assez fréquemment, -car j'ai une terre enclavée dans sa propriété, mais jamais nous -n'avons depuis échangé un seul mot. - ---C'est curieux, fit Charaintru; il y a fort longtemps que je connais -Pottemain, bien que je l'aie perdu de vue depuis pas mal d'années, -mais autant que je puis m'en souvenir, sans être un gai compagnon, -il était plus sociable. - ---Il ne voit absolument personne et je crois bien que, depuis la -mort de sa femme, il ne s'est jamais absenté de Bois-Peillot. Dans -tout le pays, il inspire une sorte de crainte mêlée de curiosité. -Une seule personne pourrait peut-être donner quelques renseignements -sur ce singulier personnage, c'est le docteur Marsay, médecin à -Souvigny, qui a été appelé à soigner la baronne durant sa dernière -maladie, mais le brave docteur est muet comme une carpe... Si on -l'interroge, il se retranche derrière le secret professionnel. -Ajoutez à cela qu'on n'a aucun détail sur les antécédents du baron... -La terre de Bois-Peillot appartenait à Mme Maslet, veuve d'un grand -industriel. Cette dame passait tous ses hivers à Paris. Un beau matin -elle arriva, accompagnée du baron Pottemain, dont on n'avait jamais -entendu parler, et qu'elle venait d'épouser. Les nouveaux mariés ne -firent aucune visite et restèrent confinés dans leur château. Les -méchantes langues du pays eurent beau jeu, car le baron était de -douze années plus jeune que sa femme. Mais le couple laissa dire, et -l'incident était oublié lorsqu'on apprit subitement le décès de la -châtelaine. - ---Pardon! interrompit Charaintru, le bruit ne courut-il pas... - ---Que la baronne avait été victime d'un accident? termina M. de -Guermanton. Oui, mais le docteur Marsay resta impénétrable et il fut -impossible d'apprendre comment était morte Mme Pottemain. On sut -seulement que le baron qui, paraît-il, adorait sa femme, avait été -pris d'un accès violent de désespoir... Il fit construire au fond de -son parc un admirable mausolée, surmonté d'un buste... - ---Oui, je sais, dû à mon ami le sculpteur Romagny. - ---Et on ne le vit plus désormais que vêtu de noir de la tête aux -pieds, portant un deuil éternel... Voilà tout ce qu'a jamais pu nous -apprendre la chronique, même la plus malveillante... Quand je vous -aurai dit que ses tenanciers le craignent comme le feu et qu'on l'a -surnommé dans la contrée le _sournois_, vous en saurez autant que -moi... - ---J'en saurai plus, dit Charaintru, car, ainsi que je vous l'ai dit -tout à l'heure, j'ai connu le baron Pottemain avant son mariage. A -mon tour donc de vous renseigner... Pottemain passait pour posséder -une assez belle fortune. Il avait des chevaux, une installation -charmante et appartenait à cette catégorie de désÅ“uvrés qu'on -trouve l'après-midi au Bois, conduisant leur buggy plus ou moins -bien attelé, le soir, au cercle ou au théâtre et dans les endroits -où l'on s'amuse. Toutefois, il ne se fit jamais remarquer par aucune -folie, ni aucune excentricité. On le considérait comme un garçon -sérieux. Il jouait, racontait-on, beaucoup à la Bourse. Un beau -jour, on apprit qu'il était ruiné, mais il n'était pas homme à se -laisser abattre. Après quelques mois d'absence, il reparut, paya ses -créanciers et annonça son prochain mariage avec une veuve fort riche, -qu'il ne présenta à personne. Depuis je n'ai eu de ses nouvelles -que deux fois: la première fois, je fus chargé par lui de négocier -avec le sculpteur Romagny, mon ami, le prix d'un buste que Pottemain -avait l'intention de lui demander. Romagny fit le voyage, exécuta la -commande et c'est sans doute son Å“uvre qui orne le mausolée de la -défunte baronne. Venant passer quelques jours auprès de vous, à trois -lieues de mon ex-ami, je ne pouvais moins faire que de lui signaler -ma présence à Guermanton. Il répond par une invitation à déjeuner... -Demain, je serai son hôte, mais je vous avoue que tout ce que vous -m'avez raconté a piqué vivement ma curiosité et que demain j'ouvrirai -tout grands mes yeux et mes oreilles. - -En ce moment, la pendule du salon sonna dix heures. - ---Votre récit, dit en riant le châtelain au vicomte de Charaintru, -a si vivement intéressé vos auditeurs, que nous avons tous oublié -l'heure... - ---En effet, fit Mme de Guermanton, les enfants devraient être -couchés. Mademoiselle Pauline, ajouta-t-elle en se tournant vers une -grande jeune fille, voulez-vous les emmener... Allez dormir, mes -chers petits... - -Georges et Berthe, âgés l'un de dix ans et l'autre de huit ans, se -levèrent aussitôt et coururent embrasser leurs parents, puis quand -ils furent sortis, suivis de leur institutrice: - ---Ces enfants sont charmants, fit observer M. de Charaintru, et je -vous fais mon compliment pour la façon dont ils sont élevés. - ---Tout le mérite en revient à Mlle Marzet, se hâta de répondre M. -de Guermanton. C'est une jeune personne accomplie, d'une excellente -famille. J'ai beaucoup connu son père et elle est pour nous d'un -dévouement... Une amie plutôt qu'une institutrice... - ---Qui n'a que le défaut d'oublier parfois un peu trop que, si -nous l'aimons beaucoup, elle n'est néanmoins pas chez elle ici, -interrompit d'un ton très sec Mme de Guermanton. - -Mais le châtelain se hâta de couper court: - ---Ne sois pas injuste, ma chère Jeanne, nous devons beaucoup de -reconnaissance à Mlle Marzet... Maintenant, mon cher hôte, à quelle -heure monterez-vous le cob demain matin? - ---A huit heures et demie, répondit le vicomte. - ---Vous le trouverez tout sellé à l'heure dite, au bas du perron... Et -maintenant, bonne nuit! - -Les deux hommes se serrèrent la main, et le vicomte de Charaintru -regagna sa chambre, cherchant dans son esprit une raison à l'animosité -de Mme de Guermanton contre une institutrice si pleine de qualités. - - - - -II - - -A neuf heures, M. de Charaintru descendit, botté et éperonné. - -M. de Guermanton, coiffé d'un vaste chapeau de paille et en tenue de -jardin, l'attendait, examinant le cob qu'un valet tenait en main. - ---Avez-vous bien dormi? demanda-t-il en apercevant son hôte. - ---Très bien! Il ne me reste plus qu'à apprendre de vous le chemin de -Bois-Peillot. - ---C'est assez difficile à expliquer, car Bois-Peillot est perdu au -milieu d'une véritable savane. Mais prenez la grande route qui passe -devant le château et suivez-la jusqu'à Besson, puis vous pousserez -jusqu'à Souvigny. Vous quitterez la route un peu avant d'y arriver, -car vous serez là à quelques kilomètres seulement du manoir de votre -ami et le premier passant venu vous indiquera le chemin. Sur ce, bon -voyage et revenez-nous vite! - -M. de Charaintru enfourcha le cob et piqua des deux. - -Il parcourut rapidement la distance qui séparait le château du -village de Besson et tout alla bien jusqu'au moment où, parvenu au -sommet d'une côte, il se trouva en vue de Souvigny. - -Il mit alors son cheval au pas et accosta un paysan à qui il demanda -le Bois-Peillot. - ---Le Bois-Peillot? Par ici... toujours tout droit, le deuxième chemin -à gauche... au ras du bourg et la chaussée qui pique à la rencontre -des bois... - -Le vicomte de Charaintru, à cette explication, resta bouche bée. - ---C'est bientôt dit cela! Le deuxième chemin à gauche... au ras du -village... Mais combien de temps environ pour faire ce trajet? - ---Oh! çà ... comme qui dirait... une bonne petite heure... - -A la campagne, au dire des paysans, tout est distant d'une heure de -marche de l'endroit où la question leur est posée. - -Le vicomte comprit que son interlocuteur appartenait à cette école et -il remercia sans insister, mais le paysan le rappela: - ---Ça dépend si votre bidet va bien, cria-t-il. - -M. de Charaintru ne se retourna pas. - -Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras -rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de -terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas. - ---Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on -s'y rendre? - ---Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là ... Dis donc, Félix, -sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot? - ---Ma fi non, répliqua le rustre. - -Il se gratta un instant la tête, puis: - ---Demandez voir au berger _communau_, fit-il enfin, en désignant à -une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de -soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un -autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars. - -Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question -au berger, celui-ci, sans remuer, considéra un instant son -interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis: - ---C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est... -puisqu'il y va! - ---Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le -demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire. - -Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les -laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit -au voyageur: - ---Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est -pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y -vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot. - -Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur -la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se -remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui -faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays. - -Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en -devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne. - -Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut -suppléer par induction à leur insuffisance. - -Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements -soudains quand il atteignait des _replats_ élevés plantés de grands -chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les -nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui -veloutaient les roches. - -Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les sentiers se -perdaient sous les ronces et les fougères pour se retrouver ensuite -et se perdre encore. - -Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant -contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de -charbonniers. - -C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et -bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui -s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup -arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui -n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné. - -Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc -dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il -ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds -dès que son arrivée fut signalée. - -Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée -récemment. - -Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face -en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que -les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là , une prairie -accidentée, moutonnée par le vent. - -Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les -pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était -pas dallée. - -Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage de -constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de -Henri II. - -Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à -pourrir. - -Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour. - -Des lézardes attristaient les murs. - -Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il -y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité -farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris. - -Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment -où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans -les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent -des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se -confondant avec les véritables rochers. - -Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou -restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux -neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés, -riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire -l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se -métamorphoser en masure. - -En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de -garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le -cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout -de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit d'un -pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement les -mains. - ---Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il, -d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite! - ---Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable -pour parvenir jusque chez vous. - ---Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à -l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de -campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce -que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous -exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement! - -Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation. - ---Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en -l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la -façade de la propriété? - ---Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal -dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et -dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de -cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses -jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en -flocons poudreux. - ---Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules. - ---Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à -l'heure de ce cabinet transitoire. - -Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. C'est à peine si, -après quatre années de séparation, il retrouvait les traits de son -ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un gentilhomme -campagnard. - -Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents -circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les -tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de -gros favoris presque roux. - -Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié. - -On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand. - -Si ses _é_ et ses _i_ étaient des croches, ses _o_ et ses _a_ étaient -des blanches. - -Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient -servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut -littéralement stupéfait. - -A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures, -c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et -comme il n'en existe que dans les ballades. - -Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes -centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà -et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et -l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait -le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres -à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château. - -Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux -couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une -pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre -dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles -au raisin faisaient vis-à -vis à des ris de veau piqués de truffes, -et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et -flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements -de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec -des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de -l'arc-en-ciel. - -On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un -appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son -siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la -santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir: - ---Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois -mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai -eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces -trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me -rebutait, ma _regrettable_ épouse ne m'avait pas donné d'enfants; -elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour -moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de -Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je -bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près -de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore -quelques amis sur terre. - -Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance dans -les libations répétées. - -Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda: - ---Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi -retiré, sans chercher à vous créer des relations? - ---Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en -horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de -prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus -systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je -m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien -établie... - ---Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit -Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir. - ---Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot, -ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton -était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une -petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus -importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste, -je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M. -de Guermanton sur mes terres? - ---Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe. - ---Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à -dire une -propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres -entrant chez vous comme un fer de hache et où le voisin va attendre -en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus que le -rabatteur. - ---Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M. -de Guermanton pour l'achat de cette enclave? - ---Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami -soit fort exigeant? - ---C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton, -à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en -vaut soixante mille. - ---Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera? - ---Non, mais je les demanderais à sa place. - ---Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et -je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission -moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte, -car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de -mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède -trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une -femme vertueuse et une institutrice modèle... - ---Vous connaissez Mlle Pauline? demanda Charaintru au comble de -l'étonnement. - ---Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des -confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup -entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle -s'en doute! Et je la trouve charmante! - ---Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de l'institutrice -de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne m'attendais guère! -Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? Mlle Pauline n'a pas le -sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous n'avez pas l'intention, -par hasard, de demander sa main? - ---Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait, -pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui -m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule -beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux. - ---En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui -versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi. -Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse -sottise. - ---Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au -moins! - ---_In vino veritas!_ reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de -ci, de là . Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds -dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter -de flatter le goût de celui qui m'entend! - ---Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne -pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser. - ---Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur -la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine -détrônée et que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit -d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles -se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait -toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un -voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand -son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui. - ---Voilà , dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu -raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques -femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être, -au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du -général au particulier. Que peut-on dire sur elle? - ---On n'en parle pas. - ---C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous -m'accorderez bien qu'elle est jolie? - ---Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches. - ---Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand -avec une grosse malice. - ---Celles-là , passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une -institutrice! - ---Elle est, paraît-il, d'une excellente famille. - ---C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas -d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête, -déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si -vous admettez les intendants honnêtes... et vous savez comme moi -qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir! - ---Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous -arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je -vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce -merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses -conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai -jardin d'Armide. - -Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de -vieille eau-de-vie et le baron continua: - ---Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la -bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions -de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau -de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes -affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et -de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si -je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire -suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre -en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes -différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été -jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela -se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit -du moyen âge... - ---Mlle Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une -fort belle écriture et être très forte en arithmétique... - -Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie. - ---Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu? - ---Certes! fit Charaintru. - ---Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout -préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami. - ---Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte. - ---Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y -travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour -voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon -apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais -qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué -à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins -cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de -la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant -congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes -bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même! - ---Vous n'épouserez pas, je suppose, Mlle Pauline pour qu'elle vous -cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre. - ---Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire, -s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison -de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera -ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de Perrault, -le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... Et valets, -piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, se mettront -à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du badigeon -partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, des fleurs -dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable dans les -allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura prouver -que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait vivre! - ---Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et je -dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, Mlle Pauline, -de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme vous... -Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois une -compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées, -je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En -rentrant, je pose votre candidature. - -Puis, comme le baron esquissait un geste: - ---Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la -discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous -ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon -rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien -reçu... A vous de faire le reste... - ---Merci, je n'attendais pas moins de vous. - -Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait -Pastouret, tenant en main le cob tout sellé. - -Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son hôte -le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un épais -massif. - ---Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir -restera éternellement gravé au fond de mon cÅ“ur. - -Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le -buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'Å“uvre de -Romagny. - ---Un chef-d'Å“uvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois, -continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un -bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois -venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois -tout! - ---Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental -et je ne plains pas la belle Pauline! - -Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le -baron et sauta en selle. - ---Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à -bientôt! - -Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval, -il mit vivement la main à sa poche. - ---Tenez, mon brave homme, pour votre peine! - -Mais Pastouret le prévint: - ---Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant -d'un pas. Je n'ai besoin de rien. - ---C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai tout -cela... Au revoir, Cincinnatus! - -Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au -galop, puis haussant les épaules: - ---Quel imbécile! fit-il à mi-voix. - -Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du -château. - - - - -III - - -A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé -que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule. - -C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs -labourés ne forment que des golfes épars. - -Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous -le nom de _Coupes de Guermanton_, où, sur les rares débris d'un -château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage -pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont -on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes. - -Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant -voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un -massif de grands pins. - -Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée de -quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse. - -M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine -Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille. - -La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la -nullité ou le génie. - -Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer -prodigieusement, dans un tête-à -tête de dix mois par an, -qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité -assez rare aujourd'hui. - -M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel -il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat. - -L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure -sonnante et de l'ordre. - -Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison. - -Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions: -la philanthropie et l'agriculture. - -Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux -trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais -l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les -qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait -pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable. - -Mais l'indifférence de Mme de Guermanton pour tout ce qui n'était -pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit qui -l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle -appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette -femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui, -tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait -des idées. - -Mme de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était jolie, -blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme l'eau -de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par leur -immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine. - -Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les -questions culinaires. - -En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût -fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette -devise: _Pro domo meâ_. - -Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres, -le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la -cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux. - -Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance. - -Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure -d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était -pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le -chapelain d'une douairière. - -Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle avait une voix -de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un -passant de dessus ses Å“ufs. - -Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait -tout ce qui aurait pu en provoquer le retour. - -Son mari n'était pas le dernier à se soumettre. - -Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle. - -Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner. - -Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la -double activité conjugale que les compétitions étaient rares. - -Toutefois, ce tête-à -tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement -insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il -y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en -parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton. - -C'était Pauline Marzet, l'institutrice. - -Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se -prodiguer aux enfants. - -Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sÅ“ur. - -Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues -soirées d'hiver. - -Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation -qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre. - -Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation -supérieure. - -Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille. - -M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien -officier supérieur. - -Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie -de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il -avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à -l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à -la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et -il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire. - -C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite -fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il -était sous-lieutenant. - -La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort -entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert -toutes grandes les portes de sa maison. - -Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que -Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille. - -Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel -avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à -l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle -était la véritable mère. - -On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle -était la vie et la gaieté. - -Sa conversation était variée et intarissable. - -Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très -vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années -heureuses. - -Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout -entière. - -Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines. - -Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon, -M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire: - ---Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener -aujourd'hui? - -Mme de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour s'écrier: - ---Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire! - -Même certains points de détail lui étaient fort suspects. - -Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de -ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir -à vue d'Å“il, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les -graines sur le sol. - -Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de -l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son -tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse: - ---C'est vraiment trop extraordinaire! - -Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait Mme de Guermanton sans -la charmer. - -La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des -sceptiques: - ---A beau mentir qui vient de loin. - -De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle -était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à -son égard d'une sympathie bien vive... - -M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences -et des résistances de sa femme. - -Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y -était à l'état latent. - -N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman -vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore. - -On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade -à cheval. - -Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire -plaisir. - -Un beau jour, Mme de Guermanton se plaignit brusquement de la fatigue -que lui causait l'équitation. - -Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec -Pauline, intrépide cavalière. - -Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à -tête. - -Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois -poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang, -continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant -haies et barrières. - -De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et -lui, pouvait être taxé d'intimité. - -Mais il restait l'échange des pensées et il eût été bizarre que -l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux -causeries d'une certaine portée. - -Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait -nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente. - -Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que -monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part. - -Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien. - -Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant -après dîner dans son fauteuil. - -C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait. - -Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu -la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et -pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner, -s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri -une histoire. - -Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux -attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et -rêveur: - ---Une histoire? - ---Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants. - ---En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les -miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait, -en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont -quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, attendre et -chercher une voix pour nous jeter un adieu! - ---Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit -ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père. - ---Tu sais bien, répliqua sa petite sÅ“ur, qu'il y a des plantes à qui -l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives... - ---Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme -un pistolet, quand on le presse dans la main. - ---Il faut, dit la mère assoupie, demander à Mlle Pauline s'il n'y a -pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan. - ---Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les _Mandragores -qui chantent_. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles -Nodier. - ---Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent -quand on dort à leur ombre. - ---Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à -Guermanton. - ---Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser -jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous -ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui -parle! - ---Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit -heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves. - ---Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant -lourdement sa tête contre le gilet de son père. On ne peut pas -dormir sans histoire. - ---Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le -père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras. - -La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers -du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton -comme un refuge contre l'obscurité du corridor. - -Quand les dames furent seules: - ---Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit Mme -de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir -la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque -d'en faire des rêveurs comme leur père. - -Pauline tressaillit imperceptiblement: - ---Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me -semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement -à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence -et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un -langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre. - ---Passe encore pour les fleurs, dit Mme de Guermanton, mais je suis -épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, de -ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans vous -crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de poisons, à -laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et qui, Dieu -merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. Tout cela -a déteint sur vous d'une façon incurable. Je commence à croire que -vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame asiatique, bien -que vous en soyez la première victime. Vous marchez à la journée sur -des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, c'est tout au -plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre inoffensive. -Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur morceau de pain -ne combinent point en secret de nous assassiner. Notre vie est unie. -Nos enfants la continueront, j'espère; et puissent-ils ne point -trouver dans sa paix monotone une raison de changer. - -Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton -d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle -tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à -l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages. - -Elle regardait Mme de Guermanton sans rien trouver à lui répondre -et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire -aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants, -il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait -une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de -Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et -contrainte. - ---Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle -espèce de fleurs il est à présent question? - ---D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs -des tropiques, répondit Mme de Guermanton, avec un sourire qui -voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais à -Pauline que Georges et sa sÅ“ur prennent insensiblement un tour -d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en _zend_ ou en -_cingali_. - ---Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit -gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là . - ---Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur -apprendre; mais Mme de Guermanton faisait tout à l'heure une -réflexion qui m'a frappée... - ---Et laquelle? demanda le mari. - ---Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit Mme de -Guermanton. - ---Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé -par Mlle Marzet. - ---Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline Mme de Guermanton, qui -ne se souciait apparemment point de se répéter. - ---C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai -quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui, -attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander -à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite -fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde -anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès -et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands -bois de teck de l'île Centrale, dont il suffirait d'abattre et de -transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon -père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui -m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en -pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener -son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se -défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la -dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce, -le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me -laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme -incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour -tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je -porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père -et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous -m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs -de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop -devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit -et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus -pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point -à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance -orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des -jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites -rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique. - -Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, mais -qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes furtives, -en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'Å“il qu'elle jeta -sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra sérieux, pensif, -interrogeant sa femme du regard, mais voulant paraître impassible. - ---Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit Mme de -Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton avait -fléchi. - ---Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice. -Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des -regrets que vous n'imaginez pas. - ---Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie. - -Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une -ombre. - -Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton -entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez -les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus -sensible de leur cÅ“ur. - -Les préoccupations domestiques et les confitures de Mme de Guermanton -ne l'avaient jamais amusé. - -En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il -avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le -joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse, -celle des camps et des voyages, il n'avait pas tardé à s'apercevoir -que le pot-au-feu n'était point son fait. - -Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur -désespérante quand elle est vide. - -On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais -on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se -reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces. - -C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa -beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait -semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En -vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir, -au point de considérer le _riant exil des bois_, comme le temple -de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre -divinité trônait sur le maître autel. - -On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup -sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide -la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de -Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins. - ---Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, en -congédiant Mlle Marzet sans mon avis, de me causer un désappointement -que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous prie, ce que -vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous figurez-vous -que le spectacle de vos occupations, que l'examen des légumes -apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement des -fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques avec -votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la -nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous -polyglotte comme Mlle Marzet? Êtes-vous musicienne comme Mlle Marzet? -Êtes-vous... amusante comme Mlle Marzet? - ---Il y a longtemps, murmura Mme de Guermanton, que je trouve Mlle -Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y perdront -sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres -institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline, -je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide -irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme -pour le combler. - ---Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts -les plus sérieux? - ---Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes -les femmes: tenir au cÅ“ur de mon mari! - ---Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous -donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre -rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à -l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma -chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point -adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est -grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or, -vous savez sans doute que les distractions n'y manquent ni pour -l'esprit ni pour le cÅ“ur. Cette Babylone a toutes sortes de petits -jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans -la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie -orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une -maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène -austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence -est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos -enfants ce que--franchement--nous ne savons plus guère, cette femme, -cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie -agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez! - ---Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa -résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous -outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous -plaira. - ---Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi -le veulent les convenances. - ---Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que -me taire et vous obéir. - ---Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un -perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix! - -Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et -elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité -conjugale. - ---Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne d'envie que -celui de Mlle Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue -une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions -inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des -gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami -de Mlle Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle -autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez -désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un -époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre -attachement pour elle y trouvera son compte. - ---Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout -fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc -n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que -finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais -le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent, -le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où -l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il -s'ennuie, nous nous ennuyons... - ---Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de -tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là ! - -Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans -sa colère? - -Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de -femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus -entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force -même. - -Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet -beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé. - -Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle -de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de -s'abstenir et un cÅ“ur tendre et chaleureux de passer outre. - -Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi -prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses -beaux yeux que par esprit de famille et par convenance. - -Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut -faire une fin», comme si le cÅ“ur de certaines gens en avait jamais -fini! - -Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres -distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline... - -De son côté Mlle Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée -vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête -dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens -de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se -jeta sur son lit en sanglotant. - ---Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation. - -Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent -les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous -rêvons. - -L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait -semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent -être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le -diminuait dans son estime au point d'effacer presque le souvenir de -ses bienfaits. - -Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner -les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle -remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les -souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine, -une cause à ce désastre impossible à prévoir. - -Jamais Mme de Guermanton ne lui avait fait une observation pénible, -jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate qui -consiste à dire: - ---Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait -préférable...? - -Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par: - ---Il se pourrait... Vous avez certainement raison... - -Le sujet des _Contes orientaux_ était assurément ce dont Pauline se -préoccupait le moins. - -Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle -avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle? - -Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre -portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre -de cinquante centimes, à côté d'un portrait de Mme de Guermanton, -suspendu dans un cadre pareil. - -C'était l'Å“uvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les fêtes -de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance garantie, -pour vingt sous. - -Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites. Pauline -avait alors dix-huit ans. - -Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là , -concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres. - -La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de -jalousie à personne. - -Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui -donnassent un peu l'air d'une pensionnaire. - -Par contre Mme de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude -de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage -aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la -placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis. - -Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et -Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison, -si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était -le centre et l'autre la satellite. - -Mais il y avait trois ans de cela! - -Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder -devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer. - -Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner -l'écriture à Berthe et à Georges! - -En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au -grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et -les soins prévenants. - -Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la -mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir -d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses -lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses -prunelles ardentes. - -L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur -réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses -étiolées de la première adolescence. - -Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie, qui -occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours les -calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du cÅ“ur. - -Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce -changement, l'amertume trahie par les paroles de Mme de Guermanton; -et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver décidément plus -belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un éclair lui révéla -que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de Mme de Guermanton, ce -qu'elle-même avait gagné à tous les yeux. - -Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous -les motifs de son aversion contre la jeune fille. - -Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au -bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme -le sien? - -Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si -ce n'était plus un jeune homme. - -Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes de papier qu'il -laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes, les -pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses lectures. - -C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la -_Bêtise humaine_ de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé -avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques -avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au -héros des préoccupations philosophiques: - - «Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le - vrai, c'est l'amour.» - -Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques. - -A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu -et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune -fille, elle en avait fait son talisman. - -Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent. - -Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants -confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un -serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre: - ---Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour! - -Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime -était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que Mme -de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y trouva -plus. - -Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre... - -Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète -l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être? - -Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses. - -La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta -fut pire que l'insomnie. - -Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes, -le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans -leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu -manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie -peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari -avait triomphé. - -Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien. - -Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un -tête-à -tête avec leur mère et elle lui dit résolument: - ---Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la -séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car -ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que -je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me -pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela? - ---Mais... le temps indispensable, répondit Mme de Guermanton d'un -ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette -réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position -actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez mes -conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure! - ---Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria -Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid. - ---Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit -Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres, -lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager. - ---Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une -conviction sincère. - ---Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques, -vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et -pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous -l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les -enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence -sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre -personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre -ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère, -et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela! - -Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle -répondit à Mme de Guermanton: - ---Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie, -c'est le royaume! - ---Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive. - - - - -IV - - -Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite -de M. de Charaintru. - -Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait -à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et -incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur -insignifiance même. - ---Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui -M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait -toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais -on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste -au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile -qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an -prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de -tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris, -on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la -majestueuse monotonie des bois! - -A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la -résidence de son ancien ami, le baron Pottemain. - -Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le -bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité. - -A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de l'invitation -qu'il avait reçue. - -Par là , il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme -vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du -pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot. - -Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant -la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à -personne? - -C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir. - -Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand, -l'événement l'avait servi à souhait. - -Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant. - -Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il -raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on -lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange -qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site -désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout -de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à -reconnaître l'ancien clubman. - -Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la -satire, Mme de Guermanton l'interrompit: - ---Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments, -à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la -mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce -veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à -tête avec un -tombeau. - ---On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de -Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cÅ“ur sur son dos, las -qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris que -la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux -sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un -veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes -noces. - ---Racontez-nous cela bien vite! s'écria Mme de Guermanton. - ---Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais -Mlle Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et -ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé -et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de -mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés -dans ma mémoire que son nom et sa généalogie. - ---Voilà , dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche -contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part, -je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme -assez fou pour songer à moi. - ---Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue -une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une -impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il -n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre -part, puisque vous paraissez désirer être renseignée sur lui, -Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la -chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain, -sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la -chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents. - ---Encore vos médisances qui vont leur train! fit Mme de Guermanton. -Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos! - ---Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir, -les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude. -Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser -seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a -entendu, on sait le menu des choses. - ---Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez -vous-même. - ---Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées -que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie -de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de -Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une -offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander -officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir? - ---Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas? - ---J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que -nous organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer -le baron, ceci pour masquer la solennité gênante d'une première -entrevue. - ---Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le -mettrons cette semaine à exécution. - ---Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon -costume de cheval. - -M. de Guermanton sortit derrière le vicomte. - -Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence. - -Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à -la châtelaine: - ---Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me -destinez? - ---Pourquoi pas? répliqua tranquillement Mme de Guermanton. - ---C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation -du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru... - ---Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation a-t-il? -Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle influence -cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit un bavard -inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous imposerait-il -une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en faire une -raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique..., je prétends -pour ma part que ces questions de figure, dont vous faites si grand -cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour ma part, je -reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre le sort de -l'empire romain du nez de Cléopâtre... Pour un théologien, c'était -outrager la Providence. On gagnerait gros, si l'on connaissait -toujours l'humeur et la position des gens avant leur visage et l'on -apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six mois à travers -une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de la frisure, des -gants glacés et des bottes vernies d'une première entrevue... - ---Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la -vue de quelqu'un trompe rarement... - ---Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la -vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même -s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions -générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être -devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir -accompli éclipse l'amour... - ---Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie -jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire -que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le -plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction -de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le -préférer à tous et par l'aimer! - ---Je comprends, riposta ironiquement Mme de Guermanton, que vous -préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous -trouvez tous les hommes moins bien que mon mari! - ---Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par cette allusion, et -j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin -de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le cÅ“ur si -libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un -monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous -promets de l'épouser avec le plus grand empressement. - ---A la bonne heure, dit Mme de Guermanton. - ---Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre -jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui -pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une -opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à -l'Å“il nu, s'il se peut. - -L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la -châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet. - -L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice -qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable -qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des -intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de -l'éloigner définitivement de Guermanton. - -Pour en avoir le cÅ“ur net, elle conçut le projet d'interroger M. de -Guermanton. - -L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans -l'après-midi. - -Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à -Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée. - -Elle s'approcha et aborda carrément la question. - -Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, Mme de Guermanton -lui parlait de mariage comme d'une chose possible? - -Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à -l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était -qu'une orpheline pauvre? - -Comme Jacques gardait le silence: - ---Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais -trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours -loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il -se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu -songer? Et y songe-t-il seulement? - -M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière -de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de -répondre: - ---Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous -trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier. - ---C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me -parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher -un mot sur les sujets qui me touchent le plus. - ---Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur -un ton d'affectueux reproche. - -Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que -Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse. - ---Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois -faire... et pourquoi je dois le faire. - ---S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de -Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants. - ---Soit... il est aisé de les éloigner. - ---Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un -peu plus tard, en présence de Mme de Guermanton. - ---Mais Mme de Guermanton me hait! s'écria Pauline. - ---Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses -sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous -désirez, vous l'aurez, je vous le promets... - -Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la -châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante. - ---En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux -dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme -heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois -chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que -vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition -vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à -épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu -de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue. -C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites: - ---La préférence de cet homme n'est pas justifiée. - -Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les qualités que -je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si -c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première -à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit -dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des -filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance, -le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être -riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous -appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre -nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous -nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et -croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien... - ---Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le -souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis -qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux... - ---Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec -hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser. - - - - -V - - -La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après. - -M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à -pied, le fusil sur l'épaule. - -Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les -enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et -de Souvigny. - -Vers quatre heures, Mme de Guermanton décida de se porter à la -rencontre des chasseurs. - -La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein -d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du -domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton. - -Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le -saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit -signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un -groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant -tranquillement. - ---Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de -Guermanton. - -Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon. - -C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru -qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un -inconnu. - -Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de -l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint -retentir de la tête au cÅ“ur de la jeune fille. - -Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel elle n'avait -encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain. - -Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique. -Il avait le type aquilin, l'Å“il à fleur de tête comme les Slaves, -le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre -supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il -était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le -dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la -fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et -le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent -tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant -costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui -veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et -courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit. - -Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme -un peu par sa tenue et sa bonne façon. - -Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux -blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et -souriante. - -M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne -s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité -du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même -d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du -même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus -franc. - -Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à sa -prédilection pour Jacques. - -A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur -aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui -trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et -les penseurs. - -Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre -l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille. - -Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui -adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de -spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme. - ---Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter -ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour -nous accompagner. - ---Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu -beaucoup à insister. - ---Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement -fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler -ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez, -j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous -confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai -paroissien. - ---Voyons donc, fit le prêtre. - ---Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on -fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on -ne fait pas. Depuis trop longtemps je me suis désintéressé de -toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre -mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que -l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs -journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés -à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi. -Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais -seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le -courage d'entreprendre? - ---Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre. - ---C'est bien simple, fit le baron. - -Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret: - ---Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai -arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais -pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle -la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes -qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer -ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la -faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme -vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous -corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour -corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être -aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme -on l'entend. Je ne suis donc point digne de votre intérêt. Et il me -faut pourtant le mériter. Comment faire? - ---Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le -prêtre de son air le plus simple. - ---Oui. Pourquoi? - ---Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre -devoir pascal, fût-ce à la Toussaint. - ---La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à -remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me -semblait très édifiant. - ---Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le -prêtre avec un recueillement grave. - ---Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez -coulant? - ---Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant, -si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa -profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal -mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages -n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant -que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de -Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit: - - «--Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez - encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!» - -C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline, -que de leur parler comme je fais. C'est leur éviter peut-être des -épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des -naufrages!... - ---Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé -peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de -vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse -venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et -muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le -trouverez point. - ---Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur -dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher -alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la -dévotion sincère n'y perdait rien. - ---Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve -par-dessus le marché. - -Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante, -assistait à cette lutte: - ---Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette -le moindre petit mot dans la balance... - ---M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie -en votre faveur serait superflue. - ---Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline. -Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer -d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant. - ---Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse, dit gaiement le -prêtre, nous vous prêterons main-forte. - ---Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec -une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un -homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à -faire. - ---Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien -dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le -baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la -main de Mlle Pauline; troisièmement, Mlle Pauline autorisera le baron -à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira pendant ce -temps-là ; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du mariage. - ---Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu, -commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron? - ---Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer. - -A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques -dit: - ---L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne serions -là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention. - ---Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous -en prie! - ---Récitez maintenant votre _Credo_, poursuivit le curé. - ---Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous laissant dans -le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point -corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les -amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette -délicate mission? - ---De grand cÅ“ur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur. -Mais en serais-je capable? Voilà la question. - ---Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement. -De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence. - -Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop -vivement. Mais comment s'en dédire? - ---Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant -l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte -aussi le clocher. - ---A la bonne heure, dit vivement le baron. - -Il y eut un silence que Mme de Guermanton rompit la première. - ---Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme -voisine, qu'une collation vous attend. - -Le baron et le curé, sur un signe de Mme de Guermanton, s'engagèrent -les premiers sur le petit pont rustique. - -Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas: - ---Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son -institutrice avec un air de triomphe. - ---Presque charmant, repartit Pauline. - ---En conséquence, prononça Jacques avec une nuance de mélancolie, -voilà mademoiselle presque baronne! - - - - -VI - - -On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce -qu'on est convenu d'appeler en province la _société_ du pays, avaient -coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec -Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue -et que l'on eût crue sans apprêts. - -L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à -ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix. - -Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait, -avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui -venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui -méritaient de la former. - -Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait -de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton -et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa -résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop -loin de Paris. - -Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane -que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs -armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles -relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement. - -Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis -1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur -Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage -des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant -au château se livrer après dîner aux délices de la _Bête ombrée_, -puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour -eux-mêmes. - -Cette année-là , Pauline fit tomber adroitement la conversation de -chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot. - -Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue -de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel -il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la -conciliation. - ---Un habile homme! assurait le juge de paix. - -Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron, -grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme -trop aimée était une véritable calamité pour le pays. - ---Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait -voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme! - -Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et -de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social. - ---A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait de respect -la magistrature de son ressort, et il s'était souvent signalé par des -dénonciations courageuses contre des braconniers, des malfaiteurs de -toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour livrer les coupables au -glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait la découverte d'une bande -d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc., etc. Aussi n'avait-il qu'à -parler pour être écouté dans le monde judiciaire, dont il eût pu être -un des ornements, s'il avait eu de l'ambition. - -Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay -l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette -réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade. - ---Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette -fâcheuse préférence! - -Mme de Guermanton l'avait à peine connue, car Mme Pottemain ne voyait -personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton à -Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences -était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par -ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la -pensée de les fréquenter. - ---Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand -chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en -poste! - ---Moi, répondait le Polonais à Mme de Guermanton, j'ai assez connu -la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a -tuée. - -La question devenant ainsi une affaire entre médecins, Jacques -changeait volontiers la conversation. - -Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un -des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté. - -Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une -femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à -son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand -elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y -avait là de quoi l'éblouir et la charmer. - -Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle -s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir -pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son -trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de -Jeanne de Guermanton s'éclaircissait. - -Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une -victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt. - -Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en -songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la -promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille -sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi -les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au -grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot. - -Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant les arbres, qui -semblaient avec leurs ramilles d'argent mat sur le fin azur du ciel, -le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit: - ---Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver? - ---Enchanteur! répondit-elle avec effusion. - ---Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir, -d'un coup d'Å“il, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à -vous! - ---Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi? - -M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance. - ---Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort, -répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour -et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir -le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces -et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé -aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas -réussi. - ---Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi -dorénavant? - ---Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre -contrat de mariage,--au grand contentement, je pense, du baron -Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais -disposé à lui faire la cession de ce terrain. - ---S'il en est ainsi, je puis donc en disposer? - ---Pleinement et dès aujourd'hui. - ---Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est vrai de prétendre -que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne l'est pas moins -que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je consentirais même -plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous avez des enfants... - ---Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de -Guermanton. - ---Comparée à zéro, c'est tout un pays. - ---Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant -nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec -force, n'est-ce pas, Jeanne? - ---Certainement, dit Mme de Guermanton, ce que mon mari fait est bien -fait. - ---Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous -exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner -les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable -envers vous! - -M. et Mme de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur -tendait la jeune fille. - ---Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous -prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre -gratitude. - -Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que -l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son -âme franche ne savait rien garder. - -Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait la -liberté relative de la servitude pédagogique, servitude qui, après -tout, n'est pas cimentée par le sacrement. - -Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de -Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais -qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer -directement à la jeune fille. - -Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient -conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui -intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux -parent. - -Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne -pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête -et le cÅ“ur. - ---Voilà , pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les -transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un -veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié! -Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et -sucré d'un verre de cidre? - -Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration -du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage, -tombait le 15 avril. - -La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout -à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans -nouvelles. - -Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de -ce qui se passait à Bois-Peillot. - -Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose. - ---Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas être au -courant? - -Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui -répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir -pour le croire. - -M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé -que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas. - -Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage -discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une -robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à -l'horizon. - -Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose -étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi -nets que s'ils eussent été promenés sur le sable. - -Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la -stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes, -alignées et sarclées... - -Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse -terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai -passage abandonné aux chèvres. - -On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les -courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles. - -Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les -fenêtres. - -Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été -passées au papier de verre et au tripoli. - -Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un frais -bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs. - ---Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le -château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des -tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse. - -Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation. -Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir -féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des -plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne. - -Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit -halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par -une nuée de maçons et de charpentiers. - -On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens -et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie. - -Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous -le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le -clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et -annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa -marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain, -de Bois-Peillot. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - - -Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée. - -Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du -voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune -femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait -déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une -rentrée triomphale. - -Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour -l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et -à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande. - -Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir -dans tous ses détails. - -Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle -prit le plus grand plaisir. - -Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première -baronne. Sur la cheminée se trouvait une réduction du buste de la -défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc. - -Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de -marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression -de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu -animer les yeux et les lèvres. - ---Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser -formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non -sans une secrète et indéfinissable angoisse. - -Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les -dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la -domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret. - -L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte -d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise -de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la -surveillance générale du service intérieur. - -L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans -sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles -d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse -et hardie auraient pu suffire pour signalement. - -Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces -détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les -rôles impliqués par ce mot significatif. - -Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion -instinctive, le sentiment que cette femme commune la haïssait -sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie -rétrospective. - -C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute -bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée; -elle se fit humble et courba l'échine. - -La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même -prendre la peine de dissimuler son dédain. - -Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les -nouveaux mariés. - -Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence -dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail. - -Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil. -Tous deux paraissaient soucieux. - ---Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine. - ---Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode. - ---Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son -caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout, -nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot! - ---Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait -doux? - ---Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là ... puisqu'il -n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller -chercher une fille de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas peur, -mon tour reviendra... - ---En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour -d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus... - ---Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant. - ---Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis, -à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous -retomber sur le nez... - ---Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître! -C'est sur lui que ça retomberait tout! - ---Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier... - ---Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si -lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de -s'être compromis pour rien... - -Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la -première le fil de cette incompréhensible conversation: - ---C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle. -Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos... - ---Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement -Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma -revanche... - ---Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot. - ---Je te le promets! - ---Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois! -Moi, je me charge de la donzelle... - -Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme -dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute -jeune par feu Mme Maslet et attachée à son service, dès l'âge de -quatorze ans. - -Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir. - -La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée, -l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à -mettre en elle toute sa confiance. - -Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine -qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du -château. - -La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la -maison. - -Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre -indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de -prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot. -C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme -jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au -besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment. - -Mme Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune -gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La -vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue une -fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année, -avait voulu introduire son amoureux dans la place. - -Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine -de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine, -il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait -tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au -pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour -avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour. - -Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux -que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la -situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la -châtelaine, le plus riche parti de la contrée. - -Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum de -Mme Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait fini -par le charger de ses intérêts extérieurs. - -C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des -bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire -les métayers et les bûcherons. - -Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine, -n'avaient produit un tel rendement et Mme Maslet se félicitait de son -heureux choix. - -Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions -et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine -Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot. - -Mme Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux intendants, -qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne cherchaient pas à -augmenter leur pécule par des malversations. - -Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de -perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale, -tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême -discrétion. - -Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens -d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais -aux oreilles de la châtelaine. - -Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot. - ---Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à -Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire! - -Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses -prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était -proposé. - -Un beau matin, Mme Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée -d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle -l'avait présenté comme son mari. - -Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de -position, elle était devenue la baronne Pottemain. - -Certes, Mme Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait habitué -Pastouret et Victorine à bien des excentricités--dont ils ne -s'étaient jamais plaint--mais jamais ils ne se fussent attendus de -la part de la vieille dame à un pareil dénouement. - -Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça -qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence -habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux -auraient à rendre les comptes de leur gestion. - -Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés -l'insouciance de Mme Maslet. - -Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa -femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret, -qu'il entendait désormais être le seul maître. - -Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à -l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit -bientôt surnommer le Sournois. - -Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir -autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible -pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant -de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux -femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister -aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin. - -Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le -terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa -ligne de conduite. - -Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec -Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son -nouveau maître. - -C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant d'humeur -assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en Å“uvre toutes ses -séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son manège. - -La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne -peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la -monotonie d'un tête-à -tête perpétuel, dans un château isolé, avec une -matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable. - -De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère -aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle -Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas. - -En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de -possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était -devenue sa maîtresse. - -Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé -de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance -d'autrefois. - -Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme -d'égards et de prévenances. - -C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il -avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait -commandé le buste en marbre de la châtelaine. - -Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré, -où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait -d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne. - -Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se sent -supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux une -scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir. - -En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la -châtelaine... - -Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant -son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et -plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le -hasard lui avait fait rencontrer Mme Maslet, et que celle-ci était -millionnaire... - -Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse. -Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du -matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper -jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay. - -Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier -soupir et il ne put que constater le décès, _dû sans aucun doute_, -ajouta-t-il, _à une congestion pulmonaire_. - -La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle -que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui Mme Pottemain -avait rédigé son contrat et déposé son testament. - -La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari -la totalité de ses biens. - -Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans -la propriété et il lui fit construire, en témoignage de ses regrets, -un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny. - -Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel, -mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine -resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la -domination du couple Pastouret. - -Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait -cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron -se réveilla. - -Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des -meilleures choses! - -Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit -le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et -qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse. - -Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et -fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs -renseignements. - -Ce fut un coup de massue pour la servante. - -Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en Å“uvre pour détourner le baron -de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il avait -assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, s'il ne -voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de songer à -se remarier. - -Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se -heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se -résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait -chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus -qu'autrefois, elle se sentait armée pour la lutte et elle attendit -de pied ferme. - -Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à -la transformation du manoir. - -Victorine, la rage au cÅ“ur, sentait chaque jour son maître lui -échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait -d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa -fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne. - -Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et -plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de -la servante. - -Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être -avoir recours à l'intimidation... - -Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour -jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage. - -Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline -et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer -définitivement à Bois-Peillot. - -Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le -visage de la jeune femme. - -Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle -eût pu être en droit de se promettre. - -En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui -procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les -plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé -de lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même -pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment -d'antipathie que lui inspirait son mari. - -Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu -du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à -lire la sincérité. - -Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une -leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher, -elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa -nature pour répondre à l'affection par l'affection. - -Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui -lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa -situation d'épouse. - -Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la -mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop -brusque d'existence. - -Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et -établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En -attendant, il redoublait de soins et de prévenances. - -Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune -initiative à prendre. - -De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire, -elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa -mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du -reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs. - -Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque jour à -l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête -merveilleusement dressée. - -Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que -son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier -admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et -pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage. - -Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles -distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme. - -Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline, -mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont -ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause. - -Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à -Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie -de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure -l'inquiétude latente de la jeune femme. - -Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de -Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui -l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la -servante-maîtresse. - -Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord -avait été loin de se modifier. - -Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque -fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance -incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun -éclat. - -Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à l'ennui que devait -éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis tant -d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse absolue. - -Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long -isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait -bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais -une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain -avait donné quelques droits... - -Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever -une question qu'elle sentait irritante au premier chef. - -Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine, -chaque fois que l'occasion s'en présentait. - -La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux -femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs, -devait fatalement rester à la baronne. - -Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme, -Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à -répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites -et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton -qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui -avaient dû exister entre elle et son maître. - -Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir -Victorine quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun -reproche rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle -émit seulement avec discrétion cette opinion que la plus simple -convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner -son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de -Bois-Peillot. - -Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à -vis de -Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le -moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant -tout scandale. - -Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui -fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue -impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait -assurer la tranquillité de tout le monde. - -A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison -de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui -continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes. - -De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se -marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa -servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre -tranquillement et de se créer une famille. - -Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand -celui-ci eut fini, il secoua la tête: - ---Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la -dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la -porte, comme cela, sans autre motif?... - ---Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton insolent de son -valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne? - ---Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que -nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à -Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il -s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire -réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux... - -Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux. - ---Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous -refusez d'épouser Victorine? - ---Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est -d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître -de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous -partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera... - ---C'est votre dernier mot, Pastouret? - ---C'est mon dernier mot, not'maître! - ---Bien! Vous attendrez mes ordres. - ---J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit... -Faut bien vous laisser le temps de réfléchir... - -Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler -sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans -son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard. - -Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il -paraissait avoir pris son parti. - -Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour de -jardin. - ---J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline. - ---Lequel? - ---Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du -jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je -vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà . Je vais les -marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de -me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le -crédit d'un ou deux mois? - ---Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est -en principe décidé, j'y souscris volontiers. - ---Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa -femme. - -Et il changea de conversation. - -Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât -jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à -reprocher à sa maîtresse la moindre observation. - -Ils crurent avoir gagné leur procès. - ---Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous -le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas -peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la -petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal, -c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul... - - - - -II - - -Cependant la saison des chasses était arrivée. - -Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune -occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible, -le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les -châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins. - -C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le -rendez-vous élégant de la contrée. - -Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces -petites fêtes qui se renouvelaient souvent. - -Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques, -qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre -aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que -la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter. - -Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient -beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis, -le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent -conviés. - -De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les -autorités du pays s'étaient trouvées réunies à Bois-Peillot. On -préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline. - -Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la -préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de -Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques -officiers de la garnison et la société des environs. - -M. de Guermanton s'était excusé. - -A onze heures, les chasseurs prirent position. - -Ils furent échelonnés dans toutes les _lignes_ du bois et les -rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office. - -Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit -fin que vers le soir. - -De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des -tireurs, qui firent une véritable hécatombe. - -Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui -amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins. - -Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer -à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve -quelques cartouches de gros plomb. - -A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un -fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé. - -Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être -bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en -poussant un éclat de rire. - -C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des _berdins_ dans -le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les -troupeaux. - -Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater -le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut -admonester le _berdin_, celui-ci avait déjà disparu. - -A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang -Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau. - -Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du -gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là . - -On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu? - -Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils -rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers. - -Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait -de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie, -et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation. -Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet -accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne -pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident... -ou meurtre. - -Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une -imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge -de gros plomb à chevreuil. - -Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait plus qu'une -plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup. -On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on -transporta le blessé à Bois-Peillot. - -M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il -s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait -été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait. - -Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira -plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui -avait failli coûter la vie au petit pâtre. - -Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron. - ---Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que -j'aimais tant! - -M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte. - ---Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents -malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans -de semblables circonstances, de dégager les responsabilités. - ---Enfin, vous étiez là , monsieur le procureur, et vous avez été -témoin que tout s'est cependant passé correctement. - ---La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce -douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que -tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête. - -Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au -château. - -Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur Marsay -commença un premier pansement. - -A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il -se raidit, murmura: - ---Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais... - -Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort. - -Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient -eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond. - ---Il vous a appelée! dit Pauline à la servante. - ---J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce -qu'il a voulu me dire. - -Elle se pencha vers le défunt, l'Å“il sec, mais les traits -contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge -la face ensanglantée du cadavre. - -Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut -retrouver le procureur. - ---Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de -mourir entre mes bras. - ---Et vous concluez? demanda le magistrat. - ---A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont -l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents -coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des -tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le -meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de nous -qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés -aujourd'hui?... - -M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les -lèvres, puis, brusquement: - ---Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai -le permis d'inhumer. - -Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit -quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du -rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du -baron, dont le chagrin faisait peine à voir: - ---Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de -ces choses-là ... - ---Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur, -j'espère bien! - ---A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules. -Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite... -Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée -d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille? - ---Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et -il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est -navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur! - ---Je reconnais là votre cÅ“ur! fit le magistrat. - ---Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne -retrouverai jamais un dévouement semblable. - -Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté -Bois-Peillot. - -Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet où son -intendant renfermait ses papiers. - -Il n'en sortit que deux heures après. - -Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès -le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les -circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis -d'inhumer. - -L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa -qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie. - -Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il -s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure -où on cloua le cercueil. - -Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf, -tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi -par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot -et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait -toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon -exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux -pauvres. - -Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de -rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et -dit: - ---En face des quelques personnes présentes et surtout des -travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés -spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été -Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise -par tous me gagne au souvenir du deuil que j'ai conduit, il y a -trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre -que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et -perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret! - -Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage -dans son mouchoir. - -Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il -rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à -Bois-Peillot. - -Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en -courant dans la cour du château: - ---Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair! - ---Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille -gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y -a-t-il des pompiers? - -Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de -victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions -auxquelles il ne savait que répondre. - ---Courons! dit Pauline, dont le cÅ“ur battait avec force et qui avait -pâli. - ---Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour -des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai -seul! - -Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après, -il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée -noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres. - -Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine entra -sans frapper. - ---Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton -ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à -vis d'elle. - ---Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain. - ---J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,--Que le -bon Dieu ait son âme!