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-The Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Barbe-bleue
-
-Author: Oscar Méténier
-
-Release Date: October 22, 2015 [EBook #50278]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- Au lecteur
-
- Les mots en italiques sont _soulignés_.
-
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
- La ponctuation d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
- L'orthographe a été conservée avec les exceptions mentionnées à la
- fin du texte.
-
-
-
-
- BARBE-BLEUE
-
-
-
-
- OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
- La Chair. 1 vol.
- Outre-Rhin. --
- Myrrha-Maria. --
- Madame la Boule. --
- La Lutte pour l'Amour. --
- Zézette. --
- Les Cabots. --
- Le Policier. --
- Le Beau Monde. --
- La Nymphomane. --
-
-
- EN PRÉPARATION
-
- Demi-Castors.
- Histoires Saintes.
- Le 40e d'artillerie.
-
-
-
-
- OSCAR MÉTÉNIER
-
-
- BARBE-BLEUE
-
-
- PARIS
- E. DENTU, ÉDITEUR
- 3, PLACE DE VALOIS, 3
-
- 1893
- (Tous droits réservés)
-
-
-
-
-BARBE-BLEUE
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
---Ainsi, monsieur de Charaintru, c'est bien entendu, vous nous
-faussez compagnie demain matin? demanda Mme de Guermanton.
-
---Oh! pas pour longtemps! Et je serai de retour dans la soirée même,
-répliqua le vicomte. Mais je ne puis réellement pas refuser une
-invitation aussi courtoisement faite. A combien sommes-nous ici de
-Bois-Peillot?
-
---A trois petites lieues, dit M. de Guermanton. Je ferai atteler
-demain à dix heures et vous serez arrivé à Bois-Peillot vers onze
-heures et demie, juste pour l'heure du déjeuner.
-
---Non, interrompit le vicomte. Je suis à la campagne, je veux en
-profiter. Je me rendrai chez mon ami Pottemain, à cheval, si
-toutefois vous le permettez. Je partirai de bonne heure et cela me
-procurera ainsi l'occasion d'une longue promenade à travers la forêt.
-
---A votre aise! Je donnerai des ordres pour qu'on vous tienne
-sellé le cob que vous avez monté hier. Savez-vous, continua M. de
-Guermanton en souriant, que vous allez faire des envieux et que
-je connais ici pas mal de gens qui voudraient bien pouvoir vous
-suivre et passer, derrière vous, la grille du mystérieux manoir de
-Bois-Peillot.
-
---Comment cela? demanda Charaintru. Je ne comprends pas.
-
---Je crois bien, expliqua le châtelain, que vous serez depuis
-plusieurs années le premier étranger admis à pénétrer chez le baron
-Pottemain. Le baron vit absolument retiré. Bien que voisins, nous
-n'avons jamais eu ensemble la moindre relation... Si, une fois, nous
-nous sommes rencontrés chez le notaire de Souvigny où nous avions à
-régler une question de délimitation de propriété. M. Pottemain m'a
-paru un homme d'humeur taciturne, mais bien élevé. Depuis, nous nous
-saluons, lorsque d'aventure nous nous trouvons face à face au cours
-d'une promenade, ou à la chasse. Cela nous arrive assez fréquemment,
-car j'ai une terre enclavée dans sa propriété, mais jamais nous
-n'avons depuis échangé un seul mot.
-
---C'est curieux, fit Charaintru; il y a fort longtemps que je connais
-Pottemain, bien que je l'aie perdu de vue depuis pas mal d'années,
-mais autant que je puis m'en souvenir, sans être un gai compagnon,
-il était plus sociable.
-
---Il ne voit absolument personne et je crois bien que, depuis la
-mort de sa femme, il ne s'est jamais absenté de Bois-Peillot. Dans
-tout le pays, il inspire une sorte de crainte mêlée de curiosité.
-Une seule personne pourrait peut-être donner quelques renseignements
-sur ce singulier personnage, c'est le docteur Marsay, médecin à
-Souvigny, qui a été appelé à soigner la baronne durant sa dernière
-maladie, mais le brave docteur est muet comme une carpe... Si on
-l'interroge, il se retranche derrière le secret professionnel.
-Ajoutez à cela qu'on n'a aucun détail sur les antécédents du baron...
-La terre de Bois-Peillot appartenait à Mme Maslet, veuve d'un grand
-industriel. Cette dame passait tous ses hivers à Paris. Un beau matin
-elle arriva, accompagnée du baron Pottemain, dont on n'avait jamais
-entendu parler, et qu'elle venait d'épouser. Les nouveaux mariés ne
-firent aucune visite et restèrent confinés dans leur château. Les
-méchantes langues du pays eurent beau jeu, car le baron était de
-douze années plus jeune que sa femme. Mais le couple laissa dire, et
-l'incident était oublié lorsqu'on apprit subitement le décès de la
-châtelaine.
-
---Pardon! interrompit Charaintru, le bruit ne courut-il pas...
-
---Que la baronne avait été victime d'un accident? termina M. de
-Guermanton. Oui, mais le docteur Marsay resta impénétrable et il fut
-impossible d'apprendre comment était morte Mme Pottemain. On sut
-seulement que le baron qui, paraît-il, adorait sa femme, avait été
-pris d'un accès violent de désespoir... Il fit construire au fond de
-son parc un admirable mausolée, surmonté d'un buste...
-
---Oui, je sais, dû à mon ami le sculpteur Romagny.
-
---Et on ne le vit plus désormais que vêtu de noir de la tête aux
-pieds, portant un deuil éternel... Voilà tout ce qu'a jamais pu nous
-apprendre la chronique, même la plus malveillante... Quand je vous
-aurai dit que ses tenanciers le craignent comme le feu et qu'on l'a
-surnommé dans la contrée le _sournois_, vous en saurez autant que
-moi...
-
---J'en saurai plus, dit Charaintru, car, ainsi que je vous l'ai dit
-tout à l'heure, j'ai connu le baron Pottemain avant son mariage. A
-mon tour donc de vous renseigner... Pottemain passait pour posséder
-une assez belle fortune. Il avait des chevaux, une installation
-charmante et appartenait à cette catégorie de désœuvrés qu'on
-trouve l'après-midi au Bois, conduisant leur buggy plus ou moins
-bien attelé, le soir, au cercle ou au théâtre et dans les endroits
-où l'on s'amuse. Toutefois, il ne se fit jamais remarquer par aucune
-folie, ni aucune excentricité. On le considérait comme un garçon
-sérieux. Il jouait, racontait-on, beaucoup à la Bourse. Un beau
-jour, on apprit qu'il était ruiné, mais il n'était pas homme à se
-laisser abattre. Après quelques mois d'absence, il reparut, paya ses
-créanciers et annonça son prochain mariage avec une veuve fort riche,
-qu'il ne présenta à personne. Depuis je n'ai eu de ses nouvelles
-que deux fois: la première fois, je fus chargé par lui de négocier
-avec le sculpteur Romagny, mon ami, le prix d'un buste que Pottemain
-avait l'intention de lui demander. Romagny fit le voyage, exécuta la
-commande et c'est sans doute son œuvre qui orne le mausolée de la
-défunte baronne. Venant passer quelques jours auprès de vous, à trois
-lieues de mon ex-ami, je ne pouvais moins faire que de lui signaler
-ma présence à Guermanton. Il répond par une invitation à déjeuner...
-Demain, je serai son hôte, mais je vous avoue que tout ce que vous
-m'avez raconté a piqué vivement ma curiosité et que demain j'ouvrirai
-tout grands mes yeux et mes oreilles.
-
-En ce moment, la pendule du salon sonna dix heures.
-
---Votre récit, dit en riant le châtelain au vicomte de Charaintru,
-a si vivement intéressé vos auditeurs, que nous avons tous oublié
-l'heure...
-
---En effet, fit Mme de Guermanton, les enfants devraient être
-couchés. Mademoiselle Pauline, ajouta-t-elle en se tournant vers une
-grande jeune fille, voulez-vous les emmener... Allez dormir, mes
-chers petits...
-
-Georges et Berthe, âgés l'un de dix ans et l'autre de huit ans, se
-levèrent aussitôt et coururent embrasser leurs parents, puis quand
-ils furent sortis, suivis de leur institutrice:
-
---Ces enfants sont charmants, fit observer M. de Charaintru, et je
-vous fais mon compliment pour la façon dont ils sont élevés.
-
---Tout le mérite en revient à Mlle Marzet, se hâta de répondre M.
-de Guermanton. C'est une jeune personne accomplie, d'une excellente
-famille. J'ai beaucoup connu son père et elle est pour nous d'un
-dévouement... Une amie plutôt qu'une institutrice...
-
---Qui n'a que le défaut d'oublier parfois un peu trop que, si
-nous l'aimons beaucoup, elle n'est néanmoins pas chez elle ici,
-interrompit d'un ton très sec Mme de Guermanton.
-
-Mais le châtelain se hâta de couper court:
-
---Ne sois pas injuste, ma chère Jeanne, nous devons beaucoup de
-reconnaissance à Mlle Marzet... Maintenant, mon cher hôte, à quelle
-heure monterez-vous le cob demain matin?
-
---A huit heures et demie, répondit le vicomte.
-
---Vous le trouverez tout sellé à l'heure dite, au bas du perron... Et
-maintenant, bonne nuit!
-
-Les deux hommes se serrèrent la main, et le vicomte de Charaintru
-regagna sa chambre, cherchant dans son esprit une raison à l'animosité
-de Mme de Guermanton contre une institutrice si pleine de qualités.
-
-
-
-
-II
-
-
-A neuf heures, M. de Charaintru descendit, botté et éperonné.
-
-M. de Guermanton, coiffé d'un vaste chapeau de paille et en tenue de
-jardin, l'attendait, examinant le cob qu'un valet tenait en main.
-
---Avez-vous bien dormi? demanda-t-il en apercevant son hôte.
-
---Très bien! Il ne me reste plus qu'à apprendre de vous le chemin de
-Bois-Peillot.
-
---C'est assez difficile à expliquer, car Bois-Peillot est perdu au
-milieu d'une véritable savane. Mais prenez la grande route qui passe
-devant le château et suivez-la jusqu'à Besson, puis vous pousserez
-jusqu'à Souvigny. Vous quitterez la route un peu avant d'y arriver,
-car vous serez là à quelques kilomètres seulement du manoir de votre
-ami et le premier passant venu vous indiquera le chemin. Sur ce, bon
-voyage et revenez-nous vite!
-
-M. de Charaintru enfourcha le cob et piqua des deux.
-
-Il parcourut rapidement la distance qui séparait le château du
-village de Besson et tout alla bien jusqu'au moment où, parvenu au
-sommet d'une côte, il se trouva en vue de Souvigny.
-
-Il mit alors son cheval au pas et accosta un paysan à qui il demanda
-le Bois-Peillot.
-
---Le Bois-Peillot? Par ici... toujours tout droit, le deuxième chemin
-à gauche... au ras du bourg et la chaussée qui pique à la rencontre
-des bois...
-
-Le vicomte de Charaintru, à cette explication, resta bouche bée.
-
---C'est bientôt dit cela! Le deuxième chemin à gauche... au ras du
-village... Mais combien de temps environ pour faire ce trajet?
-
---Oh! çà... comme qui dirait... une bonne petite heure...
-
-A la campagne, au dire des paysans, tout est distant d'une heure de
-marche de l'endroit où la question leur est posée.
-
-Le vicomte comprit que son interlocuteur appartenait à cette école et
-il remercia sans insister, mais le paysan le rappela:
-
---Ça dépend si votre bidet va bien, cria-t-il.
-
-M. de Charaintru ne se retourna pas.
-
-Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras
-rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de
-terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas.
-
---Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on
-s'y rendre?
-
---Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là... Dis donc, Félix,
-sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot?
-
---Ma fi non, répliqua le rustre.
-
-Il se gratta un instant la tête, puis:
-
---Demandez voir au berger _communau_, fit-il enfin, en désignant à
-une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de
-soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un
-autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars.
-
-Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question
-au berger, celui-ci, sans remuer, considéra un instant son
-interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis:
-
---C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est...
-puisqu'il y va!
-
---Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le
-demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire.
-
-Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les
-laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit
-au voyageur:
-
---Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est
-pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y
-vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot.
-
-Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur
-la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se
-remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui
-faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays.
-
-Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en
-devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne.
-
-Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut
-suppléer par induction à leur insuffisance.
-
-Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements
-soudains quand il atteignait des _replats_ élevés plantés de grands
-chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les
-nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui
-veloutaient les roches.
-
-Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les sentiers se
-perdaient sous les ronces et les fougères pour se retrouver ensuite
-et se perdre encore.
-
-Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant
-contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de
-charbonniers.
-
-C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et
-bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui
-s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup
-arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui
-n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné.
-
-Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc
-dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il
-ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds
-dès que son arrivée fut signalée.
-
-Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée
-récemment.
-
-Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face
-en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que
-les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là, une prairie
-accidentée, moutonnée par le vent.
-
-Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les
-pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était
-pas dallée.
-
-Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage de
-constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de
-Henri II.
-
-Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à
-pourrir.
-
-Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour.
-
-Des lézardes attristaient les murs.
-
-Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il
-y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité
-farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris.
-
-Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment
-où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans
-les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent
-des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se
-confondant avec les véritables rochers.
-
-Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou
-restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux
-neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés,
-riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire
-l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se
-métamorphoser en masure.
-
-En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de
-garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le
-cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout
-de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit d'un
-pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement les
-mains.
-
---Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il,
-d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite!
-
---Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable
-pour parvenir jusque chez vous.
-
---Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à
-l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de
-campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce
-que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous
-exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement!
-
-Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation.
-
---Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en
-l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la
-façade de la propriété?
-
---Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal
-dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et
-dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de
-cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses
-jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en
-flocons poudreux.
-
---Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules.
-
---Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à
-l'heure de ce cabinet transitoire.
-
-Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. C'est à peine si,
-après quatre années de séparation, il retrouvait les traits de son
-ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un gentilhomme
-campagnard.
-
-Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents
-circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les
-tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de
-gros favoris presque roux.
-
-Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié.
-
-On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand.
-
-Si ses _é_ et ses _i_ étaient des croches, ses _o_ et ses _a_ étaient
-des blanches.
-
-Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient
-servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut
-littéralement stupéfait.
-
-A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures,
-c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et
-comme il n'en existe que dans les ballades.
-
-Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes
-centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà
-et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et
-l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait
-le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres
-à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.
-
-Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux
-couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une
-pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre
-dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles
-au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes,
-et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et
-flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements
-de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec
-des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de
-l'arc-en-ciel.
-
-On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un
-appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son
-siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la
-santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:
-
---Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois
-mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai
-eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces
-trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me
-rebutait, ma _regrettable_ épouse ne m'avait pas donné d'enfants;
-elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour
-moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de
-Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je
-bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près
-de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore
-quelques amis sur terre.
-
-Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance dans
-les libations répétées.
-
-Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:
-
---Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi
-retiré, sans chercher à vous créer des relations?
-
---Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en
-horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de
-prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus
-systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je
-m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien
-établie...
-
---Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit
-Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.
-
---Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot,
-ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton
-était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une
-petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus
-importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste,
-je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M.
-de Guermanton sur mes terres?
-
---Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe.
-
---Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à-dire une
-propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres
-entrant chez vous comme un fer de hache et où le voisin va attendre
-en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus que le
-rabatteur.
-
---Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M.
-de Guermanton pour l'achat de cette enclave?
-
---Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami
-soit fort exigeant?
-
---C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton,
-à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en
-vaut soixante mille.
-
---Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera?
-
---Non, mais je les demanderais à sa place.
-
---Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et
-je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission
-moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte,
-car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de
-mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède
-trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une
-femme vertueuse et une institutrice modèle...
-
---Vous connaissez Mlle Pauline? demanda Charaintru au comble de
-l'étonnement.
-
---Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des
-confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup
-entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle
-s'en doute! Et je la trouve charmante!
-
---Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de l'institutrice
-de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne m'attendais guère!
-Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? Mlle Pauline n'a pas le
-sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous n'avez pas l'intention,
-par hasard, de demander sa main?
-
---Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait,
-pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui
-m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule
-beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux.
-
---En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui
-versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi.
-Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse
-sottise.
-
---Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au
-moins!
-
---_In vino veritas!_ reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de
-ci, de là. Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds
-dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter
-de flatter le goût de celui qui m'entend!
-
---Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne
-pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser.
-
---Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur
-la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine
-détrônée et que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit
-d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles
-se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait
-toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un
-voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand
-son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.
-
---Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu
-raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques
-femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être,
-au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du
-général au particulier. Que peut-on dire sur elle?
-
---On n'en parle pas.
-
---C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous
-m'accorderez bien qu'elle est jolie?
-
---Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.
-
---Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand
-avec une grosse malice.
-
---Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une
-institutrice!
-
---Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.
-
---C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas
-d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête,
-déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si
-vous admettez les intendants honnêtes... et vous savez comme moi
-qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!
-
---Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous
-arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je
-vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce
-merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses
-conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai
-jardin d'Armide.
-
-Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de
-vieille eau-de-vie et le baron continua:
-
---Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la
-bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions
-de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau
-de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes
-affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et
-de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si
-je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire
-suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre
-en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes
-différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été
-jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela
-se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit
-du moyen âge...
-
---Mlle Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une
-fort belle écriture et être très forte en arithmétique...
-
-Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.
-
---Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?
-
---Certes! fit Charaintru.
-
---Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout
-préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.
-
---Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.
-
---Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y
-travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour
-voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon
-apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais
-qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué
-à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins
-cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de
-la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant
-congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes
-bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!
-
---Vous n'épouserez pas, je suppose, Mlle Pauline pour qu'elle vous
-cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.
-
---Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire,
-s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison
-de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera
-ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de Perrault,
-le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera... Et valets,
-piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi, se mettront
-à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du badigeon
-partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps, des fleurs
-dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable dans les
-allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura prouver
-que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait vivre!
-
---Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et je
-dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, Mlle Pauline,
-de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme vous...
-Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois une
-compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées,
-je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En
-rentrant, je pose votre candidature.
-
-Puis, comme le baron esquissait un geste:
-
---Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la
-discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous
-ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon
-rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien
-reçu... A vous de faire le reste...
-
---Merci, je n'attendais pas moins de vous.
-
-Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait
-Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.
-
-Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son hôte
-le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un épais
-massif.
-
---Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir
-restera éternellement gravé au fond de mon cœur.
-
-Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le
-buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'œuvre de
-Romagny.
-
---Un chef-d'œuvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois,
-continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un
-bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois
-venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois
-tout!
-
---Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental
-et je ne plains pas la belle Pauline!
-
-Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le
-baron et sauta en selle.
-
---Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à
-bientôt!
-
-Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval,
-il mit vivement la main à sa poche.
-
---Tenez, mon brave homme, pour votre peine!
-
-Mais Pastouret le prévint:
-
---Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant
-d'un pas. Je n'ai besoin de rien.
-
---C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai tout
-cela... Au revoir, Cincinnatus!
-
-Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au
-galop, puis haussant les épaules:
-
---Quel imbécile! fit-il à mi-voix.
-
-Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du
-château.
-
-
-
-
-III
-
-
-A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé
-que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.
-
-C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs
-labourés ne forment que des golfes épars.
-
-Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous
-le nom de _Coupes de Guermanton_, où, sur les rares débris d'un
-château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage
-pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont
-on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.
-
-Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant
-voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un
-massif de grands pins.
-
-Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée de
-quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.
-
-M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine
-Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.
-
-La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la
-nullité ou le génie.
-
-Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer
-prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an,
-qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité
-assez rare aujourd'hui.
-
-M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel
-il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.
-
-L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure
-sonnante et de l'ordre.
-
-Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.
-
-Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions:
-la philanthropie et l'agriculture.
-
-Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux
-trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais
-l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les
-qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait
-pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.
-
-Mais l'indifférence de Mme de Guermanton pour tout ce qui n'était
-pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit qui
-l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle
-appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette
-femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui,
-tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait
-des idées.
-
-Mme de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était jolie,
-blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme l'eau
-de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par leur
-immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.
-
-Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les
-questions culinaires.
-
-En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût
-fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette
-devise: _Pro domo meâ_.
-
-Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres,
-le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la
-cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.
-
-Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.
-
-Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure
-d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était
-pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le
-chapelain d'une douairière.
-
-Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle avait une voix
-de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un
-passant de dessus ses œufs.
-
-Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait
-tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.
-
-Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.
-
-Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.
-
-Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.
-
-Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la
-double activité conjugale que les compétitions étaient rares.
-
-Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement
-insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il
-y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en
-parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.
-
-C'était Pauline Marzet, l'institutrice.
-
-Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se
-prodiguer aux enfants.
-
-Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande sœur.
-
-Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues
-soirées d'hiver.
-
-Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation
-qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.
-
-Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation
-supérieure.
-
-Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.
-
-M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien
-officier supérieur.
-
-Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie
-de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il
-avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à
-l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à
-la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et
-il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.
-
-C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite
-fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il
-était sous-lieutenant.
-
-La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort
-entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert
-toutes grandes les portes de sa maison.
-
-Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que
-Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.
-
-Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel
-avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à
-l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle
-était la véritable mère.
-
-On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle
-était la vie et la gaieté.
-
-Sa conversation était variée et intarissable.
-
-Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très
-vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années
-heureuses.
-
-Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout
-entière.
-
-Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.
-
-Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon,
-M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:
-
---Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener
-aujourd'hui?
-
-Mme de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour s'écrier:
-
---Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!
-
-Même certains points de détail lui étaient fort suspects.
-
-Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de
-ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir
-à vue d'œil, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les
-graines sur le sol.
-
-Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de
-l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son
-tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:
-
---C'est vraiment trop extraordinaire!
-
-Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait Mme de Guermanton sans
-la charmer.
-
-La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des
-sceptiques:
-
---A beau mentir qui vient de loin.
-
-De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle
-était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à
-son égard d'une sympathie bien vive...
-
-M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences
-et des résistances de sa femme.
-
-Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y
-était à l'état latent.
-
-N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman
-vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.
-
-On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade
-à cheval.
-
-Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire
-plaisir.
-
-Un beau jour, Mme de Guermanton se plaignit brusquement de la fatigue
-que lui causait l'équitation.
-
-Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec
-Pauline, intrépide cavalière.
-
-Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.
-
-Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois
-poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang,
-continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant
-haies et barrières.
-
-De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et
-lui, pouvait être taxé d'intimité.
-
-Mais il restait l'échange des pensées et il eût été bizarre que
-l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux
-causeries d'une certaine portée.
-
-Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait
-nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.
-
-Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que
-monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.
-
-Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.
-
-Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant
-après dîner dans son fauteuil.
-
-C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.
-
-Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu
-la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et
-pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner,
-s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri
-une histoire.
-
-Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux
-attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et
-rêveur:
-
---Une histoire?
-
---Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.
-
---En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les
-miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait,
-en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont
-quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, attendre et
-chercher une voix pour nous jeter un adieu!
-
---Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit
-ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.
-
---Tu sais bien, répliqua sa petite sœur, qu'il y a des plantes à qui
-l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...
-
---Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme
-un pistolet, quand on le presse dans la main.
-
---Il faut, dit la mère assoupie, demander à Mlle Pauline s'il n'y a
-pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.
-
---Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les _Mandragores
-qui chantent_. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles
-Nodier.
-
---Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent
-quand on dort à leur ombre.
-
---Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à
-Guermanton.
-
---Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser
-jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous
-ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui
-parle!
-
---Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit
-heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.
-
---Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant
-lourdement sa tête contre le gilet de son père. On ne peut pas
-dormir sans histoire.
-
---Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le
-père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.
-
-La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers
-du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton
-comme un refuge contre l'obscurité du corridor.
-
-Quand les dames furent seules:
-
---Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit Mme
-de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir
-la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque
-d'en faire des rêveurs comme leur père.
-
-Pauline tressaillit imperceptiblement:
-
---Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me
-semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement
-à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence
-et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un
-langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.
-
---Passe encore pour les fleurs, dit Mme de Guermanton, mais je suis
-épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir, de
-ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans vous
-crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de poisons, à
-laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et qui, Dieu
-merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés. Tout cela
-a déteint sur vous d'une façon incurable. Je commence à croire que
-vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame asiatique, bien
-que vous en soyez la première victime. Vous marchez à la journée sur
-des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis, c'est tout au
-plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre inoffensive.
-Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur morceau de pain
-ne combinent point en secret de nous assassiner. Notre vie est unie.
-Nos enfants la continueront, j'espère; et puissent-ils ne point
-trouver dans sa paix monotone une raison de changer.
-
-Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton
-d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle
-tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à
-l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.
-
-Elle regardait Mme de Guermanton sans rien trouver à lui répondre
-et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire
-aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants,
-il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait
-une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de
-Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et
-contrainte.
-
---Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle
-espèce de fleurs il est à présent question?
-
---D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs
-des tropiques, répondit Mme de Guermanton, avec un sourire qui
-voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais à
-Pauline que Georges et sa sœur prennent insensiblement un tour
-d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en _zend_ ou en
-_cingali_.
-
---Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit
-gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.
-
---Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur
-apprendre; mais Mme de Guermanton faisait tout à l'heure une
-réflexion qui m'a frappée...
-
---Et laquelle? demanda le mari.
-
---Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit Mme de
-Guermanton.
-
---Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé
-par Mlle Marzet.
-
---Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline Mme de Guermanton, qui
-ne se souciait apparemment point de se répéter.
-
---C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai
-quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui,
-attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander
-à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite
-fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde
-anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès
-et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands
-bois de teck de l'île Centrale, dont il suffirait d'abattre et de
-transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon
-père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui
-m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en
-pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener
-son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se
-défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la
-dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce,
-le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me
-laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme
-incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour
-tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je
-porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père
-et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous
-m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs
-de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop
-devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit
-et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus
-pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point
-à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance
-orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des
-jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites
-rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.
-
-Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi, mais
-qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes furtives,
-en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'œil qu'elle jeta
-sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra sérieux, pensif,
-interrogeant sa femme du regard, mais voulant paraître impassible.
-
---Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit Mme de
-Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton avait
-fléchi.
-
---Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice.
-Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des
-regrets que vous n'imaginez pas.
-
---Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.
-
-Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une
-ombre.
-
-Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton
-entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez
-les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus
-sensible de leur cœur.
-
-Les préoccupations domestiques et les confitures de Mme de Guermanton
-ne l'avaient jamais amusé.
-
-En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il
-avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le
-joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse,
-celle des camps et des voyages, il n'avait pas tardé à s'apercevoir
-que le pot-au-feu n'était point son fait.
-
-Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur
-désespérante quand elle est vide.
-
-On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais
-on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se
-reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.
-
-C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa
-beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait
-semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En
-vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir,
-au point de considérer le _riant exil des bois_, comme le temple
-de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre
-divinité trônait sur le maître autel.
-
-On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup
-sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide
-la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de
-Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.
-
---Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez, en
-congédiant Mlle Marzet sans mon avis, de me causer un désappointement
-que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous prie, ce que
-vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous figurez-vous
-que le spectacle de vos occupations, que l'examen des légumes
-apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement des
-fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques avec
-votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la
-nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous
-polyglotte comme Mlle Marzet? Êtes-vous musicienne comme Mlle Marzet?
-Êtes-vous... amusante comme Mlle Marzet?
-
---Il y a longtemps, murmura Mme de Guermanton, que je trouve Mlle
-Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y perdront
-sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres
-institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline,
-je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide
-irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme
-pour le combler.
-
---Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts
-les plus sérieux?
-
---Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes
-les femmes: tenir au cœur de mon mari!
-
---Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous
-donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre
-rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à
-l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma
-chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point
-adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est
-grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or,
-vous savez sans doute que les distractions n'y manquent ni pour
-l'esprit ni pour le cœur. Cette Babylone a toutes sortes de petits
-jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans
-la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie
-orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une
-maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène
-austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence
-est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos
-enfants ce que--franchement--nous ne savons plus guère, cette femme,
-cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie
-agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!
-
---Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa
-résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous
-outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous
-plaira.
-
---Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi
-le veulent les convenances.
-
---Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que
-me taire et vous obéir.
-
---Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un
-perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!
-
-Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et
-elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité
-conjugale.
-
---Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne d'envie que
-celui de Mlle Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue
-une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions
-inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des
-gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami
-de Mlle Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle
-autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez
-désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un
-époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre
-attachement pour elle y trouvera son compte.
-
---Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout
-fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc
-n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que
-finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais
-le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent,
-le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où
-l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il
-s'ennuie, nous nous ennuyons...
-
---Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de
-tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!
-
-Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans
-sa colère?
-
-Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de
-femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus
-entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force
-même.
-
-Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet
-beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé.
-
-Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle
-de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de
-s'abstenir et un cœur tendre et chaleureux de passer outre.
-
-Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi
-prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses
-beaux yeux que par esprit de famille et par convenance.
-
-Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut
-faire une fin», comme si le cœur de certaines gens en avait jamais
-fini!
-
-Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres
-distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline...
-
-De son côté Mlle Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée
-vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête
-dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens
-de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se
-jeta sur son lit en sanglotant.
-
---Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation.
-
-Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent
-les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous
-rêvons.
-
-L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait
-semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent
-être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le
-diminuait dans son estime au point d'effacer presque le souvenir de
-ses bienfaits.
-
-Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner
-les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle
-remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les
-souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine,
-une cause à ce désastre impossible à prévoir.
-
-Jamais Mme de Guermanton ne lui avait fait une observation pénible,
-jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate qui
-consiste à dire:
-
---Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait
-préférable...?
-
-Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par:
-
---Il se pourrait... Vous avez certainement raison...
-
-Le sujet des _Contes orientaux_ était assurément ce dont Pauline se
-préoccupait le moins.
-
-Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle
-avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle?
-
-Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre
-portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre
-de cinquante centimes, à côté d'un portrait de Mme de Guermanton,
-suspendu dans un cadre pareil.
-
-C'était l'œuvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les fêtes
-de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance garantie,
-pour vingt sous.
-
-Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites. Pauline
-avait alors dix-huit ans.
-
-Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là,
-concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres.
-
-La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de
-jalousie à personne.
-
-Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui
-donnassent un peu l'air d'une pensionnaire.
-
-Par contre Mme de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude
-de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage
-aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la
-placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis.
-
-Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et
-Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison,
-si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était
-le centre et l'autre la satellite.
-
-Mais il y avait trois ans de cela!
-
-Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder
-devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer.
-
-Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner
-l'écriture à Berthe et à Georges!
-
-En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au
-grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et
-les soins prévenants.
-
-Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la
-mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir
-d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses
-lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses
-prunelles ardentes.
-
-L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur
-réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses
-étiolées de la première adolescence.
-
-Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie, qui
-occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours les
-calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du cœur.
-
-Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce
-changement, l'amertume trahie par les paroles de Mme de Guermanton;
-et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver décidément plus
-belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un éclair lui révéla
-que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de Mme de Guermanton, ce
-qu'elle-même avait gagné à tous les yeux.
-
-Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous
-les motifs de son aversion contre la jeune fille.
-
-Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au
-bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme
-le sien?
-
-Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si
-ce n'était plus un jeune homme.
-
-Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes de papier qu'il
-laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes, les
-pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses lectures.
-
-C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la
-_Bêtise humaine_ de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé
-avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques
-avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au
-héros des préoccupations philosophiques:
-
- «Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le
- vrai, c'est l'amour.»
-
-Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.
-
-A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu
-et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune
-fille, elle en avait fait son talisman.
-
-Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.
-
-Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants
-confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un
-serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:
-
---Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!
-
-Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime
-était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que Mme
-de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y trouva
-plus.
-
-Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...
-
-Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète
-l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?
-
-Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.
-
-La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta
-fut pire que l'insomnie.
-
-Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes,
-le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans
-leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu
-manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie
-peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari
-avait triomphé.
-
-Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.
-
-Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un
-tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:
-
---Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la
-séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car
-ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que
-je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me
-pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?
-
---Mais... le temps indispensable, répondit Mme de Guermanton d'un
-ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette
-réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position
-actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez mes
-conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!
-
---Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria
-Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.
-
---Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit
-Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres,
-lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.
-
---Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une
-conviction sincère.
-
---Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques,
-vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et
-pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous
-l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les
-enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence
-sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre
-personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre
-ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère,
-et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!
-
-Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle
-répondit à Mme de Guermanton:
-
---Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie,
-c'est le royaume!
-
---Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite
-de M. de Charaintru.
-
-Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait
-à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et
-incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur
-insignifiance même.
-
---Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui
-M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait
-toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais
-on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste
-au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile
-qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an
-prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de
-tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris,
-on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la
-majestueuse monotonie des bois!
-
-A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la
-résidence de son ancien ami, le baron Pottemain.
-
-Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le
-bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité.
-
-A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de l'invitation
-qu'il avait reçue.
-
-Par là, il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme
-vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du
-pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot.
-
-Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant
-la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à
-personne?
-
-C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.
-
-Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand,
-l'événement l'avait servi à souhait.
-
-Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.
-
-Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il
-raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on
-lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange
-qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site
-désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout
-de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à
-reconnaître l'ancien clubman.
-
-Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la
-satire, Mme de Guermanton l'interrompit:
-
---Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments,
-à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la
-mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce
-veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un
-tombeau.
-
---On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de
-Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cœur sur son dos, las
-qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris que
-la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux
-sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un
-veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes
-noces.
-
---Racontez-nous cela bien vite! s'écria Mme de Guermanton.
-
---Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais
-Mlle Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et
-ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé
-et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de
-mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés
-dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.
-
---Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche
-contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part,
-je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme
-assez fou pour songer à moi.
-
---Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue
-une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une
-impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il
-n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre
-part, puisque vous paraissez désirer être renseignée sur lui,
-Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la
-chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain,
-sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la
-chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.
-
---Encore vos médisances qui vont leur train! fit Mme de Guermanton.
-Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!
-
---Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir,
-les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude.
-Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser
-seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a
-entendu, on sait le menu des choses.
-
---Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez
-vous-même.
-
---Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées
-que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie
-de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de
-Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une
-offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander
-officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?
-
---Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?
-
---J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que
-nous organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer
-le baron, ceci pour masquer la solennité gênante d'une première
-entrevue.
-
---Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le
-mettrons cette semaine à exécution.
-
---Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon
-costume de cheval.
-
-M. de Guermanton sortit derrière le vicomte.
-
-Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence.
-
-Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à
-la châtelaine:
-
---Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me
-destinez?
-
---Pourquoi pas? répliqua tranquillement Mme de Guermanton.
-
---C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation
-du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru...
-
---Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation a-t-il?
-Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle influence
-cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit un bavard
-inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous imposerait-il
-une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en faire une
-raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique..., je prétends
-pour ma part que ces questions de figure, dont vous faites si grand
-cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour ma part, je
-reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre le sort de
-l'empire romain du nez de Cléopâtre... Pour un théologien, c'était
-outrager la Providence. On gagnerait gros, si l'on connaissait
-toujours l'humeur et la position des gens avant leur visage et l'on
-apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six mois à travers
-une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de la frisure, des
-gants glacés et des bottes vernies d'une première entrevue...
-
---Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la
-vue de quelqu'un trompe rarement...
-
---Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la
-vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même
-s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions
-générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être
-devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir
-accompli éclipse l'amour...
-
---Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie
-jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire
-que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le
-plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction
-de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le
-préférer à tous et par l'aimer!
-
---Je comprends, riposta ironiquement Mme de Guermanton, que vous
-préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous
-trouvez tous les hommes moins bien que mon mari!
-
---Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par cette allusion, et
-j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin
-de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le cœur si
-libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un
-monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous
-promets de l'épouser avec le plus grand empressement.
-
---A la bonne heure, dit Mme de Guermanton.
-
---Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre
-jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui
-pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une
-opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à
-l'œil nu, s'il se peut.
-
-L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la
-châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet.
-
-L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice
-qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable
-qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des
-intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de
-l'éloigner définitivement de Guermanton.
-
-Pour en avoir le cœur net, elle conçut le projet d'interroger M. de
-Guermanton.
-
-L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans
-l'après-midi.
-
-Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à
-Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée.
-
-Elle s'approcha et aborda carrément la question.
-
-Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, Mme de Guermanton
-lui parlait de mariage comme d'une chose possible?
-
-Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à
-l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était
-qu'une orpheline pauvre?
-
-Comme Jacques gardait le silence:
-
---Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais
-trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours
-loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il
-se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu
-songer? Et y songe-t-il seulement?
-
-M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière
-de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de
-répondre:
-
---Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous
-trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier.
-
---C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me
-parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher
-un mot sur les sujets qui me touchent le plus.
-
---Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur
-un ton d'affectueux reproche.
-
-Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que
-Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse.
-
---Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois
-faire... et pourquoi je dois le faire.
-
---S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de
-Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants.
-
---Soit... il est aisé de les éloigner.
-
---Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un
-peu plus tard, en présence de Mme de Guermanton.
-
---Mais Mme de Guermanton me hait! s'écria Pauline.
-
---Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses
-sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous
-désirez, vous l'aurez, je vous le promets...
-
-Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la
-châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante.
-
---En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux
-dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme
-heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois
-chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que
-vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition
-vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à
-épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu
-de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue.
-C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites:
-
---La préférence de cet homme n'est pas justifiée.
-
-Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les qualités que
-je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si
-c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première
-à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit
-dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des
-filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance,
-le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être
-riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous
-appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre
-nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous
-nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et
-croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien...
-
---Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le
-souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis
-qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux...
-
---Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec
-hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser.
-
-
-
-
-V
-
-
-La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après.
-
-M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à
-pied, le fusil sur l'épaule.
-
-Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les
-enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et
-de Souvigny.
-
-Vers quatre heures, Mme de Guermanton décida de se porter à la
-rencontre des chasseurs.
-
-La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein
-d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du
-domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton.
-
-Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le
-saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit
-signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un
-groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant
-tranquillement.
-
---Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de
-Guermanton.
-
-Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon.
-
-C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru
-qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un
-inconnu.
-
-Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de
-l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint
-retentir de la tête au cœur de la jeune fille.
-
-Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel elle n'avait
-encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain.
-
-Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique.
-Il avait le type aquilin, l'œil à fleur de tête comme les Slaves,
-le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre
-supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il
-était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le
-dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la
-fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et
-le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent
-tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant
-costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui
-veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et
-courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit.
-
-Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme
-un peu par sa tenue et sa bonne façon.
-
-Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux
-blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et
-souriante.
-
-M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne
-s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité
-du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même
-d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du
-même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus
-franc.
-
-Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à sa
-prédilection pour Jacques.
-
-A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur
-aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui
-trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et
-les penseurs.
-
-Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre
-l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille.
-
-Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui
-adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de
-spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.
-
---Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter
-ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour
-nous accompagner.
-
---Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu
-beaucoup à insister.
-
---Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement
-fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler
-ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez,
-j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous
-confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai
-paroissien.
-
---Voyons donc, fit le prêtre.
-
---Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on
-fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on
-ne fait pas. Depuis trop longtemps je me suis désintéressé de
-toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre
-mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que
-l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs
-journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés
-à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi.
-Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais
-seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le
-courage d'entreprendre?
-
---Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.
-
---C'est bien simple, fit le baron.
-
-Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:
-
---Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai
-arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais
-pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle
-la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes
-qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer
-ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la
-faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme
-vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous
-corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour
-corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être
-aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme
-on l'entend. Je ne suis donc point digne de votre intérêt. Et il me
-faut pourtant le mériter. Comment faire?
-
---Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le
-prêtre de son air le plus simple.
-
---Oui. Pourquoi?
-
---Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre
-devoir pascal, fût-ce à la Toussaint.
-
---La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à
-remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me
-semblait très édifiant.
-
---Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le
-prêtre avec un recueillement grave.
-
---Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez
-coulant?
-
---Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant,
-si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa
-profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal
-mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages
-n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant
-que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de
-Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit:
-
- «--Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez
- encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!»
-
-C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline,
-que de leur parler comme je fais. C'est leur éviter peut-être des
-épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des
-naufrages!...
-
---Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé
-peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de
-vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse
-venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et
-muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le
-trouverez point.
-
---Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur
-dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher
-alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la
-dévotion sincère n'y perdait rien.
-
---Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve
-par-dessus le marché.
-
-Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante,
-assistait à cette lutte:
-
---Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette
-le moindre petit mot dans la balance...
-
---M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie
-en votre faveur serait superflue.
-
---Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline.
-Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer
-d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant.
-
---Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse, dit gaiement le
-prêtre, nous vous prêterons main-forte.
-
---Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec
-une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un
-homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à
-faire.
-
---Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien
-dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le
-baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la
-main de Mlle Pauline; troisièmement, Mlle Pauline autorisera le baron
-à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira pendant ce
-temps-là; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du mariage.
-
---Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu,
-commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron?
-
---Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer.
-
-A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques
-dit:
-
---L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne serions
-là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention.
-
---Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous
-en prie!
-
---Récitez maintenant votre _Credo_, poursuivit le curé.
-
---Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous laissant dans
-le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point
-corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les
-amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette
-délicate mission?
-
---De grand cœur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur.
-Mais en serais-je capable? Voilà la question.
-
---Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement.
-De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence.
-
-Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop
-vivement. Mais comment s'en dédire?