--et nous devions même nous épouser... Eh bien, -ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa -bonne mort... - ---Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident... - -Victorine hocha la tête et reprit: - ---Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop -long!... Alors on l'a tué... - -Pauline se leva, frémissante: - ---Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle. - ---Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine, -écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui -arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que -voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant -à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche. - -Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier -couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt. - -C'était bien l'écriture de Pastouret. - -Un instant, elle hésita avant de lire. - ---Je sais tout ce qu'il y a là -dedans, reprit l'impitoyable servante, -et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au procureur... Mais -j'aime pas mettre les gens de justice dans mes affaires... Je préfère -vous donner cela à vous... Vous verrez là -dedans ce que le Sournois -a fait de sa première femme... ce qu'il ferait de moi, si je ne me -tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera de vous... quand il en aura -assez... Vous comprendrez aussi pourquoi Pastouret est mort... Ah! il -se doutait, le Sournois, que Pastouret lui avait préparé un plat de -sa façon... Depuis hier, il a retourné tout le petit cabinet où le -pauvre garçon serrait ses papiers... Il n'a rien trouvé... moi, je -reste pour venger le mort... et je vous jure que je le vengerai... -Quant à vous, madame, vous ne m'aimez pas, puisque vous avez voulu me -renvoyer, ça m'est égal, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est -que je vous rends service en vous prévenant... Que madame la baronne -fasse maintenant ce qu'elle jugera à propos! - -Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait -désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot. - -Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais -elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre -les deux époux. - -Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la -connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa -merci... - -Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever au Sournois la -tentation de la traiter comme il venait _assurément_ de traiter le -malheureux Pastouret... - ---Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou -sinon!... - -Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un -Å“il hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque -Victorine eut disparu, elle se décida... - -Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les -caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans -le vide. - -Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses -regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste -si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force -conduire, en la meurtrissant, sa propre main! - -Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui -se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait! - -Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la -chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle, -regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le -papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha -dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à -pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir -été ni remarquée, ni entendue: - ---De quel côté Guermanton? - -Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de Guermanton à -travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps -en temps une clameur étouffée: - ---Jacques! Jacques! - -Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver -à Guermanton avant de mourir,--ou de revoir son mari, ce qui pour -elle était la même chose! - -Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche, -elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre -écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua, -elle avança, répétant toujours: - ---Jacques! Jacques! - -Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une -allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à -la suivre. - -Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de -sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain. - -Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant -qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir: - ---Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre -robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine... -C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!... -Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante -mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables -et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?... -Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre -angoisse?... - ---Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême -effort. - -Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant, -la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé -tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus -et l'infortunée avait la tête basse et l'Å“il en terre. - ---Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait -accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement. - ---C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme. - -Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se -cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la -sentinelle et gagner la rase campagne: - ---Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie... - ---Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela -en cheminant au pas. - -Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et -raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin. - -Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait -vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des -dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était -tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de -son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une -question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre. - -Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en -plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture -aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui -l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride -et lui asséna un coup de cravache. - -Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et -Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut -machinalement accepté. - -Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de -sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de -faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait -d'assister. - -Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en -voyant dans la glace l'altération de ses traits. - -A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée -qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari. - -Elle sentit que l'heure suprême allait sonner. - -Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à -présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se -sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses -caresses, mais même à son regard... - -Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus -songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter -avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou. - -Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire, -dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se -plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit -un revolver qu'elle chargea. - -En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son -d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre. - -Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection -qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui -opposer aucune résistance. - -Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la -crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant -d'une voix très nette et très accentuée si madame était là . - -Nulle réponse. - -Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme -l'entendit s'éloigner. - -Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la -tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle -Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la -figure stupéfaite et irritée du baron. - -Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui -se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se -taisait, c'était de crainte d'en trop dire. - ---Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc? - -Puis apercevant le revolver: - ---Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire? - ---Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement. - ---Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?... -Mais tout... - ---Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un -assassin! - ---Qu'osez-vous dire? - ---Que je vous ordonne de quitter cette chambre! - ---Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez -perdu la raison! - ---Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il -m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à -votre juste valeur... - ---Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette -arme. - -Et en s'avançant peu à peu, l'Å“il caressant et la main tendue, il -semblait espérer de désarmer la jeune femme. - ---Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me -faites horreur. - ---Mais enfin... de quoi m'accusez-vous? - ---Interrogez votre conscience... Elle vous le dira. - ---Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore? - ---Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet, -je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de -confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot! -Sortez, ou je vous brûle la cervelle!» - -Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un -regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée -par la colère. - - - - -III - - -La position du baron Pottemain était embarrassante. - -Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à -coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu -que le problème de cette métamorphose à résoudre. - -Mais, vis-à -vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était -ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant -le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une -journée orageuse et énervante? - -Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à -descendre? - -Il n'y avait pas moyen d'en rester là , il fallait négocier lestement, -s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus -tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât -clairement. - -Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme. - -Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus -rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à -s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline. - -Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la -lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre -chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété -l'excès par l'excès de la folie même. - -Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses -mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se -trouvait encore le revolver. - -Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte, -la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son Å“il lança des -éclairs. - -Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire: - ---Elle est bien décidément folle! - -Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots: - ---Calmez-vous un peu et répondez à ce billet! - ---C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne -comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps -attendre... Vous allez être édifié... - ---Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton -où vibrait la volonté et où éclatait, malgré lui, l'impatience, vous -conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer... - ---Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait -jamais dû se produire! - ---Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas? - ---A merveille! - ---J'attends dans la pièce voisine. - -Et il referma la porte. - -Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit: - - «Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais - élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez - mon retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends - rien... Je m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?» - -Pauline prit une plume et traça ces mots: - - «Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes _et ce que - vous avez fait_... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien - vous devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et - le bruit sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un - prétexte honnête et plausible pour nous séparer.» - -Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait -employé lui-même. - -Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe -en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il -froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche. - -Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si -une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse: - - «Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la - folie est héréditaire. - - «Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, - ni le scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre - proposition. - - «Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je - vous le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.» - -Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche -du dîner. - -La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus -tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de -robe et rattaché ses cheveux. - -Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un -flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître -en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa -jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main -gantée et descendit avec lui. - -Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne -s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles -d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes. - -La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles. -Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin. - -Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils -se parlèrent sans penser. - -A peine au dessert, le baron dit tout haut: - ---Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous -avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter -de suite un peu de repos? - -Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant -au valet: - ---Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on -m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la -sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et -que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir! - -Là -dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant -d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger. - -Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine -lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe. - -Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic -tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent -rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour. - -Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur -son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait -réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit. - -La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la -marque se trahissaient, après des années de _bonheur_ conjugal, par -quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion -d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à -nu... - -Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée -réellement en un clin d'Å“il au beau milieu d'une de ces situations -tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses -protecteurs avaient-ils été aussi aveugles? - -Mais il fallait sortir de là . Il fallait au risque de passer -décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup -devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de -lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans -le premier cloître venu. - -On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus: - ---Mais c'est par trop extraordinaire! - -Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux -enfants, s'esquiverait avant le réveil. - -Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance -de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut -articuler aucune plainte. - -Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de -réintégrer le domicile conjugal. - -La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui -donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer. - -En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas -dit qu'il abdiquât. - -Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant -subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans -l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée. - -Comment faire, alors? - -Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire -intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître -l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain, -dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises! - -La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que -la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation -d'une façon bizarre, mais muette... - -Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les -premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les -bosquets. - -Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si -ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre. - -L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles -vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du -coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient -dans l'azur. - -A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire, -également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point -blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix. - -Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne -Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et -une curiosité maladive attira son attention de ce côté. - ---Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est -embarquée pour l'autre monde. - -Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se vêtit d'une -matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et -dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit -à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer. - -Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se -souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par -l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu. - -Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de -demander les clés, elle serait restée prisonnière. - -Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés -et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du -personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron -et se dirigea à pas lents vers le parc. - -La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à -Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée. - -Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui -y conduisait en zigzags parmi les hêtres. - -Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les -vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries -dans la futaie. - -Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia -le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent -et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou -par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce -qui l'attend! - -Encore quelques pas et elle allait toucher le but. - -Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par -l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau, -était close par une petite grille. - -Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases -contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées. - -Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste -de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer -aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire: - ---Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups! - -Cette composition ne pouvait être que l'Å“uvre d'un grand artiste, -inspiré à coup sûr par une pensée singulière. - -Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il -fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret. - -Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait -naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait. - -Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la -chapelle. - -Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le -monument: - ---Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou! - -Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un chien dans le fourré, -puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au milieu d'un -taillis. - -Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule -sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil -hérissé comme un loup. - ---Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix. - -Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha -légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre -de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux, -comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs -cheveux blonds épars. - -Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son -instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête. - -A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et -Pauline, pour le rassurer, lui dit: - ---Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta -maîtresse... - -Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis: - ---Non... Vous n'êtes pas Mme la baronne... Mme la baronne, elle est -là ! - -Et du doigt, il désignait le monument. - ---Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais -je suis la seconde baronne. - ---Ah! fit simplement le pâtre. - ---Comment t'appelles-tu? reprit Pauline. - ---Jeannolin. - ---Qu'est-ce que tu fais? - ---Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens! - -Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu -qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation. - -Mais cet être bizarre intéressait Pauline. - -Elle s'approcha et d'un ton caressant: - ---Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait. - ---Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du -Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue. - -Pauline ne se tint pas pour battue. - ---Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu -pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles? - ---Non! - ---Pourquoi? - ---Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne... - -L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen -eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son -interlocutrice, il reprit: - ---Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il -vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant -pour tout le monde... - -Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua: - ---Ils disent comme cela dans le pays que je suis _berdin_... mais je -ne le suis point!... Mais dâ--non!,.. et je vois clair... Je l'aimais -bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, des gâteaux... -et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle est là ... -Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la chasse... -Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et même qu'un -ami du Sournois m'a tiré dessus... - ---Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée. - ---Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre -Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me -faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là -qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple... - -Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue. - ---Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de -réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être -contente. - ---Qu'as-tu fait? demanda Pauline. - ---Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là ,.. -dans la chapelle. - ---Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la -jeune femme. - -Mais l'enfant secoua la tête. - ---Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois... - ---Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en saura rien... Aie -confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je -te promets d'avoir soin de toi. - ---Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que -je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois, -hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé... - -Et le _berdin_ éclata d'un rire nerveux et strident. - ---Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin, -sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens -faire paître tes vaches par ici?... - ---Tous les jours... et je viens m'asseoir là , contre la chapelle de -la baronne... - ---Je reviendrai... à demain!... - -Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait -d'apprendre, tandis que le _berdin_ lançait Bas-Rouge de nouveau à la -poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage. - ---Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène! - - - - -IV - - -Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline. - -Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de -menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée: - ---_Je sais tout!_ - -Tout? Quoi? - -Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son -compte, de quelle source le tenait-elle? - -Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème. -Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son -pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette. - -Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et -tailla ses favoris à pleins ciseaux. - -Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours -de sa poursuite amoureuse, c'est-à -dire durant plusieurs mois, en -sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques. - -Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta -stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on -avait déjà vu Mme la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne -fût pas sept heures du matin. - ---Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille -du baron l'ex-servante-maîtresse. - ---C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait -pas paraître étonné. - -Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua à -se savonner le menton d'un geste ample et symétrique, se bouchant -les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui donnait -l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre. - -Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il -ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours. - ---Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage, -aujourd'hui! - -Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se -retournant vers sa servante: - ---J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes -familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon -service? - ---Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement -Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre -Pastouret. - ---Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant. - ---Moi? Oh! rien! - ---Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et -j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe... -Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence, -pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé... -quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu -après mon départ et qu'a-t-elle fait? - -Victorine sourit imperceptiblement. - -Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture -entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir, -et elle triompha. Mais elle sut cacher le contentement intérieur -qu'elle éprouvait. - ---Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon -que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru -étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur -ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai -trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec -vous... Je ne sais rien de plus... - ---Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans -les yeux la servante-maîtresse. - ---Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le -regard étincelant de son maître. - ---Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer? - ---J'affirme que je n'ai vu personne. - ---Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses -dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie? - ---Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au -parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je -croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique. - -Mais le baron ne releva pas cette pointe. - ---Où est-elle à présent? - ---Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre. - -On entendit à ce moment plusieurs détonations successives. - ---Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez, -en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup... - ---C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je -te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera -et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste -continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as -compris? C'est entendu? - ---C'est entendu! - ---C'est bien! - -Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait -d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre -sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver -le danger. - -Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que, -si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la -toute-puissance. - -C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée -à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité -propre. - -Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout, -qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que -sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal. - -Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas -hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre -son Å“uvre. - -Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et -s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer. - -Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le -plus dégagé du monde. - -A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins, -sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance. - ---Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez -volontiers... je parierais. - ---Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu -et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine -de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres -vivants ce que je ne puis leur rendre. - -Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le -baron affecta de ne pas prendre garde. - -Il reprit sans aucune ironie: - ---Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux? - ---Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai, -pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature. - ---De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est -essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée -que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon! -la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la -contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure... - ---Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit mon -cÅ“ur. - -Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer -sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne. - -Enfin, il soupira: - ---Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des -autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre -mari!... - ---Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai! - -Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel -mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre. - -Dans ce coup d'Å“il, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et -que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits. -C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur. - ---Vous êtes changé, dit-elle involontairement. - ---Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire -recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un -soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour -vous plaire... - ---N'y songez plus, répliqua simplement Pauline. - ---Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste -plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec -la perspective d'être traité par vous comme un chenapan? - ---Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre? - ---Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je vous -inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est rendu -coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela comme -s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps rigueur. - -Ce disant, il s'avança vers sa femme. - ---Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas. - -Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase -empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de -recouvrer une partie de son avantage. - -A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice -criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle -électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cÅ“ur de -Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer. - -Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en -stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie. - -Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de -mousse et s'assit près d'elle. - ---Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a -calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être, -et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on -vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier... - -Pauline se recueillit un instant, passant rapidement en revue, -avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les -dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la -dénonciation. - -Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine, -Jeannolin. - -Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à -l'abri. - -La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante, -celle-là . - -Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à -s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la -désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau -crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le -scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient -sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une -tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais. - -Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à -ce prix. - -Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de -son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui -avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un -simple soupçon à sa trace. - -En conséquence, la jeune femme restreignit son thème. - ---Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les -bases de notre séparation. Vous m'avez demandé de feindre pour -éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis -prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue -vis-à -vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous -ne gagnerez rien au delà , ni par menaces, ni par promesses, ni par -soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je -regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et -ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que -vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer, -pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait -point sur ma tombe. Dussé-je--et retenez bien mes paroles!--dussé-je, -par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler -morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis -quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté! - -Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait, -comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour -sauver une armée, c'est-à -dire avec l'aplomb et le courage du -désespoir. - -Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se -contraignit d'abord pour ne pas éclater. - -Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue: - ---J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre -amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls? - ---Faites! répondit Pauline d'un ton de défi. - ---Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main -douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop -jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les -fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns -de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure? - ---Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps. - ---Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous -qu'un symptôme de plus, songez-y. - -Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui -range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs -volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des -gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés. - ---Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là -votre plan de campagne? - ---Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière -pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre -une santé--malgré tout--aussi chère, sans épuiser tous les moyens de -la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit -souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en -triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration -dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous -un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à -autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à -ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime -et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve, -dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que -l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur -moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux -pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne -amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et -une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous -bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que -vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me -soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un -exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de -Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez -au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi, -vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état -cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et -la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du -médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un -peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction, -mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent -aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en -supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec -votre propre manie et votre propre douleur... - -Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à -l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le -moyen de gagner du temps. - -Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son -habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son -geôlier: - ---Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!... -Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la -proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus -complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres -sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous -m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes -caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous -mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la -première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre -nous! - ---Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le -baron d'un air de triomphe. A l'Å“uvre, maintenant!... - -Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain -courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton. - -L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille, -avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles. - -Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de -Pauline fussent très opposés chez Jacques et sa femme, tous deux -confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les -politesses qu'ils firent au baron. - -Les enfants réclamaient déjà hautement Mlle Marzet, ne comprenant -point qu'en devenant Mme Pottemain elle cessât d'être à eux. - -L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé -souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de -la destinée. - -La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne -parut point à son avantage. - -Et--que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le -changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence -son caractère réel--Jacques ne présagea rien de bon de cette visite. - -Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution -dans la voie des épanchements. - ---Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et -Georges avec embarras. - -Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en -recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois. - ---Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur -trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le -sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des -accès bizarres de mélancolie ou de fièvre? - ---Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix. - ---Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour d'un -climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir -exercé sur son enfance une influence néfaste! - -Et il regardait le plafond, attendant une réponse. - ---Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur -animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de -l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune -femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari. - ---Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations? -Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire... -l'assassiner?... - ---Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle -a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents, -dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité, -entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?... - ---L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux -en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à -Guermanton, elle ne faisait pas cela? - -Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et -Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni -l'autre. - ---Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline -a quelque chose de dérangé dans le cerveau. - -Le Normand avait bien pesé le mot abominable qu'il venait de jeter -dans la conversation. Il examina en dessous M. et Mme de Guermanton. - ---Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez -ces particularités dans l'ombre! - ---J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans -doute entendu parler... - ---Oui, dit vivement Mme de Guermanton, un incendie à deux lieues -d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail. - ---L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à -moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre. -Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir -avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient -de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma -rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal -entendu, peut-être! - ---Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement -le père de famille: la première est que, jamais ici, Mlle Marzet n'a -été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde -est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette -impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en -fût la cause? - ---C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à -lui-même de se rassurer. - ---Est-ce là , poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage, -le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis? - -Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné: - ---Hélas non! - ---C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit. - ---Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je -voulais vous parler à cÅ“ur ouvert auparavant, vous consulter... - ---Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par -des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale. - ---C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin? -demanda-t-il à Jacques. - ---C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère -qui ne lui était pas habituel. - ---J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous -prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais -pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi! - ---Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre -et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt. - ---Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret, -surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait -point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la -blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers -souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais -votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille. - -L'exquise délicatesse de cette réponse charma Jacques, qui remercia -sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain d'un coup -d'Å“il froid et altier. - ---Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de -sourire. - ---Vous entendez: _le mot de l'énigme_, n'est-ce pas? - ---Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec -votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez -encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour -Pauline, pour vous, pour nous-mêmes. - ---C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien -aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si -je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée -que pour être la source du bonheur de quelqu'un!... - -Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison -funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir. - -Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible. - -La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse -de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le -départ du baron pouvait être plus proche. - -M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas -laisser à Pottemain toute latitude de refuser. - -Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux -que peut-être il ne voulait pas faire, il se retira bien assuré que -le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et que, de -dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète sympathie -pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds au château. - -C'était peut-être ce qu'il souhaitait! - - - - -V - - -Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la -lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon. - ---Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous -voilà tailleur à présent? - ---Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y -autorisez, habiller un petit pauvre. - ---Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui, -par hasard, qui s'appelle Jacques! - -Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit: - ---Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le -connaissez sans doute. - ---Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux -mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où j'ai -été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais que des -relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... Ils se -dérobent. Vous voilà , malgré moi, bien isolée... L'autre nouvelle est -que décidément le feu a été mis _exprès_ à ma grange de Sainclair. -Décidément, nous excitons des sympathies partout!... Ah! il est vrai -que votre amour me reste pour me consoler... C'est quelque chose... -Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais m'occuper à faire -prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. Je mets la maréchaussée -sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va m'occuper huit jours. Après -quoi, si vous n'allez décidément pas mieux, nous bouclerons les -malles et nous jetterons une plume au vent... - -Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le -baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail. - -La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches, -s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière. - -Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien -moins _berdin_ qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence -fruste avait besoin d'être développée et cultivée. - -Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle -le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant. - -Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de -Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon -de la famille de Guermanton. - -Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir -tragique. - -Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par -l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses -hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès -d'eux aucun appui. - -Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne -lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se -séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse -et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de -main. - -Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à -vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet. - -C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une -ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans -la guerre, les officiers et les soldats? - -Une enquête eut lieu. - -Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si -haute estime, se trouva chargé des préliminaires. - -Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de -louage. - -Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne -Pottemain. - -Jusque-là , pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle -était riche et par conséquent elle était quelqu'un. - ---Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton -malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, vous vous informiez si -volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais -magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame -la baronne!... - -Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres -faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée -en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème -d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons -extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son cÅ“ur -meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre enfant, -coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention criminelle. - -Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration -qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux. - -Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour -croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas -par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les -physionomies. - -Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès -l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des -coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur -l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme -le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à -faire tomber une tête. - -Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, que la lutte, à -l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme -elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'Å“il bien -ouverts. - -La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique -de Bois-Peillot. - -Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que -ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore -sur le théâtre de l'incendie. - -Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron -pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de -se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne -produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête. - -Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni -mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années, -par leur gentillesse. - -Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était -couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les -troupeaux. - -Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation, -il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait -croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un -innocent, un _berdin_... - -De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son -mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses -à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que Mme Pottemain était -morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces avaient -poussé partout. - -Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique, -celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé. - -Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit -les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à -la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux -ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au -col de l'adolescent un petit nÅ“ud qui éclatait comme un corail sur -une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante. - -Le baron examina le petit berger d'un Å“il assez narquois et dit à -Pauline: - ---Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit, -essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car -il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix... - ---Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez -que moi de ses fautes. - -Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois. -Toutefois, c'était déjà une première victoire. - -Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails -de son service. - ---C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu -devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche -avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main -droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et tu présentes la -nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit -pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table. -Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à -demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru -dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper -de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne. - ---Jamais je ne me reconnaîtrai là -dedans, soupirait Jeannolin, -surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous... - ---Ne le regarde pas... - ---Mais s'il me parle? - ---Préviens ses ordres, il ne te parlera pas. - ---J'ai peur... - ---Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici. - -Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour -les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit -incendiaire en épousant sa cause. - -Et l'enquête se poursuivait toujours. - -L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du -fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés, -pas un n'avouait. - -Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en -feignant de ne songer qu'au ménage. - -Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier arrivèrent de -la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible. - -Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de -volumineux interrogatoires. - -Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie. - -On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer -Bois-Peillot comme leur propre demeure. - ---Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine -d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose? - ---J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis, -je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison -à tout événement. - ---Et vous le croyez coupable? demanda Mme Pottemain, en feignant de -s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage. - ---Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie -enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à -interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le -fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne -peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On -l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa -faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant -la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé -devient accusé et comparaît devant les tribunaux. - ---Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu? - ---Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en -laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère. - ---Et pourrait-on savoir son nom? - ---Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand -Cassecou... - -Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa -tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé, -se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la -tête. - -Pauline avait poussé un cri. - -Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange -confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses. - ---Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre, -tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en -songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités -encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un -berger! - -Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au -substitut et, pour rompre les chiens,--car le mécontentement du baron -menaçait d'éclater--il dit: - ---Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux? -S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable. - -Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en songeant à la réponse -probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de force -qu'elle n'en avait elle-même. - ---Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas -sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable... - ---Vous le savez? dit vivement le magistrat. - ---Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main -dans le feu... - ---C'est un de vos camarades? demanda le substitut. - ---Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas -méchant du tout... _Berdin_ si l'on veut, mais faire du mal à qui que -ce soit, jamais! - ---Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que -_berdin_, puisque _berdin_ il y a? demanda le baron intrigué. - -Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se -recueillit, puis: - ---Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des -villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul -dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec -une clef dedans... et vous verrez! - ---Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le -pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent... - -Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle -baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il -parla: - ---C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le -terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en -ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer -un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure -après... - ---Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait -volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes -autres circonstances, une confiance à toute épreuve. - ---Une heure après mon départ, dit Marsay. - ---Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues. - ---Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et -n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris -lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté -au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de -telle façon que le foyer de la lentille... - ---Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui -tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous -aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard... - ---Ce sont ces _hasards_, répliqua l'officier de santé, qui expliquent -la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et -tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des -innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui -semble souvent impossible... - ---Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû -chercher le coupable dans le château. - ---Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici -tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous, -parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en -bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous -aiment! - -A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa -maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cÅ“ur reconnaissant, à -la hauteur de la baronne trépassée. - -Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la -maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras -pour la conduire au salon, les autres convives suivirent. - -Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait -d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait -fort le destin du pauvre Bertrand: - ---Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en -allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe! - -Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint -excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur, -fronça le sourcil et passa outre. - -A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et -repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son -greffier à Moulins. - -Demeuré en tête-à -tête avec sa femme, le baron lui dit à -brûle-pourpoint: - ---Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas -l'auteur du méfait. - ---Ah! - ---Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin -d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon. - ---Quel soupçon? - ---Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un -autre. - ---Quel autre? - ---Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là , il s'est -communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la -paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage -au-dessus. - ---J'entends... Alors? - ---Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux -bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...» -C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire -sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque, -ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie -de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste -et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation -possible... - ---Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda -Pauline d'un ton altier. - ---Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un -marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause -une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour -lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme -je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le -soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris -de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous -aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous -de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et -mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que -le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que -vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette -nuit même... chez vous... - ---Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens -moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est -d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune -communication à vous faire?... - ---Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une -opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo: -Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma -grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là , en compagnie -de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il -s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que -Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand -je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie: - - «--L'incendiaire, c'est toi!» - -Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite -un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez -ma compagnie pour une fois... - -Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité -terrible. - -La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu. -Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable -qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat? - -Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus -d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle -preuve ne viendraient l'accabler! - -Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était -peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit. - -Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment -se renseigner sur ce qu'elle ignorait? - -Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût -sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni -prévoir? - -Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le -trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était -le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la -griffe juridique! - -Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait. - -Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir -autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce -suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce -qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur -et la vie d'un malheureux! - -Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si -âprement conquis depuis quelques jours... - -C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir -l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable. - -A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle -avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec -cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait. - -Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en -dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à -ne reculer devant rien--il l'avait bien prouvé--pour reconquérir son -indépendance et faire triompher sa volonté. - -Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline? - -Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans -relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la -merci de cet homme, qui lui faisait horreur. - -Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait -échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence -affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle -ne trouvait aucune solution pratique. - -Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la -preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette -arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter -sur aucune défense. - -Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était -toujours là ... - -Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une -indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce. - -Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce -papier d'où dépendait peut-être sa vie? - -Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de -Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec -soin. - -Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions. - -Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien -décidément dans la main de son bourreau. - -Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi -elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en -soutien de l'ordre social! - -Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la -considération générale! - -Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce -qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable! - -Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver -sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday. - -Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait -d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la -faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la -coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet... - -Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise -d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour -sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle -entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire -du château sonna lentement minuit... - -Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa -chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à -double tour. - -Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise: - ---Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui -ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable? - -Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des -cheveux à la plante des pieds. - ---Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent. - ---Et la preuve? repartit le baron. - ---C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence! - ---L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller -peut-être. - ---Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour -répondre de vos actes. - ---Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange, -fit Pottemain en riant avec affectation. - -Pauline se leva et, s'approchant de la porte: - ---Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez -réveiller Pastouret! - -Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol -d'une mouche. - ---J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si -rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure. - -Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui -sortaient de la tête. - -Pauline avait vivement couru au fond de la chambre. - -Elle ouvrit la fenêtre toute grande. - ---Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée. - ---Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains -derrière son dos. Que m'importe! - -En même temps, il fit un pas en avant. - ---Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment -marche du même pas et peut-être plus vite... - ---Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos -caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je -vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et -heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un -mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi -ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si -vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit... -Je veux... j'exige des explications, ou bien... - -Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect -horrible... - -Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre: - ---Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je -le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice... - ---Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors -de lui. - ---L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le -troisième. - -Et elle se pencha dans le vide... - ---Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle -n'accuserait que votre folie. - ---Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous -l'ai dit... Et la justice aura son cours... - ---Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et -en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours! - -Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri -et se jeta par la fenêtre. - - - - -VI - - -Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la -fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces. - -Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement -de la menace à l'exécution. - -Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y -avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons -mètres--plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour -d'assises! - -Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée -sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères. - -Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des -violences. - -Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de -prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant -sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant -l'escalier, son trousseau de clés à la main. - -Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse. - -Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties -éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers -et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du -tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le -corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa -léthargie. - -Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où -Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une -scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter. - -Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de -giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient -amorti sa chute. - -Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et -couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme. - ---Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve, -répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever? - ---Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas! -ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure! - -L'explication de cet événement pour le petit public admis à y -assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la -baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole: - ---J'ai la vie dure! - -Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute -de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était -difficile. - -Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients. - -Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on -lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le -baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit: - ---Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma -bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là ... (et il se -frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma -maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites -ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites -pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me -poignarderait!... - -Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de -quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chÅ“ur que la -nouvelle baronne avait perdu le jugement. - -Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y -courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle -constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit -de Pauline intact, le lit du baron défait. - -La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de -traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés. - -Seulement,--chose étrange pour une femme sortant du lit -conjugal,--Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à -elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et -des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain, -celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré -par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme. - ---Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à -part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite -dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les -familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra, -au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire -des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien! - -A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit. -Elle paraissait souffrir beaucoup. - -Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses -sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte. - -Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre -pour la soulager et pour lui plaire. - -Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant -aucune rancune, n'accusant personne. - -Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une -discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça -elle-même le mot de somnambule. - -Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'Å“il. Ce -fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre. - -Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile -qu'elle considérait en secret comme le complice du baron. - -Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à -Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une -carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les -autres breuvages. - -Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants, -accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était -blessée. - -A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni -Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté. - -Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les -avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer -sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes -dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était. - -Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son -mieux la question d'aliénation légère, mais croissante. - -Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y -avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse. - -Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle -la plaignît de son accident: - ---C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque -insupportables! - -En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit. - -Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie. - -L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle -entreprise de la part de Pottemain. - -Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son -côté affecta de ne se souvenir de rien. - -Il se montra vis-à -vis de sa femme plein d'attentions et de -prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait -échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au -contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux. - -Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait -ce brusque changement d'allures? - -Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une -suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait -choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait? - -Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions -vis-à -vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait -pénétré d'un coup d'Å“il, qui semblait tout savoir sur lui par simple -intuition? - -Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de -nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cÅ“ur? - -Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait -plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du -tigre sous cette patte de velours. - -Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission, -elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles -Pottemain accéda aussitôt. - -Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier -de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service -particulier. - -Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de -demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier -de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux -tribunaux le petit pâtre. - -Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le -garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se -sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la -présence presque constante de l'enfant. - -Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur -l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches -du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très -légers, dans lequel elle s'installait. - -Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là , -Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son -protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou -bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et -c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes. - -Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne. - -Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni -compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite -pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences. - -La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à -vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le -moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie -persane, qui consiste à être murée vivante. - -En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité -ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de -Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais -longtemps. - -Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel -projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite? - -Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer -à tout jamais de la femme qui possédait son secret? - -Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de -Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la -grille du parc et demanda l'hospitalité. - -Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en -toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce -monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château. - ---Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le -propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une -nuit une botte de paille dans une de ses granges... - ---L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche -pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même -pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cÅ“ur vous -en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de -sueur. Soyez le très bien venu! - -Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue -dans un fauteuil. - ---Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de -vous faire les honneurs de sa maison. - -Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore, -assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la -seule chose abondante et forte qui parût en lui. - -La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses -yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et -pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires. - ---C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que -votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me -confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de -votre présence. - ---Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de -bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je -dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon -devoir, m'attarder le long du chemin. - ---J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi -matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est -d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où -je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette -grâce... - ---Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le -moine en se levant. - -Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il -porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par -Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée. - -Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien -y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte. - -Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille -situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour -confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la -paroisse et il dissimula son dépit. - -Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline -prit les devants: - ---Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce -bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un -ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant? - ---Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je -trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui -disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit! - -Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire. - -Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée; -Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le -capucin l'attendait, son bréviaire à la main. - -Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine. - ---Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle. - ---Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le -savoir. - -Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un -fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même -péniblement aux côtés du prêtre. - -Puis elle prit la parole: - ---Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de -venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en -danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne... -Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent -m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une -est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits -graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces -lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi, -au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger -menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux -lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et -sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre -défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps... -un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...! - ---Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres -renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en -me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de -vengeance? - ---Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne -renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des -projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles -contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime. -Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme -contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se -lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de -simple défense pour ma part et de réparation pour les autres. - ---Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où, -venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la -remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas -différemment à l'égard du repentir. - ---Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon -avis, jetterez ces deux lettres au feu! - ---Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances -que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir -un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée -assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains? - -Pauline réfléchit un moment, puis fermement: - ---Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi -nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur. - -Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs. - -Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin -tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait -un si terrible secret. - -Enfin il reprit: - ---Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église -de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là , rien reçu de vous, -je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt -que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici... - ---C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors -n'hésitez pas! Et que justice se fasse! - ---Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en -présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je -consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en -disposer selon votre volonté. - ---Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession. - -Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin, -pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait -mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de -Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et -préoccupé. - -Le visage de Pauline était radieux. - ---Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme. - ---En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde -depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée? -Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille. - -Le baron haussa les épaules sans répondre. - -En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme, -c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la -religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était -à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de -son mari, de quelque nature qu'elles pussent être. - -Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée -et qu'une puissance invisible veillait sur elle... - -Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui -suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais -ses actes étaient surveillés. - -Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient, -un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un -mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt -informé. - -Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste -et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son -horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en -changeât... en quittant ce monde. - -Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à -accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté. - -Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois -visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne -alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et -qu'elle avait une plaie au cÅ“ur depuis le jour de son mariage. - -Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline, -dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline, -paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles -imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper -d'elle, ni ouvertement, ni en secret. - -La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire -à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle -était morte. - -Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce -qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire! - -Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon -et le lui pardonnait volontiers. - -Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de -l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure, -par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et -par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron. - - - - -VII - - -Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot -un visiteur inattendu. - -M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à -Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer. - -Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désÅ“uvrement et -la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste tableau. - -De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne, -malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y -avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là . - -Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre -motif--la jalousie peut-être, pensa Charaintru--à servir de -garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie -entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après -quarante jours, le pied refusait encore de la porter. - -La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du pays, -sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux quarante -mille gerbes, sur le procès qui s'en était suivi, sur l'acquittement -du prévenu--car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, avait été -remis en liberté, faute de preuves,--enfin, sur la cause probable et -purement accidentelle du sinistre. - ---Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare -dans un chaume. - ---Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami, -de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au -boulevard des Italiens! - ---Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon, -dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose -involontaire et fortuite. - ---N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal? - ---A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre -charité, ma chère! - -Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment -aimable pour Pauline, devant Charaintru. - -Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer -souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la -main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli -adolescent qui se puisse voir. - -Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de -ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant. - -Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et -Charaintru, qui s'était déjà la veille aperçu de la réserve de ses -hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il -devait y avoir du froid de ce côté-là . - -Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait -à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité. - -Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait -fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la -tête. - ---Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à -brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny? - ---Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je -vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que -cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon, -et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque. - ---J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma -vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai -ici... - ---Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la -chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille! - ---Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où? - ---Je ne l'imagine point. - ---Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier -qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y -vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien -qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser. - ---Il y resta longtemps? demanda le gommeux. - ---Deux mois environ! - ---Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour -moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon -portrait. Quel artiste! - ---N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire -et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait -homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne -fortune de modeler vos traits charmants! - ---Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la -folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne -plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château. - ---Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont -des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre -fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la -félicité sur la terre. - ---Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna -pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il -pas l'envie de vous marier? - ---Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est -sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je -constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi -heureux que cela! C'est trop magistral! - ---Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit Pauline, qui riait -d'assez bon cÅ“ur pour la première fois depuis longtemps. - ---Si vous saviez, dit le baron, comme mon cÅ“ur s'épanouit à -l'entendre rire. - -Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous -les jours à Bois-Peillot. - -Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment. -Sa philanthropie n'allait pas jusque-là . - -Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner -d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le -retenir un peu plus longtemps. - -A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes: - ---Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la -main. - ---Aujourd'hui même, je lui écris... - ---J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à -Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou -serviteur plus obéissant que moi? - ---Je vous remercie, répondit simplement Pauline. - -De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était -soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution -désormais bien arrêtée. - -En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait -maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de -Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne. - -Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que, -assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait -répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste -de velours gris, salua Mme Pottemain en s'approchant de la grille qui -la séparait de la statue. - -Après quelques instants de silencieux examen: - ---C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne -Pottemain, que j'ai l'honneur de parler? - ---Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de -ces quelques mots. - ---Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être? - ---Quelquefois, monsieur. - ---Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai -toujours. - ---Et vous êtes? - ---Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant -regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus? - ---Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à -l'enfant. - -Puis se retournant vers Pauline: - ---Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue -que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici -quelquefois... - ---Monsieur Romagny? dit la jeune femme. - ---Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir été -indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de ses -propriétaires et en vous abordant sans vous avoir été présenté... -Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami Charaintru avec -qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot et qui s'est -attardé en battant, le fusil à la main, les champs d'alentour. - ---Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je -le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question. -Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps -derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je -désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard -que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais -le désir de vous y voir? - ---Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre -que m'a récemment adressée Charaintru. - -Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta -à la baronne: - - «Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable, - distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un - ballon de terre à modeler et amène-toi!... - - «On donne à boire et à manger à juste prix. - - «H. DE CHARAINTRU.» - ---De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste, -votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée? - ---Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air -candide. - -Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit: - ---Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir -prochainement? - ---Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous -nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos -ordres, madame! - ---Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny! - -Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna, -lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin. - -Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre -glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne -put s'empêcher de pousser un soupir. - ---Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre, -si Dieu me protège! - -Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains. - -Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il -disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé. - -Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques -jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau -au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au -château. - -Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir -se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans -laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses. - -Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut entendu que le -sculpteur se mettrait à l'Å“uvre dès le lendemain. - -On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail -de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du -buste et Pauline rentra chez elle, radieuse. - -Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan -secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot -elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme... - -Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie -vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu -les séances. - -Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu -enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son -allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi. - -Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le -sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de -troubler l'artiste. - -Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux -jeunes gens, il ne manquait pas de dire: - ---Ne vous dérangez pas, je vous en prie! - -Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme -un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les -détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit -Victorine, soit quelqu'un de la domesticité. - -Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas -l'artiste et son modèle de parler, et c'étaient de longues causeries -auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours trop vite -fin à son gré. - -La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à -propos, et la -jeune femme lui donnait la réplique avec esprit. - -Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient -pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps -recluse. - -Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui -faisaient froncer le sourcil au bon Romagny. - ---Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une -chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour -vous. - ---Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de -votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne -comprends pas! - ---Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge? - ---Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile -des souvenirs. - ---Enfin, vous songez parfois à la mort? - ---Sans terreur et sans peine. - ---Et vous n'avez pas vingt-cinq ans! - ---Non... il est vrai! - ---Alors, vous n'êtes donc pas heureuse? - -Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle -rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit: - ---Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, je suis coquette, je -me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être longtemps, voilà -tout! - -Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence. - ---Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline. - ---Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à -mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en -aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau. - ---Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa -chambre. - ---Il est vrai. - ---Là -bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité -de la suivre. - ---L'inhumanité... voulez-vous dire. - -L'artiste articula ces mots de façon très nette. - ---Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline, -quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie! - ---Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse -la délicatesse des sentiments, la tendresse du cÅ“ur. Qui de nous -ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale, -indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en -particulier. - ---Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez -inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et -de mépris? - ---Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez mieux pénétré ma -pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre. - ---Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre -modèle? - ---Aperçu, non, mais peut-être deviné! - ---Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont -elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire, -je voudrais vivre et je me sens mourir... - ---Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous -les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur -Marsay? - ---Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui -avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle. - -Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne -savait pas mentir. - -Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et -pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son -travail. - -Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra -dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'Å“il narquois de -la servante. - -Il dit alors à Pauline: - ---Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de -n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici... - -Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui -venait presque chaque jour constater les progrès du travail. - ---Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en -riant. - ---M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline. - ---Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui, -à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a -quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte! - ---Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M. -Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent -médecin, n'est-ce pas monsieur le baron? - ---Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et -la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai -donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais! - -Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique. - -La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette, -rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger. - -Au dessert, Pauline dit au baron: - ---Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne -conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa -présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis -désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le -renvoyer à la ferme. - ---Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron. - ---Si vous voulez!... dit Pauline sans insister. - -Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées, depuis -que Romagny était au château. - -Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur -avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de -Jeannolin. - ---Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à -t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans -un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au -château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand -Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la -nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu -as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi... - ---M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux... - ---Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être -oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La -servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la -ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je -vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu -n'oublies pas ce que je t'ai appris. - -Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême; -il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme -un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie. - ---D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous ne sauriez -marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec -vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que -vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces -méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois -plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la -baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas! - -Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières. - ---Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je -t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron... - ---C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit -l'enfant. - ---Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va -se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il -vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras -pas et tu retourneras à tes bêtes! - ---C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai, -n'est-ce pas, madame la baronne? - ---Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux -au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir. -Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on -ne puisse la fermer. C'est entendu? - ---C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé. - -Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia -Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur. - ---Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez -inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à -vous demander un grand service. - ---Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en -matière. - ---Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous -n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte -perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés... -C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu -que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance, -placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la -voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté -dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne -suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui -que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes -mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la -mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai... - ---Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de -l'étonnement. - -En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon. - -Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune -femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire. - ---Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans -affectation, et répondez par monosyllabes. - -Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en juger -par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction -peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt. - -Elle parla une demi-heure environ. - ---Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi -la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends -de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne -cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à -la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je -suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à -personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement -toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette -nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en -jouant au whist, vous chercherez querelle au baron... - ---Hein? - ---Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous -raccommoder. - ---Peste! - ---Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le -vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre. - ---Diable! - ---Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la -cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous -emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens... - ---Oh! - ---Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de façon -que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il ne -sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous ne -riez pas! On nous regarde! - ---C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire. - ---Pouvez-vous faire cela pour moi? - ---Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation -peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner. - ---Il faut qu'elle tourne bien! - ---Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit? - ---J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais -si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait -dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut -aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari? - ---Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous -m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes -les démarches deviennent légitimes. - ---Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline. -Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai -certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et -que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de -me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour -laver ma mémoire... - ---Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste. - ---Brisons-là ! Ai-je votre parole? - ---Mais enfin... Vous fuyez le baron? - ---Oui... - ---Pourquoi? - ---Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue Mme Pottemain. - ---Hélas! - ---Vous voyez que j'apprécie votre noble cÅ“ur et votre discrétion... -Je compte sur vous. - ---Vous me prenez au dépourvu! - ---Il y va pour moi... de la vie! - ---Quelque funeste projet de sa part?... - ---Oui... Votre parole d'honneur? - ---Vous l'avez! - ---Merci! Plus un mot! On vient! - -Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron -Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait -retenu, était assis près de Pauline. - -Vers dix heures, Romagny consulta sa montre. - ---Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup -en riant. - ---Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait -pester ainsi? - -Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais -deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la -table: - ---Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois -rendre bourru. - ---Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi stupéfait -que le baron de cette inconvenante sortie. - ---Je dis... ce que je dis! - ---Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi... - ---Et que feriez-vous? - ---Je vous rappellerais à l'ordre! - ---Faites! - ---Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit -Charaintru. - ---Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron. - ---N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur. - -Et il prit son chapeau comme pour se retirer. - -Charaintru courut après lui. - ---Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique? - ---Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire! -répondit Romagny en désignant le baron. - ---A vos ordres, grommela Pottemain. - ---Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir. - -Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent -derrière lui sans articuler une parole. - -Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de -sueur. - -Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se -dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel -de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine, -n'avait pas eu vent de la discussion et que, par conséquent, l'éveil -n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle prit une -bougie et monta rapidement dans sa chambre. - -Là , elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de -même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit -au parc, après avoir soufflé sa lumière. - -Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par -les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de -Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari. - -Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se -dressa devant elle, qui demanda à voix basse: - ---C'est vous, madame la baronne? - ---Oui, répliqua Pauline. - ---Venez... le chemin est libre. - -Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du -château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur -l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit. - - - - -VIII - - -M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à -cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le -baron Pottemain. - -Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant -d'interjections telles que celle-ci: - ---Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis! - -Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si -doux, fût sérieux dans son incartade. - -Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était -peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas -Charaintru la trouvait d'un goût déplorable. - -Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer -l'affaire, mais que dire? - -Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait -brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que -jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne -devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se -croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique -qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui, -Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une -seule carte à contre-jour. - -Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil -et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la -supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même. - -Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à -Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné -qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous -les diables et Charaintru emboîtait le pas, en maudissant la sottise -qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château. - ---Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but, -permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le -sens commun! - ---Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante. - ---Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire. - ---Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le -droit de te taire. - ---Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car -enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il -prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa -dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu -t'es trompé? - ---Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu -peux aussi bien parler en marchant! Marche donc! - ---Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux. - ---Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut -pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation. - ---Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait -par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la -première personne que vous rencontrez: - - «--Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?» - -On vous répond: - - «--Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!» - -Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez: - - «--Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!» - -Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons, -avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à -un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus! - -Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et -suspendit de nouveau sa marche. - ---Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur. - -Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche -dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui -s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc. - -Ce fut le tour du Normand de s'arrêter. - ---Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste. - ---Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas. - ---Mais oui... répliqua Romagny. - ---Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément -regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou, -m'expliquerez-vous où vous voulez en venir? - ---Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure donner -à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous entendre et -prononcera en qualité d'arbitre... - ---Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine -de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend... - ---Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas! -ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte. - ---Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une -franche réconciliation. - ---Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut -bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a -dites... - ---L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat -d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il -fonctionne! - ---La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal -d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus -de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de -me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures -plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai -montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M. -Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige -ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie -volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là ... Bonsoir! - ---Un moment, monsieur le baron, dit alors le sculpteur, il est enfin -temps de vous détromper sur mes véritables intentions... - ---Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter... - ---En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte -et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une -chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût -impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air -d'un malotru, pour vous rendre un signalé service... - ---Je ne comprends pas, dit le baron étonné. - ---J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que -je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une -indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de -parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer -sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on -jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous -entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je -n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous -allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et -vous me remercierez sans doute. - ---Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son -manège vis-à -vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé -par Pauline. - -Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de -Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire. - ---Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais de -trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour -n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai -amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne -peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du -château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de -l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la -tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler -seul à seul. - ---Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette -défiance. Combien de temps cela va-t-il durer? - ---Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus! - -Là -dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui -se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement: - ---Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos -affaires? - ---Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule. - ---Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma -question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si -bizarre... - ---Venez au fait! dit le baron impatienté. - ---Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait -appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de -venir faire le buste de Mme la baronne... Eh bien, si je vous disais -que depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois années -d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations... - ---Un pressentiment? - ---Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine... -L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta, -m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours: - - «--Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des - Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les _belles_ - pas du _Bois-Dormant_, mais du _Bois-Peillot_?» - -Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua: - - «--Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se - remarier... Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe, - creusée pour la septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu - feras la croix, car c'est ton affaire!» - ---Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez -répondu quoi? - ---J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du -reste ce que je voulais... - ---Ah! Eh bien? - - «--Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais - bien savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première - femme...» - ---Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le -baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait -maintenant la plus complète tranquillité... - - «--Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino. - Tu sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord - de payer ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une - espèce de titre, il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre - nuptiale d'une femme riche, le soir même du jour où, sans cela, - il aurait peut-être couché sous les ponts...» - -Le baron Pottemain fit un mouvement de colère. - ---Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon -pittoresque de s'exprimer! - ---Mais, demanda Pottemain, cette femme qui vous parlait, quel intérêt -pouvait-elle avoir à me diffamer? - ---Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un -domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon -de l'île d'Elbe! - ---Cela était plus facile à prédire que la mort de Mme Pauline -Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules. - ---Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver -dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations. -Vous le rappelez-vous? - ---Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?... - ---Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des -espérances sur votre fidélité. - ---Cela se peut aussi... - ---Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la -première baronne vous n'eûtes pas d'enfant, mais vous vous étiez -fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant. -Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous, -qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers -qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de -cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première, -soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé, -d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui -qu'on nomme M. le docteur Marsay! - ---Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu -d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me -porte! - ---Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la -taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence... - ---Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua, -mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous -que je fasse des sornettes de ce domino? - ---Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie -contre sa réputation... - ---En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc. - ---Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si -beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris -à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des -armes pour votre défense... - ---Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de précaution, dont je -vous rends grâces, fut couronnée de succès? - ---Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je -reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y -fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au -cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre -portière était ouverte. - -Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt -que prennent deux duellistes avant une reprise. - -Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel -intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi? - -Il reprit le premier la parole: - ---Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi? -Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une -vie honorable comme la mienne? - ---Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la -calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose. -J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite... - ---Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore? - ---Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens de -vous rapporter, je ne fus pas étonné du tout, ainsi que je vous l'ai -déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre nouvelle -invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est un garant -du plaisir qu'elle me fit éprouver et du peu de foi que j'ajoutais -aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, je passai un -jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer des visages -de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement depuis mon -dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot... - ---Et alors? - ---Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû -me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses -que je savais déjà , je compris, à travers les réticences de mes -interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens -serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet -des commentaires les plus désobligeants... - -Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du -chasseur: - ---Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur -Romagny!... - ---Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement, -mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que -Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et -que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay... - ---Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la -colère. - ---Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien -résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue! - ---Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à quels ennemis ai-je -donc affaire? Voilà comment se font les réputations! Heureusement -qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui m'a atteint -bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que mon -serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la -République en personne. - -Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration. - -Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner. -Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus -librement. - -Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus -loin. - -Il était navré d'avoir été laissé à l'écart; il perdait là l'avantage -d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son -retour à Paris. - -Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver -très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un -arbre et alluma un second cigare. - -Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de -Pottemain, ce dernier reprit: - ---Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu -que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons -la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me -connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du -tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est -qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal... -Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas -qu'il faut faire des dénonciations anonymes... - ---La justice a parfois un bandeau sur les yeux... - ---Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger: -ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent -personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant -la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands -boulevards: «_Demandez les crimes du baron Pottemain!_» - ---Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une -pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas -jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle -survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour -avoir assassiné la première. - ---Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand -on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux -vive. - ---C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny. - ---Reste donc l'affaire Pastouret. - ---Une mauvaise affaire, murmura l'artiste. - ---Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir... -Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui -ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur -des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête -nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas -beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant -huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous -conservé son signalement? - ---Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent. - ---Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans -le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en -toutes occasions sous mes véritables couleurs... - ---Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le -meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous -sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions -malveillantes... - -Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu. - ---Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la -peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à -toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des -moyens un peu bien extraordinaires... - ---La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny. - ---En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis! -Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot -pour un domaine à vous... - -Là -dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes, -puis il marcha résolument du côté du château. - ---Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant revenir, -un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, quelle espèce -de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures du matin, par -une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux que nous ne -puissions rien boire de chaud! - -La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre -chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se -dispenser de leur dire: - ---Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si -mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis -brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis! - ---Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on -réveillât la baronne. - ---Je n'y songe pas, dit Pottemain. - -Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de -chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint -autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très -intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer -le secret mystérieux qui liait ses deux amis. - -Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa -barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain -salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur -son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais -d'imagination qu'il avait faits pour n'être pas considéré par lui -comme le dernier des hommes. - -Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens -s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit -le baron à part: - ---Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère. - ---Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec -nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir... - ---Et les portes n'étaient pas encore fermées? - ---Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne -nous sommes pas couchés... - ---Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne -ne la surveillait... Elle en a profité! - ---Tu dis? - ---Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait... - -Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la -chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On -voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline -la veille... - -Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit -et lut la suscription: - - _A Monsieur le baron Pottemain._ - -Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger. - ---Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand -malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est -plus!... - -Charaintru et Romagny se levèrent brusquement. - -Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il -cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y -avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait -fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition -de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité, -par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute -surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny -était-il son complice? - -Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux. - ---Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne -comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres. - -Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute -froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit: - - «Mon ami, - - «Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre... - N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le _libre_, _unique_ et - _volontaire auteur_. - - «La nature,--je le sais aujourd'hui,--ne m'avait pas façonnée - pour la vie conjugale. Je déserte mon poste et je me punis - moi-même du supplice des déserteurs... - - «Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance - dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée - d'en finir avec l'existence... - - «Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le - hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution... - - «Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de - vous! - - «Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de - Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des - crimes. - - «Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand - elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous - être chère... - - «Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les - vivants, aux tracas de leur inhumation. - - «J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort - seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon - cadavre... Ce serait inutile. - - «J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât - aucun dommage matériel!... - - «Je n'ai disposé de rien... - - «Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense - à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à - Bois-Peillot a occasionnées... - - «Tout le monde ignore ma résolution fatale... - - «Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et qu'une - pauvre folle de moins... - - «Mais les folies les plus courtes sont les meilleures! - - «Adieu pour jamais! - - «Baronne Pauline POTTEMAIN.» - -Romagny demeura altéré. - -Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la -veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet, -impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la -désespérée. - -Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand -ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête -dans ses mains: - ---Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de -moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain. - -Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer -l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir -de son hôte. - ---Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis -fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui -porter secours! - ---Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur. - -Il donna des ordres. - -Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On -parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on -fouilla le parc... - -Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner aucun -renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire. - -Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile. - ---M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang -maudit. - -C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de -la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient -souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans -fond n'avait rendu leurs cadavres... - ---Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les -restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain. - -Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de -revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent -seuls: - ---Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout -cela signifie... - ---Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je -t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me -refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec -ces péronnelles de femmes! - ---Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout -cela! répéta Charaintru abasourdi. - ---Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste -pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté. - - - - -TROISIÈME PARTIE - - - - -I - - -Un soir d'octobre, vers quatre heures, une dame vêtue de noir et -exactement voilée, montait lentement la rue Caulaincourt, qui -contourne le côté ouest de la butte Montmartre. - -Parvenue à hauteur de la rue Fontaine-du-But, elle gravit la pente -rapide qui conduit au sommet de la colline. Là , elle s'arrêta et -parut hésiter. - -A sa droite, juchée sur un remblai d'où elle dominait tout Paris, se -dressait la villa Girardon. - -A sa gauche s'élevait une riante habitation, à demi cachée par un -rideau de verdure. - -L'étrangère se décida enfin; elle se dirigea vers la porte de la -maisonnette et sonna. On entendit crier le sable des allées et une -femme vint ouvrir. - ---Mme Verdalle, s'il vous plaît? - ---Ce n'est pas ici, madame. - ---Comment, repartit vivement l'inconnue, ce n'est pas ici que -demeure Mme Verdalle... qui tient une pension de famille... - ---Vous voulez parler de l'ancienne propriétaire, sans doute, dit la -servante, la pauvre dame est morte, il y a tantôt deux ans et c'est -mon maître, un artiste du Palais-Royal, M. Vertellier, qui a acheté -la maison... et qui y demeure... - ---Je vous remercie, balbutia la dame en noir dont la voix -s'étranglait, je vous remercie... et je vous demande pardon de vous -avoir dérangée... - ---Y a pas d'offense! fit la servante, en refermant la porte. - -De son même pas accablé et pesant, l'inconnue reprit le chemin -qu'elle venait de parcourir, mais, arrivée à la rue Caulaincourt, ses -forces parurent l'abandonner et elle se laissa tomber sur un banc. -Elle resta là , comme abîmée dans une muette douleur, la poitrine -soulevée par les sanglots qui l'oppressaient. - -Dans le lointain se faisaient entendre, atténués par la distance, -les sons criards de l'orchestre du Moulin de la Galette. Au bout -de la voie large et plantée d'arbres on apercevait, en dépit de -l'obscurité naissante de la nuit qui tombait lentement, le sommet des -monuments du cimetière Montmartre et plus loin encore la grande cité -des vivants allumait ses milliers de feux, aux pieds de la cité des -morts, noire et muette. - -Il y a quelque douceur dans la contemplation de ce grand spectacle -quand on a la certitude d'être attendu sur quelque point de cet océan -de maisons, dans une demeure riche ou pauvre, où brille une de ces -lumières sans nombre, car alors on sait où reposer sa tête... - -Mais quitter cet horizon de tombes pour rentrer dans Paris, quand on -n'a rien à soi dans la ville animée... à quoi bon? - -C'était là sans doute le sujet des tristes réflexions de l'inconnue, -car elle laissa tomber sa tête avec un mouvement de découragement et -de désespoir, sur son bras appuyé au dossier du banc... - -Tout à coup une voix retentit à son oreille: - ---Vous souffrez, madame? - -La dame noire releva brusquement la tête. - -Près d'elle venait de s'asseoir un jeune homme d'une mise -irréprochable, quoique modeste, et dont le visage très doux exprimait -une compassion sincère. - ---Monsieur... monsieur! balbutia l'étrangère avec un geste d'effroi. - ---Remettez-vous, madame, je vous en prie, repartit le jeune homme, -et n'ayez crainte... Depuis un instant je vous observe et, si j'ai -pris la liberté de vous adresser la parole, c'est que j'ai acquis la -certitude que vous souffriez... Permettez-moi donc de vous demander -si je puis vous être utile en quelque chose... - -Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de -confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit: - ---Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi! - ---La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous êtes sinon malade... -du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous n'êtes pas du -quartier, de vous remettre sur votre route et de vous accompagner à -votre porte. - ---Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère. - -Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et -considéra curieusement son étrange voisine. - -Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute -investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop -petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de -l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne -cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la -pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe -et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon -dont ils étaient chaussés. - -La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit -qu'augmenter la curiosité du jeune homme. - ---Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc? - ---Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand -parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre... -Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est -antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle -en allemand _Heimathlos_, c'est-à -dire de ces gens sans patrie, sans -famille, sans nom, que ballotte à droite et à gauche la destinée, -toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en vouant au -malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à naître. Que -je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon véritable -nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans ressource -aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être enlevé -tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui m'a, à -une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère pouvait -venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose depuis deux -ans là -bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je puis vous -dire... - -L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable -et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue -confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune -homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes -les aventurières, qui se résume à dire: - ---Je suis Mme de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et jaloux -qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le travail, -auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé d'abord dans -l'amour d'un homme généreux un appui passager que les rigueurs de sa -famille m'ont fait perdre, etc., etc... - -Et ce refrain: - ---Je cherche un cÅ“ur... et quelqu'un qui me mette dans mes -meubles!... - ---Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus -d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point -_Heimathlos_, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je -possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi -déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je -vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide -provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait -tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être? - ---Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme -découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni -mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je -veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec -cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux... - ---Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je -vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste -souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance -en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un -grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que -peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an... - -La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute -subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car, -sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond. - ---Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme. - -Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de la -salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic. - -Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui -mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile. - -Toutefois, en enlevant ses gants, au moment de s'asseoir, elle avait -mis en évidence des mains d'enfant d'une éclatante blancheur. - -Fasciné par cet aspect, Raymond se pencha galamment vers l'étrangère, -cherchant un prétexte pour prendre une de ses jolies mains. - -N'en ayant pas trouvé, il s'en passa et il en saisit une et la porta -à ses lèvres. - ---Oh! que faites-vous? fit l'inconnue en se retirant vivement, ne -dirait-on pas que vous n'avez jamais vu de mains? - ---Jamais d'aussi jolies! dit Raymond d'un ton convaincu. Mais voyons, -reprit-il hardiment, je n'irai pas avec vous par quatre chemins... -Puisque vous m'avez fait l'honneur de partager mon modeste repas, -nous ne pouvons pas demeurer étrangers l'un à l'autre. Me ferez-vous -longtemps encore un mystère de vos traits? - ---Si c'est là le prix que vous mettez à votre complaisance, dit en -souriant la dame noire, j'aurais mauvaise grâce à vous cacher plus -longtemps ma figure... - -Ce disant, elle retira son voile. - -Raymond jeta un avide coup d'Å“il sur sa compagne, et grande fut sa -surprise à la vue de la physionomie la plus expressive, la plus -pénétrante et aussi la plus pâle qu'il eût jamais vue. - -C'était une de ces têtes qu'en parcourant une galerie de tableaux on -remarque, pour ainsi dire, malgré soi, pour ne plus l'oublier et qui -vous suivent ensuite partout comme si, pour vous, elles s'étaient -détachées de leur cadre. - ---Et maintenant, reprit-il après un silence, ne me ferez-vous pas -aussi le confident de vos inquiétudes et de vos peines... J'ai cru -comprendre que vous étiez sans argent... Mais alors, qu'allez-vous -faire à Paris? - ---Je voudrais moi-même le savoir! soupira l'inconnue. - ---Mais enfin, vous avez un plan? - ---Celui de travailler pour gagner ma vie. - ---Travailler à quoi? - ---Mais à n'importe quoi! - ---Tout le monde vous refusera du travail... Dans tous les cas, ça ne -se trouve pas du jour au lendemain... Ah! vous ne connaissez donc pas -la grande ville? Il faut avoir l'air de ne manquer de rien pour y -obtenir quelque chose. - ---J'avoue que je la connais peu sous ce rapport. - ---Quel âge avez-vous? - ---L'âge du travail, monsieur... - ---Il est vrai que jolie comme vous l'êtes... hasarda Raymond. - -Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de -mécontentement. - ---Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la -beauté... - ---L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je -ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur -figure... - ---Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les -beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise -est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est -encore un emploi... Hors de là , je ne vois rien qui procure de quoi -vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre, -ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et -encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins -distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une -grotesque parvenue... - ---Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue, -vous avez au moins un refuge, les administrations! - ---Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement. - ---Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec -de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer -d'affaire? Parlez franchement! - ---Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas -remarqué, je doute même... - ---Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans -tous les cas, l'enfer de Paris par cÅ“ur... Tenez, pour m'éclairer, -dites-moi votre histoire... - ---Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne... -Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en -province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur -j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite, -parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je -cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses -prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils -ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins, -leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers... -Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du -moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession... -D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud -quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et -de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort! -Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il -vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer -l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!» - -Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je -n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire -souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les -chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux -hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges -me paraissait le but de la vie... Mais les signes particuliers du -passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient -mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée! - -Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune, -c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse -provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires -de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y -répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché -de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du -talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à -celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à -rebours en lui tenant la queue... - -N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place -dans les lettres... - -Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne -volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des -estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que -des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez -pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge -blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil -sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans -mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais -cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots. -Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème. - -Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de tous -mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans sur -romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques, nulle -porte ne s'ouvrit devant moi. - -Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des -dettes, j'en fus réduit à façonner des charades et des énigmes pour -les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la -pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à -choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain... - -Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur -d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui. -L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de -gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête -que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un -emploi modeste dans son administration. - -Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et, -songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans -mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois -d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur -d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!... - -Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins -rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous -offrir un modeste et frugal repas... - -La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué, -avec un intérêt soutenu. - -Même à diverses reprises elle avait souri à l'ouïe des boutades -paradoxales du jeune homme. - ---Vous voyez, madame, continua Raymond, que j'avais raison en vous -disant que j'étais aussi un déshérité de la vie... Eh bien, associons -pour un jour nos tristes destinées... Après vous avoir ainsi parlé à -cÅ“ur ouvert et surtout après vous avoir vue, je ne consentirais plus -à vous laisser seule dans cette Babylone... Grands dieux! si vous -n'êtes pas reine ou pour le moins duchesse, c'est que vous n'avez pas -voulu! - ---Vous êtes un bon appui pour les femmes abandonnées, riposta la dame -noire, avec une nuance d'ironie, si vous êtes aussi serviable que -complimenteur... Et si, comme vous le dites, vous êtes misanthrope, -ce sentiment ne s'étend pas aux dames... - ---Il pourrait, madame, dit avec galanterie Raymond, s'étendre à tout -le monde, excepté à vous... - -Cependant, la soirée s'avançait. - -L'inconnue fit mine de vouloir se retirer, mais Raymond la prévint. -Il quitta le ton de la plaisanterie et ouvrit avec la pauvre jeune -femme un dernier pourparler, tendant à conclure: - ---Madame, lui dit-il en lui prenant la main, nous touchons à un -moment d'une certaine solennité pour tous deux. Parlons-nous avec une -entière franchise... Vous êtes sur le pavé de Paris et vous n'avez -aucune ressource. Je n'exigerai pas de vous la confidence des revers -qui vous ont réduite à cette extrémité et je ne vous demanderai pas -non plus si je dois vous conduire au Grand-Hôtel ou dans une maison -garnie de bas étage... Ni dans le somptueux, ni dans le misérable -hôtel, vous ne sauriez payer votre dépense... Dans l'un comme dans -l'autre, vous seriez mal vue, par conséquent... Dans le dernier, vous -souffririez cruellement des attouchements grossiers de la plèbe ou du -contact de la police... Parlez! Avez-vous à Paris quelque relation -qui vous offre un asile? - ---Aucune relation, aucune ressource, dit la dame en secouant -tristement la tête. Que faut-il faire en pareil cas, selon vous? - ---Vous rendre à un poste de police et déclarer votre indigence au -risque d'être enfermée avec des femmes abjectes dans quelque dépôt de -mendicité... - -L'inconnue fit un geste d'horreur. - ---Ou bien, continua Raymond, avoir confiance en moi... et accepter -l'hospitalité d'un galant homme. - ---Me connaissez-vous assez pour être sûr, monsieur, que je ne suis -pas une de ces habiles pickpockets anglaises ou autres, qui savent -intéresser quelque brave cÅ“ur en faveur de leur air modeste et -malheureux pour s'introduire dans son intimité et disparaître ensuite -en emportant les valeurs, montres et argenterie?... - ---Oh! là -dessus, je suis fixé! dit en riant Raymond. Mais, vous -devriez bien, à un autre point de vue, m'expliquer ce que je ne puis -parvenir à comprendre. - ---Voyons, demandez! dit l'inconnue d'un ton de douceur et de bonne -volonté qui achevèrent de séduire le pauvre Darcy. - -Raymond, encouragé par cette réponse, reprit son interrogatoire d'un -ton très doux: - ---Vous ne me ferez pas croire, dit-il, après m'avoir révélé, rien que -par le son de votre voix et par vos manières, que vous appartenez à -la meilleure compagnie, vous ne me persuaderez point que vous avez -passé toute votre vie à errer dans des haillons, ni à gagner votre -pain au jour le jour. - ---Je ne pense pas avoir essayé de vous le faire croire. - ---Soit! à la bonne heure! Alors, vous avez eu une position? Et quelle -position? - ---Les positions les plus diverses... celles que réprouve l'honneur -exceptées... - ---Et puis... Et puis vous portez un nom... quelconque? - ---Appelez-moi, si vous voulez bien, Marguerite. - ---Vous êtes demoiselle? - ---Oui. - ---Accepteriez-vous donc ce que je vous offrais tout à l'heure, -c'est-à -dire l'hospitalité chez moi, qui suis aussi célibataire? - ---Non, dit tranquillement Marguerite. - ---Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet. -Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les -personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont -aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre? - ---Non! répéta la jeune femme. - ---Mais vous m'exaspérez par vos réponses! - ---J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre -un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme -isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste, -anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes -impatient de retourner chez vous--et vous en avez le droit--partez... -Je ne vous retiens pas! - ---Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de -dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain, -à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée? - ---Il me semble par moment, en effet, que je rêve. - ---Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je -vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de -trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des -chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre, -il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous -acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai -plus ni père, ni mère, ni frères, ni sÅ“urs. Je suis seul au monde. -Vous pouvez passer pour une de mes sÅ“urs que j'ai perdues, jusqu'au -moment où vous aurez découvert une occupation. - ---Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans -oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse. -Votre sÅ“ur pour deux ou trois jours, rien que votre sÅ“ur! - ---Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous promets -la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment où vous me -direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir souvenance du -pauvre nid... comme les hirondelles! - ---Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main! - -Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus -fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se -couvrir en sa présence. - -Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue -Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les -avait fait se rencontrer: - ---Où allons-nous? demanda Marguerite. - ---Je demeure tout près d'ici, villa Girardon. - ---Oui... en face de l'ancienne habitation de Mme Verdalle, la digne -femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma -détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma -suprême espérance venait de s'envoler, lorsque... - -Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua, -montrant du doigt l'ancienne pension de famille: - ---J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon -enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce -même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté -du sort!... - ---Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?... - ---Je ne regrette rien! - -En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa, sorte -de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la vue -s'étendait sur Paris. - -Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la -concierge: - ---Mère Lafeuille, voici ma sÅ“ur Marguerite Darcy, qui arrive de -voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne -femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez -être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous -mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère -Lafeuille! - ---Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à -monsieur, va déménager. Alors... - ---Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un -air indifférent. - ---Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris -l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à t'agrandir... -à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta voisine... Madame -n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici qu'en passant... - ---Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort -content, montons toujours! - -La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent -allégrement le pas derrière elle. - - - - -II - - -Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son -bureau. - -Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de -Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon -dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée, -propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme. - -Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son -logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère -Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du -ménage. - -Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge -questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points -de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si -Marguerite tomberait en contradiction avec lui. - -Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si -bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé -la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie. - -Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de -quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se -rapprocher de son frère, son unique famille. - -Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours à -Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le -moyen d'utiliser son talent de musicienne. - -La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme -de s'entremettre pour lui procurer, le cas échéant, des leçons de -piano. - -Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait -tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à -l'aimable sÅ“ur d'un de ses meilleurs locataires. - -Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air -radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir. - -Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation -qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles -espérances... - -Ils partagèrent tous les deux, en tête-à -tête, un dîner que -Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine. - -Comme ils achevaient leur repas: - ---Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse -de maison vous feriez! - -Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux. - -Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé -profondément, et un orage commençait à gronder dans son cÅ“ur, à la -pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son -passé. - -Il finit par trouver la force de le lui avouer. - ---Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront -raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre -seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?... -Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon -présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les -portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un -billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma -mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la -moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite, -si toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre -ami... Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte, -j'oserai dire cÅ“ur à cÅ“ur, et tout à l'heure je vais de nouveau -vous souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre -famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle -morte... ou est-elle vivante? - ---N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements? -demanda Marguerite, en fronçant le sourcil. - ---Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère! -Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez -enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que vous -m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher, c'est -que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension de -Mme Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite éducation -qui fait que, dans les moindres détails de la vie, toujours noble -et gracieuse, vous semblez traîner après vous une robe de cour? -Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première communion? -Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans une -maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle... Voici -une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze mortelles -heures que vous avez passées sans manger et sans dormir. Vous me -trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez? Mais songez -que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les instants -que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous qu'un -aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait après -tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister entre -nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez quelque -imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre vie -méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous -raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie -passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos -sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer... - -Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond: - ---C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune -faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant -vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai -permis de me plaindre, non de me juger! - -La facilité d'élocution de Marguerite et l'à -propos de ses réponses -déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le terrain -réservé de cette mystérieuse existence. - -Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison, -que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère -contre lui-même. - ---Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques -tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont -pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et, -maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le -sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant -un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous -m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous -la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que -j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution, -calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne -sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans -avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me -retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous? - ---Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes, -dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je -conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face -d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un -juge d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en -laissant à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si -les cÅ“urs sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre -dans l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence -commune. - ---Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se -renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous -voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné! - ---Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant. - ---Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai. - -Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser: - ---Bonsoir, mon ami, et dormez bien! - -Ce fut le premier aveu de ces deux cÅ“urs, qui s'adoraient déjà , sans -se l'avouer franchement. - -Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans -aucun incident nouveau. - -Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses -longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se -procurer une mise presque élégante, quoique simple. - -Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite -eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon. - -Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle -parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil -d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une -quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy. - ---Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement Marguerite, -qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa vie? - ---Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas -dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire! - ---Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire. - ---Dans tous les cas vous en sortez. - ---Je crois que vous recommencez? - ---Ah! pardon! C'est encore un mystère? - ---Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la -récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne -veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte. - ---Vous n'aviez donc pas oublié cette menace? - ---Pouvais-je l'oublier? - ---Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous -sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne -sauriez où loger dans mon taudis. - ---Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de -la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer... - ---Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en -riant. Mais as-tu donc oublié, ma sÅ“ur, que tu n'étais à Paris qu'en -voyage? - ---Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère -Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me -conduire au chemin de fer! - -Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. Il quitta le ton de la -plaisanterie et, se mettant à genoux: - ---Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait -en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon cÅ“ur... -Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais -plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur -d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous -quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour -Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais! - ---Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le -jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon -idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche -pour ainsi dire!... je pourrais partir... - -Raymond écoutait, haletant. - -Marguerite continua sur un ton plus bas: - ---Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus aujourd'hui... -je ne pourrais plus me passer de toi! - -Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se -laissa tomber dans les bras de son amant. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard, -dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg. - -Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui, -chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant, -l'Å“il aux étoiles, un nocturne de Chopin ou un chant sans paroles -de Mendelssohn. - -Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano -d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient -paraître bien meilleur qu'il n'était réellement! - -Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était -venu... les arbres bourgeonnaient... - -Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un -tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre -ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de -Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie! - -Mais elle lui dit: - ---Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... _Je n'ai pas droit -au bonheur de la maternité!_... - ---Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout -régulariser, dès demain. - -Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas -elle murmura en éclatant en sanglots: - ---O mon Dieu!... comment lui expliquer?... - - - - -III - - -La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour -trancher une bonne fois toutes les difficultés d'une situation -pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel. - -Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de -Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de -dire non? - -Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui -créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne -voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public? - -Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas -sanctifier la maternité par le mariage! - -Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que -d'une façon terrible pour elle et partant pour lui... - -Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments, -l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés -avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son -histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui -telle qu'elle était. - -Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au -milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple -erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre -du soupçon comme une tache indélébile. - -Pourtant vis-à -vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue, -qu'avait-elle à redouter des soupçons? - -L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au -silence. Il souffrait le martyre en contemplant les lèvres de son -amie, serrées comme par un vÅ“u de mutisme éternel. - -A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes. -C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la -prenaient toutes les fois qu'elle restait seule. - -Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et -elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du -Luxembourg, des journées entières. - -Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication -concluante n'avait lieu. - -Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour -ainsi dire d'heure en heure. - -Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond, -le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois, -résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire -antérieure, même le lieu de sa naissance! - -Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte -entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'Å“il égaré et se -parlant à elle-même. - -Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut -juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même. - ---Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont le -don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un serment -ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières et au -détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais née, -mais tu m'as dit plus d'une fois que tu n'avais aucun état civil. -Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte de notoriété à -dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour t'assigner le lieu -d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le moins défavorable. -La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, car, dans la -pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font de difficultés -que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est pas évidente. -Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des obstacles se -présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car il ne s'agit -même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui de notre -enfant! - ---Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre -cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le -reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: _Mère -inconnue_. - -Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse, -Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna. - -Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages -lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour -partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour -à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et -où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de -tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la -nostalgie de la solitude. - -Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le -caractère ordinairement si uni de Marguerite. Il se demanda même, -un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre femme un -dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le délire -de la persécution. - -Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la -place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre? -Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir? - -Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec -inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu -de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants -après. - -Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse -perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible! - -Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un -remède à cet état de choses et il attendait. - -Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait -que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues, -puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du -Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir -à chaque instant cinq étages. - -A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question -d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la -trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les -joies et les libertés de la campagne. - - - - -IV - - -Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte, -il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme -ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de -plus que lui. - -Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne -lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même. - -Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les -revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière -le ruban de la Légion d'honneur. - -Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne -paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que -par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que -leurs regards se croisèrent. - -Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux -situé dit à l'autre: - ---Raymond Darcy, n'est-ce pas? - ---Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé -d'assurances. - ---Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège, -nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?... - ---Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là ! - -Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui. - ---Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à -Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois! - ---Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché -tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me -vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée -l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la -grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on -n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers? - ---Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux! - -Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs -de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui -l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen -de ne pas mourir de faim. - -Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à -l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé: - ---Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des -nécessités bien cruelles. - ---Il est vrai! - ---Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de -l'aide auprès de moi? - ---Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir on finit par -se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en secret -autant et plus encore que les autres. - ---Cependant tu avais du talent... quelque naissance. - ---Avec peu ou point d'argent! - ---Es-tu pauvre encore? - ---Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je -parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de -ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas -de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu -quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre -de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la -contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge, -par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes -cloués là ! - ---Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu -devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole? - ---Sans terre ni capitaux? - ---Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets -jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha... -faute de l'Å“il du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur -avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de -manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine -campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu -pourras y vivre tranquille. - ---Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de -plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de -la cave et l'éblouissement du grand jour! - ---Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite -quelquefois! - ---Tu es notre Providence! Mais là -bas, dans ce bienheureux Rouchamp, -ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne -et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me -manquera... ta présence! - ---C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A -propos... où demeures-tu? - ---Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg. -Sais-tu monter à un cinquième? - ---Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi... -car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier. - ---A tout à l'heure? - ---A tout à l'heure! - -Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond -retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande -nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant. - ---Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour -le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage -et là -bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie -de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des -vignes à Rouchamp, mais s'il n'y en a pas... on en inventera! - ---Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit -Marguerite en riant. - ---Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai. - ---Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp? - ---De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge... -une perle d'homme! - ---Mais tu n'es pas son héritier? - ---Il me nomme son régisseur! - ---Mais où demeure-t-il? - ---Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier, -à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous -le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait -dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il -a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille -nouvelle!... - -En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut -ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond -salua Mme Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, il -se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait. -Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés. - ---Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple. - ---Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu -étranglée, un éblouissement! - ---La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute? - ---Peut-être! - -Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la -jeune femme: - ---Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline -Marzet?... - ---Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant -bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom... -Je suis Marguerite Darcy! - -M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda -Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un -nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée: - ---Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment! - -L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé -par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût -trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble -intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le -mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite -entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui -ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir. - -Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune -femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne -fût-ce que pour entendre le son de sa voix. - -Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer -par son mari, n'ajoutant que des monosyllabes ou des signes -d'acquiescement. - -Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler -du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement -de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins -désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions. - ---Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris -pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez -retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision -avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel, -ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me -trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix... -Je t'y attends le plus tôt possible... - -Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira. - -Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de -position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne -comprenait rien à la répugnance de la jeune femme. - -Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit -se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait -davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût -déjà pour elle le charme d'une habitude. - -Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore -plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas -long à reconnaître qu'il se trompait en cela, car dès le soir même, -sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains et -recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule -patrie qu'il lui convenait d'élire. - ---Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté -qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en -m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand -les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les -vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait, -ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là -bas, avec ses -oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que -cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave -dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En -fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays -natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire, -tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan! - ---Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là -bas des mirages de -liberté et de fortune! - ---Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques -et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie -les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il -faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir -riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions -viennent aisément ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, quant -au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage! - ---Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse, -que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si -heureux! - -Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition: - ---Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres? - ---Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre -affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin -en loin! Là -bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans -société, sans voisins... - ---Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins -absolument? - ---Absolument, répondit Darcy. - ---Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage -parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous -partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!... - - - - -V - - -Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en -compagnie du sculpteur, presque au lendemain de la disparition -bizarre de la baronne Pottemain. - -Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint -de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver -l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin. - -Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle -pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard. - -En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de -son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais -raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain -la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer -le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de -mettre à exécution son détestable projet. - -A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime -sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce -sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords. - -Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la -discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre. - -Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie -d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui -avait apporté en dot une chaumière et son cÅ“ur; comment la discorde -avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les -choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être -détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau -terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la -fantaisie de l'y suivre. - -Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait -cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose -de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la -question. - -Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite -conférence sur la _Belle au Bois-Peillot_, comme le vicomte appelait -Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait -toujours un silence prudent et soucieux. - -S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin, -de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué -dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou -des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne -pouvait qu'être parfaitement désagréable. - ---Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais -croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute -une nuit--nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me -l'as fait passer à la belle étoile!--tu ne me feras jamais croire, -dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette -histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui -te faisait agir? - ---Parce que tu l'aurais répété. - ---Ainsi, c'était un secret? - ---Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la -question.... donc je n'ai pas le droit de parler. - ---Tu vois, tu étais complice? - ---Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien -simple... que tu connais comme moi! - ---C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet. -Raconte-moi au moins le reste. - ---Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny. - ---Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu -as connue. - ---On dit qu'elle est morte... Voilà tout. - ---Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot. - ---Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que -je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par -conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra -mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province... - -Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait -par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du -_grand procès_ du baron Pottemain. - -Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette -énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au -plus haut degré, sa curiosité. - -Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il croisa -une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur -laquelle il leva les yeux. - -Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique. -La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet... - -C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa -démarche un peu indolente... - -Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut -avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il -lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le -cÅ“ur net. - -Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait -été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas -derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût -impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée. - ---D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline -Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était -de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle -pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si -subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée -de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures -après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était -au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh -bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot -de l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à en -douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et -plus ma certitude augmente! - -Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle -remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle -tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'Å“il furtif derrière -elle, elle entra dans une maison de bonne apparence. - ---Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit -trop loin! - -Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il -s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge. - ---Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de -monter il y a un instant... - -Elle est bien votre locataire? - ---Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte -d'un air soupçonneux. - ---Pourrais-je savoir son nom? - ---Pourquoi faire? - -Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui -glissa vingt francs dans la main. - ---Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous -dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais -n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à -elle. - -La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle -savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie -d'assurances, avait emménagé avec sa femme, depuis plusieurs mois. -C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur lesquels -il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de piano. Ils -occupaient tous deux un petit appartement au cinquième étage. - ---Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre. - -Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand -jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de -trente à trente-cinq ans environ. - ---Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais -pas ce monsieur ni sa femme. - ---Rien pour moi? demanda Darcy, en passant. - ---Rien du tout! répondit la vieille. - -Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe. -Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait -rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se -promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps -sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers -cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du -café de la Paix. - -C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre -quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases -banales de politesse: - ---Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de -la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait à -Guermanton et dans tout le pays bourbonnais un bruit si considérable? - ---En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça. - ---Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit -Charaintru avec une comique importance. - ---Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore -une aventure extraordinaire? - ---Et si Pauline Marzet n'était pas morte? - -M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher -son émotion. - ---Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un -de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie -fine, je parie... dans un restaurant de nuit? - -Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne -convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins -penser qu'à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui. - ---Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet -toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois. - ---Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est -malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était -qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le -vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme. - ---Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination! -repartit Charaintru. - ---Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda -Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître. - ---Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux. - -Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles -investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau -personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres. - -Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui -et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton! - ---Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue -que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons -quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais -je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la -présence de Charaintru. - ---Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait -horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond -Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de -Rouchamp! - -Les deux hommes se saluèrent. - -Jacques reprit: - ---Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis -obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai -beaucoup d'affaires encore à régler... - ---Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné -gros pour rester. - ---Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de répliquer -le gentilhomme. - ---Mes respects à Mme de Guermanton! - ---Je n'y manquerai pas! - ---Voilà , pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner, -une coïncidence bizarre! Et il y a là -dessous un mystère que -j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est -évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition -qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est -singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société -d'à -présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens -dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de -ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cÅ“ur -net, car tout ceci est vraiment trop curieux! - ---Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent -seuls. - ---Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus -insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas -lâchés! dit Jacques. - -La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute -conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion -assurée de la part du petit vicomte. - -Au fond du cÅ“ur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans -Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il -entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito -à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger. - -Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû -soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le -quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine -installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus, -les instructions les plus détaillées. - -En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la -soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre -Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les -préparatifs de leur départ. - -Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs -du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le -bonheur. - - - - -VI - - -M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que -de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses -enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre, -Berthe, au Sacré-CÅ“ur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille. - -Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre -à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une -excellente, que depuis trop d'années il avait laissé son bien -patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait -rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en -Morvan pour remettre ses terres en valeur. - ---C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle. - ---Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur -la vie! - ---Oh! mais, dit la dame, c'est _vraiment par trop extraordinaire_! -Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves? - ---Un immense! C'est qu'il est malheureux à Paris et que, par -comparaison avec le Luxembourg, qu'il voit de ses fenêtres, il -trouvera les murs de Rouchamp, où il sera heureux, beaucoup plus -gais... et il s'y attachera et surveillera plus attentivement les -cultivateurs... Comme il est intelligent, il ne sera pas long à se -mettre au courant... - ---Ce qu'il y a de certain, dit Jeanne, c'est que je n'irai pas -souvent lui rendre visite! - -Son mari eut sur les lèvres le mot: - ---Heureusement! - -Il avait sur le cÅ“ur la ressemblance de Marguerite et de Pauline et, -bien loin d'en parler, il craignait d'y penser lui-même. - -Mais la cause de l'aversion de Jeanne pour le Morvan tenait à une -autre cause. - -Un malheureux accident avait plongé dix ans auparavant sa famille -dans le deuil. - -Son unique frère s'était tué avec son fusil, en sautant une haie, -dans la propriété de Rouchamp. - -Cependant, l'événement récent qui l'avait mis en présence de celle -qu'au fond de son cÅ“ur il tenait bien réellement pour l'ancienne -institutrice de ses enfants, lui donna la curiosité de savoir ce que -pensait exactement sa femme au sujet de Pauline. - -Il amena adroitement un jour la conversation sur le compte de la -défunte baronne et il put se convaincre que Jeanne se consolait de -la mort de Mlle Marzet par cette réflexion simple, et topique, que -cette jolie personne _était trop extraordinaire_, et que son suicide -avait dû être simplement l'explosion d'une maladie mentale qu'elle -couvait depuis le temps où elle avait habité la patrie des thugs, des -mancenilliers et des serpents. - -Jacques se sentit complètement rassuré. Il était impossible qu'un -soupçon pût jamais germer dans l'esprit de la châtelaine à l'égard de -la compagne de Raymond. - -Toutefois, en femme pratique qu'elle était, Mme de Guermanton chercha -à deviner le caractère de Darcy, par une lecture attentive des -lettres datées du Morvan, car elle ne pouvait admettre qu'il suffit -d'avoir été employé d'assurances pour être bon administrateur. - -Elle y remarqua une extrême conscience dans la direction des travaux, -la recherche des économies, l'application des méthodes nouvelles. -Elle y vit, de plus, que l'intendant avait été homme de lettres et, -chose dont Jacques avait oublié de lui parler, qu'il était époux et -qu'il allait être père. Elle lui pardonna la Compagnie d'assurances, -la littérature et le reste, en pensant qu'il allait augmenter les -revenus. L'époque des moissons, que Raymond y fût pour quelque -chose ou qu'il n'y fût pour rien, amena des résultats magnifiques. -En outre, les châtelains de Guermanton reçurent avis que Mme Darcy -venait de mettre au monde un superbe garçon auquel on avait donné les -prénoms de Jacques-Maurice. - -Jacques montra de ces nouvelles une vive satisfaction et, vers la -moitié des vacances, à peine avait-il passé un mois avec ses enfants -qu'il annonça tout à coup l'intention d'aller ouvrir la chasse -à Rouchamp et de s'entendre avec Darcy pour les coupes de bois -projetées. - -Mme de Guermanton, qui n'avait nulle envie de suivre son mari, -chercha en vain à le détourner de ce dessein. Il partit et elle fut -quelque temps sans recevoir de lui aucune nouvelle. - -Jacques, de son côté, n'avait pas annoncé à Raymond sa visite, -de telle sorte qu'il tomba comme une bombe au milieu d'un ménage -qui, au lieu de profiter des facilités grandes d'un château vide -pour s'étendre, s'était restreint à un ancien pavillon de garde et -avait suspendu aux solives du plafond, au-dessus du piano même de -Marguerite, des épis de maïs et des fusils de chasse. - -Quand M. de Guermanton découvrit l'heureuse maisonnette, la première -chose qui frappa sa vue fut un spectacle charmant. - -Contre l'ordinaire de ce temps, où l'on voit des villageoises -transformées en dames et se plaisant à échanger le fichu rouge, -la croix d'or et le bonnet rond contre des parures citadines, -Marguerite, belle comme une oréade des métamorphoses d'Ovide, était -assise sur le seuil de sa demeure dans un négligé champêtre. - -Une paix profonde régnait dans sa physionomie et elle regarda un -moment le voyageur sans le voir, mais lui l'avait reconnue. - -Sur une chaise de paille, un peu renversée, Marguerite allaitait -son enfant. L'un de ses genoux, se croisant sur l'autre, avait fait -tomber, du pied suspendu, le petit sabot d'érable à talon qui lui -servait de pantoufle et sa chemise de fine toile pour toute robe -trahissait des épaules et un sein dignes des pinceaux du Corrège. Ses -cheveux noirs étaient négligemment tordus et relevés au sommet de sa -tête. Marguerite avait survécu à Pauline, mais à la façon dont l'été -survit au printemps. - -De même que, dans les rêves de la nuit, une personne en devient une -autre sans changer de nom, ou bien change de nom sans changer de -figure; de même, dans son rêve tout éveillé, peu s'en fallût que -Jacques, à l'aspect de Marguerite, ne l'appelât encore Pauline. - -Tout à coup, Marguerite aperçut l'étranger... Elle se leva -précipitamment et s'enfuit dans la maison, en rougissant de la -simplicité de son costume. - -A peine avait-elle disparu que Raymond s'avança, tenant à la main un -rabot, qu'il laissa tomber en venant au-devant de Jacques. - ---A quoi pensais-tu? demanda M. de Guermanton. - ---A toi! répondit Darcy. - -Ce simple mot fut dit avec une telle ferveur de reconnaissance et -de tendresse que le gentilhomme n'osa plus suivre du regard l'image -voluptueuse qui venait de disparaître. Car l'amitié venait de se -dresser de toute sa hauteur sur le seuil de l'amour... - -Cependant, la situation réciproque allait devenir intenable; Jacques, -à n'en plus douter, se trouvait en face de Pauline Marzet. - -Darcy ignorait-il les origines extraordinaires de son propre ménage? - -Savait-il qu'entre deux unions contractées dans le même pays par une -même femme, il y avait un décès imaginaire? - -Ce genre de bigamie, qui a des exemples connus dans les _Causes -célèbres_, était-il accepté par Darcy aux risques et périls qui -pouvaient en résulter, si Pottemain rencontrait jamais celle qui -avait été la baronne? - -Il n'y avait qu'une question, résolue affirmativement et de franc -cÅ“ur par Jacques de Guermanton: Pauline avait bien fait de se -soustraire aux persécutions infernales résultant de ce mariage que M. -de Guermanton lui-même lui avait fait imprudemment contracter. - -D'ailleurs Pauline vivait, c'était assez! - -La revoir vivante, après l'avoir pleurée morte, c'était une telle -joie pour l'ami de Pauline qu'il ne regardait guère au delà , -quoiqu'il fût toujours décidé à lui cacher le degré de sa tendresse, -et, par une conséquence naturelle, il ne songea plus qu'à la conduite -prudente à tenir vis-à -vis de ce ménage singulier. - -Il se dit qu'il devait feindre en face de Darcy et accepter Pauline -pour Marguerite. - -Mais, pour dissiper le malaise que la jeune femme ne manquerait pas -d'éprouver, il se décida à rechercher un entretien avec elle, en vue -de la mettre à l'aise, ou du moins de la rassurer. - -Aussi, dès qu'il eut échangé avec Darcy les premiers mots -indispensables et complimenté son régisseur de l'ordre admirable qui -semblait régner dans la propriété, il l'éloigna de la maison sous -un prétexte plausible et fit demander à Mme Darcy la faveur de se -présenter à elle. - -Marguerite s'excusa d'abord sur l'état de sa toilette, mais Jacques -insista de telle façon