-
---Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant
-l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte
-aussi le clocher.
-
---A la bonne heure, dit vivement le baron.
-
-Il y eut un silence que Mme de Guermanton rompit la première.
-
---Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme
-voisine, qu'une collation vous attend.
-
-Le baron et le curé, sur un signe de Mme de Guermanton, s'engagèrent
-les premiers sur le petit pont rustique.
-
-Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas:
-
---Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son
-institutrice avec un air de triomphe.
-
---Presque charmant, repartit Pauline.
-
---En conséquence, prononça Jacques avec une nuance de mélancolie,
-voilà mademoiselle presque baronne!
-
-
-
-
-VI
-
-
-On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce
-qu'on est convenu d'appeler en province la _société_ du pays, avaient
-coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec
-Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue
-et que l'on eût crue sans apprêts.
-
-L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à
-ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix.
-
-Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait,
-avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui
-venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui
-méritaient de la former.
-
-Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait
-de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton
-et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa
-résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop
-loin de Paris.
-
-Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane
-que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs
-armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles
-relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement.
-
-Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis
-1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur
-Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage
-des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant
-au château se livrer après dîner aux délices de la _Bête ombrée_,
-puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour
-eux-mêmes.
-
-Cette année-là, Pauline fit tomber adroitement la conversation de
-chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot.
-
-Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue
-de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel
-il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la
-conciliation.
-
---Un habile homme! assurait le juge de paix.
-
-Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron,
-grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme
-trop aimée était une véritable calamité pour le pays.
-
---Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait
-voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme!
-
-Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et
-de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social.
-
---A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait de respect
-la magistrature de son ressort, et il s'était souvent signalé par des
-dénonciations courageuses contre des braconniers, des malfaiteurs de
-toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour livrer les coupables au
-glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait la découverte d'une bande
-d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc., etc. Aussi n'avait-il qu'à
-parler pour être écouté dans le monde judiciaire, dont il eût pu être
-un des ornements, s'il avait eu de l'ambition.
-
-Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay
-l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette
-réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade.
-
---Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette
-fâcheuse préférence!
-
-Mme de Guermanton l'avait à peine connue, car Mme Pottemain ne voyait
-personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton à
-Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences
-était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par
-ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la
-pensée de les fréquenter.
-
---Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand
-chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en
-poste!
-
---Moi, répondait le Polonais à Mme de Guermanton, j'ai assez connu
-la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a
-tuée.
-
-La question devenant ainsi une affaire entre médecins, Jacques
-changeait volontiers la conversation.
-
-Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un
-des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté.
-
-Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une
-femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à
-son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand
-elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y
-avait là de quoi l'éblouir et la charmer.
-
-Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle
-s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir
-pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son
-trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de
-Jeanne de Guermanton s'éclaircissait.
-
-Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une
-victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt.
-
-Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en
-songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la
-promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille
-sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi
-les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au
-grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot.
-
-Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant les arbres, qui
-semblaient avec leurs ramilles d'argent mat sur le fin azur du ciel,
-le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit:
-
---Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver?
-
---Enchanteur! répondit-elle avec effusion.
-
---Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir,
-d'un coup d'œil, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à
-vous!
-
---Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi?
-
-M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.
-
---Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort,
-répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour
-et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir
-le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces
-et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé
-aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas
-réussi.
-
---Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi
-dorénavant?
-
---Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre
-contrat de mariage,--au grand contentement, je pense, du baron
-Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais
-disposé à lui faire la cession de ce terrain.
-
---S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?
-
---Pleinement et dès aujourd'hui.
-
---Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est vrai de prétendre
-que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne l'est pas moins
-que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je consentirais même
-plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous avez des enfants...
-
---Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de
-Guermanton.
-
---Comparée à zéro, c'est tout un pays.
-
---Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant
-nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec
-force, n'est-ce pas, Jeanne?
-
---Certainement, dit Mme de Guermanton, ce que mon mari fait est bien
-fait.
-
---Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous
-exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner
-les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable
-envers vous!
-
-M. et Mme de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur
-tendait la jeune fille.
-
---Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous
-prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre
-gratitude.
-
-Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que
-l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son
-âme franche ne savait rien garder.
-
-Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait la
-liberté relative de la servitude pédagogique, servitude qui, après
-tout, n'est pas cimentée par le sacrement.
-
-Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de
-Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais
-qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer
-directement à la jeune fille.
-
-Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient
-conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui
-intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux
-parent.
-
-Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne
-pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête
-et le cœur.
-
---Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les
-transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un
-veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié!
-Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et
-sucré d'un verre de cidre?
-
-Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration
-du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage,
-tombait le 15 avril.
-
-La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout
-à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans
-nouvelles.
-
-Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de
-ce qui se passait à Bois-Peillot.
-
-Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.
-
---Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas être au
-courant?
-
-Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui
-répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir
-pour le croire.
-
-M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé
-que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.
-
-Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage
-discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une
-robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à
-l'horizon.
-
-Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose
-étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi
-nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.
-
-Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la
-stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes,
-alignées et sarclées...
-
-Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse
-terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai
-passage abandonné aux chèvres.
-
-On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les
-courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.
-
-Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les
-fenêtres.
-
-Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été
-passées au papier de verre et au tripoli.
-
-Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un frais
-bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.
-
---Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le
-château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des
-tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.
-
-Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation.
-Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir
-féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des
-plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.
-
-Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit
-halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par
-une nuée de maçons et de charpentiers.
-
-On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens
-et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.
-
-Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous
-le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le
-clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et
-annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa
-marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain,
-de Bois-Peillot.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.
-
-Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du
-voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune
-femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait
-déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une
-rentrée triomphale.
-
-Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour
-l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et
-à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.
-
-Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir
-dans tous ses détails.
-
-Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle
-prit le plus grand plaisir.
-
-Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première
-baronne. Sur la cheminée se trouvait une réduction du buste de la
-défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.
-
-Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de
-marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression
-de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu
-animer les yeux et les lèvres.
-
---Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser
-formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non
-sans une secrète et indéfinissable angoisse.
-
-Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les
-dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la
-domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.
-
-L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte
-d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise
-de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la
-surveillance générale du service intérieur.
-
-L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans
-sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles
-d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse
-et hardie auraient pu suffire pour signalement.
-
-Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces
-détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les
-rôles impliqués par ce mot significatif.
-
-Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion
-instinctive, le sentiment que cette femme commune la haïssait
-sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie
-rétrospective.
-
-C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute
-bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée;
-elle se fit humble et courba l'échine.
-
-La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même
-prendre la peine de dissimuler son dédain.
-
-Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les
-nouveaux mariés.
-
-Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence
-dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.
-
-Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil.
-Tous deux paraissaient soucieux.
-
---Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.
-
---Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.
-
---Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son
-caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout,
-nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!
-
---Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait
-doux?
-
---Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il
-n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller
-chercher une fille de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas peur,
-mon tour reviendra...
-
---En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour
-d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...
-
---Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.
-
---Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis,
-à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous
-retomber sur le nez...
-
---Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître!
-C'est sur lui que ça retomberait tout!
-
---Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...
-
---Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si
-lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de
-s'être compromis pour rien...
-
-Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la
-première le fil de cette incompréhensible conversation:
-
---C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle.
-Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...
-
---Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement
-Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma
-revanche...
-
---Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.
-
---Je te le promets!
-
---Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois!
-Moi, je me charge de la donzelle...
-
-Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme
-dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute
-jeune par feu Mme Maslet et attachée à son service, dès l'âge de
-quatorze ans.
-
-Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.
-
-La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée,
-l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à
-mettre en elle toute sa confiance.
-
-Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine
-qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du
-château.
-
-La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la
-maison.
-
-Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre
-indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de
-prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot.
-C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme
-jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au
-besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.
-
-Mme Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune
-gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La
-vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue une
-fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année,
-avait voulu introduire son amoureux dans la place.
-
-Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine
-de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine,
-il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait
-tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au
-pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour
-avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.
-
-Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux
-que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la
-situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la
-châtelaine, le plus riche parti de la contrée.
-
-Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum de
-Mme Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait fini
-par le charger de ses intérêts extérieurs.
-
-C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des
-bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire
-les métayers et les bûcherons.
-
-Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine,
-n'avaient produit un tel rendement et Mme Maslet se félicitait de son
-heureux choix.
-
-Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions
-et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine
-Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.
-
-Mme Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux intendants,
-qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne cherchaient pas à
-augmenter leur pécule par des malversations.
-
-Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de
-perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale,
-tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême
-discrétion.
-
-Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens
-d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais
-aux oreilles de la châtelaine.
-
-Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.
-
---Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à
-Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!
-
-Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses
-prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était
-proposé.
-
-Un beau matin, Mme Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée
-d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle
-l'avait présenté comme son mari.
-
-Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de
-position, elle était devenue la baronne Pottemain.
-
-Certes, Mme Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait habitué
-Pastouret et Victorine à bien des excentricités--dont ils ne
-s'étaient jamais plaint--mais jamais ils ne se fussent attendus de
-la part de la vieille dame à un pareil dénouement.
-
-Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça
-qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence
-habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux
-auraient à rendre les comptes de leur gestion.
-
-Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés
-l'insouciance de Mme Maslet.
-
-Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa
-femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret,
-qu'il entendait désormais être le seul maître.
-
-Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à
-l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit
-bientôt surnommer le Sournois.
-
-Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir
-autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible
-pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant
-de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux
-femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister
-aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.
-
-Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le
-terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa
-ligne de conduite.
-
-Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec
-Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son
-nouveau maître.
-
-C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant d'humeur
-assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en œuvre toutes ses
-séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son manège.
-
-La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne
-peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la
-monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une
-matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.
-
-De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère
-aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle
-Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.
-
-En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de
-possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était
-devenue sa maîtresse.
-
-Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé
-de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance
-d'autrefois.
-
-Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme
-d'égards et de prévenances.
-
-C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il
-avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait
-commandé le buste en marbre de la châtelaine.
-
-Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré,
-où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait
-d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.
-
-Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se sent
-supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux une
-scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.
-
-En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la
-châtelaine...
-
-Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant
-son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et
-plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le
-hasard lui avait fait rencontrer Mme Maslet, et que celle-ci était
-millionnaire...
-
-Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse.
-Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du
-matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper
-jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.
-
-Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier
-soupir et il ne put que constater le décès, _dû sans aucun doute_,
-ajouta-t-il, _à une congestion pulmonaire_.
-
-La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle
-que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui Mme Pottemain
-avait rédigé son contrat et déposé son testament.
-
-La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari
-la totalité de ses biens.
-
-Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans
-la propriété et il lui fit construire, en témoignage de ses regrets,
-un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.
-
-Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel,
-mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine
-resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la
-domination du couple Pastouret.
-
-Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait
-cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron
-se réveilla.
-
-Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des
-meilleures choses!
-
-Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit
-le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et
-qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.
-
-Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et
-fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs
-renseignements.
-
-Ce fut un coup de massue pour la servante.
-
-Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en œuvre pour détourner le baron
-de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il avait
-assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, s'il ne
-voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de songer à
-se remarier.
-
-Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se
-heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se
-résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait
-chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus
-qu'autrefois, elle se sentait armée pour la lutte et elle attendit
-de pied ferme.
-
-Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à
-la transformation du manoir.
-
-Victorine, la rage au cœur, sentait chaque jour son maître lui
-échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait
-d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa
-fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.
-
-Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et
-plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de
-la servante.
-
-Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être
-avoir recours à l'intimidation...
-
-Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour
-jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.
-
-Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline
-et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer
-définitivement à Bois-Peillot.
-
-Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le
-visage de la jeune femme.
-
-Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle
-eût pu être en droit de se promettre.
-
-En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui
-procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les
-plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé
-de lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même
-pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment
-d'antipathie que lui inspirait son mari.
-
-Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu
-du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à
-lire la sincérité.
-
-Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une
-leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher,
-elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa
-nature pour répondre à l'affection par l'affection.
-
-Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui
-lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa
-situation d'épouse.
-
-Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la
-mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop
-brusque d'existence.
-
-Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et
-établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En
-attendant, il redoublait de soins et de prévenances.
-
-Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune
-initiative à prendre.
-
-De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire,
-elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa
-mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du
-reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs.
-
-Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque jour à
-l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête
-merveilleusement dressée.
-
-Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que
-son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier
-admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et
-pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage.
-
-Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles
-distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme.
-
-Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline,
-mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont
-ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause.
-
-Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à
-Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie
-de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure
-l'inquiétude latente de la jeune femme.
-
-Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de
-Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui
-l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la
-servante-maîtresse.
-
-Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord
-avait été loin de se modifier.
-
-Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque
-fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance
-incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun
-éclat.
-
-Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à l'ennui que devait
-éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis tant
-d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse absolue.
-
-Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long
-isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait
-bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais
-une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain
-avait donné quelques droits...
-
-Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever
-une question qu'elle sentait irritante au premier chef.
-
-Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine,
-chaque fois que l'occasion s'en présentait.
-
-La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux
-femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs,
-devait fatalement rester à la baronne.
-
-Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme,
-Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à
-répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites
-et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton
-qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui
-avaient dû exister entre elle et son maître.
-
-Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir
-Victorine quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun
-reproche rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle
-émit seulement avec discrétion cette opinion que la plus simple
-convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner
-son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de
-Bois-Peillot.
-
-Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à-vis de
-Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le
-moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant
-tout scandale.
-
-Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui
-fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue
-impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait
-assurer la tranquillité de tout le monde.
-
-A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison
-de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui
-continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes.
-
-De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se
-marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa
-servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre
-tranquillement et de se créer une famille.
-
-Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand
-celui-ci eut fini, il secoua la tête:
-
---Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la
-dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la
-porte, comme cela, sans autre motif?...
-
---Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton insolent de son
-valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne?
-
---Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que
-nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à
-Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il
-s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire
-réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux...
-
-Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux.
-
---Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous
-refusez d'épouser Victorine?
-
---Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est
-d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître
-de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous
-partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera...
-
---C'est votre dernier mot, Pastouret?
-
---C'est mon dernier mot, not'maître!
-
---Bien! Vous attendrez mes ordres.
-
---J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit...
-Faut bien vous laisser le temps de réfléchir...
-
-Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler
-sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans
-son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard.
-
-Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il
-paraissait avoir pris son parti.
-
-Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour de
-jardin.
-
---J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline.
-
---Lequel?
-
---Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du
-jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je
-vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà. Je vais les
-marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de
-me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le
-crédit d'un ou deux mois?
-
---Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est
-en principe décidé, j'y souscris volontiers.
-
---Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa
-femme.
-
-Et il changea de conversation.
-
-Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât
-jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à
-reprocher à sa maîtresse la moindre observation.
-
-Ils crurent avoir gagné leur procès.
-
---Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous
-le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas
-peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la
-petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal,
-c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul...
-
-
-
-
-II
-
-
-Cependant la saison des chasses était arrivée.
-
-Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune
-occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible,
-le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les
-châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins.
-
-C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le
-rendez-vous élégant de la contrée.
-
-Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces
-petites fêtes qui se renouvelaient souvent.
-
-Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques,
-qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre
-aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que
-la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter.
-
-Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient
-beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis,
-le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent
-conviés.
-
-De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les
-autorités du pays s'étaient trouvées réunies à Bois-Peillot. On
-préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline.
-
-Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la
-préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de
-Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques
-officiers de la garnison et la société des environs.
-
-M. de Guermanton s'était excusé.
-
-A onze heures, les chasseurs prirent position.
-
-Ils furent échelonnés dans toutes les _lignes_ du bois et les
-rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office.
-
-Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit
-fin que vers le soir.
-
-De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des
-tireurs, qui firent une véritable hécatombe.
-
-Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui
-amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins.
-
-Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer
-à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve
-quelques cartouches de gros plomb.
-
-A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un
-fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé.
-
-Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être
-bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en
-poussant un éclat de rire.
-
-C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des _berdins_ dans
-le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les
-troupeaux.
-
-Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater
-le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut
-admonester le _berdin_, celui-ci avait déjà disparu.
-
-A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang
-Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau.
-
-Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du
-gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là.
-
-On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu?
-
-Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils
-rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers.
-
-Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait
-de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie,
-et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation.
-Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet
-accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne
-pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident...
-ou meurtre.
-
-Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une
-imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge
-de gros plomb à chevreuil.
-
-Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait plus qu'une
-plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup.
-On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on
-transporta le blessé à Bois-Peillot.
-
-M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il
-s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait
-été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait.
-
-Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira
-plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui
-avait failli coûter la vie au petit pâtre.
-
-Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron.
-
---Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que
-j'aimais tant!
-
-M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte.
-
---Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents
-malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans
-de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.
-
---Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été
-témoin que tout s'est cependant passé correctement.
-
---La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce
-douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que
-tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.
-
-Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au
-château.
-
-Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur Marsay
-commença un premier pansement.
-
-A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il
-se raidit, murmura:
-
---Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...
-
-Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.
-
-Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient
-eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.
-
---Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.
-
---J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce
-qu'il a voulu me dire.
-
-Elle se pencha vers le défunt, l'œil sec, mais les traits
-contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge
-la face ensanglantée du cadavre.
-
-Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut
-retrouver le procureur.
-
---Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de
-mourir entre mes bras.
-
---Et vous concluez? demanda le magistrat.
-
---A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont
-l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents
-coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des
-tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le
-meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de nous
-qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés
-aujourd'hui?...
-
-M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les
-lèvres, puis, brusquement:
-
---Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai
-le permis d'inhumer.
-
-Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit
-quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du
-rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du
-baron, dont le chagrin faisait peine à voir:
-
---Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de
-ces choses-là...
-
---Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur,
-j'espère bien!
-
---A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules.
-Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite...
-Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée
-d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?
-
---Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et
-il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est
-navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!
-
---Je reconnais là votre cœur! fit le magistrat.
-
---Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne
-retrouverai jamais un dévouement semblable.
-
-Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté
-Bois-Peillot.
-
-Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet où son
-intendant renfermait ses papiers.
-
-Il n'en sortit que deux heures après.
-
-Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès
-le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les
-circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis
-d'inhumer.
-
-L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa
-qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.
-
-Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il
-s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure
-où on cloua le cercueil.
-
-Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf,
-tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi
-par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot
-et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait
-toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon
-exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux
-pauvres.
-
-Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de
-rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et
-dit:
-
---En face des quelques personnes présentes et surtout des
-travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés
-spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été
-Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise
-par tous me gagne au souvenir du deuil que j'ai conduit, il y a
-trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre
-que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et
-perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!
-
-Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage
-dans son mouchoir.
-
-Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il
-rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à
-Bois-Peillot.
-
-Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en
-courant dans la cour du château:
-
---Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!
-
---Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille
-gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y
-a-t-il des pompiers?
-
-Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de
-victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions
-auxquelles il ne savait que répondre.
-
---Courons! dit Pauline, dont le cœur battait avec force et qui avait
-pâli.
-
---Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour
-des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai
-seul!
-
-Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après,
-il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée
-noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.
-
-Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine entra
-sans frapper.
-
---Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton
-ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.
-
---Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.
-
---J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,--Que le
-bon Dieu ait son âme!--et nous devions même nous épouser... Eh bien,
-ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa
-bonne mort...
-
---Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...
-
-Victorine hocha la tête et reprit:
-
---Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop
-long!... Alors on l'a tué...
-
-Pauline se leva, frémissante:
-
---Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.
-
---Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine,
-écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui
-arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que
-voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant
-à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.
-
-Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier
-couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.
-
-C'était bien l'écriture de Pastouret.
-
-Un instant, elle hésita avant de lire.
-
---Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable servante,
-et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au procureur... Mais
-j'aime pas mettre les gens de justice dans mes affaires... Je préfère
-vous donner cela à vous... Vous verrez là-dedans ce que le Sournois
-a fait de sa première femme... ce qu'il ferait de moi, si je ne me
-tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera de vous... quand il en aura
-assez... Vous comprendrez aussi pourquoi Pastouret est mort... Ah! il
-se doutait, le Sournois, que Pastouret lui avait préparé un plat de
-sa façon... Depuis hier, il a retourné tout le petit cabinet où le
-pauvre garçon serrait ses papiers... Il n'a rien trouvé... moi, je
-reste pour venger le mort... et je vous jure que je le vengerai...
-Quant à vous, madame, vous ne m'aimez pas, puisque vous avez voulu me
-renvoyer, ça m'est égal, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est
-que je vous rends service en vous prévenant... Que madame la baronne
-fasse maintenant ce qu'elle jugera à propos!
-
-Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait
-désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.
-
-Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais
-elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre
-les deux époux.
-
-Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la
-connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa
-merci...
-
-Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever au Sournois la
-tentation de la traiter comme il venait _assurément_ de traiter le
-malheureux Pastouret...
-
---Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou
-sinon!...
-
-Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un
-œil hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque
-Victorine eut disparu, elle se décida...
-
-Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les
-caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans
-le vide.
-
-Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses
-regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste
-si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force
-conduire, en la meurtrissant, sa propre main!
-
-Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui
-se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!
-
-Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la
-chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle,
-regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le
-papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha
-dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à
-pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir
-été ni remarquée, ni entendue:
-
---De quel côté Guermanton?
-
-Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de Guermanton à
-travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps
-en temps une clameur étouffée:
-
---Jacques! Jacques!
-
-Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver
-à Guermanton avant de mourir,--ou de revoir son mari, ce qui pour
-elle était la même chose!
-
-Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche,
-elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre
-écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua,
-elle avança, répétant toujours:
-
---Jacques! Jacques!
-
-Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une
-allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à
-la suivre.
-
-Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de
-sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.
-
-Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant
-qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:
-
---Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre
-robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine...
-C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!...
-Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante
-mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables
-et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?...
-Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre
-angoisse?...
-
---Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême
-effort.
-
-Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant,
-la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé
-tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus
-et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.
-
---Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait
-accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.
-
---C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.
-
-Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se
-cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la
-sentinelle et gagner la rase campagne:
-
---Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...
-
---Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela
-en cheminant au pas.
-
-Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et
-raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.
-
-Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait
-vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des
-dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était
-tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de
-son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une
-question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.
-
-Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en
-plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture
-aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui
-l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride
-et lui asséna un coup de cravache.
-
-Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et
-Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut
-machinalement accepté.
-
-Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de
-sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de
-faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait
-d'assister.
-
-Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en
-voyant dans la glace l'altération de ses traits.
-
-A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée
-qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.
-
-Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.
-
-Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à
-présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se
-sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses
-caresses, mais même à son regard...
-
-Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus
-songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter
-avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.
-
-Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire,
-dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se
-plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit
-un revolver qu'elle chargea.
-
-En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son
-d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.
-
-Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection
-qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui
-opposer aucune résistance.
-
-Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la
-crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant
-d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.
-
-Nulle réponse.
-
-Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme
-l'entendit s'éloigner.
-
-Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la
-tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle
-Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la
-figure stupéfaite et irritée du baron.
-
-Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui
-se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se
-taisait, c'était de crainte d'en trop dire.
-
---Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?
-
-Puis apercevant le revolver:
-
---Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?
-
---Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.
-
---Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?...
-Mais tout...
-
---Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un
-assassin!
-
---Qu'osez-vous dire?
-
---Que je vous ordonne de quitter cette chambre!
-
---Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez
-perdu la raison!
-
---Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il
-m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à
-votre juste valeur...
-
---Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette
-arme.
-
-Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il
-semblait espérer de désarmer la jeune femme.
-
---Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me
-faites horreur.
-
---Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?
-
---Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.
-
---Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?
-
---Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet,
-je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de
-confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot!
-Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»
-
-Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un
-regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée
-par la colère.
-
-
-
-
-III
-
-
-La position du baron Pottemain était embarrassante.
-
-Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à
-coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu
-que le problème de cette métamorphose à résoudre.
-
-Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était
-ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant
-le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une
-journée orageuse et énervante?
-
-Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à
-descendre?
-
-Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement,
-s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus
-tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât
-clairement.
-
-Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.
-
-Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus
-rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à
-s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.
-
-Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la
-lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre
-chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété
-l'excès par l'excès de la folie même.
-
-Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses
-mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se
-trouvait encore le revolver.
-
-Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte,
-la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son œil lança des
-éclairs.
-
-Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:
-
---Elle est bien décidément folle!
-
-Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:
-
---Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!
-
---C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne
-comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps
-attendre... Vous allez être édifié...
-
---Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton
-où vibrait la volonté et où éclatait, malgré lui, l'impatience, vous
-conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...
-
---Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait
-jamais dû se produire!
-
---Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?
-
---A merveille!
-
---J'attends dans la pièce voisine.
-
-Et il referma la porte.
-
-Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit:
-
- «Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais
- élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez
- mon retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends
- rien... Je m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»
-
-Pauline prit une plume et traça ces mots:
-
- «Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes _et ce que
- vous avez fait_... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien
- vous devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et
- le bruit sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un
- prétexte honnête et plausible pour nous séparer.»
-
-Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait
-employé lui-même.
-
-Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe
-en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il
-froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.
-
-Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si
-une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:
-
- «Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la
- folie est héréditaire.
-
- «Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit,
- ni le scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre
- proposition.
-
- «Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je
- vous le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»
-
-Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche
-du dîner.
-
-La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus
-tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de
-robe et rattaché ses cheveux.
-
-Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un
-flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître
-en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa
-jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main
-gantée et descendit avec lui.
-
-Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne
-s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles
-d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.
-
-La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles.
-Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.
-
-Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils
-se parlèrent sans penser.
-
-A peine au dessert, le baron dit tout haut:
-
---Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous
-avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter
-de suite un peu de repos?
-
-Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant
-au valet:
-
---Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on
-m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la
-sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et
-que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!
-
-Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant
-d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.
-
-Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine
-lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.
-
-Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic
-tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent
-rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.
-
-Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur
-son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait
-réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.
-
-La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la
-marque se trahissaient, après des années de _bonheur_ conjugal, par
-quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion
-d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à
-nu...
-
-Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée
-réellement en un clin d'œil au beau milieu d'une de ces situations
-tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses
-protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?
-
-Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer
-décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup
-devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de
-lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans
-le premier cloître venu.
-
-On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:
-
---Mais c'est par trop extraordinaire!
-
-Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux
-enfants, s'esquiverait avant le réveil.
-
-Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance
-de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut
-articuler aucune plainte.
-
-Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de
-réintégrer le domicile conjugal.
-
-La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui
-donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.
-
-En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas
-dit qu'il abdiquât.
-
-Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant
-subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans
-l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.
-
-Comment faire, alors?
-
-Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire
-intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître
-l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain,
-dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!
-
-La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que
-la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation
-d'une façon bizarre, mais muette...
-
-Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les
-premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les
-bosquets.
-
-Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si
-ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.
-
-L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles
-vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du
-coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient
-dans l'azur.
-
-A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire,
-également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point
-blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.
-
-Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne
-Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et
-une curiosité maladive attira son attention de ce côté.
-
---Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est
-embarquée pour l'autre monde.
-
-Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se vêtit d'une
-matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et
-dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit
-à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.
-
-Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se
-souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par
-l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.
-
-Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de
-demander les clés, elle serait restée prisonnière.
-
-Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés
-et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du
-personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron
-et se dirigea à pas lents vers le parc.
-
-La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à
-Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.
-
-Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui
-y conduisait en zigzags parmi les hêtres.
-
-Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les
-vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries
-dans la futaie.
-
-Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia
-le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent
-et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou
-par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce
-qui l'attend!
-
-Encore quelques pas et elle allait toucher le but.
-
-Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par
-l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau,
-était close par une petite grille.
-
-Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases
-contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.
-
-Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste
-de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer
-aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:
-
---Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!
-
-Cette composition ne pouvait être que l'œuvre d'un grand artiste,
-inspiré à coup sûr par une pensée singulière.
-
-Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il
-fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.
-
-Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait
-naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.
-
-Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la
-chapelle.
-
-Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le
-monument:
-
---Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!
-
-Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un chien dans le fourré,
-puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au milieu d'un
-taillis.
-
-Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule
-sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil
-hérissé comme un loup.
-
---Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.
-
-Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha
-légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre
-de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux,
-comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs
-cheveux blonds épars.
-
-Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son
-instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.
-
-A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et
-Pauline, pour le rassurer, lui dit:
-
---Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta
-maîtresse...
-
-Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:
-
---Non... Vous n'êtes pas Mme la baronne... Mme la baronne, elle est
-là!
-
-Et du doigt, il désignait le monument.
-
---Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais
-je suis la seconde baronne.
-
---Ah! fit simplement le pâtre.
-
---Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.
-
---Jeannolin.
-
---Qu'est-ce que tu fais?
-
---Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!
-
-Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu
-qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.
-
-Mais cet être bizarre intéressait Pauline.
-
-Elle s'approcha et d'un ton caressant:
-
---Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.
-
---Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du
-Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.
-
-Pauline ne se tint pas pour battue.
-
---Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu
-pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?
-
---Non!
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...
-
-L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen
-eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son
-interlocutrice, il reprit:
-
---Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il
-vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant
-pour tout le monde...
-
-Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:
-
---Ils disent comme cela dans le pays que je suis _berdin_... mais je
-ne le suis point!... Mais dâ--non!,.. et je vois clair... Je l'aimais
-bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, des gâteaux...
-et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle est là...
-Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la chasse...
-Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et même qu'un
-ami du Sournois m'a tiré dessus...
-
---Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.
-
---Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre
-Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me
-faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là
-qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...
-
-Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.
-
---Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de
-réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être
-contente.
-
---Qu'as-tu fait? demanda Pauline.
-
---Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,..
-dans la chapelle.
-
---Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la
-jeune femme.
-
-Mais l'enfant secoua la tête.
-
---Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...
-
---Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en saura rien... Aie
-confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je
-te promets d'avoir soin de toi.
-
---Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que
-je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois,
-hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...
-
-Et le _berdin_ éclata d'un rire nerveux et strident.
-
---Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin,
-sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens
-faire paître tes vaches par ici?...
-
---Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de
-la baronne...
-
---Je reviendrai... à demain!...
-
-Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait
-d'apprendre, tandis que le _berdin_ lançait Bas-Rouge de nouveau à la
-poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.
-
---Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.
-
-Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de
-menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:
-
---_Je sais tout!_
-
-Tout? Quoi?
-
-Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son
-compte, de quelle source le tenait-elle?
-
-Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème.
-Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son
-pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.
-
-Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et
-tailla ses favoris à pleins ciseaux.
-
-Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours
-de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en
-sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.
-
-Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta
-stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on
-avait déjà vu Mme la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne
-fût pas sept heures du matin.
-
---Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille
-du baron l'ex-servante-maîtresse.
-
---C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait
-pas paraître étonné.
-
-Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua à
-se savonner le menton d'un geste ample et symétrique, se bouchant
-les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui donnait
-l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.
-
-Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il
-ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.
-
---Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage,
-aujourd'hui!
-
-Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se
-retournant vers sa servante:
-
---J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes
-familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon
-service?
-
---Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement
-Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre
-Pastouret.
-
---Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.
-
---Moi? Oh! rien!
-
---Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et
-j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe...
-Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence,
-pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé...
-quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu
-après mon départ et qu'a-t-elle fait?
-
-Victorine sourit imperceptiblement.
-
-Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture
-entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir,
-et elle triompha. Mais elle sut cacher le contentement intérieur
-qu'elle éprouvait.
-
---Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon
-que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru
-étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur
-ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai
-trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec
-vous... Je ne sais rien de plus...
-
---Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans
-les yeux la servante-maîtresse.
-
---Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le
-regard étincelant de son maître.
-
---Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?
-
---J'affirme que je n'ai vu personne.
-
---Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses
-dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?
-
---Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au
-parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je
-croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.
-
-Mais le baron ne releva pas cette pointe.
-
---Où est-elle à présent?
-
---Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.
-
-On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.
-
---Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez,
-en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...
-
---C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je
-te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera
-et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste
-continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as
-compris? C'est entendu?
-
---C'est entendu!
-
---C'est bien!
-
-Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait
-d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre
-sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver
-le danger.
-
-Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que,
-si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la
-toute-puissance.
-
-C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée
-à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité
-propre.
-
-Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout,
-qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que
-sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.
-
-Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas
-hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre
-son œuvre.
-
-Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et
-s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.
-
-Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le
-plus dégagé du monde.
-
-A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins,
-sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.
-
---Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez
-volontiers... je parierais.
-
---Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu
-et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine
-de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres
-vivants ce que je ne puis leur rendre.
-
-Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le
-baron affecta de ne pas prendre garde.
-
-Il reprit sans aucune ironie:
-
---Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?
-
---Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai,
-pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.
-
---De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est
-essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée
-que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon!
-la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la
-contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...
-
---Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit mon
-cœur.
-
-Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer
-sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.
-
-Enfin, il soupira:
-
---Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des
-autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre
-mari!...
-
---Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!
-
-Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel
-mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.
-
-Dans ce coup d'œil, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et
-que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits.
-C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.
-
---Vous êtes changé, dit-elle involontairement.
-
---Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire
-recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un
-soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour
-vous plaire...
-
---N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.
-
---Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste
-plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec
-la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?
-
---Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?
-
---Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je vous
-inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est rendu
-coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela comme
-s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps rigueur.
-
-Ce disant, il s'avança vers sa femme.
-
---Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.
-
-Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase
-empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de
-recouvrer une partie de son avantage.
-
-A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice
-criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle
-électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cœur de
-Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.
-
-Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en
-stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.
-
-Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de
-mousse et s'assit près d'elle.
-
---Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a
-calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être,
-et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on
-vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...
-
-Pauline se recueillit un instant, passant rapidement en revue,
-avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les
-dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la
-dénonciation.
-
-Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine,
-Jeannolin.
-
-Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à
-l'abri.
-
-La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante,
-celle-là.
-
-Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à
-s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la
-désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau
-crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le
-scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient
-sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une
-tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.
-
-Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à
-ce prix.
-
-Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de
-son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui
-avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un
-simple soupçon à sa trace.
-
-En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.
-
---Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les
-bases de notre séparation. Vous m'avez demandé de feindre pour
-éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis
-prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue
-vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous
-ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par
-soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je
-regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et
-ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que
-vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer,
-pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait
-point sur ma tombe. Dussé-je--et retenez bien mes paroles!--dussé-je,
-par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler
-morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis
-quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!
-
-Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait,
-comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour
-sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du
-désespoir.
-
-Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se
-contraignit d'abord pour ne pas éclater.
-
-Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:
-
---J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre
-amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?
-
---Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.
-
---Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main
-douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop
-jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les
-fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns
-de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?
-
---Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.
-
---Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous
-qu'un symptôme de plus, songez-y.
-
-Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui
-range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs
-volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des
-gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.
-
---Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là
-votre plan de campagne?
-
---Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière
-pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre
-une santé--malgré tout--aussi chère, sans épuiser tous les moyens de
-la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit
-souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en
-triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration
-dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous
-un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à
-autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à
-ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime
-et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve,
-dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que
-l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur
-moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux
-pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne
-amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et
-une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous
-bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que
-vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me
-soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un
-exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de
-Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez
-au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi,
-vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état
-cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et
-la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du
-médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un
-peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction,
-mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent
-aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en
-supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec
-votre propre manie et votre propre douleur...
-
-Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à
-l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le
-moyen de gagner du temps.
-
-Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son
-habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son
-geôlier:
-
---Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!...
-Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la
-proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus
-complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres
-sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous
-m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes
-caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous
-mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la
-première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre
-nous!
-
---Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le
-baron d'un air de triomphe. A l'œuvre, maintenant!...
-
-Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain
-courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.
-
-L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille,
-avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.
-
-Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de
-Pauline fussent très opposés chez Jacques et sa femme, tous deux
-confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les
-politesses qu'ils firent au baron.
-
-Les enfants réclamaient déjà hautement Mlle Marzet, ne comprenant
-point qu'en devenant Mme Pottemain elle cessât d'être à eux.
-
-L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé
-souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de
-la destinée.
-
-La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne
-parut point à son avantage.
-
-Et--que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le
-changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence
-son caractère réel--Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.
-
-Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution
-dans la voie des épanchements.
-
---Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et
-Georges avec embarras.
-
-Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en
-recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.
-
---Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur
-trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le
-sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des
-accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?
-
---Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.
-
---Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour d'un
-climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir
-exercé sur son enfance une influence néfaste!
-
-Et il regardait le plafond, attendant une réponse.
-
---Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur
-animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de
-l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune
-femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.
-
---Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations?
-Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire...
-l'assassiner?...
-
---Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle
-a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents,
-dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité,
-entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...
-
---L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux
-en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à
-Guermanton, elle ne faisait pas cela?
-
-Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et
-Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni
-l'autre.
-
---Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline
-a quelque chose de dérangé dans le cerveau.
-
-Le Normand avait bien pesé le mot abominable qu'il venait de jeter
-dans la conversation. Il examina en dessous M. et Mme de Guermanton.
-
---Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez
-ces particularités dans l'ombre!
-
---J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans
-doute entendu parler...
-
---Oui, dit vivement Mme de Guermanton, un incendie à deux lieues
-d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.
-
---L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à
-moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre.
-Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir
-avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient
-de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma
-rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal
-entendu, peut-être!
-
---Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement
-le père de famille: la première est que, jamais ici, Mlle Marzet n'a
-été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde
-est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette
-impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en
-fût la cause?
-
---C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à
-lui-même de se rassurer.
-
---Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage,
-le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?
-
-Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:
-
---Hélas non!
-
---C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.
-
---Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je
-voulais vous parler à cœur ouvert auparavant, vous consulter...
-
---Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par
-des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.
-
---C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin?
-demanda-t-il à Jacques.
-
---C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère
-qui ne lui était pas habituel.
-
---J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous
-prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais
-pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!
-
---Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre
-et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.
-
---Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret,
-surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait
-point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la
-blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers
-souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais
-votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.
-
-L'exquise délicatesse de cette réponse charma Jacques, qui remercia
-sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain d'un coup
-d'œil froid et altier.
-
---Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de
-sourire.
-
---Vous entendez: _le mot de l'énigme_, n'est-ce pas?
-
---Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec
-votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez
-encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour
-Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.
-
---C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien
-aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si
-je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée
-que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...
-
-Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison
-funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.
-
-Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.
-
-La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse
-de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le
-départ du baron pouvait être plus proche.
-
-M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas
-laisser à Pottemain toute latitude de refuser.
-
-Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux
-que peut-être il ne voulait pas faire, il se retira bien assuré que
-le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et que, de
-dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète sympathie
-pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds au château.
-
-C'était peut-être ce qu'il souhaitait!
-
-
-
-
-V
-
-
-Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la
-lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.
-
---Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous
-voilà tailleur à présent?
-
---Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y
-autorisez, habiller un petit pauvre.
-
---Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui,
-par hasard, qui s'appelle Jacques!
-
-Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:
-
---Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le
-connaissez sans doute.
-
---Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux
-mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où j'ai
-été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais que des
-relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... Ils se
-dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre nouvelle est
-que décidément le feu a été mis _exprès_ à ma grange de Sainclair.
-Décidément, nous excitons des sympathies partout!... Ah! il est vrai
-que votre amour me reste pour me consoler... C'est quelque chose...
-Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais m'occuper à faire
-prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. Je mets la maréchaussée
-sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va m'occuper huit jours. Après
-quoi, si vous n'allez décidément pas mieux, nous bouclerons les
-malles et nous jetterons une plume au vent...
-
-Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le
-baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.
-
-La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches,
-s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.
-
-Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien
-moins _berdin_ qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence
-fruste avait besoin d'être développée et cultivée.
-
-Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle
-le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.
-
-Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de
-Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon
-de la famille de Guermanton.
-
-Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir
-tragique.
-
-Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par
-l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses
-hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès
-d'eux aucun appui.
-
-Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne
-lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se
-séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse
-et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de
-main.
-
-Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à
-vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.
-
-C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une
-ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans
-la guerre, les officiers et les soldats?
-
-Une enquête eut lieu.
-
-Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si
-haute estime, se trouva chargé des préliminaires.
-
-Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de
-louage.
-
-Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne
-Pottemain.
-
-Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle
-était riche et par conséquent elle était quelqu'un.
-
---Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton
-malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, vous vous informiez si
-volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais
-magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame
-la baronne!...
-
-Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres
-faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée
-en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème
-d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons
-extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son cœur
-meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre enfant,
-coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention criminelle.
-
-Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration
-qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.
-
-Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour
-croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas
-par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les
-physionomies.
-
-Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès
-l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des
-coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur
-l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme
-le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à
-faire tomber une tête.
-
-Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, que la lutte, à
-l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme
-elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'œil bien
-ouverts.
-
-La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique
-de Bois-Peillot.
-
-Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que
-ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore
-sur le théâtre de l'incendie.
-
-Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron
-pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de
-se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne
-produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.
-
-Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni
-mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années,
-par leur gentillesse.
-
-Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était
-couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les
-troupeaux.
-
-Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation,
-il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait
-croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un
-innocent, un _berdin_...
-
-De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son
-mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses
-à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que Mme Pottemain était
-morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces avaient
-poussé partout.
-
-Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique,
-celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.
-
-Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit
-les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à
-la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux
-ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au
-col de l'adolescent un petit nœud qui éclatait comme un corail sur
-une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.
-
-Le baron examina le petit berger d'un œil assez narquois et dit à
-Pauline:
-
---Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit,
-essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car
-il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...
-
---Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez
-que moi de ses fautes.
-
-Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois.
-Toutefois, c'était déjà une première victoire.