et si gracieusement qu'il fut impossible à Mme -Darcy de refuser. - -Elle se présenta à M. de Guermanton, son fils Maurice dans les bras, -comme pour demander grâce au nom de l'enfant et s'en servir comme -d'un bouclier mystique. - -Jacques la considérait attentivement avec un rayon de bon vouloir et -de consolation dans les yeux et sur les lèvres. - ---Pauline, lui dit-il avec une infinie douceur, ne craignez rien -de moi! Si votre nom est un mystère, même sous ce toit, vous serez -éternellement pour moi Marguerite! - ---O mon ami... mon second père! murmura la jeune femme, qui sentait -ses genoux plier sous elle. - -Jacques comprit la défaillance de son interlocutrice. Il avança -rapidement un fauteuil et fit asseoir Pauline, dont l'affaissement, -sous le coup d'une émotion si longtemps contenue, était passagèrement -complet. - ---Je vous ai menti, quand j'étais à Paris, lui dit-elle dès qu'elle -put parler; ici, je ne vous attendais pas encore, mais j'avais prévu -que ce serait bientôt... et alors j'ai tremblé... Mais je me fiais au -souvenir de votre affection... Je suis bien coupable, mais j'étais -si malheureuse aussi!... Raymond a tout remplacé et il aurait tout -pardonné, s'il savait tout!... Mais je ne lui ai dit que ce qu'il -importait à son honneur et à sa tranquillité de savoir... Pour lui, -je n'ai jamais été châtelaine de Bois-Peillot et je ne suis jamais -morte!... Mais il sait, depuis notre arrivée ici, que je suis une -esclave fugitive que le maître ne doit jamais revoir... Une femme -mariée en rupture de ban... Raymond ne m'a pas repoussée... Quelque -chose me disait que vous, l'auteur involontaire de tous mes maux, -vous ne me repousseriez pas non plus... Si jeune et si ignorante de -la vie... mariée à un assassin!... - -En prononçant ces mots d'une voix entrecoupée, Pauline fondit en -larmes. Entendant pleurer sa mère, le petit enfant se mit aussi à -pleurer. Alors elle le pressa contre sa poitrine en le berçant avec -tendresse. - -Le fils de Raymond se tut et s'assoupit, et Pauline, en le -contemplant, essuya ses pleurs. - ---Comme je l'aime! murmura-t-elle de cette voix profonde que les -mères ont toutes en parlant de leur enfant. - ---Ainsi, dit Jacques en s'arrêtant à sa contemplation, Darcy ne -connait point la baronne Pottemain? - ---Pas encore! mais je ferai tout ce que vous ordonnerez! J'avais -compté sur vous pour m'éclairer, pour me guider dans ma voie... -Avais-je eu raison? - -Pour toute réponse, M. de Guermanton prit la main que Marguerite -Darcy avait libre et la porta à ses lèvres. - ---Je sais, ajouta-t-elle, qu'au point de vue des lois ma situation -est très grave et celle de mon enfant peut-être plus encore que la -mienne... mais quel intérêt le baron, à qui j'ai laissé ma fortune -par le fait de mon décès, aurait-il à persécuter une femme dont il -n'a rien obtenu, ni bonheur... car enfin, je l'ai rendu malheureux... -ni avantages sociaux, puisque j'étais sans famille, sans naissance... - ---Il est vrai, dit Guermanton, mais la haine a sa logique et la -vengeance est le plaisir des méchants!... - -Au bout de quelques jours d'habitation sous le toit de Marguerite, M. -de Guermanton reçut une lettre de sa femme. - -Elle lui annonçait que, les vacances des enfants prenant fin, elle -allait les reconduire à Paris. Ensuite de là , et puisque l'absence -de son mari paraissait devoir se prolonger indéfiniment, elle se -proposait de le rejoindre à Rouchamp. - -L'inconvénient d'un voyage de Jeanne en Morvan apparut de prime-abord -à Jacques. - -Confident de l'extraordinaire aventure qui avait fait revivre en -Marguerite Darcy la jeune institutrice, il sentit parfaitement -l'explosion de jalousie à laquelle un pareil rapprochement donnerait -lieu de la part de Mme de Guermanton et il résolut, pour la prévenir, -de partir plus tôt qu'il n'en avait le projet. - -Dans cette pensée, il répondit à Jeanne qu'il aurait le plaisir de -la revoir chez elle à la fin de la même semaine, et, par manière de -causerie, il lui demanda si elle avait quelque nouvelle de leurs -voisins de campagne, du curé et notamment du baron Pottemain. - -La réponse de Jeanne ne se fit pas attendre, mais elle était datée de -Paris. Elle donnait des nouvelles du curé de Besson, disait que du -baron elle n'avait plus ouï parler depuis le décès ou la disparition -de sa femme et elle ajoutait: - - «Dès mon arrivée dans la capitale, j'ai rencontré M. de - Charaintru, toujours empressé et toujours bavard, racontant - partout des histoires conformes à sa fameuse devise: _les pieds - dans le plat_! - - «Il affirme avoir rencontré à Paris notre ancienne institutrice - Pauline Marzet. - - «J'ajoute aussi peu de créance à l'aventure qu'à la plupart des - potins du personnage, mais il est fort remarquable que cette - confidence à vous faite, paraît-il, par Charaintru lui-même, - mon cher Jacques n'ait trouvé nulle place dans aucune de vos - causeries avec moi--d'autant plus que les circonstances qui - accompagnaient cette soi-disant rencontre étaient au moins - bizarres...» - -M. de Guermanton maudit une fois de plus l'inopportune indiscrétion -du gommeux. Toutefois il montra, sans retard, la lettre qu'il -venait de recevoir à Marguerite, qui pleura d'attendrissement en -reconnaissant l'écriture de celle qui avait été son amie et son -hôtesse et qui versa quelques larmes plus amères, en constatant la -froideur glaciale de ces mots: «notre ancienne institutrice...» - -Cette communication, faite à Pauline en l'absence de Raymond, ramena -fatalement la conversation entre elle et M. de Guermanton sur le -pénible et scabreux sujet qu'ils évitaient en présence de Darcy. - -Pauline tenait à marquer tout le regret qu'elle éprouvait à -cette heure d'avoir souffert l'annexion à Bois-Peillot d'un lot -considérable, par suite de la donation que Jacques lui en avait -faite à elle, pour la marier, et désormais en pure perte. Aussi lui -dit-elle: - ---Si jamais nous devenons riches, Raymond et moi, je vous rendrai la -valeur de cette parcelle de terre... J'y tiens! - ---Votre mari m'a déjà fait cette restitution sans le savoir, en -doublant la valeur de la propriété que je lui ai confiée, dit Jacques -avec une délicatesse égale à celle de Mme Darcy. Parlons d'autre -chose. N'avez-vous pas laissé derrière vous, à Bois-Peillot, en -dehors de fâcheux souvenirs, aucune trace que votre intérêt actuel -vous commande d'effacer? - ---Pardon, mon ami, dit Pauline. Il y en a une qui me trouble -excessivement et que j'avais omise d'abord dans les incroyables -épreuves que j'ai dû traverser. Un franciscain, qui a reçu ma -confession quand j'étais à Bois-Peillot, a été chargé par moi de -certains papiers qu'il devait remettre au Procureur de la république -sur un avis de moi, ou au bout d'une année expirée... dans le cas où -il apprendrait ma mort... Je m'attendais alors à être assassinée... -Ces papiers contenaient la preuve des crimes qui ont supprimé -l'infortuné Pastouret, ancien intendant du baron, comme la première -châtelaine de Bois-Peillot, et qui pouvaient amener ma suppression -dans des conditions analogues, si ma vie était jamais devenue un -obstacle sérieux pour le baron!... Mais, voulant me réserver de -surseoir à l'exécution de cette cruelle justice, et ne m'étant -décidée même à la suspendre sur la tête de l'assassin que pour -prévenir de nouveaux crimes, il était convenu que sur un simple -avis de moi, parvenu dans le courant de l'année, ces dénonciations -seraient livrées aux flammes... Or, le terme fatal est dépassé... -Depuis quelque temps je ne vis plus... Je ne passe plus un jour sans -parcourir dans les feuilles la rubrique: _Tribunaux_, m'attendant -toujours avec terreur à y lire l'arrestation de M. Pottemain, -sous la prévention des crimes que j'ai énoncés!... Pour le monde, -aujourd'hui, je suis morte... Il m'est donc difficile de communiquer -avec le franciscain sous mon nom actuel, et je me souviens -exactement des dernières paroles que nous échangeâmes: - ---Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi -nul avis dans aucun sens, faites parvenir ce pli au Procureur... -Aujourd'hui, je ne veux plus savoir si le baron mérite ou non le sort -que je lui avais préparé, car moi-même je suis coupable d'une faute, -d'un crime peut-être!... A qui pardonne, Dieu a promis le pardon! -Ainsi donc, le devoir qui s'impose à moi est de mettre à néant mes -dénonciations, laissant Dieu faire désormais justice lui-même, et je -ne sais quel moyen choisir pour arriver à cette fin nécessaire... -J'ai donc recours, dans cette perplexité... à vos bons conseils... - ---Je comprends vos scrupules, répliqua M. de Guermanton, et je les -approuve. Je veux tout faire pour les lever... Il y a d'ailleurs -là une question de sécurité pour vous-même... Oui, Pauline, il -faut, comme vous le dites, arracher le papier fatal des mains de -ce capucin... J'irai, je lui parlerai et muni d'un mot de vous, -j'arrangerai tout... Comptez sur moi! Il est clair qu'entre mon -départ qui aura lieu après-demain et l'heure où nous sommes, rien -ne sera survenu du côté de Bois-Peillot, après une année entière de -silence et d'oubli. - ---C'est bien ce qui m'effraie, dit Pauline, en frissonnant. Il y a -maintenant un an que je m'évadais de Bois-Peillot! Le malheur marche -si vite! Et puis, vous le dirai-je, je suis, depuis quelque temps, en -proie à de sinistres pressentiments... J'ai des cauchemars... Cette -nuit encore, je voyais le baron courir à toute bride et fondre sur -cette paisible retraite, pour piétiner, sous le sabot de son cheval, -le berceau de mon pauvre enfant! - ---Les femmes ont des nerfs, dit Jacques en souriant. Elles -construisent souvent des drames sur une impression fugitive. -Gardez-vous de vous livrer à ces sinistres rêveries! Je suis là , -Pauline, et je n'ai que faire de vous dire que l'ancien capitaine -retrouverait son épée, un pistolet, un couteau, s'il s'agissait de -vous défendre! - ---Je n'en ai jamais douté, mon ami! Par malheur, bientôt, je vous -appellerais en vain, puisque vous retournez à Guermanton. - ---De grâce, bannissez ces folles terreurs! Votre petit nourrisson a -besoin de votre lait. Ne le tarissez pas par des appréhensions que -rien n'autorise... - ---Le malheur marche vite! répéta Marguerite Darcy, en s'abîmant dans -une rêverie douloureuse. - -Mais l'arrivée du père de son cher enfant lui fit chasser le nuage -appesanti sur son beau front. - -Une boucle rebelle voltigea sur ses yeux et cacha une larme suspendue -à ses cils et Darcy ne put apercevoir, sur les deux visages de ses -deux amis, que deux bons sourires! - - - - -QUATRIÈME PARTIE - - - - -I - - -A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la -disparition de la baronne. - -Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité -perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les -consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient -pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain -paraissait incurablement atteint. - -Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de -regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline -lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa -mort. - -L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que -tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins -douteuse... - -Et Pauline savait son secret!... - -Pauline en possédait peut-être la preuve. - -Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait affectée Romagny à -son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire de domino -qui ne vînt encore ajouter à ses craintes. - -Que fallait-il croire? - -Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il -pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait -sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,--dans l'ignorance où il -était des armes qu'on possédait contre lui--le moyen de se défendre? - -Le doute où il vivait le minait sourdement. - -Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son -ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à -tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens -qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée -d'un troisième mariage. - -Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme -et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie -noire. - -Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris -l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine -désormais abandonné encore. - -Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation -continua, avec un entrain superbe, l'Å“uvre interrompue par la courte -apparition de Pauline. - -Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson, -d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions -sous les pariétaires; reprendre pied à pied les allées sur les -envahissements de la serpe et du râteau. - -Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt -vierge véritable. - -Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de -l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser -lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la -confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une -nouvelle, qui réveilla ses craintes. - -Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander -l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ -la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et -on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le -mausolée de la première baronne. - -Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais -il était lié sans doute par le secret de la confession... - -N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à -Bois-Peillot! - -Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie -vitrée de son salon. - -Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux -déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les -fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où -perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le -temps et obstruée de toiles d'araignées, un Å“il défiant observât les -moindres gestes du pèlerin et cherchât un mobile secret dans une -démarche de simple touriste. - -Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque -notoriété. - -Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était -un chef-d'Å“uvre, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la -recherche de la chapelle. - -Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer -aux épines des sentiers. - -Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand -s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et -descendit. - -Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le -mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi -impénétrables du parc. - -Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette -sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout -près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont -les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond -respect. - -Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait -accoster le paysan. - -La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se -crussent espionnés. - ---Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc -rendu son âme à Dieu?... - ---Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni. - ---Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première. - ---Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable. - ---Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron -votre maître... - ---Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!... - ---Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui -en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu -d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant -de Souvigny, détourné de ma route... - ---Elle s'était recommandée à vos prières, mon père? - ---Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont -Pauline l'avait chargé. - ---Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe? - ---Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine? - ---Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit. - ---Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage? - ---Oui.., et non, mon père. - ---Vous défiez-vous de moi? - ---Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez -croire que la baronne a commis une méchante action... Or, elle n'a -pas eu les prières de l'Église. - ---Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin. - ---Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte! -dit Jeannolin. - ---Elle vit donc? - ---Oui et non... - ---Vous déraisonnez, mon cher enfant. - ---Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question, -voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne -que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais -à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait -faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien... - ---Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez -compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître _toute la vérité_ -et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui -appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit, -ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse -passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon -enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir... - ---Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait -pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de -venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait -que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce -qu'elle restât ouverte... et moi... pour lui obéir j'avais rempli la -serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là , le Sournois ne fit -pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, Mme la baronne était -là , tout habillée en noir... Alors elle me dit: - ---Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me -mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court... -Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson, -elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à -aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit: - ---Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu... -Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne -que tu m'as vue ce soir... - -Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais -ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé -depuis. - ---Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec -étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité? - ---Je le jure! dit Jeannolin avec force. - ---Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses -projets? - ---Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de -plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir. - ---Et comment apprit-on sa disparition au château? - ---Par une lettre qu'elle avait laissée. - ---Qu'y avait-il dans cette lettre? - ---Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne -Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les -morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau... - ---Et le baron, que dit-il? - ---Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me -trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que -je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta -Jeannolin en frissonnant. - -En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage -qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle. - -Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur -présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze -mètres plus loin. - -Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une -image de la Vierge et la lui offrit. - -Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant: - ---Que la volonté du Seigneur s'accomplisse! - -Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles, -marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de -toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne. - -Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup -sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes -frondaisons le chÅ“ur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse -passée par-dessus ses habits et ayant les yeux abrités par un -chapeau large et rabattu. - ---Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux -châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu! - -Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis. - -Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de -Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de -l'orphelin dans la contrée. - -Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il -s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un -homme disposé à lui faire un mauvais parti. - -Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se -faire la main en cassant des pierres. - -Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se -souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il -songeait sérieusement à autre chose. - -Au bout d'un instant, le baron s'arrêta. - -Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit -bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête. - ---Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de -malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants -existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission -de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette -extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y -avoir du Pastouret là -dessous... N'aurais-je pas bien fouillé... -et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses -précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne -regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le -témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait -de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!... -Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille, -quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!... -Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est -de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et -confiées à ce moine... - -Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de -nouveau à la poursuite du religieux. - ---Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder -à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le -franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit -pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il -savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin -et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline -Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma -conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure qu'il -les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?... - -Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui -escaladait la terrasse du vieux château. - -Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants, -puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil, -cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le -danger qui planait sur sa tête. - ---Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre -le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et, -d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux... -Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne -tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais -quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi -de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa -liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant -qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle -n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que -je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais -donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule -personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!... - -Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout -à coup il se frappa le front: - ---Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus -tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été -enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de -moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait -obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies par -elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien, -en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien -monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres! -Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose -bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc -il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny -peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur -maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que -moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis -laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une -nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de -commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!... -Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous -couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous -modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous -déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile -et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et -tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers -terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là -l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne -pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente -peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant -de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline, -si elle vit, n'est pas sans reproche! Nous serons deux!... Attendons -les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... Mais -n'importe, conclut-il, je donnerais gros pour que la bougresse se fût -réellement flanquée dans l'Étang Maudit! - - - - -II - - -Pottemain tint sa promesse. - -Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent -ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes... - -Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête -de son cerveau... - -Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les -chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en -avant, il attendit le choc. - -Son attente fut de courte durée. - -Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet -lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter. - ---Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je -à faire avec le Parquet? - -La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale. - -Il fit enfin sauter le cachet et il lut: - - «Monsieur le baron, - - «Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer - d'une affaire grave. - - «Mille hommages. - - «_Le Procureur de la République_, - «DE MORVINS.» - ---Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée -de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair? -Mieux vaux tard que jamais! - -Il se recueillit un instant, puis: - ---Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars! - -Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au -grand trot dans la direction de Moulins. - -En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il -avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à -la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il -lui trouva l'air froid et guindé. - -Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure. - -Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et -s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien -assise: - ---Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous -m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service? - ---Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je -fais vis-à -vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes -mes obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes -sentiments d'homme de cÅ“ur et d'homme du monde... J'espère que vous -en comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée... - -Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait -sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement. - -Il rassembla toutes ses forces, puis: - ---Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement... -Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme -d'honneur et vos devoirs de magistrat? - ---Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée, -dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès -après-demain lancé contre vous. - ---Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source -émane cette dénonciation? - ---C'est impossible. - ---Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme -honorable? - ---Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais -exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un -homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est -terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu -d'un double assassinat. - -Le baron tressaillit et pâlit horriblement. - ---Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises, -avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave, -peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez -innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous -blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les -conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez! -Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous -brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet -avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et -reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de -l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera -seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!... - -Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du -Procureur. La figure du magistrat demeura impassible. - -Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance -avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un -éclair livide... - -Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement -de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus -unie: - ---Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais -ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer -des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma -surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de -votre bienveillance extra-légale pour un homme si pitoyablement -noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites -seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines -terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les -conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni -condamner sans me défendre. - -Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion: - ---Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté... -Sachez que récemment un hasard m'a révélé que Mme la baronne Pauline -Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum dirigé contre -moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité! - -Ce fut le tour du magistrat d'être étonné. - ---Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le -monde croit que Mme la baronne a mis volontairement fin à ses -jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous -a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au -moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve -pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez? - ---Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh -bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours... -Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant -vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral, -du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est -fantaisiste, mensongère et dictée par un intérêt inavouable... Si -dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme indigne -à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par conséquent -de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai, plutôt d'engager -une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme un homme -accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé de -mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la -République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire -votre reconnaissant serviteur. - -Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup -d'une profonde stupéfaction. - -Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une -heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et -jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume. - ---Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la -ferme, je te donne une demi-heure pour être là , prêt à m'accompagner, -avec un cheval frais attelé à la voiture, va! - -Puis il monta rapidement et appela Victorine: - ---J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin! - -Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à -manger et à boire avec une apparente tranquillité. - -Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite -arrêté... - -Il allait chercher à retrouver tous les personnages qui avaient été -les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé un an -auparavant à Bois-Peillot. - -Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline, -orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en -dehors du capucin... - -C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait -joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si -bizarre, le jour de la disparition de Pauline. - -C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations -qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les -traces de la fugitive... - -Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les -circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation. - -Coûte que coûte, il fallait réussir. - -Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de -voyage, sa valise à la main. - -Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé -qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec -son nouvel attelage tenu en bride. - -Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde, -s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté -de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et -prit en mains le fouet et les rênes. - ---Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? demanda Victorine -qu'intriguaient ces allures étranges. - ---Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je -vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours. - -Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot. - -A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains. - -Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés -de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été -reconduire ses enfants à leurs pensions respectives. - -Son enquête débutait mal. - -Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles, -remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il -arriva d'une traite. - -Là , il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de -retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de -Paris. - -Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il -se mettait en quête du domicile de Romagny. - -Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se -présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué, -que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale -sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez -lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie. - -Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher à -peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une personne -que l'on connaît à peine. - -L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute -favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine -nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui. - -En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant -d'insidieuses questions. - -L'artiste resta impénétrable. - -Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron? - -Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle -de cet astucieux criminel? - -Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la -peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce -semblant d'interrogatoire. - -Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité, -ne put se défendre de demander: - ---Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux -racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas -assez malheureux? - ---Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre -femme était tout simplement un ange? - ---Si je le sais! soupira le Normand. - ---Vous l'avez rendue malheureuse! - ---Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère -plaisanterie, je l'adorais!... - ---Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et -prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie -qu'elle menait à Bois-Peillot? - ---Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction -l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le -Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!» - ---Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant -le dos à son visiteur. - ---Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se -retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le -détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le -complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses -projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que -ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de -suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!... - -Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là -il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût -quelque chose... - -Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit -de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux -Ternes. - -Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles. - ---Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de -vous voir! Demain vous ne m'auriez pas trouvé! Je pars dans le Midi -recueillir une succession. - ---Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez -venir dîner avec moi. - -Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son -ami que de banalités. - -Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait -à être renseigné. - -De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter -sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent. - -Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le -drame de Bois-Peillot. - -Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait -éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le -vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de -lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue. - -C'était là que l'attendait le Normand. - ---Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est -produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont -je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la -baronne soit morte?... - ---Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que, -d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter. - ---Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place -Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait si étonnamment à la baronne -que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle! - ---Allons donc! Vous l'avez accostée? - ---Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la -concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que -je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps -avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait -donc être la baronne Pauline. - ---Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce -dénouement. - ---Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en -parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge -m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce -moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de -la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons -à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il -est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la -Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer -la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus -vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître -dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis -qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette -coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup -Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir... - ---Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia -Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez peut-être de me rendre un -signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa femme? - ---Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué. - ---Merci! merci! - -Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main -de Charaintru. - ---Mais où allez-vous? - ---Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous -aurez bientôt de mes nouvelles. - ---Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain -s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop -longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les _pieds dans -le plat_! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout -de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron! - ---J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute -cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton! -Mais que vient faire là -dedans ce Darcy, qui passe pour son mari... -Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter... -J'en aurai le cÅ“ur net! C'est égal, la chance commence à me sourire -de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans s'en -douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer pour -l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline! - -Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard. - ---Mme Darcy? demanda-t-il à la concierge. - ---Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la vieille, -M. et Mme Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre, où monsieur -est intendant. - ---Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison? - ---Non... monsieur, quelques mois seulement. - ---Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce -dans la main de la concierge. - ---Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes -anciens locataires? - ---Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture, -je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens -mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre! - - - - -III - - -Il était neuf heures du soir. - -A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans -un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient -déjà pris place. - -Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon -goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la -même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec -trois hommes. - -Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement. - -L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris et à ce -mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du pouvoir. - -L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel; -une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés. - -Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison, -qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé -par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte, -et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir. - -Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère -qu'il appartint à une haute caste de la société. - -La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils, -l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage, -ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large -houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les -postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de -bestiaux. - -Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se -mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait. - -Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée, -s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises. - -On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent -dans un silence ennuyeux pour tout le monde. - -Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont le -bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un -magnifique clair de lune. - -Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots -à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la -conversation. - -Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à -paraître dormir. - -Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le -fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et -l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis -législatifs. - -Quant à la dame, qui se nommait Mme de Guermanton, elle allait dans -le Morvan rejoindre son mari. - -Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver. - -Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient -dans la béatitude que procure une heureuse digestion. - -Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment -où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la -dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors -l'accabla de politesses. - -Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le -pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta -lestement sur le quai, quand on cria Nevers. - -Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en -prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt. - -Mme de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son tour, -car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route de -Rouchamp. - -Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à -une dame seule arrivant dans une gare étrangère et, quand elle fut -dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui -l'attendait depuis une heure dans la cour. - -Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude, -peut-être un cÅ“ur blessé. - -Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu -lieu. - -L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le -retenait-il en Morvan? - -Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans -le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline, -ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru? - -Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir -son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les -hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer. - -Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il -avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à -bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait -de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de -Jeanne. - -Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où -l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp. - -Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur la -route. - -Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et -ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du -parcours. - ---Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon -état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est, -et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà -de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation -de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient -se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de -l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier -bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins -et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le -taillis qui remonte vers moi... - -Tout à coup il s'arrêta: - ---Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah! -on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens! -voici justement une compagnie qui vient de se remiser là -bas à tire -d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le -régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et -ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent -de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre -heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne -occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la -question?... Tout me porte à croire que Marguerite Darcy est bien -Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le -portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait! -Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly -lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il -pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je -pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette -bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où -je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je -sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô -dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah -bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace! - -Là -dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa -course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours, -son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées. - -Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un -gaillard qui rentre chez lui. - -Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de -Guermanton. - -Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville, -facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la -porte, une cheville. - -Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré. - -Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, par habitude, de -ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour s'assurer -s'il y avait quelqu'un. - -Il ne vit personne. - -Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans -les appartements. - -Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples -baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés. - -Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVIIe -siècle. - -Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits. - -Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc -marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain -se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton. - -Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de -l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne. - -Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots: - - «Chère Jeanne, - - «L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de - plus pour rassurer mon ami et pour le distraire. - - «D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles, - dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...» - ---Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas -trompé... En conséquence, je tiens la mère! - -Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne. - -Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont -il vérifia les fenêtres toutes closes. - -Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à -deux perrons. - -S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour -entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour. - -Le sommeil semblait y régner encore. - -Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de -cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre -garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la -marge de pierre d'une fontaine. - -Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas -grand'chose à redouter. - -Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy. - -Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant -que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face -à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de -parvenir de plein saut jusqu'à Pauline. - -Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy -d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans -une province où nul ne pouvait savoir encore que le baron Pottemain -était lui-même prévenu d'assassinat. - -Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta -machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une -poche de sa veste. - -Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant -vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver. - -Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de -savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison. - -Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du -petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut -soudainement. - -A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la -physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une -minute d'hésitation, Mme Darcy poussa un cri horrible et couvrit -le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible -chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre... - -Pottemain, l'Å“il étincelant, mais la face impassible, lui dit avec -un terrible sourire: - ---Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires -et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même -la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer -amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure... -Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le -voulez, bien entendu! - -Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la porte -à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive. - ---Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une -tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la -_trépassée_ a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi! -Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains -papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas -encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot? -Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers... -Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les -annuler par une simple déclaration signée: _Pauline Marzet, baronne -Pottemain_. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction. -La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je -repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous -pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il -vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira -à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me -barrer le passage. - -Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus -âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la -torturer. - -Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile -étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait -cherché un asile. - -Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et -Raymond devaient encore rester à la chasse et tout courage faillit -l'abandonner. - -Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour! - -Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cÅ“ur à la tête -et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau: - ---Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous -me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais -à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me -défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai -de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature -authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour -morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison, -il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite -Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le -combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le -droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part, -les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par -Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est -pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées -à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard, -malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous -avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de -quelque magistrat... - -Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir. - ---Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces -plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur -responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la -servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a -plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire -des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première -page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule -mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai -voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions -nécessaires pour que--s'il en était encore temps!--ma dénonciation -fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard.... -Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de -mon enfant que je viens de vous dire la vérité. - ---J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua -le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits -que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou -seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous -n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp... -Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que -vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances -présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer, -aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu... -D'ailleurs, les instants sont comptés! - -Et comme Marguerite faisait un mouvement. - ---Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis -absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me -faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le -premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort! -D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors, -madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises... -Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne -nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une -voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de -mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si -vous me refusez, et moi qui suis--vous le savez--assez riche pour -avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre -retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que -je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez -ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature -et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire -à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette -heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous -venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien -fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux -pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et -vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui -et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez -une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui -m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une -plainte contre votre prétendu mari et contre vous? - ---Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite -avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs: -ou le scandale de la dénonciation même vous effraie--et il y a de -quoi!--ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé -ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de -la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et -peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas -fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme -le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour, -une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue! -Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir -de là ... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux -Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un -crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron, -tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en -feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté! - ---Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en -souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais -nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais -services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun -piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté, -la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela -en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent, -qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de -l'employer! - ---Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je -consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons -donc ce que vous me faisiez dire! - ---A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc! - -Et le baron Pottemain lut: - - «Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais, - déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de - folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de - nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon - époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains - de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse, - mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure - fantaisie et dénuées de tout fondement. - - «En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la - solennelle déclaration ci-dessus.» - -Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes, -liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois -la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain! - ---Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée morte! - ---Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas! - ---Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et -prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si -je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer -ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête, -que je ne suis pas morte... - ---Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que -vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition, -marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon -fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide... -Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous -faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous? -Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore -un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le -moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de -complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand -vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme -séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous -voulez... Et voilà tout! - ---Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi, -inspirez-moi! - -En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint -distinct. - -Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la maison -du garde; ils semblaient se diriger vers le château. - -La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait -plus une minute à perdre. - ---Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers -Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous -demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez, -Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et -en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la -rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous -traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une -situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le -fait orphelin!... - ---De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un -bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué -votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi -la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer! - ---Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe! -signe! ou tu vas mourir! - -Et il leva son revolver. - ---Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un -rempart de son corps. - -Le coup partit... Pauline s'affaissa. - -Le Normand allait redoubler lorsqu'à cet instant même, la porte, -fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable... - -Jacques de Guermanton était là , debout dans la baie ouverte, et il -ajustait Pottemain avec son fusil de chasse. - ---Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!... -Et par ton fait!... Tiens!... - -Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant. - -Il tomba sur la face; la mort fut instantanée. - -Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie. - -L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se -loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère. - -D'un coup d'Å“il rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène. - -Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore -fumant au pied d'un meuble. - -Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin -à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le -portefeuille du baron. - - - - -IV - - -Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et -celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait -les mesures les plus promptes. - -La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout -ébruitement public. - -Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un -bruit de voiture attira son attention au dehors. - -Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et -demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui -ouvrir la portière. - -Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle -venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait -retrouver Jacques. - -Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir -terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée. - -Ne le trouvant pas, il fit asseoir Mme de Guermanton et sortit pour -chercher son ami. - -Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son -regard. - -M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le -petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps Mme Darcy. - -A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le -pressentiment d'un malheur... - -Il s'élança au devant d'eux... - ---Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent -d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu! - -Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et -Jacques sortaient. - -M. de Guermanton s'y opposa. - ---Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras -pourquoi! - ---Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit -alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à -présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend. - ---Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par -cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy -sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre -dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez -toi que je ne sois de retour? - ---Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi? - ---Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience! - -Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité. - -Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois. -Raymond demeura atterré. - -Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à -faire à sa femme et à son ami: - -A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur. - -A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron -Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet. - -Darcy le savait déjà ; il savait que le courageux gentilhomme avait -tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense. - -Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à -vis de sa -femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout -temps inspirée à celle-ci. - ---Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans -la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à -s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai -découvert,--sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y -avoir pour elle,--que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à -l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne -sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même, -ici, pour tuer sa femme! - ---C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à -qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de -Rouchamp. - ---Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans -cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une -femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta -Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue. - ---De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir. -Mais c'est épouvantable! - ---Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice -sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et -repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là ... - -Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'Å“il rapide -sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du -pavillon. - -Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une -inclination muette. - -Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face. - -Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré -sa profonde tristesse. - ---Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste. -Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable -que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une -épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours -d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je -veux aller en prison si vous allez en prison. - ---Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de -Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un -tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un -assassin, afin de prévenir un assassinat!... - ---Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta -Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame, -ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel -motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle -a consenti à vivre en dehors des lois du mariage... - ---On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de -dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel -et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par -un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces -malheurs... - ---Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'Å“il -étincelant. - ---Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de -marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité -avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions -trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien, -si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy -avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un -mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur -et restauration d'existence, à la chère victime de votre _manie -mariante_, dont vous voilà , j'espère, guérie pour toujours! - -Jeanne baissa la tête; le coup avait porté. - ---Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la -régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par -exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être -utile, que dans cette habitation désolée. - ---Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les -constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la -préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous -viendrez me visiter dès qu'il sera possible! - -Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde. - -Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de -pied ferme. - -De plus--dans une chambre de cette habitation solitaire--au milieu -des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants -d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre! - -Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était -le silence menaçant qui précède l'orage. - -Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur -de Raymond tenait du désespoir. - -Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il -était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et -pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait -la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante -épreuve qui en avait été la conséquence inattendue. - -Il se disait enfin: - ---Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques -n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en -prison comme un vulgaire assassin! - -La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il -condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation. - -La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du -baron... - -Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué -l'explication. - -Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans -témoins, en face l'un de l'autre. - -Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait -habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de -Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à -vis de sa compagne et de -son enfant... - - - - -V - - -Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte, -jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier -au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix -contenue: - ---Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais -te pardonner: c'est que, vis-à -vis de moi--à qui, j'imagine, tu -n'as jamais eu à adresser un reproche--tu aies pu garder un secret -duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la -confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer -ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi, -je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès -ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris -mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors -notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est -naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais -chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que -j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans -ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux -pour le tien! - -Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce -reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois. - ---Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de -reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse... -bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je -dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma -compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une -prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui -arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a -toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée. -J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami, -toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis -ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence! -Oui, là -haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où -j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais -pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je -fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable -peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... -Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte -de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant -pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme -toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... -Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des -tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre -de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un -scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale -d'un procès en séparation ou en divorce,--ou de mourir! J'avais -choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus -lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident -viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à -son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond, -pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le -coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la -peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves -lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre -rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes -prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le -prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon -crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si -tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais -méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai -acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur! - -Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait -cruelle. - -Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit: - ---Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout -d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu -parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je -l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue--ce que je ne suis -pas, Dieu merci!--ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme -de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la -traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments -qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je -t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et -que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon -pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? -Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la -vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance -je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... -C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous -et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais -survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus -alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. -Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me -promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à -Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il -gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous -envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire, -m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon -malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie -meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le -Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu -d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il -n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le -sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à -mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais -ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le -plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier -de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser -aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme -lui m'a pardonné déjà ? - ---Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec -accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite -la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où -mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs -bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la -complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu -m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, -fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une -femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale -gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis -te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des -épreuves qui surmontent l'intelligence et le cÅ“ur. - ---Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en -désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra -soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice -criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a -point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de -ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que -ce qu'il attend du cÅ“ur de son père... Et si ce cÅ“ur se ferme pour -moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, -une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle -du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein -cÅ“ur! - ---Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action -plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien -autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, -je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai -courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé -ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans -une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu -m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment -le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as -jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux -à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là , tu nous as -perdus tous deux!... - -Là -dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir -de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des -yeux pour articuler ensuite ces seules paroles: - ---Adieu la vie! adieu le bonheur! - -De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir -un moment M. de Guermanton. - -Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son -vieux camarade malheureux. - ---Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de -Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je -partage, et au delà ! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je -te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter -dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à -compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai -d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un -non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant -que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais -personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour -nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à -te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du -sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la -tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras -aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres -qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état -civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est -de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi -funeste que le plus cruel des ennemis! - ---J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible! -Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de -nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu. -Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est -invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé -d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même. -J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te -sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne, -puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien -dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en -as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des -sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de -la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait -pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait -défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline, -de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce -qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est -refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements... -Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule -qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra -captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du -baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du -piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom -supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait -sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces -lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second... - ---Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de -ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait -pour terminer seul ici mes jours... - ---Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez -malheureuse? - ---J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!... - ---Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te -considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses... -Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être -meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline -Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants -et qui fut toujours digne de cette Å“uvre, trouble tellement ma -conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à -sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter -une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te -reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la -mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!... - ---J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu. - ---Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction -plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends -encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir, -jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les -tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton -fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris -à avoir confiance en ton honneur! - -Raymond, ébranlé, secouait la tête. - -Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même, -l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami: - ---Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que -signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: _un -gentilhomme!_ - -La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp. - - - - -VI - - -_Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, artiste sculpteur._ - - «Mon cher vieux, - - «Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté! - - «Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu - chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à - peine. - - «Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire. - - «Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame - épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les - héros plusieurs de nos anciennes connaissances. - - «Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre - toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte - de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain, - d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la - justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution - émanant du parquet de Nevers. - - «Et c'est cela justement qui m'embête. - - «Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire - un premier rôle et il est à croire que la justice va également - s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire. - - «Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies - connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas! - La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau - et tu as dû avoir ses confidences éplorées... - - «Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir - oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter - un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos - d'une risible querelle... - - «Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là , l'évasion de - la seconde baronne, en train, non de mourir, comme elle nous le - fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les événements - récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je souhaite - que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice! - - «Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à - toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir! - - «Il n'y en aura plus heureusement! - - «Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour - justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers. - - «Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu? - - «Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que - nous ne nous contredisions pas... - - «Or, si j'arrive après ton départ--car tu ne t'éterniseras pas en - Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours--je suis - exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer - pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme - à la tienne. - - «Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion - de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline? - - «Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de - complications? - - «Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte, - me semblent mille fois plus intéressants que le défunt? - - «Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais ton - avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que moi - de te faire une idée là -dessus et que je ne puis te voir, je vais - tout uniment te raconter ce que je compte dire. - - «Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je - dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre - intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton - qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi! - - «Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver - dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice. - - «Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant en - avoir le cÅ“ur net, je la suivis jusqu'à sa maison, j'interrogeai - la concierge et j'appris qu'elle était connue dans cet immeuble - sous le nom de Mme Darcy. - - «Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à - propos de faire mystère de cette aventure. - - «Je la racontai à toi d'abord--et tu en profitas, sournois que tu - étais, pour te ficher de moi!--puis à ce bon Guermanton que je - rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses - enfants en pension. - - «Jacques haussa les épaules. - - «Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le - mille... - - «Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une intrigue entre - son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée... - - «Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien - positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire - me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que - je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans - l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me - présenta naïvement qui?... Devine un peu! - - «Darcy en personne! - - «Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de - désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction. - - «Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là . - - «Les semaines passent. - - «Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui - m'emmène dîner... - - «Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite - histoire! - - «Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir - les pieds dans le plat! - - «C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché - le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et - partait comme une flèche! - - «Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier. - - «J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux - m'apprennent les résultats de mon indiscrétion... - - «Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous le coup - d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même qui trouvait - si bons autrefois ses faisans truffés, quand le châtelain de - Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute société du - département! - - «Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila - d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où - Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le - Darcy en question... - - «Tu connais la suite mieux que moi sans doute. - - «Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui - peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit - Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait - déjà blessée. - - «Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne. - - «Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe - pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme - d'affaires de Rouchamp, soit de... - - «Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait - mettre encore--peut-être--les pieds dans le plat et cela me - réussit trop peu depuis quelque temps! - - «Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté! - - «Résumons, si tu veux, nos situations respectives. - - «Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon de l'adultère de - Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances extra-conjugales, - lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as même pas craint de - m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais j'ignore encore ton - degré de complicité, car tu m'en as toujours fait mystère!... - - «Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui - ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé - Pottemain. - - «Ai-je bien fait, Seigneur? - - «C'est la vérité. Dois-je la proclamer? - - «Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous - entendions! - - «De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne - à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste - pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute - bouleversée... Je suis très, très embêté...» - - Vte H. DE CHARAINTRU. - - -_De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru._ - - «Mon cher ami, - - «Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis - appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque - le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger - mon séjour dans la capitale du Nivernais. - - «J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes - émotions. - - «Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire. - - «Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi - non plus. - - «Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments - ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le - plat... maintenant surtout que cela a bien tourné. - - «Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à - dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux! - - «En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première - baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été - supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite - des faits et gestes de son maître... - - «Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma - déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez - effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se - dédire!... - - «De là , sa résolution désespérée et les conséquences qui en - découlèrent... - - «Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de - Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de - ta part. - - «Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de - la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun - rendez-vous amoureux. - - «Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je - l'ignorais moi-même. - - «Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le - répéter. - - «Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami - Guermanton. - - «Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite. - - «Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est - autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de - l'ordre au barreau de Nevers. - - «Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce - sujet. - - «Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté... - - «Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire - comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu, - dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame - de Rouchamp. - - «Les faits, rien que des faits! - - «Pas d'hypothèses, ni de déductions! - - «Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies - en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy... - - «Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais - et ils auront beaucoup d'enfants!... - - «Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.» - - ROMAGNY. - - -FIN - - -Paris.--PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi (Cl.) 61.11.93. - - - * * * * * - - -_Liste des modifications_ - -Page 64: "saurions" a été remplacé par "serions" (L'inventeur serait -difficile à trouver, car alors nous ne _serions_ là ni les uns ni les -autres). - -Page 70: "ramelles" a été remplacé par "ramilles" (les arbres, -qui semblaient avec leurs _ramilles_ d'argent mat sur le fin azur du -ciel). - -Page 137: "était" a été ajouté (répéta Jacques d'un ton bref et -sévère qui ne lui _était_ pas habituel). - -Page 202: "Romagny" a été remplacé par "Pottemain" (Mais, demanda -_Pottemain_, cette femme qui vous parlait). - -Page 204: "de" a été changé en "du" (je ne fus pas étonné _du_ -tout). - -Page 206: "à " a été ajouté (Il était navré d'avoir été laissé _à _ -l'écart). - -Page 226: "réduis" a été remplacé par "réduit" (j'en fus _réduit_ à -façonner). - -Page 234: "échant" a été remplacé par "échéant" (procurer, le cas -_échéant_, des leçons de piano). - -Page 261: "qui" a été remplacé par "qu'" (lui fit tout au moins -penser _qu'_à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui). - -Page 270: "les" a été ajouté (rayon de bon vouloir et de -consolation dans les yeux et sur _les_ lèvres). - -Page 278: "affecté" a été changé par "affectée" (l'attitude louche -qu'avait _affectée_ Romagny à son égard). - -Page 281: "chef-Å“uvre" a été remplacé par "chef-d'Å“uvre" (Romagny -était un _chef-d'Å“uvre_, car il se mit). - -Page 287: "qui" a été changé par "qu'il" (car qui m'assure _qu'il_ -les avait sur lui). - -Page 290: "conclut-t-il" a été remplacé par "conclut-il" (Mais -n'importe, _conclut-il_, je donnerais). - -Page 306: "une" a été ajouté (dame seule arrivant dans _une_ gare -étrangère). - -Page 319: "lorsque'à " a été remplacé par "lorsqu'à " (Le Normand -allait redoubler _lorsqu'à _ cet instant). - -Page 339: "fiche" a été remplacé par "ficher" (sournois que tu -étais, pour te _ficher_ de moi). - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE *** - -***** This file should be named 50278-0.txt or 50278-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/7/50278/ - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Barbe-bleue - -Author: Oscar Méténier - -Release Date: October 22, 2015 [EBook #50278] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE *** - - - - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="noindent" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<div class="titlepage"> - <h1>BARBE-BLEUE</h1> - <hr class="deco2" /> -</div> - -<p class="p4 center noindent large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - -<hr class="deco2" /> - -<table summary="oeuvre" cellspacing="4"> - <tr> - <td class="tdl">La Chair.</td> - <td class="tdr">1 vol.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Outre-Rhin.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Myrrha-Maria.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Madame la Boule.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La Lutte pour l'Amour.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Zézette.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Les Cabots.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le Policier.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le Beau Monde.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La Nymphomane.</td> - <td class="tdr2">—</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdc" colspan="2">EN PRÉPARATION</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl" colspan="2">Demi-Castors.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl" colspan="2">Histoires Saintes.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl" colspan="2">Le 40<sup>e</sup> d'artillerie.</td> - </tr> -</table> - -<hr class="deco2" /> - -<div class="titlepage"> - <p class="large esp1">OSCAR MÉTÉNIER</p> - - <hr class="deco2" /> - - <p class="p2 xlarge esp">BARBE-BLEUE</p> - - <div class="figcenter"> - <img src="images/img01bis.jpg" width="125" height="113" alt="" /> - </div> - - <p class="p2 esp1">PARIS<br /> - E. DENTU, ÉDITEUR<br /> - <span class="small">3, PLACE DE VALOIS, 3</span></p> - - <hr class="decosmall" /> - - <p>1893<br /> - <span class="small">(Tous droits réservés)</span></p> - - <hr class="deco2" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> - -<div class="chapter"> - <p class="center noindent xlarge esp">BARBE-BLEUE</p> - <hr class="deco50" /> - <h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> - <hr class="deco2" /> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>—Ainsi, monsieur de Charaintru, c'est bien entendu, vous nous -faussez compagnie demain matin? demanda M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>—Oh! pas pour longtemps! Et je serai de retour dans la soirée même, -répliqua le vicomte. Mais je ne puis réellement pas refuser une -invitation aussi courtoisement faite. A combien sommes-nous ici de -Bois-Peillot?</p> - -<p>—A trois petites lieues, dit M. de Guermanton. Je ferai atteler -demain à dix heures et vous serez arrivé à Bois-Peillot vers onze -heures et demie, juste pour l'heure du déjeuner.</p> - -<p>—Non, interrompit le vicomte. Je suis à la campagne, je veux en -profiter. Je me rendrai chez <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> mon ami Pottemain, à cheval, si -toutefois vous le permettez. Je partirai de bonne heure et cela me -procurera ainsi l'occasion d'une longue promenade à travers la forêt.</p> - -<p>—A votre aise! Je donnerai des ordres pour qu'on vous tienne -sellé le cob que vous avez monté hier. Savez-vous, continua M. de -Guermanton en souriant, que vous allez faire des envieux et que -je connais ici pas mal de gens qui voudraient bien pouvoir vous -suivre et passer, derrière vous, la grille du mystérieux manoir de -Bois-Peillot.</p> - -<p>—Comment cela? demanda Charaintru. Je ne comprends pas.</p> - -<p>—Je crois bien, expliqua le châtelain, que vous serez depuis -plusieurs années le premier étranger admis à pénétrer chez le baron -Pottemain. Le baron vit absolument retiré. Bien que voisins, nous -n'avons jamais eu ensemble la moindre relation... Si, une fois, nous -nous sommes rencontrés chez le notaire de Souvigny où nous avions à -régler une question de délimitation de propriété. M. Pottemain m'a -paru un homme d'humeur taciturne, mais bien élevé. Depuis, nous nous -saluons, lorsque d'aventure nous nous trouvons face à face au cours -d'une promenade, ou à la chasse. Cela nous arrive assez fréquemment, -car j'ai une terre enclavée dans sa propriété, mais jamais nous -n'avons depuis échangé un seul mot.</p> - -<p>—C'est curieux, fit Charaintru; il y a fort longtemps que je connais -Pottemain, bien que je l'aie perdu de vue depuis pas mal d'années, -mais autant <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> que je puis m'en souvenir, sans être un gai -compagnon, il était plus sociable.</p> - -<p>—Il ne voit absolument personne et je crois bien que, depuis la mort -de sa femme, il ne s'est jamais absenté de Bois-Peillot. Dans tout le -pays, il inspire une sorte de crainte mêlée de curiosité. Une seule -personne pourrait peut-être donner quelques renseignements sur ce -singulier personnage, c'est le docteur Marsay, médecin à Souvigny, -qui a été appelé à soigner la baronne durant sa dernière maladie, -mais le brave docteur est muet comme une carpe... Si on l'interroge, -il se retranche derrière le secret professionnel. Ajoutez à cela -qu'on n'a aucun détail sur les antécédents du baron... La terre -de Bois-Peillot appartenait à M<sup>me</sup> Maslet, veuve d'un grand -industriel. Cette dame passait tous ses hivers à Paris. Un beau matin -elle arriva, accompagnée du baron Pottemain, dont on n'avait jamais -entendu parler, et qu'elle venait d'épouser. Les nouveaux mariés ne -firent aucune visite et restèrent confinés dans leur château. Les -méchantes langues du pays eurent beau jeu, car le baron était de -douze années plus jeune que sa femme. Mais le couple laissa dire, et -l'incident était oublié lorsqu'on apprit subitement le décès de la -châtelaine.</p> - -<p>—Pardon! interrompit Charaintru, le bruit ne courut-il pas...</p> - -<p>—Que la baronne avait été victime d'un accident? termina M. de -Guermanton. Oui, mais le docteur Marsay resta impénétrable et il fut -impossible d'apprendre comment était morte M<sup>me</sup> Pottemain. <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> On -sut seulement que le baron qui, paraît-il, adorait sa femme, avait -été pris d'un accès violent de désespoir... Il fit construire au fond -de son parc un admirable mausolée, surmonté d'un buste...</p> - -<p>—Oui, je sais, dû à mon ami le sculpteur Romagny.</p> - -<p>—Et on ne le vit plus désormais que vêtu de noir de la tête aux -pieds, portant un deuil éternel... Voilà tout ce qu'a jamais pu nous -apprendre la chronique, même la plus malveillante... Quand je vous -aurai dit que ses tenanciers le craignent comme le feu et qu'on l'a -surnommé dans la contrée le <i>sournois</i>, vous en saurez autant que -moi...</p> - -<p>—J'en saurai plus, dit Charaintru, car, ainsi que je vous l'ai dit -tout à l'heure, j'ai connu le baron Pottemain avant son mariage. A -mon tour donc de vous renseigner... Pottemain passait pour posséder -une assez belle fortune. Il avait des chevaux, une installation -charmante et appartenait à cette catégorie de désœuvrés qu'on -trouve l'après-midi au Bois, conduisant leur buggy plus ou moins bien -attelé, le soir, au cercle ou au théâtre et dans les endroits où l'on -s'amuse. Toutefois, il ne se fit jamais remarquer par aucune folie, -ni aucune excentricité. On le considérait comme un garçon sérieux. Il -jouait, racontait-on, beaucoup à la Bourse. Un beau jour, on apprit -qu'il était ruiné, mais il n'était pas homme à se laisser abattre. -Après quelques mois d'absence, il reparut, paya ses créanciers et -annonça son prochain mariage avec une veuve fort riche, qu'il ne -présenta à personne. Depuis je <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> n'ai eu de ses nouvelles que -deux fois: la première fois, je fus chargé par lui de négocier avec -le sculpteur Romagny, mon ami, le prix d'un buste que Pottemain -avait l'intention de lui demander. Romagny fit le voyage, exécuta la -commande et c'est sans doute son œuvre qui orne le mausolée de la -défunte baronne. Venant passer quelques jours auprès de vous, à trois -lieues de mon ex-ami, je ne pouvais moins faire que de lui signaler -ma présence à Guermanton. Il répond par une invitation à déjeuner... -Demain, je serai son hôte, mais je vous avoue que tout ce que vous -m'avez raconté a piqué vivement ma curiosité et que demain j'ouvrirai -tout grands mes yeux et mes oreilles.</p> - -<p>En ce moment, la pendule du salon sonna dix heures.</p> - -<p>—Votre récit, dit en riant le châtelain au vicomte de Charaintru, -a si vivement intéressé vos auditeurs, que nous avons tous oublié -l'heure...</p> - -<p>—En effet, fit M<sup>me</sup> de Guermanton, les enfants devraient être -couchés. Mademoiselle Pauline, ajouta-t-elle en se tournant vers une -grande jeune fille, voulez-vous les emmener... Allez dormir, mes -chers petits...</p> - -<p>Georges et Berthe, âgés l'un de dix ans et l'autre de huit ans, se -levèrent aussitôt et coururent embrasser leurs parents, puis quand -ils furent sortis, suivis de leur institutrice:</p> - -<p>—Ces enfants sont charmants, fit observer M. de Charaintru, et je -vous fais mon compliment pour la façon dont ils sont élevés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> —Tout le mérite en revient à M<sup>lle</sup> Marzet, se hâta de -répondre M. de Guermanton. C'est une jeune personne accomplie, d'une -excellente famille. J'ai beaucoup connu son père et elle est pour -nous d'un dévouement... Une amie plutôt qu'une institutrice...</p> - -<p>—Qui n'a que le défaut d'oublier parfois un peu trop que, si -nous l'aimons beaucoup, elle n'est néanmoins pas chez elle ici, -interrompit d'un ton très sec M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>Mais le châtelain se hâta de couper court:</p> - -<p>—Ne sois pas injuste, ma chère Jeanne, nous devons beaucoup de -reconnaissance à M<sup>lle</sup> Marzet... Maintenant, mon cher hôte, à -quelle heure monterez-vous le cob demain matin?</p> - -<p>—A huit heures et demie, répondit le vicomte.</p> - -<p>—Vous le trouverez tout sellé à l'heure dite, au bas du perron... Et -maintenant, bonne nuit!</p> - -<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et le vicomte de Charaintru -regagna sa chambre, cherchant dans son esprit une raison à -l'animosité de M<sup>me</sup> de Guermanton contre une institutrice si pleine -de qualités.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>A neuf heures, M. de Charaintru descendit, botté et éperonné.</p> - -<p>M. de Guermanton, coiffé d'un vaste chapeau de <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> paille et en -tenue de jardin, l'attendait, examinant le cob qu'un valet tenait en -main.</p> - -<p>—Avez-vous bien dormi? demanda-t-il en apercevant son hôte.</p> - -<p>—Très bien! Il ne me reste plus qu'à apprendre de vous le chemin de -Bois-Peillot.</p> - -<p>—C'est assez difficile à expliquer, car Bois-Peillot est perdu au -milieu d'une véritable savane. Mais prenez la grande route qui passe -devant le château et suivez-la jusqu'à Besson, puis vous pousserez -jusqu'à Souvigny. Vous quitterez la route un peu avant d'y arriver, -car vous serez là à quelques kilomètres seulement du manoir de votre -ami et le premier passant venu vous indiquera le chemin. Sur ce, bon -voyage et revenez-nous vite!</p> - -<p>M. de Charaintru enfourcha le cob et piqua des deux.</p> - -<p>Il parcourut rapidement la distance qui séparait le château du -village de Besson et tout alla bien jusqu'au moment où, parvenu au -sommet d'une côte, il se trouva en vue de Souvigny.</p> - -<p>Il mit alors son cheval au pas et accosta un paysan à qui il demanda -le Bois-Peillot.</p> - -<p>—Le Bois-Peillot? Par ici... toujours tout droit, le deuxième chemin -à gauche... au ras du bourg et la chaussée qui pique à la rencontre -des bois...</p> - -<p>Le vicomte de Charaintru, à cette explication, resta bouche bée.</p> - -<p>—C'est bientôt dit cela! Le deuxième chemin à gauche... au ras du -village... Mais combien de temps environ pour faire ce trajet?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> —Oh! çà... comme qui dirait... une bonne petite heure...</p> - -<p>A la campagne, au dire des paysans, tout est distant d'une heure de -marche de l'endroit où la question leur est posée.</p> - -<p>Le vicomte comprit que son interlocuteur appartenait à cette école et -il remercia sans insister, mais le paysan le rappela:</p> - -<p>—Ça dépend si votre bidet va bien, cria-t-il.</p> - -<p>M. de Charaintru ne se retourna pas.</p> - -<p>Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras -rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de -terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas.</p> - -<p>—Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on -s'y rendre?</p> - -<p>—Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là... Dis donc, Félix, -sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot?</p> - -<p>—Ma fi non, répliqua le rustre.</p> - -<p>Il se gratta un instant la tête, puis:</p> - -<p>—Demandez voir au berger <i>communau</i>, fit-il enfin, en désignant à -une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de -soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un -autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars.</p> - -<p>Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question -au berger, celui-ci, sans remuer, <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> considéra un instant son -interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis:</p> - -<p>—C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est... -puisqu'il y va!</p> - -<p>—Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le -demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire.</p> - -<p>Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les -laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit -au voyageur:</p> - -<p>—Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est -pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y -vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot.</p> - -<p>Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur -la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se -remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui -faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays.</p> - -<p>Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en -devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne.</p> - -<p>Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut -suppléer par induction à leur insuffisance.</p> - -<p>Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements -soudains quand il atteignait des <i>replats</i> élevés plantés de grands -chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les -nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui -veloutaient les roches.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les -sentiers se perdaient sous les ronces et les fougères pour se -retrouver ensuite et se perdre encore.</p> - -<p>Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant -contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de -charbonniers.</p> - -<p>C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et -bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui -s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup -arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui -n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné.</p> - -<p>Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc -dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il -ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds -dès que son arrivée fut signalée.</p> - -<p>Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée -récemment.