-
-Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails
-de son service.
-
---C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu
-devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche
-avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main
-droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et tu présentes la
-nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit
-pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table.
-Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à
-demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru
-dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper
-de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.
-
---Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin,
-surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...
-
---Ne le regarde pas...
-
---Mais s'il me parle?
-
---Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.
-
---J'ai peur...
-
---Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.
-
-Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour
-les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit
-incendiaire en épousant sa cause.
-
-Et l'enquête se poursuivait toujours.
-
-L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du
-fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés,
-pas un n'avouait.
-
-Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en
-feignant de ne songer qu'au ménage.
-
-Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier arrivèrent de
-la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.
-
-Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de
-volumineux interrogatoires.
-
-Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.
-
-On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer
-Bois-Peillot comme leur propre demeure.
-
---Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine
-d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?
-
---J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis,
-je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison
-à tout événement.
-
---Et vous le croyez coupable? demanda Mme Pottemain, en feignant de
-s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.
-
---Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie
-enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à
-interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le
-fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne
-peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On
-l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa
-faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant
-la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé
-devient accusé et comparaît devant les tribunaux.
-
---Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?
-
---Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en
-laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.
-
---Et pourrait-on savoir son nom?
-
---Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand
-Cassecou...
-
-Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa
-tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé,
-se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la
-tête.
-
-Pauline avait poussé un cri.
-
-Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange
-confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.
-
---Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre,
-tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en
-songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités
-encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un
-berger!
-
-Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au
-substitut et, pour rompre les chiens,--car le mécontentement du baron
-menaçait d'éclater--il dit:
-
---Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux?
-S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.
-
-Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en songeant à la réponse
-probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de force
-qu'elle n'en avait elle-même.
-
---Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas
-sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...
-
---Vous le savez? dit vivement le magistrat.
-
---Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main
-dans le feu...
-
---C'est un de vos camarades? demanda le substitut.
-
---Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas
-méchant du tout... _Berdin_ si l'on veut, mais faire du mal à qui que
-ce soit, jamais!
-
---Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que
-_berdin_, puisque _berdin_ il y a? demanda le baron intrigué.
-
-Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se
-recueillit, puis:
-
---Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des
-villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul
-dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec
-une clef dedans... et vous verrez!
-
---Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le
-pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...
-
-Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle
-baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il
-parla:
-
---C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le
-terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en
-ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer
-un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure
-après...
-
---Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait
-volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes
-autres circonstances, une confiance à toute épreuve.
-
---Une heure après mon départ, dit Marsay.
-
---Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.
-
---Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et
-n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris
-lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté
-au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de
-telle façon que le foyer de la lentille...
-
---Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui
-tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous
-aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...
-
---Ce sont ces _hasards_, répliqua l'officier de santé, qui expliquent
-la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et
-tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des
-innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui
-semble souvent impossible...
-
---Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû
-chercher le coupable dans le château.
-
---Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici
-tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous,
-parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en
-bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous
-aiment!
-
-A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa
-maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, à
-la hauteur de la baronne trépassée.
-
-Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la
-maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras
-pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.
-
-Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait
-d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait
-fort le destin du pauvre Bertrand:
-
---Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en
-allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!
-
-Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint
-excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur,
-fronça le sourcil et passa outre.
-
-A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et
-repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son
-greffier à Moulins.
-
-Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à
-brûle-pourpoint:
-
---Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas
-l'auteur du méfait.
-
---Ah!
-
---Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin
-d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.
-
---Quel soupçon?
-
---Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un
-autre.
-
---Quel autre?
-
---Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est
-communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la
-paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage
-au-dessus.
-
---J'entends... Alors?
-
---Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux
-bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...»
-C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire
-sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque,
-ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie
-de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste
-et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation
-possible...
-
---Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda
-Pauline d'un ton altier.
-
---Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un
-marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause
-une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour
-lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme
-je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le
-soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris
-de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous
-aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous
-de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et
-mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que
-le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que
-vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette
-nuit même... chez vous...
-
---Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens
-moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est
-d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune
-communication à vous faire?...
-
---Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une
-opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo:
-Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma
-grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie
-de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il
-s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que
-Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand
-je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:
-
- «--L'incendiaire, c'est toi!»
-
-Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite
-un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez
-ma compagnie pour une fois...
-
-Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité
-terrible.
-
-La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu.
-Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable
-qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?
-
-Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus
-d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle
-preuve ne viendraient l'accabler!
-
-Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était
-peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.
-
-Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment
-se renseigner sur ce qu'elle ignorait?
-
-Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût
-sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni
-prévoir?
-
-Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le
-trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était
-le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la
-griffe juridique!
-
-Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.
-
-Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir
-autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce
-suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce
-qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur
-et la vie d'un malheureux!
-
-Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si
-âprement conquis depuis quelques jours...
-
-C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir
-l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.
-
-A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle
-avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec
-cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.
-
-Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en
-dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à
-ne reculer devant rien--il l'avait bien prouvé--pour reconquérir son
-indépendance et faire triompher sa volonté.
-
-Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?
-
-Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans
-relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la
-merci de cet homme, qui lui faisait horreur.
-
-Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait
-échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence
-affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle
-ne trouvait aucune solution pratique.
-
-Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la
-preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette
-arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter
-sur aucune défense.
-
-Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était
-toujours là...
-
-Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une
-indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.
-
-Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce
-papier d'où dépendait peut-être sa vie?
-
-Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de
-Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec
-soin.
-
-Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.
-
-Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien
-décidément dans la main de son bourreau.
-
-Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi
-elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en
-soutien de l'ordre social!
-
-Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la
-considération générale!
-
-Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce
-qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!
-
-Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver
-sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.
-
-Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait
-d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la
-faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la
-coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...
-
-Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise
-d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour
-sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle
-entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire
-du château sonna lentement minuit...
-
-Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa
-chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à
-double tour.
-
-Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:
-
---Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui
-ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?
-
-Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des
-cheveux à la plante des pieds.
-
---Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.
-
---Et la preuve? repartit le baron.
-
---C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!
-
---L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller
-peut-être.
-
---Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour
-répondre de vos actes.
-
---Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange,
-fit Pottemain en riant avec affectation.
-
-Pauline se leva et, s'approchant de la porte:
-
---Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez
-réveiller Pastouret!
-
-Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol
-d'une mouche.
-
---J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si
-rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.
-
-Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui
-sortaient de la tête.
-
-Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.
-
-Elle ouvrit la fenêtre toute grande.
-
---Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.
-
---Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains
-derrière son dos. Que m'importe!
-
-En même temps, il fit un pas en avant.
-
---Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment
-marche du même pas et peut-être plus vite...
-
---Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos
-caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je
-vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et
-heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un
-mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi
-ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si
-vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit...
-Je veux... j'exige des explications, ou bien...
-
-Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect
-horrible...
-
-Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:
-
---Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je
-le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...
-
---Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors
-de lui.
-
---L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le
-troisième.
-
-Et elle se pencha dans le vide...
-
---Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle
-n'accuserait que votre folie.
-
---Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous
-l'ai dit... Et la justice aura son cours...
-
---Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et
-en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!
-
-Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri
-et se jeta par la fenêtre.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la
-fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.
-
-Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement
-de la menace à l'exécution.
-
-Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y
-avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons
-mètres--plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour
-d'assises!
-
-Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée
-sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.
-
-Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des
-violences.
-
-Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de
-prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant
-sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant
-l'escalier, son trousseau de clés à la main.
-
-Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.
-
-Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties
-éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers
-et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du
-tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le
-corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa
-léthargie.
-
-Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où
-Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une
-scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.
-
-Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de
-giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient
-amorti sa chute.
-
-Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et
-couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.
-
---Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve,
-répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?
-
---Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas!
-ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!
-
-L'explication de cet événement pour le petit public admis à y
-assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la
-baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:
-
---J'ai la vie dure!
-
-Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute
-de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était
-difficile.
-
-Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.
-
-Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on
-lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le
-baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:
-
---Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma
-bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se
-frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma
-maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites
-ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites
-pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me
-poignarderait!...
-
-Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de
-quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la
-nouvelle baronne avait perdu le jugement.
-
-Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y
-courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle
-constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit
-de Pauline intact, le lit du baron défait.
-
-La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de
-traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.
-
-Seulement,--chose étrange pour une femme sortant du lit
-conjugal,--Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à
-elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et
-des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain,
-celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré
-par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme.
-
---Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à
-part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite
-dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les
-familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra,
-au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire
-des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!
-
-A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit.
-Elle paraissait souffrir beaucoup.
-
-Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses
-sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.
-
-Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre
-pour la soulager et pour lui plaire.
-
-Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant
-aucune rancune, n'accusant personne.
-
-Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une
-discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça
-elle-même le mot de somnambule.
-
-Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. Ce
-fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.
-
-Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile
-qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.
-
-Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à
-Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une
-carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les
-autres breuvages.
-
-Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants,
-accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était
-blessée.
-
-A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni
-Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.
-
-Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les
-avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer
-sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes
-dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.
-
-Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son
-mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.
-
-Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y
-avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.
-
-Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle
-la plaignît de son accident:
-
---C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque
-insupportables!
-
-En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.
-
-Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie.
-
-L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle
-entreprise de la part de Pottemain.
-
-Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son
-côté affecta de ne se souvenir de rien.
-
-Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de
-prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait
-échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au
-contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.
-
-Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait
-ce brusque changement d'allures?
-
-Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une
-suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait
-choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?
-
-Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions
-vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait
-pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par simple
-intuition?
-
-Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de
-nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?
-
-Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait
-plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du
-tigre sous cette patte de velours.
-
-Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission,
-elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles
-Pottemain accéda aussitôt.
-
-Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier
-de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service
-particulier.
-
-Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de
-demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier
-de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux
-tribunaux le petit pâtre.
-
-Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le
-garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se
-sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la
-présence presque constante de l'enfant.
-
-Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur
-l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches
-du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très
-légers, dans lequel elle s'installait.
-
-Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là,
-Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son
-protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou
-bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et
-c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.
-
-Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.
-
-Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni
-compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite
-pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.
-
-La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à
-vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le
-moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie
-persane, qui consiste à être murée vivante.
-
-En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité
-ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de
-Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais
-longtemps.
-
-Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel
-projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?
-
-Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer
-à tout jamais de la femme qui possédait son secret?
-
-Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de
-Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la
-grille du parc et demanda l'hospitalité.
-
-Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en
-toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce
-monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.
-
---Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le
-propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une
-nuit une botte de paille dans une de ses granges...
-
---L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche
-pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même
-pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cœur vous
-en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de
-sueur. Soyez le très bien venu!
-
-Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue
-dans un fauteuil.
-
---Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de
-vous faire les honneurs de sa maison.
-
-Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore,
-assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la
-seule chose abondante et forte qui parût en lui.
-
-La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses
-yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et
-pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.
-
---C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que
-votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me
-confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de
-votre présence.
-
---Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de
-bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je
-dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon
-devoir, m'attarder le long du chemin.
-
---J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi
-matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est
-d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où
-je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette
-grâce...
-
---Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le
-moine en se levant.
-
-Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il
-porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par
-Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.
-
-Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien
-y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.
-
-Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille
-situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour
-confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la
-paroisse et il dissimula son dépit.
-
-Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline
-prit les devants:
-
---Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce
-bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un
-ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?
-
---Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je
-trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui
-disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!
-
-Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire.
-
-Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée;
-Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le
-capucin l'attendait, son bréviaire à la main.
-
-Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.
-
---Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.
-
---Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le
-savoir.
-
-Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un
-fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même
-péniblement aux côtés du prêtre.
-
-Puis elle prit la parole:
-
---Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de
-venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en
-danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne...
-Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent
-m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une
-est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits
-graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces
-lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi,
-au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger
-menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux
-lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et
-sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre
-défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps...
-un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!
-
---Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres
-renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en
-me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de
-vengeance?
-
---Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne
-renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des
-projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles
-contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime.
-Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme
-contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se
-lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de
-simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.
-
---Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où,
-venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la
-remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas
-différemment à l'égard du repentir.
-
---Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon
-avis, jetterez ces deux lettres au feu!
-
---Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances
-que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir
-un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée
-assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?
-
-Pauline réfléchit un moment, puis fermement:
-
---Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi
-nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.
-
-Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.
-
-Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin
-tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait
-un si terrible secret.
-
-Enfin il reprit:
-
---Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église
-de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous,
-je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt
-que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...
-
---C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors
-n'hésitez pas! Et que justice se fasse!
-
---Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en
-présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je
-consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en
-disposer selon votre volonté.
-
---Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.
-
-Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin,
-pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait
-mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de
-Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et
-préoccupé.
-
-Le visage de Pauline était radieux.
-
---Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.
-
---En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde
-depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée?
-Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.
-
-Le baron haussa les épaules sans répondre.
-
-En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme,
-c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la
-religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était
-à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de
-son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.
-
-Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée
-et qu'une puissance invisible veillait sur elle...
-
-Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui
-suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais
-ses actes étaient surveillés.
-
-Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient,
-un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un
-mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt
-informé.
-
-Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste
-et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son
-horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en
-changeât... en quittant ce monde.
-
-Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à
-accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.
-
-Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois
-visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne
-alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et
-qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.
-
-Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline,
-dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline,
-paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles
-imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper
-d'elle, ni ouvertement, ni en secret.
-
-La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire
-à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle
-était morte.
-
-Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce
-qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!
-
-Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon
-et le lui pardonnait volontiers.
-
-Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de
-l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure,
-par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et
-par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot
-un visiteur inattendu.
-
-M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à
-Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.
-
-Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désœuvrement et
-la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste tableau.
-
-De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne,
-malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y
-avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.
-
-Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre
-motif--la jalousie peut-être, pensa Charaintru--à servir de
-garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie
-entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après
-quarante jours, le pied refusait encore de la porter.
-
-La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du pays,
-sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux quarante
-mille gerbes, sur le procès qui s'en était suivi, sur l'acquittement
-du prévenu--car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, avait été
-remis en liberté, faute de preuves,--enfin, sur la cause probable et
-purement accidentelle du sinistre.
-
---Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare
-dans un chaume.
-
---Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami,
-de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au
-boulevard des Italiens!
-
---Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon,
-dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose
-involontaire et fortuite.
-
---N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?
-
---A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre
-charité, ma chère!
-
-Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment
-aimable pour Pauline, devant Charaintru.
-
-Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer
-souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la
-main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli
-adolescent qui se puisse voir.
-
-Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de
-ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.
-
-Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et
-Charaintru, qui s'était déjà la veille aperçu de la réserve de ses
-hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il
-devait y avoir du froid de ce côté-là.
-
-Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait
-à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.
-
-Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait
-fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la
-tête.
-
---Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à
-brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?
-
---Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je
-vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que
-cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon,
-et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.
-
---J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma
-vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai
-ici...
-
---Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la
-chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!
-
---Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?
-
---Je ne l'imagine point.
-
---Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier
-qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y
-vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien
-qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.
-
---Il y resta longtemps? demanda le gommeux.
-
---Deux mois environ!
-
---Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour
-moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon
-portrait. Quel artiste!
-
---N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire
-et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait
-homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne
-fortune de modeler vos traits charmants!
-
---Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la
-folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne
-plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.
-
---Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont
-des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre
-fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la
-félicité sur la terre.
-
---Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna
-pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il
-pas l'envie de vous marier?
-
---Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est
-sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je
-constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi
-heureux que cela! C'est trop magistral!
-
---Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit Pauline, qui riait
-d'assez bon cœur pour la première fois depuis longtemps.
-
---Si vous saviez, dit le baron, comme mon cœur s'épanouit à
-l'entendre rire.
-
-Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous
-les jours à Bois-Peillot.
-
-Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment.
-Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.
-
-Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner
-d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le
-retenir un peu plus longtemps.
-
-A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:
-
---Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la
-main.
-
---Aujourd'hui même, je lui écris...
-
---J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à
-Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou
-serviteur plus obéissant que moi?
-
---Je vous remercie, répondit simplement Pauline.
-
-De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était
-soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution
-désormais bien arrêtée.
-
-En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait
-maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de
-Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.
-
-Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que,
-assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait
-répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste
-de velours gris, salua Mme Pottemain en s'approchant de la grille qui
-la séparait de la statue.
-
-Après quelques instants de silencieux examen:
-
---C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne
-Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?
-
---Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de
-ces quelques mots.
-
---Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?
-
---Quelquefois, monsieur.
-
---Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai
-toujours.
-
---Et vous êtes?
-
---Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant
-regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?
-
---Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à
-l'enfant.
-
-Puis se retournant vers Pauline:
-
---Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue
-que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici
-quelquefois...
-
---Monsieur Romagny? dit la jeune femme.
-
---Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir été
-indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de ses
-propriétaires et en vous abordant sans vous avoir été présenté...
-Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami Charaintru avec
-qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot et qui s'est
-attardé en battant, le fusil à la main, les champs d'alentour.
-
---Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je
-le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question.
-Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps
-derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je
-désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard
-que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais
-le désir de vous y voir?
-
---Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre
-que m'a récemment adressée Charaintru.
-
-Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta
-à la baronne:
-
- «Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable,
- distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un
- ballon de terre à modeler et amène-toi!...
-
- «On donne à boire et à manger à juste prix.
-
- «H. DE CHARAINTRU.»
-
---De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste,
-votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée?
-
---Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air
-candide.
-
-Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit:
-
---Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir
-prochainement?
-
---Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous
-nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos
-ordres, madame!
-
---Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny!
-
-Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna,
-lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin.
-
-Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre
-glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne
-put s'empêcher de pousser un soupir.
-
---Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre,
-si Dieu me protège!
-
-Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains.
-
-Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il
-disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé.
-
-Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques
-jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau
-au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au
-château.
-
-Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir
-se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans
-laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses.
-
-Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut entendu que le
-sculpteur se mettrait à l'œuvre dès le lendemain.
-
-On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail
-de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du
-buste et Pauline rentra chez elle, radieuse.
-
-Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan
-secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot
-elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme...
-
-Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie
-vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu
-les séances.
-
-Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu
-enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son
-allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi.
-
-Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le
-sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de
-troubler l'artiste.
-
-Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux
-jeunes gens, il ne manquait pas de dire:
-
---Ne vous dérangez pas, je vous en prie!
-
-Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme
-un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les
-détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit
-Victorine, soit quelqu'un de la domesticité.
-
-Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas
-l'artiste et son modèle de parler, et c'étaient de longues causeries
-auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours trop vite
-fin à son gré.
-
-La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à-propos, et la
-jeune femme lui donnait la réplique avec esprit.
-
-Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient
-pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps
-recluse.
-
-Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui
-faisaient froncer le sourcil au bon Romagny.
-
---Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une
-chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour
-vous.
-
---Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de
-votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne
-comprends pas!
-
---Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge?
-
---Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile
-des souvenirs.
-
---Enfin, vous songez parfois à la mort?
-
---Sans terreur et sans peine.
-
---Et vous n'avez pas vingt-cinq ans!
-
---Non... il est vrai!
-
---Alors, vous n'êtes donc pas heureuse?
-
-Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle
-rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit:
-
---Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, je suis coquette, je
-me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être longtemps, voilà
-tout!
-
-Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence.
-
---Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline.
-
---Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à
-mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en
-aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau.
-
---Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa
-chambre.
-
---Il est vrai.
-
---Là-bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité
-de la suivre.
-
---L'inhumanité... voulez-vous dire.
-
-L'artiste articula ces mots de façon très nette.
-
---Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline,
-quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie!
-
---Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse
-la délicatesse des sentiments, la tendresse du cœur. Qui de nous
-ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale,
-indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en
-particulier.
-
---Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez
-inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et
-de mépris?
-
---Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez mieux pénétré ma
-pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre.
-
---Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre
-modèle?
-
---Aperçu, non, mais peut-être deviné!
-
---Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont
-elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire,
-je voudrais vivre et je me sens mourir...
-
---Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous
-les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur
-Marsay?
-
---Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui
-avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle.
-
-Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne
-savait pas mentir.
-
-Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et
-pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son
-travail.
-
-Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra
-dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'œil narquois de
-la servante.
-
-Il dit alors à Pauline:
-
---Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de
-n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici...
-
-Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui
-venait presque chaque jour constater les progrès du travail.
-
---Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en
-riant.
-
---M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline.
-
---Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui,
-à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a
-quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte!
-
---Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M.
-Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent
-médecin, n'est-ce pas monsieur le baron?
-
---Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et
-la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai
-donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais!
-
-Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique.
-
-La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette,
-rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger.
-
-Au dessert, Pauline dit au baron:
-
---Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne
-conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa
-présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis
-désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le
-renvoyer à la ferme.
-
---Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron.
-
---Si vous voulez!... dit Pauline sans insister.
-
-Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées, depuis
-que Romagny était au château.
-
-Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur
-avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de
-Jeannolin.
-
---Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à
-t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans
-un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au
-château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand
-Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la
-nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu
-as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi...
-
---M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux...
-
---Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être
-oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La
-servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la
-ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je
-vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu
-n'oublies pas ce que je t'ai appris.
-
-Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême;
-il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme
-un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie.
-
---D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous ne sauriez
-marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec
-vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que
-vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces
-méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois
-plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la
-baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas!
-
-Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières.
-
---Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je
-t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron...
-
---C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit
-l'enfant.
-
---Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va
-se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il
-vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras
-pas et tu retourneras à tes bêtes!
-
---C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai,
-n'est-ce pas, madame la baronne?
-
---Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux
-au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir.
-Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on
-ne puisse la fermer. C'est entendu?
-
---C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé.
-
-Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia
-Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur.
-
---Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez
-inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à
-vous demander un grand service.
-
---Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en
-matière.
-
---Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous
-n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte
-perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés...
-C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu
-que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance,
-placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la
-voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté
-dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne
-suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui
-que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes
-mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la
-mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai...
-
---Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de
-l'étonnement.
-
-En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon.
-
-Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune
-femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire.
-
---Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans
-affectation, et répondez par monosyllabes.
-
-Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en juger
-par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction
-peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt.
-
-Elle parla une demi-heure environ.
-
---Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi
-la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends
-de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne
-cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à
-la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je
-suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à
-personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement
-toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette
-nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en
-jouant au whist, vous chercherez querelle au baron...
-
---Hein?
-
---Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous
-raccommoder.
-
---Peste!
-
---Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le
-vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre.
-
---Diable!
-
---Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la
-cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous
-emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens...
-
---Oh!
-
---Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de façon
-que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il ne
-sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous ne
-riez pas! On nous regarde!
-
---C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire.
-
---Pouvez-vous faire cela pour moi?
-
---Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation
-peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner.
-
---Il faut qu'elle tourne bien!
-
---Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit?
-
---J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais
-si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait
-dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut
-aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari?
-
---Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous
-m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes
-les démarches deviennent légitimes.
-
---Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline.
-Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai
-certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et
-que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de
-me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour
-laver ma mémoire...
-
---Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste.
-
---Brisons-là! Ai-je votre parole?
-
---Mais enfin... Vous fuyez le baron?
-
---Oui...
-
---Pourquoi?
-
---Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue Mme Pottemain.
-
---Hélas!
-
---Vous voyez que j'apprécie votre noble cœur et votre discrétion...
-Je compte sur vous.
-
---Vous me prenez au dépourvu!
-
---Il y va pour moi... de la vie!
-
---Quelque funeste projet de sa part?...
-
---Oui... Votre parole d'honneur?
-
---Vous l'avez!
-
---Merci! Plus un mot! On vient!
-
-Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron
-Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait
-retenu, était assis près de Pauline.
-
-Vers dix heures, Romagny consulta sa montre.
-
---Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup
-en riant.
-
---Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait
-pester ainsi?
-
-Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais
-deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la
-table:
-
---Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois
-rendre bourru.
-
---Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi stupéfait
-que le baron de cette inconvenante sortie.
-
---Je dis... ce que je dis!
-
---Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi...
-
---Et que feriez-vous?
-
---Je vous rappellerais à l'ordre!
-
---Faites!
-
---Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit
-Charaintru.
-
---Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron.
-
---N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur.
-
-Et il prit son chapeau comme pour se retirer.
-
-Charaintru courut après lui.
-
---Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique?
-
---Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire!
-répondit Romagny en désignant le baron.
-
---A vos ordres, grommela Pottemain.
-
---Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir.
-
-Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent
-derrière lui sans articuler une parole.
-
-Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de
-sueur.
-
-Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se
-dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel
-de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine,
-n'avait pas eu vent de la discussion et que, par conséquent, l'éveil
-n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle prit une
-bougie et monta rapidement dans sa chambre.
-
-Là, elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de
-même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit
-au parc, après avoir soufflé sa lumière.
-
-Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par
-les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de
-Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari.
-
-Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se
-dressa devant elle, qui demanda à voix basse:
-
---C'est vous, madame la baronne?
-
---Oui, répliqua Pauline.
-
---Venez... le chemin est libre.
-
-Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du
-château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur
-l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à
-cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le
-baron Pottemain.
-
-Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant
-d'interjections telles que celle-ci:
-
---Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!
-
-Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si
-doux, fût sérieux dans son incartade.
-
-Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était
-peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas
-Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.
-
-Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer
-l'affaire, mais que dire?
-
-Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait
-brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que
-jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne
-devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se
-croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique
-qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui,
-Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une
-seule carte à contre-jour.
-
-Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil
-et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la
-supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.
-
-Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à
-Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné
-qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous
-les diables et Charaintru emboîtait le pas, en maudissant la sottise
-qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.
-
---Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but,
-permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le
-sens commun!
-
---Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.
-
---Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.
-
---Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le
-droit de te taire.
-
---Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car
-enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il
-prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa
-dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu
-t'es trompé?
-
---Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu
-peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!
-
---Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.
-
---Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut
-pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.
-
---Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait
-par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la
-première personne que vous rencontrez:
-
- «--Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»
-
-On vous répond:
-
- «--Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»
-
-Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:
-
- «--Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»
-
-Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons,
-avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à
-un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!
-
-Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et
-suspendit de nouveau sa marche.
-
---Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.
-
-Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche
-dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui
-s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.
-
-Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.
-
---Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.
-
---Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.
-
---Mais oui... répliqua Romagny.
-
---Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément
-regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou,
-m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?
-
---Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure donner
-à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous entendre et
-prononcera en qualité d'arbitre...
-
---Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine
-de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...
-
---Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas!
-ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.
-
---Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une
-franche réconciliation.
-
---Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut
-bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a
-dites...
-
---L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat
-d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il
-fonctionne!
-
---La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal
-d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus
-de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de
-me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures
-plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai
-montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M.
-Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige
-ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie
-volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!
-
---Un moment, monsieur le baron, dit alors le sculpteur, il est enfin
-temps de vous détromper sur mes véritables intentions...
-
---Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...
-
---En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte
-et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une
-chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût
-impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air
-d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...
-
---Je ne comprends pas, dit le baron étonné.
-
---J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que
-je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une
-indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de
-parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer
-sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on
-jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous
-entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je
-n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous
-allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et
-vous me remercierez sans doute.
-
---Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son
-manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé
-par Pauline.
-
-Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de
-Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.
-
---Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais de
-trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour
-n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai
-amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne
-peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du
-château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de
-l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la
-tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler
-seul à seul.
-
---Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette
-défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?
-
---Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!
-
-Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui
-se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:
-
---Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos
-affaires?
-
---Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.
-
---Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma
-question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si
-bizarre...
-
---Venez au fait! dit le baron impatienté.
-
---Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait
-appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de
-venir faire le buste de Mme la baronne... Eh bien, si je vous disais
-que depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois années
-d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...
-
---Un pressentiment?
-
---Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine...
-L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta,
-m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:
-
- «--Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des
- Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les _belles_
- pas du _Bois-Dormant_, mais du _Bois-Peillot_?»
-
-Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:
-
- «--Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se
- remarier... Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe,
- creusée pour la septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu
- feras la croix, car c'est ton affaire!»
-
---Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez
-répondu quoi?
-
---J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du
-reste ce que je voulais...
-
---Ah! Eh bien?
-
- «--Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais
- bien savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première
- femme...»
-
---Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le
-baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait
-maintenant la plus complète tranquillité...
-
- «--Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino.
- Tu sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord
- de payer ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une
- espèce de titre, il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre
- nuptiale d'une femme riche, le soir même du jour où, sans cela,
- il aurait peut-être couché sous les ponts...»
-
-Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.
-
---Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon
-pittoresque de s'exprimer!
-
---Mais, demanda Pottemain, cette femme qui vous parlait, quel intérêt
-pouvait-elle avoir à me diffamer?
-
---Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un
-domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon
-de l'île d'Elbe!
-
---Cela était plus facile à prédire que la mort de Mme Pauline
-Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.
-
---Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver
-dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations.
-Vous le rappelez-vous?
-
---Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...
-
---Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des
-espérances sur votre fidélité.
-
---Cela se peut aussi...
-
---Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la
-première baronne vous n'eûtes pas d'enfant, mais vous vous étiez
-fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant.
-Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous,
-qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers
-qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de
-cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première,
-soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé,
-d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui
-qu'on nomme M. le docteur Marsay!
-
---Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu
-d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me
-porte!
-
---Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la
-taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...
-
---Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua,
-mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous
-que je fasse des sornettes de ce domino?
-
---Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie
-contre sa réputation...
-
---En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.
-
---Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si
-beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris
-à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des
-armes pour votre défense...
-
---Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de précaution, dont je
-vous rends grâces, fut couronnée de succès?
-
---Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je
-reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y
-fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au
-cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre
-portière était ouverte.
-
-Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt
-que prennent deux duellistes avant une reprise.
-
-Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel
-intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?
-
-Il reprit le premier la parole:
-
---Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi?
-Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une
-vie honorable comme la mienne?
-
---Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la
-calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose.
-J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...
-
---Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?
-
---Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens de
-vous rapporter, je ne fus pas étonné du tout, ainsi que je vous l'ai
-déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre nouvelle
-invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est un garant
-du plaisir qu'elle me fit éprouver et du peu de foi que j'ajoutais
-aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, je passai un
-jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer des visages
-de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement depuis mon
-dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...
-
---Et alors?
-
---Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû
-me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses
-que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes
-interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens
-serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet
-des commentaires les plus désobligeants...
-
-Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du
-chasseur:
-
---Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur
-Romagny!...
-
---Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement,
-mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que
-Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et
-que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...
-
---Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la
-colère.
-
---Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien
-résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!
-
---Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à quels ennemis ai-je
-donc affaire? Voilà comment se font les réputations! Heureusement
-qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui m'a atteint
-bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que mon
-serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la
-République en personne.
-
-Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.
-
-Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner.
-Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus
-librement.
-
-Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus
-loin.
-
-Il était navré d'avoir été laissé à l'écart; il perdait là l'avantage
-d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son
-retour à Paris.
-
-Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver
-très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un
-arbre et alluma un second cigare.
-
-Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de
-Pottemain, ce dernier reprit:
-
---Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu
-que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons
-la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me
-connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du
-tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est
-qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal...
-Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas
-qu'il faut faire des dénonciations anonymes...
-
---La justice a parfois un bandeau sur les yeux...
-
---Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger:
-ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent
-personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant
-la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands
-boulevards: «_Demandez les crimes du baron Pottemain!_»
-
---Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une
-pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas
-jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle
-survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour
-avoir assassiné la première.
-
---Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand
-on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux
-vive.
-
---C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.
-
---Reste donc l'affaire Pastouret.
-
---Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.
-
---Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir...
-Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui
-ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur
-des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête
-nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas
-beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant
-huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous
-conservé son signalement?
-
---Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.
-
---Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans
-le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en
-toutes occasions sous mes véritables couleurs...
-
---Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le
-meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous
-sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions
-malveillantes...
-
-Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.
-
---Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la
-peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à
-toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des
-moyens un peu bien extraordinaires...
-
---La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.
-
---En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis!
-Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot
-pour un domaine à vous...
-
-Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes,
-puis il marcha résolument du côté du château.
-
---Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant revenir,
-un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, quelle espèce
-de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures du matin, par
-une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux que nous ne
-puissions rien boire de chaud!
-
-La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre
-chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se
-dispenser de leur dire:
-
---Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si
-mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis
-brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!
-
---Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on
-réveillât la baronne.
-
---Je n'y songe pas, dit Pottemain.
-
-Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de
-chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint
-autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très
-intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer
-le secret mystérieux qui liait ses deux amis.
-
-Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa
-barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain
-salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur
-son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais
-d'imagination qu'il avait faits pour n'être pas considéré par lui
-comme le dernier des hommes.
-
-Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens
-s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit
-le baron à part:
-
---Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.
-
---Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec
-nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...
-
---Et les portes n'étaient pas encore fermées?
-
---Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne
-nous sommes pas couchés...
-
---Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne
-ne la surveillait... Elle en a profité!
-
---Tu dis?
-
---Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...
-
-Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la
-chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On
-voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline
-la veille...
-
-Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit
-et lut la suscription:
-
- _A Monsieur le baron Pottemain._
-
-Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.
-
---Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand
-malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est
-plus!...
-
-Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.
-
-Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il
-cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y
-avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait
-fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition
-de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité,
-par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute
-surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny
-était-il son complice?
-
-Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.
-
---Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne
-comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.
-
-Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute
-froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:
-
- «Mon ami,
-
- «Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre...
- N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le _libre_, _unique_ et
- _volontaire auteur_.
-
- «La nature,--je le sais aujourd'hui,--ne m'avait pas façonnée
- pour la vie conjugale. Je déserte mon poste et je me punis
- moi-même du supplice des déserteurs...
-
- «Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance
- dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée
- d'en finir avec l'existence...
-
- «Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le
- hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...
-
- «Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de
- vous!
-
- «Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de
- Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des
- crimes.
-
- «Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand
- elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous
- être chère...
-
- «Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les
- vivants, aux tracas de leur inhumation.
-
- «J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort
- seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon
- cadavre... Ce serait inutile.
-
- «J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât
- aucun dommage matériel!...
-
- «Je n'ai disposé de rien...
-
- «Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense
- à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à
- Bois-Peillot a occasionnées...
-
- «Tout le monde ignore ma résolution fatale...
-
- «Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et qu'une
- pauvre folle de moins...
-
- «Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!
-
- «Adieu pour jamais!
-
- «Baronne Pauline POTTEMAIN.»
-
-Romagny demeura altéré.
-
-Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la
-veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet,
-impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la
-désespérée.
-
-Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand
-ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête
-dans ses mains:
-
---Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de
-moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.
-
-Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer
-l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir
-de son hôte.
-
---Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis
-fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui
-porter secours!
-
---Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.
-
-Il donna des ordres.
-
-Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On
-parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on
-fouilla le parc...
-
-Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner aucun
-renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.
-
-Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.
-
---M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang
-maudit.
-
-C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de
-la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient
-souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans
-fond n'avait rendu leurs cadavres...
-
---Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les
-restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.
-
-Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de
-revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent
-seuls:
-
---Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout
-cela signifie...
-
---Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je
-t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me
-refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec
-ces péronnelles de femmes!
-
---Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout
-cela! répéta Charaintru abasourdi.
-
---Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste
-pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Un soir d'octobre, vers quatre heures, une dame vêtue de noir et
-exactement voilée, montait lentement la rue Caulaincourt, qui
-contourne le côté ouest de la butte Montmartre.
-
-Parvenue à hauteur de la rue Fontaine-du-But, elle gravit la pente
-rapide qui conduit au sommet de la colline. Là, elle s'arrêta et
-parut hésiter.
-
-A sa droite, juchée sur un remblai d'où elle dominait tout Paris, se
-dressait la villa Girardon.
-
-A sa gauche s'élevait une riante habitation, à demi cachée par un
-rideau de verdure.
-
-L'étrangère se décida enfin; elle se dirigea vers la porte de la
-maisonnette et sonna. On entendit crier le sable des allées et une
-femme vint ouvrir.
-
---Mme Verdalle, s'il vous plaît?
-
---Ce n'est pas ici, madame.
-
---Comment, repartit vivement l'inconnue, ce n'est pas ici que
-demeure Mme Verdalle... qui tient une pension de famille...
-
---Vous voulez parler de l'ancienne propriétaire, sans doute, dit la
-servante, la pauvre dame est morte, il y a tantôt deux ans et c'est
-mon maître, un artiste du Palais-Royal, M. Vertellier, qui a acheté
-la maison... et qui y demeure...
-
---Je vous remercie, balbutia la dame en noir dont la voix
-s'étranglait, je vous remercie... et je vous demande pardon de vous
-avoir dérangée...
-
---Y a pas d'offense! fit la servante, en refermant la porte.
-
-De son même pas accablé et pesant, l'inconnue reprit le chemin
-qu'elle venait de parcourir, mais, arrivée à la rue Caulaincourt, ses
-forces parurent l'abandonner et elle se laissa tomber sur un banc.
-Elle resta là, comme abîmée dans une muette douleur, la poitrine
-soulevée par les sanglots qui l'oppressaient.
-
-Dans le lointain se faisaient entendre, atténués par la distance,
-les sons criards de l'orchestre du Moulin de la Galette. Au bout
-de la voie large et plantée d'arbres on apercevait, en dépit de
-l'obscurité naissante de la nuit qui tombait lentement, le sommet des
-monuments du cimetière Montmartre et plus loin encore la grande cité
-des vivants allumait ses milliers de feux, aux pieds de la cité des
-morts, noire et muette.
-
-Il y a quelque douceur dans la contemplation de ce grand spectacle
-quand on a la certitude d'être attendu sur quelque point de cet océan
-de maisons, dans une demeure riche ou pauvre, où brille une de ces
-lumières sans nombre, car alors on sait où reposer sa tête...
-
-Mais quitter cet horizon de tombes pour rentrer dans Paris, quand on
-n'a rien à soi dans la ville animée... à quoi bon?
-
-C'était là sans doute le sujet des tristes réflexions de l'inconnue,
-car elle laissa tomber sa tête avec un mouvement de découragement et
-de désespoir, sur son bras appuyé au dossier du banc...
-
-Tout à coup une voix retentit à son oreille:
-
---Vous souffrez, madame?
-
-La dame noire releva brusquement la tête.
-
-Près d'elle venait de s'asseoir un jeune homme d'une mise
-irréprochable, quoique modeste, et dont le visage très doux exprimait
-une compassion sincère.
-
---Monsieur... monsieur! balbutia l'étrangère avec un geste d'effroi.
-
---Remettez-vous, madame, je vous en prie, repartit le jeune homme,
-et n'ayez crainte... Depuis un instant je vous observe et, si j'ai
-pris la liberté de vous adresser la parole, c'est que j'ai acquis la
-certitude que vous souffriez... Permettez-moi donc de vous demander
-si je puis vous être utile en quelque chose...
-
-Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de
-confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit:
-
---Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi!
-
---La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous êtes sinon malade...
-du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous n'êtes pas du
-quartier, de vous remettre sur votre route et de vous accompagner à
-votre porte.
-
---Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère.
-
-Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et
-considéra curieusement son étrange voisine.
-
-Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute
-investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop
-petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de
-l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne
-cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la
-pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe
-et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon
-dont ils étaient chaussés.
-
-La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit
-qu'augmenter la curiosité du jeune homme.
-
---Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc?
-
---Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand
-parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre...
-Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est
-antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle
-en allemand _Heimathlos_, c'est-à-dire de ces gens sans patrie, sans
-famille, sans nom, que ballotte à droite et à gauche la destinée,
-toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en vouant au
-malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à naître. Que
-je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon véritable
-nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans ressource
-aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être enlevé
-tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui m'a, à
-une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère pouvait
-venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose depuis deux
-ans là-bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je puis vous
-dire...
-
-L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable
-et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue
-confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune
-homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes
-les aventurières, qui se résume à dire:
-
---Je suis Mme de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et jaloux
-qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le travail,
-auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé d'abord dans
-l'amour d'un homme généreux un appui passager que les rigueurs de sa
-famille m'ont fait perdre, etc., etc...
-
-Et ce refrain:
-
---Je cherche un cœur... et quelqu'un qui me mette dans mes
-meubles!...
-
---Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus
-d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point
-_Heimathlos_, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je
-possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi
-déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je
-vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide
-provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait
-tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être?
-
---Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme
-découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni
-mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je
-veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec
-cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux...
-
---Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je
-vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste
-souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance
-en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un
-grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que
-peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an...
-
-La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute
-subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car,
-sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond.
-
---Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme.
-
-Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de la
-salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic.
-
-Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui
-mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile.
-
-Toutefois, en enlevant ses gants, au moment de s'asseoir, elle avait
-mis en évidence des mains d'enfant d'une éclatante blancheur.
-
-Fasciné par cet aspect, Raymond se pencha galamment vers l'étrangère,
-cherchant un prétexte pour prendre une de ses jolies mains.
-
-N'en ayant pas trouvé, il s'en passa et il en saisit une et la porta
-à ses lèvres.
-
---Oh! que faites-vous? fit l'inconnue en se retirant vivement, ne
-dirait-on pas que vous n'avez jamais vu de mains?
-
---Jamais d'aussi jolies! dit Raymond d'un ton convaincu. Mais voyons,
-reprit-il hardiment, je n'irai pas avec vous par quatre chemins...
-Puisque vous m'avez fait l'honneur de partager mon modeste repas,
-nous ne pouvons pas demeurer étrangers l'un à l'autre. Me ferez-vous
-longtemps encore un mystère de vos traits?
-
---Si c'est là le prix que vous mettez à votre complaisance, dit en
-souriant la dame noire, j'aurais mauvaise grâce à vous cacher plus
-longtemps ma figure...
-
-Ce disant, elle retira son voile.
-
-Raymond jeta un avide coup d'œil sur sa compagne, et grande fut sa
-surprise à la vue de la physionomie la plus expressive, la plus
-pénétrante et aussi la plus pâle qu'il eût jamais vue.
-
-C'était une de ces têtes qu'en parcourant une galerie de tableaux on
-remarque, pour ainsi dire, malgré soi, pour ne plus l'oublier et qui
-vous suivent ensuite partout comme si, pour vous, elles s'étaient
-détachées de leur cadre.
-
---Et maintenant, reprit-il après un silence, ne me ferez-vous pas
-aussi le confident de vos inquiétudes et de vos peines... J'ai cru
-comprendre que vous étiez sans argent... Mais alors, qu'allez-vous
-faire à Paris?
-
---Je voudrais moi-même le savoir! soupira l'inconnue.
-
---Mais enfin, vous avez un plan?
-
---Celui de travailler pour gagner ma vie.
-
---Travailler à quoi?
-
---Mais à n'importe quoi!
-
---Tout le monde vous refusera du travail... Dans tous les cas, ça ne
-se trouve pas du jour au lendemain... Ah! vous ne connaissez donc pas
-la grande ville? Il faut avoir l'air de ne manquer de rien pour y
-obtenir quelque chose.
-
---J'avoue que je la connais peu sous ce rapport.
-
---Quel âge avez-vous?
-
---L'âge du travail, monsieur...
-
---Il est vrai que jolie comme vous l'êtes... hasarda Raymond.
-
-Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de
-mécontentement.
-
---Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la
-beauté...
-
---L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je
-ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur
-figure...
-
---Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les
-beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise
-est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est
-encore un emploi... Hors de là, je ne vois rien qui procure de quoi
-vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre,
-ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et
-encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins
-distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une
-grotesque parvenue...
-
---Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue,
-vous avez au moins un refuge, les administrations!
-
---Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement.
-
---Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec
-de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer
-d'affaire? Parlez franchement!
-
---Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas
-remarqué, je doute même...
-
---Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans
-tous les cas, l'enfer de Paris par cœur... Tenez, pour m'éclairer,
-dites-moi votre histoire...
-
---Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne...
-Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en
-province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur
-j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite,
-parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je
-cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses
-prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils
-ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins,
-leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers...
-Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du
-moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession...
-D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud
-quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et
-de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort!
-Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il
-vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer
-l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!»
-
-Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je
-n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire
-souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les
-chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux
-hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges
-me paraissait le but de la vie... Mais les signes particuliers du
-passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient
-mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée!
-
-Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune,
-c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse
-provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires
-de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y
-répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché
-de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du
-talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à
-celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à
-rebours en lui tenant la queue...
-
-N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place
-dans les lettres...
-
-Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne
-volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des
-estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que
-des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez
-pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge
-blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil
-sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans
-mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais
-cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots.
-Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème.
-
-Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de tous
-mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans sur
-romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques, nulle
-porte ne s'ouvrit devant moi.
-
-Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des
-dettes, j'en fus réduit à façonner des charades et des énigmes pour
-les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la
-pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à
-choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain...
-
-Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur
-d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui.
-L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de
-gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête
-que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un
-emploi modeste dans son administration.
-
-Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et,
-songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans
-mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois
-d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur
-d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!...
-
-Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins
-rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous
-offrir un modeste et frugal repas...
-
-La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué,
-avec un intérêt soutenu.
-
-Même à diverses reprises elle avait souri à l'ouïe des boutades
-paradoxales du jeune homme.
-
---Vous voyez, madame, continua Raymond, que j'avais raison en vous
-disant que j'étais aussi un déshérité de la vie... Eh bien, associons
-pour un jour nos tristes destinées... Après vous avoir ainsi parlé à
-cœur ouvert et surtout après vous avoir vue, je ne consentirais plus
-à vous laisser seule dans cette Babylone... Grands dieux! si vous
-n'êtes pas reine ou pour le moins duchesse, c'est que vous n'avez pas
-voulu!
-
---Vous êtes un bon appui pour les femmes abandonnées, riposta la dame
-noire, avec une nuance d'ironie, si vous êtes aussi serviable que
-complimenteur... Et si, comme vous le dites, vous êtes misanthrope,
-ce sentiment ne s'étend pas aux dames...
-
---Il pourrait, madame, dit avec galanterie Raymond, s'étendre à tout
-le monde, excepté à vous...
-
-Cependant, la soirée s'avançait.
-
-L'inconnue fit mine de vouloir se retirer, mais Raymond la prévint.
-Il quitta le ton de la plaisanterie et ouvrit avec la pauvre jeune
-femme un dernier pourparler, tendant à conclure:
-
---Madame, lui dit-il en lui prenant la main, nous touchons à un
-moment d'une certaine solennité pour tous deux. Parlons-nous avec une
-entière franchise... Vous êtes sur le pavé de Paris et vous n'avez
-aucune ressource. Je n'exigerai pas de vous la confidence des revers
-qui vous ont réduite à cette extrémité et je ne vous demanderai pas
-non plus si je dois vous conduire au Grand-Hôtel ou dans une maison
-garnie de bas étage... Ni dans le somptueux, ni dans le misérable
-hôtel, vous ne sauriez payer votre dépense... Dans l'un comme dans
-l'autre, vous seriez mal vue, par conséquent... Dans le dernier, vous
-souffririez cruellement des attouchements grossiers de la plèbe ou du
-contact de la police... Parlez! Avez-vous à Paris quelque relation
-qui vous offre un asile?
-
---Aucune relation, aucune ressource, dit la dame en secouant
-tristement la tête. Que faut-il faire en pareil cas, selon vous?
-
---Vous rendre à un poste de police et déclarer votre indigence au
-risque d'être enfermée avec des femmes abjectes dans quelque dépôt de
-mendicité...
-
-L'inconnue fit un geste d'horreur.
-
---Ou bien, continua Raymond, avoir confiance en moi... et accepter
-l'hospitalité d'un galant homme.
-
---Me connaissez-vous assez pour être sûr, monsieur, que je ne suis
-pas une de ces habiles pickpockets anglaises ou autres, qui savent
-intéresser quelque brave cœur en faveur de leur air modeste et
-malheureux pour s'introduire dans son intimité et disparaître ensuite
-en emportant les valeurs, montres et argenterie?...
-
---Oh! là-dessus, je suis fixé! dit en riant Raymond. Mais, vous
-devriez bien, à un autre point de vue, m'expliquer ce que je ne puis
-parvenir à comprendre.
-
---Voyons, demandez! dit l'inconnue d'un ton de douceur et de bonne
-volonté qui achevèrent de séduire le pauvre Darcy.
-
-Raymond, encouragé par cette réponse, reprit son interrogatoire d'un
-ton très doux:
-
---Vous ne me ferez pas croire, dit-il, après m'avoir révélé, rien que
-par le son de votre voix et par vos manières, que vous appartenez à
-la meilleure compagnie, vous ne me persuaderez point que vous avez
-passé toute votre vie à errer dans des haillons, ni à gagner votre
-pain au jour le jour.
-
---Je ne pense pas avoir essayé de vous le faire croire.
-
---Soit! à la bonne heure! Alors, vous avez eu une position? Et quelle
-position?
-
---Les positions les plus diverses... celles que réprouve l'honneur
-exceptées...
-
---Et puis... Et puis vous portez un nom... quelconque?
-
---Appelez-moi, si vous voulez bien, Marguerite.
-
---Vous êtes demoiselle?
-
---Oui.
-
---Accepteriez-vous donc ce que je vous offrais tout à l'heure,
-c'est-à-dire l'hospitalité chez moi, qui suis aussi célibataire?
-
---Non, dit tranquillement Marguerite.
-
---Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet.
-Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les
-personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont
-aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre?
-
---Non! répéta la jeune femme.
-
---Mais vous m'exaspérez par vos réponses!
-
---J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre
-un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme
-isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste,
-anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes
-impatient de retourner chez vous--et vous en avez le droit--partez...
-Je ne vous retiens pas!
-
---Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de
-dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain,
-à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée?
-
---Il me semble par moment, en effet, que je rêve.
-
---Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je
-vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de
-trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des
-chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre,
-il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous
-acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai
-plus ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs. Je suis seul au monde.
-Vous pouvez passer pour une de mes sœurs que j'ai perdues, jusqu'au
-moment où vous aurez découvert une occupation.
-
---Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans
-oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse.
-Votre sœur pour deux ou trois jours, rien que votre sœur!
-
---Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous promets
-la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment où vous me
-direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir souvenance du
-pauvre nid... comme les hirondelles!
-
---Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main!
-
-Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus
-fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se
-couvrir en sa présence.
-
-Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue
-Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les
-avait fait se rencontrer:
-
---Où allons-nous? demanda Marguerite.
-
---Je demeure tout près d'ici, villa Girardon.
-
---Oui... en face de l'ancienne habitation de Mme Verdalle, la digne
-femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma
-détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma
-suprême espérance venait de s'envoler, lorsque...
-
-Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua,
-montrant du doigt l'ancienne pension de famille:
-
---J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon
-enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce
-même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté
-du sort!...
-
---Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?...
-
---Je ne regrette rien!
-
-En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa, sorte
-de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la vue
-s'étendait sur Paris.
-
-Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la
-concierge:
-
---Mère Lafeuille, voici ma sœur Marguerite Darcy, qui arrive de
-voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne
-femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez
-être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous
-mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère
-Lafeuille!
-
---Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à
-monsieur, va déménager. Alors...
-
---Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un
-air indifférent.
-
---Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris
-l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à t'agrandir...
-à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta voisine... Madame
-n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici qu'en passant...
-
---Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort
-content, montons toujours!
-
-La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent
-allégrement le pas derrière elle.
-
-
-
-
-II
-
-
-Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son
-bureau.
-
-Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de
-Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon
-dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée,
-propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme.
-
-Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son
-logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère
-Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du
-ménage.
-
-Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge
-questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points
-de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si
-Marguerite tomberait en contradiction avec lui.
-
-Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si
-bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé
-la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie.
-
-Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de
-quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se
-rapprocher de son frère, son unique famille.
-
-Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours à
-Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le
-moyen d'utiliser son talent de musicienne.
-
-La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme
-de s'entremettre pour lui procurer, le cas échéant, des leçons de
-piano.
-
-Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait
-tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à
-l'aimable sœur d'un de ses meilleurs locataires.
-
-Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air
-radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir.
-
-Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation
-qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles
-espérances...
-
-Ils partagèrent tous les deux, en tête-à-tête, un dîner que
-Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine.
-
-Comme ils achevaient leur repas:
-
---Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse
-de maison vous feriez!
-
-Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux.
-
-Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé
-profondément, et un orage commençait à gronder dans son cœur, à la
-pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son
-passé.
-
-Il finit par trouver la force de le lui avouer.
-
---Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront
-raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre
-seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?...
-Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon
-présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les
-portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un
-billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma
-mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la
-moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite,
-si toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre
-ami... Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte,
-j'oserai dire cœur à cœur, et tout à l'heure je vais de nouveau
-vous souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre
-famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle
-morte... ou est-elle vivante?
-
---N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements?
-demanda Marguerite, en fronçant le sourcil.
-
---Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère!
-Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez
-enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que vous
-m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher, c'est
-que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension de
-Mme Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite éducation
-qui fait que, dans les moindres détails de la vie, toujours noble
-et gracieuse, vous semblez traîner après vous une robe de cour?
-Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première communion?
-Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans une
-maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle... Voici
-une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze mortelles
-heures que vous avez passées sans manger et sans dormir. Vous me
-trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez? Mais songez
-que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les instants
-que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous qu'un
-aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait après
-tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister entre
-nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez quelque
-imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre vie
-méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous
-raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie
-passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos
-sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer...
-
-Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond:
-
---C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune
-faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant
-vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai
-permis de me plaindre, non de me juger!
-
-La facilité d'élocution de Marguerite et l'à-propos de ses réponses
-déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le terrain
-réservé de cette mystérieuse existence.
-
-Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison,
-que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère
-contre lui-même.
-
---Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques
-tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont
-pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et,
-maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le
-sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant
-un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous
-m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous
-la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que
-j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution,
-calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne
-sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans
-avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me
-retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous?
-
---Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes,
-dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je
-conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face
-d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un
-juge d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en
-laissant à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si
-les cœurs sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre
-dans l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence
-commune.
-
---Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se
-renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous
-voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné!
-
---Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant.
-
---Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai.
-
-Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser:
-
---Bonsoir, mon ami, et dormez bien!
-
-Ce fut le premier aveu de ces deux cœurs, qui s'adoraient déjà, sans
-se l'avouer franchement.
-
-Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans
-aucun incident nouveau.
-
-Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses
-longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se
-procurer une mise presque élégante, quoique simple.
-
-Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite
-eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon.
-
-Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle
-parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil
-d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une
-quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy.
-
---Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement Marguerite,
-qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa vie?
-
---Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas
-dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire!
-
---Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire.
-
---Dans tous les cas vous en sortez.
-
---Je crois que vous recommencez?
-
---Ah! pardon! C'est encore un mystère?
-
---Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la
-récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne
-veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte.
-
---Vous n'aviez donc pas oublié cette menace?
-
---Pouvais-je l'oublier?
-
---Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous
-sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne
-sauriez où loger dans mon taudis.
-
---Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de
-la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer...
-
---Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en
-riant. Mais as-tu donc oublié, ma sœur, que tu n'étais à Paris qu'en
-voyage?
-
---Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère
-Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me
-conduire au chemin de fer!
-
-Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. Il quitta le ton de la
-plaisanterie et, se mettant à genoux:
-
---Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait
-en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon cœur...
-Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais
-plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur
-d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous
-quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour
-Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais!
-
---Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le
-jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon
-idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche
-pour ainsi dire!... je pourrais partir...
-
-Raymond écoutait, haletant.
-
-Marguerite continua sur un ton plus bas:
-
---Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus aujourd'hui...
-je ne pourrais plus me passer de toi!
-
-Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se
-laissa tomber dans les bras de son amant.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard,
-dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg.
-
-Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui,
-chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant,
-l'œil aux étoiles, un nocturne de Chopin ou un chant sans paroles
-de Mendelssohn.
-
-Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano
-d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient
-paraître bien meilleur qu'il n'était réellement!
-
-Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était
-venu... les arbres bourgeonnaient...
-
-Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un
-tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre
-ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de
-Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie!
-
-Mais elle lui dit:
-
---Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... _Je n'ai pas droit
-au bonheur de la maternité!_...
-
---Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout
-régulariser, dès demain.
-
-Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas
-elle murmura en éclatant en sanglots:
-
---O mon Dieu!... comment lui expliquer?...
-
-
-
-
-III
-
-
-La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour
-trancher une bonne fois toutes les difficultés d'une situation
-pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.
-
-Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de
-Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de
-dire non?
-
-Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui
-créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne
-voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?
-
-Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas
-sanctifier la maternité par le mariage!
-
-Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que
-d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...
-
-Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments,
-l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés
-avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son
-histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui
-telle qu'elle était.
-
-Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au
-milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple
-erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre
-du soupçon comme une tache indélébile.
-
-Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue,
-qu'avait-elle à redouter des soupçons?
-
-L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au
-silence. Il souffrait le martyre en contemplant les lèvres de son
-amie, serrées comme par un vœu de mutisme éternel.
-
-A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes.
-C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la
-prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.
-
-Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et
-elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du
-Luxembourg, des journées entières.
-
-Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication
-concluante n'avait lieu.
-
-Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour
-ainsi dire d'heure en heure.
-
-Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond,
-le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois,
-résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire
-antérieure, même le lieu de sa naissance!
-
-Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte
-entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'œil égaré et se
-parlant à elle-même.
-
-Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut
-juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.
-
---Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont le
-don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un serment
-ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières et au
-détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais née,
-mais tu m'as dit plus d'une fois que tu n'avais aucun état civil.
-Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte de notoriété à
-dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour t'assigner le lieu
-d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le moins défavorable.
-La complaisance des témoins ne me fera pas défaut, car, dans la
-pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font de difficultés
-que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est pas évidente.
-Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des obstacles se
-présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car il ne s'agit
-même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui de notre
-enfant!
-
---Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre
-cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le
-reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: _Mère
-inconnue_.
-
-Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse,
-Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.
-
-Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages
-lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour
-partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour
-à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et
-où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de
-tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la
-nostalgie de la solitude.
-
-Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le
-caractère ordinairement si uni de Marguerite. Il se demanda même,
-un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre femme un
-dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le délire
-de la persécution.
-
-Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la
-place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre?
-Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?
-
-Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec
-inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu
-de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants
-après.
-
-Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse
-perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!
-
-Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un
-remède à cet état de choses et il attendait.
-
-Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait
-que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues,
-puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du
-Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir
-à chaque instant cinq étages.
-
-A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question
-d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la
-trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les
-joies et les libertés de la campagne.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte,
-il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme
-ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de
-plus que lui.
-
-Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne
-lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.
-
-Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les
-revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière
-le ruban de la Légion d'honneur.
-
-Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne
-paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que
-par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que
-leurs regards se croisèrent.
-
-Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux
-situé dit à l'autre:
-
---Raymond Darcy, n'est-ce pas?
-
---Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé
-d'assurances.
-
---Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège,
-nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...
-
---Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là!
-
-Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.
-
---Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à
-Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!
-
---Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché
-tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me
-vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée
-l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la
-grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on
-n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?
-
---Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!
-
-Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs
-de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui
-l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen
-de ne pas mourir de faim.
-
-Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à
-l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:
-
---Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des
-nécessités bien cruelles.
-
---Il est vrai!
-
---Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de
-l'aide auprès de moi?
-
---Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir on finit par
-se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en secret
-autant et plus encore que les autres.
-
---Cependant tu avais du talent... quelque naissance.
-
---Avec peu ou point d'argent!
-
---Es-tu pauvre encore?
-
---Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je
-parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de
-ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas
-de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu
-quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre
-de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la
-contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge,
-par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes
-cloués là!
-
---Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu
-devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?
-
---Sans terre ni capitaux?
-
---Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne mets
-jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va cahin-caha...
-faute de l'œil du maître... Je t'en nomme, si tu veux, le régisseur
-avec des appointements que tu fixeras toi-même et la faculté de
-manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce pays perdu en pleine
-campagne, à deux lieues de toute habitation, s'appelle Rouchamp; tu
-pourras y vivre tranquille.
-
---Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire mourir de
-plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les ténèbres de
-la cave et l'éblouissement du grand jour!
-
---Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite
-quelquefois!
-
---Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp,
-ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne
-et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me
-manquera... ta présence!
-
---C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A
-propos... où demeures-tu?
-
---Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg.
-Sais-tu monter à un cinquième?
-
---Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi...
-car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.
-
---A tout à l'heure?
-
---A tout à l'heure!
-
-Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond
-retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande
-nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.
-
---Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour
-le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage
-et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie
-de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des
-vignes à Rouchamp, mais s'il n'y en a pas... on en inventera!
-
---Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit
-Marguerite en riant.
-
---Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.
-
---Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?
-
---De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge...
-une perle d'homme!
-
---Mais tu n'es pas son héritier?
-
---Il me nomme son régisseur!
-
---Mais où demeure-t-il?
-
---Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier,
-à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous
-le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait
-dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il
-a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille
-nouvelle!...
-
-En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut
-ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond
-salua Mme Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant, il
-se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait.
-Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.
-
---Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.
-
---Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu
-étranglée, un éblouissement!
-
---La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?
-
---Peut-être!
-
-Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la
-jeune femme:
-
---Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline
-Marzet?...
-
---Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant
-bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom...
-Je suis Marguerite Darcy!
-
-M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda
-Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un
-nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:
-
---Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!
-
-L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé
-par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût
-trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble
-intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le
-mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite
-entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui
-ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.
-
-Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune
-femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne
-fût-ce que pour entendre le son de sa voix.
-
-Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer
-par son mari, n'ajoutant que des monosyllabes ou des signes
-d'acquiescement.
-
-Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler
-du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement
-de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins
-désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.
-
---Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris
-pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez
-retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision
-avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel,
-ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me
-trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix...
-Je t'y attends le plus tôt possible...
-
-Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.
-
-Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de
-position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne
-comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.
-
-Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit
-se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait
-davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût
-déjà pour elle le charme d'une habitude.
-
-Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore
-plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas
-long à reconnaître qu'il se trompait en cela, car dès le soir même,
-sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains et
-recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule
-patrie qu'il lui convenait d'élire.
-
---Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté
-qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en
-m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand
-les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les
-vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait,
-ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses
-oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que
-cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave
-dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En
-fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays
-natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire,
-tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!
-
---Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de
-liberté et de fortune!
-
---Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques
-et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie
-les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il
-faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir
-riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions
-viennent aisément ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et, quant
-au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!
-
---Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse,
-que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si
-heureux!
-
-Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:
-
---Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?
-
---Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre
-affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin
-en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans
-société, sans voisins...
-
---Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins
-absolument?
-
---Absolument, répondit Darcy.
-
---Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage
-parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous
-partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...
-
-
-
-
-V
-
-
-Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en
-compagnie du sculpteur, presque au lendemain de la disparition
-bizarre de la baronne Pottemain.
-
-Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint
-de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver
-l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.
-
-Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle
-pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.
-
-En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de
-son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais
-raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain
-la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer
-le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de
-mettre à exécution son détestable projet.
-
-A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime
-sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce
-sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.
-
-Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la
-discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.
-
-Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie
-d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui
-avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la discorde
-avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les
-choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être
-détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau
-terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la
-fantaisie de l'y suivre.
-
-Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait
-cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose
-de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la
-question.
-
-Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite
-conférence sur la _Belle au Bois-Peillot_, comme le vicomte appelait
-Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait
-toujours un silence prudent et soucieux.
-
-S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin,
-de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué
-dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou
-des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne
-pouvait qu'être parfaitement désagréable.
-
---Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais
-croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute
-une nuit--nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me
-l'as fait passer à la belle étoile!--tu ne me feras jamais croire,
-dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette
-histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui
-te faisait agir?
-
---Parce que tu l'aurais répété.
-
---Ainsi, c'était un secret?
-
---Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la
-question.... donc je n'ai pas le droit de parler.
-
---Tu vois, tu étais complice?
-
---Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien
-simple... que tu connais comme moi!
-
---C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet.
-Raconte-moi au moins le reste.
-
---Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.
-
---Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu
-as connue.
-
---On dit qu'elle est morte... Voilà tout.
-
---Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.
-
---Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que
-je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par
-conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra
-mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...
-
-Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait
-par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du
-_grand procès_ du baron Pottemain.
-
-Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette
-énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au
-plus haut degré, sa curiosité.
-
-Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il croisa
-une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur
-laquelle il leva les yeux.
-
-Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique.
-La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...
-
-C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa
-démarche un peu indolente...
-
-Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut
-avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il
-lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le
-cœur net.
-
-Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait
-été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas
-derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût
-impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.
-
---D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline
-Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était
-de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle
-pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si
-subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée
-de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures
-après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était
-au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh
-bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot
-de l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à en
-douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et
-plus ma certitude augmente!
-
-Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle
-remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle
-tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'œil furtif derrière
-elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.
-
---Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit
-trop loin!
-
-Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il
-s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.
-
---Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de
-monter il y a un instant...
-
-Elle est bien votre locataire?
-
---Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte
-d'un air soupçonneux.
-
---Pourrais-je savoir son nom?
-
---Pourquoi faire?
-
-Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui
-glissa vingt francs dans la main.
-
---Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous
-dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais
-n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à
-elle.
-
-La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle
-savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie
-d'assurances, avait emménagé avec sa femme, depuis plusieurs mois.
-C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur lesquels
-il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de piano. Ils
-occupaient tous deux un petit appartement au cinquième étage.
-
---Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.
-
-Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand
-jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de
-trente à trente-cinq ans environ.
-
---Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais
-pas ce monsieur ni sa femme.
-
---Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.
-
---Rien du tout! répondit la vieille.
-
-Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe.
-Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait
-rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se
-promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps
-sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers
-cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du
-café de la Paix.
-
-C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre
-quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases
-banales de politesse:
-
---Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de
-la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait à
-Guermanton et dans tout le pays bourbonnais un bruit si considérable?
-
---En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.
-
---Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit
-Charaintru avec une comique importance.
-
---Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore
-une aventure extraordinaire?
-
---Et si Pauline Marzet n'était pas morte?
-
-M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher
-son émotion.
-
---Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un
-de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie
-fine, je parie... dans un restaurant de nuit?
-
-Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne
-convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins
-penser qu'à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.
-
---Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet
-toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.
-
---Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est
-malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était
-qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le
-vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.
-
---Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination!
-repartit Charaintru.
-
---Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda
-Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.
-
---Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.
-
-Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles
-investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau
-personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.
-
-Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui
-et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!
-
---Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue
-que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons
-quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais
-je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la
-présence de Charaintru.
-
---Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait
-horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond
-Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de
-Rouchamp!
-
-Les deux hommes se saluèrent.
-
-Jacques reprit:
-
---Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis
-obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai
-beaucoup d'affaires encore à régler...
-
---Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné
-gros pour rester.
-
---Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de répliquer
-le gentilhomme.
-
---Mes respects à Mme de Guermanton!
-
---Je n'y manquerai pas!
-
---Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner,
-une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que
-j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est
-évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition
-qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est
-singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société
-d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens
-dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de
-ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le cœur
-net, car tout ceci est vraiment trop curieux!
-
---Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent
-seuls.
-
---Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus
-insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas
-lâchés! dit Jacques.
-
-La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute
-conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion
-assurée de la part du petit vicomte.
-
-Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans
-Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il
-entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito
-à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.
-
-Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû
-soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le
-quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine
-installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus,
-les instructions les plus détaillées.
-
-En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la
-soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre
-Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les
-préparatifs de leur départ.
-
-Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs
-du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le
-bonheur.
-
-
-
-
-VI
-
-
-M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que
-de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses
-enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre,
-Berthe, au Sacré-Cœur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille.
-
-Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre
-à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une
-excellente, que depuis trop d'années il avait laissé son bien
-patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait
-rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en
-Morvan pour remettre ses terres en valeur.
-
---C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle.
-
---Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur
-la vie!
-
---Oh! mais, dit la dame, c'est _vraiment par trop extraordinaire_!
-Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves?
-
---Un immense! C'est qu'il est malheureux à Paris et que, par
-comparaison avec le Luxembourg, qu'il voit de ses fenêtres, il
-trouvera les murs de Rouchamp, où il sera heureux, beaucoup plus
-gais... et il s'y attachera et surveillera plus attentivement les
-cultivateurs... Comme il est intelligent, il ne sera pas long à se
-mettre au courant...
-
---Ce qu'il y a de certain, dit Jeanne, c'est que je n'irai pas
-souvent lui rendre visite!
-
-Son mari eut sur les lèvres le mot:
-
---Heureusement!
-
-Il avait sur le cœur la ressemblance de Marguerite et de Pauline et,
-bien loin d'en parler, il craignait d'y penser lui-même.
-
-Mais la cause de l'aversion de Jeanne pour le Morvan tenait à une
-autre cause.
-
-Un malheureux accident avait plongé dix ans auparavant sa famille
-dans le deuil.
-
-Son unique frère s'était tué avec son fusil, en sautant une haie,
-dans la propriété de Rouchamp.
-
-Cependant, l'événement récent qui l'avait mis en présence de celle
-qu'au fond de son cœur il tenait bien réellement pour l'ancienne
-institutrice de ses enfants, lui donna la curiosité de savoir ce que
-pensait exactement sa femme au sujet de Pauline.
-
-Il amena adroitement un jour la conversation sur le compte de la
-défunte baronne et il put se convaincre que Jeanne se consolait de
-la mort de Mlle Marzet par cette réflexion simple, et topique, que
-cette jolie personne _était trop extraordinaire_, et que son suicide
-avait dû être simplement l'explosion d'une maladie mentale qu'elle
-couvait depuis le temps où elle avait habité la patrie des thugs, des
-mancenilliers et des serpents.
-
-Jacques se sentit complètement rassuré. Il était impossible qu'un
-soupçon pût jamais germer dans l'esprit de la châtelaine à l'égard de
-la compagne de Raymond.
-
-Toutefois, en femme pratique qu'elle était, Mme de Guermanton chercha
-à deviner le caractère de Darcy, par une lecture attentive des
-lettres datées du Morvan, car elle ne pouvait admettre qu'il suffit
-d'avoir été employé d'assurances pour être bon administrateur.
-
-Elle y remarqua une extrême conscience dans la direction des travaux,
-la recherche des économies, l'application des méthodes nouvelles.
-Elle y vit, de plus, que l'intendant avait été homme de lettres et,
-chose dont Jacques avait oublié de lui parler, qu'il était époux et
-qu'il allait être père. Elle lui pardonna la Compagnie d'assurances,
-la littérature et le reste, en pensant qu'il allait augmenter les
-revenus. L'époque des moissons, que Raymond y fût pour quelque
-chose ou qu'il n'y fût pour rien, amena des résultats magnifiques.
-En outre, les châtelains de Guermanton reçurent avis que Mme Darcy
-venait de mettre au monde un superbe garçon auquel on avait donné les
-prénoms de Jacques-Maurice.
-
-Jacques montra de ces nouvelles une vive satisfaction et, vers la
-moitié des vacances, à peine avait-il passé un mois avec ses enfants
-qu'il annonça tout à coup l'intention d'aller ouvrir la chasse
-à Rouchamp et de s'entendre avec Darcy pour les coupes de bois
-projetées.
-
-Mme de Guermanton, qui n'avait nulle envie de suivre son mari,
-chercha en vain à le détourner de ce dessein. Il partit et elle fut
-quelque temps sans recevoir de lui aucune nouvelle.
-
-Jacques, de son côté, n'avait pas annoncé à Raymond sa visite,
-de telle sorte qu'il tomba comme une bombe au milieu d'un ménage
-qui, au lieu de profiter des facilités grandes d'un château vide
-pour s'étendre, s'était restreint à un ancien pavillon de garde et
-avait suspendu aux solives du plafond, au-dessus du piano même de
-Marguerite, des épis de maïs et des fusils de chasse.
-
-Quand M. de Guermanton découvrit l'heureuse maisonnette, la première
-chose qui frappa sa vue fut un spectacle charmant.
-
-Contre l'ordinaire de ce temps, où l'on voit des villageoises
-transformées en dames et se plaisant à échanger le fichu rouge,
-la croix d'or et le bonnet rond contre des parures citadines,
-Marguerite, belle comme une oréade des métamorphoses d'Ovide, était
-assise sur le seuil de sa demeure dans un négligé champêtre.
-
-Une paix profonde régnait dans sa physionomie et elle regarda un
-moment le voyageur sans le voir, mais lui l'avait reconnue.
-
-Sur une chaise de paille, un peu renversée, Marguerite allaitait
-son enfant. L'un de ses genoux, se croisant sur l'autre, avait fait
-tomber, du pied suspendu, le petit sabot d'érable à talon qui lui
-servait de pantoufle et sa chemise de fine toile pour toute robe
-trahissait des épaules et un sein dignes des pinceaux du Corrège. Ses
-cheveux noirs étaient négligemment tordus et relevés au sommet de sa
-tête. Marguerite avait survécu à Pauline, mais à la façon dont l'été
-survit au printemps.
-
-De même que, dans les rêves de la nuit, une personne en devient une
-autre sans changer de nom, ou bien change de nom sans changer de
-figure; de même, dans son rêve tout éveillé, peu s'en fallût que
-Jacques, à l'aspect de Marguerite, ne l'appelât encore Pauline.
-
-Tout à coup, Marguerite aperçut l'étranger... Elle se leva
-précipitamment et s'enfuit dans la maison, en rougissant de la
-simplicité de son costume.
-
-A peine avait-elle disparu que Raymond s'avança, tenant à la main un
-rabot, qu'il laissa tomber en venant au-devant de Jacques.
-
---A quoi pensais-tu? demanda M. de Guermanton.
-
---A toi! répondit Darcy.
-
-Ce simple mot fut dit avec une telle ferveur de reconnaissance et
-de tendresse que le gentilhomme n'osa plus suivre du regard l'image
-voluptueuse qui venait de disparaître. Car l'amitié venait de se
-dresser de toute sa hauteur sur le seuil de l'amour...
-
-Cependant, la situation réciproque allait devenir intenable; Jacques,
-à n'en plus douter, se trouvait en face de Pauline Marzet.
-
-Darcy ignorait-il les origines extraordinaires de son propre ménage?
-
-Savait-il qu'entre deux unions contractées dans le même pays par une
-même femme, il y avait un décès imaginaire?
-
-Ce genre de bigamie, qui a des exemples connus dans les _Causes
-célèbres_, était-il accepté par Darcy aux risques et périls qui
-pouvaient en résulter, si Pottemain rencontrait jamais celle qui
-avait été la baronne?
-
-Il n'y avait qu'une question, résolue affirmativement et de franc
-cœur par Jacques de Guermanton: Pauline avait bien fait de se
-soustraire aux persécutions infernales résultant de ce mariage que M.
-de Guermanton lui-même lui avait fait imprudemment contracter.
-
-D'ailleurs Pauline vivait, c'était assez!
-
-La revoir vivante, après l'avoir pleurée morte, c'était une telle
-joie pour l'ami de Pauline qu'il ne regardait guère au delà,
-quoiqu'il fût toujours décidé à lui cacher le degré de sa tendresse,
-et, par une conséquence naturelle, il ne songea plus qu'à la conduite
-prudente à tenir vis-à-vis de ce ménage singulier.
-
-Il se dit qu'il devait feindre en face de Darcy et accepter Pauline
-pour Marguerite.
-
-Mais, pour dissiper le malaise que la jeune femme ne manquerait pas
-d'éprouver, il se décida à rechercher un entretien avec elle, en vue
-de la mettre à l'aise, ou du moins de la rassurer.
-
-Aussi, dès qu'il eut échangé avec Darcy les premiers mots
-indispensables et complimenté son régisseur de l'ordre admirable qui
-semblait régner dans la propriété, il l'éloigna de la maison sous
-un prétexte plausible et fit demander à Mme Darcy la faveur de se
-présenter à elle.
-
-Marguerite s'excusa d'abord sur l'état de sa toilette, mais Jacques
-insista de telle façon et si gracieusement qu'il fut impossible à Mme
-Darcy de refuser.
-
-Elle se présenta à M. de Guermanton, son fils Maurice dans les bras,
-comme pour demander grâce au nom de l'enfant et s'en servir comme
-d'un bouclier mystique.
-
-Jacques la considérait attentivement avec un rayon de bon vouloir et
-de consolation dans les yeux et sur les lèvres.
-
---Pauline, lui dit-il avec une infinie douceur, ne craignez rien
-de moi! Si votre nom est un mystère, même sous ce toit, vous serez
-éternellement pour moi Marguerite!
-
---O mon ami... mon second père! murmura la jeune femme, qui sentait
-ses genoux plier sous elle.
-
-Jacques comprit la défaillance de son interlocutrice. Il avança
-rapidement un fauteuil et fit asseoir Pauline, dont l'affaissement,
-sous le coup d'une émotion si longtemps contenue, était passagèrement
-complet.
-
---Je vous ai menti, quand j'étais à Paris, lui dit-elle dès qu'elle
-put parler; ici, je ne vous attendais pas encore, mais j'avais prévu
-que ce serait bientôt... et alors j'ai tremblé... Mais je me fiais au
-souvenir de votre affection... Je suis bien coupable, mais j'étais
-si malheureuse aussi!... Raymond a tout remplacé et il aurait tout
-pardonné, s'il savait tout!... Mais je ne lui ai dit que ce qu'il
-importait à son honneur et à sa tranquillité de savoir... Pour lui,
-je n'ai jamais été châtelaine de Bois-Peillot et je ne suis jamais
-morte!... Mais il sait, depuis notre arrivée ici, que je suis une
-esclave fugitive que le maître ne doit jamais revoir... Une femme
-mariée en rupture de ban... Raymond ne m'a pas repoussée... Quelque
-chose me disait que vous, l'auteur involontaire de tous mes maux,
-vous ne me repousseriez pas non plus... Si jeune et si ignorante de
-la vie... mariée à un assassin!...
-
-En prononçant ces mots d'une voix entrecoupée, Pauline fondit en
-larmes. Entendant pleurer sa mère, le petit enfant se mit aussi à
-pleurer. Alors elle le pressa contre sa poitrine en le berçant avec
-tendresse.
-
-Le fils de Raymond se tut et s'assoupit, et Pauline, en le
-contemplant, essuya ses pleurs.
-
---Comme je l'aime! murmura-t-elle de cette voix profonde que les
-mères ont toutes en parlant de leur enfant.
-
---Ainsi, dit Jacques en s'arrêtant à sa contemplation, Darcy ne
-connait point la baronne Pottemain?
-
---Pas encore! mais je ferai tout ce que vous ordonnerez! J'avais
-compté sur vous pour m'éclairer, pour me guider dans ma voie...
-Avais-je eu raison?
-
-Pour toute réponse, M. de Guermanton prit la main que Marguerite
-Darcy avait libre et la porta à ses lèvres.
-
---Je sais, ajouta-t-elle, qu'au point de vue des lois ma situation
-est très grave et celle de mon enfant peut-être plus encore que la
-mienne... mais quel intérêt le baron, à qui j'ai laissé ma fortune
-par le fait de mon décès, aurait-il à persécuter une femme dont il
-n'a rien obtenu, ni bonheur... car enfin, je l'ai rendu malheureux...
-ni avantages sociaux, puisque j'étais sans famille, sans naissance...
-
---Il est vrai, dit Guermanton, mais la haine a sa logique et la
-vengeance est le plaisir des méchants!...
-
-Au bout de quelques jours d'habitation sous le toit de Marguerite, M.
-de Guermanton reçut une lettre de sa femme.
-
-Elle lui annonçait que, les vacances des enfants prenant fin, elle
-allait les reconduire à Paris. Ensuite de là, et puisque l'absence
-de son mari paraissait devoir se prolonger indéfiniment, elle se
-proposait de le rejoindre à Rouchamp.
-
-L'inconvénient d'un voyage de Jeanne en Morvan apparut de prime-abord
-à Jacques.
-
-Confident de l'extraordinaire aventure qui avait fait revivre en
-Marguerite Darcy la jeune institutrice, il sentit parfaitement
-l'explosion de jalousie à laquelle un pareil rapprochement donnerait
-lieu de la part de Mme de Guermanton et il résolut, pour la prévenir,
-de partir plus tôt qu'il n'en avait le projet.
-
-Dans cette pensée, il répondit à Jeanne qu'il aurait le plaisir de
-la revoir chez elle à la fin de la même semaine, et, par manière de
-causerie, il lui demanda si elle avait quelque nouvelle de leurs
-voisins de campagne, du curé et notamment du baron Pottemain.
-
-La réponse de Jeanne ne se fit pas attendre, mais elle était datée de
-Paris. Elle donnait des nouvelles du curé de Besson, disait que du
-baron elle n'avait plus ouï parler depuis le décès ou la disparition
-de sa femme et elle ajoutait:
-
- «Dès mon arrivée dans la capitale, j'ai rencontré M. de
- Charaintru, toujours empressé et toujours bavard, racontant
- partout des histoires conformes à sa fameuse devise: _les pieds
- dans le plat_!
-
- «Il affirme avoir rencontré à Paris notre ancienne institutrice
- Pauline Marzet.
-
- «J'ajoute aussi peu de créance à l'aventure qu'à la plupart des
- potins du personnage, mais il est fort remarquable que cette
- confidence à vous faite, paraît-il, par Charaintru lui-même,
- mon cher Jacques n'ait trouvé nulle place dans aucune de vos
- causeries avec moi--d'autant plus que les circonstances qui
- accompagnaient cette soi-disant rencontre étaient au moins
- bizarres...»
-
-M. de Guermanton maudit une fois de plus l'inopportune indiscrétion
-du gommeux. Toutefois il montra, sans retard, la lettre qu'il
-venait de recevoir à Marguerite, qui pleura d'attendrissement en
-reconnaissant l'écriture de celle qui avait été son amie et son
-hôtesse et qui versa quelques larmes plus amères, en constatant la
-froideur glaciale de ces mots: «notre ancienne institutrice...»
-
-Cette communication, faite à Pauline en l'absence de Raymond, ramena
-fatalement la conversation entre elle et M. de Guermanton sur le
-pénible et scabreux sujet qu'ils évitaient en présence de Darcy.
-
-Pauline tenait à marquer tout le regret qu'elle éprouvait à
-cette heure d'avoir souffert l'annexion à Bois-Peillot d'un lot
-considérable, par suite de la donation que Jacques lui en avait
-faite à elle, pour la marier, et désormais en pure perte. Aussi lui
-dit-elle:
-
---Si jamais nous devenons riches, Raymond et moi, je vous rendrai la
-valeur de cette parcelle de terre... J'y tiens!
-
---Votre mari m'a déjà fait cette restitution sans le savoir, en
-doublant la valeur de la propriété que je lui ai confiée, dit Jacques
-avec une délicatesse égale à celle de Mme Darcy. Parlons d'autre
-chose. N'avez-vous pas laissé derrière vous, à Bois-Peillot, en
-dehors de fâcheux souvenirs, aucune trace que votre intérêt actuel
-vous commande d'effacer?