</p> - -<p>Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face -en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que -les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là, une prairie -accidentée, moutonnée par le vent.</p> - -<p>Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les -pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était -pas dallée.</p> - -<p>Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> de -constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de -Henri II.</p> - -<p>Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à -pourrir.</p> - -<p>Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour.</p> - -<p>Des lézardes attristaient les murs.</p> - -<p>Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il -y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité -farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris.</p> - -<p>Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment -où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans -les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent -des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se -confondant avec les véritables rochers.</p> - -<p>Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou -restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux -neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés, -riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire -l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se -métamorphoser en masure.</p> - -<p>En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de -garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le -cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout -de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> -d'un pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement -les mains.</p> - -<p>—Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il, -d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite!</p> - -<p>—Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable -pour parvenir jusque chez vous.</p> - -<p>—Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à -l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de -campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce -que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous -exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement!</p> - -<p>Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation.</p> - -<p>—Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en -l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la -façade de la propriété?</p> - -<p>—Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal -dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et -dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de -cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses -jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en -flocons poudreux.</p> - -<p>—Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules.</p> - -<p>—Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à -l'heure de ce cabinet transitoire.</p> - -<p>Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> C'est à -peine si, après quatre années de séparation, il retrouvait les -traits de son ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un -gentilhomme campagnard.</p> - -<p>Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents -circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les -tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de -gros favoris presque roux.</p> - -<p>Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié.</p> - -<p>On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand.</p> - -<p>Si ses <i>é</i> et ses <i>i</i> étaient des croches, ses <i>o</i> et ses <i>a</i> étaient -des blanches.</p> - -<p>Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient -servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut -littéralement stupéfait.</p> - -<p>A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures, -c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et -comme il n'en existe que dans les ballades.</p> - -<p>Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes -centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà -et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et -l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait -le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres -à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux -couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une -pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre -dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles -au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes, -et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et -flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements -de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec -des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de -l'arc-en-ciel.</p> - -<p>On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un -appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son -siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la -santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:</p> - -<p>—Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois -mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai -eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces -trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me -rebutait, ma <i>regrettable</i> épouse ne m'avait pas donné d'enfants; -elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour -moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de -Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je -bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près -de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore -quelques amis sur terre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance -dans les libations répétées.</p> - -<p>Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:</p> - -<p>—Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi -retiré, sans chercher à vous créer des relations?</p> - -<p>—Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en -horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de -prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus -systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je -m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien -établie...</p> - -<p>—Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit -Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.</p> - -<p>—Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot, -ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton -était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une -petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus -importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste, -je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M. -de Guermanton sur mes terres?</p> - -<p>—Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe.</p> - -<p>—Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à-dire une -propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres -entrant chez vous <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> comme un fer de hache et où le voisin va -attendre en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus -que le rabatteur.</p> - -<p>—Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M. -de Guermanton pour l'achat de cette enclave?</p> - -<p>—Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami -soit fort exigeant?</p> - -<p>—C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton, -à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en -vaut soixante mille.</p> - -<p>—Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera?</p> - -<p>—Non, mais je les demanderais à sa place.</p> - -<p>—Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et -je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission -moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte, -car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de -mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède -trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une -femme vertueuse et une institutrice modèle...</p> - -<p>—Vous connaissez M<sup>lle</sup> Pauline? demanda Charaintru au comble de -l'étonnement.</p> - -<p>—Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des -confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup -entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle -s'en doute! Et je la trouve charmante!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> —Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de -l'institutrice de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne -m'attendais guère! Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? M<sup>lle</sup> -Pauline n'a pas le sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous -n'avez pas l'intention, par hasard, de demander sa main?</p> - -<p>—Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait, -pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui -m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule -beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux.</p> - -<p>—En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui -versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi. -Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse -sottise.</p> - -<p>—Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au -moins!</p> - -<p>—<i>In vino veritas!</i> reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de -ci, de là. Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds -dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter -de flatter le goût de celui qui m'entend!</p> - -<p>—Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne -pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser.</p> - -<p>—Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur -la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine -détrônée et <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit -d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles -se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait -toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un -voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand -son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.</p> - -<p>—Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu -raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques -femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être, -au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du -général au particulier. Que peut-on dire sur elle?</p> - -<p>—On n'en parle pas.</p> - -<p>—C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous -m'accorderez bien qu'elle est jolie?</p> - -<p>—Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.</p> - -<p>—Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand -avec une grosse malice.</p> - -<p>—Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une -institutrice!</p> - -<p>—Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.</p> - -<p>—C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas -d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête, -déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si -vous admettez les intendants honnêtes... et vous <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> savez comme moi -qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!</p> - -<p>—Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous -arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je -vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce -merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses -conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai -jardin d'Armide.</p> - -<p>Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de -vieille eau-de-vie et le baron continua:</p> - -<p>—Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la -bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions -de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau -de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes -affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et -de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si -je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire -suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre -en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes -différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été -jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela -se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit -du moyen âge...</p> - -<p>—M<sup>lle</sup> Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une -fort belle écriture et être très forte en arithmétique...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.</p> - -<p>—Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?</p> - -<p>—Certes! fit Charaintru.</p> - -<p>—Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout -préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.</p> - -<p>—Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.</p> - -<p>—Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y -travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour -voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon -apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais -qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué -à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins -cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de -la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant -congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes -bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!</p> - -<p>—Vous n'épouserez pas, je suppose, M<sup>lle</sup> Pauline pour qu'elle vous -cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.</p> - -<p>—Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire, -s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison -de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de -Perrault, le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... -Et valets, piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, -se mettront à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du -badigeon partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, -des fleurs dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable -dans les allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura -prouver que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait -vivre!</p> - -<p>—Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et -je dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, M<sup>lle</sup> -Pauline, de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme -vous... Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois -une compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées, -je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En -rentrant, je pose votre candidature.</p> - -<p>Puis, comme le baron esquissait un geste:</p> - -<p>—Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la -discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous -ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon -rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien -reçu... A vous de faire le reste...</p> - -<p>—Merci, je n'attendais pas moins de vous.</p> - -<p>Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait -Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son -hôte le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un -épais massif.</p> - -<p>—Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir -restera éternellement gravé au fond de mon cœur.</p> - -<p>Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le -buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'œuvre -de Romagny.</p> - -<p>—Un chef-d'œuvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois, -continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un -bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois -venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois -tout!</p> - -<p>—Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental -et je ne plains pas la belle Pauline!</p> - -<p>Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le -baron et sauta en selle.</p> - -<p>—Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à -bientôt!</p> - -<p>Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval, -il mit vivement la main à sa poche.</p> - -<p>—Tenez, mon brave homme, pour votre peine!</p> - -<p>Mais Pastouret le prévint:</p> - -<p>—Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant -d'un pas. Je n'ai besoin de rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> —C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai -tout cela... Au revoir, Cincinnatus!</p> - -<p>Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au -galop, puis haussant les épaules:</p> - -<p>—Quel imbécile! fit-il à mi-voix.</p> - -<p>Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du -château.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé -que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.</p> - -<p>C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs -labourés ne forment que des golfes épars.</p> - -<p>Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous -le nom de <i>Coupes de Guermanton</i>, où, sur les rares débris d'un -château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage -pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont -on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.</p> - -<p>Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant -voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un -massif de grands pins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée -de quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.</p> - -<p>M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine -Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.</p> - -<p>La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la -nullité ou le génie.</p> - -<p>Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer -prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an, -qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité -assez rare aujourd'hui.</p> - -<p>M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel -il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.</p> - -<p>L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure -sonnante et de l'ordre.</p> - -<p>Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.</p> - -<p>Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions: -la philanthropie et l'agriculture.</p> - -<p>Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux -trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais -l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les -qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait -pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.</p> - -<p>Mais l'indifférence de M<sup>me</sup> de Guermanton pour <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> tout ce qui -n'était pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit -qui l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle -appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette -femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui, -tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait -des idées.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était -jolie, blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme -l'eau de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par -leur immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.</p> - -<p>Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les -questions culinaires.</p> - -<p>En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût -fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette -devise: <i>Pro domo meâ</i>.</p> - -<p>Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres, -le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la -cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.</p> - -<p>Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.</p> - -<p>Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure -d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était -pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le -chapelain d'une douairière.</p> - -<p>Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> avait une voix -de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un -passant de dessus ses œufs.</p> - -<p>Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait -tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.</p> - -<p>Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.</p> - -<p>Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.</p> - -<p>Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.</p> - -<p>Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la -double activité conjugale que les compétitions étaient rares.</p> - -<p>Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement -insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il -y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en -parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.</p> - -<p>C'était Pauline Marzet, l'institutrice.</p> - -<p>Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se -prodiguer aux enfants.</p> - -<p>Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sœur.</p> - -<p>Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues -soirées d'hiver.</p> - -<p>Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation -qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.</p> - -<p>Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation -supérieure.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.</p> - -<p>M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien -officier supérieur.</p> - -<p>Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie -de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il -avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à -l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à -la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et -il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.</p> - -<p>C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite -fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il -était sous-lieutenant.</p> - -<p>La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort -entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert -toutes grandes les portes de sa maison.</p> - -<p>Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que -Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.</p> - -<p>Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel -avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à -l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle -était la véritable mère.</p> - -<p>On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle -était la vie et la gaieté.</p> - -<p>Sa conversation était variée et intarissable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très -vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années -heureuses.</p> - -<p>Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout -entière.</p> - -<p>Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.</p> - -<p>Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon, -M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:</p> - -<p>—Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener -aujourd'hui?</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour -s'écrier:</p> - -<p>—Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!</p> - -<p>Même certains points de détail lui étaient fort suspects.</p> - -<p>Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de -ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir à -vue d'œil, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les -graines sur le sol.</p> - -<p>Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de -l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son -tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:</p> - -<p>—C'est vraiment trop extraordinaire!</p> - -<p>Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait M<sup>me</sup> de Guermanton -sans la charmer.</p> - -<p>La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des -sceptiques:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> —A beau mentir qui vient de loin.</p> - -<p>De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle -était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à -son égard d'une sympathie bien vive...</p> - -<p>M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences -et des résistances de sa femme.</p> - -<p>Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y -était à l'état latent.</p> - -<p>N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman -vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.</p> - -<p>On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade -à cheval.</p> - -<p>Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire -plaisir.</p> - -<p>Un beau jour, M<sup>me</sup> de Guermanton se plaignit brusquement de la -fatigue que lui causait l'équitation.</p> - -<p>Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec -Pauline, intrépide cavalière.</p> - -<p>Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.</p> - -<p>Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois -poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang, -continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant -haies et barrières.</p> - -<p>De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et -lui, pouvait être taxé d'intimité.</p> - -<p>Mais il restait l'échange des pensées et il eût été <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> bizarre que -l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux -causeries d'une certaine portée.</p> - -<p>Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait -nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.</p> - -<p>Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que -monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.</p> - -<p>Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.</p> - -<p>Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant -après dîner dans son fauteuil.</p> - -<p>C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.</p> - -<p>Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu -la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et -pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner, -s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri -une histoire.</p> - -<p>Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux -attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et -rêveur:</p> - -<p>—Une histoire?</p> - -<p>—Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.</p> - -<p>—En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les -miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait, -en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont -quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> attendre et -chercher une voix pour nous jeter un adieu!</p> - -<p>—Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit -ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.</p> - -<p>—Tu sais bien, répliqua sa petite sœur, qu'il y a des plantes à -qui l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...</p> - -<p>—Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme -un pistolet, quand on le presse dans la main.</p> - -<p>—Il faut, dit la mère assoupie, demander à M<sup>lle</sup> Pauline s'il n'y -a pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.</p> - -<p>—Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les <i>Mandragores -qui chantent</i>. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles -Nodier.</p> - -<p>—Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent -quand on dort à leur ombre.</p> - -<p>—Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à -Guermanton.</p> - -<p>—Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser -jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous -ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui -parle!</p> - -<p>—Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit -heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.</p> - -<p>—Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant -lourdement sa tête contre le gilet de <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> son père. On ne peut pas -dormir sans histoire.</p> - -<p>—Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le -père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.</p> - -<p>La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers -du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton -comme un refuge contre l'obscurité du corridor.</p> - -<p>Quand les dames furent seules:</p> - -<p>—Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit M<sup>me</sup> -de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir -la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque -d'en faire des rêveurs comme leur père.</p> - -<p>Pauline tressaillit imperceptiblement:</p> - -<p>—Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me -semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement -à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence -et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un -langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.</p> - -<p>—Passe encore pour les fleurs, dit M<sup>me</sup> de Guermanton, mais je -suis épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, -de ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans -vous crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de -poisons, à laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et -qui, Dieu merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. -Tout cela a déteint sur vous d'une façon incurable. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> Je commence -à croire que vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame -asiatique, bien que vous en soyez la première victime. Vous marchez à -la journée sur des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, -c'est tout au plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre -inoffensive. Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur -morceau de pain ne combinent point en secret de nous assassiner. -Notre vie est unie. Nos enfants la continueront, j'espère; et -puissent-ils ne point trouver dans sa paix monotone une raison de -changer.</p> - -<p>Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton -d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle -tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à -l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.</p> - -<p>Elle regardait M<sup>me</sup> de Guermanton sans rien trouver à lui répondre -et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire -aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants, -il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait -une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de -Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et -contrainte.</p> - -<p>—Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle -espèce de fleurs il est à présent question?</p> - -<p>—D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs -des tropiques, répondit <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> M<sup>me</sup> de Guermanton, avec un sourire -qui voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais -à Pauline que Georges et sa sœur prennent insensiblement un tour -d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en <i>zend</i> ou en -<i>cingali</i>.</p> - -<p>—Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit -gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.</p> - -<p>—Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur -apprendre; mais M<sup>me</sup> de Guermanton faisait tout à l'heure une -réflexion qui m'a frappée...</p> - -<p>—Et laquelle? demanda le mari.</p> - -<p>—Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit M<sup>me</sup> de -Guermanton.</p> - -<p>—Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé -par M<sup>lle</sup> Marzet.</p> - -<p>—Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline M<sup>me</sup> de Guermanton, -qui ne se souciait apparemment point de se répéter.</p> - -<p>—C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai -quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui, -attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander -à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite -fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde -anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès -et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands bois -de teck de l'île Centrale, dont il suffirait <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> d'abattre et de -transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon -père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui -m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en -pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener -son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se -défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la -dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce, -le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me -laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme -incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour -tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je -porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père -et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous -m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs -de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop -devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit -et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus -pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point -à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance -orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des -jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites -rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, -mais qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes -furtives, en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'œil -qu'elle jeta sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra -sérieux, pensif, interrogeant sa femme du regard, mais voulant -paraître impassible.</p> - -<p>—Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit M<sup>me</sup> -de Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton -avait fléchi.</p> - -<p>—Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice. -Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des -regrets que vous n'imaginez pas.</p> - -<p>—Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.</p> - -<p>Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une -ombre.</p> - -<p>Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton -entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez -les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus -sensible de leur cœur.</p> - -<p>Les préoccupations domestiques et les confitures de M<sup>me</sup> de -Guermanton ne l'avaient jamais amusé.</p> - -<p>En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il -avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le -joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse, -celle des camps et des voyages, il n'avait pas <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> tardé à -s'apercevoir que le pot-au-feu n'était point son fait.</p> - -<p>Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur -désespérante quand elle est vide.</p> - -<p>On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais -on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se -reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.</p> - -<p>C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa -beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait -semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En -vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir, -au point de considérer le <i>riant exil des bois</i>, comme le temple -de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre -divinité trônait sur le maître autel.</p> - -<p>On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup -sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide -la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de -Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.</p> - -<p>—Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, -en congédiant M<sup>lle</sup> Marzet sans mon avis, de me causer un -désappointement que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous -prie, ce que vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous -figurez-vous que le spectacle de vos occupations, que l'examen des -légumes apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> des fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques -avec votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la -nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous -polyglotte comme M<sup>lle</sup> Marzet? Êtes-vous musicienne comme M<sup>lle</sup> -Marzet? Êtes-vous... amusante comme M<sup>lle</sup> Marzet?</p> - -<p>—Il y a longtemps, murmura M<sup>me</sup> de Guermanton, que je trouve -M<sup>lle</sup> Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y -perdront sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres -institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline, -je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide -irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme -pour le combler.</p> - -<p>—Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts -les plus sérieux?</p> - -<p>—Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes -les femmes: tenir au cœur de mon mari!</p> - -<p>—Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous -donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre -rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à -l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma -chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point -adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est -grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or, -vous savez sans doute que les distractions <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> n'y manquent ni pour -l'esprit ni pour le cœur. Cette Babylone a toutes sortes de petits -jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans -la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie -orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une -maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène -austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence -est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos -enfants ce que—franchement—nous ne savons plus guère, cette femme, -cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie -agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!</p> - -<p>—Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa -résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous -outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous -plaira.</p> - -<p>—Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi -le veulent les convenances.</p> - -<p>—Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que -me taire et vous obéir.</p> - -<p>—Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un -perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!</p> - -<p>Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et -elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité -conjugale.</p> - -<p>—Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> d'envie -que celui de M<sup>lle</sup> Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue -une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions -inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des -gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami -de M<sup>lle</sup> Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle -autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez -désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un -époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre -attachement pour elle y trouvera son compte.</p> - -<p>—Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout -fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc -n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que -finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais -le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent, -le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où -l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il -s'ennuie, nous nous ennuyons...</p> - -<p>—Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de -tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!</p> - -<p>Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans -sa colère?</p> - -<p>Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de -femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus -entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force -même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet -beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé.</p> - -<p>Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle -de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de -s'abstenir et un cœur tendre et chaleureux de passer outre.</p> - -<p>Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi -prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses -beaux yeux que par esprit de famille et par convenance.</p> - -<p>Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut -faire une fin», comme si le cœur de certaines gens en avait jamais -fini!</p> - -<p>Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres -distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline...</p> - -<p>De son côté M<sup>lle</sup> Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée -vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête -dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens -de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se -jeta sur son lit en sanglotant.</p> - -<p>—Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation.</p> - -<p>Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent -les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous -rêvons.</p> - -<p>L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait -semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent -être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le -diminuait <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> dans son estime au point d'effacer presque le souvenir -de ses bienfaits.</p> - -<p>Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner -les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle -remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les -souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine, -une cause à ce désastre impossible à prévoir.</p> - -<p>Jamais M<sup>me</sup> de Guermanton ne lui avait fait une observation -pénible, jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate -qui consiste à dire:</p> - -<p>—Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait -préférable...?</p> - -<p>Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par:</p> - -<p>—Il se pourrait... Vous avez certainement raison...</p> - -<p>Le sujet des <i>Contes orientaux</i> était assurément ce dont Pauline se -préoccupait le moins.</p> - -<p>Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle -avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle?</p> - -<p>Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre -portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre de -cinquante centimes, à côté d'un portrait de M<sup>me</sup> de Guermanton, -suspendu dans un cadre pareil.</p> - -<p>C'était l'œuvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les -fêtes de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance -garantie, pour vingt sous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites. -Pauline avait alors dix-huit ans.</p> - -<p>Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là, -concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres.</p> - -<p>La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de -jalousie à personne.</p> - -<p>Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui -donnassent un peu l'air d'une pensionnaire.</p> - -<p>Par contre M<sup>me</sup> de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude -de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage -aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la -placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis.</p> - -<p>Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et -Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison, -si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était -le centre et l'autre la satellite.</p> - -<p>Mais il y avait trois ans de cela!</p> - -<p>Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder -devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer.</p> - -<p>Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner -l'écriture à Berthe et à Georges!</p> - -<p>En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au -grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et -les soins prévenants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la -mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir -d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses -lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses -prunelles ardentes.</p> - -<p>L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur -réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses -étiolées de la première adolescence.</p> - -<p>Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie, -qui occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours -les calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du -cœur.</p> - -<p>Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce -changement, l'amertume trahie par les paroles de M<sup>me</sup> de -Guermanton; et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver -décidément plus belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un -éclair lui révéla que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de -M<sup>me</sup> de Guermanton, ce qu'elle-même avait gagné à tous les yeux.</p> - -<p>Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous -les motifs de son aversion contre la jeune fille.</p> - -<p>Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au -bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme -le sien?</p> - -<p>Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si -ce n'était plus un jeune homme.</p> - -<p>Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> de papier -qu'il laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes, -les pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses -lectures.</p> - -<p>C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la -<i>Bêtise humaine</i> de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé -avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques -avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au -héros des préoccupations philosophiques:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le - vrai, c'est l'amour.»</p> -</div> - -<p>Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.</p> - -<p>A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu -et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune -fille, elle en avait fait son talisman.</p> - -<p>Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.</p> - -<p>Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants -confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un -serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:</p> - -<p>—Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!</p> - -<p>Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime -était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que -M<sup>me</sup> de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y -trouva plus.</p> - -<p>Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète -l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?</p> - -<p>Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.</p> - -<p>La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta -fut pire que l'insomnie.</p> - -<p>Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes, -le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans -leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu -manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie -peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari -avait triomphé.</p> - -<p>Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.</p> - -<p>Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un -tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:</p> - -<p>—Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la -séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car -ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que -je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me -pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?</p> - -<p>—Mais... le temps indispensable, répondit M<sup>me</sup> de Guermanton d'un -ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette -réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position -actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> mes -conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!</p> - -<p>—Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria -Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.</p> - -<p>—Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit -Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres, -lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.</p> - -<p>—Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une -conviction sincère.</p> - -<p>—Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques, -vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et -pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous -l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les -enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence -sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre -personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre -ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère, -et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!</p> - -<p>Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle -répondit à M<sup>me</sup> de Guermanton:</p> - -<p>—Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie, -c'est le royaume!</p> - -<p>—Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite -de M. de Charaintru.</p> - -<p>Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait -à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et -incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur -insignifiance même.</p> - -<p>—Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui -M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait -toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais -on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste -au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile -qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an -prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de -tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris, -on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la -majestueuse monotonie des bois!</p> - -<p>A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la -résidence de son ancien ami, le baron Pottemain.</p> - -<p>Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le -bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de -l'invitation qu'il avait reçue.</p> - -<p>Par là, il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme -vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du -pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot.</p> - -<p>Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant -la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à -personne?</p> - -<p>C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.</p> - -<p>Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand, -l'événement l'avait servi à souhait.</p> - -<p>Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.</p> - -<p>Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il -raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on -lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange -qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site -désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout -de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à -reconnaître l'ancien clubman.</p> - -<p>Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la -satire, M<sup>me</sup> de Guermanton l'interrompit:</p> - -<p>—Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments, -à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la -mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un -tombeau.</p> - -<p>—On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de -Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cœur sur son dos, -las qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris -que la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux -sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un -veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes -noces.</p> - -<p>—Racontez-nous cela bien vite! s'écria M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>—Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais -M<sup>lle</sup> Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et -ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé -et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de -mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés -dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.</p> - -<p>—Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche -contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part, -je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme -assez fou pour songer à moi.</p> - -<p>—Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue -une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une -impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il -n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre -part, puisque vous paraissez désirer être <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> renseignée sur lui, -Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la -chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain, -sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la -chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.</p> - -<p>—Encore vos médisances qui vont leur train! fit M<sup>me</sup> de -Guermanton. Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!</p> - -<p>—Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir, -les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude. -Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser -seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a -entendu, on sait le menu des choses.</p> - -<p>—Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez -vous-même.</p> - -<p>—Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées -que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie -de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de -Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une -offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander -officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?</p> - -<p>—Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?</p> - -<p>—J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que nous -organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer le -baron, ceci <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> pour masquer la solennité gênante d'une première -entrevue.</p> - -<p>—Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le -mettrons cette semaine à exécution.</p> - -<p>—Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon -costume de cheval.</p> - -<p>M. de Guermanton sortit derrière le vicomte.</p> - -<p>Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence.</p> - -<p>Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à -la châtelaine:</p> - -<p>—Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me -destinez?</p> - -<p>—Pourquoi pas? répliqua tranquillement M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>—C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation -du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru...</p> - -<p>—Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation -a-t-il? Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle -influence cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit -un bavard inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous -imposerait-il une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en -faire une raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique..., -je prétends pour ma part que ces questions de figure, dont vous -faites si grand cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour -ma part, je reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre -le sort de l'empire romain <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> du nez de Cléopâtre... Pour un -théologien, c'était outrager la Providence. On gagnerait gros, si -l'on connaissait toujours l'humeur et la position des gens avant leur -visage et l'on apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six -mois à travers une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de -la frisure, des gants glacés et des bottes vernies d'une première -entrevue...</p> - -<p>—Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la -vue de quelqu'un trompe rarement...</p> - -<p>—Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la -vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même -s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions -générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être -devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir -accompli éclipse l'amour...</p> - -<p>—Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie -jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire -que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le -plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction -de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le -préférer à tous et par l'aimer!</p> - -<p>—Je comprends, riposta ironiquement M<sup>me</sup> de Guermanton, que vous -préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous -trouvez tous les hommes moins bien que mon mari!</p> - -<p>—Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> cette allusion, -et j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin -de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le cœur -si libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un -monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous -promets de l'épouser avec le plus grand empressement.</p> - -<p>—A la bonne heure, dit M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>—Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre -jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui -pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une -opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à -l'œil nu, s'il se peut.</p> - -<p>L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la -châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet.</p> - -<p>L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice -qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable -qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des -intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de -l'éloigner définitivement de Guermanton.</p> - -<p>Pour en avoir le cœur net, elle conçut le projet d'interroger M. -de Guermanton.</p> - -<p>L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans -l'après-midi.</p> - -<p>Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à -Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée.</p> - -<p>Elle s'approcha et aborda carrément la question.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> -Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, M<sup>me</sup> de -Guermanton lui parlait de mariage comme d'une chose possible?</p> - -<p>Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à -l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était -qu'une orpheline pauvre?</p> - -<p>Comme Jacques gardait le silence:</p> - -<p>—Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais -trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours -loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il -se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu -songer? Et y songe-t-il seulement?</p> - -<p>M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière -de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de -répondre:</p> - -<p>—Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous -trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier.</p> - -<p>—C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me -parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher -un mot sur les sujets qui me touchent le plus.</p> - -<p>—Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur -un ton d'affectueux reproche.</p> - -<p>Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que -Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse.</p> - -<p>—Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois -faire... et pourquoi je dois le faire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> —S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de -Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants.</p> - -<p>—Soit... il est aisé de les éloigner.</p> - -<p>—Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un -peu plus tard, en présence de M<sup>me</sup> de Guermanton.</p> - -<p>—Mais M<sup>me</sup> de Guermanton me hait! s'écria Pauline.</p> - -<p>—Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses -sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous -désirez, vous l'aurez, je vous le promets...</p> - -<p>Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la -châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante.</p> - -<p>—En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux -dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme -heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois -chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que -vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition -vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à -épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu -de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue. -C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites:</p> - -<p>—La préférence de cet homme n'est pas justifiée.</p> - -<p>Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> qualités que -je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si -c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première -à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit -dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des -filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance, -le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être -riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous -appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre -nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous -nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et -croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien...</p> - -<p>—Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le -souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis -qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux...</p> - -<p>—Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec -hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser.</p> - -<h3>V</h3> - -<p>La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à -pied, le fusil sur l'épaule.</p> - -<p>Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les -enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et -de Souvigny.</p> - -<p>Vers quatre heures, M<sup>me</sup> de Guermanton décida de se porter à la -rencontre des chasseurs.</p> - -<p>La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein -d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du -domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton.</p> - -<p>Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le -saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit -signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un -groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant -tranquillement.</p> - -<p>—Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de -Guermanton.</p> - -<p>Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon.</p> - -<p>C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru -qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un -inconnu.</p> - -<p>Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de -l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint -retentir de la tête au cœur de la jeune fille.</p> - -<p>Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> elle n'avait -encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain.</p> - -<p>Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique. -Il avait le type aquilin, l'œil à fleur de tête comme les Slaves, -le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre -supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il -était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le -dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la -fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et -le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent -tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant -costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui -veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et -courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit.</p> - -<p>Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme -un peu par sa tenue et sa bonne façon.</p> - -<p>Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux -blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et -souriante.</p> - -<p>M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne -s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité -du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même -d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du -même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus -franc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à -sa prédilection pour Jacques.</p> - -<p>A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur -aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui -trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et -les penseurs.</p> - -<p>Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre -l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille.</p> - -<p>Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui -adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de -spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.</p> - -<p>—Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter -ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour -nous accompagner.</p> - -<p>—Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu -beaucoup à insister.</p> - -<p>—Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement -fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler -ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez, -j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous -confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai -paroissien.</p> - -<p>—Voyons donc, fit le prêtre.</p> - -<p>—Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on -fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on -ne fait pas. Depuis <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> trop longtemps je me suis désintéressé de -toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre -mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que -l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs -journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés -à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi. -Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais -seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le -courage d'entreprendre?</p> - -<p>—Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.</p> - -<p>—C'est bien simple, fit le baron.</p> - -<p>Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:</p> - -<p>—Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai -arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais -pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle -la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes -qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer -ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la -faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme -vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous -corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour -corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être -aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme -on l'entend. Je ne suis <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> donc point digne de votre intérêt. Et il -me faut pourtant le mériter. Comment faire?</p> - -<p>—Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le -prêtre de son air le plus simple.</p> - -<p>—Oui. Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre -devoir pascal, fût-ce à la Toussaint.</p> - -<p>—La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à -remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me -semblait très édifiant.</p> - -<p>—Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le -prêtre avec un recueillement grave.</p> - -<p>—Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez -coulant?</p> - -<p>—Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant, -si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa -profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal -mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages -n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant -que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de -Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez - encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!»</p> -</div> - -<p>C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline, -que de leur parler comme je <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> fais. C'est leur éviter peut-être -des épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des -naufrages!...</p> - -<p>—Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé -peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de -vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse -venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et -muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le -trouverez point.</p> - -<p>—Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur -dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher -alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la -dévotion sincère n'y perdait rien.</p> - -<p>—Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve -par-dessus le marché.</p> - -<p>Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante, -assistait à cette lutte:</p> - -<p>—Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette -le moindre petit mot dans la balance...</p> - -<p>—M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie -en votre faveur serait superflue.</p> - -<p>—Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline. -Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer -d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant.</p> - -<p>—Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse, -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> dit gaiement -le prêtre, nous vous prêterons main-forte.</p> - -<p>—Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec -une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un -homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à -faire.</p> - -<p>—Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien -dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le -baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la -main de M<sup>lle</sup> Pauline; troisièmement, M<sup>lle</sup> Pauline autorisera -le baron à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira -pendant ce temps-là; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du -mariage.</p> - -<p>—Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu, -commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron?</p> - -<p>—Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer.</p> - -<p>A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques -dit:</p> - -<p>—L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne -<ins id="cor_1" title="saurions">serions</ins> -là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention.</p> - -<p>—Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous -en prie!</p> - -<p>—Récitez maintenant votre <i>Credo</i>, poursuivit le curé.</p> - -<p>—Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> laissant dans -le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point -corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les -amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette -délicate mission?</p> - -<p>—De grand cœur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur. -Mais en serais-je capable? Voilà la question.</p> - -<p>—Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement. -De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence.</p> - -<p>Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop -vivement. Mais comment s'en dédire?</p> - -<p>—Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant -l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte -aussi le clocher.</p> - -<p>—A la bonne heure, dit vivement le baron.</p> - -<p>Il y eut un silence que M<sup>me</sup> de Guermanton rompit la première.</p> - -<p>—Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme -voisine, qu'une collation vous attend.</p> - -<p>Le baron et le curé, sur un signe de M<sup>me</sup> de Guermanton, -s'engagèrent les premiers sur le petit pont rustique.</p> - -<p>Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas:</p> - -<p>—Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son -institutrice avec un air de triomphe.</p> - -<p>—Presque charmant, repartit Pauline.</p> - -<p>—En conséquence, prononça Jacques avec une -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> nuance de -mélancolie, voilà mademoiselle presque baronne!</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce -qu'on est convenu d'appeler en province la <i>société</i> du pays, avaient -coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec -Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue -et que l'on eût crue sans apprêts.</p> - -<p>L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à -ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix.</p> - -<p>Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait, -avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui -venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui -méritaient de la former.</p> - -<p>Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait -de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton -et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa -résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop -loin de Paris.</p> - -<p>Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane -que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs -armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement.</p> - -<p>Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis -1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur -Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage -des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant -au château se livrer après dîner aux délices de la <i>Bête ombrée</i>, -puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour -eux-mêmes.</p> - -<p>Cette année-là, Pauline fit tomber adroitement la conversation de -chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot.</p> - -<p>Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue -de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel -il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la -conciliation.</p> - -<p>—Un habile homme! assurait le juge de paix.</p> - -<p>Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron, -grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme -trop aimée était une véritable calamité pour le pays.</p> - -<p>—Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait -voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme!</p> - -<p>Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et -de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social.</p> - -<p>—A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> -de respect la magistrature de son ressort, et il s'était souvent -signalé par des dénonciations courageuses contre des braconniers, -des malfaiteurs de toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour -livrer les coupables au glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait -la découverte d'une bande d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc., -etc. Aussi n'avait-il qu'à parler pour être écouté dans le monde -judiciaire, dont il eût pu être un des ornements, s'il avait eu de -l'ambition.</p> - -<p>Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay -l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette -réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade.</p> - -<p>—Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette -fâcheuse préférence!</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermanton l'avait à peine connue, car M<sup>me</sup> Pottemain ne -voyait personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton -à Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences -était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par -ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la -pensée de les fréquenter.</p> - -<p>—Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand -chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en -poste!</p> - -<p>—Moi, répondait le Polonais à M<sup>me</sup> de Guermanton, j'ai assez connu -la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a -tuée.</p> - -<p>La question devenant ainsi une affaire entre médecins, <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> Jacques -changeait volontiers la conversation.</p> - -<p>Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un -des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté.</p> - -<p>Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une -femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à -son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand -elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y -avait là de quoi l'éblouir et la charmer.</p> - -<p>Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle -s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir -pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son -trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de -Jeanne de Guermanton s'éclaircissait.</p> - -<p>Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une -victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt.</p> - -<p>Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en -songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la -promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille -sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi -les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au -grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot.</p> - -<p>Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> les arbres, -qui semblaient avec leurs <ins id="cor_2" title="ramelles">ramilles</ins> d'argent mat sur le fin azur du -ciel, le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit:</p> - -<p>—Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver?</p> - -<p>—Enchanteur! répondit-elle avec effusion.</p> - -<p>—Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir, -d'un coup d'œil, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à -vous!</p> - -<p>—Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi?</p> - -<p>M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.</p> - -<p>—Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort, -répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour -et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir -le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces -et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé -aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas -réussi.</p> - -<p>—Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi -dorénavant?</p> - -<p>—Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre -contrat de mariage,—au grand contentement, je pense, du baron -Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais -disposé à lui faire la cession de ce terrain.</p> - -<p>—S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?</p> - -<p>—Pleinement et dès aujourd'hui.</p> - -<p>—Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> vrai de -prétendre que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne -l'est pas moins que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je -consentirais même plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous -avez des enfants...</p> - -<p>—Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de -Guermanton.</p> - -<p>—Comparée à zéro, c'est tout un pays.</p> - -<p>—Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant -nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec -force, n'est-ce pas, Jeanne?</p> - -<p>—Certainement, dit M<sup>me</sup> de Guermanton, ce que mon mari fait est -bien fait.</p> - -<p>—Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous -exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner -les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable -envers vous!</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur -tendait la jeune fille.</p> - -<p>—Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous -prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre -gratitude.</p> - -<p>Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que -l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son -âme franche ne savait rien garder.</p> - -<p>Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait -la liberté relative de la servitude pédagogique, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> servitude qui, -après tout, n'est pas cimentée par le sacrement.</p> - -<p>Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de -Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais -qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer -directement à la jeune fille.</p> - -<p>Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient -conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui -intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux -parent.</p> - -<p>Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne -pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête -et le cœur.</p> - -<p>—Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les -transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un -veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié! -Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et -sucré d'un verre de cidre?</p> - -<p>Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration -du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage, -tombait le 15 avril.</p> - -<p>La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout -à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans -nouvelles.</p> - -<p>Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de -ce qui se passait à Bois-Peillot.</p> - -<p>Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> —Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas -être au courant?</p> - -<p>Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui -répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir -pour le croire.</p> - -<p>M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé -que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.</p> - -<p>Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage -discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une -robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à -l'horizon.</p> - -<p>Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose -étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi -nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.</p> - -<p>Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la -stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes, -alignées et sarclées...</p> - -<p>Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse -terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai -passage abandonné aux chèvres.</p> - -<p>On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les -courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.</p> - -<p>Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les -fenêtres.</p> - -<p>Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été -passées au papier de verre et au tripoli.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un -frais bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.</p> - -<p>—Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le -château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des -tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.</p> - -<p>Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation. -Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir -féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des -plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.</p> - -<p>Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit -halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par -une nuée de maçons et de charpentiers.</p> - -<p>On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens -et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.</p> - -<p>Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous -le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le -clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et -annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa -marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain, -de Bois-Peillot.</p> - -<hr class="deco50" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> - -<div class="chapter"> - <h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> - <hr class="deco2" /> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.</p> - -<p>Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du -voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune -femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait -déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une -rentrée triomphale.</p> - -<p>Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour -l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et -à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.</p> - -<p>Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir -dans tous ses détails.</p> - -<p>Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle -prit le plus grand plaisir.</p> - -<p>Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première -baronne. Sur la cheminée se <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> trouvait une réduction du buste de -la défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.</p> - -<p>Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de -marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression -de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu -animer les yeux et les lèvres.</p> - -<p>—Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser -formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non -sans une secrète et indéfinissable angoisse.</p> - -<p>Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les -dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la -domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.</p> - -<p>L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte -d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise -de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la -surveillance générale du service intérieur.</p> - -<p>L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans -sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles -d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse -et hardie auraient pu suffire pour signalement.</p> - -<p>Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces -détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les -rôles impliqués par ce mot significatif.</p> - -<p>Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion -instinctive, le sentiment que <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> cette femme commune la haïssait -sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie -rétrospective.</p> - -<p>C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute -bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée; -elle se fit humble et courba l'échine.</p> - -<p>La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même -prendre la peine de dissimuler son dédain.</p> - -<p>Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les -nouveaux mariés.</p> - -<p>Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence -dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.</p> - -<p>Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil. -Tous deux paraissaient soucieux.</p> - -<p>—Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.</p> - -<p>—Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.</p> - -<p>—Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son -caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout, -nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!</p> - -<p>—Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait -doux?</p> - -<p>—Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il -n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller -chercher une fille <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas -peur, mon tour reviendra...</p> - -<p>—En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour -d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...</p> - -<p>—Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.</p> - -<p>—Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis, -à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous -retomber sur le nez...</p> - -<p>—Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître! -C'est sur lui que ça retomberait tout!</p> - -<p>—Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...</p> - -<p>—Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si -lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de -s'être compromis pour rien...</p> - -<p>Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la -première le fil de cette incompréhensible conversation:</p> - -<p>—C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle. -Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...</p> - -<p>—Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement -Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma -revanche...</p> - -<p>—Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> —Je te le promets!</p> - -<p>—Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois! -Moi, je me charge de la donzelle...</p> - -<p>Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme -dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute -jeune par feu M<sup>me</sup> Maslet et attachée à son service, dès l'âge de -quatorze ans.</p> - -<p>Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.</p> - -<p>La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée, -l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à -mettre en elle toute sa confiance.</p> - -<p>Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine -qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du -château.</p> - -<p>La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la -maison.</p> - -<p>Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre -indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de -prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot. -C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme -jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au -besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune -gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La -vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> -une fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année, -avait voulu introduire son amoureux dans la place.</p> - -<p>Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine -de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine, -il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait -tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au -pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour -avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.</p> - -<p>Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux -que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la -situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la -châtelaine, le plus riche parti de la contrée.</p> - -<p>Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum -de M<sup>me</sup> Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait -fini par le charger de ses intérêts extérieurs.</p> - -<p>C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des -bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire -les métayers et les bûcherons.</p> - -<p>Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine, -n'avaient produit un tel rendement et M<sup>me</sup> Maslet se félicitait de -son heureux choix.</p> - -<p>Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions -et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine -Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> M<sup>me</sup> Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux -intendants, qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne -cherchaient pas à augmenter leur pécule par des malversations.</p> - -<p>Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de -perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale, -tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême -discrétion.</p> - -<p>Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens -d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais -aux oreilles de la châtelaine.</p> - -<p>Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.</p> - -<p>—Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à -Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!</p> - -<p>Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses -prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était -proposé.</p> - -<p>Un beau matin, M<sup>me</sup> Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée -d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle -l'avait présenté comme son mari.</p> - -<p>Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de -position, elle était devenue la baronne Pottemain.</p> - -<p>Certes, M<sup>me</sup> Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait -habitué Pastouret et Victorine à bien des excentricités—dont ils ne -s'étaient jamais plaint—mais jamais ils ne se fussent attendus <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> -de la part de la vieille dame à un pareil dénouement.</p> - -<p>Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça -qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence -habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux -auraient à rendre les comptes de leur gestion.</p> - -<p>Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés -l'insouciance de M<sup>me</sup> Maslet.</p> - -<p>Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa -femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret, -qu'il entendait désormais être le seul maître.</p> - -<p>Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à -l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit -bientôt surnommer le Sournois.</p> - -<p>Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir -autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible -pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant -de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux -femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister -aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.</p> - -<p>Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le -terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa -ligne de conduite.</p> - -<p>Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec -Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son -nouveau maître.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant -d'humeur assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en œuvre -toutes ses séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son -manège.</p> - -<p>La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne -peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la -monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une -matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.</p> - -<p>De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère -aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle -Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.</p> - -<p>En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de -possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était -devenue sa maîtresse.</p> - -<p>Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé -de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance -d'autrefois.</p> - -<p>Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme -d'égards et de prévenances.</p> - -<p>C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il -avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait -commandé le buste en marbre de la châtelaine.</p> - -<p>Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré, -où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait -d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se -sent supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux -une scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.</p> - -<p>En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la -châtelaine...</p> - -<p>Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant -son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et -plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le -hasard lui avait fait rencontrer M<sup>me</sup> Maslet, et que celle-ci était -millionnaire...</p> - -<p>Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse. -Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du -matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper -jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.</p> - -<p>Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier -soupir et il ne put que constater le décès, <i>dû sans aucun doute</i>, -ajouta-t-il, <i>à une congestion pulmonaire</i>.</p> - -<p>La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle -que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui M<sup>me</sup> -Pottemain avait rédigé son contrat et déposé son testament.</p> - -<p>La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari -la totalité de ses biens.</p> - -<p>Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans -la propriété et il lui fit construire, <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> en témoignage de ses -regrets, un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.</p> - -<p>Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel, -mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine -resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la -domination du couple Pastouret.</p> - -<p>Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait -cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron -se réveilla.</p> - -<p>Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des -meilleures choses!</p> - -<p>Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit -le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et -qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.</p> - -<p>Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et -fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs -renseignements.</p> - -<p>Ce fut un coup de massue pour la servante.</p> - -<p>Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en œuvre pour détourner le -baron de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il -avait assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, -s'il ne voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de -songer à se remarier.</p> - -<p>Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se -heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se -résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait -chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus -qu'autrefois, <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> elle se sentait armée pour la lutte et elle -attendit de pied ferme.</p> - -<p>Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à -la transformation du manoir.</p> - -<p>Victorine, la rage au cœur, sentait chaque jour son maître lui -échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait -d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa -fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.</p> - -<p>Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et -plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de -la servante.</p> - -<p>Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être -avoir recours à l'intimidation...</p> - -<p>Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour -jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.</p> - -<p>Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline -et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer -définitivement à Bois-Peillot.</p> - -<p>Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le -visage de la jeune femme.</p> - -<p>Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle -eût pu être en droit de se promettre.</p> - -<p>En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui -procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les -plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé de -lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> -pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment -d'antipathie que lui inspirait son mari.</p> - -<p>Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu -du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à -lire la sincérité.</p> - -<p>Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une -leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher, -elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa -nature pour répondre à l'affection par l'affection.</p> - -<p>Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui -lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa -situation d'épouse.</p> - -<p>Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la -mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop -brusque d'existence.</p> - -<p>Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et -établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En -attendant, il redoublait de soins et de prévenances.</p> - -<p>Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune -initiative à prendre.</p> - -<p>De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire, -elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa -mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du -reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs.</p> - -<p>Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> jour à -l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête -merveilleusement dressée.</p> - -<p>Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que -son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier -admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et -pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage.</p> - -<p>Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles -distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme.</p> - -<p>Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline, -mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont -ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause.</p> - -<p>Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à -Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie -de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure -l'inquiétude latente de la jeune femme.</p> - -<p>Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de -Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui -l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la -servante-maîtresse.</p> - -<p>Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord -avait été loin de se modifier.</p> - -<p>Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque -fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance -incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun -éclat.</p> - -<p>Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> l'ennui que -devait éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis -tant d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse -absolue.</p> - -<p>Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long -isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait -bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais -une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain -avait donné quelques droits...</p> - -<p>Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever -une question qu'elle sentait irritante au premier chef.</p> - -<p>Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine, -chaque fois que l'occasion s'en présentait.</p> - -<p>La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux -femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs, -devait fatalement rester à la baronne.</p> - -<p>Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme, -Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à -répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites -et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton -qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui -avaient dû exister entre elle et son maître.</p> - -<p>Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir Victorine -quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun reproche -rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle émit -seulement avec <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> discrétion cette opinion que la plus simple -convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner -son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de -Bois-Peillot.</p> - -<p>Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à-vis de -Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le -moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant -tout scandale.</p> - -<p>Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui -fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue -impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait -assurer la tranquillité de tout le monde.</p> - -<p>A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison -de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui -continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes.</p> - -<p>De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se -marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa -servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre -tranquillement et de se créer une famille.</p> - -<p>Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand -celui-ci eut fini, il secoua la tête:</p> - -<p>—Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la -dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la -porte, comme cela, sans autre motif?...</p> - -<p>—Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> insolent de son -valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne?</p> - -<p>—Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que -nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à -Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il -s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire -réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux...</p> - -<p>Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux.</p> - -<p>—Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous -refusez d'épouser Victorine?</p> - -<p>—Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est -d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître -de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous -partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera...</p> - -<p>—C'est votre dernier mot, Pastouret?</p> - -<p>—C'est mon dernier mot, not'maître!</p> - -<p>—Bien! Vous attendrez mes ordres.</p> - -<p>—J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit... -Faut bien vous laisser le temps de réfléchir...</p> - -<p>Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler -sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans -son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard.</p> - -<p>Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il -paraissait avoir pris son parti.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour -de jardin.</p> - -<p>—J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline.</p> - -<p>—Lequel?</p> - -<p>—Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du -jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je -vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà. Je vais les -marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de -me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le -crédit d'un ou deux mois?</p> - -<p>—Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est -en principe décidé, j'y souscris volontiers.</p> - -<p>—Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa -femme.</p> - -<p>Et il changea de conversation.</p> - -<p>Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât -jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à -reprocher à sa maîtresse la moindre observation.</p> - -<p>Ils crurent avoir gagné leur procès.</p> - -<p>—Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous -le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas -peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la -petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal, -c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> - -<h3>II</h3> - -<p>Cependant la saison des chasses était arrivée.</p> - -<p>Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune -occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible, -le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les -châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins.</p> - -<p>C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le -rendez-vous élégant de la contrée.</p> - -<p>Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces -petites fêtes qui se renouvelaient souvent.</p> - -<p>Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques, -qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre -aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que -la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter.</p> - -<p>Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient -beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis, -le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent -conviés.</p> - -<p>De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les -autorités du pays s'étaient trouvées <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> réunies à Bois-Peillot. On -préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline.</p> - -<p>Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la -préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de -Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques -officiers de la garnison et la société des environs.</p> - -<p>M. de Guermanton s'était excusé.</p> - -<p>A onze heures, les chasseurs prirent position.</p> - -<p>Ils furent échelonnés dans toutes les <i>lignes</i> du bois et les -rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office.</p> - -<p>Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit -fin que vers le soir.</p> - -<p>De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des -tireurs, qui firent une véritable hécatombe.</p> - -<p>Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui -amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins.</p> - -<p>Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer -à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve -quelques cartouches de gros plomb.</p> - -<p>A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un -fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé.</p> - -<p>Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être -bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en -poussant un éclat de rire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des <i>berdins</i> -dans le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les -troupeaux.</p> - -<p>Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater -le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut -admonester le <i>berdin</i>, celui-ci avait déjà disparu.</p> - -<p>A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang -Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau.</p> - -<p>Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du -gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là.</p> - -<p>On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu?</p> - -<p>Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils -rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers.</p> - -<p>Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait -de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie, -et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation. -Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet -accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne -pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident... -ou meurtre.</p> - -<p>Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une -imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge -de gros plomb à chevreuil.</p> - -<p>Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> plus qu'une -plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup. -On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on -transporta le blessé à Bois-Peillot.</p> - -<p>M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il -s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait -été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait.</p> - -<p>Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira -plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui -avait failli coûter la vie au petit pâtre.</p> - -<p>Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron.</p> - -<p>—Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que -j'aimais tant!</p> - -<p>M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte.</p> - -<p>—Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents -malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans -de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.</p> - -<p>—Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été -témoin que tout s'est cependant passé correctement.</p> - -<p>—La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce -douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que -tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.</p> - -<p>Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au -château.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur -Marsay commença un premier pansement.</p> - -<p>A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il -se raidit, murmura:</p> - -<p>—Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...</p> - -<p>Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.</p> - -<p>Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient -eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.</p> - -<p>—Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.</p> - -<p>—J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce -qu'il a voulu me dire.</p> - -<p>Elle se pencha vers le défunt, l'œil sec, mais les traits -contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge -la face ensanglantée du cadavre.</p> - -<p>Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut -retrouver le procureur.</p> - -<p>—Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de -mourir entre mes bras.</p> - -<p>—Et vous concluez? demanda le magistrat.</p> - -<p>—A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont -l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents -coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des -tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le -meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> -nous qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés -aujourd'hui?...</p> - -<p>M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les -lèvres, puis, brusquement:</p> - -<p>—Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai -le permis d'inhumer.</p> - -<p>Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit -quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du -rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du -baron, dont le chagrin faisait peine à voir:</p> - -<p>—Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de -ces choses-là...</p> - -<p>—Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur, -j'espère bien!</p> - -<p>—A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules. -Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite... -Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée -d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?</p> - -<p>—Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et -il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est -navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!</p> - -<p>—Je reconnais là votre cœur! fit le magistrat.</p> - -<p>—Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne -retrouverai jamais un dévouement semblable.</p> - -<p>Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté -Bois-Peillot.</p> - -<p>Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> où son -intendant renfermait ses papiers.</p> - -<p>Il n'en sortit que deux heures après.</p> - -<p>Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès -le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les -circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis -d'inhumer.</p> - -<p>L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa -qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.</p> - -<p>Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il -s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure -où on cloua le cercueil.</p> - -<p>Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf, -tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi -par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot -et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait -toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon -exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux -pauvres.</p> - -<p>Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de -rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et -dit:</p> - -<p>—En face des quelques personnes présentes et surtout des -travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés -spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été -Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise -par tous me gagne au souvenir du deuil que <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> j'ai conduit, il y -a trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre -que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et -perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!</p> - -<p>Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage -dans son mouchoir.</p> - -<p>Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il -rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à -Bois-Peillot.</p> - -<p>Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en -courant dans la cour du château:</p> - -<p>—Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!</p> - -<p>—Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille -gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y -a-t-il des pompiers?</p> - -<p>Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de -victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions -auxquelles il ne savait que répondre.</p> - -<p>—Courons! dit Pauline, dont le cœur battait avec force et qui -avait pâli.</p> - -<p>—Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour -des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai -seul!</p> - -<p>Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après, -il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée -noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine -entra sans frapper.</p> - -<p>—Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton -ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.</p> - -<p>—Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.</p> - -<p>—J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,—Que le -bon Dieu ait son âme!—et nous devions même nous épouser... Eh bien, -ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa -bonne mort...</p> - -<p>—Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...</p> - -<p>Victorine hocha la tête et reprit:</p> - -<p>—Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop -long!... Alors on l'a tué...</p> - -<p>Pauline se leva, frémissante:</p> - -<p>—Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.</p> - -<p>—Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine, -écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui -arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que -voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant -à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.</p> - -<p>Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier -couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.</p> - -<p>C'était bien l'écriture de Pastouret.</p> - -<p>Un instant, elle hésita avant de lire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> —Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable -servante, et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au -procureur... Mais j'aime pas mettre les gens de justice dans mes -affaires... Je préfère vous donner cela à vous... Vous verrez -là-dedans ce que le Sournois a fait de sa première femme... ce qu'il -ferait de moi, si je ne me tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera -de vous... quand il en aura assez... Vous comprendrez aussi pourquoi -Pastouret est mort... Ah! il se doutait, le Sournois, que Pastouret -lui avait préparé un plat de sa façon... Depuis hier, il a retourné -tout le petit cabinet où le pauvre garçon serrait ses papiers... Il -n'a rien trouvé... moi, je reste pour venger le mort... et je vous -jure que je le vengerai... Quant à vous, madame, vous ne m'aimez -pas, puisque vous avez voulu me renvoyer, ça m'est égal, je ne vous -en veux pas et la preuve, c'est que je vous rends service en vous -prévenant... Que madame la baronne fasse maintenant ce qu'elle jugera -à propos!</p> - -<p>Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait -désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.</p> - -<p>Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais -elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre -les deux époux.</p> - -<p>Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la -connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa -merci...</p> - -<p>Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> au -Sournois la tentation de la traiter comme il venait <i>assurément</i> de -traiter le malheureux Pastouret...</p> - -<p>—Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou -sinon!...</p> - -<p>Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un -œil hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque -Victorine eut disparu, elle se décida...</p> - -<p>Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les -caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans -le vide.</p> - -<p>Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses -regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste -si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force -conduire, en la meurtrissant, sa propre main!</p> - -<p>Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui -se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!</p> - -<p>Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la -chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle, -regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le -papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha -dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à -pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir -été ni remarquée, ni entendue:</p> - -<p>—De quel côté Guermanton?</p> - -<p>Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> Guermanton à -travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps -en temps une clameur étouffée:</p> - -<p>—Jacques! Jacques!</p> - -<p>Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver -à Guermanton avant de mourir,—ou de revoir son mari, ce qui pour -elle était la même chose!</p> - -<p>Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche, -elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre -écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua, -elle avança, répétant toujours:</p> - -<p>—Jacques! Jacques!</p> - -<p>Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une -allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à -la suivre.</p> - -<p>Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de -sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.</p> - -<p>Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant -qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:</p> - -<p>—Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre -robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine... -C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!... -Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante -mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables -et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> êtes -troublée?... Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux -objet de votre angoisse?...</p> - -<p>—Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême -effort.</p> - -<p>Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant, -la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé -tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus -et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.</p> - -<p>—Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait -accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.</p> - -<p>—C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.</p> - -<p>Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se -cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la -sentinelle et gagner la rase campagne:</p> - -<p>—Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...</p> - -<p>—Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela -en cheminant au pas.</p> - -<p>Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et -raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.</p> - -<p>Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait -vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des -dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était -tout à fait étrangère; mais il aimait mieux <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> étudier les allures -de son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser -une question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.</p> - -<p>Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en -plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture -aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui -l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride -et lui asséna un coup de cravache.</p> - -<p>Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et -Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut -machinalement accepté.</p> - -<p>Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de -sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de -faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait -d'assister.</p> - -<p>Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en -voyant dans la glace l'altération de ses traits.</p> - -<p>A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée -qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.</p> - -<p>Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.</p> - -<p>Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à -présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se -sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses -caresses, mais même à son regard...</p> - -<p>Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> sans -plus songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de -lutter avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.</p> - -<p>Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire, -dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se -plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit -un revolver qu'elle chargea.</p> - -<p>En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son -d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.</p> - -<p>Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection -qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui -opposer aucune résistance.</p> - -<p>Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la -crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant -d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.</p> - -<p>Nulle réponse.</p> - -<p>Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme -l'entendit s'éloigner.</p> - -<p>Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la -tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle -Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la -figure stupéfaite et irritée du baron.</p> - -<p>Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui -se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se -taisait, c'était de crainte d'en trop dire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> —Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?</p> - -<p>Puis apercevant le revolver:</p> - -<p>—Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?</p> - -<p>—Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.</p> - -<p>—Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?... -Mais tout...</p> - -<p>—Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un -assassin!</p> - -<p>—Qu'osez-vous dire?</p> - -<p>—Que je vous ordonne de quitter cette chambre!</p> - -<p>—Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez -perdu la raison!</p> - -<p>—Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il -m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à -votre juste valeur...</p> - -<p>—Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette -arme.</p> - -<p>Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il -semblait espérer de désarmer la jeune femme.</p> - -<p>—Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me -faites horreur.</p> - -<p>—Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?</p> - -<p>—Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.</p> - -<p>—Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?</p> - -<p>—Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet, -je suis votre femme! Je suis <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> venue à vous pleine d'espoir et -de confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot! -Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»</p> - -<p>Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un -regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée -par la colère.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>La position du baron Pottemain était embarrassante.</p> - -<p>Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à -coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu -que le problème de cette métamorphose à résoudre.</p> - -<p>Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était -ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant -le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une -journée orageuse et énervante?</p> - -<p>Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à -descendre?</p> - -<p>Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement, -s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus -tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât -clairement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.</p> - -<p>Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus -rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à -s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.</p> - -<p>Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la -lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre -chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété -l'excès par l'excès de la folie même.</p> - -<p>Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses -mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se -trouvait encore le revolver.</p> - -<p>Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte, -la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son œil lança des -éclairs.</p> - -<p>Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:</p> - -<p>—Elle est bien décidément folle!</p> - -<p>Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:</p> - -<p>—Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!</p> - -<p>—C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne -comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps -attendre... Vous allez être édifié...</p> - -<p>—Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton -où vibrait la volonté et où <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> éclatait, malgré lui, l'impatience, -vous conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...</p> - -<p>—Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait -jamais dû se produire!</p> - -<p>—Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?</p> - -<p>—A merveille!</p> - -<p>—J'attends dans la pièce voisine.</p> - -<p>Et il referma la porte.</p> - -<p>Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais - élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez mon - retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends rien... Je - m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»</p> -</div> - -<p>Pauline prit une plume et traça ces mots:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes <i>et ce que vous - avez fait</i>... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien vous - devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et le bruit - sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un prétexte - honnête et plausible pour nous séparer.»</p> -</div> - -<p>Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait -employé lui-même.</p> - -<p>Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe -en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il -froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.</p> - -<p>Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si -une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la - folie est héréditaire.</p> - - <p>«Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, ni le - scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre proposition.</p> - - <p>«Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je vous - le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»</p> -</div> - -<p>Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche -du dîner.</p> - -<p>La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus -tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de -robe et rattaché ses cheveux.</p> - -<p>Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un -flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître -en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa -jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main -gantée et descendit avec lui.</p> - -<p>Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne -s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles -d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.</p> - -<p>La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles. -Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.</p> - -<p>Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils -se parlèrent sans penser.</p> - -<p>A peine au dessert, le baron dit tout haut:</p> - -<p>—Les tristes émotions de cette journée paraissent, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> mon amie, -vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous -goûter de suite un peu de repos?</p> - -<p>Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant -au valet:</p> - -<p>—Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on -m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la -sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et -que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!</p> - -<p>Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant -d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.</p> - -<p>Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine -lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.</p> - -<p>Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic -tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent -rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.</p> - -<p>Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur -son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait -réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.</p> - -<p>La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la -marque se trahissaient, après des années de <i>bonheur</i> conjugal, par -quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion -d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à -nu...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée -réellement en un clin d'œil au beau milieu d'une de ces situations -tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses -protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?</p> - -<p>Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer -décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup -devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de -lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans -le premier cloître venu.</p> - -<p>On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:</p> - -<p>—Mais c'est par trop extraordinaire!</p> - -<p>Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux -enfants, s'esquiverait avant le réveil.</p> - -<p>Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance -de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut -articuler aucune plainte.</p> - -<p>Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de -réintégrer le domicile conjugal.</p> - -<p>La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui -donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.</p> - -<p>En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas -dit qu'il abdiquât.</p> - -<p>Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant -subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans -l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.</p> - -<p>Comment faire, alors?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire -intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître -l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain, -dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!</p> - -<p>La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que -la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation -d'une façon bizarre, mais muette...</p> - -<p>Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les -premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les -bosquets.</p> - -<p>Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si -ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.</p> - -<p>L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles -vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du -coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient -dans l'azur.</p> - -<p>A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire, -également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point -blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.</p> - -<p>Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne -Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et -une curiosité maladive attira son attention de ce côté.</p> - -<p>—Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est -embarquée pour l'autre monde.</p> - -<p>Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> vêtit d'une -matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et -dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit -à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.</p> - -<p>Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se -souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par -l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.</p> - -<p>Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de -demander les clés, elle serait restée prisonnière.</p> - -<p>Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés -et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du -personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron -et se dirigea à pas lents vers le parc.</p> - -<p>La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à -Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.</p> - -<p>Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui -y conduisait en zigzags parmi les hêtres.</p> - -<p>Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les -vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries -dans la futaie.</p> - -<p>Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia -le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent -et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou -par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce -qui l'attend!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> Encore quelques pas et elle allait toucher le but.</p> - -<p>Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par -l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau, -était close par une petite grille.</p> - -<p>Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases -contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.</p> - -<p>Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste -de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer -aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:</p> - -<p>—Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!</p> - -<p>Cette composition ne pouvait être que l'œuvre d'un grand artiste, -inspiré à coup sûr par une pensée singulière.</p> - -<p>Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il -fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.</p> - -<p>Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait -naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.</p> - -<p>Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la -chapelle.</p> - -<p>Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le -monument:</p> - -<p>—Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!</p> - -<p>Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> chien dans le -fourré, puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au -milieu d'un taillis.</p> - -<p>Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule -sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil -hérissé comme un loup.</p> - -<p>—Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.</p> - -<p>Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha -légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre -de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux, -comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs -cheveux blonds épars.</p> - -<p>Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son -instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.</p> - -<p>A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et -Pauline, pour le rassurer, lui dit:</p> - -<p>—Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta -maîtresse...</p> - -<p>Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:</p> - -<p>—Non... Vous n'êtes pas M<sup>me</sup> la baronne... M<sup>me</sup> la baronne, elle -est là!</p> - -<p>Et du doigt, il désignait le monument.</p> - -<p>—Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais -je suis la seconde baronne.</p> - -<p>—Ah! fit simplement le pâtre.</p> - -<p>—Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.</p> - -<p>—Jeannolin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> —Qu'est-ce que tu fais?</p> - -<p>—Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!</p> - -<p>Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu -qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.</p> - -<p>Mais cet être bizarre intéressait Pauline.</p> - -<p>Elle s'approcha et d'un ton caressant:</p> - -<p>—Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.</p> - -<p>—Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du -Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.</p> - -<p>Pauline ne se tint pas pour battue.</p> - -<p>—Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu -pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...</p> - -<p>L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen -eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son -interlocutrice, il reprit:</p> - -<p>—Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il -vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant -pour tout le monde...</p> - -<p>Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> —Ils disent comme cela dans le pays que je suis <i>berdin</i>... -mais je ne le suis point!... Mais dâ—non!,.. et je vois clair... -Je l'aimais bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, -des gâteaux... et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle -est là... Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la -chasse... Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et -même qu'un ami du Sournois m'a tiré dessus...</p> - -<p>—Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.</p> - -<p>—Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre -Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me -faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là -qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...</p> - -<p>Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.</p> - -<p>—Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de -réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être -contente.</p> - -<p>—Qu'as-tu fait? demanda Pauline.</p> - -<p>—Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,.. -dans la chapelle.</p> - -<p>—Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la -jeune femme.</p> - -<p>Mais l'enfant secoua la tête.</p> - -<p>—Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...</p> - -<p>—Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> saura rien... Aie -confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je -te promets d'avoir soin de toi.</p> - -<p>—Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que -je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois, -hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...</p> - -<p>Et le <i>berdin</i> éclata d'un rire nerveux et strident.</p> - -<p>—Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin, -sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens -faire paître tes vaches par ici?...</p> - -<p>—Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de -la baronne...</p> - -<p>—Je reviendrai... à demain!...</p> - -<p>Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait -d'apprendre, tandis que le <i>berdin</i> lançait Bas-Rouge de nouveau à la -poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.</p> - -<p>—Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.</p> - -<p>Il avait passé sa nuit à former des conjectures <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> sur ce mot plein -de menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:</p> - -<p>—<i>Je sais tout!</i></p> - -<p>Tout? Quoi?</p> - -<p>Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son -compte, de quelle source le tenait-elle?</p> - -<p>Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème. -Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son -pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.</p> - -<p>Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et -tailla ses favoris à pleins ciseaux.</p> - -<p>Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours -de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en -sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.</p> - -<p>Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta -stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on -avait déjà vu M<sup>me</sup> la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne -fût pas sept heures du matin.</p> - -<p>—Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille -du baron l'ex-servante-maîtresse.</p> - -<p>—C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait -pas paraître étonné.</p> - -<p>Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua -à se savonner le menton d'un <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> geste ample et symétrique, se -bouchant les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui -donnait l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.</p> - -<p>Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il -ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.</p> - -<p>—Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage, -aujourd'hui!</p> - -<p>Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se -retournant vers sa servante:</p> - -<p>—J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes -familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon -service?</p> - -<p>—Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement -Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre -Pastouret.</p> - -<p>—Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.</p> - -<p>—Moi? Oh! rien!</p> - -<p>—Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et -j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe... -Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence, -pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé... -quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu -après mon départ et qu'a-t-elle fait?</p> - -<p>Victorine sourit imperceptiblement.</p> - -<p>Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture -entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir, -et elle triompha. <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Mais elle sut cacher le contentement intérieur -qu'elle éprouvait.</p> - -<p>—Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon -que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru -étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur -ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai -trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec -vous... Je ne sais rien de plus...</p> - -<p>—Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans -les yeux la servante-maîtresse.</p> - -<p>—Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le -regard étincelant de son maître.</p> - -<p>—Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?</p> - -<p>—J'affirme que je n'ai vu personne.</p> - -<p>—Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses -dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?</p> - -<p>—Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au -parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je -croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.</p> - -<p>Mais le baron ne releva pas cette pointe.</p> - -<p>—Où est-elle à présent?</p> - -<p>—Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.</p> - -<p>—Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez, -en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...</p> - -<p>—C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je -te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera -et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste -continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as -compris? C'est entendu?</p> - -<p>—C'est entendu!</p> - -<p>—C'est bien!</p> - -<p>Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait -d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre -sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver -le danger.</p> - -<p>Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que, -si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la -toute-puissance.</p> - -<p>C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée -à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité -propre.</p> - -<p>Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout, -qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que -sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.</p> - -<p>Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas -hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre -son œuvre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et -s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.</p> - -<p>Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le -plus dégagé du monde.</p> - -<p>A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins, -sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.</p> - -<p>—Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez -volontiers... je parierais.</p> - -<p>—Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu -et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine -de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres -vivants ce que je ne puis leur rendre.</p> - -<p>Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le -baron affecta de ne pas prendre garde.</p> - -<p>Il reprit sans aucune ironie:</p> - -<p>—Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?</p> - -<p>—Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai, -pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.</p> - -<p>—De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est -essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée -que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon! -la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la -contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> —Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit -mon cœur.</p> - -<p>Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer -sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.</p> - -<p>Enfin, il soupira:</p> - -<p>—Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des -autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre -mari!...</p> - -<p>—Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!</p> - -<p>Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel -mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.</p> - -<p>Dans ce coup d'œil, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et -que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits. -C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.</p> - -<p>—Vous êtes changé, dit-elle involontairement.</p> - -<p>—Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire -recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un -soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour -vous plaire...</p> - -<p>—N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.</p> - -<p>—Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste -plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec -la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?</p> - -<p>—Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> —Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je -vous inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est -rendu coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela -comme s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps -rigueur.</p> - -<p>Ce disant, il s'avança vers sa femme.</p> - -<p>—Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.</p> - -<p>Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase -empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de -recouvrer une partie de son avantage.</p> - -<p>A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice -criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle -électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cœur de -Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.</p> - -<p>Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en -stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.</p> - -<p>Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de -mousse et s'assit près d'elle.</p> - -<p>—Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a -calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être, -et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on -vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...</p> - -<p>Pauline se recueillit un instant, passant rapidement <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> en revue, -avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les -dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la -dénonciation.</p> - -<p>Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine, -Jeannolin.</p> - -<p>Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à -l'abri.</p> - -<p>La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante, -celle-là.</p> - -<p>Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à -s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la -désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau -crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le -scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient -sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une -tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.</p> - -<p>Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à -ce prix.</p> - -<p>Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de -son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui -avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un -simple soupçon à sa trace.</p> - -<p>En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.</p> - -<p>—Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les -bases de notre séparation. Vous <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> m'avez demandé de feindre pour -éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis -prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue -vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous -ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par -soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je -regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et -ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que -vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer, -pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait -point sur ma tombe. Dussé-je—et retenez bien mes paroles!—dussé-je, -par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler -morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis -quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!</p> - -<p>Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait, -comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour -sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du -désespoir.</p> - -<p>Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se -contraignit d'abord pour ne pas éclater.</p> - -<p>Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:</p> - -<p>—J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre -amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> —Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.</p> - -<p>—Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main -douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop -jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les -fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns -de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?</p> - -<p>—Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.</p> - -<p>—Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous -qu'un symptôme de plus, songez-y.</p> - -<p>Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui -range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs -volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des -gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.</p> - -<p>—Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là -votre plan de campagne?</p> - -<p>—Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière -pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre -une santé—malgré tout—aussi chère, sans épuiser tous les moyens de -la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit -souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en -triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration -dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous un -étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à autre -chose. Vous <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à ses -inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime -et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve, -dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que -l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur -moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux -pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne -amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et -une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous -bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que -vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me -soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un -exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de -Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez -au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi, -vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état -cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et -la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du -médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un -peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction, -mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent -aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en -supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec -votre propre manie et votre propre douleur...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à -l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le -moyen de gagner du temps.</p> - -<p>Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son -habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son -geôlier:</p> - -<p>—Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!... -Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la -proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus -complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres -sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous -m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes -caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous -mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la -première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre -nous!</p> - -<p>—Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le -baron d'un air de triomphe. A l'œuvre, maintenant!...</p> - -<p>Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain -courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.</p> - -<p>L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille, -avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.</p> - -<p>Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de Pauline -fussent très opposés chez Jacques <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et sa femme, tous deux -confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les -politesses qu'ils firent au baron.</p> - -<p>Les enfants réclamaient déjà hautement M<sup>lle</sup> Marzet, ne comprenant -point qu'en devenant M<sup>me</sup> Pottemain elle cessât d'être à eux.</p> - -<p>L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé -souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de -la destinée.</p> - -<p>La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne -parut point à son avantage.</p> - -<p>Et—que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le -changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence -son caractère réel—Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.</p> - -<p>Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution -dans la voie des épanchements.</p> - -<p>—Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et -Georges avec embarras.</p> - -<p>Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en -recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.</p> - -<p>—Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur -trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le -sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des -accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?</p> - -<p>—Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> —Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour -d'un climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir -exercé sur son enfance une influence néfaste!</p> - -<p>Et il regardait le plafond, attendant une réponse.</p> - -<p>—Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur -animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de -l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune -femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.</p> - -<p>—Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations? -Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire... -l'assassiner?...</p> - -<p>—Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle -a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents, -dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité, -entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...</p> - -<p>—L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux -en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à -Guermanton, elle ne faisait pas cela?</p> - -<p>Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et -Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni -l'autre.</p> - -<p>—Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline -a quelque chose de dérangé dans le cerveau.</p> - -<p>Le Normand avait bien pesé le mot abominable <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> qu'il venait de -jeter dans la conversation. Il examina en dessous M. et M<sup>me</sup> de -Guermanton.</p> - -<p>—Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez -ces particularités dans l'ombre!</p> - -<p>—J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans -doute entendu parler...</p> - -<p>—Oui, dit vivement M<sup>me</sup> de Guermanton, un incendie à deux lieues -d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.</p> - -<p>—L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à -moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre. -Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir -avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient -de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma -rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal -entendu, peut-être!</p> - -<p>—Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement -le père de famille: la première est que, jamais ici, M<sup>lle</sup> Marzet -n'a été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde -est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette -impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en -fût la cause?</p> - -<p>—C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à -lui-même de se rassurer.</p> - -<p>—Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage, -le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:</p> - -<p>—Hélas non!</p> - -<p>—C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.</p> - -<p>—Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je -voulais vous parler à cœur ouvert auparavant, vous consulter...</p> - -<p>—Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par -des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.</p> - -<p>—C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin? -demanda-t-il à Jacques.</p> - -<p>—C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère -qui ne lui <ins id="cor_3" title="mot ajouté">était</ins> pas habituel.</p> - -<p>—J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous -prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais -pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!</p> - -<p>—Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre -et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.</p> - -<p>—Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret, -surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait -point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la -blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers -souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais -votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.</p> - -<p>L'exquise délicatesse de cette réponse charma <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> Jacques, qui -remercia sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain -d'un coup d'œil froid et altier.</p> - -<p>—Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de -sourire.</p> - -<p>—Vous entendez: <i>le mot de l'énigme</i>, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec -votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez -encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour -Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.</p> - -<p>—C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien -aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si -je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée -que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...</p> - -<p>Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison -funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.</p> - -<p>Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.</p> - -<p>La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse -de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le -départ du baron pouvait être plus proche.</p> - -<p>M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas -laisser à Pottemain toute latitude de refuser.</p> - -<p>Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux -que peut-être il ne voulait pas faire, <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> il se retira bien assuré -que le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et -que, de dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète -sympathie pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds -au château.</p> - -<p>C'était peut-être ce qu'il souhaitait!</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la -lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.</p> - -<p>—Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous -voilà tailleur à présent?</p> - -<p>—Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y -autorisez, habiller un petit pauvre.</p> - -<p>—Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui, -par hasard, qui s'appelle Jacques!</p> - -<p>Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:</p> - -<p>—Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le -connaissez sans doute.</p> - -<p>—Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux -mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où -j'ai été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais -que des relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> Ils se dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre -nouvelle est que décidément le feu a été mis <i>exprès</i> à ma grange -de Sainclair. Décidément, nous excitons des sympathies partout!... -Ah! il est vrai que votre amour me reste pour me consoler... C'est -quelque chose... Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais -m'occuper à faire prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. -Je mets la maréchaussée sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va -m'occuper huit jours. Après quoi, si vous n'allez décidément pas -mieux, nous bouclerons les malles et nous jetterons une plume au -vent...</p> - -<p>Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le -baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.</p> - -<p>La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches, -s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.</p> - -<p>Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien -moins <i>berdin</i> qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence -fruste avait besoin d'être développée et cultivée.</p> - -<p>Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle -le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.</p> - -<p>Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de -Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon -de la famille de Guermanton.</p> - -<p>Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir -tragique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par -l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses -hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès -d'eux aucun appui.</p> - -<p>Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne -lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se -séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse -et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de -main.</p> - -<p>Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à -vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.</p> - -<p>C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une -ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans -la guerre, les officiers et les soldats?</p> - -<p>Une enquête eut lieu.</p> - -<p>Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si -haute estime, se trouva chargé des préliminaires.</p> - -<p>Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de -louage.</p> - -<p>Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne -Pottemain.</p> - -<p>Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle -était riche et par conséquent elle était quelqu'un.</p> - -<p>—Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton -malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> vous vous informiez si -volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais -magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame -la baronne!...</p> - -<p>Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres -faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée -en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème -d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons -extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son -cœur meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre -enfant, coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention -criminelle.</p> - -<p>Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration -qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.</p> - -<p>Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour -croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas -par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les -physionomies.</p> - -<p>Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès -l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des -coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur -l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme -le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à -faire tomber une tête.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> que la lutte, à -l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme -elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'œil bien -ouverts.</p> - -<p>La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique -de Bois-Peillot.</p> - -<p>Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que -ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore -sur le théâtre de l'incendie.</p> - -<p>Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron -pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de -se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne -produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.</p> - -<p>Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni -mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années, -par leur gentillesse.</p> - -<p>Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était -couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les -troupeaux.</p> - -<p>Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation, -il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait -croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un -innocent, un <i>berdin</i>...</p> - -<p>De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son -mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses -à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que M<sup>me</sup> Pottemain <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> -était morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces -avaient poussé partout.</p> - -<p>Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique, -celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.</p> - -<p>Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit -les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à -la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux -ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au -col de l'adolescent un petit nœud qui éclatait comme un corail sur -une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.</p> - -<p>Le baron examina le petit berger d'un œil assez narquois et dit à -Pauline:</p> - -<p>—Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit, -essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car -il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...</p> - -<p>—Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez -que moi de ses fautes.</p> - -<p>Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois. -Toutefois, c'était déjà une première victoire.</p> - -<p>Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails -de son service.</p> - -<p>—C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu -devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche -avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main -droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> tu présentes -la nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit -pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table. -Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à -demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru -dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper -de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.</p> - -<p>—Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin, -surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...</p> - -<p>—Ne le regarde pas...</p> - -<p>—Mais s'il me parle?</p> - -<p>—Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.</p> - -<p>—J'ai peur...</p> - -<p>—Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.</p> - -<p>Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour -les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit -incendiaire en épousant sa cause.</p> - -<p>Et l'enquête se poursuivait toujours.</p> - -<p>L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du -fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés, -pas un n'avouait.</p> - -<p>Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en -feignant de ne songer qu'au ménage.</p> - -<p>Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> arrivèrent -de la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.</p> - -<p>Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de -volumineux interrogatoires.</p> - -<p>Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.</p> - -<p>On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer -Bois-Peillot comme leur propre demeure.</p> - -<p>—Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine -d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?</p> - -<p>—J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis, -je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison -à tout événement.</p> - -<p>—Et vous le croyez coupable? demanda M<sup>me</sup> Pottemain, en feignant -de s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.</p> - -<p>—Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie -enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à -interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le -fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne -peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On -l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa -faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant -la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé -devient accusé et comparaît devant les tribunaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> —Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?</p> - -<p>—Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en -laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.</p> - -<p>—Et pourrait-on savoir son nom?</p> - -<p>—Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand -Cassecou...</p> - -<p>Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa -tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé, -se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la -tête.</p> - -<p>Pauline avait poussé un cri.</p> - -<p>Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange -confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.</p> - -<p>—Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre, -tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en -songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités -encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un -berger!</p> - -<p>Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au -substitut et, pour rompre les chiens,—car le mécontentement du baron -menaçait d'éclater—il dit:</p> - -<p>—Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux? -S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.</p> - -<p>Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> songeant à la -réponse probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de -force qu'elle n'en avait elle-même.</p> - -<p>—Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas -sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...</p> - -<p>—Vous le savez? dit vivement le magistrat.</p> - -<p>—Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main -dans le feu...</p> - -<p>—C'est un de vos camarades? demanda le substitut.</p> - -<p>—Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas -méchant du tout... <i>Berdin</i> si l'on veut, mais faire du mal à qui que -ce soit, jamais!</p> - -<p>—Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que -<i>berdin</i>, puisque <i>berdin</i> il y a? demanda le baron intrigué.</p> - -<p>Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se -recueillit, puis:</p> - -<p>—Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des -villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul -dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec -une clef dedans... et vous verrez!</p> - -<p>—Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le -pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...</p> - -<p>Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle -baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il -parla:</p> - -<p>—C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> ce que, sur -le terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, -en ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge -d'allumer un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une -heure après...</p> - -<p>—Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait -volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes -autres circonstances, une confiance à toute épreuve.</p> - -<p>—Une heure après mon départ, dit Marsay.</p> - -<p>—Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.</p> - -<p>—Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et -n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris -lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté -au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de -telle façon que le foyer de la lentille...</p> - -<p>—Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui -tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous -aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...</p> - -<p>—Ce sont ces <i>hasards</i>, répliqua l'officier de santé, qui expliquent -la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et -tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des -innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui -semble souvent impossible...</p> - -<p>—Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû -chercher le coupable dans le château.</p> - -<p>—Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> perdue, puisqu'ici -tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous, -parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en -bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous -aiment!</p> - -<p>A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa -maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, -à la hauteur de la baronne trépassée.</p> - -<p>Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la -maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras -pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.</p> - -<p>Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait -d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait -fort le destin du pauvre Bertrand:</p> - -<p>—Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en -allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!</p> - -<p>Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint -excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur, -fronça le sourcil et passa outre.</p> - -<p>A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et -repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son -greffier à Moulins.</p> - -<p>Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à -brûle-pourpoint:</p> - -<p>—Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas -l'auteur du méfait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> —Ah!</p> - -<p>—Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin -d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.</p> - -<p>—Quel soupçon?</p> - -<p>—Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un -autre.</p> - -<p>—Quel autre?</p> - -<p>—Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est -communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la -paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage -au-dessus.</p> - -<p>—J'entends... Alors?</p> - -<p>—Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux -bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...» -C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire -sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque, -ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie -de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste -et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation -possible...</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda -Pauline d'un ton altier.</p> - -<p>—Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un -marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause -une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour -lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> j'ai, -comme je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le -soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris -de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous -aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous -de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et -mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que -le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que -vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette -nuit même... chez vous...</p> - -<p>—Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens -moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est -d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune -communication à vous faire?...</p> - -<p>—Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une -opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo: -Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma -grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie -de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il -s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que -Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand -je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—L'incendiaire, c'est toi!»</p> -</div> - -<p>Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite -un sommeil plein d'agréables <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> rêves... à moins que vous ne -préfériez ma compagnie pour une fois...</p> - -<p>Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité -terrible.</p> - -<p>La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu. -Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable -qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?</p> - -<p>Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus -d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle -preuve ne viendraient l'accabler!</p> - -<p>Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était -peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.</p> - -<p>Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment -se renseigner sur ce qu'elle ignorait?</p> - -<p>Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût -sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni -prévoir?</p> - -<p>Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le -trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était -le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la -griffe juridique!</p> - -<p>Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.</p> - -<p>Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir -autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce -suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce -qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> considérait comme un outrage, elle pouvait sauver -l'honneur et la vie d'un malheureux!</p> - -<p>Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si -âprement conquis depuis quelques jours...</p> - -<p>C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir -l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.</p> - -<p>A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle -avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec -cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.</p> - -<p>Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en -dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à -ne reculer devant rien—il l'avait bien prouvé—pour reconquérir son -indépendance et faire triompher sa volonté.</p> - -<p>Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?</p> - -<p>Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans -relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la -merci de cet homme, qui lui faisait horreur.</p> - -<p>Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait -échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence -affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle -ne trouvait aucune solution pratique.</p> - -<p>Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la -preuve de l'infamie de Pottemain, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> mais elle devait réserver -cette arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus -compter sur aucune défense.</p> - -<p>Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était -toujours là...</p> - -<p>Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une -indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.</p> - -<p>Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce -papier d'où dépendait peut-être sa vie?</p> - -<p>Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de -Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec -soin.</p> - -<p>Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.</p> - -<p>Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien -décidément dans la main de son bourreau.</p> - -<p>Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi -elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en -soutien de l'ordre social!</p> - -<p>Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la -considération générale!</p> - -<p>Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce -qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!</p> - -<p>Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver -sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.</p> - -<p>Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait d'être -surnommé, dans le moment <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> où, abusant de la terreur et de la -faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la -coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...</p> - -<p>Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise -d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour -sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle -entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire -du château sonna lentement minuit...</p> - -<p>Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa -chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à -double tour.</p> - -<p>Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:</p> - -<p>—Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui -ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?</p> - -<p>Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des -cheveux à la plante des pieds.</p> - -<p>—Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.</p> - -<p>—Et la preuve? repartit le baron.</p> - -<p>—C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!</p> - -<p>—L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller -peut-être.</p> - -<p>—Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour -répondre de vos actes.</p> - -<p>—Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> feu à ma -grange, fit Pottemain en riant avec affectation.</p> - -<p>Pauline se leva et, s'approchant de la porte:</p> - -<p>—Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez -réveiller Pastouret!</p> - -<p>Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol -d'une mouche.</p> - -<p>—J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si -rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.</p> - -<p>Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui -sortaient de la tête.</p> - -<p>Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.</p> - -<p>Elle ouvrit la fenêtre toute grande.</p> - -<p>—Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.</p> - -<p>—Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains -derrière son dos. Que m'importe!</p> - -<p>En même temps, il fit un pas en avant.</p> - -<p>—Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment -marche du même pas et peut-être plus vite...</p> - -<p>—Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de -vos caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que -je vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce -et heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi -un mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes -aussi ridicules <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en -finir!... Si vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout -sera dit... Je veux... j'exige des explications, ou bien...</p> - -<p>Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect -horrible...</p> - -<p>Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:</p> - -<p>—Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je -le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...</p> - -<p>—Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors -de lui.</p> - -<p>—L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le -troisième.</p> - -<p>Et elle se pencha dans le vide...</p> - -<p>—Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle -n'accuserait que votre folie.</p> - -<p>—Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous -l'ai dit... Et la justice aura son cours...</p> - -<p>—Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et -en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!</p> - -<p>Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri -et se jeta par la fenêtre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> - -<h3>VI</h3> - -<p>Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la -fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.</p> - -<p>Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement -de la menace à l'exécution.</p> - -<p>Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y -avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons -mètres—plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour -d'assises!</p> - -<p>Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée -sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.</p> - -<p>Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des -violences.</p> - -<p>Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de -prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant -sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant -l'escalier, son trousseau de clés à la main.</p> - -<p>Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.</p> - -<p>Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties -éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers et -enfin Jeannolin, dont <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> le jeune sommeil semblait à l'épreuve du -tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le -corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa -léthargie.</p> - -<p>Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où -Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une -scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.</p> - -<p>Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de -giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient -amorti sa chute.</p> - -<p>Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et -couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.</p> - -<p>—Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve, -répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?</p> - -<p>—Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas! -ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!</p> - -<p>L'explication de cet événement pour le petit public admis à y -assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la -baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:</p> - -<p>—J'ai la vie dure!</p> - -<p>Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute -de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était -difficile.</p> - -<p>Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.</p> - -<p>Dès que l'on eut transporté la baronne dans la <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> maison, et comme -on lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, -le baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:</p> - -<p>—Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma -bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se -frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma -maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites -ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites pas -au dehors que M<sup>me</sup> la baronne Pottemain est folle!... Cela me -poignarderait!...</p> - -<p>Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de -quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la -nouvelle baronne avait perdu le jugement.</p> - -<p>Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y -courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle -constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit -de Pauline intact, le lit du baron défait.</p> - -<p>La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de -traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.</p> - -<p>Seulement,—chose étrange pour une femme sortant du lit -conjugal,—Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à -elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et -des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain, -celui-ci était couché et il dormait peut-être <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> quand il fut -attiré par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de -sa femme.</p> - -<p>—Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à -part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite -dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les -familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra, -au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire -des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!</p> - -<p>A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit. -Elle paraissait souffrir beaucoup.</p> - -<p>Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses -sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.</p> - -<p>Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre -pour la soulager et pour lui plaire.</p> - -<p>Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant -aucune rancune, n'accusant personne.</p> - -<p>Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une -discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça -elle-même le mot de somnambule.</p> - -<p>Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. -Ce fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.</p> - -<p>Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> imbécile -qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.</p> - -<p>Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à -Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une -carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les -autres breuvages.</p> - -<p>Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants, -accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était -blessée.</p> - -<p>A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni -Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.</p> - -<p>Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les -avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer -sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes -dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.</p> - -<p>Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son -mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.</p> - -<p>Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y -avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.</p> - -<p>Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle -la plaignît de son accident:</p> - -<p>—C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque -insupportables!</p> - -<p>En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et -d'accalmie.</p> - -<p>L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle -entreprise de la part de Pottemain.</p> - -<p>Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son -côté affecta de ne se souvenir de rien.</p> - -<p>Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de -prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait -échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au -contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.</p> - -<p>Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait -ce brusque changement d'allures?</p> - -<p>Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une -suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait -choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?</p> - -<p>Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions -vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait -pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par -simple intuition?</p> - -<p>Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de -nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?</p> - -<p>Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait -plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du -tigre sous cette patte de velours.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente -soumission, elle en profita pour manifester quelques petites -exigences auxquelles Pottemain accéda aussitôt.</p> - -<p>Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier -de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service -particulier.</p> - -<p>Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de -demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier -de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux -tribunaux le petit pâtre.</p> - -<p>Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le -garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se -sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la -présence presque constante de l'enfant.</p> - -<p>Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur -l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches -du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très -légers, dans lequel elle s'installait.</p> - -<p>Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là, -Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son -protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou -bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et -c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.</p> - -<p>Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.</p> - -<p>Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> ni -compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite -pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.</p> - -<p>La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à -vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le -moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie -persane, qui consiste à être murée vivante.</p> - -<p>En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité -ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de -Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais -longtemps.</p> - -<p>Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel -projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?</p> - -<p>Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer -à tout jamais de la femme qui possédait son secret?</p> - -<p>Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de -Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la -grille du parc et demanda l'hospitalité.</p> - -<p>Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en -toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce -monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.</p> - -<p>—Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le -propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une -nuit une botte de paille dans une de ses granges...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> —L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne -couche pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt -moi-même pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le -cœur vous en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de -poussière et de sueur. Soyez le très bien venu!</p> - -<p>Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue -dans un fauteuil.</p> - -<p>—M<sup>me</sup> la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir -de vous faire les honneurs de sa maison.</p> - -<p>Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore, -assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la -seule chose abondante et forte qui parût en lui.</p> - -<p>La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses -yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et -pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.</p> - -<p>—C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit M<sup>me</sup> Pottemain, -que votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de -me confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de -votre présence.</p> - -<p>—Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de -bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je -dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon -devoir, m'attarder le long du chemin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> —J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi -matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est -d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où -je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette -grâce...</p> - -<p>—Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le -moine en se levant.</p> - -<p>Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il -porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par -Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.</p> - -<p>Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien -y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.</p> - -<p>Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille -situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour -confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la -paroisse et il dissimula son dépit.</p> - -<p>Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline -prit les devants:</p> - -<p>—Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce -bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un -ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?</p> - -<p>—Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je -trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui -disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à -écrire.</p> - -<p>Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée; -Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le -capucin l'attendait, son bréviaire à la main.</p> - -<p>Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.</p> - -<p>—Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le -savoir.</p> - -<p>Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un -fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même -péniblement aux côtés du prêtre.</p> - -<p>Puis elle prit la parole:</p> - -<p>—Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de -venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en -danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne... -Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent -m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une -est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits -graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces -lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi, -au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger -menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux -lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et sur -Dieu que vous <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre -défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps... -un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!</p> - -<p>—Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres -renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en -me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de -vengeance?</p> - -<p>—Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne -renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des -projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles -contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime. -Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme -contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se -lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de -simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.</p> - -<p>—Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où, -venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la -remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas -différemment à l'égard du repentir.</p> - -<p>—Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon -avis, jetterez ces deux lettres au feu!</p> - -<p>—Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances -que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir un -message... quelle <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> conduite dois-je tenir? Et quelle durée -assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?</p> - -<p>Pauline réfléchit un moment, puis fermement:</p> - -<p>—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi -nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.</p> - -<p>Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin -tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait -un si terrible secret.</p> - -<p>Enfin il reprit:</p> - -<p>—Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église -de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous, -je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt -que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...</p> - -<p>—C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors -n'hésitez pas! Et que justice se fasse!</p> - -<p>—Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en -présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je -consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en -disposer selon votre volonté.</p> - -<p>—Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.</p> - -<p>Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin, -pressé par l'heure, avait pris place <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> dans la voiture qu'on -avait mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction -de Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et -préoccupé.</p> - -<p>Le visage de Pauline était radieux.</p> - -<p>—Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.</p> - -<p>—En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde -depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée? -Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.</p> - -<p>Le baron haussa les épaules sans répondre.</p> - -<p>En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme, -c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la -religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était -à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de -son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.</p> - -<p>Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée -et qu'une puissance invisible veillait sur elle...</p> - -<p>Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui -suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais -ses actes étaient surveillés.</p> - -<p>Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient, -un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un -mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt -informé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence -triste et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son -horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en -changeât... en quittant ce monde.</p> - -<p>Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à -accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.</p> - -<p>Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois -visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne -alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et -qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.</p> - -<p>Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline, -dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline, -paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles -imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper -d'elle, ni ouvertement, ni en secret.</p> - -<p>La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire -à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle -était morte.</p> - -<p>Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce -qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!</p> - -<p>Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon -et le lui pardonnait volontiers.</p> - -<p>Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de -l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure, -par une folle confiance <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> dans la réputation usurpée de Pottemain -et par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.</p> - -<h3>VII</h3> - -<p>Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot -un visiteur inattendu.</p> - -<p>M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à -Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.</p> - -<p>Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désœuvrement -et la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste -tableau.</p> - -<p>De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne, -malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y -avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.</p> - -<p>Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre -motif—la jalousie peut-être, pensa Charaintru—à servir de -garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie -entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après -quarante jours, le pied refusait encore de la porter.</p> - -<p>La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du -pays, sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux -quarante mille gerbes, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> sur le procès qui s'en était suivi, sur -l'acquittement du prévenu—car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, -avait été remis en liberté, faute de preuves,—enfin, sur la cause -probable et purement accidentelle du sinistre.</p> - -<p>—Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare -dans un chaume.</p> - -<p>—Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami, -de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au -boulevard des Italiens!</p> - -<p>—Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon, -dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose -involontaire et fortuite.</p> - -<p>—N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?</p> - -<p>—A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre -charité, ma chère!</p> - -<p>Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment -aimable pour Pauline, devant Charaintru.</p> - -<p>Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer -souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la -main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli -adolescent qui se puisse voir.</p> - -<p>Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de -ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.</p> - -<p>Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et -Charaintru, qui s'était déjà la veille <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> aperçu de la réserve de -ses hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il -devait y avoir du froid de ce côté-là.</p> - -<p>Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait -à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.</p> - -<p>Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait -fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la -tête.</p> - -<p>—Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à -brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?</p> - -<p>—Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je -vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que -cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon, -et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.</p> - -<p>—J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma -vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai -ici...</p> - -<p>—Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la -chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!</p> - -<p>—Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?</p> - -<p>—Je ne l'imagine point.</p> - -<p>—Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier -qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y -vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.</p> - -<p>—Il y resta longtemps? demanda le gommeux.</p> - -<p>—Deux mois environ!</p> - -<p>—Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour -moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon -portrait. Quel artiste!</p> - -<p>—N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire -et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait -homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne -fortune de modeler vos traits charmants!</p> - -<p>—Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la -folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne -plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont -des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre -fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la -félicité sur la terre.</p> - -<p>—Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna -pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il -pas l'envie de vous marier?</p> - -<p>—Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est -sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je -constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi -heureux que cela! C'est trop magistral!</p> - -<p>—Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> Pauline, qui -riait d'assez bon cœur pour la première fois depuis longtemps.</p> - -<p>—Si vous saviez, dit le baron, comme mon cœur s'épanouit à -l'entendre rire.</p> - -<p>Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous -les jours à Bois-Peillot.</p> - -<p>Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment. -Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.</p> - -<p>Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner -d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le -retenir un peu plus longtemps.</p> - -<p>A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:</p> - -<p>—Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la -main.</p> - -<p>—Aujourd'hui même, je lui écris...</p> - -<p>—J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à -Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou -serviteur plus obéissant que moi?</p> - -<p>—Je vous remercie, répondit simplement Pauline.</p> - -<p>De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était -soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution -désormais bien arrêtée.</p> - -<p>En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait -maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de -Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que, -assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait -répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste -de velours gris, salua M<sup>me</sup> Pottemain en s'approchant de la grille -qui la séparait de la statue.</p> - -<p>Après quelques instants de silencieux examen:</p> - -<p>—C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne -Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?</p> - -<p>—Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de -ces quelques mots.</p> - -<p>—Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?</p> - -<p>—Quelquefois, monsieur.</p> - -<p>—Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai -toujours.</p> - -<p>—Et vous êtes?</p> - -<p>—Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant -regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?</p> - -<p>—Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à -l'enfant.</p> - -<p>Puis se retournant vers Pauline:</p> - -<p>—Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue -que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici -quelquefois...</p> - -<p>—Monsieur Romagny? dit la jeune femme.</p> - -<p>—Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir -été indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de -ses propriétaires <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> et en vous abordant sans vous avoir été -présenté... Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami -Charaintru avec qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot -et qui s'est attardé en battant, le fusil à la main, les champs -d'alentour.</p> - -<p>—Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je -le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question. -Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps -derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je -désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard -que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais -le désir de vous y voir?</p> - -<p>—Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre -que m'a récemment adressée Charaintru.</p> - -<p>Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta -à la baronne:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable, - distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un - ballon de terre à modeler et amène-toi!...</p> - - <p>«On donne à boire et à manger à juste prix.</p> - - <p class="psign smcap">«H. de Charaintru.»</p> -</div> - -<p>—De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste, -votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée?</p> - -<p>—Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air -candide.