-
---Pardon, mon ami, dit Pauline. Il y en a une qui me trouble
-excessivement et que j'avais omise d'abord dans les incroyables
-épreuves que j'ai dû traverser. Un franciscain, qui a reçu ma
-confession quand j'étais à Bois-Peillot, a été chargé par moi de
-certains papiers qu'il devait remettre au Procureur de la république
-sur un avis de moi, ou au bout d'une année expirée... dans le cas où
-il apprendrait ma mort... Je m'attendais alors à être assassinée...
-Ces papiers contenaient la preuve des crimes qui ont supprimé
-l'infortuné Pastouret, ancien intendant du baron, comme la première
-châtelaine de Bois-Peillot, et qui pouvaient amener ma suppression
-dans des conditions analogues, si ma vie était jamais devenue un
-obstacle sérieux pour le baron!... Mais, voulant me réserver de
-surseoir à l'exécution de cette cruelle justice, et ne m'étant
-décidée même à la suspendre sur la tête de l'assassin que pour
-prévenir de nouveaux crimes, il était convenu que sur un simple
-avis de moi, parvenu dans le courant de l'année, ces dénonciations
-seraient livrées aux flammes... Or, le terme fatal est dépassé...
-Depuis quelque temps je ne vis plus... Je ne passe plus un jour sans
-parcourir dans les feuilles la rubrique: _Tribunaux_, m'attendant
-toujours avec terreur à y lire l'arrestation de M. Pottemain,
-sous la prévention des crimes que j'ai énoncés!... Pour le monde,
-aujourd'hui, je suis morte... Il m'est donc difficile de communiquer
-avec le franciscain sous mon nom actuel, et je me souviens
-exactement des dernières paroles que nous échangeâmes:
-
---Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi
-nul avis dans aucun sens, faites parvenir ce pli au Procureur...
-Aujourd'hui, je ne veux plus savoir si le baron mérite ou non le sort
-que je lui avais préparé, car moi-même je suis coupable d'une faute,
-d'un crime peut-être!... A qui pardonne, Dieu a promis le pardon!
-Ainsi donc, le devoir qui s'impose à moi est de mettre à néant mes
-dénonciations, laissant Dieu faire désormais justice lui-même, et je
-ne sais quel moyen choisir pour arriver à cette fin nécessaire...
-J'ai donc recours, dans cette perplexité... à vos bons conseils...
-
---Je comprends vos scrupules, répliqua M. de Guermanton, et je les
-approuve. Je veux tout faire pour les lever... Il y a d'ailleurs
-là une question de sécurité pour vous-même... Oui, Pauline, il
-faut, comme vous le dites, arracher le papier fatal des mains de
-ce capucin... J'irai, je lui parlerai et muni d'un mot de vous,
-j'arrangerai tout... Comptez sur moi! Il est clair qu'entre mon
-départ qui aura lieu après-demain et l'heure où nous sommes, rien
-ne sera survenu du côté de Bois-Peillot, après une année entière de
-silence et d'oubli.
-
---C'est bien ce qui m'effraie, dit Pauline, en frissonnant. Il y a
-maintenant un an que je m'évadais de Bois-Peillot! Le malheur marche
-si vite! Et puis, vous le dirai-je, je suis, depuis quelque temps, en
-proie à de sinistres pressentiments... J'ai des cauchemars... Cette
-nuit encore, je voyais le baron courir à toute bride et fondre sur
-cette paisible retraite, pour piétiner, sous le sabot de son cheval,
-le berceau de mon pauvre enfant!
-
---Les femmes ont des nerfs, dit Jacques en souriant. Elles
-construisent souvent des drames sur une impression fugitive.
-Gardez-vous de vous livrer à ces sinistres rêveries! Je suis là,
-Pauline, et je n'ai que faire de vous dire que l'ancien capitaine
-retrouverait son épée, un pistolet, un couteau, s'il s'agissait de
-vous défendre!
-
---Je n'en ai jamais douté, mon ami! Par malheur, bientôt, je vous
-appellerais en vain, puisque vous retournez à Guermanton.
-
---De grâce, bannissez ces folles terreurs! Votre petit nourrisson a
-besoin de votre lait. Ne le tarissez pas par des appréhensions que
-rien n'autorise...
-
---Le malheur marche vite! répéta Marguerite Darcy, en s'abîmant dans
-une rêverie douloureuse.
-
-Mais l'arrivée du père de son cher enfant lui fit chasser le nuage
-appesanti sur son beau front.
-
-Une boucle rebelle voltigea sur ses yeux et cacha une larme suspendue
-à ses cils et Darcy ne put apercevoir, sur les deux visages de ses
-deux amis, que deux bons sourires!
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la
-disparition de la baronne.
-
-Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité
-perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les
-consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient
-pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain
-paraissait incurablement atteint.
-
-Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de
-regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline
-lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa
-mort.
-
-L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que
-tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins
-douteuse...
-
-Et Pauline savait son secret!...
-
-Pauline en possédait peut-être la preuve.
-
-Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait affectée Romagny à
-son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire de domino
-qui ne vînt encore ajouter à ses craintes.
-
-Que fallait-il croire?
-
-Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il
-pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait
-sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,--dans l'ignorance où il
-était des armes qu'on possédait contre lui--le moyen de se défendre?
-
-Le doute où il vivait le minait sourdement.
-
-Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son
-ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à
-tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens
-qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée
-d'un troisième mariage.
-
-Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme
-et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie
-noire.
-
-Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris
-l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine
-désormais abandonné encore.
-
-Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation
-continua, avec un entrain superbe, l'œuvre interrompue par la courte
-apparition de Pauline.
-
-Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson,
-d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions
-sous les pariétaires; reprendre pied à pied les allées sur les
-envahissements de la serpe et du râteau.
-
-Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt
-vierge véritable.
-
-Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de
-l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser
-lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la
-confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une
-nouvelle, qui réveilla ses craintes.
-
-Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander
-l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ
-la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et
-on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le
-mausolée de la première baronne.
-
-Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais
-il était lié sans doute par le secret de la confession...
-
-N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à
-Bois-Peillot!
-
-Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie
-vitrée de son salon.
-
-Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux
-déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les
-fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où
-perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le
-temps et obstruée de toiles d'araignées, un œil défiant observât les
-moindres gestes du pèlerin et cherchât un mobile secret dans une
-démarche de simple touriste.
-
-Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque
-notoriété.
-
-Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était
-un chef-d'œuvre, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la
-recherche de la chapelle.
-
-Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer
-aux épines des sentiers.
-
-Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand
-s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et
-descendit.
-
-Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le
-mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi
-impénétrables du parc.
-
-Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette
-sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout
-près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont
-les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond
-respect.
-
-Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait
-accoster le paysan.
-
-La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se
-crussent espionnés.
-
---Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc
-rendu son âme à Dieu?...
-
---Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni.
-
---Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première.
-
---Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable.
-
---Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron
-votre maître...
-
---Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!...
-
---Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui
-en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu
-d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant
-de Souvigny, détourné de ma route...
-
---Elle s'était recommandée à vos prières, mon père?
-
---Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont
-Pauline l'avait chargé.
-
---Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe?
-
---Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine?
-
---Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit.
-
---Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage?
-
---Oui.., et non, mon père.
-
---Vous défiez-vous de moi?
-
---Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez
-croire que la baronne a commis une méchante action... Or, elle n'a
-pas eu les prières de l'Église.
-
---Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin.
-
---Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte!
-dit Jeannolin.
-
---Elle vit donc?
-
---Oui et non...
-
---Vous déraisonnez, mon cher enfant.
-
---Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question,
-voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne
-que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais
-à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait
-faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...
-
---Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez
-compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître _toute la vérité_
-et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui
-appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit,
-ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse
-passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon
-enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...
-
---Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait
-pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de
-venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait
-que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce
-qu'elle restât ouverte... et moi... pour lui obéir j'avais rempli la
-serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois ne fit
-pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, Mme la baronne était
-là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:
-
---Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me
-mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court...
-Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson,
-elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à
-aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:
-
---Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu...
-Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne
-que tu m'as vue ce soir...
-
-Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais
-ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé
-depuis.
-
---Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec
-étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?
-
---Je le jure! dit Jeannolin avec force.
-
---Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses
-projets?
-
---Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de
-plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.
-
---Et comment apprit-on sa disparition au château?
-
---Par une lettre qu'elle avait laissée.
-
---Qu'y avait-il dans cette lettre?
-
---Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne
-Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les
-morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...
-
---Et le baron, que dit-il?
-
---Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me
-trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que
-je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta
-Jeannolin en frissonnant.
-
-En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage
-qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.
-
-Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur
-présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze
-mètres plus loin.
-
-Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une
-image de la Vierge et la lui offrit.
-
-Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:
-
---Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!
-
-Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles,
-marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de
-toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.
-
-Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup
-sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes
-frondaisons le chœur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse
-passée par-dessus ses habits et ayant les yeux abrités par un
-chapeau large et rabattu.
-
---Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux
-châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!
-
-Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.
-
-Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de
-Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de
-l'orphelin dans la contrée.
-
-Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il
-s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un
-homme disposé à lui faire un mauvais parti.
-
-Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se
-faire la main en cassant des pierres.
-
-Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se
-souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il
-songeait sérieusement à autre chose.
-
-Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.
-
-Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit
-bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.
-
---Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de
-malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants
-existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission
-de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette
-extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y
-avoir du Pastouret là-dessous... N'aurais-je pas bien fouillé...
-et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses
-précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne
-regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le
-témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait
-de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!...
-Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille,
-quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!...
-Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est
-de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et
-confiées à ce moine...
-
-Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de
-nouveau à la poursuite du religieux.
-
---Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder
-à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le
-franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit
-pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il
-savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin
-et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline
-Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma
-conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure qu'il
-les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...
-
-Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui
-escaladait la terrasse du vieux château.
-
-Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants,
-puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil,
-cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le
-danger qui planait sur sa tête.
-
---Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre
-le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et,
-d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux...
-Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne
-tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais
-quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi
-de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa
-liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant
-qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle
-n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que
-je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais
-donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule
-personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...
-
-Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout
-à coup il se frappa le front:
-
---Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus
-tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été
-enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de
-moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait
-obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies par
-elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien,
-en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien
-monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres!
-Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose
-bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc
-il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny
-peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur
-maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que
-moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis
-laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une
-nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de
-commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!...
-Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous
-couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous
-modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous
-déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile
-et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et
-tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers
-terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là
-l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne
-pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente
-peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant
-de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline,
-si elle vit, n'est pas sans reproche! Nous serons deux!... Attendons
-les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... Mais
-n'importe, conclut-il, je donnerais gros pour que la bougresse se fût
-réellement flanquée dans l'Étang Maudit!
-
-
-
-
-II
-
-
-Pottemain tint sa promesse.
-
-Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent
-ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes...
-
-Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête
-de son cerveau...
-
-Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les
-chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en
-avant, il attendit le choc.
-
-Son attente fut de courte durée.
-
-Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet
-lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter.
-
---Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je
-à faire avec le Parquet?
-
-La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale.
-
-Il fit enfin sauter le cachet et il lut:
-
- «Monsieur le baron,
-
- «Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer
- d'une affaire grave.
-
- «Mille hommages.
-
- «_Le Procureur de la République_,
- «DE MORVINS.»
-
---Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée
-de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair?
-Mieux vaux tard que jamais!
-
-Il se recueillit un instant, puis:
-
---Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars!
-
-Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au
-grand trot dans la direction de Moulins.
-
-En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il
-avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à
-la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il
-lui trouva l'air froid et guindé.
-
-Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure.
-
-Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et
-s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien
-assise:
-
---Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous
-m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service?
-
---Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je
-fais vis-à-vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes
-mes obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes
-sentiments d'homme de cœur et d'homme du monde... J'espère que vous
-en comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée...
-
-Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait
-sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement.
-
-Il rassembla toutes ses forces, puis:
-
---Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement...
-Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme
-d'honneur et vos devoirs de magistrat?
-
---Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée,
-dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès
-après-demain lancé contre vous.
-
---Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source
-émane cette dénonciation?
-
---C'est impossible.
-
---Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme
-honorable?
-
---Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais
-exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un
-homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est
-terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu
-d'un double assassinat.
-
-Le baron tressaillit et pâlit horriblement.
-
---Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises,
-avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave,
-peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez
-innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous
-blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les
-conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez!
-Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous
-brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet
-avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et
-reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de
-l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera
-seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!...
-
-Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du
-Procureur. La figure du magistrat demeura impassible.
-
-Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance
-avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un
-éclair livide...
-
-Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement
-de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus
-unie:
-
---Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais
-ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer
-des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma
-surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de
-votre bienveillance extra-légale pour un homme si pitoyablement
-noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites
-seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines
-terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les
-conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni
-condamner sans me défendre.
-
-Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion:
-
---Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté...
-Sachez que récemment un hasard m'a révélé que Mme la baronne Pauline
-Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum dirigé contre
-moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité!
-
-Ce fut le tour du magistrat d'être étonné.
-
---Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le
-monde croit que Mme la baronne a mis volontairement fin à ses
-jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous
-a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au
-moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve
-pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez?
-
---Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh
-bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours...
-Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant
-vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral,
-du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est
-fantaisiste, mensongère et dictée par un intérêt inavouable... Si
-dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme indigne
-à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par conséquent
-de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai, plutôt d'engager
-une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme un homme
-accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé de
-mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la
-République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire
-votre reconnaissant serviteur.
-
-Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup
-d'une profonde stupéfaction.
-
-Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une
-heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et
-jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume.
-
---Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la
-ferme, je te donne une demi-heure pour être là, prêt à m'accompagner,
-avec un cheval frais attelé à la voiture, va!
-
-Puis il monta rapidement et appela Victorine:
-
---J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin!
-
-Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à
-manger et à boire avec une apparente tranquillité.
-
-Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite
-arrêté...
-
-Il allait chercher à retrouver tous les personnages qui avaient été
-les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé un an
-auparavant à Bois-Peillot.
-
-Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline,
-orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en
-dehors du capucin...
-
-C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait
-joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si
-bizarre, le jour de la disparition de Pauline.
-
-C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations
-qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les
-traces de la fugitive...
-
-Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les
-circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation.
-
-Coûte que coûte, il fallait réussir.
-
-Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de
-voyage, sa valise à la main.
-
-Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé
-qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec
-son nouvel attelage tenu en bride.
-
-Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde,
-s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté
-de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et
-prit en mains le fouet et les rênes.
-
---Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? demanda Victorine
-qu'intriguaient ces allures étranges.
-
---Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je
-vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours.
-
-Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot.
-
-A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains.
-
-Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés
-de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été
-reconduire ses enfants à leurs pensions respectives.
-
-Son enquête débutait mal.
-
-Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles,
-remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il
-arriva d'une traite.
-
-Là, il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de
-retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de
-Paris.
-
-Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il
-se mettait en quête du domicile de Romagny.
-
-Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se
-présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué,
-que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale
-sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez
-lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie.
-
-Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher à
-peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une personne
-que l'on connaît à peine.
-
-L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute
-favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine
-nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui.
-
-En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant
-d'insidieuses questions.
-
-L'artiste resta impénétrable.
-
-Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron?
-
-Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle
-de cet astucieux criminel?
-
-Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la
-peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce
-semblant d'interrogatoire.
-
-Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité,
-ne put se défendre de demander:
-
---Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux
-racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas
-assez malheureux?
-
---Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre
-femme était tout simplement un ange?
-
---Si je le sais! soupira le Normand.
-
---Vous l'avez rendue malheureuse!
-
---Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère
-plaisanterie, je l'adorais!...
-
---Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et
-prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie
-qu'elle menait à Bois-Peillot?
-
---Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction
-l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le
-Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!»
-
---Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant
-le dos à son visiteur.
-
---Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se
-retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le
-détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le
-complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses
-projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que
-ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de
-suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!...
-
-Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là
-il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût
-quelque chose...
-
-Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit
-de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux
-Ternes.
-
-Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles.
-
---Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de
-vous voir! Demain vous ne m'auriez pas trouvé! Je pars dans le Midi
-recueillir une succession.
-
---Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez
-venir dîner avec moi.
-
-Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son
-ami que de banalités.
-
-Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait
-à être renseigné.
-
-De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter
-sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent.
-
-Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le
-drame de Bois-Peillot.
-
-Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait
-éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le
-vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de
-lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue.
-
-C'était là que l'attendait le Normand.
-
---Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est
-produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont
-je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la
-baronne soit morte?...
-
---Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que,
-d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter.
-
---Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place
-Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait si étonnamment à la baronne
-que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle!
-
---Allons donc! Vous l'avez accostée?
-
---Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la
-concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que
-je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps
-avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait
-donc être la baronne Pauline.
-
---Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce
-dénouement.
-
---Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en
-parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge
-m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce
-moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de
-la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons
-à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il
-est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la
-Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer
-la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus
-vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître
-dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis
-qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette
-coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup
-Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir...
-
---Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia
-Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez peut-être de me rendre un
-signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa femme?
-
---Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué.
-
---Merci! merci!
-
-Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main
-de Charaintru.
-
---Mais où allez-vous?
-
---Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous
-aurez bientôt de mes nouvelles.
-
---Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain
-s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop
-longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les _pieds dans
-le plat_! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout
-de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron!
-
---J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute
-cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton!
-Mais que vient faire là-dedans ce Darcy, qui passe pour son mari...
-Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter...
-J'en aurai le cœur net! C'est égal, la chance commence à me sourire
-de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans s'en
-douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer pour
-l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline!
-
-Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard.
-
---Mme Darcy? demanda-t-il à la concierge.
-
---Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la vieille,
-M. et Mme Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre, où monsieur
-est intendant.
-
---Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison?
-
---Non... monsieur, quelques mois seulement.
-
---Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce
-dans la main de la concierge.
-
---Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes
-anciens locataires?
-
---Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture,
-je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens
-mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre!
-
-
-
-
-III
-
-
-Il était neuf heures du soir.
-
-A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans
-un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient
-déjà pris place.
-
-Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon
-goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la
-même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec
-trois hommes.
-
-Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.
-
-L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris et à ce
-mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du pouvoir.
-
-L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel;
-une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.
-
-Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison,
-qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé
-par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte,
-et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.
-
-Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère
-qu'il appartint à une haute caste de la société.
-
-La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils,
-l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage,
-ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large
-houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les
-postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de
-bestiaux.
-
-Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se
-mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.
-
-Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée,
-s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.
-
-On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent
-dans un silence ennuyeux pour tout le monde.
-
-Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont le
-bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un
-magnifique clair de lune.
-
-Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots
-à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la
-conversation.
-
-Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à
-paraître dormir.
-
-Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le
-fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et
-l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis
-législatifs.
-
-Quant à la dame, qui se nommait Mme de Guermanton, elle allait dans
-le Morvan rejoindre son mari.
-
-Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.
-
-Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient
-dans la béatitude que procure une heureuse digestion.
-
-Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment
-où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la
-dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors
-l'accabla de politesses.
-
-Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le
-pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta
-lestement sur le quai, quand on cria Nevers.
-
-Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en
-prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.
-
-Mme de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son tour,
-car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route de
-Rouchamp.
-
-Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à
-une dame seule arrivant dans une gare étrangère et, quand elle fut
-dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui
-l'attendait depuis une heure dans la cour.
-
-Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude,
-peut-être un cœur blessé.
-
-Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu
-lieu.
-
-L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le
-retenait-il en Morvan?
-
-Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans
-le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline,
-ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?
-
-Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir
-son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les
-hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.
-
-Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il
-avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à
-bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait
-de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de
-Jeanne.
-
-Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où
-l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.
-
-Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur la
-route.
-
-Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et
-ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du
-parcours.
-
---Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon
-état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est,
-et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà
-de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation
-de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient
-se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de
-l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier
-bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins
-et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le
-taillis qui remonte vers moi...
-
-Tout à coup il s'arrêta:
-
---Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah!
-on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens!
-voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire
-d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le
-régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et
-ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent
-de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre
-heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne
-occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la
-question?... Tout me porte à croire que Marguerite Darcy est bien
-Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le
-portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait!
-Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly
-lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il
-pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je
-pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette
-bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où
-je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je
-sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô
-dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah
-bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!
-
-Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa
-course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours,
-son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.
-
-Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un
-gaillard qui rentre chez lui.
-
-Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de
-Guermanton.
-
-Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville,
-facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la
-porte, une cheville.
-
-Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.
-
-Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, par habitude, de
-ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour s'assurer
-s'il y avait quelqu'un.
-
-Il ne vit personne.
-
-Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans
-les appartements.
-
-Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples
-baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.
-
-Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVIIe
-siècle.
-
-Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.
-
-Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc
-marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain
-se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.
-
-Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de
-l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.
-
-Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots:
-
- «Chère Jeanne,
-
- «L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de
- plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.
-
- «D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles,
- dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»
-
---Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas
-trompé... En conséquence, je tiens la mère!
-
-Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.
-
-Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont
-il vérifia les fenêtres toutes closes.
-
-Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à
-deux perrons.
-
-S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour
-entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.
-
-Le sommeil semblait y régner encore.
-
-Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de
-cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre
-garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la
-marge de pierre d'une fontaine.
-
-Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas
-grand'chose à redouter.
-
-Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.
-
-Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant
-que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face
-à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de
-parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.
-
-Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy
-d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans
-une province où nul ne pouvait savoir encore que le baron Pottemain
-était lui-même prévenu d'assassinat.
-
-Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta
-machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une
-poche de sa veste.
-
-Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant
-vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.
-
-Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de
-savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.
-
-Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du
-petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut
-soudainement.
-
-A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la
-physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une
-minute d'hésitation, Mme Darcy poussa un cri horrible et couvrit
-le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible
-chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...
-
-Pottemain, l'œil étincelant, mais la face impassible, lui dit avec
-un terrible sourire:
-
---Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires
-et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même
-la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer
-amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure...
-Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le
-voulez, bien entendu!
-
-Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la porte
-à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.
-
---Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une
-tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la
-_trépassée_ a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi!
-Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains
-papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas
-encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot?
-Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers...
-Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les
-annuler par une simple déclaration signée: _Pauline Marzet, baronne
-Pottemain_. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction.
-La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je
-repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous
-pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il
-vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira
-à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me
-barrer le passage.
-
-Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus
-âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la
-torturer.
-
-Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile
-étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait
-cherché un asile.
-
-Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et
-Raymond devaient encore rester à la chasse et tout courage faillit
-l'abandonner.
-
-Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!
-
-Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cœur à la tête
-et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:
-
---Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous
-me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais
-à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me
-défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai
-de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature
-authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour
-morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison,
-il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite
-Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le
-combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le
-droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part,
-les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par
-Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est
-pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées
-à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard,
-malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous
-avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de
-quelque magistrat...
-
-Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.
-
---Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces
-plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur
-responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la
-servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a
-plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire
-des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première
-page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule
-mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai
-voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions
-nécessaires pour que--s'il en était encore temps!--ma dénonciation
-fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard....
-Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de
-mon enfant que je viens de vous dire la vérité.
-
---J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua
-le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits
-que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou
-seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous
-n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp...
-Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que
-vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances
-présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer,
-aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu...
-D'ailleurs, les instants sont comptés!
-
-Et comme Marguerite faisait un mouvement.
-
---Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis
-absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me
-faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le
-premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort!
-D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors,
-madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises...
-Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne
-nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une
-voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de
-mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si
-vous me refusez, et moi qui suis--vous le savez--assez riche pour
-avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre
-retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que
-je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez
-ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature
-et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire
-à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette
-heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous
-venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien
-fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux
-pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et
-vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui
-et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez
-une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui
-m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une
-plainte contre votre prétendu mari et contre vous?
-
---Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite
-avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs:
-ou le scandale de la dénonciation même vous effraie--et il y a de
-quoi!--ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé
-ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de
-la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et
-peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas
-fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme
-le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour,
-une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue!
-Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir
-de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux
-Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un
-crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron,
-tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en
-feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!
-
---Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en
-souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais
-nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais
-services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun
-piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté,
-la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela
-en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent,
-qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de
-l'employer!
-
---Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je
-consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons
-donc ce que vous me faisiez dire!
-
---A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!
-
-Et le baron Pottemain lut:
-
- «Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais,
- déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de
- folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de
- nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon
- époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains
- de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse,
- mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure
- fantaisie et dénuées de tout fondement.
-
- «En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la
- solennelle déclaration ci-dessus.»
-
-Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes,
-liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois
-la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!
-
---Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée morte!
-
---Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!
-
---Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et
-prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si
-je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer
-ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête,
-que je ne suis pas morte...
-
---Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que
-vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition,
-marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon
-fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide...
-Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous
-faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous?
-Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore
-un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le
-moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de
-complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand
-vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme
-séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous
-voulez... Et voilà tout!
-
---Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi,
-inspirez-moi!
-
-En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint
-distinct.
-
-Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la maison
-du garde; ils semblaient se diriger vers le château.
-
-La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait
-plus une minute à perdre.
-
---Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers
-Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous
-demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez,
-Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et
-en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la
-rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous
-traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une
-situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le
-fait orphelin!...
-
---De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un
-bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué
-votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi
-la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!
-
---Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe!
-signe! ou tu vas mourir!
-
-Et il leva son revolver.
-
---Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un
-rempart de son corps.
-
-Le coup partit... Pauline s'affaissa.
-
-Le Normand allait redoubler lorsqu'à cet instant même, la porte,
-fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...
-
-Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et il
-ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.
-
---Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!...
-Et par ton fait!... Tiens!...
-
-Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.
-
-Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.
-
-Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.
-
-L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se
-loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.
-
-D'un coup d'œil rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.
-
-Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore
-fumant au pied d'un meuble.
-
-Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin
-à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le
-portefeuille du baron.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et
-celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait
-les mesures les plus promptes.
-
-La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout
-ébruitement public.
-
-Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un
-bruit de voiture attira son attention au dehors.
-
-Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et
-demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui
-ouvrir la portière.
-
-Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle
-venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait
-retrouver Jacques.
-
-Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir
-terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.
-
-Ne le trouvant pas, il fit asseoir Mme de Guermanton et sortit pour
-chercher son ami.
-
-Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son
-regard.
-
-M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le
-petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps Mme Darcy.
-
-A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le
-pressentiment d'un malheur...
-
-Il s'élança au devant d'eux...
-
---Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent
-d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!
-
-Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et
-Jacques sortaient.
-
-M. de Guermanton s'y opposa.
-
---Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras
-pourquoi!
-
---Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit
-alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à
-présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.
-
---Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par
-cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy
-sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre
-dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez
-toi que je ne sois de retour?
-
---Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?
-
---Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!
-
-Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.
-
-Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois.
-Raymond demeura atterré.
-
-Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à
-faire à sa femme et à son ami:
-
-A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.
-
-A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron
-Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.
-
-Darcy le savait déjà; il savait que le courageux gentilhomme avait
-tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense.
-
-Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa
-femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout
-temps inspirée à celle-ci.
-
---Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans
-la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à
-s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai
-découvert,--sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y
-avoir pour elle,--que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à
-l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne
-sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même,
-ici, pour tuer sa femme!
-
---C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à
-qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de
-Rouchamp.
-
---Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans
-cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une
-femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta
-Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.
-
---De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir.
-Mais c'est épouvantable!
-
---Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice
-sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et
-repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...
-
-Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'œil rapide
-sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du
-pavillon.
-
-Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une
-inclination muette.
-
-Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face.
-
-Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré
-sa profonde tristesse.
-
---Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste.
-Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable
-que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une
-épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours
-d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je
-veux aller en prison si vous allez en prison.
-
---Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de
-Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un
-tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un
-assassin, afin de prévenir un assassinat!...
-
---Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta
-Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame,
-ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel
-motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle
-a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...
-
---On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de
-dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel
-et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par
-un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces
-malheurs...
-
---Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil
-étincelant.
-
---Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de
-marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité
-avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions
-trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien,
-si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy
-avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un
-mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur
-et restauration d'existence, à la chère victime de votre _manie
-mariante_, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!
-
-Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.
-
---Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la
-régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par
-exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être
-utile, que dans cette habitation désolée.
-
---Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les
-constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la
-préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous
-viendrez me visiter dès qu'il sera possible!
-
-Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.
-
-Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de
-pied ferme.
-
-De plus--dans une chambre de cette habitation solitaire--au milieu
-des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants
-d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!
-
-Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était
-le silence menaçant qui précède l'orage.
-
-Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur
-de Raymond tenait du désespoir.
-
-Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il
-était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et
-pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait
-la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante
-épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.
-
-Il se disait enfin:
-
---Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques
-n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en
-prison comme un vulgaire assassin!
-
-La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il
-condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.
-
-La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du
-baron...
-
-Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué
-l'explication.
-
-Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans
-témoins, en face l'un de l'autre.
-
-Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait
-habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de
-Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de
-son enfant...
-
-
-
-
-V
-
-
-Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte,
-jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier
-au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix
-contenue:
-
---Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais
-te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi--à qui, j'imagine, tu
-n'as jamais eu à adresser un reproche--tu aies pu garder un secret
-duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la
-confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer
-ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi,
-je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès
-ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris
-mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors
-notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est
-naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais
-chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que
-j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans
-ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux
-pour le tien!
-
-Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce
-reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.
-
---Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de
-reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse...
-bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je
-dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma
-compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une
-prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui
-arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a
-toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée.
-J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami,
-toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis
-ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence!
-Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où
-j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais
-pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je
-fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable
-peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!...
-Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte
-de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant
-pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme
-toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?...
-Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des
-tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre
-de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un
-scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale
-d'un procès en séparation ou en divorce,--ou de mourir! J'avais
-choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus
-lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident
-viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à
-son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond,
-pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le
-coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la
-peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves
-lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre
-rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes
-prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le
-prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon
-crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si
-tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais
-méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai
-acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!
-
-Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait
-cruelle.
-
-Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:
-
---Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout
-d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu
-parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je
-l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue--ce que je ne suis
-pas, Dieu merci!--ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme
-de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la
-traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments
-qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je
-t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et
-que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon
-pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde?
-Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la
-vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance
-je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi...
-C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous
-et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais
-survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus
-alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps.
-Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me
-promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à
-Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il
-gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous
-envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire,
-m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon
-malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie
-meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le
-Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu
-d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il
-n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le
-sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à
-mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais
-ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le
-plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier
-de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser
-aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme
-lui m'a pardonné déjà?
-
---Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec
-accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite
-la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où
-mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs
-bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la
-complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu
-m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée,
-fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une
-femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale
-gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis
-te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des
-épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.
-
---Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en
-désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra
-soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice
-criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a
-point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de
-ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que
-ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour
-moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est,
-une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle
-du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein
-cœur!
-
---Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action
-plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien
-autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais,
-je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai
-courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé
-ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans
-une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu
-m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment
-le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as
-jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux
-à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as
-perdus tous deux!...
-
-Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir
-de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des
-yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:
-
---Adieu la vie! adieu le bonheur!
-
-De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir
-un moment M. de Guermanton.
-
-Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son
-vieux camarade malheureux.
-
---Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de
-Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je
-partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je
-te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter
-dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à
-compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai
-d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un
-non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant
-que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais
-personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour
-nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à
-te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du
-sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la
-tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras
-aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres
-qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état
-civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est
-de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi
-funeste que le plus cruel des ennemis!
-
---J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible!
-Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de
-nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu.
-Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est
-invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé
-d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même.
-J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te
-sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne,
-puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien
-dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en
-as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des
-sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de
-la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait
-pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait
-défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline,
-de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce
-qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est
-refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements...
-Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule
-qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra
-captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du
-baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du
-piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom
-supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait
-sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces
-lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second...
-
---Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de
-ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait
-pour terminer seul ici mes jours...
-
---Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez
-malheureuse?
-
---J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...
-
---Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te
-considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses...
-Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être
-meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline
-Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants
-et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble tellement ma
-conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à
-sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter
-une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te
-reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la
-mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!...
-
---J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.
-
---Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction
-plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends
-encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir,
-jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les
-tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton
-fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris
-à avoir confiance en ton honneur!
-
-Raymond, ébranlé, secouait la tête.
-
-Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même,
-l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:
-
---Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que
-signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: _un
-gentilhomme!_
-
-La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.
-
-
-
-
-VI
-
-
-_Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, artiste sculpteur._
-
- «Mon cher vieux,
-
- «Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!
-
- «Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu
- chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à
- peine.
-
- «Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.
-
- «Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame
- épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les
- héros plusieurs de nos anciennes connaissances.
-
- «Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre
- toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte
- de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain,
- d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la
- justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution
- émanant du parquet de Nevers.
-
- «Et c'est cela justement qui m'embête.
-
- «Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire
- un premier rôle et il est à croire que la justice va également
- s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.
-
- «Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies
- connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas!
- La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau
- et tu as dû avoir ses confidences éplorées...
-
- «Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir
- oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter
- un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos
- d'une risible querelle...
-
- «Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là, l'évasion de
- la seconde baronne, en train, non de mourir, comme elle nous le
- fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les événements
- récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je souhaite
- que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!
-
- «Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à
- toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!
-
- «Il n'y en aura plus heureusement!
-
- «Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour
- justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.
-
- «Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?
-
- «Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que
- nous ne nous contredisions pas...
-
- «Or, si j'arrive après ton départ--car tu ne t'éterniseras pas en
- Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours--je suis
- exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer
- pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme
- à la tienne.
-
- «Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion
- de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?
-
- «Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de
- complications?
-
- «Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte,
- me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?
-
- «Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais ton
- avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que moi
- de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je vais
- tout uniment te raconter ce que je compte dire.
-
- «Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je
- dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre
- intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton
- qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!
-
- «Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver
- dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.
-
- «Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant en
- avoir le cœur net, je la suivis jusqu'à sa maison, j'interrogeai
- la concierge et j'appris qu'elle était connue dans cet immeuble
- sous le nom de Mme Darcy.
-
- «Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à
- propos de faire mystère de cette aventure.
-
- «Je la racontai à toi d'abord--et tu en profitas, sournois que tu
- étais, pour te ficher de moi!--puis à ce bon Guermanton que je
- rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses
- enfants en pension.
-
- «Jacques haussa les épaules.
-
- «Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le
- mille...
-
- «Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une intrigue entre
- son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...
-
- «Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien
- positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire
- me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que
- je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans
- l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me
- présenta naïvement qui?... Devine un peu!
-
- «Darcy en personne!
-
- «Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de
- désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.
-
- «Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.
-
- «Les semaines passent.
-
- «Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui
- m'emmène dîner...
-
- «Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite
- histoire!
-
- «Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir
- les pieds dans le plat!
-
- «C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché
- le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et
- partait comme une flèche!
-
- «Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.
-
- «J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux
- m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...
-
- «Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous le coup
- d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même qui trouvait
- si bons autrefois ses faisans truffés, quand le châtelain de
- Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute société du
- département!
-
- «Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila
- d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où
- Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le
- Darcy en question...
-
- «Tu connais la suite mieux que moi sans doute.
-
- «Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui
- peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit
- Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait
- déjà blessée.
-
- «Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.
-
- «Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe
- pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme
- d'affaires de Rouchamp, soit de...
-
- «Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait
- mettre encore--peut-être--les pieds dans le plat et cela me
- réussit trop peu depuis quelque temps!
-
- «Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!
-
- «Résumons, si tu veux, nos situations respectives.
-
- «Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon de l'adultère de
- Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances extra-conjugales,
- lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as même pas craint de
- m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais j'ignore encore ton
- degré de complicité, car tu m'en as toujours fait mystère!...
-
- «Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui
- ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé
- Pottemain.
-
- «Ai-je bien fait, Seigneur?
-
- «C'est la vérité. Dois-je la proclamer?
-
- «Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous
- entendions!
-
- «De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne
- à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste
- pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute
- bouleversée... Je suis très, très embêté...»
-
- Vte H. DE CHARAINTRU.
-
-
-_De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru._
-
- «Mon cher ami,
-
- «Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis
- appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque
- le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger
- mon séjour dans la capitale du Nivernais.
-
- «J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes
- émotions.
-
- «Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire.
-
- «Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi
- non plus.
-
- «Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments
- ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le
- plat... maintenant surtout que cela a bien tourné.
-
- «Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à
- dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux!
-
- «En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première
- baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été
- supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite
- des faits et gestes de son maître...
-
- «Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma
- déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez
- effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se
- dédire!...
-
- «De là, sa résolution désespérée et les conséquences qui en
- découlèrent...
-
- «Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de
- Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de
- ta part.
-
- «Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de
- la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun
- rendez-vous amoureux.
-
- «Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je
- l'ignorais moi-même.
-
- «Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le
- répéter.
-
- «Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami
- Guermanton.
-
- «Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite.
-
- «Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est
- autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de
- l'ordre au barreau de Nevers.
-
- «Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce
- sujet.
-
- «Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté...
-
- «Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire
- comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu,
- dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame
- de Rouchamp.
-
- «Les faits, rien que des faits!
-
- «Pas d'hypothèses, ni de déductions!
-
- «Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies
- en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy...
-
- «Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais
- et ils auront beaucoup d'enfants!...
-
- «Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.»
-
- ROMAGNY.
-
-
-FIN
-
-
-Paris.--PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi (Cl.) 61.11.93.
-
-
- * * * * *
-
-
-_Liste des modifications_
-
-Page 64: "saurions" a été remplacé par "serions" (L'inventeur serait
-difficile à trouver, car alors nous ne _serions_ là ni les uns ni les
-autres).
-
-Page 70: "ramelles" a été remplacé par "ramilles" (les arbres,
-qui semblaient avec leurs _ramilles_ d'argent mat sur le fin azur du
-ciel).
-
-Page 137: "était" a été ajouté (répéta Jacques d'un ton bref et
-sévère qui ne lui _était_ pas habituel).
-
-Page 202: "Romagny" a été remplacé par "Pottemain" (Mais, demanda
-_Pottemain_, cette femme qui vous parlait).
-
-Page 204: "de" a été changé en "du" (je ne fus pas étonné _du_
-tout).
-
-Page 206: "à" a été ajouté (Il était navré d'avoir été laissé _à_
-l'écart).
-
-Page 226: "réduis" a été remplacé par "réduit" (j'en fus _réduit_ à
-façonner).
-
-Page 234: "échant" a été remplacé par "échéant" (procurer, le cas
-_échéant_, des leçons de piano).
-
-Page 261: "qui" a été remplacé par "qu'" (lui fit tout au moins
-penser _qu'_à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui).
-
-Page 270: "les" a été ajouté (rayon de bon vouloir et de
-consolation dans les yeux et sur _les_ lèvres).
-
-Page 278: "affecté" a été changé par "affectée" (l'attitude louche
-qu'avait _affectée_ Romagny à son égard).
-
-Page 281: "chef-œuvre" a été remplacé par "chef-d'œuvre" (Romagny
-était un _chef-d'œuvre_, car il se mit).
-
-Page 287: "qui" a été changé par "qu'il" (car qui m'assure _qu'il_
-les avait sur lui).
-
-Page 290: "conclut-t-il" a été remplacé par "conclut-il" (Mais
-n'importe, _conclut-il_, je donnerais).
-
-Page 306: "une" a été ajouté (dame seule arrivant dans _une_ gare
-étrangère).
-
-Page 319: "lorsque'à" a été remplacé par "lorsqu'à" (Le Normand
-allait redoubler _lorsqu'à_ cet instant).
-
-Page 339: "fiche" a été remplacé par "ficher" (sournois que tu
-étais, pour te _ficher_ de moi).
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE ***
-
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-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
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-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
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- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
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-works.
-
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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-
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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-
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-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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@@ -1,11760 +0,0 @@
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- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Barbe-Bleue, by Oscar Méténier
- </title>
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- </head>
-
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Barbe-bleue
-
-Author: Oscar Méténier
-
-Release Date: October 22, 2015 [EBook #50278]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="noindent" style="font-family: sans-serif;"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<div class="titlepage">
- <h1>BARBE-BLEUE</h1>
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<p class="p4 center noindent large">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<hr class="deco2" />
-
-<table summary="oeuvre" cellspacing="4">
- <tr>
- <td class="tdl">La Chair.</td>
- <td class="tdr">1 vol.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Outre-Rhin.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Myrrha-Maria.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Madame la Boule.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La Lutte pour l'Amour.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Zézette.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Les Cabots.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le Policier.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le Beau Monde.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La Nymphomane.</td>
- <td class="tdr2">&mdash;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="2">EN PRÉPARATION</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Demi-Castors.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Histoires Saintes.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Le 40<sup>e</sup> d'artillerie.</td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="deco2" />
-
-<div class="titlepage">
- <p class="large esp1">OSCAR MÉTÉNIER</p>
-
- <hr class="deco2" />
-
- <p class="p2 xlarge esp">BARBE-BLEUE</p>
-
- <div class="figcenter">
- <img src="images/img01bis.jpg" width="125" height="113" alt="" />
- </div>
-
- <p class="p2 esp1">PARIS<br />
- E. DENTU, ÉDITEUR<br />
- <span class="small">3, PLACE DE VALOIS, 3</span></p>
-
- <hr class="decosmall" />
-
- <p>1893<br />
- <span class="small">(Tous droits réservés)</span></p>
-
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
- <p class="center noindent xlarge esp">BARBE-BLEUE</p>
- <hr class="deco50" />
- <h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>&mdash;Ainsi, monsieur de Charaintru, c'est bien entendu, vous nous
-faussez compagnie demain matin? demanda M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas pour longtemps! Et je serai de retour dans la soirée même,
-répliqua le vicomte. Mais je ne puis réellement pas refuser une
-invitation aussi courtoisement faite. A combien sommes-nous ici de
-Bois-Peillot?</p>
-
-<p>&mdash;A trois petites lieues, dit M. de Guermanton. Je ferai atteler
-demain à dix heures et vous serez arrivé à Bois-Peillot vers onze
-heures et demie, juste pour l'heure du déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash;Non, interrompit le vicomte. Je suis à la campagne, je veux en
-profiter. Je me rendrai chez <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> mon ami Pottemain, à cheval, si
-toutefois vous le permettez. Je partirai de bonne heure et cela me
-procurera ainsi l'occasion d'une longue promenade à travers la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;A votre aise! Je donnerai des ordres pour qu'on vous tienne
-sellé le cob que vous avez monté hier. Savez-vous, continua M. de
-Guermanton en souriant, que vous allez faire des envieux et que
-je connais ici pas mal de gens qui voudraient bien pouvoir vous
-suivre et passer, derrière vous, la grille du mystérieux manoir de
-Bois-Peillot.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela? demanda Charaintru. Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, expliqua le châtelain, que vous serez depuis
-plusieurs années le premier étranger admis à pénétrer chez le baron
-Pottemain. Le baron vit absolument retiré. Bien que voisins, nous
-n'avons jamais eu ensemble la moindre relation... Si, une fois, nous
-nous sommes rencontrés chez le notaire de Souvigny où nous avions à
-régler une question de délimitation de propriété. M. Pottemain m'a
-paru un homme d'humeur taciturne, mais bien élevé. Depuis, nous nous
-saluons, lorsque d'aventure nous nous trouvons face à face au cours
-d'une promenade, ou à la chasse. Cela nous arrive assez fréquemment,
-car j'ai une terre enclavée dans sa propriété, mais jamais nous
-n'avons depuis échangé un seul mot.</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux, fit Charaintru; il y a fort longtemps que je connais
-Pottemain, bien que je l'aie perdu de vue depuis pas mal d'années,
-mais autant <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> que je puis m'en souvenir, sans être un gai
-compagnon, il était plus sociable.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne voit absolument personne et je crois bien que, depuis la mort
-de sa femme, il ne s'est jamais absenté de Bois-Peillot. Dans tout le
-pays, il inspire une sorte de crainte mêlée de curiosité. Une seule
-personne pourrait peut-être donner quelques renseignements sur ce
-singulier personnage, c'est le docteur Marsay, médecin à Souvigny,
-qui a été appelé à soigner la baronne durant sa dernière maladie,
-mais le brave docteur est muet comme une carpe... Si on l'interroge,
-il se retranche derrière le secret professionnel. Ajoutez à cela
-qu'on n'a aucun détail sur les antécédents du baron... La terre
-de Bois-Peillot appartenait à M<sup>me</sup> Maslet, veuve d'un grand
-industriel. Cette dame passait tous ses hivers à Paris. Un beau matin
-elle arriva, accompagnée du baron Pottemain, dont on n'avait jamais
-entendu parler, et qu'elle venait d'épouser. Les nouveaux mariés ne
-firent aucune visite et restèrent confinés dans leur château. Les
-méchantes langues du pays eurent beau jeu, car le baron était de
-douze années plus jeune que sa femme. Mais le couple laissa dire, et
-l'incident était oublié lorsqu'on apprit subitement le décès de la
-châtelaine.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon! interrompit Charaintru, le bruit ne courut-il pas...</p>
-
-<p>&mdash;Que la baronne avait été victime d'un accident? termina M. de
-Guermanton. Oui, mais le docteur Marsay resta impénétrable et il fut
-impossible d'apprendre comment était morte M<sup>me</sup> Pottemain. <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> On
-sut seulement que le baron qui, paraît-il, adorait sa femme, avait
-été pris d'un accès violent de désespoir... Il fit construire au fond
-de son parc un admirable mausolée, surmonté d'un buste...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, dû à mon ami le sculpteur Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Et on ne le vit plus désormais que vêtu de noir de la tête aux
-pieds, portant un deuil éternel... Voilà tout ce qu'a jamais pu nous
-apprendre la chronique, même la plus malveillante... Quand je vous
-aurai dit que ses tenanciers le craignent comme le feu et qu'on l'a
-surnommé dans la contrée le <i>sournois</i>, vous en saurez autant que
-moi...</p>
-
-<p>&mdash;J'en saurai plus, dit Charaintru, car, ainsi que je vous l'ai dit
-tout à l'heure, j'ai connu le baron Pottemain avant son mariage. A
-mon tour donc de vous renseigner... Pottemain passait pour posséder
-une assez belle fortune. Il avait des chevaux, une installation
-charmante et appartenait à cette catégorie de dés&oelig;uvrés qu'on
-trouve l'après-midi au Bois, conduisant leur buggy plus ou moins bien
-attelé, le soir, au cercle ou au théâtre et dans les endroits où l'on
-s'amuse. Toutefois, il ne se fit jamais remarquer par aucune folie,
-ni aucune excentricité. On le considérait comme un garçon sérieux. Il
-jouait, racontait-on, beaucoup à la Bourse. Un beau jour, on apprit
-qu'il était ruiné, mais il n'était pas homme à se laisser abattre.
-Après quelques mois d'absence, il reparut, paya ses créanciers et
-annonça son prochain mariage avec une veuve fort riche, qu'il ne
-présenta à personne. Depuis je <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> n'ai eu de ses nouvelles que
-deux fois: la première fois, je fus chargé par lui de négocier avec
-le sculpteur Romagny, mon ami, le prix d'un buste que Pottemain
-avait l'intention de lui demander. Romagny fit le voyage, exécuta la
-commande et c'est sans doute son &oelig;uvre qui orne le mausolée de la
-défunte baronne. Venant passer quelques jours auprès de vous, à trois
-lieues de mon ex-ami, je ne pouvais moins faire que de lui signaler
-ma présence à Guermanton. Il répond par une invitation à déjeuner...
-Demain, je serai son hôte, mais je vous avoue que tout ce que vous
-m'avez raconté a piqué vivement ma curiosité et que demain j'ouvrirai
-tout grands mes yeux et mes oreilles.</p>
-
-<p>En ce moment, la pendule du salon sonna dix heures.</p>
-
-<p>&mdash;Votre récit, dit en riant le châtelain au vicomte de Charaintru,
-a si vivement intéressé vos auditeurs, que nous avons tous oublié
-l'heure...</p>
-
-<p>&mdash;En effet, fit M<sup>me</sup> de Guermanton, les enfants devraient être
-couchés. Mademoiselle Pauline, ajouta-t-elle en se tournant vers une
-grande jeune fille, voulez-vous les emmener... Allez dormir, mes
-chers petits...</p>
-
-<p>Georges et Berthe, âgés l'un de dix ans et l'autre de huit ans, se
-levèrent aussitôt et coururent embrasser leurs parents, puis quand
-ils furent sortis, suivis de leur institutrice:</p>
-
-<p>&mdash;Ces enfants sont charmants, fit observer M. de Charaintru, et je
-vous fais mon compliment pour la façon dont ils sont élevés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> &mdash;Tout le mérite en revient à M<sup>lle</sup> Marzet, se hâta de
-répondre M. de Guermanton. C'est une jeune personne accomplie, d'une
-excellente famille. J'ai beaucoup connu son père et elle est pour
-nous d'un dévouement... Une amie plutôt qu'une institutrice...</p>
-
-<p>&mdash;Qui n'a que le défaut d'oublier parfois un peu trop que, si
-nous l'aimons beaucoup, elle n'est néanmoins pas chez elle ici,
-interrompit d'un ton très sec M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>Mais le châtelain se hâta de couper court:</p>
-
-<p>&mdash;Ne sois pas injuste, ma chère Jeanne, nous devons beaucoup de
-reconnaissance à M<sup>lle</sup> Marzet... Maintenant, mon cher hôte, à
-quelle heure monterez-vous le cob demain matin?</p>
-
-<p>&mdash;A huit heures et demie, répondit le vicomte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le trouverez tout sellé à l'heure dite, au bas du perron... Et
-maintenant, bonne nuit!</p>
-
-<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et le vicomte de Charaintru
-regagna sa chambre, cherchant dans son esprit une raison à
-l'animosité de M<sup>me</sup> de Guermanton contre une institutrice si pleine
-de qualités.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>A neuf heures, M. de Charaintru descendit, botté et éperonné.</p>
-
-<p>M. de Guermanton, coiffé d'un vaste chapeau de <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> paille et en
-tenue de jardin, l'attendait, examinant le cob qu'un valet tenait en
-main.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous bien dormi? demanda-t-il en apercevant son hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! Il ne me reste plus qu'à apprendre de vous le chemin de
-Bois-Peillot.</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez difficile à expliquer, car Bois-Peillot est perdu au
-milieu d'une véritable savane. Mais prenez la grande route qui passe
-devant le château et suivez-la jusqu'à Besson, puis vous pousserez
-jusqu'à Souvigny. Vous quitterez la route un peu avant d'y arriver,
-car vous serez là à quelques kilomètres seulement du manoir de votre
-ami et le premier passant venu vous indiquera le chemin. Sur ce, bon
-voyage et revenez-nous vite!</p>
-
-<p>M. de Charaintru enfourcha le cob et piqua des deux.</p>
-
-<p>Il parcourut rapidement la distance qui séparait le château du
-village de Besson et tout alla bien jusqu'au moment où, parvenu au
-sommet d'une côte, il se trouva en vue de Souvigny.</p>
-
-<p>Il mit alors son cheval au pas et accosta un paysan à qui il demanda
-le Bois-Peillot.</p>
-
-<p>&mdash;Le Bois-Peillot? Par ici... toujours tout droit, le deuxième chemin
-à gauche... au ras du bourg et la chaussée qui pique à la rencontre
-des bois...</p>
-
-<p>Le vicomte de Charaintru, à cette explication, resta bouche bée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bientôt dit cela! Le deuxième chemin à gauche... au ras du
-village... Mais combien de temps environ pour faire ce trajet?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> &mdash;Oh! çà... comme qui dirait... une bonne petite heure...</p>
-
-<p>A la campagne, au dire des paysans, tout est distant d'une heure de
-marche de l'endroit où la question leur est posée.</p>
-
-<p>Le vicomte comprit que son interlocuteur appartenait à cette école et
-il remercia sans insister, mais le paysan le rappela:</p>
-
-<p>&mdash;Ça dépend si votre bidet va bien, cria-t-il.</p>
-
-<p>M. de Charaintru ne se retourna pas.</p>
-
-<p>Il y avait près de là une femme en jupon et en tablier qui, un madras
-rouge en capuchon sur la tête, déterrait courageusement des pommes de
-terre, tandis que son homme allumait une pipe à vingt pas.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, connaissez-vous le Bois-Peillot? Comment peut-on
-s'y rendre?</p>
-
-<p>&mdash;Le Bois-Peillot? Je connaissons pas ce nom-là... Dis donc, Félix,
-sais-tu où que c'est, toi, le Bois-Peillot?</p>
-
-<p>&mdash;Ma fi non, répliqua le rustre.</p>
-
-<p>Il se gratta un instant la tête, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Demandez voir au berger <i>communau</i>, fit-il enfin, en désignant à
-une portée de fusil un solitaire enfoui dans une vieille capote de
-soldat et occupé, sous une haie, à épucer un chien, tandis qu'un
-autre chien pareil battait la plaine pour assembler des moutons épars.</p>
-
-<p>Le vicomte s'étant rendu à cet avis et ayant posé la même question
-au berger, celui-ci, sans remuer, <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> considéra un instant son
-interlocuteur des pieds à la tête, d'un air sournois, puis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour rire, fit-il, et monsieur sait bien où c'est...
-puisqu'il y va!</p>
-
-<p>&mdash;Si je le savais, repartit Charaintru impatienté, je ne le
-demanderais pas... Je n'ai nullement envie de rire.</p>
-
-<p>Alors le berger qui semblait regretter ses paroles et qui les
-laissait tomber une à une comme des gouttes de liquide précieux, dit
-au voyageur:</p>
-
-<p>&mdash;Y a deux routes..., une qu'était pavée dans les temps et qu'est
-pour les voitures... Quant à vous, prenez le sentier que voici. Y
-vous conduira core plus vite que le pavé à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Puis il daigna entrer dans quelques explications presque nettes sur
-la façon de se diriger dans ce nouveau labyrinthe et le vicomte se
-remit en marche, maudissant chez son ancien ami une sauvagerie qui
-faisait ignorer sa demeure, même des habitants du pays.</p>
-
-<p>Plus M. de Charaintru approchait du but, moins, à vrai dire, il en
-devinait l'existence, mais il ne pouvait plus interroger personne.</p>
-
-<p>Sans autre guide que les explications du berger, il lui fallut
-suppléer par induction à leur insuffisance.</p>
-
-<p>Il eut de grands découragements, puis aussi de grands ravissements
-soudains quand il atteignait des <i>replats</i> élevés plantés de grands
-chênes, d'où il apercevait des oiseaux de proie planant dans les
-nues et quelques lapins fuyards sur les mousses luxuriantes qui
-veloutaient les roches.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> Le lierre et le chèvrefeuille s'y donnaient carrière; les
-sentiers se perdaient sous les ronces et les fougères pour se
-retrouver ensuite et se perdre encore.</p>
-
-<p>Puis, c'était, dans un site inattendu, une nappe d'eau sautillant
-contre les roches, auxquelles s'adossaient des cabanes abandonnées de
-charbonniers.</p>
-
-<p>C'est ainsi que de futaie en futaie, de taillis en taillis, et
-bien que le site devînt de plus en plus désert et sauvage, ce qui
-s'alliait mal avec la proximité d'une habitation, il fut tout à coup
-arrêté par un amas de pierres, formant un bastion de haute mine, qui
-n'était lui-même que la base d'un antique château ruiné.</p>
-
-<p>Ayant contourné cet obstacle, le vicomte se trouva devant un parc
-dont la grille paraissait depuis si longtemps close et rouillée qu'il
-ne put comprendre la facilité avec laquelle elle roula sur ses gonds
-dès que son arrivée fut signalée.</p>
-
-<p>Chose surprenante, l'allée principale avait été sarclée et ratissée
-récemment.</p>
-
-<p>Le château présentait son flanc du côté de l'avenue et faisait face
-en retour sur une terrasse dominant les bois et si haut perchée que
-les chênes, en secouant leurs têtes, semblaient, de là, une prairie
-accidentée, moutonnée par le vent.</p>
-
-<p>Cette terrasse était vaste, bordée de balustres enfouis sous les
-pariétaires et remplis de buissons parasites, partout où elle n'était
-pas dallée.</p>
-
-<p>Vu en son entier, le castel n'était qu'un assemblage <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> de
-constructions de diverses époques dont la plus ancienne datait de
-Henri II.</p>
-
-<p>Les persiennes, lasses d'être closes, commençaient à pendre et à
-pourrir.</p>
-
-<p>Les tuiles enlevées par les ouragans jonchaient la cour.</p>
-
-<p>Des lézardes attristaient les murs.</p>
-
-<p>Tout cela était solide encore et pouvait être réparé, mais autant il
-y a de grâce dans certaines ruines, autant il y avait d'austérité
-farouche dans ce repaire de hiboux et de chauves-souris.</p>
-
-<p>Il y a une période longue de dissolution qui s'écoule entre le moment
-où une maison cesse d'être habitable et celui où le jour se fait dans
-les toitures, où les planches s'effondrent, où les salles deviennent
-des parterres de fleurs sauvages et les murs des rochers moussus se
-confondant avec les véritables rochers.</p>
-
-<p>Charaintru, qui ne comprenait que les châteaux pimpants, faits ou
-restaurés de la veille, vernis de haut en bas comme des tableaux
-neufs et entourés de corbeilles ajustées et de gazons taillés,
-riait mentalement de la folie d'un avare qui avait mieux aimé faire
-l'économie de l'entretien que d'empêcher une résidence superbe de se
-métamorphoser en masure.</p>
-
-<p>En ce moment, et tandis qu'un valet portant une livrée de
-garde-chasse s'empressait auprès du nouveau venu et saisissait le
-cheval par la bride, le baron Pottemain parut au haut du perron, tout
-de noir vêtu, comme si son deuil eût été récent, et descendit <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
-d'un pas majestueux au-devant du vicomte, auquel il serra longuement
-les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Que je vous suis donc reconnaissant, mon cher ami, s'écria-t-il,
-d'avoir bien voulu venir me trouver au fond de ma retraite!</p>
-
-<p>&mdash;Retraite est le mot, dit Charaintru en riant, car c'est le diable
-pour parvenir jusque chez vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et encore, répliqua le baron, n'est-on guère récompensé à
-l'arrivée, lorsqu'au lieu de découvrir une coquette maison de
-campagne on se trouve en face de ruines désolées... Hélas! voilà ce
-que deviennent les maisons où il n'y a pas de femmes et d'où nous
-exile la douleur d'avoir perdu celle qui en était l'ornement!</p>
-
-<p>Ce commentaire explicatif fut accepté par Charaintru sans réclamation.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, hasarda-t-il, c'est un crime de laisser tout ceci en
-l'état... et peut-être serait-ce le moment de renouveler un peu la
-façade de la propriété?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être en effet! fit le baron, en introduisant son commensal
-dans une pièce du rez-de-chaussée, de la dimension d'un boudoir et
-dont une boiserie de sapin, entamée çà et là par les rats, servait de
-cadre à une manière de bureau de bois noirci, chargé de paperasses
-jaunes, et à deux fauteuils de cuir dont le crin s'échappait en
-flocons poudreux.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! il fait frais ici, dit Charaintru en secouant les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Patience! fit le baron. La salle à manger vous consolera tout à
-l'heure de ce cabinet transitoire.</p>
-
-<p>Le vicomte considéra un instant son interlocuteur. <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> C'est à
-peine si, après quatre années de séparation, il retrouvait les
-traits de son ancien ami, tant il avait changé et pris l'allure d'un
-gentilhomme campagnard.</p>
-
-<p>Les joues carrées du baron s'encadraient entre deux accents
-circonflexes, formés, l'un par des sourcils épais relevés sur les
-tempes, l'autre par les plis de la bouche allant se perdre dans de
-gros favoris presque roux.</p>
-
-<p>Charaintru remarqua en outre que l'accent du baron s'était modifié.</p>
-
-<p>On reconnaissait dans ses paroles l'intonation familière du Normand.</p>
-
-<p>Si ses <i>é</i> et ses <i>i</i> étaient des croches, ses <i>o</i> et ses <i>a</i> étaient
-des blanches.</p>
-
-<p>Presque aussitôt une domestique annonça que ces messieurs étaient
-servis et l'on passa dans la salle à manger. Charaintru fut
-littéralement stupéfait.</p>
-
-<p>A l'humidité près qui avait détaché par endroits les tentures,
-c'était merveille que cette pièce attiédie par un feu de cheminée et
-comme il n'en existe que dans les ballades.</p>
-
-<p>Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes
-centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà
-et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et
-l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait
-le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres
-à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux
-couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une
-pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre
-dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles
-au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes,
-et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et
-flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements
-de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec
-des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de
-l'arc-en-ciel.</p>
-
-<p>On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un
-appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son
-siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la
-santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois
-mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai
-eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces
-trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me
-rebutait, ma <i>regrettable</i> épouse ne m'avait pas donné d'enfants;
-elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour
-moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de
-Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je
-bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près
-de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore
-quelques amis sur terre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance
-dans les libations répétées.</p>
-
-<p>Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi
-retiré, sans chercher à vous créer des relations?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en
-horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de
-prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus
-systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je
-m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien
-établie...</p>
-
-<p>&mdash;Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit
-Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot,
-ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton
-était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une
-petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus
-importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste,
-je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M.
-de Guermanton sur mes terres?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Charaintru, mais je sais qu'elle existe.</p>
-
-<p>&mdash;Imaginez-donc que vous avez le Bois-Peillot, c'est-à-dire une
-propriété de plus de cinq cents hectares, moins vingt mille mètres
-entrant chez vous <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> comme un fer de hache et où le voisin va
-attendre en plaine, au débucher, vos chevreuils dont vous n'êtes plus
-que le rabatteur.</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois. C'est ennuyeux... Et vous traiteriez volontiers avec M.
-de Guermanton pour l'achat de cette enclave?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. A combien l'estimez-vous? Pensez-vous que votre ami
-soit fort exigeant?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une valeur de convenance, dit le vicomte. Pour de Guermanton,
-à un franc le mètre, cela vaut vingt mille francs; pour vous, cela en
-vaut soixante mille.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez que c'est là ce qu'il me demandera?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais je les demanderais à sa place.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un ami bien dévoué, fit le baron Pottemain en riant, et
-je ne vous prendrai pas pour intermédiaire, je ferai ma commission
-moi-même. Je serai ainsi plus sûr de réussir et à meilleur compte,
-car, sans que j'en aie l'air, je suis très documenté sur le compte de
-mon voisin. Il peut se vanter d'être un homme heureux, car il possède
-trois choses rares sur la terre: un ami sans pareil, vous..., une
-femme vertueuse et une institutrice modèle...</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez M<sup>lle</sup> Pauline? demanda Charaintru au comble de
-l'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et je vais vous l'avouer, puisque j'en suis au chapitre des
-confidences, je la connais non seulement pour en avoir beaucoup
-entendu parler, mais aussi pour l'avoir entrevue... oh! sans qu'elle
-s'en doute! Et je la trouve charmante!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> &mdash;Ah! par exemple! Pottemain amoureux! Et amoureux de
-l'institutrice de Guermanton! Voilà une surprise à laquelle je ne
-m'attendais guère! Mais, mon cher, où cela vous mènera-t-il? M<sup>lle</sup>
-Pauline n'a pas le sou... Et d'ailleurs elle est honnête... Vous
-n'avez pas l'intention, par hasard, de demander sa main?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? répliqua simplement le baron. Et s'il me plaisait,
-pour faire taire les mauvaises langues et dérouter les gens qui
-m'accusent de ladrerie, de me marier avec une fille riche de sa seule
-beauté et de sa seule vertu. J'ai de l'argent pour deux.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une sévère! s'écria Charaintru, dont les crus que lui
-versait incessamment son hôte avaient délié la langue. Écoutez-moi.
-Je suis franc et je vous dis tout net que vous feriez là une fameuse
-sottise.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! s'écria le baron, comme vous y allez! Vous êtes carré au
-moins!</p>
-
-<p>&mdash;<i>In vino veritas!</i> reprit Charaintru, dont la tête dodelinait de
-ci, de là. Je suis connu pour mettre à tout bout de champ les pieds
-dans le plat. On me demande un avis... Je le donne sans m'inquiéter
-de flatter le goût de celui qui m'entend!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas de cela que je puis vous blâmer, je vous blâme de ne
-pas me donner vos raisons. Alors, selon vous, il ne faut pas épouser.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais! fit le vicomte, qui frappa solennellement du poing sur
-la table, attendu que toute femme pauvre se tient pour une reine
-détrônée et <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> que, en l'enrichissant, on lui persuade qu'il s'agit
-d'une simple restitution. Et alors, quand elle se dit, comme elles
-se le disent toutes: «Cette fortune est bien à moi, car elle aurait
-toujours dû être à moi,» elle tient déjà le riche épouseur pour un
-voleur qui va rendre gorge, et elle sourit de pitié et de rage quand
-son mari se permet de lui rappeler qu'il a tout apporté avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit le baron, qui est raisonné, mais je vais un peu
-raisonner à mon tour. Vous m'accorderez bien qu'il y a quelques
-femmes sensées dans ce monde, et celle dont nous parlons doit être,
-au portrait qu'on m'en a fait, une consolante exception. Passons du
-général au particulier. Que peut-on dire sur elle?</p>
-
-<p>&mdash;On n'en parle pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup. Comment la trouvez-vous physiquement? Vous
-m'accorderez bien qu'elle est jolie?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai pas regardée... Je ne regarde que les femmes riches.</p>
-
-<p>&mdash;Et celles que vous enrichissez sans les épouser? dit le Normand
-avec une grosse malice.</p>
-
-<p>&mdash;Celles-là, passe! Mais voyons, y pensez-vous sérieusement? Une
-institutrice!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est, paraît-il, d'une excellente famille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toujours une employée à gages... Et dans cette caste pas
-d'honnêteté possible. Je n'admettrai jamais une institutrice honnête,
-déclara Charaintru, qui commençait à être tout à fait gris, que si
-vous admettez les intendants honnêtes... et vous <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> savez comme moi
-qu'il n'y en a pas... qu'il ne peut pas y en avoir!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cette fois, mon ami, fit le Normand, j'ai le regret de vous
-arrêter en plein paradoxe et vous êtes pris à votre propre piège. Je
-vous affirme qu'il existe des intendants honnêtes... Je possède ce
-merle blanc. Il se nomme Pastouret et, si j'avais toujours suivi ses
-conseils, le Bois-Peillot serait à la fois une mine d'or et un vrai
-jardin d'Armide.</p>
-
-<p>Charaintru, ne trouvant rien à répliquer, se versa un verre de
-vieille eau-de-vie et le baron continua:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous remarqué l'homme qui est venu prendre à votre arrivée la
-bride de votre cheval? C'est lui. Il cumule à la fois les fonctions
-de majordome et de garde-chasse. Il mourrait à côté d'un morceau
-de pain sans y toucher. Du temps où je m'occupais encore de mes
-affaires, il entrait dans mes vues avec un mélange de lucidité et
-de fanatisme. Depuis, je l'ai laissé maître de mon domaine et si
-je ne suis pas ruiné, c'est à lui que je le dois... Il sait faire
-suer à mes coupes des bénéfices inconnus. Il vendrait le même arbre
-en charpente, en bois de brûle et en merrain à trois personnes
-différentes! Et une écriture! Il faut voir son écriture! Il a été
-jadis fourrier au régiment... La ronde, la coulée, la gothique, cela
-se lit à portée de pistolet... Des comptes perlés comme un manuscrit
-du moyen âge...</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Pauline, fit en gouaillant Charaintru, doit avoir aussi une
-fort belle écriture et être très forte en arithmétique...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> Mais le baron, tout à son sujet, ne releva pas cette raillerie.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous content de la façon dont je vous ai reçu?</p>
-
-<p>&mdash;Certes! fit Charaintru.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je ne me suis occupé de rien. C'est Pastouret, qui a tout
-préparé, sur le simple avis que j'attendais un ami.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il, Pastouret... que je l'embrasse! s'écria le vicomte.</p>
-
-<p>&mdash;Pastouret habite le petit cabinet où je vous ai reçu. Le jour, il y
-travaille et je ne suis pas sûr qu'il ne se relève pas la nuit pour
-voir, s'il n'y a pas quelque chose à faire... Il est navré de mon
-apathie et de mon désintéressement de toutes choses... Je reconnais
-qu'il a raison... Enfin c'est un homme qui est à ce point dévoué
-à mes intérêts que, ayant remarqué que la chandelle coûtait moins
-cher que l'huile, il n'emploie pour son usage, et malgré moi, que de
-la chandelle! Rien ne le rebute. Un jour de mauvaise humeur, ayant
-congédié brusquement un domestique, je trouvai néanmoins le matin mes
-bottes cirées à ma porte et cirées par Pastouret lui-même!</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'épouserez pas, je suppose, M<sup>lle</sup> Pauline pour qu'elle vous
-cire vos bottes? demanda Charaintru cette fois tout à fait ivre.</p>
-
-<p>&mdash;Ne rions pas! dit le Normand. A elle, nous donnerons au contraire,
-s'il le faut, dix caméristes au lieu d'une... Elle me sera une raison
-de me ressaisir... Qu'elle accepte ma proposition... Elle entrera
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> ici en maîtresse et aussitôt, comme dans le vieux conte de
-Perrault, le Bois-Peillot, nouveau Bois-Dormant, se réveillera...
-Et valets, piqueurs, bûcherons, dames d'atours, réveillés aussi,
-se mettront à l'ouvrage. On mettra des carreaux aux fenêtres, du
-badigeon partout... On verra ce qu'on n'a pas vu depuis longtemps,
-des fleurs dans les parterres, des eaux dans les fontaines, du sable
-dans les allées... Bref, le vieux Parisien que je suis au fond saura
-prouver que, chez lui, on ne sait pas seulement déjeuner... on sait
-vivre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous êtes poète, mon cher sauvage! s'écria Charaintru, et
-je dois reconnaître que l'on vous a calomnié... Heureuse, M<sup>lle</sup>
-Pauline, de provoquer de semblables enthousiasmes chez un homme comme
-vous... Eh bien, écoutez! Vous m'avez si bien reçu que je vous dois
-une compensation. Bien que vous ne m'ayez pas converti à vos idées,
-je fais litière de mes préventions et m'institue votre avocat! En
-rentrant, je pose votre candidature.</p>
-
-<p>Puis, comme le baron esquissait un geste:</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien, ajouta le vicomte, ce sera fait avec la
-discrétion d'un homme bien élevé et d'un ami dévoué... puis je vous
-ménagerai une entrevue avec la famille de Guermanton... Après, mon
-rôle sera terminé... Vous serez, ce n'est pas douteux, très bien
-reçu... A vous de faire le reste...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, je n'attendais pas moins de vous.</p>
-
-<p>Le baron accompagna le vicomte jusqu'à la grille du parc où se tenait
-Pastouret, tenant en main le cob tout sellé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> Un instant, il s'écarta de la grande allée pour montrer à son
-hôte le mausolée monumental qu'il avait fait élever au milieu d'un
-épais massif.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-il d'un ton pénétré, l'image de celle dont le souvenir
-restera éternellement gravé au fond de mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Charaintru se découvrit et s'approcha du socle sur lequel reposait le
-buste en marbre de la baronne, et il considéra un instant l'&oelig;uvre
-de Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Un chef-d'&oelig;uvre de ressemblance! Et c'est à vous que je le dois,
-continua le baron, vous, qui m'avez fait connaître M. Romagny, un
-bien grand artiste... Pas de jour, depuis trois ans, que je ne sois
-venu ici donner une pensée à celle que j'ai perdue et à qui je dois
-tout!</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, fit Charaintru en s'éloignant, vous êtes un sentimental
-et je ne plains pas la belle Pauline!</p>
-
-<p>Il serra une dernière fois avec effusion les mains que lui tendait le
-baron et sauta en selle.</p>
-
-<p>&mdash;Merci encore de votre aimable réception. Comptez sur moi! Et à
-bientôt!</p>
-
-<p>Puis, apercevant Pastouret toujours debout, à la tête de son cheval,
-il mit vivement la main à sa poche.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, mon brave homme, pour votre peine!</p>
-
-<p>Mais Pastouret le prévint:</p>
-
-<p>&mdash;Je remercie monsieur le vicomte! dit-il froidement, en reculant
-d'un pas. Je n'ai besoin de rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> &mdash;C'est miraculeux! exclama Charaintru. Mais je vous revaudrai
-tout cela... Au revoir, Cincinnatus!</p>
-
-<p>Le baron Pottemain regarda le vicomte de Charaintru s'éloigner au
-galop, puis haussant les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Quel imbécile! fit-il à mi-voix.</p>
-
-<p>Et, suivi de son intendant, il reprit à pas lents le chemin du
-château.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>A égale distance entre Moulins et Souvigny se trouve un canton boisé
-que l'on prendrait volontiers pour un coin de l'ancienne Gaule.</p>
-
-<p>C'est un continent de verdure haute et profonde où les champs
-labourés ne forment que des golfes épars.</p>
-
-<p>Il y a là une propriété moins agricole que forestière, connue sous
-le nom de <i>Coupes de Guermanton</i>, où, sur les rares débris d'un
-château qui fut brûlé à l'époque de la Révolution, s'élève un cottage
-pimpant, confortable, faisant face au levant et au couchant et dont
-on n'aperçoit rien de la grande route, que les girouettes.</p>
-
-<p>Derrière une grille flanquée de deux pavillons de garde, le passant
-voit fuir une large et sinueuse allée, qui disparaît derrière un
-massif de grands pins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> Cette aimable retraite était l'habitation d'une famille composée
-de quatre personnes et d'une domesticité plus fidèle que nombreuse.</p>
-
-<p>M. de Guermanton, ancien officier, avait épousé par raison sa cousine
-Jeanne dont il avait deux enfants, un garçon et une fille.</p>
-
-<p>La solitude qui n'est saine pour personne n'est tolérable que pour la
-nullité ou le génie.</p>
-
-<p>Ces quatre personnes auraient eu le droit de s'ennuyer
-prodigieusement, dans un tête-à-tête de dix mois par an,
-qu'interrompaient à peine quelques visites, sans une particularité
-assez rare aujourd'hui.</p>
-
-<p>M. de Guermanton s'était fait un plan d'existence laborieuse auquel
-il se soumettait avec la ponctualité d'un soldat.</p>
-
-<p>L'ayant été, il avait gardé de ce genre de vie le culte de l'heure
-sonnante et de l'ordre.</p>
-
-<p>Fort actif, il avait pris par contre en horreur la vie de garnison.</p>
-
-<p>Indifférent au turf, au jeu, à l'opéra, il n'avait que deux passions:
-la philanthropie et l'agriculture.</p>
-
-<p>Il menait au besoin la charrue, maniait la cognée et plus qu'aux
-trois quarts médecin, il visitait les malades et les pauvres. Mais
-l'amour de l'agriculture et la philanthropie n'étaient pas les
-qualités exclusives de l'homme. Père attentif et tendre, il avait
-pour Jeanne l'estime que mérite une femme correcte et irréprochable.</p>
-
-<p>Mais l'indifférence de M<sup>me</sup> de Guermanton pour <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> tout ce qui
-n'était pas le ménage, ainsi qu'une certaine étroitesse d'esprit
-qui l'empêchait de s'associer aux vues très hautes de celui qu'elle
-appelait, avec une nuance d'ironie, son philosophe, faisait de cette
-femme la matrone romaine plutôt que la compagne d'un penseur qui,
-tout en comptant des pieds d'arbres ou des mesures d'avoine, brassait
-des idées.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermanton, femme de taille moyenne et replète, était
-jolie, blonde, plutôt gaie que triste, mais tranquille et unie comme
-l'eau de son étang, où de nombreuses carpes rappelaient encore, par
-leur immobilité béate, l'humeur sans variété de leur châtelaine.</p>
-
-<p>Elle avait un compartiment pour tout; le plus spacieux pour les
-questions culinaires.</p>
-
-<p>En dehors de ce luxe, elle était parcimonieuse, et si le latin eût
-fait partie de ses études restreintes, elle eût pu prendre cette
-devise: <i>Pro domo meâ</i>.</p>
-
-<p>Elle surveillait tout de la même attention, le poli de ses marbres,
-le brillant de ses parquets, le mouvement de la basse-cour et de la
-cave, les faits et gestes de ses valets et de son époux.</p>
-
-<p>Douce et têtue, elle attachait à tous les détails la même importance.</p>
-
-<p>Avec Jeanne, il n'y avait pas de péchés véniels. Cette tournure
-d'esprit et la résolution de trouver excessif tout ce qui n'était
-pas à sa mesure la rendaient ennuyeuse, absolue et sereine comme le
-chapelain d'une douairière.</p>
-
-<p>Quand elle éprouvait la moindre résistance, elle <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> avait une voix
-de tête qui faisait songer au caquetage d'une poule chassée par un
-passant de dessus ses &oelig;ufs.</p>
-
-<p>Cela ne durait point, mais on en gardait le souvenir et l'on évitait
-tout ce qui aurait pu en provoquer le retour.</p>
-
-<p>Son mari n'était pas le dernier à se soumettre.</p>
-
-<p>Jamais il ne cherchait à briser l'obstacle.</p>
-
-<p>Tout au plus se donnait-il la peine de le tourner.</p>
-
-<p>Il avait si nettement défini les deux sphères différentes de la
-double activité conjugale que les compétitions étaient rares.</p>
-
-<p>Toutefois, ce tête-à-tête perpétuel avec Jeanne eût été réellement
-insupportable pour un esprit aussi élevé que le châtelain, mais il
-y avait heureusement dans la maison quelqu'un pour sentir, sans en
-parler, l'admiration méritée par Jacques de Guermanton.</p>
-
-<p>C'était Pauline Marzet, l'institutrice.</p>
-
-<p>Elle n'avait qu'une façon de le lui témoigner: c'était de se
-prodiguer aux enfants.</p>
-
-<p>Aussi la recherchaient-ils et l'aimaient-ils comme une grande s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le grand art de la jeune fille consistait à remplir les longues
-soirées d'hiver.</p>
-
-<p>Elle avait sur le piano un talent de réminiscence ou d'improvisation
-qui équivalait, pour Jacques, à tout un orchestre.</p>
-
-<p>Cet art, qui ne s'apprend point, tenait à une organisation
-supérieure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> Au demeurant, Pauline Marzet était presque de la famille.</p>
-
-<p>M. de Guermanton avait servi sous les ordres de son père, ancien
-officier supérieur.</p>
-
-<p>Le commandant Marzet était d'un caractère aventureux. La monotonie
-de la vie de garnison ne pouvant convenir à son tempérament, il
-avait donné sa démission et sollicité du gouvernement une mission à
-l'étranger. Successivement, il s'était trouvé en des pays lointains à
-la tête d'entreprises qui n'avaient pas eu des résultats heureux et
-il était mort, laissant sa famille dans une situation fort précaire.</p>
-
-<p>C'est alors que le hasard fit retrouver à M. de Guermanton la petite
-fille qu'il avait fait bien souvent sauter sur ses genoux alors qu'il
-était sous-lieutenant.</p>
-
-<p>La pauvre enfant, orpheline à dix-sept ans, avait remis son sort
-entre les mains de l'ancien officier, et celui-ci lui avait ouvert
-toutes grandes les portes de sa maison.</p>
-
-<p>Jeanne avait approuvé la décision de son mari et c'est ainsi que
-Pauline Marzet avait trouvé une nouvelle famille.</p>
-
-<p>Dans son besoin de reconnaissance pour le bienfaiteur que le ciel
-avait mis sur son chemin, Pauline s'était consacrée entièrement à
-l'éducation de Georges et de Berthe, dont on pouvait dire qu'elle
-était la véritable mère.</p>
-
-<p>On s'était habitué à elle et, dans cet intérieur uni et calme, elle
-était la vie et la gaieté.</p>
-
-<p>Sa conversation était variée et intarissable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> Elle lisait beaucoup et surtout elle avait gardé un souvenir très
-vif des longs voyages qu'elle avait faits au temps de ses années
-heureuses.</p>
-
-<p>Car elle avait, en compagnie de ses parents, parcouru l'Asie tout
-entière.</p>
-
-<p>Tout l'avait frappée dans ces pérégrinations lointaines.</p>
-
-<p>Aussi, lorsque la théière fumait, le soir, sur le guéridon du salon,
-M. de Guermanton n'était-il pas le dernier à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Pauline, dans quel coin de l'Orient allez-vous nous promener
-aujourd'hui?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermanton n'interrompait guère ces récits que pour
-s'écrier:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est vraiment par trop extraordinaire!</p>
-
-<p>Même certains points de détail lui étaient fort suspects.</p>
-
-<p>Ainsi, jamais Pauline ne put faire accepter par Jeanne l'histoire de
-ces fleurettes, que les filles hindoues font pousser et s'épanouir à
-vue d'&oelig;il, autour de leurs pieds nus, après en avoir répandu les
-graines sur le sol.</p>
-
-<p>Jacques, qui connaissait ce prodige et qui souffrait pour Pauline de
-l'incrédulité de sa femme, s'efforça en vain de la convaincre à son
-tour, il n'en obtint jamais que l'unique réponse:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vraiment trop extraordinaire!</p>
-
-<p>Au demeurant, Pauline étonnait et inquiétait M<sup>me</sup> de Guermanton
-sans la charmer.</p>
-
-<p>La châtelaine avait souvent sur le bord des lèvres le mot des
-sceptiques:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> &mdash;A beau mentir qui vient de loin.</p>
-
-<p>De plus, l'institutrice avait dépassé la vingtième année et elle
-était devenue une superbe jeune fille. Jacques lui paraissait animé à
-son égard d'une sympathie bien vive...</p>
-
-<p>M. de Guermanton ne fut pas long à trouver le fin mot des réticences
-et des résistances de sa femme.</p>
-
-<p>Il comprit que la jalousie s'était emparée de l'âme de Jeanne et y
-était à l'état latent.</p>
-
-<p>N'étant pas homme à souffrir dans sa maison les péripéties d'un roman
-vulgaire, il ne ménagea rien pour l'empêcher d'éclore.</p>
-
-<p>On avait l'habitude, à Guermanton, de faire chaque jour une promenade
-à cheval.</p>
-
-<p>Trois poneys procuraient aux trois habitants du cottage ce salutaire
-plaisir.</p>
-
-<p>Un beau jour, M<sup>me</sup> de Guermanton se plaignit brusquement de la
-fatigue que lui causait l'équitation.</p>
-
-<p>Jacques aurait voulu et aurait pu continuer ses promenades avec
-Pauline, intrépide cavalière.</p>
-
-<p>Il n'en fit pas une seule dans ce tête-à-tête.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut avéré positivement que Jeanne se récusait, les trois
-poneys furent vendus et Jacques, monté sur un grand cheval de sang,
-continua seul à arpenter le pays au lever du soleil, franchissant
-haies et barrières.</p>
-
-<p>De la même brusque façon, il élimina tout ce qui, entre Pauline et
-lui, pouvait être taxé d'intimité.</p>
-
-<p>Mais il restait l'échange des pensées et il eût été <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> bizarre que
-l'on ne causât de rien, parce que Jeanne ne prenait aucune part aux
-causeries d'une certaine portée.</p>
-
-<p>Jacques tenait à parler de tout et même de ce qui n'intéressait
-nullement sa femme, alors justement qu'elle était présente.</p>
-
-<p>Il n'aurait pas voulu que même les domestiques pussent dire que
-monsieur et mademoiselle s'entretenaient à part.</p>
-
-<p>Malheureusement, ces sages précautions ne servirent à rien.</p>
-
-<p>Jeanne châtiait doucement son mari et la jeune fille en s'endormant
-après dîner dans son fauteuil.</p>
-
-<p>C'était signifier assez nettement que toute conversation l'ennuyait.</p>
-
-<p>Or, un soir d'automne, et comme une pluie réglée avait un peu détendu
-la fibre de tout le monde, les enfants dégoûtés de leur damier, et
-pour conjurer l'heure du sommeil, toujours trop prompte à sonner,
-s'étaient logés sur les genoux paternels, demandant à cor et à cri
-une histoire.</p>
-
-<p>Jacques transmit la supplique à Pauline; et Pauline, les yeux
-attachés à un dernier bouquet de roses, répéta d'un air distrait et
-rêveur:</p>
-
-<p>&mdash;Une histoire?</p>
-
-<p>&mdash;Une belle histoire de l'Inde! dirent les enfants.</p>
-
-<p>&mdash;En fait d'histoire, reprit Pauline, je préférerais à toutes les
-miennes celle que pourraient nous raconter ces fleurs; on croirait,
-en cette saison surtout, que les dernières fleurs épanouies ont
-quelque chose à nous dire. Elles semblent regarder, <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> attendre et
-chercher une voix pour nous jeter un adieu!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il y a des fleurs qui parlent? demanda l'espiègle de huit
-ans qui était parvenu à enfourcher un des genoux de son père.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais bien, répliqua sa petite s&oelig;ur, qu'il y a des plantes à
-qui l'on fait mal en les touchant: ainsi les sensitives...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a aussi, dit le petit garçon, le baguenaudier qui craque comme
-un pistolet, quand on le presse dans la main.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, dit la mère assoupie, demander à M<sup>lle</sup> Pauline s'il n'y
-a pas aussi des fleurs qui parlent dans l'île de Ceylan.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, sans aller si loin, dit Jacques en riant, les <i>Mandragores
-qui chantent</i>. Il est vrai que paroles et musique sont de Charles
-Nodier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais à Ceylan, répondit Pauline, que les plantes qui tuent
-quand on dort à leur ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit la petite fille, il ne pousse pas de ces fleurs-là à
-Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, dit le petit Georges, maman a défendu de laisser
-jamais des fleurs dans notre chambre à coucher, parce que cela nous
-ferait mourir. C'est égal, je voudrais bien trouver une fleur qui
-parle!</p>
-
-<p>&mdash;Allez dormir, mes enfants, dit alors M. de Guermanton, il est huit
-heures. Vous rencontrerez peut-être de ces fleurs-là dans vos rêves.</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons pas eu notre histoire, fit Georges en appuyant
-lourdement sa tête contre le gilet de <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> son père. On ne peut pas
-dormir sans histoire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas voir que tu dormiras parfaitement sans cela, répliqua le
-père en se levant doucement et emportant son fils dans ses bras.</p>
-
-<p>La petite Berthe, un peu désappointée aussi, recueillit les baisers
-du soir et suivit son frère, en tenant l'habit de M. de Guermanton
-comme un refuge contre l'obscurité du corridor.</p>
-
-<p>Quand les dames furent seules:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà maintenant mon fils entêté des fleurs qui parlent, dit M<sup>me</sup>
-de Guermanton, avec une nuance d'aigreur. Si l'on continue à farcir
-la tête de ces enfants de toutes ces fadaises, on court grand risque
-d'en faire des rêveurs comme leur père.</p>
-
-<p>Pauline tressaillit imperceptiblement:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis la coupable, murmura-t-elle, un peu émue; mais il me
-semblait que l'avantage de l'éducation de famille consiste justement
-à laisser aux enfants tremper leurs lèvres à la coupe d'intelligence
-et de sentiments où l'on boit soi-même, et, si les fleurs ont un
-langage pour nous, il n'est point déplacé de le leur faire entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Passe encore pour les fleurs, dit M<sup>me</sup> de Guermanton, mais je
-suis épouvantée pour eux de ces veuves du Malabar qui se font rôtir,
-de ces sournois cuivrés qui vous étranglent avec un mouchoir, sans
-vous crier gare, de toute cette vie de fièvre, d'embuscades, de
-poisons, à laquelle vous avez eu le malheur d'assister toute jeune et
-qui, Dieu merci, est étrangère à nos climats pluvieux et tempérés.