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit:</p> - -<p>—Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir -prochainement?</p> - -<p>—Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous -nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos -ordres, madame!</p> - -<p>—Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny!</p> - -<p>Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna, -lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin.</p> - -<p>Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre -glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne -put s'empêcher de pousser un soupir.</p> - -<p>—Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre, -si Dieu me protège!</p> - -<p>Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains.</p> - -<p>Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il -disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé.</p> - -<p>Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques -jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau -au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au -château.</p> - -<p>Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir -se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans -laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses.</p> - -<p>Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> entendu que -le sculpteur se mettrait à l'œuvre dès le lendemain.</p> - -<p>On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail -de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du -buste et Pauline rentra chez elle, radieuse.</p> - -<p>Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan -secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot -elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme...</p> - -<p>Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie -vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu -les séances.</p> - -<p>Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu -enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son -allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi.</p> - -<p>Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le -sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de -troubler l'artiste.</p> - -<p>Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux -jeunes gens, il ne manquait pas de dire:</p> - -<p>—Ne vous dérangez pas, je vous en prie!</p> - -<p>Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme -un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les -détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit -Victorine, soit quelqu'un de la domesticité.</p> - -<p>Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas -l'artiste et son modèle de parler, et <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> c'étaient de longues -causeries auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours -trop vite fin à son gré.</p> - -<p>La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à-propos, et la -jeune femme lui donnait la réplique avec esprit.</p> - -<p>Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient -pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps -recluse.</p> - -<p>Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui -faisaient froncer le sourcil au bon Romagny.</p> - -<p>—Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une -chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour -vous.</p> - -<p>—Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de -votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne -comprends pas!</p> - -<p>—Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge?</p> - -<p>—Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile -des souvenirs.</p> - -<p>—Enfin, vous songez parfois à la mort?</p> - -<p>—Sans terreur et sans peine.</p> - -<p>—Et vous n'avez pas vingt-cinq ans!</p> - -<p>—Non... il est vrai!</p> - -<p>—Alors, vous n'êtes donc pas heureuse?</p> - -<p>Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle -rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit:</p> - -<p>—Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> je suis -coquette, je me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être -longtemps, voilà tout!</p> - -<p>Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence.</p> - -<p>—Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline.</p> - -<p>—Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à -mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en -aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau.</p> - -<p>—Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa -chambre.</p> - -<p>—Il est vrai.</p> - -<p>—Là-bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité -de la suivre.</p> - -<p>—L'inhumanité... voulez-vous dire.</p> - -<p>L'artiste articula ces mots de façon très nette.</p> - -<p>—Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline, -quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie!</p> - -<p>—Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse -la délicatesse des sentiments, la tendresse du cœur. Qui de nous -ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale, -indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en -particulier.</p> - -<p>—Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez -inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et -de mépris?</p> - -<p>—Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> mieux pénétré -ma pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre.</p> - -<p>—Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre -modèle?</p> - -<p>—Aperçu, non, mais peut-être deviné!</p> - -<p>—Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont -elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire, -je voudrais vivre et je me sens mourir...</p> - -<p>—Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous -les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur -Marsay?</p> - -<p>—Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui -avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle.</p> - -<p>Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne -savait pas mentir.</p> - -<p>Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et -pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son -travail.</p> - -<p>Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra -dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'œil narquois -de la servante.</p> - -<p>Il dit alors à Pauline:</p> - -<p>—Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de -n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici...</p> - -<p>Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui -venait presque chaque jour constater les progrès du travail.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> —Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en -riant.</p> - -<p>—M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline.</p> - -<p>—Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui, -à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a -quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte!</p> - -<p>—Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M. -Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent -médecin, n'est-ce pas monsieur le baron?</p> - -<p>—Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et -la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai -donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais!</p> - -<p>Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique.</p> - -<p>La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette, -rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger.</p> - -<p>Au dessert, Pauline dit au baron:</p> - -<p>—Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne -conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa -présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis -désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le -renvoyer à la ferme.</p> - -<p>—Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron.</p> - -<p>—Si vous voulez!... dit Pauline sans insister.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées, -depuis que Romagny était au château.</p> - -<p>Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur -avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de -Jeannolin.</p> - -<p>—Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à -t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans -un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au -château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand -Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la -nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu -as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi...</p> - -<p>—M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux...</p> - -<p>—Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être -oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La -servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la -ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je -vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu -n'oublies pas ce que je t'ai appris.</p> - -<p>Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême; -il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme -un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie.</p> - -<p>—D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> ne sauriez -marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec -vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que -vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces -méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois -plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la -baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas!</p> - -<p>Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières.</p> - -<p>—Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je -t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron...</p> - -<p>—C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit -l'enfant.</p> - -<p>—Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va -se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il -vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras -pas et tu retourneras à tes bêtes!</p> - -<p>—C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai, -n'est-ce pas, madame la baronne?</p> - -<p>—Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux -au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir. -Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on -ne puisse la fermer. C'est entendu?</p> - -<p>—C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé.</p> - -<p>Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia -Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> —Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez -inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à -vous demander un grand service.</p> - -<p>—Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en -matière.</p> - -<p>—Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous -n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte -perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés... -C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu -que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance, -placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la -voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté -dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne -suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui -que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes -mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la -mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai...</p> - -<p>—Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de -l'étonnement.</p> - -<p>En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon.</p> - -<p>Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune -femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire.</p> - -<p>—Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans -affectation, et répondez par monosyllabes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en -juger par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction -peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt.</p> - -<p>Elle parla une demi-heure environ.</p> - -<p>—Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi -la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends -de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne -cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à -la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je -suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à -personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement -toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette -nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en -jouant au whist, vous chercherez querelle au baron...</p> - -<p>—Hein?</p> - -<p>—Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous -raccommoder.</p> - -<p>—Peste!</p> - -<p>—Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le -vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre.</p> - -<p>—Diable!</p> - -<p>—Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la -cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous -emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens...</p> - -<p>—Oh!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> —Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de -façon que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il -ne sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous -ne riez pas! On nous regarde!</p> - -<p>—C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire.</p> - -<p>—Pouvez-vous faire cela pour moi?</p> - -<p>—Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation -peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner.</p> - -<p>—Il faut qu'elle tourne bien!</p> - -<p>—Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit?</p> - -<p>—J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais -si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait -dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut -aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari?</p> - -<p>—Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous -m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes -les démarches deviennent légitimes.</p> - -<p>—Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline. -Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai -certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et -que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de -me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour -laver ma mémoire...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> —Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste.</p> - -<p>—Brisons-là! Ai-je votre parole?</p> - -<p>—Mais enfin... Vous fuyez le baron?</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue M<sup>me</sup> -Pottemain.</p> - -<p>—Hélas!</p> - -<p>—Vous voyez que j'apprécie votre noble cœur et votre -discrétion... Je compte sur vous.</p> - -<p>—Vous me prenez au dépourvu!</p> - -<p>—Il y va pour moi... de la vie!</p> - -<p>—Quelque funeste projet de sa part?...</p> - -<p>—Oui... Votre parole d'honneur?</p> - -<p>—Vous l'avez!</p> - -<p>—Merci! Plus un mot! On vient!</p> - -<p>Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron -Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait -retenu, était assis près de Pauline.</p> - -<p>Vers dix heures, Romagny consulta sa montre.</p> - -<p>—Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup -en riant.</p> - -<p>—Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait -pester ainsi?</p> - -<p>Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais -deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la -table:</p> - -<p>—Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois -rendre bourru.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> —Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi -stupéfait que le baron de cette inconvenante sortie.</p> - -<p>—Je dis... ce que je dis!</p> - -<p>—Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi...</p> - -<p>—Et que feriez-vous?</p> - -<p>—Je vous rappellerais à l'ordre!</p> - -<p>—Faites!</p> - -<p>—Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit -Charaintru.</p> - -<p>—Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron.</p> - -<p>—N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur.</p> - -<p>Et il prit son chapeau comme pour se retirer.</p> - -<p>Charaintru courut après lui.</p> - -<p>—Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique?</p> - -<p>—Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire! -répondit Romagny en désignant le baron.</p> - -<p>—A vos ordres, grommela Pottemain.</p> - -<p>—Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir.</p> - -<p>Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent -derrière lui sans articuler une parole.</p> - -<p>Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de -sueur.</p> - -<p>Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se -dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel -de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine, -n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> pas eu vent de la discussion et que, par conséquent, -l'éveil n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle -prit une bougie et monta rapidement dans sa chambre.</p> - -<p>Là, elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de -même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit -au parc, après avoir soufflé sa lumière.</p> - -<p>Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par -les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de -Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari.</p> - -<p>Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se -dressa devant elle, qui demanda à voix basse:</p> - -<p>—C'est vous, madame la baronne?</p> - -<p>—Oui, répliqua Pauline.</p> - -<p>—Venez... le chemin est libre.</p> - -<p>Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du -château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur -l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit.</p> - -<h3>VIII</h3> - -<p>M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à -cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le -baron Pottemain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant -d'interjections telles que celle-ci:</p> - -<p>—Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!</p> - -<p>Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si -doux, fût sérieux dans son incartade.</p> - -<p>Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était -peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas -Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.</p> - -<p>Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer -l'affaire, mais que dire?</p> - -<p>Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait -brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que -jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne -devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se -croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique -qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui, -Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une -seule carte à contre-jour.</p> - -<p>Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil -et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la -supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.</p> - -<p>Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à -Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné -qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous -les diables et Charaintru emboîtait le pas, en <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> maudissant la -sottise qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.</p> - -<p>—Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but, -permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le -sens commun!</p> - -<p>—Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.</p> - -<p>—Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.</p> - -<p>—Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le -droit de te taire.</p> - -<p>—Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car -enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il -prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa -dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu -t'es trompé?</p> - -<p>—Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu -peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!</p> - -<p>—Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.</p> - -<p>—Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut -pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.</p> - -<p>—Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait -par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la -première personne que vous rencontrez:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> -On vous répond:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»</p> -</div> - -<p>Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»</p> -</div> - -<p>Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons, -avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à -un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!</p> - -<p>Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et -suspendit de nouveau sa marche.</p> - -<p>—Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.</p> - -<p>Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche -dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui -s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.</p> - -<p>Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.</p> - -<p>—Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.</p> - -<p>—Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.</p> - -<p>—Mais oui... répliqua Romagny.</p> - -<p>—Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément -regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou, -m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> —Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure -donner à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous -entendre et prononcera en qualité d'arbitre...</p> - -<p>—Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine -de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...</p> - -<p>—Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas! -ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.</p> - -<p>—Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une -franche réconciliation.</p> - -<p>—Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut -bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a -dites...</p> - -<p>—L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat -d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il -fonctionne!</p> - -<p>—La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal -d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus -de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de -me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures -plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai -montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M. -Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige -ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie -volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!</p> - -<p>—Un moment, monsieur le baron, dit alors le <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> sculpteur, il est -enfin temps de vous détromper sur mes véritables intentions...</p> - -<p>—Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...</p> - -<p>—En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte -et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une -chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût -impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air -d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...</p> - -<p>—Je ne comprends pas, dit le baron étonné.</p> - -<p>—J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que -je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une -indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de -parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer -sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on -jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous -entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je -n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous -allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et -vous me remercierez sans doute.</p> - -<p>—Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son -manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé -par Pauline.</p> - -<p>Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de -Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> —Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais -de trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour -n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai -amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne -peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du -château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de -l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la -tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler -seul à seul.</p> - -<p>—Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette -défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?</p> - -<p>—Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!</p> - -<p>Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui -se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:</p> - -<p>—Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos -affaires?</p> - -<p>—Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.</p> - -<p>—Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma -question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si -bizarre...</p> - -<p>—Venez au fait! dit le baron impatienté.</p> - -<p>—Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait -appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de -venir faire le buste de M<sup>me</sup> la baronne... Eh bien, si je vous -disais que <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois -années d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...</p> - -<p>—Un pressentiment?</p> - -<p>—Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine... -L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta, -m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des - Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les <i>belles</i> pas - du <i>Bois-Dormant</i>, mais du <i>Bois-Peillot</i>?»</p> -</div> - -<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se remarier... - Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe, creusée pour la - septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu feras la croix, car - c'est ton affaire!»</p> -</div> - -<p>—Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez -répondu quoi?</p> - -<p>—J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du -reste ce que je voulais...</p> - -<p>—Ah! Eh bien?</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais bien - savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première femme...»</p> -</div> - -<p>—Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le -baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait -maintenant la plus complète tranquillité...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p> - -<div class="blockquote"> - <p>«—Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino. Tu - sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord de payer - ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une espèce de titre, - il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre nuptiale d'une femme - riche, le soir même du jour où, sans cela, il aurait peut-être couché - sous les ponts...»</p> -</div> - -<p>Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.</p> - -<p>—Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon -pittoresque de s'exprimer!</p> - -<p>—Mais, demanda <ins id="cor_4" title="Romagny">Pottemain</ins>, cette femme qui vous parlait, quel intérêt -pouvait-elle avoir à me diffamer?</p> - -<p>—Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un -domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon -de l'île d'Elbe!</p> - -<p>—Cela était plus facile à prédire que la mort de M<sup>me</sup> Pauline -Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.</p> - -<p>—Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver -dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations. -Vous le rappelez-vous?</p> - -<p>—Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...</p> - -<p>—Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des -espérances sur votre fidélité.</p> - -<p>—Cela se peut aussi...</p> - -<p>—Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la -première baronne vous n'eûtes pas <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> d'enfant, mais vous vous étiez -fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant. -Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous, -qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers -qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de -cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première, -soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé, -d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui -qu'on nomme M. le docteur Marsay!</p> - -<p>—Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu -d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me -porte!</p> - -<p>—Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la -taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...</p> - -<p>—Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua, -mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous -que je fasse des sornettes de ce domino?</p> - -<p>—Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie -contre sa réputation...</p> - -<p>—En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.</p> - -<p>—Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si -beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris -à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des -armes pour votre défense...</p> - -<p>—Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> précaution, dont -je vous rends grâces, fut couronnée de succès?</p> - -<p>—Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je -reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y -fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au -cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre -portière était ouverte.</p> - -<p>Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt -que prennent deux duellistes avant une reprise.</p> - -<p>Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel -intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?</p> - -<p>Il reprit le premier la parole:</p> - -<p>—Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi? -Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une -vie honorable comme la mienne?</p> - -<p>—Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la -calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose. -J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...</p> - -<p>—Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?</p> - -<p>—Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens -de vous rapporter, je ne fus pas étonné <ins id="cor_4b" title="de">du</ins> tout, -ainsi que je vous -l'ai déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre -nouvelle invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est -un garant du plaisir qu'elle me fit <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> éprouver et du peu de foi -que j'ajoutais aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, -je passai un jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer -des visages de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement -depuis mon dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...</p> - -<p>—Et alors?</p> - -<p>—Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû -me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses -que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes -interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens -serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet -des commentaires les plus désobligeants...</p> - -<p>Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du -chasseur:</p> - -<p>—Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur -Romagny!...</p> - -<p>—Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement, -mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que -Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et -que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...</p> - -<p>—Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la -colère.</p> - -<p>—Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien -résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!</p> - -<p>—Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> quels ennemis -ai-je donc affaire? Voilà comment se font les réputations! -Heureusement qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui -m'a atteint bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que -mon serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la -République en personne.</p> - -<p>Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.</p> - -<p>Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner. -Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus -librement.</p> - -<p>Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus -loin.</p> - -<p>Il était navré d'avoir été laissé <ins id="cor_5" title="mot ajouté">à</ins> l'écart; il perdait là l'avantage -d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son -retour à Paris.</p> - -<p>Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver -très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un -arbre et alluma un second cigare.</p> - -<p>Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de -Pottemain, ce dernier reprit:</p> - -<p>—Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu -que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons -la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me -connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du -tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est -qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal... -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas -qu'il faut faire des dénonciations anonymes...</p> - -<p>—La justice a parfois un bandeau sur les yeux...</p> - -<p>—Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger: -ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent -personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant -la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands -boulevards: «<i>Demandez les crimes du baron Pottemain!</i>»</p> - -<p>—Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une -pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas -jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle -survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour -avoir assassiné la première.</p> - -<p>—Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand -on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux -vive.</p> - -<p>—C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.</p> - -<p>—Reste donc l'affaire Pastouret.</p> - -<p>—Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.</p> - -<p>—Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir... -Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui -ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur -des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête -nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant -huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous -conservé son signalement?</p> - -<p>—Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.</p> - -<p>—Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans -le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en -toutes occasions sous mes véritables couleurs...</p> - -<p>—Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le -meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous -sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions -malveillantes...</p> - -<p>Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.</p> - -<p>—Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la -peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à -toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des -moyens un peu bien extraordinaires...</p> - -<p>—La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.</p> - -<p>—En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis! -Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot -pour un domaine à vous...</p> - -<p>Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes, -puis il marcha résolument du côté du château.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> —Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant -revenir, un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, -quelle espèce de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures -du matin, par une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux -que nous ne puissions rien boire de chaud!</p> - -<p>La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre -chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se -dispenser de leur dire:</p> - -<p>—Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si -mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis -brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!</p> - -<p>—Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on -réveillât la baronne.</p> - -<p>—Je n'y songe pas, dit Pottemain.</p> - -<p>Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de -chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint -autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très -intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer -le secret mystérieux qui liait ses deux amis.</p> - -<p>Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa -barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain -salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur -son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais -d'imagination <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> qu'il avait faits pour n'être pas considéré par -lui comme le dernier des hommes.</p> - -<p>Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens -s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit -le baron à part:</p> - -<p>—Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.</p> - -<p>—Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec -nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...</p> - -<p>—Et les portes n'étaient pas encore fermées?</p> - -<p>—Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne -nous sommes pas couchés...</p> - -<p>—Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne -ne la surveillait... Elle en a profité!</p> - -<p>—Tu dis?</p> - -<p>—Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...</p> - -<p>Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la -chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On -voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline -la veille...</p> - -<p>Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit -et lut la suscription:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind larger"><i>A Monsieur le baron Pottemain.</i></p> -</div> - -<p>Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> —Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand -malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est -plus!...</p> - -<p>Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.</p> - -<p>Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il -cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y -avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait -fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition -de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité, -par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute -surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny -était-il son complice?</p> - -<p>Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.</p> - -<p>—Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne -comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.</p> - -<p>Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute -froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind">«Mon ami,</p> - - <p>«Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre... - N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le <i>libre</i>, <i>unique</i> et - <i>volontaire auteur</i>.</p> - - <p>«La nature,—je le sais aujourd'hui,—ne m'avait pas façonnée - pour la vie conjugale. Je déserte <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> mon poste et je me punis - moi-même du supplice des déserteurs...</p> - - <p>«Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance - dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée - d'en finir avec l'existence...</p> - - <p>«Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le - hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...</p> - - <p>«Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de - vous!</p> - - <p>«Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de - Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des - crimes.</p> - - <p>«Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand - elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous - être chère...</p> - - <p>«Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les - vivants, aux tracas de leur inhumation.</p> - - <p>«J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort - seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon - cadavre... Ce serait inutile.</p> - - <p>«J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât - aucun dommage matériel!...</p> - - <p>«Je n'ai disposé de rien...</p> - - <p>«Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense - à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à - Bois-Peillot a occasionnées...</p> - - <p>«Tout le monde ignore ma résolution fatale...</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> «Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et - qu'une pauvre folle de moins...</p> - - <p>«Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!</p> - - <p>«Adieu pour jamais!</p> - - <p class="psign"> «Baronne Pauline <span class="smcap"> Pottemain</span>.»</p> -</div> - -<p>Romagny demeura altéré.</p> - -<p>Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la -veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet, -impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la -désespérée.</p> - -<p>Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand -ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête -dans ses mains:</p> - -<p>—Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de -moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.</p> - -<p>Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer -l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir -de son hôte.</p> - -<p>—Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis -fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui -porter secours!</p> - -<p>—Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.</p> - -<p>Il donna des ordres.</p> - -<p>Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On -parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on -fouilla le parc...</p> - -<p>Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> aucun -renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.</p> - -<p>Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.</p> - -<p>—M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang -maudit.</p> - -<p>C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de -la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient -souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans -fond n'avait rendu leurs cadavres...</p> - -<p>—Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les -restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.</p> - -<p>Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de -revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent -seuls:</p> - -<p>—Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout -cela signifie...</p> - -<p>—Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je -t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me -refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec -ces péronnelles de femmes!</p> - -<p>—Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout -cela! répéta Charaintru abasourdi.</p> - -<p>—Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste -pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.</p> - -<hr class="deco50" /> - -<div class="chapter"> - <h2>TROISIÈME PARTIE</h2> - <hr class="deco2" /> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>Un soir d'octobre, vers quatre heures, une dame vêtue de noir et -exactement voilée, montait lentement la rue Caulaincourt, qui -contourne le côté ouest de la butte Montmartre.</p> - -<p>Parvenue à hauteur de la rue Fontaine-du-But, elle gravit la pente -rapide qui conduit au sommet de la colline. Là, elle s'arrêta et -parut hésiter.</p> - -<p>A sa droite, juchée sur un remblai d'où elle dominait tout Paris, se -dressait la villa Girardon.</p> - -<p>A sa gauche s'élevait une riante habitation, à demi cachée par un -rideau de verdure.</p> - -<p>L'étrangère se décida enfin; elle se dirigea vers la porte de la -maisonnette et sonna. On entendit crier le sable des allées et une -femme vint ouvrir.</p> - -<p>—M<sup>me</sup> Verdalle, s'il vous plaît?</p> - -<p>—Ce n'est pas ici, madame.</p> - -<p>—Comment, repartit vivement l'inconnue, ce <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> n'est pas ici que -demeure M<sup>me</sup> Verdalle... qui tient une pension de famille...</p> - -<p>—Vous voulez parler de l'ancienne propriétaire, sans doute, dit la -servante, la pauvre dame est morte, il y a tantôt deux ans et c'est -mon maître, un artiste du Palais-Royal, M. Vertellier, qui a acheté -la maison... et qui y demeure...</p> - -<p>—Je vous remercie, balbutia la dame en noir dont la voix -s'étranglait, je vous remercie... et je vous demande pardon de vous -avoir dérangée...</p> - -<p>—Y a pas d'offense! fit la servante, en refermant la porte.</p> - -<p>De son même pas accablé et pesant, l'inconnue reprit le chemin -qu'elle venait de parcourir, mais, arrivée à la rue Caulaincourt, ses -forces parurent l'abandonner et elle se laissa tomber sur un banc. -Elle resta là, comme abîmée dans une muette douleur, la poitrine -soulevée par les sanglots qui l'oppressaient.</p> - -<p>Dans le lointain se faisaient entendre, atténués par la distance, -les sons criards de l'orchestre du Moulin de la Galette. Au bout -de la voie large et plantée d'arbres on apercevait, en dépit de -l'obscurité naissante de la nuit qui tombait lentement, le sommet des -monuments du cimetière Montmartre et plus loin encore la grande cité -des vivants allumait ses milliers de feux, aux pieds de la cité des -morts, noire et muette.</p> - -<p>Il y a quelque douceur dans la contemplation de ce grand spectacle -quand on a la certitude d'être attendu sur quelque point de cet océan -de maisons, <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> dans une demeure riche ou pauvre, où brille une de -ces lumières sans nombre, car alors on sait où reposer sa tête...</p> - -<p>Mais quitter cet horizon de tombes pour rentrer dans Paris, quand on -n'a rien à soi dans la ville animée... à quoi bon?</p> - -<p>C'était là sans doute le sujet des tristes réflexions de l'inconnue, -car elle laissa tomber sa tête avec un mouvement de découragement et -de désespoir, sur son bras appuyé au dossier du banc...</p> - -<p>Tout à coup une voix retentit à son oreille:</p> - -<p>—Vous souffrez, madame?</p> - -<p>La dame noire releva brusquement la tête.</p> - -<p>Près d'elle venait de s'asseoir un jeune homme d'une mise -irréprochable, quoique modeste, et dont le visage très doux exprimait -une compassion sincère.</p> - -<p>—Monsieur... monsieur! balbutia l'étrangère avec un geste d'effroi.</p> - -<p>—Remettez-vous, madame, je vous en prie, repartit le jeune homme, -et n'ayez crainte... Depuis un instant je vous observe et, si j'ai -pris la liberté de vous adresser la parole, c'est que j'ai acquis la -certitude que vous souffriez... Permettez-moi donc de vous demander -si je puis vous être utile en quelque chose...</p> - -<p>Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de -confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit:</p> - -<p>—Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi!</p> - -<p>—La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> êtes sinon -malade... du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous -n'êtes pas du quartier, de vous remettre sur votre route et de vous -accompagner à votre porte.</p> - -<p>—Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère.</p> - -<p>Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et -considéra curieusement son étrange voisine.</p> - -<p>Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute -investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop -petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de -l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne -cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la -pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe -et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon -dont ils étaient chaussés.</p> - -<p>La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit -qu'augmenter la curiosité du jeune homme.</p> - -<p>—Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc?</p> - -<p>—Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand -parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre... -Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est -antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle -en allemand <i>Heimathlos</i>, c'est-à-dire de ces gens sans patrie, -sans famille, <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> sans nom, que ballotte à droite et à gauche la -destinée, toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en -vouant au malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à -naître. Que je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon -véritable nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans -ressource aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être -enlevé tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui -m'a, à une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère -pouvait venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose -depuis deux ans là-bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je -puis vous dire...</p> - -<p>L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable -et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue -confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune -homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes -les aventurières, qui se résume à dire:</p> - -<p>—Je suis M<sup>me</sup> de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et -jaloux qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le -travail, auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé -d'abord dans l'amour d'un homme généreux un appui passager que les -rigueurs de sa famille m'ont fait perdre, etc., etc...</p> - -<p>Et ce refrain:</p> - -<p>—Je cherche un cœur... et quelqu'un qui me mette dans mes -meubles!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> —Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus -d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point -<i>Heimathlos</i>, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je -possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi -déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je -vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide -provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait -tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être?</p> - -<p>—Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme -découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni -mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je -veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec -cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux...</p> - -<p>—Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je -vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste -souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance -en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un -grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que -peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an...</p> - -<p>La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute -subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car, -sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond.</p> - -<p>—Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de -la salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic.</p> - -<p>Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui -mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile.</p> - -<p>Toutefois, en enlevant ses gants, au moment de s'asseoir, elle avait -mis en évidence des mains d'enfant d'une éclatante blancheur.</p> - -<p>Fasciné par cet aspect, Raymond se pencha galamment vers l'étrangère, -cherchant un prétexte pour prendre une de ses jolies mains.</p> - -<p>N'en ayant pas trouvé, il s'en passa et il en saisit une et la porta -à ses lèvres.</p> - -<p>—Oh! que faites-vous? fit l'inconnue en se retirant vivement, ne -dirait-on pas que vous n'avez jamais vu de mains?</p> - -<p>—Jamais d'aussi jolies! dit Raymond d'un ton convaincu. Mais voyons, -reprit-il hardiment, je n'irai pas avec vous par quatre chemins... -Puisque vous m'avez fait l'honneur de partager mon modeste repas, -nous ne pouvons pas demeurer étrangers l'un à l'autre. Me ferez-vous -longtemps encore un mystère de vos traits?</p> - -<p>—Si c'est là le prix que vous mettez à votre complaisance, dit en -souriant la dame noire, j'aurais mauvaise grâce à vous cacher plus -longtemps ma figure...</p> - -<p>Ce disant, elle retira son voile.</p> - -<p>Raymond jeta un avide coup d'œil sur sa compagne, et grande fut sa -surprise à la vue de la physionomie <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> la plus expressive, la plus -pénétrante et aussi la plus pâle qu'il eût jamais vue.</p> - -<p>C'était une de ces têtes qu'en parcourant une galerie de tableaux on -remarque, pour ainsi dire, malgré soi, pour ne plus l'oublier et qui -vous suivent ensuite partout comme si, pour vous, elles s'étaient -détachées de leur cadre.</p> - -<p>—Et maintenant, reprit-il après un silence, ne me ferez-vous pas -aussi le confident de vos inquiétudes et de vos peines... J'ai cru -comprendre que vous étiez sans argent... Mais alors, qu'allez-vous -faire à Paris?</p> - -<p>—Je voudrais moi-même le savoir! soupira l'inconnue.</p> - -<p>—Mais enfin, vous avez un plan?</p> - -<p>—Celui de travailler pour gagner ma vie.</p> - -<p>—Travailler à quoi?</p> - -<p>—Mais à n'importe quoi!</p> - -<p>—Tout le monde vous refusera du travail... Dans tous les cas, ça ne -se trouve pas du jour au lendemain... Ah! vous ne connaissez donc pas -la grande ville? Il faut avoir l'air de ne manquer de rien pour y -obtenir quelque chose.</p> - -<p>—J'avoue que je la connais peu sous ce rapport.</p> - -<p>—Quel âge avez-vous?</p> - -<p>—L'âge du travail, monsieur...</p> - -<p>—Il est vrai que jolie comme vous l'êtes... hasarda Raymond.</p> - -<p>Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de -mécontentement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> —Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la -beauté...</p> - -<p>—L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je -ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur -figure...</p> - -<p>—Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les -beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise -est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est -encore un emploi... Hors de là, je ne vois rien qui procure de quoi -vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre, -ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et -encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins -distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une -grotesque parvenue...</p> - -<p>—Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue, -vous avez au moins un refuge, les administrations!</p> - -<p>—Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement.</p> - -<p>—Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec -de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer -d'affaire? Parlez franchement!</p> - -<p>—Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas -remarqué, je doute même...</p> - -<p>—Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans -tous les cas, l'enfer de Paris <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> par cœur... Tenez, pour -m'éclairer, dites-moi votre histoire...</p> - -<p>—Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne... -Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en -province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur -j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite, -parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je -cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses -prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils -ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins, -leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers... -Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du -moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession... -D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud -quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et -de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort! -Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il -vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer -l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!»</p> - -<p>Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je -n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire -souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les -chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux -hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges me -paraissait le but de la <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> vie... Mais les signes particuliers du -passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient -mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée!</p> - -<p>Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune, -c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse -provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires -de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y -répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché -de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du -talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à -celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à -rebours en lui tenant la queue...</p> - -<p>N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place -dans les lettres...</p> - -<p>Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne -volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des -estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que -des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez -pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge -blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil -sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans -mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais -cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots. -Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de -tous mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans -sur romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques, -nulle porte ne s'ouvrit devant moi.</p> - -<p>Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des -dettes, j'en fus <ins id="cor_6" title="réduis">réduit</ins> à façonner des charades et des énigmes pour -les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la -pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à -choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain...</p> - -<p>Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur -d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui. -L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de -gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête -que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un -emploi modeste dans son administration.</p> - -<p>Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et, -songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans -mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois -d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur -d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!...</p> - -<p>Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins -rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous -offrir un modeste et frugal repas...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué, -avec un intérêt soutenu.</p> - -<p>Même à diverses reprises elle avait souri à l'ouïe des boutades -paradoxales du jeune homme.</p> - -<p>—Vous voyez, madame, continua Raymond, que j'avais raison en vous -disant que j'étais aussi un déshérité de la vie... Eh bien, associons -pour un jour nos tristes destinées... Après vous avoir ainsi parlé à -cœur ouvert et surtout après vous avoir vue, je ne consentirais -plus à vous laisser seule dans cette Babylone... Grands dieux! si -vous n'êtes pas reine ou pour le moins duchesse, c'est que vous -n'avez pas voulu!</p> - -<p>—Vous êtes un bon appui pour les femmes abandonnées, riposta la dame -noire, avec une nuance d'ironie, si vous êtes aussi serviable que -complimenteur... Et si, comme vous le dites, vous êtes misanthrope, -ce sentiment ne s'étend pas aux dames...</p> - -<p>—Il pourrait, madame, dit avec galanterie Raymond, s'étendre à tout -le monde, excepté à vous...</p> - -<p>Cependant, la soirée s'avançait.</p> - -<p>L'inconnue fit mine de vouloir se retirer, mais Raymond la prévint. -Il quitta le ton de la plaisanterie et ouvrit avec la pauvre jeune -femme un dernier pourparler, tendant à conclure:</p> - -<p>—Madame, lui dit-il en lui prenant la main, nous touchons à un -moment d'une certaine solennité pour tous deux. Parlons-nous avec -une entière franchise... Vous êtes sur le pavé de Paris et vous -n'avez aucune ressource. Je n'exigerai pas de vous <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> la confidence -des revers qui vous ont réduite à cette extrémité et je ne vous -demanderai pas non plus si je dois vous conduire au Grand-Hôtel ou -dans une maison garnie de bas étage... Ni dans le somptueux, ni dans -le misérable hôtel, vous ne sauriez payer votre dépense... Dans l'un -comme dans l'autre, vous seriez mal vue, par conséquent... Dans le -dernier, vous souffririez cruellement des attouchements grossiers -de la plèbe ou du contact de la police... Parlez! Avez-vous à Paris -quelque relation qui vous offre un asile?</p> - -<p>—Aucune relation, aucune ressource, dit la dame en secouant -tristement la tête. Que faut-il faire en pareil cas, selon vous?</p> - -<p>—Vous rendre à un poste de police et déclarer votre indigence au -risque d'être enfermée avec des femmes abjectes dans quelque dépôt de -mendicité...</p> - -<p>L'inconnue fit un geste d'horreur.</p> - -<p>—Ou bien, continua Raymond, avoir confiance en moi... et accepter -l'hospitalité d'un galant homme.</p> - -<p>—Me connaissez-vous assez pour être sûr, monsieur, que je ne suis -pas une de ces habiles pickpockets anglaises ou autres, qui savent -intéresser quelque brave cœur en faveur de leur air modeste et -malheureux pour s'introduire dans son intimité et disparaître ensuite -en emportant les valeurs, montres et argenterie?...</p> - -<p>—Oh! là-dessus, je suis fixé! dit en riant Raymond. Mais, vous -devriez bien, à un autre point de vue, m'expliquer ce que je ne puis -parvenir à comprendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> —Voyons, demandez! dit l'inconnue d'un ton de douceur et de -bonne volonté qui achevèrent de séduire le pauvre Darcy.</p> - -<p>Raymond, encouragé par cette réponse, reprit son interrogatoire d'un -ton très doux:</p> - -<p>—Vous ne me ferez pas croire, dit-il, après m'avoir révélé, rien que -par le son de votre voix et par vos manières, que vous appartenez à -la meilleure compagnie, vous ne me persuaderez point que vous avez -passé toute votre vie à errer dans des haillons, ni à gagner votre -pain au jour le jour.</p> - -<p>—Je ne pense pas avoir essayé de vous le faire croire.</p> - -<p>—Soit! à la bonne heure! Alors, vous avez eu une position? Et quelle -position?</p> - -<p>—Les positions les plus diverses... celles que réprouve l'honneur -exceptées...</p> - -<p>—Et puis... Et puis vous portez un nom... quelconque?</p> - -<p>—Appelez-moi, si vous voulez bien, Marguerite.</p> - -<p>—Vous êtes demoiselle?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Accepteriez-vous donc ce que je vous offrais tout à l'heure, -c'est-à-dire l'hospitalité chez moi, qui suis aussi célibataire?</p> - -<p>—Non, dit tranquillement Marguerite.</p> - -<p>—Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet. -Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les -personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont -aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> —Non! répéta la jeune femme.</p> - -<p>—Mais vous m'exaspérez par vos réponses!</p> - -<p>—J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre -un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme -isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste, -anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes -impatient de retourner chez vous—et vous en avez le droit—partez... -Je ne vous retiens pas!</p> - -<p>—Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de -dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain, -à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée?</p> - -<p>—Il me semble par moment, en effet, que je rêve.</p> - -<p>—Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je -vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de -trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des -chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre, -il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous -acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai plus -ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs. Je suis seul au monde. Vous -pouvez passer pour une de mes sœurs que j'ai perdues, jusqu'au -moment où vous aurez découvert une occupation.</p> - -<p>—Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans -oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse. -Votre sœur pour deux ou trois jours, rien que votre sœur!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> —Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous -promets la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment -où vous me direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir -souvenance du pauvre nid... comme les hirondelles!</p> - -<p>—Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main!</p> - -<p>Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus -fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se -couvrir en sa présence.</p> - -<p>Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue -Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les -avait fait se rencontrer:</p> - -<p>—Où allons-nous? demanda Marguerite.</p> - -<p>—Je demeure tout près d'ici, villa Girardon.</p> - -<p>—Oui... en face de l'ancienne habitation de M<sup>me</sup> Verdalle, la -digne femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma -détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma -suprême espérance venait de s'envoler, lorsque...</p> - -<p>Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua, -montrant du doigt l'ancienne pension de famille:</p> - -<p>—J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon -enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce -même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté -du sort!...</p> - -<p>—Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?...</p> - -<p>—Je ne regrette rien!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa, -sorte de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la -vue s'étendait sur Paris.</p> - -<p>Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la -concierge:</p> - -<p>—Mère Lafeuille, voici ma sœur Marguerite Darcy, qui arrive de -voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne -femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez -être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous -mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère -Lafeuille!</p> - -<p>—Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à -monsieur, va déménager. Alors...</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un -air indifférent.</p> - -<p>—Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris -l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à -t'agrandir... à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta -voisine... Madame n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici -qu'en passant...</p> - -<p>—Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort -content, montons toujours!</p> - -<p>La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent -allégrement le pas derrière elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> - -<h3>II</h3> - -<p>Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son -bureau.</p> - -<p>Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de -Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon -dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée, -propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme.</p> - -<p>Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son -logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère -Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du -ménage.</p> - -<p>Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge -questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points -de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si -Marguerite tomberait en contradiction avec lui.</p> - -<p>Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si -bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé -la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie.</p> - -<p>Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de -quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se -rapprocher de son frère, son unique famille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours -à Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le -moyen d'utiliser son talent de musicienne.</p> - -<p>La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme -de s'entremettre pour lui procurer, le cas <ins id="cor_7" title="échant">échéant</ins>, des leçons de -piano.</p> - -<p>Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait -tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à -l'aimable sœur d'un de ses meilleurs locataires.</p> - -<p>Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air -radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir.</p> - -<p>Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation -qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles -espérances...</p> - -<p>Ils partagèrent tous les deux, en tête-à-tête, un dîner que -Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine.</p> - -<p>Comme ils achevaient leur repas:</p> - -<p>—Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse -de maison vous feriez!</p> - -<p>Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux.</p> - -<p>Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé -profondément, et un orage commençait à gronder dans son cœur, à la -pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son -passé.</p> - -<p>Il finit par trouver la force de le lui avouer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> —Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront -raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre -seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?... -Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon -présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les -portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un -billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma -mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la -moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite, si -toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre ami... -Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte, j'oserai -dire cœur à cœur, et tout à l'heure je vais de nouveau vous -souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre -famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle -morte... ou est-elle vivante?</p> - -<p>—N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements? -demanda Marguerite, en fronçant le sourcil.</p> - -<p>—Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère! -Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez -enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que -vous m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher, -c'est que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension -de M<sup>me</sup> Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite -éducation qui fait que, dans les moindres détails de <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> la vie, -toujours noble et gracieuse, vous semblez traîner après vous une -robe de cour? Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première -communion? Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans -une maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle... -Voici une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze -mortelles heures que vous avez passées sans manger et sans dormir. -Vous me trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez? -Mais songez que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les -instants que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous -qu'un aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait -après tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister -entre nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez -quelque imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre -vie méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous -raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie -passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos -sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer...</p> - -<p>Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond:</p> - -<p>—C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune -faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant -vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai -permis de me plaindre, non de me juger!</p> - -<p>La facilité d'élocution de Marguerite et l'à-propos <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> de ses -réponses déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le -terrain réservé de cette mystérieuse existence.</p> - -<p>Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison, -que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère -contre lui-même.</p> - -<p>—Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques -tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont -pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et, -maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le -sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant -un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous -m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous -la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que -j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution, -calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne -sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans -avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me -retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous?</p> - -<p>—Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes, -dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je -conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face -d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un juge -d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en laissant -à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si les cœurs -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre dans -l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence -commune.</p> - -<p>—Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se -renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous -voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné!</p> - -<p>—Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant.</p> - -<p>—Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai.</p> - -<p>Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser:</p> - -<p>—Bonsoir, mon ami, et dormez bien!</p> - -<p>Ce fut le premier aveu de ces deux cœurs, qui s'adoraient déjà, -sans se l'avouer franchement.</p> - -<p>Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans -aucun incident nouveau.</p> - -<p>Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses -longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se -procurer une mise presque élégante, quoique simple.</p> - -<p>Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite -eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon.</p> - -<p>Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle -parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil -d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une -quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy.</p> - -<p>—Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> -Marguerite, qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa -vie?</p> - -<p>—Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas -dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire!</p> - -<p>—Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire.</p> - -<p>—Dans tous les cas vous en sortez.</p> - -<p>—Je crois que vous recommencez?</p> - -<p>—Ah! pardon! C'est encore un mystère?</p> - -<p>—Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la -récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne -veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte.</p> - -<p>—Vous n'aviez donc pas oublié cette menace?</p> - -<p>—Pouvais-je l'oublier?</p> - -<p>—Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous -sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne -sauriez où loger dans mon taudis.</p> - -<p>—Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de -la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer...</p> - -<p>—Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en -riant. Mais as-tu donc oublié, ma sœur, que tu n'étais à Paris -qu'en voyage?</p> - -<p>—Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère -Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me -conduire au chemin de fer!</p> - -<p>Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> Il quitta le ton de -la plaisanterie et, se mettant à genoux:</p> - -<p>—Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait -en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon cœur... -Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais -plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur -d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous -quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour -Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais!</p> - -<p>—Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le -jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon -idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche -pour ainsi dire!... je pourrais partir...</p> - -<p>Raymond écoutait, haletant.</p> - -<p>Marguerite continua sur un ton plus bas:</p> - -<p>—Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus -aujourd'hui... je ne pourrais plus me passer de toi!</p> - -<p>Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se -laissa tomber dans les bras de son amant.</p> - -<p class="dottedline"> </p> - -<p>Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard, -dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg.</p> - -<p>Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui, -chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant, -l'œil aux étoiles, <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> un nocturne de Chopin ou un chant sans -paroles de Mendelssohn.</p> - -<p>Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano -d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient -paraître bien meilleur qu'il n'était réellement!</p> - -<p>Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était -venu... les arbres bourgeonnaient...</p> - -<p>Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un -tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre -ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de -Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie!</p> - -<p>Mais elle lui dit:</p> - -<p>—Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... <i>Je n'ai pas droit -au bonheur de la maternité!</i>...</p> - -<p>—Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout -régulariser, dès demain.</p> - -<p>Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas -elle murmura en éclatant en sanglots:</p> - -<p>—O mon Dieu!... comment lui expliquer?...</p> - -<h3>III</h3> - -<p>La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour -trancher une bonne fois toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> difficultés d'une situation -pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.</p> - -<p>Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de -Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de -dire non?</p> - -<p>Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui -créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne -voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?</p> - -<p>Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas -sanctifier la maternité par le mariage!</p> - -<p>Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que -d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...</p> - -<p>Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments, -l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés -avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son -histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui -telle qu'elle était.</p> - -<p>Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au -milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple -erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre -du soupçon comme une tache indélébile.</p> - -<p>Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue, -qu'avait-elle à redouter des soupçons?</p> - -<p>L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au -silence. Il souffrait le martyre <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> en contemplant les lèvres de -son amie, serrées comme par un vœu de mutisme éternel.</p> - -<p>A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes. -C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la -prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.</p> - -<p>Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et -elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du -Luxembourg, des journées entières.</p> - -<p>Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication -concluante n'avait lieu.</p> - -<p>Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour -ainsi dire d'heure en heure.</p> - -<p>Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond, -le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois, -résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire -antérieure, même le lieu de sa naissance!</p> - -<p>Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte -entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'œil égaré et -se parlant à elle-même.</p> - -<p>Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut -juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.</p> - -<p>—Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont -le don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un -serment ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières -et au détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais -née, mais tu m'as dit plus d'une fois que tu <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> n'avais aucun -état civil. Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte -de notoriété à dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour -t'assigner le lieu d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le -moins défavorable. La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, -car, dans la pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font -de difficultés que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est -pas évidente. Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des -obstacles se présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car -il ne s'agit même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui -de notre enfant!</p> - -<p>—Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre -cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le -reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: <i>Mère -inconnue</i>.</p> - -<p>Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse, -Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.</p> - -<p>Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages -lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour -partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour -à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et -où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de -tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la -nostalgie de la solitude.</p> - -<p>Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le -caractère ordinairement si uni <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> de Marguerite. Il se demanda -même, un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre -femme un dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le -délire de la persécution.</p> - -<p>Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la -place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre? -Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?</p> - -<p>Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec -inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu -de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants -après.</p> - -<p>Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse -perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!</p> - -<p>Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un -remède à cet état de choses et il attendait.</p> - -<p>Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait -que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues, -puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du -Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir -à chaque instant cinq étages.</p> - -<p>A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question -d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la -trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les -joies et les libertés de la campagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte, -il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme -ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de -plus que lui.</p> - -<p>Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne -lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.</p> - -<p>Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les -revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière -le ruban de la Légion d'honneur.</p> - -<p>Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne -paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que -par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que -leurs regards se croisèrent.</p> - -<p>Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux -situé dit à l'autre:</p> - -<p>—Raymond Darcy, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé -d'assurances.</p> - -<p>—Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège, -nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> —Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas -là!</p> - -<p>Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.</p> - -<p>—Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à -Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!</p> - -<p>—Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché -tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me -vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée -l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la -grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on -n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?</p> - -<p>—Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!</p> - -<p>Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs -de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui -l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen -de ne pas mourir de faim.</p> - -<p>Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à -l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:</p> - -<p>—Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des -nécessités bien cruelles.</p> - -<p>—Il est vrai!</p> - -<p>—Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de -l'aide auprès de moi?</p> - -<p>—Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> on finit -par se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en -secret autant et plus encore que les autres.</p> - -<p>—Cependant tu avais du talent... quelque naissance.</p> - -<p>—Avec peu ou point d'argent!</p> - -<p>—Es-tu pauvre encore?</p> - -<p>—Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je -parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de -ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas -de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu -quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre -de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la -contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge, -par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes -cloués là!</p> - -<p>—Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu -devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?</p> - -<p>—Sans terre ni capitaux?</p> - -<p>—Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne -mets jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va -cahin-caha... faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu -veux, le régisseur avec des appointements que tu fixeras toi-même -et la faculté de manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce -pays perdu en pleine campagne, à deux lieues de toute habitation, -s'appelle Rouchamp; tu pourras y vivre tranquille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> —Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire -mourir de plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les -ténèbres de la cave et l'éblouissement du grand jour!</p> - -<p>—Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite -quelquefois!</p> - -<p>—Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp, -ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne -et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me -manquera... ta présence!</p> - -<p>—C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A -propos... où demeures-tu?</p> - -<p>—Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg. -Sais-tu monter à un cinquième?</p> - -<p>—Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi... -car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.</p> - -<p>—A tout à l'heure?</p> - -<p>—A tout à l'heure!</p> - -<p>Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond -retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande -nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.</p> - -<p>—Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour -le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage -et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie -de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des -vignes à Rouchamp, <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> mais s'il n'y en a pas... on en inventera!</p> - -<p>—Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit -Marguerite en riant.</p> - -<p>—Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.</p> - -<p>—Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?</p> - -<p>—De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge... -une perle d'homme!</p> - -<p>—Mais tu n'es pas son héritier?</p> - -<p>—Il me nomme son régisseur!</p> - -<p>—Mais où demeure-t-il?</p> - -<p>—Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier, -à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous -le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait -dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il -a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille -nouvelle!...</p> - -<p>En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut -ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond -salua M<sup>me</sup> Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, -il se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait. -Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.</p> - -<p>—Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.</p> - -<p>—Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu -étranglée, un éblouissement!</p> - -<p>—La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> —Peut-être!</p> - -<p>Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la -jeune femme:</p> - -<p>—Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline -Marzet?...</p> - -<p>—Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant -bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom... -Je suis Marguerite Darcy!</p> - -<p>M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda -Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un -nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:</p> - -<p>—Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!</p> - -<p>L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé -par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût -trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble -intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le -mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite -entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui -ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.</p> - -<p>Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune -femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne -fût-ce que pour entendre le son de sa voix.</p> - -<p>Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer -par son mari, n'ajoutant <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> que des monosyllabes ou des signes -d'acquiescement.</p> - -<p>Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler -du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement -de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins -désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.</p> - -<p>—Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris -pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez -retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision -avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel, -ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me -trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix... -Je t'y attends le plus tôt possible...</p> - -<p>Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.</p> - -<p>Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de -position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne -comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.</p> - -<p>Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit -se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait -davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût -déjà pour elle le charme d'une habitude.</p> - -<p>Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore -plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas -long à reconnaître <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> qu'il se trompait en cela, car dès le soir -même, sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains -et recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule -patrie qu'il lui convenait d'élire.</p> - -<p>—Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté -qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en -m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand -les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les -vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait, -ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses -oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que -cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave -dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En -fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays -natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire, -tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!</p> - -<p>—Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de -liberté et de fortune!</p> - -<p>—Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques -et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie -les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il -faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir -riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions -viennent aisément <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, -quant au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!</p> - -<p>—Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse, -que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si -heureux!</p> - -<p>Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:</p> - -<p>—Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?</p> - -<p>—Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre -affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin -en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans -société, sans voisins...</p> - -<p>—Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins -absolument?</p> - -<p>—Absolument, répondit Darcy.</p> - -<p>—Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage -parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous -partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en -compagnie du sculpteur, presque au lendemain <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> de la disparition -bizarre de la baronne Pottemain.</p> - -<p>Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint -de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver -l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.</p> - -<p>Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle -pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.</p> - -<p>En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de -son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais -raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain -la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer -le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de -mettre à exécution son détestable projet.</p> - -<p>A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime -sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce -sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.</p> - -<p>Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la -discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.</p> - -<p>Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie -d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui -avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la -discorde avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; -comment les choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, -un être détesté, Pauline <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> avait cherché un abri de l'autre côté -du rideau terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme -Orphée, la fantaisie de l'y suivre.</p> - -<p>Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait -cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose -de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la -question.</p> - -<p>Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite -conférence sur la <i>Belle au Bois-Peillot</i>, comme le vicomte appelait -Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait -toujours un silence prudent et soucieux.</p> - -<p>S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin, -de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué -dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou -des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne -pouvait qu'être parfaitement désagréable.</p> - -<p>—Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais -croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute -une nuit—nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me -l'as fait passer à la belle étoile!—tu ne me feras jamais croire, -dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette -histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui -te faisait agir?</p> - -<p>—Parce que tu l'aurais répété.</p> - -<p>—Ainsi, c'était un secret?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> —Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans -la question.... donc je n'ai pas le droit de parler.</p> - -<p>—Tu vois, tu étais complice?</p> - -<p>—Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien -simple... que tu connais comme moi!</p> - -<p>—C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet. -Raconte-moi au moins le reste.</p> - -<p>—Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.</p> - -<p>—Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu -as connue.</p> - -<p>—On dit qu'elle est morte... Voilà tout.</p> - -<p>—Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.</p> - -<p>—Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que -je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par -conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra -mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...</p> - -<p>Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait -par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du -<i>grand procès</i> du baron Pottemain.</p> - -<p>Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette -énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au -plus haut degré, sa curiosité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il -croisa une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur -laquelle il leva les yeux.</p> - -<p>Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique. -La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...</p> - -<p>C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa -démarche un peu indolente...</p> - -<p>Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut -avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il -lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le -cœur net.</p> - -<p>Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait -été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas -derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût -impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.</p> - -<p>—D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline -Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était -de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle -pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si -subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée -de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures -après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était -au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh -bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot -de <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à -en douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et -plus ma certitude augmente!</p> - -<p>Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle -remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle -tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'œil furtif derrière -elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.</p> - -<p>—Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit -trop loin!</p> - -<p>Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il -s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.</p> - -<p>—Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de -monter il y a un instant...</p> - -<p>Elle est bien votre locataire?</p> - -<p>—Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte -d'un air soupçonneux.</p> - -<p>—Pourrais-je savoir son nom?</p> - -<p>—Pourquoi faire?</p> - -<p>Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui -glissa vingt francs dans la main.</p> - -<p>—Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous -dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais -n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à -elle.</p> - -<p>La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle -savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie -d'assurances, avait emménagé <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> avec sa femme, depuis plusieurs -mois. C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur -lesquels il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de -piano. Ils occupaient tous deux un petit appartement au cinquième -étage.</p> - -<p>—Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.</p> - -<p>Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand -jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de -trente à trente-cinq ans environ.</p> - -<p>—Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais -pas ce monsieur ni sa femme.</p> - -<p>—Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.</p> - -<p>—Rien du tout! répondit la vieille.</p> - -<p>Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe. -Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait -rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se -promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps -sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers -cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du -café de la Paix.</p> - -<p>C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre -quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases -banales de politesse:</p> - -<p>—Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de -la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait -à Guermanton et dans <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> tout le pays bourbonnais un bruit si -considérable?</p> - -<p>—En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.</p> - -<p>—Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit -Charaintru avec une comique importance.</p> - -<p>—Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore -une aventure extraordinaire?</p> - -<p>—Et si Pauline Marzet n'était pas morte?</p> - -<p>M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher -son émotion.</p> - -<p>—Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un -de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie -fine, je parie... dans un restaurant de nuit?</p> - -<p>Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne -convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins -penser <ins id="cor_8" title="qui">qu'</ins>à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.</p> - -<p>—Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet -toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.</p> - -<p>—Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est -malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était -qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le -vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.</p> - -<p>—Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination! -repartit Charaintru.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> —Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda -Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.</p> - -<p>—Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.</p> - -<p>Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles -investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau -personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.</p> - -<p>Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui -et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!</p> - -<p>—Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue -que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons -quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais -je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la -présence de Charaintru.</p> - -<p>—Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait -horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond -Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de -Rouchamp!</p> - -<p>Les deux hommes se saluèrent.</p> - -<p>Jacques reprit:</p> - -<p>—Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis -obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai -beaucoup d'affaires encore à régler...</p> - -<p>—Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné -gros pour rester.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> —Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de -répliquer le gentilhomme.</p> - -<p>—Mes respects à M<sup>me</sup> de Guermanton!</p> - -<p>—Je n'y manquerai pas!</p> - -<p>—Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner, -une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que -j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est -évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition -qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est -singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société -d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens -dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de -ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cœur -net, car tout ceci est vraiment trop curieux!</p> - -<p>—Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent -seuls.</p> - -<p>—Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus -insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas -lâchés! dit Jacques.</p> - -<p>La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute -conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion -assurée de la part du petit vicomte.</p> - -<p>Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans -Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il -entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito -à <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.</p> - -<p>Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû -soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le -quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine -installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus, -les instructions les plus détaillées.</p> - -<p>En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la -soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre -Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les -préparatifs de leur départ.</p> - -<p>Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs -du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le -bonheur.</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que -de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses -enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre, -Berthe, au Sacré-Cœur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille.</p> - -<p>Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre -à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une -excellente, que <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> depuis trop d'années il avait laissé son bien -patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait -rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en -Morvan pour remettre ses terres en valeur.</p> - -<p>—C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle.</p> - -<p>—Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur -la vie!</p> - -<p>—Oh! mais, dit la dame, c'est <i>vraiment par trop extraordinaire</i>! -Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves?</p> - -<p>—Un immense! C'est qu'il est malheureux à Paris et que, par -comparaison avec le Luxembourg, qu'il voit de ses fenêtres, il -trouvera les murs de Rouchamp, où il sera heureux, beaucoup plus -gais... et il s'y attachera et surveillera plus attentivement les -cultivateurs... Comme il est intelligent, il ne sera pas long à se -mettre au courant...</p> - -<p>—Ce qu'il y a de certain, dit Jeanne, c'est que je n'irai pas -souvent lui rendre visite!</p> - -<p>Son mari eut sur les lèvres le mot:</p> - -<p>—Heureusement!</p> - -<p>Il avait sur le cœur la ressemblance de Marguerite et de Pauline -et, bien loin d'en parler, il craignait d'y penser lui-même.</p> - -<p>Mais la cause de l'aversion de Jeanne pour le Morvan tenait à une -autre cause.</p> - -<p>Un malheureux accident avait plongé dix ans auparavant sa famille -dans le deuil.</p> - -<p>Son unique frère s'était tué avec son fusil, en <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> sautant une -haie, dans la propriété de Rouchamp.</p> - -<p>Cependant, l'événement récent qui l'avait mis en présence de celle -qu'au fond de son cœur il tenait bien réellement pour l'ancienne -institutrice de ses enfants, lui donna la curiosité de savoir ce que -pensait exactement sa femme au sujet de Pauline.</p> - -<p>Il amena adroitement un jour la conversation sur le compte de la -défunte baronne et il put se convaincre que Jeanne se consolait de la -mort de M<sup>lle</sup> Marzet par cette réflexion simple, et topique, que -cette jolie personne <i>était trop extraordinaire</i>, et que son suicide -avait dû être simplement l'explosion d'une maladie mentale qu'elle -couvait depuis le temps où elle avait habité la patrie des thugs, des -mancenilliers et des serpents.</p> - -<p>Jacques se sentit complètement rassuré. Il était impossible qu'un -soupçon pût jamais germer dans l'esprit de la châtelaine à l'égard de -la compagne de Raymond.</p> - -<p>Toutefois, en femme pratique qu'elle était, M<sup>me</sup> de Guermanton -chercha à deviner le caractère de Darcy, par une lecture attentive -des lettres datées du Morvan, car elle ne pouvait admettre qu'il -suffit d'avoir été employé d'assurances pour être bon administrateur.</p> - -<p>Elle y remarqua une extrême conscience dans la direction des travaux, -la recherche des économies, l'application des méthodes nouvelles. -Elle y vit, de plus, que l'intendant avait été homme de lettres et, -chose dont Jacques avait oublié de lui parler, qu'il était époux -et qu'il allait être père. Elle lui pardonna <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> la Compagnie -d'assurances, la littérature et le reste, en pensant qu'il allait -augmenter les revenus. L'époque des moissons, que Raymond y fût -pour quelque chose ou qu'il n'y fût pour rien, amena des résultats -magnifiques. En outre, les châtelains de Guermanton reçurent avis que -M<sup>me</sup> Darcy venait de mettre au monde un superbe garçon auquel on -avait donné les prénoms de Jacques-Maurice.</p> - -<p>Jacques montra de ces nouvelles une vive satisfaction et, vers la -moitié des vacances, à peine avait-il passé un mois avec ses enfants -qu'il annonça tout à coup l'intention d'aller ouvrir la chasse -à Rouchamp et de s'entendre avec Darcy pour les coupes de bois -projetées.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermanton, qui n'avait nulle envie de suivre son mari, -chercha en vain à le détourner de ce dessein. Il partit et elle fut -quelque temps sans recevoir de lui aucune nouvelle.</p> - -<p>Jacques, de son côté, n'avait pas annoncé à Raymond sa visite, -de telle sorte qu'il tomba comme une bombe au milieu d'un ménage -qui, au lieu de profiter des facilités grandes d'un château vide -pour s'étendre, s'était restreint à un ancien pavillon de garde et -avait suspendu aux solives du plafond, au-dessus du piano même de -Marguerite, des épis de maïs et des fusils de chasse.</p> - -<p>Quand M. de Guermanton découvrit l'heureuse maisonnette, la première -chose qui frappa sa vue fut un spectacle charmant.</p> - -<p>Contre l'ordinaire de ce temps, où l'on voit des villageoises -transformées en dames et se plaisant à <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> échanger le fichu rouge, -la croix d'or et le bonnet rond contre des parures citadines, -Marguerite, belle comme une oréade des métamorphoses d'Ovide, était -assise sur le seuil de sa demeure dans un négligé champêtre.</p> - -<p>Une paix profonde régnait dans sa physionomie et elle regarda un -moment le voyageur sans le voir, mais lui l'avait reconnue.</p> - -<p>Sur une chaise de paille, un peu renversée, Marguerite allaitait -son enfant. L'un de ses genoux, se croisant sur l'autre, avait fait -tomber, du pied suspendu, le petit sabot d'érable à talon qui lui -servait de pantoufle et sa chemise de fine toile pour toute robe -trahissait des épaules et un sein dignes des pinceaux du Corrège. Ses -cheveux noirs étaient négligemment tordus et relevés au sommet de sa -tête. Marguerite avait survécu à Pauline, mais à la façon dont l'été -survit au printemps.</p> - -<p>De même que, dans les rêves de la nuit, une personne en devient une -autre sans changer de nom, ou bien change de nom sans changer de -figure; de même, dans son rêve tout éveillé, peu s'en fallût que -Jacques, à l'aspect de Marguerite, ne l'appelât encore Pauline.</p> - -<p>Tout à coup, Marguerite aperçut l'étranger... Elle se leva -précipitamment et s'enfuit dans la maison, en rougissant de la -simplicité de son costume.</p> - -<p>A peine avait-elle disparu que Raymond s'avança, tenant à la main un -rabot, qu'il laissa tomber en venant au-devant de Jacques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> —A quoi pensais-tu? demanda M. de Guermanton.</p> - -<p>—A toi! répondit Darcy.</p> - -<p>Ce simple mot fut dit avec une telle ferveur de reconnaissance et -de tendresse que le gentilhomme n'osa plus suivre du regard l'image -voluptueuse qui venait de disparaître. Car l'amitié venait de se -dresser de toute sa hauteur sur le seuil de l'amour...</p> - -<p>Cependant, la situation réciproque allait devenir intenable; Jacques, -à n'en plus douter, se trouvait en face de Pauline Marzet.</p> - -<p>Darcy ignorait-il les origines extraordinaires de son propre ménage?</p> - -<p>Savait-il qu'entre deux unions contractées dans le même pays par une -même femme, il y avait un décès imaginaire?</p> - -<p>Ce genre de bigamie, qui a des exemples connus dans les <i>Causes -célèbres</i>, était-il accepté par Darcy aux risques et périls qui -pouvaient en résulter, si Pottemain rencontrait jamais celle qui -avait été la baronne?</p> - -<p>Il n'y avait qu'une question, résolue affirmativement et de franc -cœur par Jacques de Guermanton: Pauline avait bien fait de se -soustraire aux persécutions infernales résultant de ce mariage que M. -de Guermanton lui-même lui avait fait imprudemment contracter.</p> - -<p>D'ailleurs Pauline vivait, c'était assez!</p> - -<p>La revoir vivante, après l'avoir pleurée morte, c'était une telle -joie pour l'ami de Pauline qu'il ne regardait guère au delà, -quoiqu'il fût toujours décidé <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> à lui cacher le degré de sa -tendresse, et, par une conséquence naturelle, il ne songea plus qu'à -la conduite prudente à tenir vis-à-vis de ce ménage singulier.</p> - -<p>Il se dit qu'il devait feindre en face de Darcy et accepter Pauline -pour Marguerite.</p> - -<p>Mais, pour dissiper le malaise que la jeune femme ne manquerait pas -d'éprouver, il se décida à rechercher un entretien avec elle, en vue -de la mettre à l'aise, ou du moins de la rassurer.</p> - -<p>Aussi, dès qu'il eut échangé avec Darcy les premiers mots -indispensables et complimenté son régisseur de l'ordre admirable qui -semblait régner dans la propriété, il l'éloigna de la maison sous un -prétexte plausible et fit demander à M<sup>me</sup> Darcy la faveur de se -présenter à elle.</p> - -<p>Marguerite s'excusa d'abord sur l'état de sa toilette, mais Jacques -insista de telle façon et si gracieusement qu'il fut impossible à -M<sup>me</sup> Darcy de refuser.</p> - -<p>Elle se présenta à M. de Guermanton, son fils Maurice dans les bras, -comme pour demander grâce au nom de l'enfant et s'en servir comme -d'un bouclier mystique.</p> - -<p>Jacques la considérait attentivement avec un rayon de bon vouloir et -de consolation dans les yeux et sur <ins id="cor_9" title="mot ajouté">les</ins> lèvres.</p> - -<p>—Pauline, lui dit-il avec une infinie douceur, ne craignez rien -de moi! Si votre nom est un mystère, même sous ce toit, vous serez -éternellement pour moi Marguerite!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> —O mon ami... mon second père! murmura la jeune femme, qui -sentait ses genoux plier sous elle.</p> - -<p>Jacques comprit la défaillance de son interlocutrice. Il avança -rapidement un fauteuil et fit asseoir Pauline, dont l'affaissement, -sous le coup d'une émotion si longtemps contenue, était passagèrement -complet.</p> - -<p>—Je vous ai menti, quand j'étais à Paris, lui dit-elle dès qu'elle -put parler; ici, je ne vous attendais pas encore, mais j'avais prévu -que ce serait bientôt... et alors j'ai tremblé... Mais je me fiais au -souvenir de votre affection... Je suis bien coupable, mais j'étais -si malheureuse aussi!... Raymond a tout remplacé et il aurait tout -pardonné, s'il savait tout!... Mais je ne lui ai dit que ce qu'il -importait à son honneur et à sa tranquillité de savoir... Pour lui, -je n'ai jamais été châtelaine de Bois-Peillot et je ne suis jamais -morte!... Mais il sait, depuis notre arrivée ici, que je suis une -esclave fugitive que le maître ne doit jamais revoir... Une femme -mariée en rupture de ban... Raymond ne m'a pas repoussée... Quelque -chose me disait que vous, l'auteur involontaire de tous mes maux, -vous ne me repousseriez pas non plus... Si jeune et si ignorante de -la vie... mariée à un assassin!...</p> - -<p>En prononçant ces mots d'une voix entrecoupée, Pauline fondit en -larmes. Entendant pleurer sa mère, le petit enfant se mit aussi à -pleurer. Alors elle le pressa contre sa poitrine en le berçant avec -tendresse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> Le fils de Raymond se tut et s'assoupit, et Pauline, en le -contemplant, essuya ses pleurs.</p> - -<p>—Comme je l'aime! murmura-t-elle de cette voix profonde que les -mères ont toutes en parlant de leur enfant.</p> - -<p>—Ainsi, dit Jacques en s'arrêtant à sa contemplation, Darcy ne -connait point la baronne Pottemain?</p> - -<p>—Pas encore! mais je ferai tout ce que vous ordonnerez! J'avais -compté sur vous pour m'éclairer, pour me guider dans ma voie... -Avais-je eu raison?</p> - -<p>Pour toute réponse, M. de Guermanton prit la main que Marguerite -Darcy avait libre et la porta à ses lèvres.</p> - -<p>—Je sais, ajouta-t-elle, qu'au point de vue des lois ma situation -est très grave et celle de mon enfant peut-être plus encore que la -mienne... mais quel intérêt le baron, à qui j'ai laissé ma fortune -par le fait de mon décès, aurait-il à persécuter une femme dont il -n'a rien obtenu, ni bonheur... car enfin, je l'ai rendu malheureux... -ni avantages sociaux, puisque j'étais sans famille, sans naissance...</p> - -<p>—Il est vrai, dit Guermanton, mais la haine a sa logique et la -vengeance est le plaisir des méchants!...</p> - -<p>Au bout de quelques jours d'habitation sous le toit de Marguerite, M. -de Guermanton reçut une lettre de sa femme.</p> - -<p>Elle lui annonçait que, les vacances des enfants prenant fin, elle -allait les reconduire à Paris. Ensuite de là, et puisque l'absence de -son mari paraissait <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> devoir se prolonger indéfiniment, elle se -proposait de le rejoindre à Rouchamp.</p> - -<p>L'inconvénient d'un voyage de Jeanne en Morvan apparut de prime-abord -à Jacques.</p> - -<p>Confident de l'extraordinaire aventure qui avait fait revivre en -Marguerite Darcy la jeune institutrice, il sentit parfaitement -l'explosion de jalousie à laquelle un pareil rapprochement donnerait -lieu de la part de M<sup>me</sup> de Guermanton et il résolut, pour la -prévenir, de partir plus tôt qu'il n'en avait le projet.</p> - -<p>Dans cette pensée, il répondit à Jeanne qu'il aurait le plaisir de -la revoir chez elle à la fin de la même semaine, et, par manière de -causerie, il lui demanda si elle avait quelque nouvelle de leurs -voisins de campagne, du curé et notamment du baron Pottemain.</p> - -<p>La réponse de Jeanne ne se fit pas attendre, mais elle était datée de -Paris. Elle donnait des nouvelles du curé de Besson, disait que du -baron elle n'avait plus ouï parler depuis le décès ou la disparition -de sa femme et elle ajoutait:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Dès mon arrivée dans la capitale, j'ai rencontré M. de - Charaintru, toujours empressé et toujours bavard, racontant - partout des histoires conformes à sa fameuse devise: <i>les pieds - dans le plat</i>!</p> - - <p>«Il affirme avoir rencontré à Paris notre ancienne institutrice - Pauline Marzet.</p> - - <p>«J'ajoute aussi peu de créance à l'aventure qu'à la plupart des - potins du personnage, mais il est fort remarquable que cette - confidence à vous faite, paraît-il, par Charaintru lui-même, - mon cher Jacques <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> n'ait trouvé nulle place dans aucune de - vos causeries avec moi—d'autant plus que les circonstances - qui accompagnaient cette soi-disant rencontre étaient au moins - bizarres...»</p> -</div> - -<p>M. de Guermanton maudit une fois de plus l'inopportune indiscrétion -du gommeux. Toutefois il montra, sans retard, la lettre qu'il -venait de recevoir à Marguerite, qui pleura d'attendrissement en -reconnaissant l'écriture de celle qui avait été son amie et son -hôtesse et qui versa quelques larmes plus amères, en constatant la -froideur glaciale de ces mots: «notre ancienne institutrice...»</p> - -<p>Cette communication, faite à Pauline en l'absence de Raymond, ramena -fatalement la conversation entre elle et M. de Guermanton sur le -pénible et scabreux sujet qu'ils évitaient en présence de Darcy.</p> - -<p>Pauline tenait à marquer tout le regret qu'elle éprouvait à -cette heure d'avoir souffert l'annexion à Bois-Peillot d'un lot -considérable, par suite de la donation que Jacques lui en avait -faite à elle, pour la marier, et désormais en pure perte. Aussi lui -dit-elle:</p> - -<p>—Si jamais nous devenons riches, Raymond et moi, je vous rendrai la -valeur de cette parcelle de terre... J'y tiens!</p> - -<p>—Votre mari m'a déjà fait cette restitution sans le savoir, en -doublant la valeur de la propriété que je lui ai confiée, dit Jacques -avec une délicatesse égale à celle de M<sup>me</sup> Darcy. Parlons d'autre -chose. N'avez-vous pas laissé derrière vous, à Bois-Peillot, <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> en -dehors de fâcheux souvenirs, aucune trace que votre intérêt actuel -vous commande d'effacer?</p> - -<p>—Pardon, mon ami, dit Pauline. Il y en a une qui me trouble -excessivement et que j'avais omise d'abord dans les incroyables -épreuves que j'ai dû traverser. Un franciscain, qui a reçu ma -confession quand j'étais à Bois-Peillot, a été chargé par moi de -certains papiers qu'il devait remettre au Procureur de la république -sur un avis de moi, ou au bout d'une année expirée... dans le cas où -il apprendrait ma mort... Je m'attendais alors à être assassinée... -Ces papiers contenaient la preuve des crimes qui ont supprimé -l'infortuné Pastouret, ancien intendant du baron, comme la première -châtelaine de Bois-Peillot, et qui pouvaient amener ma suppression -dans des conditions analogues, si ma vie était jamais devenue un -obstacle sérieux pour le baron!... Mais, voulant me réserver de -surseoir à l'exécution de cette cruelle justice, et ne m'étant -décidée même à la suspendre sur la tête de l'assassin que pour -prévenir de nouveaux crimes, il était convenu que sur un simple -avis de moi, parvenu dans le courant de l'année, ces dénonciations -seraient livrées aux flammes... Or, le terme fatal est dépassé... -Depuis quelque temps je ne vis plus... Je ne passe plus un jour sans -parcourir dans les feuilles la rubrique: <i>Tribunaux</i>, m'attendant -toujours avec terreur à y lire l'arrestation de M. Pottemain, -sous la prévention des crimes que j'ai énoncés!... Pour le monde, -aujourd'hui, je suis morte... Il m'est donc difficile de communiquer -avec le franciscain sous <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> mon nom actuel, et je me souviens -exactement des dernières paroles que nous échangeâmes:</p> - -<p>—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi -nul avis dans aucun sens, faites parvenir ce pli au Procureur... -Aujourd'hui, je ne veux plus savoir si le baron mérite ou non le sort -que je lui avais préparé, car moi-même je suis coupable d'une faute, -d'un crime peut-être!... A qui pardonne, Dieu a promis le pardon! -Ainsi donc, le devoir qui s'impose à moi est de mettre à néant mes -dénonciations, laissant Dieu faire désormais justice lui-même, et je -ne sais quel moyen choisir pour arriver à cette fin nécessaire... -J'ai donc recours, dans cette perplexité... à vos bons conseils...</p> - -<p>—Je comprends vos scrupules, répliqua M. de Guermanton, et je les -approuve. Je veux tout faire pour les lever... Il y a d'ailleurs -là une question de sécurité pour vous-même... Oui, Pauline, il -faut, comme vous le dites, arracher le papier fatal des mains de -ce capucin... J'irai, je lui parlerai et muni d'un mot de vous, -j'arrangerai tout... Comptez sur moi! Il est clair qu'entre mon -départ qui aura lieu après-demain et l'heure où nous sommes, rien -ne sera survenu du côté de Bois-Peillot, après une année entière de -silence et d'oubli.</p> - -<p>—C'est bien ce qui m'effraie, dit Pauline, en frissonnant. Il y a -maintenant un an que je m'évadais de Bois-Peillot! Le malheur marche -si vite! Et puis, vous le dirai-je, je suis, depuis quelque temps, en -proie à de sinistres pressentiments... J'ai des cauchemars... Cette -nuit encore, je voyais <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> le baron courir à toute bride et fondre -sur cette paisible retraite, pour piétiner, sous le sabot de son -cheval, le berceau de mon pauvre enfant!</p> - -<p>—Les femmes ont des nerfs, dit Jacques en souriant. Elles -construisent souvent des drames sur une impression fugitive. -Gardez-vous de vous livrer à ces sinistres rêveries! Je suis là, -Pauline, et je n'ai que faire de vous dire que l'ancien capitaine -retrouverait son épée, un pistolet, un couteau, s'il s'agissait de -vous défendre!</p> - -<p>—Je n'en ai jamais douté, mon ami! Par malheur, bientôt, je vous -appellerais en vain, puisque vous retournez à Guermanton.</p> - -<p>—De grâce, bannissez ces folles terreurs! Votre petit nourrisson a -besoin de votre lait. Ne le tarissez pas par des appréhensions que -rien n'autorise...</p> - -<p>—Le malheur marche vite! répéta Marguerite Darcy, en s'abîmant dans -une rêverie douloureuse.</p> - -<p>Mais l'arrivée du père de son cher enfant lui fit chasser le nuage -appesanti sur son beau front.</p> - -<p>Une boucle rebelle voltigea sur ses yeux et cacha une larme suspendue -à ses cils et Darcy ne put apercevoir, sur les deux visages de ses -deux amis, que deux bons sourires!</p> - -<hr class="deco50" /> - -<div class="chapter"> - <h2>QUATRIÈME PARTIE</h2> - <hr class="deco2" /> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la -disparition de la baronne.</p> - -<p>Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité -perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les -consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient -pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain -paraissait incurablement atteint.</p> - -<p>Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de -regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline -lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa -mort.</p> - -<p>L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que -tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins -douteuse...</p> - -<p>Et Pauline savait son secret!...</p> - -<p>Pauline en possédait peut-être la preuve.</p> - -<p>Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait -<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span> -<ins id="cor_10" title="affecté">affectée</ins> -Romagny à son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire -de domino qui ne vînt encore ajouter à ses craintes.</p> - -<p>Que fallait-il croire?</p> - -<p>Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il -pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait -sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,—dans l'ignorance où il -était des armes qu'on possédait contre lui—le moyen de se défendre?</p> - -<p>Le doute où il vivait le minait sourdement.</p> - -<p>Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son -ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à -tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens -qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée -d'un troisième mariage.</p> - -<p>Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme -et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie -noire.</p> - -<p>Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris -l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine -désormais abandonné encore.</p> - -<p>Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation -continua, avec un entrain superbe, l'œuvre interrompue par la -courte apparition de Pauline.</p> - -<p>Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson, -d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions sous -les pariétaires; <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> reprendre pied à pied les allées sur les -envahissements de la serpe et du râteau.</p> - -<p>Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt -vierge véritable.</p> - -<p>Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de -l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser -lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la -confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une -nouvelle, qui réveilla ses craintes.</p> - -<p>Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander -l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ -la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et -on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le -mausolée de la première baronne.</p> - -<p>Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais -il était lié sans doute par le secret de la confession...</p> - -<p>N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à -Bois-Peillot!</p> - -<p>Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie -vitrée de son salon.</p> - -<p>Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux -déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les -fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où -perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le -temps et obstruée de toiles d'araignées, un œil défiant observât -les moindres gestes du pèlerin et <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> cherchât un mobile secret dans -une démarche de simple touriste.</p> - -<p>Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque -notoriété.</p> - -<p>Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était -un <ins id="cor_11" title="chef-œuvre">chef-d'œuvre</ins>, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la -recherche de la chapelle.</p> - -<p>Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer -aux épines des sentiers.</p> - -<p>Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand -s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et -descendit.</p> - -<p>Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le -mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi -impénétrables du parc.</p> - -<p>Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette -sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout -près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont -les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond -respect.</p> - -<p>Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait -accoster le paysan.</p> - -<p>La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se -crussent espionnés.</p> - -<p>—Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc -rendu son âme à Dieu?...</p> - -<p>—Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> —Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première.</p> - -<p>—Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable.</p> - -<p>—Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron -votre maître...</p> - -<p>—Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!...</p> - -<p>—Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui -en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu -d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant -de Souvigny, détourné de ma route...</p> - -<p>—Elle s'était recommandée à vos prières, mon père?</p> - -<p>—Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont -Pauline l'avait chargé.</p> - -<p>—Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe?</p> - -<p>—Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine?</p> - -<p>—Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit.</p> - -<p>—Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage?</p> - -<p>—Oui.., et non, mon père.</p> - -<p>—Vous défiez-vous de moi?</p> - -<p>—Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez -croire que la baronne a commis <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> une méchante action... Or, elle -n'a pas eu les prières de l'Église.</p> - -<p>—Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin.</p> - -<p>—Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte! -dit Jeannolin.</p> - -<p>—Elle vit donc?</p> - -<p>—Oui et non...</p> - -<p>—Vous déraisonnez, mon cher enfant.</p> - -<p>—Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question, -voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne -que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais -à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait -faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...</p> - -<p>—Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez -compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître <i>toute la vérité</i> -et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui -appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit, -ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse -passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon -enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...</p> - -<p>—Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait -pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de -venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait -que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce -qu'elle restât ouverte... et moi... <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> pour lui obéir j'avais -rempli la serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois -ne fit pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, M<sup>me</sup> la -baronne était là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:</p> - -<p>—Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me -mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court... -Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson, -elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à -aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:</p> - -<p>—Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu... -Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne -que tu m'as vue ce soir...</p> - -<p>Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais -ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé -depuis.</p> - -<p>—Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec -étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?</p> - -<p>—Je le jure! dit Jeannolin avec force.</p> - -<p>—Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses -projets?</p> - -<p>—Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de -plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.</p> - -<p>—Et comment apprit-on sa disparition au château?</p> - -<p>—Par une lettre qu'elle avait laissée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> —Qu'y avait-il dans cette lettre?</p> - -<p>—Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne -Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les -morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...</p> - -<p>—Et le baron, que dit-il?</p> - -<p>—Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me -trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que -je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta -Jeannolin en frissonnant.</p> - -<p>En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage -qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.</p> - -<p>Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur -présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze -mètres plus loin.</p> - -<p>Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une -image de la Vierge et la lui offrit.</p> - -<p>Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:</p> - -<p>—Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!</p> - -<p>Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles, -marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de -toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.</p> - -<p>Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup -sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes -frondaisons le chœur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse -passée par-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> ses habits et ayant les yeux abrités par un -chapeau large et rabattu.</p> - -<p>—Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux -châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!</p> - -<p>Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.</p> - -<p>Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de -Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de -l'orphelin dans la contrée.</p> - -<p>Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il -s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un -homme disposé à lui faire un mauvais parti.</p> - -<p>Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se -faire la main en cassant des pierres.</p> - -<p>Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se -souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il -songeait sérieusement à autre chose.</p> - -<p>Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.</p> - -<p>Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit -bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.</p> - -<p>—Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de -malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants -existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission -de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette -extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y avoir -du Pastouret là-dessous... N'aurais-je <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> pas bien fouillé... -et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses -précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne -regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le -témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait -de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!... -Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille, -quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!... -Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est -de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et -confiées à ce moine...</p> - -<p>Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de -nouveau à la poursuite du religieux.</p> - -<p>—Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder -à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le -franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit -pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il -savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin -et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline -Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma -conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure -<ins id="cor_12" title="qui">qu'</ins>il -les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...</p> - -<p>Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui -escaladait la terrasse du vieux château.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants, -puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil, -cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le -danger qui planait sur sa tête.</p> - -<p>—Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre -le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et, -d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux... -Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne -tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais -quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi -de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa -liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant -qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle -n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que -je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais -donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule -personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...</p> - -<p>Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout -à coup il se frappa le front:</p> - -<p>—Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus -tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été -enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de -moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait -obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> par -elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien, -en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien -monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres! -Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose -bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc -il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny -peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur -maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que -moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis -laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une -nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de -commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!... -Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous -couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous -modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous -déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile -et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et -tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers -terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là -l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne -pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente -peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant -de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline, -si elle vit, n'est pas sans reproche! <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> Nous serons deux!... -Attendons les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... -Mais n'importe, <ins id="cor_13" title="conclut-t-il">conclut-il</ins>, je donnerais gros pour que la bougresse -se fût réellement flanquée dans l'Étang Maudit!</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Pottemain tint sa promesse.</p> - -<p>Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent -ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes...</p> - -<p>Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête -de son cerveau...</p> - -<p>Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les -chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en -avant, il attendit le choc.</p> - -<p>Son attente fut de courte durée.</p> - -<p>Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet -lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter.</p> - -<p>—Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je -à faire avec le Parquet?</p> - -<p>La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale.</p> - -<p>Il fit enfin sauter le cachet et il lut:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind">«Monsieur le baron,</p> - - <p>«Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer d'une - affaire grave.</p> - - <p>«Mille hommages.</p> - - <p class="psign">«<i>Le Procureur de la République</i>,<br /> - «<span class="smcap">De Morvins</span>.»</p> -</div> - -<p>—Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée -de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair? -Mieux vaux tard que jamais!</p> - -<p>Il se recueillit un instant, puis:</p> - -<p>—Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars!</p> - -<p>Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au -grand trot dans la direction de Moulins.</p> - -<p>En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il -avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à -la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il -lui trouva l'air froid et guindé.</p> - -<p>Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure.</p> - -<p>Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et -s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien -assise:</p> - -<p>—Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous -m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> —Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je -fais vis-à-vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes mes -obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes sentiments -d'homme de cœur et d'homme du monde... J'espère que vous en -comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée...</p> - -<p>Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait -sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement.</p> - -<p>Il rassembla toutes ses forces, puis:</p> - -<p>—Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement... -Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme -d'honneur et vos devoirs de magistrat?</p> - -<p>—Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée, -dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès -après-demain lancé contre vous.</p> - -<p>—Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source -émane cette dénonciation?</p> - -<p>—C'est impossible.</p> - -<p>—Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme -honorable?</p> - -<p>—Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais -exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un -homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est -terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu -d'un double assassinat.</p> - -<p>Le baron tressaillit et pâlit horriblement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> —Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises, -avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave, -peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez -innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous -blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les -conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez! -Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous -brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet -avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et -reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de -l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera -seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!...</p> - -<p>Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du -Procureur. La figure du magistrat demeura impassible.</p> - -<p>Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance -avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un -éclair livide...</p> - -<p>Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement -de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus -unie:</p> - -<p>—Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais -ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer -des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma -surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de -votre bienveillance extra-légale <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> pour un homme si pitoyablement -noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites -seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines -terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les -conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni -condamner sans me défendre.</p> - -<p>Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion:</p> - -<p>—Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté... -Sachez que récemment un hasard m'a révélé que M<sup>me</sup> la baronne -Pauline Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum -dirigé contre moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité!</p> - -<p>Ce fut le tour du magistrat d'être étonné.</p> - -<p>—Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le -monde croit que M<sup>me</sup> la baronne a mis volontairement fin à ses -jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous -a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au -moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve -pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez?</p> - -<p>—Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh -bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours... -Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant -vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral, -du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est -fantaisiste, mensongère <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> et dictée par un intérêt inavouable... -Si dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme -indigne à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par -conséquent de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai, -plutôt d'engager une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme -un homme accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé -de mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la -République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire -votre reconnaissant serviteur.</p> - -<p>Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup -d'une profonde stupéfaction.</p> - -<p>Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une -heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et -jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume.</p> - -<p>—Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la -ferme, je te donne une demi-heure pour être là, prêt à m'accompagner, -avec un cheval frais attelé à la voiture, va!</p> - -<p>Puis il monta rapidement et appela Victorine:</p> - -<p>—J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin!</p> - -<p>Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à -manger et à boire avec une apparente tranquillité.</p> - -<p>Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite -arrêté...</p> - -<p>Il allait chercher à retrouver tous les personnages <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> qui avaient -été les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé -un an auparavant à Bois-Peillot.</p> - -<p>Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline, -orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en -dehors du capucin...</p> - -<p>C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait -joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si -bizarre, le jour de la disparition de Pauline.</p> - -<p>C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations -qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les -traces de la fugitive...</p> - -<p>Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les -circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation.</p> - -<p>Coûte que coûte, il fallait réussir.</p> - -<p>Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de -voyage, sa valise à la main.</p> - -<p>Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé -qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec -son nouvel attelage tenu en bride.</p> - -<p>Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde, -s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté -de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et -prit en mains le fouet et les rênes.</p> - -<p>—Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> demanda Victorine -qu'intriguaient ces allures étranges.</p> - -<p>—Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je -vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours.</p> - -<p>Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot.</p> - -<p>A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains.</p> - -<p>Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés -de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été -reconduire ses enfants à leurs pensions respectives.</p> - -<p>Son enquête débutait mal.</p> - -<p>Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles, -remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il -arriva d'une traite.</p> - -<p>Là, il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de -retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de -Paris.</p> - -<p>Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il -se mettait en quête du domicile de Romagny.</p> - -<p>Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se -présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué, -que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale -sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez -lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher -à peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une -personne que l'on connaît à peine.</p> - -<p>L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute -favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine -nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui.</p> - -<p>En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant -d'insidieuses questions.</p> - -<p>L'artiste resta impénétrable.</p> - -<p>Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron?</p> - -<p>Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle -de cet astucieux criminel?</p> - -<p>Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la -peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce -semblant d'interrogatoire.</p> - -<p>Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité, -ne put se défendre de demander:</p> - -<p>—Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux -racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas -assez malheureux?</p> - -<p>—Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre -femme était tout simplement un ange?</p> - -<p>—Si je le sais! soupira le Normand.</p> - -<p>—Vous l'avez rendue malheureuse!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> —Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère -plaisanterie, je l'adorais!...</p> - -<p>—Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et -prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie -qu'elle menait à Bois-Peillot?</p> - -<p>—Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction -l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le -Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!»</p> - -<p>—Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant -le dos à son visiteur.</p> - -<p>—Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se -retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le -détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le -complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses -projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que -ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de -suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!...</p> - -<p>Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là -il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût -quelque chose...</p> - -<p>Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit -de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux -Ternes.</p> - -<p>Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles.</p> - -<p>—Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de -vous voir! Demain vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> m'auriez pas trouvé! Je pars dans le -Midi recueillir une succession.</p> - -<p>—Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez -venir dîner avec moi.</p> - -<p>Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son -ami que de banalités.</p> - -<p>Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait -à être renseigné.</p> - -<p>De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter -sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent.</p> - -<p>Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le -drame de Bois-Peillot.</p> - -<p>Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait -éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le -vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de -lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue.</p> - -<p>C'était là que l'attendait le Normand.</p> - -<p>—Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est -produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont -je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la -baronne soit morte?...</p> - -<p>—Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que, -d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter.</p> - -<p>—Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place -Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> si étonnamment à la -baronne que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle!</p> - -<p>—Allons donc! Vous l'avez accostée?</p> - -<p>—Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la -concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que -je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps -avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait -donc être la baronne Pauline.</p> - -<p>—Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce -dénouement.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en -parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge -m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce -moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de -la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons -à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il -est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la -Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer -la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus -vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître -dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis -qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette -coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup -Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir...</p> - -<p>—Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia -Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> peut-être de me rendre -un signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa -femme?</p> - -<p>—Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué.</p> - -<p>—Merci! merci!</p> - -<p>Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main -de Charaintru.</p> - -<p>—Mais où allez-vous?</p> - -<p>—Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous -aurez bientôt de mes nouvelles.</p> - -<p>—Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain -s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop -longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les <i>pieds dans -le plat</i>! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout -de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron!</p> - -<p>—J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute -cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton! -Mais que vient faire là-dedans ce Darcy, qui passe pour son mari... -Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter... -J'en aurai le cœur net! C'est égal, la chance commence à me -sourire de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans -s'en douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer -pour l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline!</p> - -<p>Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard.</p> - -<p>—M<sup>me</sup> Darcy? demanda-t-il à la concierge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> —Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la -vieille, M. et M<sup>me</sup> Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre, -où monsieur est intendant.</p> - -<p>—Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison?</p> - -<p>—Non... monsieur, quelques mois seulement.</p> - -<p>—Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce -dans la main de la concierge.</p> - -<p>—Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes -anciens locataires?</p> - -<p>—Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture, -je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens -mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre!</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Il était neuf heures du soir.</p> - -<p>A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans -un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient -déjà pris place.</p> - -<p>Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon -goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la -même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec -trois hommes.</p> - -<p>Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris -et à ce mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du -pouvoir.</p> - -<p>L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel; -une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.</p> - -<p>Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison, -qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé -par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte, -et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.</p> - -<p>Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère -qu'il appartint à une haute caste de la société.</p> - -<p>La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils, -l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage, -ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large -houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les -postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de -bestiaux.</p> - -<p>Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se -mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.</p> - -<p>Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée, -s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.</p> - -<p>On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent -dans un silence ennuyeux pour tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont -le bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un -magnifique clair de lune.</p> - -<p>Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots -à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la -conversation.</p> - -<p>Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à -paraître dormir.</p> - -<p>Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le -fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et -l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis -législatifs.</p> - -<p>Quant à la dame, qui se nommait M<sup>me</sup> de Guermanton, elle allait -dans le Morvan rejoindre son mari.</p> - -<p>Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.</p> - -<p>Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient -dans la béatitude que procure une heureuse digestion.</p> - -<p>Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment -où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la -dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors -l'accabla de politesses.</p> - -<p>Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le -pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta -lestement sur le quai, quand on cria Nevers.</p> - -<p>Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en -prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> M<sup>me</sup> de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son -tour, car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route -de Rouchamp.</p> - -<p>Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à -une dame seule arrivant dans <ins id="cor_14" title="mot ajouté">une</ins> gare étrangère et, quand elle fut -dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui -l'attendait depuis une heure dans la cour.</p> - -<p>Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude, -peut-être un cœur blessé.</p> - -<p>Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu -lieu.</p> - -<p>L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le -retenait-il en Morvan?</p> - -<p>Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans -le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline, -ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?</p> - -<p>Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir -son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les -hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.</p> - -<p>Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il -avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à -bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait -de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de -Jeanne.</p> - -<p>Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où -l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur -la route.</p> - -<p>Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et -ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du -parcours.</p> - -<p>—Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon -état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est, -et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà -de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation -de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient -se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de -l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier -bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins -et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le -taillis qui remonte vers moi...</p> - -<p>Tout à coup il s'arrêta:</p> - -<p>—Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah! -on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens! -voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire -d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le -régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et -ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent -de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre -heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne -occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la -question?... Tout <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> me porte à croire que Marguerite Darcy est -bien Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le -portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait! -Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly -lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il -pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je -pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette -bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où -je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je -sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô -dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah -bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!</p> - -<p>Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa -course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours, -son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.</p> - -<p>Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un -gaillard qui rentre chez lui.</p> - -<p>Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de -Guermanton.</p> - -<p>Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville, -facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la -porte, une cheville.</p> - -<p>Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.</p> - -<p>Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> par habitude, -de ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour -s'assurer s'il y avait quelqu'un.</p> - -<p>Il ne vit personne.</p> - -<p>Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans -les appartements.</p> - -<p>Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples -baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.</p> - -<p>Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVII<sup>e</sup> -siècle.</p> - -<p>Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.</p> - -<p>Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc -marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain -se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.</p> - -<p>Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de -l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.</p> - -<p>Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind">«Chère Jeanne,</p> - - <p>«L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de - plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.</p> - - <p>«D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles, - dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span> -—Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas -trompé... En conséquence, je tiens la mère!</p> - -<p>Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.</p> - -<p>Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont -il vérifia les fenêtres toutes closes.</p> - -<p>Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à -deux perrons.</p> - -<p>S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour -entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.</p> - -<p>Le sommeil semblait y régner encore.</p> - -<p>Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de -cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre -garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la -marge de pierre d'une fontaine.</p> - -<p>Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas -grand'chose à redouter.</p> - -<p>Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.</p> - -<p>Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant -que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face -à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de -parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.</p> - -<p>Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy -d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans -une province <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> où nul ne pouvait savoir encore que le baron -Pottemain était lui-même prévenu d'assassinat.</p> - -<p>Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta -machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une -poche de sa veste.</p> - -<p>Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant -vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.</p> - -<p>Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de -savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.</p> - -<p>Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du -petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut -soudainement.</p> - -<p>A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la -physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une -minute d'hésitation, M<sup>me</sup> Darcy poussa un cri horrible et couvrit -le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible -chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...</p> - -<p>Pottemain, l'œil étincelant, mais la face impassible, lui dit avec -un terrible sourire:</p> - -<p>—Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires -et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même -la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer -amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure... -Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le -voulez, bien entendu!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la -porte à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.</p> - -<p>—Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une -tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la -<i>trépassée</i> a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi! -Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains -papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas -encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot? -Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers... -Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les -annuler par une simple déclaration signée: <i>Pauline Marzet, baronne -Pottemain</i>. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction. -La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je -repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous -pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il -vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira -à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me -barrer le passage.</p> - -<p>Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus -âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la -torturer.</p> - -<p>Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile -étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait -cherché un asile.</p> - -<p>Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et Raymond -devaient encore rester <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> à la chasse et tout courage faillit -l'abandonner.</p> - -<p>Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!</p> - -<p>Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cœur à la tête -et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous -me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais -à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me -défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai -de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature -authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour -morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison, -il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite -Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le -combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le -droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part, -les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par -Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est -pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées -à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard, -malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous -avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de -quelque magistrat...</p> - -<p>Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.</p> - -<p>—Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> c'est que ces -plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur -responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la -servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a -plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire -des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première -page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule -mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai -voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions -nécessaires pour que—s'il en était encore temps!—ma dénonciation -fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard.... -Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de -mon enfant que je viens de vous dire la vérité.</p> - -<p>—J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua -le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits -que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou -seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous -n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp... -Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que -vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances -présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer, -aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu... -D'ailleurs, les instants sont comptés!</p> - -<p>Et comme Marguerite faisait un mouvement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> —Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis -absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me -faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le -premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort! -D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors, -madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises... -Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne -nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une -voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de -mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si -vous me refusez, et moi qui suis—vous le savez—assez riche pour -avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre -retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que -je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez -ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature -et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire -à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette -heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous -venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien -fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux -pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et -vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui et -de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez une -lueur de raison, à défaut <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui -m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une -plainte contre votre prétendu mari et contre vous?</p> - -<p>—Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite -avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs: -ou le scandale de la dénonciation même vous effraie—et il y a de -quoi!—ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé -ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de -la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et -peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas -fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme -le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour, -une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue! -Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir -de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux -Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un -crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron, -tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en -feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!</p> - -<p>—Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en -souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais -nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais -services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun -piège... Je suis venu chercher ici la <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> tranquillité, la liberté, -la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela -en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent, -qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de -l'employer!</p> - -<p>—Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je -consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons -donc ce que vous me faisiez dire!</p> - -<p>—A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!</p> - -<p>Et le baron Pottemain lut:</p> - -<div class="blockquote"> - <p>«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais, - déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de - folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de - nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon - époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains - de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse, - mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure - fantaisie et dénuées de tout fondement.</p> - - <p>«En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la - solennelle déclaration ci-dessus.»</p> -</div> - -<p>Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes, -liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois -la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> —Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée -morte!</p> - -<p>—Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!</p> - -<p>—Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et -prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si -je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer -ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête, -que je ne suis pas morte...</p> - -<p>—Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que -vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition, -marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon -fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide... -Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous -faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous? -Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore -un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le -moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de -complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand -vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme -séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous -voulez... Et voilà tout!</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi, -inspirez-moi!</p> - -<p>En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint -distinct.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la -maison du garde; ils semblaient se diriger vers le château.</p> - -<p>La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait -plus une minute à perdre.</p> - -<p>—Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers -Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous -demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez, -Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et -en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la -rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous -traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une -situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le -fait orphelin!...</p> - -<p>—De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un -bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué -votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi -la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!</p> - -<p>—Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe! -signe! ou tu vas mourir!</p> - -<p>Et il leva son revolver.</p> - -<p>—Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un -rempart de son corps.</p> - -<p>Le coup partit... Pauline s'affaissa.</p> - -<p>Le Normand allait redoubler <ins id="cor_15" title="lorsque'à">lorsqu'à</ins> cet instant même, la porte, -fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et -il ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.</p> - -<p>—Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!... -Et par ton fait!... Tiens!...</p> - -<p>Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.</p> - -<p>Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.</p> - -<p>Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.</p> - -<p>L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se -loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.</p> - -<p>D'un coup d'œil rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.</p> - -<p>Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore -fumant au pied d'un meuble.</p> - -<p>Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin -à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le -portefeuille du baron.</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et -celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait -les mesures les plus promptes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout -ébruitement public.</p> - -<p>Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un -bruit de voiture attira son attention au dehors.</p> - -<p>Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et -demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui -ouvrir la portière.</p> - -<p>Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle -venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait -retrouver Jacques.</p> - -<p>Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir -terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.</p> - -<p>Ne le trouvant pas, il fit asseoir M<sup>me</sup> de Guermanton et sortit -pour chercher son ami.</p> - -<p>Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son -regard.</p> - -<p>M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le -petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps M<sup>me</sup> Darcy.</p> - -<p>A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le -pressentiment d'un malheur...</p> - -<p>Il s'élança au devant d'eux...</p> - -<p>—Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent -d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!</p> - -<p>Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et -Jacques sortaient.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> M. de Guermanton s'y opposa.</p> - -<p>—Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras -pourquoi!</p> - -<p>—M<sup>me</sup> de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, -dit alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à -présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.</p> - -<p>—Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par -cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy -sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre -dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez -toi que je ne sois de retour?</p> - -<p>—Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?</p> - -<p>—Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!</p> - -<p>Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.</p> - -<p>Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois. -Raymond demeura atterré.</p> - -<p>Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à -faire à sa femme et à son ami:</p> - -<p>A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.</p> - -<p>A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron -Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.</p> - -<p>Darcy le savait déjà; il savait que le courageux <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> gentilhomme -avait tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime -défense.</p> - -<p>Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa -femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout -temps inspirée à celle-ci.</p> - -<p>—Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans -la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à -s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai -découvert,—sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y -avoir pour elle,—que M<sup>me</sup> Darcy est Pauline Marzet, échappée tout -à l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne -sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même, -ici, pour tuer sa femme!</p> - -<p>—C'était presque naturel et légitime! dit M<sup>me</sup> de Guermanton, à -qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de -Rouchamp.</p> - -<p>—Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans -cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une -femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta -Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.</p> - -<p>—De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir. -Mais c'est épouvantable!</p> - -<p>—Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice -sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et -repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> coup -d'œil rapide sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy -sur le seuil du pavillon.</p> - -<p>Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une -inclination muette.</p> - -<p>Puis M<sup>me</sup> de Guermanton regarda son mari bien en face.</p> - -<p>Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré -sa profonde tristesse.</p> - -<p>—Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste. -Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable -que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une -épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours -d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je -veux aller en prison si vous allez en prison.</p> - -<p>—Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de -Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un -tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un -assassin, afin de prévenir un assassinat!...</p> - -<p>—Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta -M<sup>me</sup> de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque -bigame, ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir -quel motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui -elle a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...</p> - -<p>—On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance -de dépit et d'ironie, si mon indulgence <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> pour un malheur -exceptionnel et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est -pas dictée par un sentiment très vif pour la personne, cause première -de tous ces malheurs...</p> - -<p>—Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil -étincelant.</p> - -<p>—Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de -marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité -avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions -trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien, -si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy -avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un -mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur -et restauration d'existence, à la chère victime de votre <i>manie -mariante</i>, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!</p> - -<p>Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.</p> - -<p>—Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la -régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par -exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être -utile, que dans cette habitation désolée.</p> - -<p>—Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les -constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la -préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous -viendrez me visiter dès qu'il sera possible!</p> - -<p>Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait -de pied ferme.</p> - -<p>De plus—dans une chambre de cette habitation solitaire—au milieu -des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants -d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!</p> - -<p>Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était -le silence menaçant qui précède l'orage.</p> - -<p>Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur -de Raymond tenait du désespoir.</p> - -<p>Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il -était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et -pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait -la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante -épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.</p> - -<p>Il se disait enfin:</p> - -<p>—Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques -n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en -prison comme un vulgaire assassin!</p> - -<p>La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il -condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.</p> - -<p>La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du -baron...</p> - -<p>Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué -l'explication.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans -témoins, en face l'un de l'autre.</p> - -<p>Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait -habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de M<sup>me</sup> de -Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de -son enfant...</p> - -<h3>V</h3> - -<p>Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte, -jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier -au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix -contenue:</p> - -<p>—Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais -te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi—à qui, j'imagine, tu -n'as jamais eu à adresser un reproche—tu aies pu garder un secret -duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la -confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer -ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi, -je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès -ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris -mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors -notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> -naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais -chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que -j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans -ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux -pour le tien!</p> - -<p>Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce -reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.</p> - -<p>—Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de -reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse... -bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je -dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma -compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une -prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui -arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a -toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée. -J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami, -toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis -ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence! -Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où -j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais -pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je -fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable -peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... Toi, -tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> une sorte de -ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant pour -ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme toi, -avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... Eh -bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des -tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre -de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un -scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale -d'un procès en séparation ou en divorce,—ou de mourir! J'avais -choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus -lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident -viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à -son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond, -pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le -coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la -peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves -lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre -rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes -prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le -prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon -crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si -tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais -méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai -acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond -devenait cruelle.</p> - -<p>Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:</p> - -<p>—Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout -d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu -parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je -l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue—ce que je ne suis -pas, Dieu merci!—ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme -de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la -traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments -qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je -t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et -que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon -pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? -Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la -vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance -je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... -C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous -et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais -survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus -alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. -Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me -promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à -Rouchamp... D'ailleurs, du moment <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> qu'il m'avait reconnue et -qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour -nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien -dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour -mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une -vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est -le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait -eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il -n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le -sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à -mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais -ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le -plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier -de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser -aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme -lui m'a pardonné déjà?</p> - -<p>—Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec -accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite -la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où -mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs -bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la -complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu -m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, -fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... -une femme passant <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> pour morte et pouvant devenir le pivot d'un -scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je -ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a -des épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.</p> - -<p>—Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en -désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra -soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice -criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a -point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton -amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce -qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour -moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, -une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle -du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein -cœur!</p> - -<p>—Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action -plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien -autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, -je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai -courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé -ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une -obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as -fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le -plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> -jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux -à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as -perdus tous deux!...</p> - -<p>Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir -de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des -yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:</p> - -<p>—Adieu la vie! adieu le bonheur!</p> - -<p>De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir -un moment M. de Guermanton.</p> - -<p>Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son -vieux camarade malheureux.</p> - -<p>—Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir M<sup>me</sup> de -Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je -partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je -te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter -dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à -compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai -d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un -non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant -que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais -personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour -nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste -à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange -du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin -de la tienne, <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu -trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et -des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes -ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important -pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que -moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!</p> - -<p>—J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible! -Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de -nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu. -Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est -invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé -d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même. -J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te -sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne, -puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien -dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en -as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des -sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de -la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait -pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait -défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline, -de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une -pièce qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle -s'y est refusée, alors il s'est livré à la violence <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> de ses -emportements... Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc -Pauline seule qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. -Elle ne pourra captiver l'indulgence des juges que par l'odieux -de la conduite du baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle -sortirait sauve du piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant -Pottemain sous un nom supposé et en formant de nouveaux liens. Ou -bien l'expiation serait sévère... Dans le premier cas, j'admets que -vous fuyiez ensemble ces lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le -second...</p> - -<p>—Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de -ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait -pour terminer seul ici mes jours...</p> - -<p>—Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez -malheureuse?</p> - -<p>—J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...</p> - -<p>—Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te -considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses... -Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être -meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de -Pauline Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de -mes enfants et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble -tellement ma conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, -travailler à sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais -hésiter une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort -à te reprocher, mais tu lui as marqué une <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> tendresse fort -différente de la mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais -l'oublier!...</p> - -<p>—J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.</p> - -<p>—Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction -plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends -encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir, -jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les -tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton -fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris -à avoir confiance en ton honneur!</p> - -<p>Raymond, ébranlé, secouait la tête.</p> - -<p>Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même, -l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:</p> - -<p>—Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que -signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: <i>un -gentilhomme!</i></p> - -<p>La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.</p> - -<h3>VI</h3> - -<p class="p2 center noindent larger"><i>Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, -artiste sculpteur.</i></p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind">«Mon cher vieux,</p> - - <p>«Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> - «Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu - chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à - peine.</p> - - <p>«Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.</p> - - <p>«Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame - épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les - héros plusieurs de nos anciennes connaissances.</p> - - <p>«Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre - toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte - de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain, - d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la - justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution - émanant du parquet de Nevers.</p> - - <p>«Et c'est cela justement qui m'embête.</p> - - <p>«Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire - un premier rôle et il est à croire que la justice va également - s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.</p> - - <p>«Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies - connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas! - La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau - et tu as dû avoir ses confidences éplorées...</p> - - <p>«Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir - oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter - un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos - d'une risible querelle...</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span> - «Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là, - l'évasion de la seconde baronne, en train, non de mourir, comme - elle nous le fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les - événements récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je - souhaite que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!</p> - - <p>«Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à - toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!</p> - - <p>«Il n'y en aura plus heureusement!</p> - - <p>«Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour - justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.</p> - - <p>«Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?</p> - - <p>«Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que - nous ne nous contredisions pas...</p> - - <p>«Or, si j'arrive après ton départ—car tu ne t'éterniseras pas en - Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours—je suis - exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer - pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme - à la tienne.</p> - - <p>«Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion - de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?</p> - - <p>«Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de - complications?</p> - - <p>«Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte, - me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> «Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais - ton avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que - moi de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je - vais tout uniment te raconter ce que je compte dire.</p> - - <p>«Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je - dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre - intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton - qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!</p> - - <p>«Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver - dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.</p> - - <p>«Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant - en avoir le cœur net, je la suivis jusqu'à sa maison, - j'interrogeai la concierge et j'appris qu'elle était connue dans - cet immeuble sous le nom de M<sup>me</sup> Darcy.</p> - - <p>«Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à - propos de faire mystère de cette aventure.</p> - - <p>«Je la racontai à toi d'abord—et tu en profitas, sournois que tu - étais, pour te <ins id="cor_16" title="fiche">ficher</ins> de moi!—puis à ce bon Guermanton que je - rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses - enfants en pension.</p> - - <p>«Jacques haussa les épaules.</p> - - <p>«Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le - mille...</p> - - <p>«Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> intrigue - entre son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...</p> - - <p>«Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien - positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire - me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que - je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans - l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me - présenta naïvement qui?... Devine un peu!</p> - - <p>«Darcy en personne!</p> - - <p>«Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de - désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.</p> - - <p>«Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.</p> - - <p>«Les semaines passent.</p> - - <p>«Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui - m'emmène dîner...</p> - - <p>«Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite - histoire!</p> - - <p>«Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir - les pieds dans le plat!</p> - - <p>«C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché - le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et - partait comme une flèche!</p> - - <p>«Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.</p> - - <p>«J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux - m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> «Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous - le coup d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même - qui trouvait si bons autrefois ses faisans truffés, quand le - châtelain de Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute - société du département!</p> - - <p>«Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila - d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où - Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le - Darcy en question...</p> - - <p>«Tu connais la suite mieux que moi sans doute.</p> - - <p>«Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui - peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit - Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait - déjà blessée.</p> - - <p>«Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.</p> - - <p>«Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe - pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme - d'affaires de Rouchamp, soit de...</p> - - <p>«Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait - mettre encore—peut-être—les pieds dans le plat et cela me - réussit trop peu depuis quelque temps!</p> - - <p>«Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!</p> - - <p>«Résumons, si tu veux, nos situations respectives.</p> - - <p>«Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> de - l'adultère de Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances - extra-conjugales, lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as - même pas craint de m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais - j'ignore encore ton degré de complicité, car tu m'en as toujours - fait mystère!...</p> - - <p>«Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui - ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé - Pottemain.</p> - - <p>«Ai-je bien fait, Seigneur?</p> - - <p>«C'est la vérité. Dois-je la proclamer?</p> - - <p>«Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous - entendions!</p> - - <p>«De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne - à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste - pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute - bouleversée... Je suis très, très embêté...»</p> - - <p class="psign">V<sup>te</sup> <span class="smcap">H. de Charaintru</span>.</p> -</div> - -<p class="p2 center noindent larger"><i>De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru.</i></p> - -<div class="blockquote"> - <p class="pind">«Mon cher ami,</p> - - <p>«Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis - appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque - le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger - mon séjour dans la capitale du Nivernais.</p> - - <p>«J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes - émotions.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span> - «Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire.</p> - - <p>«Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi - non plus.</p> - - <p>«Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments - ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le - plat... maintenant surtout que cela a bien tourné.</p> - - <p>«Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à - dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux!</p> - - <p>«En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première - baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été - supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite - des faits et gestes de son maître...</p> - - <p>«Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma - déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez - effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se - dédire!...</p> - - <p>«De là, sa résolution désespérée et les conséquences qui en - découlèrent...</p> - - <p>«Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de - Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de - ta part.</p> - - <p>«Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de - la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun - rendez-vous amoureux.</p> - - <p>«Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je - l'ignorais moi-même.</p> - - <p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> «Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le - répéter.</p> - - <p>«Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami - Guermanton.</p> - - <p>«Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite.</p> - - <p>«Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est - autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de - l'ordre au barreau de Nevers.</p> - - <p>«Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce - sujet.</p> - - <p>«Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté...</p> - - <p>«Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire - comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu, - dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame - de Rouchamp.</p> - - <p>«Les faits, rien que des faits!</p> - - <p>«Pas d'hypothèses, ni de déductions!</p> - - <p>«Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies - en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy...</p> - - <p>«Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais - et ils auront beaucoup d'enfants!...</p> - - <p>«Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.»</p> - - <p class="psign smcap">Romagny.</p> -</div> - -<p class="p2 center">FIN</p> - -<p class="center small">Paris.—PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi (Cl.) 61.11.93.</p> - -<hr class="deco50" /> - -<div class="transnote" id="note"> -<h2><span class="small">Au lecteur</span></h2> - -<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées.</p> - -<p>La ponctuation d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p> - -<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été -modifiés. Ils sont soulignés par des <ins title="orthographe -initiale">pointillés</ins>. <span class="screenonly">Positionner -la souris sur le mot souligné en pointillés pour visualiser -l'orthographe initiale.</span> <span class="handonly">La liste des -modifications se trouve ci-dessous.</span></p> - - <div class="handonly"> - <p class="center noindent"><i>Liste des modifications</i></p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_1">Page 64</a>: "saurions" a été remplacé par "serions" - (L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne <i>serions</i> - là ni les uns ni les autres).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_2">Page 70</a>: "ramelles" a été remplacé par "ramilles" (les - arbres, qui semblaient avec leurs <i>ramilles</i> d'argent mat sur le fin - azur du ciel).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_3">Page 137</a>: "était" a été ajouté (répéta Jacques - d'un ton bref et sévère qui ne lui <i>était</i> pas habituel).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_4">Page 202</a>: "Romagny" a été remplacé par "Pottemain" - (Mais, demanda <i>Pottemain</i>, cette femme qui vous parlait).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_4b">Page 204</a>: "de" a été changé en "du" (je ne fus - pas étonné <i>du</i> tout).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_5">Page 206</a>: "à" a été ajouté (Il était navré - d'avoir été laissé <i>à</i> l'écart).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_6">Page 226</a>: "réduis" a été remplacé par "réduit" - (j'en fus <i>réduit</i> à façonner).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_7">Page 234</a>: "échant" a été remplacé par "échéant" - (procurer, le cas <i>échéant</i>, des leçons de piano).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_8">Page 261</a>: "qui" a été remplacé par "qu'" (lui fit - tout au moins penser <i>qu'</i>à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait - de lui).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_9">Page 270</a>: "les" a été ajouté (rayon de bon - vouloir et de consolation dans les yeux et sur <i>les</i> lèvres).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_10">Page 278</a>: "affecté" a été changé par "affectée" - (l'attitude louche qu'avait <i>affectée</i> Romagny à son égard).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_11">Page 281</a>: "chef-œuvre" a été remplacé par - "chef-d'œuvre" (Romagny était un <i>chef-d'œuvre</i>, car il - se mit).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_12">Page 287</a>: "qui" a été changé par "qu'il" (car qui - m'assure <i>qu'il</i> les avait sur lui).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_13">Page 290</a>: "conclut-t-il" a été remplacé par - "conclut-il" (Mais n'importe, <i>conclut-il</i>, je donnerais).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_14">Page 306</a>: "une" a été ajouté (dame seule arrivant - dans <i>une</i> gare étrangère).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_15">Page 319</a>: "lorsque'à" a été remplacé par - "lorsqu'à" (Le Normand allait redoubler <i>lorsqu'à</i> cet instant).</p> - - <p class="noindent"><a href="#cor_16">Page 339</a>: "fiche" a été remplacé par "ficher" - (sournois que tu étais, pour te <i>ficher</i> de moi).</p> - </div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE *** - -***** This file should be named 50278-h.htm or 50278-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/7/50278/ - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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