-Tout cela a déteint sur vous d'une façon incurable. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> Je commence
-à croire que vous ne vous corrigerez jamais de la passion du drame
-asiatique, bien que vous en soyez la première victime. Vous marchez à
-la journée sur des chausses et des serpents. Ici, dans nos taillis,
-c'est tout au plus si en avril on rencontre au soleil une couleuvre
-inoffensive. Les besaciers qui viennent réclamer à la grille leur
-morceau de pain ne combinent point en secret de nous assassiner.
-Notre vie est unie. Nos enfants la continueront, j'espère; et
-puissent-ils ne point trouver dans sa paix monotone une raison de
-changer.</p>
-
-<p>Cette sortie inattendue de la mère, articulée sur un ton
-d'impatience, stupéfia positivement Pauline; la broderie qu'elle
-tenait lui échappa des mains; elle les joignit en pâlissant, comme à
-l'ouïe d'un coup de tonnerre lointain dans un ciel sans nuages.</p>
-
-<p>Elle regardait M<sup>me</sup> de Guermanton sans rien trouver à lui répondre
-et quand, sur ces entrefaites, M. de Guermanton rentra le sourire
-aux lèvres, après avoir assisté à la prière du soir de ses enfants,
-il se demanda, voyant ces deux figures immobiles, s'il interrompait
-une conversation dans laquelle il était de trop. La physionomie de
-Pauline lui parut altérée, celle de sa femme à la fois animée et
-contrainte.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je savoir, demanda-t-il avec un enjouement feint, de quelle
-espèce de fleurs il est à présent question?</p>
-
-<p>&mdash;D'une terreur folle que j'ai pour mes enfants, de certaines fleurs
-des tropiques, répondit <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> M<sup>me</sup> de Guermanton, avec un sourire
-qui voulait tempérer l'amertume de son premier discours. Je disais
-à Pauline que Georges et sa s&oelig;ur prennent insensiblement un tour
-d'esprit si... tropical que bientôt ils penseront en <i>zend</i> ou en
-<i>cingali</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Plût à Dieu qu'ils parlassent le persan comme le français! dit
-gaiement M. de Guermanton; mais ils n'en sont pas encore là.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à moi, dit Pauline, je ne saurais me charger de leur
-apprendre; mais M<sup>me</sup> de Guermanton faisait tout à l'heure une
-réflexion qui m'a frappée...</p>
-
-<p>&mdash;Et laquelle? demanda le mari.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'avait pourtant rien de bien extraordinaire, dit M<sup>me</sup> de
-Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin la connaîtrai-je? répéta-t-il en remarquant le silence gardé
-par M<sup>lle</sup> Marzet.</p>
-
-<p>&mdash;Que ne parlez-vous à ma place? dit à Pauline M<sup>me</sup> de Guermanton,
-qui ne se souciait apparemment point de se répéter.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien simple, dit la jeune fille avec un pénible effort: j'ai
-quitté la patrie à l'âge de Georges, avec mon père et ma mère, qui,
-attirés par les souvenirs d'une ancienne fortune, allaient demander
-à un sol plus fécond une fortune nouvelle pour leur pauvre petite
-fille. Ballottés de l'Inde française, qui n'existe plus, à l'Inde
-anglaise, qui envahit tout, ils crurent vingt fois toucher au succès
-et perdirent vingt fois l'espérance. A Ceylan, sous les grands bois
-de teck de l'île Centrale, dont il suffirait <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> d'abattre et de
-transporter quelques centaines de pieds d'arbres pour être riche, mon
-père contracta au milieu des miasmes la maladie qui l'emporta et qui
-m'a faite orpheline. Des débris de ce naufrage, ma mère recueillit en
-pleurant quelques poignées d'or avec lesquelles elle voulut ramener
-son enfant dans cette Europe, que nous pensions ne revoir jamais! Se
-défiant de toutes les spéculations et de tous les placements après la
-dure expérience qu'elle en avait faite, elle dépensa, pièce à pièce,
-le trésor de la veuve, pour achever mon instruction, aimant mieux me
-laisser, en mourant, institutrice d'une école primaire, que femme
-incomprise et cherchant aventure! Vous m'avez rencontrée ayant pour
-tout bien un diplôme d'institutrice et ce deuil qu'après trois ans je
-porte encore... Vous m'avez accueillie, vous m'avez tenu lieu du père
-et de la mère que j'avais perdus. En me confiant vos enfants, vous
-m'avez laissé croire que je leur étais utile; mais si les souvenirs
-de mon enfance remplissent malgré moi mes discours, si je parle trop
-devant ces chers petits de choses qui peuvent tourmenter leur esprit
-et les agiter, si, en un mot, et bien malgré moi, je ne suis plus
-pour eux bienfaisante et bien disante, pourquoi ne songerais-je point
-à la retraite? Ah! si j'ai gardé si chers les souvenirs d'une enfance
-orageuse, de quelle tendresse n'entourerai-je point le souvenir des
-jours que j'ai passés ici? Monsieur de Guermanton, vous ne me dites
-rien? Mais, madame a parlé; j'ai compris... et j'abdique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> Pauline, dont la voix avait souvent tremblé en parlant ainsi,
-mais qui avait fait taire toute faiblesse, essuya deux larmes
-furtives, en femme qui ne veut pas les montrer. Un coup d'&oelig;il
-qu'elle jeta sur M. de Guermanton, à la dérobée, le lui montra
-sérieux, pensif, interrogeant sa femme du regard, mais voulant
-paraître impassible.</p>
-
-<p>&mdash;Une semblable détermination me semble un peu soudaine, dit M<sup>me</sup>
-de Guermanton que la figure de son mari inquiétait et dont le ton
-avait fléchi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'atterrez, dit enfin le père de famille à l'institutrice.
-Mais vous êtes libre. Si vous nous quittez, vous emporterez des
-regrets que vous n'imaginez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je les jugerai d'après les miens, répondit Pauline attendrie.</p>
-
-<p>Elle se leva, salua et sortit à pas lents, sans bruit, comme une
-ombre.</p>
-
-<p>Dès que Pauline Marzet eut refermé la porte, Jacques de Guermanton
-entra dans une de ces franches colères qui se déchaînent parfois chez
-les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes, quand on les frappe au plus
-sensible de leur c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Les préoccupations domestiques et les confitures de M<sup>me</sup> de
-Guermanton ne l'avaient jamais amusé.</p>
-
-<p>En faisant le plus raisonnable des mariages, comme on l'entend, il
-avait épousé l'uniformité et l'ennui; et, comme avant d'accepter le
-joug conjugal, il avait connu les plaisirs d'une vie aventureuse,
-celle des camps et des voyages, il n'avait pas <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> tardé à
-s'apercevoir que le pot-au-feu n'était point son fait.</p>
-
-<p>Or, la vie, si courte quand elle est remplie, est d'une longueur
-désespérante quand elle est vide.</p>
-
-<p>On peut bien se jeter à la nage pour traverser un détroit; mais
-on est bien aise de rencontrer, chemin faisant, une barque où se
-reposer, quand le courage du nageur est trahi par ses forces.</p>
-
-<p>C'est ainsi que Pauline, avec le tour original de son caractère, sa
-beauté expressive, son passé voyageur, sa saveur méridionale, avait
-semblé à Jacques une distraction nécessaire dans une vie monotone. En
-vivant en frère avec elle, il s'était épris d'elle, sans le vouloir,
-au point de considérer le <i>riant exil des bois</i>, comme le temple
-de Pauline dont Jeanne n'ornait qu'une niche, tandis que l'autre
-divinité trônait sur le maître autel.</p>
-
-<p>On comprend dès lors la colère de Jacques en voyant, d'un coup
-sec et imprévu, Jeanne renverser avec sa main mignonne et perfide
-la divinité du temple et se figurer que dans la vie solitaire de
-Guermanton, Pauline ôtée, il n'y aurait qu'une institutrice de moins.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère, dit l'ancien officier de dragons, vous venez,
-en congédiant M<sup>lle</sup> Marzet sans mon avis, de me causer un
-désappointement que vous n'imaginez guère. Ah! ça, dites-moi, je vous
-prie, ce que vont devenir nos enfants, quand elle n'y sera plus! Vous
-figurez-vous que le spectacle de vos occupations, que l'examen des
-légumes apportés chaque matin par votre jardinier, que le rangement
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> des fruits dans le fruitier, que les supputations arithmétiques
-avec votre cuisinière tiendront lieu à vos enfants de l'étude de la
-nature, des sciences élémentaires et des langues vivantes? Êtes-vous
-polyglotte comme M<sup>lle</sup> Marzet? Êtes-vous musicienne comme M<sup>lle</sup>
-Marzet? Êtes-vous... amusante comme M<sup>lle</sup> Marzet?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps, murmura M<sup>me</sup> de Guermanton, que je trouve
-M<sup>lle</sup> Marzet beaucoup trop amusante! Je crois que les enfants y
-perdront sous un rapport; mais le mal est réparable, il y a d'autres
-institutrices. Seulement, tout en vous voyant fort occupé de Pauline,
-je n'imaginais pas que vous en fussiez arrivé à trouver le vide
-irréparable à compter du jour où il n'y aurait plus que votre femme
-pour le combler.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, c'est à une risible jalousie que vous sacrifiez les intérêts
-les plus sérieux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis jalouse de cette demoiselle: j'ai ce vice, de toutes
-les femmes: tenir au c&oelig;ur de mon mari!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous aviez quelque motif sérieux de jalousie, croiriez-vous
-donc, dans votre myopie, remédier à tout cela en éloignant votre
-rivale? Croyez-vous tout conjurer en cachant, comme l'autruche à
-l'heure du danger, votre tête dans le sable? Mais en vérité, ma
-chère, je n'aurais point attendu jusqu'ici et je n'aurais point
-adopté la vie que je mène si j'avais voulu vous tromper! Paris est
-grand et, si je l'avais exigé, vous auriez consenti à y vivre! Or,
-vous savez sans doute que les distractions <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> n'y manquent ni pour
-l'esprit ni pour le c&oelig;ur. Cette Babylone a toutes sortes de petits
-jardins suspendus près des toits où l'on peut aller s'asseoir sans
-la permission de sa femme et tout à fait à son insu. La polygamie
-orientale y est poussée aux derniers raffinements. Ici, dans une
-maison de verre, sous la surveillance implacable de mes gens, je mène
-austèrement une vie austère. Une femme aimable, dont la présence
-est justifiée par une mission évidente, celle d'enseigner à nos
-enfants ce que&mdash;franchement&mdash;nous ne savons plus guère, cette femme,
-cette jeune fille, se trouve être de plus, pour nous, une compagnie
-agréable; et, par un coup de tête, vous la supprimez!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes le maître, monsieur, dit Jeanne entêtée dans sa
-résolution, mais en revenant sur ce qui a été dit ce soir, vous
-outrageriez la mère de famille. Faites maintenant ce qu'il vous
-plaira.</p>
-
-<p>&mdash;Un retour aimable, un repentir ne peuvent émaner que de vous. Ainsi
-le veulent les convenances.</p>
-
-<p>&mdash;Ne comptez pas sur moi pour me dégager, mon ami. Je ne saurais que
-me taire et vous obéir.</p>
-
-<p>&mdash;Un tiers imposé par ma volonté, dans le ménage, deviendrait un
-perpétuel sujet de discorde. Or, je veux la paix!</p>
-
-<p>Jeanne sourit imperceptiblement. Elle avait bien songé à cela et
-elle connaissait le respect classique de son mari pour la dignité
-conjugale.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, dit-elle, ce n'est pas un sort si digne <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> d'envie
-que celui de M<sup>lle</sup> Marzet. Que voulez-vous que devienne à la longue
-une fille de vingt ans pleine d'idées romanesques, de passions
-inassouvies, de diables bleus, en face de deux enfants faisant des
-gammes et traçant des bâtons sur du papier réglé? Si vous êtes l'ami
-de M<sup>lle</sup> Marzet, vous devez avoir pitié d'elle et désirer pour elle
-autre chose. Si vous n'êtes que son ami désintéressé, vous devez
-désirer qu'elle se marie. Cherchons ensemble, aidons-la à trouver un
-époux. Nous aurons travaillé tous deux à une bonne action et votre
-attachement pour elle y trouvera son compte.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous croyez, dit Jacques d'un ton de persifflage, avoir tout
-fait pour le prochain en lui mettant la corde au cou? Epousez donc
-n'importe qui, et tout sera dit sur votre destin! C'est ainsi que
-finissent les romans et les pièces de théâtre, il est vrai, mais
-le moment où la toile tombe est celui où commence, bien souvent,
-le vrai drame, le drame sans témoins, le drame sans littérature où
-l'on conjugue en tournant les pouces: Je m'ennuie, tu t'ennuies, il
-s'ennuie, nous nous ennuyons...</p>
-
-<p>&mdash;Vous devenez tout à fait galant! s'écria Jeanne, de sa voix de
-tête. Vous me feriez aussi à la longue conjuguer ce verbe-là!</p>
-
-<p>Jacques revint-il à de meilleurs sentiments, ou persévéra-t-il dans
-sa colère?</p>
-
-<p>Patiente et froide, Jeanne triompha-t-elle de son emportement de
-femme dont on brise une habitude chère? Les caractères les plus
-entiers font à la paix des sacrifices proportionnés à leur force
-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> Peut-être aussi Jacques comprit-il qu'il aimait Pauline Marzet
-beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé.</p>
-
-<p>Or, il n'est pas de supplice comparable à une observation perpétuelle
-de soi dans ces relations où tout sollicite à la fois la raison de
-s'abstenir et un c&oelig;ur tendre et chaleureux de passer outre.</p>
-
-<p>Jacques avait sacrifié ses inclinations à ses intérêts et à une foi
-prématurée dans sa maturité, en épousant sa cousine moins pour ses
-beaux yeux que par esprit de famille et par convenance.</p>
-
-<p>Il avait partagé l'erreur exprimée dans la maxime vulgaire: «Il faut
-faire une fin», comme si le c&oelig;ur de certaines gens en avait jamais
-fini!</p>
-
-<p>Il rongea son frein et chercha peut-être désormais d'autres
-distractions que ses platoniques entretiens avec Pauline...</p>
-
-<p>De son côté M<sup>lle</sup> Marzet, retirée chez elle, s'y était enfermée
-vivement. Puis, avec l'instinct de ceux dont la circulation s'arrête
-dans le paroxysme d'une émotion soudaine, elle dénoua tous les liens
-de ses vêtements, se mouilla les tempes avec de l'eau froide et se
-jeta sur son lit en sanglotant.</p>
-
-<p>&mdash;Que leur ai-je fait? fut sa première exclamation.</p>
-
-<p>Par quelque revers que l'on ait passé, les revers nouveaux confondent
-les calculs de la pensée au point de nous faire croire que nous
-rêvons.</p>
-
-<p>L'idée du mutisme de M. de Guermanton, dans un moment où il avait
-semblé à Pauline que l'estime et la sympathie de cet homme dussent
-être son égide, l'avait frappée plus que tout le reste et elle le
-diminuait <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> dans son estime au point d'effacer presque le souvenir
-de ses bienfaits.</p>
-
-<p>Il s'écoula un temps long, sans qu'il lui fût possible de coordonner
-les faits ni de les rattacher à une logique quelconque. Alors elle
-remonta le cours des trois années écoulées, cherchant dans les
-souvenirs plus anciens et dans les moindres, un indice, une origine,
-une cause à ce désastre impossible à prévoir.</p>
-
-<p>Jamais M<sup>me</sup> de Guermanton ne lui avait fait une observation
-pénible, jamais elle ne l'avait blâmée que dans cette forme délicate
-qui consiste à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ne pensez-vous pas que... Ne trouvez-vous pas qu'il serait
-préférable...?</p>
-
-<p>Questions auxquelles Pauline avait toujours répondu par:</p>
-
-<p>&mdash;Il se pourrait... Vous avez certainement raison...</p>
-
-<p>Le sujet des <i>Contes orientaux</i> était assurément ce dont Pauline se
-préoccupait le moins.</p>
-
-<p>Elle sentait que ce n'était là qu'un prétexte; mais alors... elle
-avait péché d'une manière plus grave! Et laquelle?</p>
-
-<p>Chemin faisant dans ce dédale, elle considéra tout à coup son propre
-portrait, une petite carte photographique suspendue dans un cadre de
-cinquante centimes, à côté d'un portrait de M<sup>me</sup> de Guermanton,
-suspendu dans un cadre pareil.</p>
-
-<p>C'était l'&oelig;uvre d'un artiste de passage, de ceux qui, dans les
-fêtes de village, vous bâclent une épreuve, avec ressemblance
-garantie, pour vingt sous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> Il y avait trois ans que ces photographies étaient faites.
-Pauline avait alors dix-huit ans.</p>
-
-<p>Elle était maigre, toutes ses forces vives s'étant, jusque-là,
-concentrées dans son cerveau. Cet organe avait fait tort aux autres.</p>
-
-<p>La jeune fille n'était encore faite pour inspirer, presque enfant, de
-jalousie à personne.</p>
-
-<p>Il n'y avait point jusqu'à ses cheveux en bandeaux plats qui ne lui
-donnassent un peu l'air d'une pensionnaire.</p>
-
-<p>Par contre M<sup>me</sup> de Guermanton, déjà mère, était dans la plénitude
-de sa beauté; ses cheveux blonds formaient, autour de son visage
-aquilin, une auréole de boucles et de nattes, qui en corrigeaient la
-placide sécheresse en donnant un cadre gracieux à ses yeux arrondis.</p>
-
-<p>Nulle comparaison à établir entre la jeune femme à son apogée et
-Pauline à l'aube des floraisons premières, et dans cette comparaison,
-si elle venait à l'esprit de quelqu'un, tout marquait que l'une était
-le centre et l'autre la satellite.</p>
-
-<p>Mais il y avait trois ans de cela!</p>
-
-<p>Soudain Pauline se releva; elle prit la bougie et vint s'accouder
-devant le miroir ovale de sa petite toilette en noyer.</p>
-
-<p>Non! Elle n'était plus le petit magister en jupons chargé d'enseigner
-l'écriture à Berthe et à Georges!</p>
-
-<p>En trois ans, la fleur s'était épanouie au soleil d'une vie large, au
-grand air et dans cette liberté relative que procurent l'aisance et
-les soins prévenants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> Le deuil perpétuel de Pauline s'était tempéré; les caprices de la
-mode en avaient fait une parure et, tandis que ses cheveux d'un noir
-d'encre avaient pris le tour onduleux des statues de Coustou, ses
-lèvres framboisées accompagnaient d'une touche vive l'éclat de ses
-prunelles ardentes.</p>
-
-<p>L'étoffe légère de ses manches laissait deviner, à travers leur
-réseau noir, un bras d'albâtre qui n'avait plus rien des sécheresses
-étiolées de la première adolescence.</p>
-
-<p>Elle avait enfin, ce je ne sais quoi qui commande la sympathie,
-qui occupe, qui fascine la pensée et qui confond tous les jours
-les calculs de la raison pour laisser libre cours aux surprises du
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il n'était que faire d'aller chercher ailleurs que dans ce
-changement, l'amertume trahie par les paroles de M<sup>me</sup> de
-Guermanton; et bien que Pauline fût à cent lieues de se trouver
-décidément plus belle et plus aimable que l'épouse de son hôte, un
-éclair lui révéla que peut-être elle avait perdu dans l'esprit de
-M<sup>me</sup> de Guermanton, ce qu'elle-même avait gagné à tous les yeux.</p>
-
-<p>Jacques aimait Pauline et Jeanne puisait dans cette certitude tous
-les motifs de son aversion contre la jeune fille.</p>
-
-<p>Et Pauline aussi n'avait-elle point cent fois pensé avec émotion au
-bonheur que Jeanne devait trouver dans la tendresse d'un époux comme
-le sien?</p>
-
-<p>Un rien lui avait révélé l'âme de feu de cet homme encore jeune, si
-ce n'était plus un jeune homme.</p>
-
-<p>Il avait l'habitude de noter sur de petites bandes <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> de papier
-qu'il laissait ensuite, comme des marques dans les livres eux-mêmes,
-les pensées saillantes ou les mots frappants recueillis dans ses
-lectures.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'une fois, lisant après lui un livre charmant, la
-<i>Bêtise humaine</i> de Noriac, elle y avait trouvé et elle avait gardé
-avec prédilection un petit papier de cette espèce, sur lequel Jacques
-avait, de sa main, écrit ce mot de l'héroïne du roman reprochant au
-héros des préoccupations philosophiques:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le
- vrai, c'est l'amour.»</p>
-</div>
-
-<p>Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.</p>
-
-<p>A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu
-et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune
-fille, elle en avait fait son talisman.</p>
-
-<p>Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.</p>
-
-<p>Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants
-confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un
-serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!</p>
-
-<p>Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime
-était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que
-M<sup>me</sup> de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y
-trouva plus.</p>
-
-<p>Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète
-l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?</p>
-
-<p>Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.</p>
-
-<p>La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta
-fut pire que l'insomnie.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes,
-le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans
-leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu
-manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie
-peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari
-avait triomphé.</p>
-
-<p>Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.</p>
-
-<p>Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un
-tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la
-séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car
-ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que
-je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me
-pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... le temps indispensable, répondit M<sup>me</sup> de Guermanton d'un
-ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette
-réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position
-actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> mes
-conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria
-Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.</p>
-
-<p>&mdash;Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit
-Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres,
-lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une
-conviction sincère.</p>
-
-<p>&mdash;Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques,
-vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et
-pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous
-l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les
-enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence
-sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre
-personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre
-ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère,
-et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!</p>
-
-<p>Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle
-répondit à M<sup>me</sup> de Guermanton:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie,
-c'est le royaume!</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span></p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite
-de M. de Charaintru.</p>
-
-<p>Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait
-à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et
-incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur
-insignifiance même.</p>
-
-<p>&mdash;Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui
-M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait
-toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais
-on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste
-au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile
-qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an
-prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de
-tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris,
-on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la
-majestueuse monotonie des bois!</p>
-
-<p>A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la
-résidence de son ancien ami, le baron Pottemain.</p>
-
-<p>Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le
-bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de
-l'invitation qu'il avait reçue.</p>
-
-<p>Par là, il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme
-vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du
-pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant
-la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à
-personne?</p>
-
-<p>C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.</p>
-
-<p>Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand,
-l'événement l'avait servi à souhait.</p>
-
-<p>Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.</p>
-
-<p>Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il
-raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on
-lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange
-qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site
-désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout
-de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à
-reconnaître l'ancien clubman.</p>
-
-<p>Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la
-satire, M<sup>me</sup> de Guermanton l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments,
-à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la
-mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un
-tombeau.</p>
-
-<p>&mdash;On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de
-Charaintru; il doit avoir récemment chargé son c&oelig;ur sur son dos,
-las qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris
-que la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux
-sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un
-veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes
-noces.</p>
-
-<p>&mdash;Racontez-nous cela bien vite! s'écria M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais
-M<sup>lle</sup> Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et
-ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé
-et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de
-mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés
-dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche
-contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part,
-je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme
-assez fou pour songer à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue
-une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une
-impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il
-n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre
-part, puisque vous paraissez désirer être <span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> renseignée sur lui,
-Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la
-chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain,
-sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la
-chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.</p>
-
-<p>&mdash;Encore vos médisances qui vont leur train! fit M<sup>me</sup> de
-Guermanton. Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir,
-les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude.
-Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser
-seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a
-entendu, on sait le menu des choses.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez
-vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées
-que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie
-de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de
-Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une
-offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander
-officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?</p>
-
-<p>&mdash;Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash;J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que nous
-organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer le
-baron, ceci <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> pour masquer la solennité gênante d'une première
-entrevue.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le
-mettrons cette semaine à exécution.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon
-costume de cheval.</p>
-
-<p>M. de Guermanton sortit derrière le vicomte.</p>
-
-<p>Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence.</p>
-
-<p>Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à
-la châtelaine:</p>
-
-<p>&mdash;Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me
-destinez?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? répliqua tranquillement M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation
-du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru...</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation
-a-t-il? Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle
-influence cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit
-un bavard inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous
-imposerait-il une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en
-faire une raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique...,
-je prétends pour ma part que ces questions de figure, dont vous
-faites si grand cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour
-ma part, je reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre
-le sort de l'empire romain <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> du nez de Cléopâtre... Pour un
-théologien, c'était outrager la Providence. On gagnerait gros, si
-l'on connaissait toujours l'humeur et la position des gens avant leur
-visage et l'on apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six
-mois à travers une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de
-la frisure, des gants glacés et des bottes vernies d'une première
-entrevue...</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la
-vue de quelqu'un trompe rarement...</p>
-
-<p>&mdash;Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la
-vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même
-s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions
-générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être
-devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir
-accompli éclipse l'amour...</p>
-
-<p>&mdash;Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie
-jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire
-que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le
-plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction
-de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le
-préférer à tous et par l'aimer!</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, riposta ironiquement M<sup>me</sup> de Guermanton, que vous
-préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous
-trouvez tous les hommes moins bien que mon mari!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> cette allusion,
-et j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin
-de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le c&oelig;ur
-si libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un
-monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous
-promets de l'épouser avec le plus grand empressement.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, dit M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre
-jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui
-pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une
-opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à
-l'&oelig;il nu, s'il se peut.</p>
-
-<p>L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la
-châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet.</p>
-
-<p>L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice
-qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable
-qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des
-intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de
-l'éloigner définitivement de Guermanton.</p>
-
-<p>Pour en avoir le c&oelig;ur net, elle conçut le projet d'interroger M.
-de Guermanton.</p>
-
-<p>L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans
-l'après-midi.</p>
-
-<p>Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à
-Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée.</p>
-
-<p>Elle s'approcha et aborda carrément la question.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
-Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, M<sup>me</sup> de
-Guermanton lui parlait de mariage comme d'une chose possible?</p>
-
-<p>Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à
-l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était
-qu'une orpheline pauvre?</p>
-
-<p>Comme Jacques gardait le silence:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais
-trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours
-loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il
-se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu
-songer? Et y songe-t-il seulement?</p>
-
-<p>M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière
-de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de
-répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous
-trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me
-parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher
-un mot sur les sujets qui me touchent le plus.</p>
-
-<p>&mdash;Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur
-un ton d'affectueux reproche.</p>
-
-<p>Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que
-Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois
-faire... et pourquoi je dois le faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> &mdash;S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de
-Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Soit... il est aisé de les éloigner.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un
-peu plus tard, en présence de M<sup>me</sup> de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Mais M<sup>me</sup> de Guermanton me hait! s'écria Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses
-sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous
-désirez, vous l'aurez, je vous le promets...</p>
-
-<p>Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la
-châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante.</p>
-
-<p>&mdash;En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux
-dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme
-heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois
-chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que
-vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition
-vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à
-épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu
-de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue.
-C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites:</p>
-
-<p>&mdash;La préférence de cet homme n'est pas justifiée.</p>
-
-<p>Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> qualités que
-je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si
-c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première
-à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit
-dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des
-filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance,
-le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être
-riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous
-appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre
-nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous
-nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et
-croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien...</p>
-
-<p>&mdash;Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le
-souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis
-qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec
-hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser.</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à
-pied, le fusil sur l'épaule.</p>
-
-<p>Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les
-enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et
-de Souvigny.</p>
-
-<p>Vers quatre heures, M<sup>me</sup> de Guermanton décida de se porter à la
-rencontre des chasseurs.</p>
-
-<p>La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein
-d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du
-domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton.</p>
-
-<p>Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le
-saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit
-signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un
-groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant
-tranquillement.</p>
-
-<p>&mdash;Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de
-Guermanton.</p>
-
-<p>Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon.</p>
-
-<p>C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru
-qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un
-inconnu.</p>
-
-<p>Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de
-l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint
-retentir de la tête au c&oelig;ur de la jeune fille.</p>
-
-<p>Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> elle n'avait
-encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain.</p>
-
-<p>Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique.
-Il avait le type aquilin, l'&oelig;il à fleur de tête comme les Slaves,
-le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre
-supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il
-était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le
-dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la
-fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et
-le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent
-tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant
-costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui
-veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et
-courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit.</p>
-
-<p>Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme
-un peu par sa tenue et sa bonne façon.</p>
-
-<p>Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux
-blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et
-souriante.</p>
-
-<p>M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne
-s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité
-du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même
-d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du
-même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus
-franc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à
-sa prédilection pour Jacques.</p>
-
-<p>A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur
-aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui
-trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et
-les penseurs.</p>
-
-<p>Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre
-l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui
-adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de
-spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter
-ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour
-nous accompagner.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu
-beaucoup à insister.</p>
-
-<p>&mdash;Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement
-fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler
-ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez,
-j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous
-confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai
-paroissien.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons donc, fit le prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on
-fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on
-ne fait pas. Depuis <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> trop longtemps je me suis désintéressé de
-toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre
-mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que
-l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs
-journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés
-à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi.
-Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais
-seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le
-courage d'entreprendre?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien simple, fit le baron.</p>
-
-<p>Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai
-arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais
-pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle
-la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes
-qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer
-ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la
-faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme
-vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous
-corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour
-corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être
-aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme
-on l'entend. Je ne suis <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> donc point digne de votre intérêt. Et il
-me faut pourtant le mériter. Comment faire?</p>
-
-<p>&mdash;Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le
-prêtre de son air le plus simple.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre
-devoir pascal, fût-ce à la Toussaint.</p>
-
-<p>&mdash;La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à
-remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me
-semblait très édifiant.</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le
-prêtre avec un recueillement grave.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez
-coulant?</p>
-
-<p>&mdash;Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant,
-si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa
-profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal
-mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages
-n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant
-que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de
-Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez
- encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!»</p>
-</div>
-
-<p>C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline,
-que de leur parler comme je <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> fais. C'est leur éviter peut-être
-des épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des
-naufrages!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé
-peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de
-vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse
-venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et
-muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le
-trouverez point.</p>
-
-<p>&mdash;Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur
-dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher
-alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la
-dévotion sincère n'y perdait rien.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve
-par-dessus le marché.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante,
-assistait à cette lutte:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette
-le moindre petit mot dans la balance...</p>
-
-<p>&mdash;M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie
-en votre faveur serait superflue.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline.
-Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer
-d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse,
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> dit gaiement
-le prêtre, nous vous prêterons main-forte.</p>
-
-<p>&mdash;Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec
-une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un
-homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à
-faire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien
-dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le
-baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la
-main de M<sup>lle</sup> Pauline; troisièmement, M<sup>lle</sup> Pauline autorisera
-le baron à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira
-pendant ce temps-là; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du
-mariage.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu,
-commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron?</p>
-
-<p>&mdash;Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer.</p>
-
-<p>A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne
-<ins id="cor_1" title="saurions">serions</ins>
-là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous
-en prie!</p>
-
-<p>&mdash;Récitez maintenant votre <i>Credo</i>, poursuivit le curé.</p>
-
-<p>&mdash;Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> laissant dans
-le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point
-corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les
-amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette
-délicate mission?</p>
-
-<p>&mdash;De grand c&oelig;ur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur.
-Mais en serais-je capable? Voilà la question.</p>
-
-<p>&mdash;Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement.
-De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence.</p>
-
-<p>Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop
-vivement. Mais comment s'en dédire?</p>
-
-<p>&mdash;Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant
-l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte
-aussi le clocher.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, dit vivement le baron.</p>
-
-<p>Il y eut un silence que M<sup>me</sup> de Guermanton rompit la première.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme
-voisine, qu'une collation vous attend.</p>
-
-<p>Le baron et le curé, sur un signe de M<sup>me</sup> de Guermanton,
-s'engagèrent les premiers sur le petit pont rustique.</p>
-
-<p>Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas:</p>
-
-<p>&mdash;Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son
-institutrice avec un air de triomphe.</p>
-
-<p>&mdash;Presque charmant, repartit Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;En conséquence, prononça Jacques avec une
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> nuance de
-mélancolie, voilà mademoiselle presque baronne!</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce
-qu'on est convenu d'appeler en province la <i>société</i> du pays, avaient
-coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec
-Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue
-et que l'on eût crue sans apprêts.</p>
-
-<p>L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à
-ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix.</p>
-
-<p>Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait,
-avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui
-venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui
-méritaient de la former.</p>
-
-<p>Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait
-de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton
-et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa
-résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop
-loin de Paris.</p>
-
-<p>Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane
-que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs
-armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement.</p>
-
-<p>Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis
-1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur
-Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage
-des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant
-au château se livrer après dîner aux délices de la <i>Bête ombrée</i>,
-puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour
-eux-mêmes.</p>
-
-<p>Cette année-là, Pauline fit tomber adroitement la conversation de
-chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue
-de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel
-il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la
-conciliation.</p>
-
-<p>&mdash;Un habile homme! assurait le juge de paix.</p>
-
-<p>Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron,
-grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme
-trop aimée était une véritable calamité pour le pays.</p>
-
-<p>&mdash;Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait
-voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme!</p>
-
-<p>Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et
-de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social.</p>
-
-<p>&mdash;A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
-de respect la magistrature de son ressort, et il s'était souvent
-signalé par des dénonciations courageuses contre des braconniers,
-des malfaiteurs de toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour
-livrer les coupables au glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait
-la découverte d'une bande d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc.,
-etc. Aussi n'avait-il qu'à parler pour être écouté dans le monde
-judiciaire, dont il eût pu être un des ornements, s'il avait eu de
-l'ambition.</p>
-
-<p>Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay
-l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette
-réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade.</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette
-fâcheuse préférence!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermanton l'avait à peine connue, car M<sup>me</sup> Pottemain ne
-voyait personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton
-à Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences
-était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par
-ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la
-pensée de les fréquenter.</p>
-
-<p>&mdash;Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand
-chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en
-poste!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, répondait le Polonais à M<sup>me</sup> de Guermanton, j'ai assez connu
-la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a
-tuée.</p>
-
-<p>La question devenant ainsi une affaire entre médecins, <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> Jacques
-changeait volontiers la conversation.</p>
-
-<p>Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un
-des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté.</p>
-
-<p>Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une
-femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à
-son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand
-elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y
-avait là de quoi l'éblouir et la charmer.</p>
-
-<p>Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle
-s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir
-pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son
-trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de
-Jeanne de Guermanton s'éclaircissait.</p>
-
-<p>Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une
-victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt.</p>
-
-<p>Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en
-songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la
-promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille
-sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi
-les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au
-grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> les arbres,
-qui semblaient avec leurs <ins id="cor_2" title="ramelles">ramilles</ins> d'argent mat sur le fin azur du
-ciel, le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver?</p>
-
-<p>&mdash;Enchanteur! répondit-elle avec effusion.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir,
-d'un coup d'&oelig;il, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi?</p>
-
-<p>M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort,
-répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour
-et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir
-le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces
-et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé
-aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas
-réussi.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi
-dorénavant?</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre
-contrat de mariage,&mdash;au grand contentement, je pense, du baron
-Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais
-disposé à lui faire la cession de ce terrain.</p>
-
-<p>&mdash;S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?</p>
-
-<p>&mdash;Pleinement et dès aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash;Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> vrai de
-prétendre que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne
-l'est pas moins que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je
-consentirais même plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous
-avez des enfants...</p>
-
-<p>&mdash;Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de
-Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Comparée à zéro, c'est tout un pays.</p>
-
-<p>&mdash;Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant
-nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec
-force, n'est-ce pas, Jeanne?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, dit M<sup>me</sup> de Guermanton, ce que mon mari fait est
-bien fait.</p>
-
-<p>&mdash;Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous
-exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner
-les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable
-envers vous!</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur
-tendait la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous
-prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre
-gratitude.</p>
-
-<p>Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que
-l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son
-âme franche ne savait rien garder.</p>
-
-<p>Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait
-la liberté relative de la servitude pédagogique, <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> servitude qui,
-après tout, n'est pas cimentée par le sacrement.</p>
-
-<p>Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de
-Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais
-qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer
-directement à la jeune fille.</p>
-
-<p>Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient
-conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui
-intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux
-parent.</p>
-
-<p>Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne
-pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête
-et le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les
-transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un
-veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié!
-Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et
-sucré d'un verre de cidre?</p>
-
-<p>Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration
-du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage,
-tombait le 15 avril.</p>
-
-<p>La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout
-à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans
-nouvelles.</p>
-
-<p>Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de
-ce qui se passait à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> &mdash;Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas
-être au courant?</p>
-
-<p>Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui
-répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir
-pour le croire.</p>
-
-<p>M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé
-que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.</p>
-
-<p>Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage
-discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une
-robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à
-l'horizon.</p>
-
-<p>Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose
-étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi
-nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.</p>
-
-<p>Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la
-stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes,
-alignées et sarclées...</p>
-
-<p>Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse
-terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai
-passage abandonné aux chèvres.</p>
-
-<p>On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les
-courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.</p>
-
-<p>Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les
-fenêtres.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été
-passées au papier de verre et au tripoli.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un
-frais bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le
-château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des
-tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.</p>
-
-<p>Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation.
-Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir
-féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des
-plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.</p>
-
-<p>Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit
-halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par
-une nuée de maçons et de charpentiers.</p>
-
-<p>On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens
-et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.</p>
-
-<p>Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous
-le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le
-clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et
-annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa
-marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain,
-de Bois-Peillot.</p>
-
-<hr class="deco50" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
- <h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.</p>
-
-<p>Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du
-voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune
-femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait
-déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une
-rentrée triomphale.</p>
-
-<p>Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour
-l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et
-à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.</p>
-
-<p>Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir
-dans tous ses détails.</p>
-
-<p>Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle
-prit le plus grand plaisir.</p>
-
-<p>Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première
-baronne. Sur la cheminée se <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> trouvait une réduction du buste de
-la défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.</p>
-
-<p>Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de
-marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression
-de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu
-animer les yeux et les lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser
-formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non
-sans une secrète et indéfinissable angoisse.</p>
-
-<p>Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les
-dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la
-domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.</p>
-
-<p>L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte
-d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise
-de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la
-surveillance générale du service intérieur.</p>
-
-<p>L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans
-sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles
-d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse
-et hardie auraient pu suffire pour signalement.</p>
-
-<p>Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces
-détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les
-rôles impliqués par ce mot significatif.</p>
-
-<p>Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion
-instinctive, le sentiment que <span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> cette femme commune la haïssait
-sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie
-rétrospective.</p>
-
-<p>C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute
-bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée;
-elle se fit humble et courba l'échine.</p>
-
-<p>La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même
-prendre la peine de dissimuler son dédain.</p>
-
-<p>Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les
-nouveaux mariés.</p>
-
-<p>Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence
-dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.</p>
-
-<p>Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil.
-Tous deux paraissaient soucieux.</p>
-
-<p>&mdash;Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.</p>
-
-<p>&mdash;Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son
-caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout,
-nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!</p>
-
-<p>&mdash;Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait
-doux?</p>
-
-<p>&mdash;Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il
-n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller
-chercher une fille <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas
-peur, mon tour reviendra...</p>
-
-<p>&mdash;En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour
-d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.</p>
-
-<p>&mdash;Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis,
-à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous
-retomber sur le nez...</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître!
-C'est sur lui que ça retomberait tout!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...</p>
-
-<p>&mdash;Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si
-lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de
-s'être compromis pour rien...</p>
-
-<p>Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la
-première le fil de cette incompréhensible conversation:</p>
-
-<p>&mdash;C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle.
-Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...</p>
-
-<p>&mdash;Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement
-Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma
-revanche...</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> &mdash;Je te le promets!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois!
-Moi, je me charge de la donzelle...</p>
-
-<p>Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme
-dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute
-jeune par feu M<sup>me</sup> Maslet et attachée à son service, dès l'âge de
-quatorze ans.</p>
-
-<p>Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.</p>
-
-<p>La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée,
-l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à
-mettre en elle toute sa confiance.</p>
-
-<p>Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine
-qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du
-château.</p>
-
-<p>La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la
-maison.</p>
-
-<p>Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre
-indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de
-prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot.
-C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme
-jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au
-besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune
-gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La
-vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
-une fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année,
-avait voulu introduire son amoureux dans la place.</p>
-
-<p>Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine
-de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine,
-il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait
-tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au
-pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour
-avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.</p>
-
-<p>Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux
-que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la
-situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la
-châtelaine, le plus riche parti de la contrée.</p>
-
-<p>Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum
-de M<sup>me</sup> Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait
-fini par le charger de ses intérêts extérieurs.</p>
-
-<p>C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des
-bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire
-les métayers et les bûcherons.</p>
-
-<p>Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine,
-n'avaient produit un tel rendement et M<sup>me</sup> Maslet se félicitait de
-son heureux choix.</p>
-
-<p>Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions
-et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine
-Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> M<sup>me</sup> Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux
-intendants, qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne
-cherchaient pas à augmenter leur pécule par des malversations.</p>
-
-<p>Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de
-perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale,
-tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême
-discrétion.</p>
-
-<p>Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens
-d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais
-aux oreilles de la châtelaine.</p>
-
-<p>Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à
-Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!</p>
-
-<p>Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses
-prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était
-proposé.</p>
-
-<p>Un beau matin, M<sup>me</sup> Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée
-d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle
-l'avait présenté comme son mari.</p>
-
-<p>Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de
-position, elle était devenue la baronne Pottemain.</p>
-
-<p>Certes, M<sup>me</sup> Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait
-habitué Pastouret et Victorine à bien des excentricités&mdash;dont ils ne
-s'étaient jamais plaint&mdash;mais jamais ils ne se fussent attendus <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
-de la part de la vieille dame à un pareil dénouement.</p>
-
-<p>Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça
-qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence
-habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux
-auraient à rendre les comptes de leur gestion.</p>
-
-<p>Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés
-l'insouciance de M<sup>me</sup> Maslet.</p>
-
-<p>Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa
-femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret,
-qu'il entendait désormais être le seul maître.</p>
-
-<p>Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à
-l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit
-bientôt surnommer le Sournois.</p>
-
-<p>Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir
-autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible
-pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant
-de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux
-femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister
-aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.</p>
-
-<p>Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le
-terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa
-ligne de conduite.</p>
-
-<p>Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec
-Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son
-nouveau maître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant
-d'humeur assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en &oelig;uvre
-toutes ses séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son
-manège.</p>
-
-<p>La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne
-peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la
-monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une
-matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.</p>
-
-<p>De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère
-aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle
-Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.</p>
-
-<p>En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de
-possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était
-devenue sa maîtresse.</p>
-
-<p>Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé
-de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance
-d'autrefois.</p>
-
-<p>Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme
-d'égards et de prévenances.</p>
-
-<p>C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il
-avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait
-commandé le buste en marbre de la châtelaine.</p>
-
-<p>Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré,
-où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait
-d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se
-sent supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux
-une scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.</p>
-
-<p>En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la
-châtelaine...</p>
-
-<p>Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant
-son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et
-plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le
-hasard lui avait fait rencontrer M<sup>me</sup> Maslet, et que celle-ci était
-millionnaire...</p>
-
-<p>Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse.
-Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du
-matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper
-jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.</p>
-
-<p>Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier
-soupir et il ne put que constater le décès, <i>dû sans aucun doute</i>,
-ajouta-t-il, <i>à une congestion pulmonaire</i>.</p>
-
-<p>La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle
-que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui M<sup>me</sup>
-Pottemain avait rédigé son contrat et déposé son testament.</p>
-
-<p>La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari
-la totalité de ses biens.</p>
-
-<p>Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans
-la propriété et il lui fit construire, <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> en témoignage de ses
-regrets, un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.</p>
-
-<p>Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel,
-mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine
-resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la
-domination du couple Pastouret.</p>
-
-<p>Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait
-cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron
-se réveilla.</p>
-
-<p>Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des
-meilleures choses!</p>
-
-<p>Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit
-le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et
-qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.</p>
-
-<p>Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et
-fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs
-renseignements.</p>
-
-<p>Ce fut un coup de massue pour la servante.</p>
-
-<p>Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en &oelig;uvre pour détourner le
-baron de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il
-avait assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui,
-s'il ne voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de
-songer à se remarier.</p>
-
-<p>Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se
-heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se
-résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait
-chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus
-qu'autrefois, <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> elle se sentait armée pour la lutte et elle
-attendit de pied ferme.</p>
-
-<p>Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à
-la transformation du manoir.</p>
-
-<p>Victorine, la rage au c&oelig;ur, sentait chaque jour son maître lui
-échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait
-d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa
-fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.</p>
-
-<p>Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et
-plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de
-la servante.</p>
-
-<p>Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être
-avoir recours à l'intimidation...</p>
-
-<p>Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour
-jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.</p>
-
-<p>Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline
-et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer
-définitivement à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le
-visage de la jeune femme.</p>
-
-<p>Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle
-eût pu être en droit de se promettre.</p>
-
-<p>En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui
-procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les
-plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé de
-lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
-pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment
-d'antipathie que lui inspirait son mari.</p>
-
-<p>Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu
-du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à
-lire la sincérité.</p>
-
-<p>Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une
-leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher,
-elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa
-nature pour répondre à l'affection par l'affection.</p>
-
-<p>Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui
-lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa
-situation d'épouse.</p>
-
-<p>Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la
-mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop
-brusque d'existence.</p>
-
-<p>Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et
-établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En
-attendant, il redoublait de soins et de prévenances.</p>
-
-<p>Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune
-initiative à prendre.</p>
-
-<p>De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire,
-elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa
-mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du
-reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs.</p>
-
-<p>Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> jour à
-l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête
-merveilleusement dressée.</p>
-
-<p>Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que
-son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier
-admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et
-pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage.</p>
-
-<p>Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles
-distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme.</p>
-
-<p>Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline,
-mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont
-ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à
-Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie
-de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure
-l'inquiétude latente de la jeune femme.</p>
-
-<p>Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de
-Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui
-l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la
-servante-maîtresse.</p>
-
-<p>Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord
-avait été loin de se modifier.</p>
-
-<p>Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque
-fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance
-incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun
-éclat.</p>
-
-<p>Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> l'ennui que
-devait éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis
-tant d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse
-absolue.</p>
-
-<p>Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long
-isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait
-bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais
-une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain
-avait donné quelques droits...</p>
-
-<p>Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever
-une question qu'elle sentait irritante au premier chef.</p>
-
-<p>Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine,
-chaque fois que l'occasion s'en présentait.</p>
-
-<p>La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux
-femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs,
-devait fatalement rester à la baronne.</p>
-
-<p>Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme,
-Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à
-répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites
-et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton
-qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui
-avaient dû exister entre elle et son maître.</p>
-
-<p>Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir Victorine
-quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun reproche
-rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle émit
-seulement avec <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> discrétion cette opinion que la plus simple
-convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner
-son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de
-Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à-vis de
-Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le
-moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant
-tout scandale.</p>
-
-<p>Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui
-fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue
-impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait
-assurer la tranquillité de tout le monde.</p>
-
-<p>A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison
-de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui
-continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes.</p>
-
-<p>De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se
-marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa
-servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre
-tranquillement et de se créer une famille.</p>
-
-<p>Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand
-celui-ci eut fini, il secoua la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la
-dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la
-porte, comme cela, sans autre motif?...</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> insolent de son
-valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que
-nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à
-Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il
-s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire
-réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux...</p>
-
-<p>Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous
-refusez d'épouser Victorine?</p>
-
-<p>&mdash;Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est
-d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître
-de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous
-partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera...</p>
-
-<p>&mdash;C'est votre dernier mot, Pastouret?</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon dernier mot, not'maître!</p>
-
-<p>&mdash;Bien! Vous attendrez mes ordres.</p>
-
-<p>&mdash;J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit...
-Faut bien vous laisser le temps de réfléchir...</p>
-
-<p>Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler
-sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans
-son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard.</p>
-
-<p>Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il
-paraissait avoir pris son parti.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour
-de jardin.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Lequel?</p>
-
-<p>&mdash;Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du
-jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je
-vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà. Je vais les
-marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de
-me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le
-crédit d'un ou deux mois?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est
-en principe décidé, j'y souscris volontiers.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa
-femme.</p>
-
-<p>Et il changea de conversation.</p>
-
-<p>Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât
-jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à
-reprocher à sa maîtresse la moindre observation.</p>
-
-<p>Ils crurent avoir gagné leur procès.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous
-le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas
-peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la
-petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal,
-c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Cependant la saison des chasses était arrivée.</p>
-
-<p>Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune
-occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible,
-le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les
-châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins.</p>
-
-<p>C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le
-rendez-vous élégant de la contrée.</p>
-
-<p>Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces
-petites fêtes qui se renouvelaient souvent.</p>
-
-<p>Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques,
-qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre
-aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que
-la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter.</p>
-
-<p>Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient
-beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis,
-le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent
-conviés.</p>
-
-<p>De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les
-autorités du pays s'étaient trouvées <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> réunies à Bois-Peillot. On
-préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline.</p>
-
-<p>Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la
-préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de
-Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques
-officiers de la garnison et la société des environs.</p>
-
-<p>M. de Guermanton s'était excusé.</p>
-
-<p>A onze heures, les chasseurs prirent position.</p>
-
-<p>Ils furent échelonnés dans toutes les <i>lignes</i> du bois et les
-rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office.</p>
-
-<p>Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit
-fin que vers le soir.</p>
-
-<p>De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des
-tireurs, qui firent une véritable hécatombe.</p>
-
-<p>Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui
-amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins.</p>
-
-<p>Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer
-à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve
-quelques cartouches de gros plomb.</p>
-
-<p>A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un
-fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé.</p>
-
-<p>Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être
-bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en
-poussant un éclat de rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des <i>berdins</i>
-dans le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les
-troupeaux.</p>
-
-<p>Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater
-le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut
-admonester le <i>berdin</i>, celui-ci avait déjà disparu.</p>
-
-<p>A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang
-Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau.</p>
-
-<p>Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du
-gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là.</p>
-
-<p>On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu?</p>
-
-<p>Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils
-rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers.</p>
-
-<p>Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait
-de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie,
-et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation.
-Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet
-accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne
-pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident...
-ou meurtre.</p>
-
-<p>Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une
-imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge
-de gros plomb à chevreuil.</p>
-
-<p>Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> plus qu'une
-plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup.
-On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on
-transporta le blessé à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il
-s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait
-été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait.</p>
-
-<p>Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira
-plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui
-avait failli coûter la vie au petit pâtre.</p>
-
-<p>Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que
-j'aimais tant!</p>
-
-<p>M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents
-malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans
-de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été
-témoin que tout s'est cependant passé correctement.</p>
-
-<p>&mdash;La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce
-douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que
-tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.</p>
-
-<p>Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au
-château.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur
-Marsay commença un premier pansement.</p>
-
-<p>A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il
-se raidit, murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...</p>
-
-<p>Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.</p>
-
-<p>Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient
-eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce
-qu'il a voulu me dire.</p>
-
-<p>Elle se pencha vers le défunt, l'&oelig;il sec, mais les traits
-contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge
-la face ensanglantée du cadavre.</p>
-
-<p>Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut
-retrouver le procureur.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de
-mourir entre mes bras.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous concluez? demanda le magistrat.</p>
-
-<p>&mdash;A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont
-l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents
-coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des
-tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le
-meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
-nous qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés
-aujourd'hui?...</p>
-
-<p>M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les
-lèvres, puis, brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai
-le permis d'inhumer.</p>
-
-<p>Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit
-quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du
-rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du
-baron, dont le chagrin faisait peine à voir:</p>
-
-<p>&mdash;Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de
-ces choses-là...</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur,
-j'espère bien!</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules.
-Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite...
-Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée
-d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et
-il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est
-navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!</p>
-
-<p>&mdash;Je reconnais là votre c&oelig;ur! fit le magistrat.</p>
-
-<p>&mdash;Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne
-retrouverai jamais un dévouement semblable.</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté
-Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> où son
-intendant renfermait ses papiers.</p>
-
-<p>Il n'en sortit que deux heures après.</p>
-
-<p>Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès
-le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les
-circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis
-d'inhumer.</p>
-
-<p>L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa
-qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.</p>
-
-<p>Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il
-s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure
-où on cloua le cercueil.</p>
-
-<p>Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf,
-tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi
-par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot
-et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait
-toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon
-exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux
-pauvres.</p>
-
-<p>Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de
-rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;En face des quelques personnes présentes et surtout des
-travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés
-spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été
-Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise
-par tous me gagne au souvenir du deuil que <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> j'ai conduit, il y
-a trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre
-que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et
-perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!</p>
-
-<p>Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage
-dans son mouchoir.</p>
-
-<p>Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il
-rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à
-Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en
-courant dans la cour du château:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille
-gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y
-a-t-il des pompiers?</p>
-
-<p>Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de
-victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions
-auxquelles il ne savait que répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Courons! dit Pauline, dont le c&oelig;ur battait avec force et qui
-avait pâli.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour
-des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai
-seul!</p>
-
-<p>Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après,
-il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée
-noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine
-entra sans frapper.</p>
-
-<p>&mdash;Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton
-ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,&mdash;Que le
-bon Dieu ait son âme!&mdash;et nous devions même nous épouser... Eh bien,
-ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa
-bonne mort...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...</p>
-
-<p>Victorine hocha la tête et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop
-long!... Alors on l'a tué...</p>
-
-<p>Pauline se leva, frémissante:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine,
-écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui
-arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que
-voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant
-à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.</p>
-
-<p>Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier
-couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.</p>
-
-<p>C'était bien l'écriture de Pastouret.</p>
-
-<p>Un instant, elle hésita avant de lire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> &mdash;Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable
-servante, et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au
-procureur... Mais j'aime pas mettre les gens de justice dans mes
-affaires... Je préfère vous donner cela à vous... Vous verrez
-là-dedans ce que le Sournois a fait de sa première femme... ce qu'il
-ferait de moi, si je ne me tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera
-de vous... quand il en aura assez... Vous comprendrez aussi pourquoi
-Pastouret est mort... Ah! il se doutait, le Sournois, que Pastouret
-lui avait préparé un plat de sa façon... Depuis hier, il a retourné
-tout le petit cabinet où le pauvre garçon serrait ses papiers... Il
-n'a rien trouvé... moi, je reste pour venger le mort... et je vous
-jure que je le vengerai... Quant à vous, madame, vous ne m'aimez
-pas, puisque vous avez voulu me renvoyer, ça m'est égal, je ne vous
-en veux pas et la preuve, c'est que je vous rends service en vous
-prévenant... Que madame la baronne fasse maintenant ce qu'elle jugera
-à propos!</p>
-
-<p>Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait
-désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais
-elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre
-les deux époux.</p>
-
-<p>Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la
-connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa
-merci...</p>
-
-<p>Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> au
-Sournois la tentation de la traiter comme il venait <i>assurément</i> de
-traiter le malheureux Pastouret...</p>
-
-<p>&mdash;Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou
-sinon!...</p>
-
-<p>Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un
-&oelig;il hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque
-Victorine eut disparu, elle se décida...</p>
-
-<p>Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les
-caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans
-le vide.</p>
-
-<p>Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses
-regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste
-si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force
-conduire, en la meurtrissant, sa propre main!</p>
-
-<p>Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui
-se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!</p>
-
-<p>Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la
-chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle,
-regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le
-papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha
-dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à
-pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir
-été ni remarquée, ni entendue:</p>
-
-<p>&mdash;De quel côté Guermanton?</p>
-
-<p>Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> Guermanton à
-travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps
-en temps une clameur étouffée:</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Jacques!</p>
-
-<p>Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver
-à Guermanton avant de mourir,&mdash;ou de revoir son mari, ce qui pour
-elle était la même chose!</p>
-
-<p>Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche,
-elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre
-écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua,
-elle avança, répétant toujours:</p>
-
-<p>&mdash;Jacques! Jacques!</p>
-
-<p>Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une
-allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à
-la suivre.</p>
-
-<p>Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de
-sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.</p>
-
-<p>Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant
-qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre
-robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine...
-C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!...
-Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante
-mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables
-et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> êtes
-troublée?... Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux
-objet de votre angoisse?...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême
-effort.</p>
-
-<p>Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant,
-la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé
-tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus
-et l'infortunée avait la tête basse et l'&oelig;il en terre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait
-accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.</p>
-
-<p>Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se
-cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la
-sentinelle et gagner la rase campagne:</p>
-
-<p>&mdash;Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...</p>
-
-<p>&mdash;Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela
-en cheminant au pas.</p>
-
-<p>Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et
-raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.</p>
-
-<p>Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait
-vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des
-dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était
-tout à fait étrangère; mais il aimait mieux <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> étudier les allures
-de son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser
-une question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.</p>
-
-<p>Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en
-plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture
-aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui
-l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride
-et lui asséna un coup de cravache.</p>
-
-<p>Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et
-Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut
-machinalement accepté.</p>
-
-<p>Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de
-sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de
-faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait
-d'assister.</p>
-
-<p>Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en
-voyant dans la glace l'altération de ses traits.</p>
-
-<p>A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée
-qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.</p>
-
-<p>Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.</p>
-
-<p>Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à
-présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se
-sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses
-caresses, mais même à son regard...</p>
-
-<p>Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> sans
-plus songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de
-lutter avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.</p>
-
-<p>Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire,
-dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se
-plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit
-un revolver qu'elle chargea.</p>
-
-<p>En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son
-d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.</p>
-
-<p>Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection
-qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui
-opposer aucune résistance.</p>
-
-<p>Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la
-crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant
-d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.</p>
-
-<p>Nulle réponse.</p>
-
-<p>Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme
-l'entendit s'éloigner.</p>
-
-<p>Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la
-tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle
-Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la
-figure stupéfaite et irritée du baron.</p>
-
-<p>Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui
-se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se
-taisait, c'était de crainte d'en trop dire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> &mdash;Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?</p>
-
-<p>Puis apercevant le revolver:</p>
-
-<p>&mdash;Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.</p>
-
-<p>&mdash;Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?...
-Mais tout...</p>
-
-<p>&mdash;Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un
-assassin!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'osez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Que je vous ordonne de quitter cette chambre!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez
-perdu la raison!</p>
-
-<p>&mdash;Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il
-m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à
-votre juste valeur...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette
-arme.</p>
-
-<p>Et en s'avançant peu à peu, l'&oelig;il caressant et la main tendue, il
-semblait espérer de désarmer la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me
-faites horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet,
-je suis votre femme! Je suis <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> venue à vous pleine d'espoir et
-de confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot!
-Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»</p>
-
-<p>Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un
-regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée
-par la colère.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>La position du baron Pottemain était embarrassante.</p>
-
-<p>Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à
-coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu
-que le problème de cette métamorphose à résoudre.</p>
-
-<p>Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était
-ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant
-le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une
-journée orageuse et énervante?</p>
-
-<p>Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à
-descendre?</p>
-
-<p>Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement,
-s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus
-tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât
-clairement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.</p>
-
-<p>Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus
-rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à
-s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.</p>
-
-<p>Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la
-lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre
-chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété
-l'excès par l'excès de la folie même.</p>
-
-<p>Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses
-mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se
-trouvait encore le revolver.</p>
-
-<p>Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte,
-la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son &oelig;il lança des
-éclairs.</p>
-
-<p>Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est bien décidément folle!</p>
-
-<p>Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:</p>
-
-<p>&mdash;Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne
-comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps
-attendre... Vous allez être édifié...</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton
-où vibrait la volonté et où <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> éclatait, malgré lui, l'impatience,
-vous conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...</p>
-
-<p>&mdash;Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait
-jamais dû se produire!</p>
-
-<p>&mdash;Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;A merveille!</p>
-
-<p>&mdash;J'attends dans la pièce voisine.</p>
-
-<p>Et il referma la porte.</p>
-
-<p>Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais
- élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez mon
- retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends rien... Je
- m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»</p>
-</div>
-
-<p>Pauline prit une plume et traça ces mots:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes <i>et ce que vous
- avez fait</i>... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien vous
- devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et le bruit
- sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un prétexte
- honnête et plausible pour nous séparer.»</p>
-</div>
-
-<p>Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait
-employé lui-même.</p>
-
-<p>Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe
-en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il
-froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.</p>
-
-<p>Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si
-une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la
- folie est héréditaire.</p>
-
- <p>«Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, ni le
- scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre proposition.</p>
-
- <p>«Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je vous
- le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»</p>
-</div>
-
-<p>Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche
-du dîner.</p>
-
-<p>La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus
-tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de
-robe et rattaché ses cheveux.</p>
-
-<p>Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un
-flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître
-en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa
-jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main
-gantée et descendit avec lui.</p>
-
-<p>Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne
-s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles
-d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.</p>
-
-<p>La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles.
-Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.</p>
-
-<p>Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils
-se parlèrent sans penser.</p>
-
-<p>A peine au dessert, le baron dit tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Les tristes émotions de cette journée paraissent, <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> mon amie,
-vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous
-goûter de suite un peu de repos?</p>
-
-<p>Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant
-au valet:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on
-m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la
-sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et
-que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!</p>
-
-<p>Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant
-d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine
-lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.</p>
-
-<p>Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic
-tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent
-rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.</p>
-
-<p>Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur
-son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait
-réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.</p>
-
-<p>La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la
-marque se trahissaient, après des années de <i>bonheur</i> conjugal, par
-quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion
-d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à
-nu...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée
-réellement en un clin d'&oelig;il au beau milieu d'une de ces situations
-tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses
-protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?</p>
-
-<p>Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer
-décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup
-devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de
-lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans
-le premier cloître venu.</p>
-
-<p>On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est par trop extraordinaire!</p>
-
-<p>Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux
-enfants, s'esquiverait avant le réveil.</p>
-
-<p>Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance
-de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut
-articuler aucune plainte.</p>
-
-<p>Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de
-réintégrer le domicile conjugal.</p>
-
-<p>La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui
-donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.</p>
-
-<p>En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas
-dit qu'il abdiquât.</p>
-
-<p>Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant
-subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans
-l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.</p>
-
-<p>Comment faire, alors?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire
-intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître
-l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain,
-dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!</p>
-
-<p>La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que
-la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation
-d'une façon bizarre, mais muette...</p>
-
-<p>Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les
-premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les
-bosquets.</p>
-
-<p>Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si
-ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.</p>
-
-<p>L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles
-vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du
-coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient
-dans l'azur.</p>
-
-<p>A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire,
-également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point
-blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.</p>
-
-<p>Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne
-Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et
-une curiosité maladive attira son attention de ce côté.</p>
-
-<p>&mdash;Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est
-embarquée pour l'autre monde.</p>
-
-<p>Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se <span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> vêtit d'une
-matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et
-dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit
-à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.</p>
-
-<p>Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se
-souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par
-l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.</p>
-
-<p>Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de
-demander les clés, elle serait restée prisonnière.</p>
-
-<p>Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés
-et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du
-personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron
-et se dirigea à pas lents vers le parc.</p>
-
-<p>La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à
-Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.</p>
-
-<p>Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui
-y conduisait en zigzags parmi les hêtres.</p>
-
-<p>Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les
-vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries
-dans la futaie.</p>
-
-<p>Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia
-le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent
-et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou
-par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce
-qui l'attend!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> Encore quelques pas et elle allait toucher le but.</p>
-
-<p>Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par
-l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau,
-était close par une petite grille.</p>
-
-<p>Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases
-contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.</p>
-
-<p>Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste
-de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer
-aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:</p>
-
-<p>&mdash;Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!</p>
-
-<p>Cette composition ne pouvait être que l'&oelig;uvre d'un grand artiste,
-inspiré à coup sûr par une pensée singulière.</p>
-
-<p>Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il
-fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.</p>
-
-<p>Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait
-naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.</p>
-
-<p>Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la
-chapelle.</p>
-
-<p>Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le
-monument:</p>
-
-<p>&mdash;Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!</p>
-
-<p>Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> chien dans le
-fourré, puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au
-milieu d'un taillis.</p>
-
-<p>Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule
-sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil
-hérissé comme un loup.</p>
-
-<p>&mdash;Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.</p>
-
-<p>Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha
-légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre
-de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux,
-comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs
-cheveux blonds épars.</p>
-
-<p>Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son
-instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.</p>
-
-<p>A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et
-Pauline, pour le rassurer, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta
-maîtresse...</p>
-
-<p>Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Non... Vous n'êtes pas M<sup>me</sup> la baronne... M<sup>me</sup> la baronne, elle
-est là!</p>
-
-<p>Et du doigt, il désignait le monument.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais
-je suis la seconde baronne.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit simplement le pâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Jeannolin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> &mdash;Qu'est-ce que tu fais?</p>
-
-<p>&mdash;Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!</p>
-
-<p>Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu
-qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.</p>
-
-<p>Mais cet être bizarre intéressait Pauline.</p>
-
-<p>Elle s'approcha et d'un ton caressant:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.</p>
-
-<p>&mdash;Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du
-Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.</p>
-
-<p>Pauline ne se tint pas pour battue.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu
-pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...</p>
-
-<p>L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen
-eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son
-interlocutrice, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il
-vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant
-pour tout le monde...</p>
-
-<p>Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> &mdash;Ils disent comme cela dans le pays que je suis <i>berdin</i>...
-mais je ne le suis point!... Mais dâ&mdash;non!,.. et je vois clair...
-Je l'aimais bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits,
-des gâteaux... et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle
-est là... Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la
-chasse... Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et
-même qu'un ami du Sournois m'a tiré dessus...</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre
-Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me
-faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là
-qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...</p>
-
-<p>Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.</p>
-
-<p>&mdash;Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de
-réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être
-contente.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu fait? demanda Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,..
-dans la chapelle.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la
-jeune femme.</p>
-
-<p>Mais l'enfant secoua la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...</p>
-
-<p>&mdash;Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> saura rien... Aie
-confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je
-te promets d'avoir soin de toi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que
-je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois,
-hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...</p>
-
-<p>Et le <i>berdin</i> éclata d'un rire nerveux et strident.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin,
-sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens
-faire paître tes vaches par ici?...</p>
-
-<p>&mdash;Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de
-la baronne...</p>
-
-<p>&mdash;Je reviendrai... à demain!...</p>
-
-<p>Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait
-d'apprendre, tandis que le <i>berdin</i> lançait Bas-Rouge de nouveau à la
-poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.</p>
-
-<p>&mdash;Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.</p>
-
-<p>Il avait passé sa nuit à former des conjectures <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> sur ce mot plein
-de menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Je sais tout!</i></p>
-
-<p>Tout? Quoi?</p>
-
-<p>Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son
-compte, de quelle source le tenait-elle?</p>
-
-<p>Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème.
-Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son
-pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.</p>
-
-<p>Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et
-tailla ses favoris à pleins ciseaux.</p>
-
-<p>Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours
-de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en
-sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.</p>
-
-<p>Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta
-stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on
-avait déjà vu M<sup>me</sup> la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne
-fût pas sept heures du matin.</p>
-
-<p>&mdash;Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille
-du baron l'ex-servante-maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait
-pas paraître étonné.</p>
-
-<p>Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua
-à se savonner le menton d'un <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> geste ample et symétrique, se
-bouchant les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui
-donnait l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.</p>
-
-<p>Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il
-ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage,
-aujourd'hui!</p>
-
-<p>Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se
-retournant vers sa servante:</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes
-familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon
-service?</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement
-Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre
-Pastouret.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Oh! rien!</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et
-j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe...
-Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence,
-pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé...
-quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu
-après mon départ et qu'a-t-elle fait?</p>
-
-<p>Victorine sourit imperceptiblement.</p>
-
-<p>Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture
-entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir,
-et elle triompha. <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> Mais elle sut cacher le contentement intérieur
-qu'elle éprouvait.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon
-que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru
-étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur
-ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai
-trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec
-vous... Je ne sais rien de plus...</p>
-
-<p>&mdash;Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans
-les yeux la servante-maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le
-regard étincelant de son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?</p>
-
-<p>&mdash;J'affirme que je n'ai vu personne.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses
-dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au
-parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je
-croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.</p>
-
-<p>Mais le baron ne releva pas cette pointe.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-elle à présent?</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez,
-en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je
-te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera
-et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste
-continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as
-compris? C'est entendu?</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien!</p>
-
-<p>Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait
-d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre
-sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver
-le danger.</p>
-
-<p>Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que,
-si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la
-toute-puissance.</p>
-
-<p>C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée
-à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité
-propre.</p>
-
-<p>Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout,
-qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que
-sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.</p>
-
-<p>Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas
-hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre
-son &oelig;uvre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et
-s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.</p>
-
-<p>Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le
-plus dégagé du monde.</p>
-
-<p>A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins,
-sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez
-volontiers... je parierais.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu
-et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine
-de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres
-vivants ce que je ne puis leur rendre.</p>
-
-<p>Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le
-baron affecta de ne pas prendre garde.</p>
-
-<p>Il reprit sans aucune ironie:</p>
-
-<p>&mdash;Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai,
-pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.</p>
-
-<p>&mdash;De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est
-essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée
-que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon!
-la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la
-contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> &mdash;Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit
-mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer
-sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.</p>
-
-<p>Enfin, il soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des
-autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre
-mari!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!</p>
-
-<p>Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel
-mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.</p>
-
-<p>Dans ce coup d'&oelig;il, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et
-que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits.
-C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes changé, dit-elle involontairement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire
-recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un
-soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour
-vous plaire...</p>
-
-<p>&mdash;N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste
-plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec
-la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?</p>
-
-<p>&mdash;Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> &mdash;Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je
-vous inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est
-rendu coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela
-comme s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps
-rigueur.</p>
-
-<p>Ce disant, il s'avança vers sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.</p>
-
-<p>Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase
-empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de
-recouvrer une partie de son avantage.</p>
-
-<p>A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice
-criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle
-électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le c&oelig;ur de
-Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.</p>
-
-<p>Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en
-stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.</p>
-
-<p>Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de
-mousse et s'assit près d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a
-calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être,
-et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on
-vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...</p>
-
-<p>Pauline se recueillit un instant, passant rapidement <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> en revue,
-avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les
-dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la
-dénonciation.</p>
-
-<p>Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine,
-Jeannolin.</p>
-
-<p>Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à
-l'abri.</p>
-
-<p>La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante,
-celle-là.</p>
-
-<p>Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à
-s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la
-désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau
-crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le
-scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient
-sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une
-tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.</p>
-
-<p>Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à
-ce prix.</p>
-
-<p>Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de
-son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui
-avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un
-simple soupçon à sa trace.</p>
-
-<p>En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les
-bases de notre séparation. Vous <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> m'avez demandé de feindre pour
-éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis
-prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue
-vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous
-ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par
-soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je
-regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et
-ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que
-vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer,
-pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait
-point sur ma tombe. Dussé-je&mdash;et retenez bien mes paroles!&mdash;dussé-je,
-par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler
-morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis
-quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!</p>
-
-<p>Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait,
-comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour
-sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du
-désespoir.</p>
-
-<p>Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se
-contraignit d'abord pour ne pas éclater.</p>
-
-<p>Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:</p>
-
-<p>&mdash;J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre
-amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> &mdash;Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.</p>
-
-<p>&mdash;Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main
-douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop
-jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les
-fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns
-de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.</p>
-
-<p>&mdash;Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous
-qu'un symptôme de plus, songez-y.</p>
-
-<p>Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui
-range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs
-volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des
-gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là
-votre plan de campagne?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière
-pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre
-une santé&mdash;malgré tout&mdash;aussi chère, sans épuiser tous les moyens de
-la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit
-souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en
-triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration
-dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous un
-étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à autre
-chose. Vous <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à ses
-inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime
-et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve,
-dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que
-l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur
-moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux
-pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne
-amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et
-une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous
-bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que
-vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me
-soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un
-exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de
-Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez
-au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi,
-vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état
-cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et
-la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du
-médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un
-peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction,
-mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent
-aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en
-supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec
-votre propre manie et votre propre douleur...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à
-l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le
-moyen de gagner du temps.</p>
-
-<p>Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son
-habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son
-geôlier:</p>
-
-<p>&mdash;Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!...
-Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la
-proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus
-complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres
-sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous
-m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes
-caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous
-mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la
-première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre
-nous!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le
-baron d'un air de triomphe. A l'&oelig;uvre, maintenant!...</p>
-
-<p>Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain
-courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.</p>
-
-<p>L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille,
-avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.</p>
-
-<p>Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de Pauline
-fussent très opposés chez Jacques <span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> et sa femme, tous deux
-confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les
-politesses qu'ils firent au baron.</p>
-
-<p>Les enfants réclamaient déjà hautement M<sup>lle</sup> Marzet, ne comprenant
-point qu'en devenant M<sup>me</sup> Pottemain elle cessât d'être à eux.</p>
-
-<p>L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé
-souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de
-la destinée.</p>
-
-<p>La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne
-parut point à son avantage.</p>
-
-<p>Et&mdash;que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le
-changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence
-son caractère réel&mdash;Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.</p>
-
-<p>Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution
-dans la voie des épanchements.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et
-Georges avec embarras.</p>
-
-<p>Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en
-recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur
-trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le
-sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des
-accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> &mdash;Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour
-d'un climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir
-exercé sur son enfance une influence néfaste!</p>
-
-<p>Et il regardait le plafond, attendant une réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur
-animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de
-l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune
-femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations?
-Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire...
-l'assassiner?...</p>
-
-<p>&mdash;Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle
-a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents,
-dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité,
-entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...</p>
-
-<p>&mdash;L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux
-en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à
-Guermanton, elle ne faisait pas cela?</p>
-
-<p>Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et
-Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni
-l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline
-a quelque chose de dérangé dans le cerveau.</p>
-
-<p>Le Normand avait bien pesé le mot abominable <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> qu'il venait de
-jeter dans la conversation. Il examina en dessous M. et M<sup>me</sup> de
-Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez
-ces particularités dans l'ombre!</p>
-
-<p>&mdash;J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans
-doute entendu parler...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit vivement M<sup>me</sup> de Guermanton, un incendie à deux lieues
-d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.</p>
-
-<p>&mdash;L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à
-moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre.
-Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir
-avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient
-de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma
-rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal
-entendu, peut-être!</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement
-le père de famille: la première est que, jamais ici, M<sup>lle</sup> Marzet
-n'a été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde
-est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette
-impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en
-fût la cause?</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à
-lui-même de se rassurer.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage,
-le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas non!</p>
-
-<p>&mdash;C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.</p>
-
-<p>&mdash;Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je
-voulais vous parler à c&oelig;ur ouvert auparavant, vous consulter...</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par
-des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.</p>
-
-<p>&mdash;C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin?
-demanda-t-il à Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère
-qui ne lui <ins id="cor_3" title="mot ajouté">était</ins> pas habituel.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous
-prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais
-pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!</p>
-
-<p>&mdash;Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre
-et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret,
-surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait
-point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la
-blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers
-souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais
-votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.</p>
-
-<p>L'exquise délicatesse de cette réponse charma <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> Jacques, qui
-remercia sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain
-d'un coup d'&oelig;il froid et altier.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de
-sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous entendez: <i>le mot de l'énigme</i>, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec
-votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez
-encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour
-Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien
-aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si
-je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée
-que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...</p>
-
-<p>Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison
-funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.</p>
-
-<p>Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.</p>
-
-<p>La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse
-de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le
-départ du baron pouvait être plus proche.</p>
-
-<p>M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas
-laisser à Pottemain toute latitude de refuser.</p>
-
-<p>Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux
-que peut-être il ne voulait pas faire, <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> il se retira bien assuré
-que le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et
-que, de dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète
-sympathie pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds
-au château.</p>
-
-<p>C'était peut-être ce qu'il souhaitait!</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la
-lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous
-voilà tailleur à présent?</p>
-
-<p>&mdash;Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y
-autorisez, habiller un petit pauvre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui,
-par hasard, qui s'appelle Jacques!</p>
-
-<p>Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le
-connaissez sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux
-mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où
-j'ai été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais
-que des relations suivies avec vos amis vous seraient agréables...
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> Ils se dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre
-nouvelle est que décidément le feu a été mis <i>exprès</i> à ma grange
-de Sainclair. Décidément, nous excitons des sympathies partout!...
-Ah! il est vrai que votre amour me reste pour me consoler... C'est
-quelque chose... Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais
-m'occuper à faire prendre et à faire pendre l'auteur du méfait.
-Je mets la maréchaussée sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va
-m'occuper huit jours. Après quoi, si vous n'allez décidément pas
-mieux, nous bouclerons les malles et nous jetterons une plume au
-vent...</p>
-
-<p>Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le
-baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.</p>
-
-<p>La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches,
-s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.</p>
-
-<p>Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien
-moins <i>berdin</i> qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence
-fruste avait besoin d'être développée et cultivée.</p>
-
-<p>Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle
-le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.</p>
-
-<p>Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de
-Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon
-de la famille de Guermanton.</p>
-
-<p>Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir
-tragique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par
-l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses
-hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès
-d'eux aucun appui.</p>
-
-<p>Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne
-lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se
-séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse
-et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de
-main.</p>
-
-<p>Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à
-vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.</p>
-
-<p>C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une
-ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans
-la guerre, les officiers et les soldats?</p>
-
-<p>Une enquête eut lieu.</p>
-
-<p>Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si
-haute estime, se trouva chargé des préliminaires.</p>
-
-<p>Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de
-louage.</p>
-
-<p>Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne
-Pottemain.</p>
-
-<p>Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle
-était riche et par conséquent elle était quelqu'un.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton
-malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> vous vous informiez si
-volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais
-magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame
-la baronne!...</p>
-
-<p>Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres
-faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée
-en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème
-d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons
-extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son
-c&oelig;ur meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre
-enfant, coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention
-criminelle.</p>
-
-<p>Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration
-qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.</p>
-
-<p>Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour
-croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas
-par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les
-physionomies.</p>
-
-<p>Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès
-l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des
-coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur
-l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme
-le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à
-faire tomber une tête.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> que la lutte, à
-l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme
-elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'&oelig;il bien
-ouverts.</p>
-
-<p>La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique
-de Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que
-ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore
-sur le théâtre de l'incendie.</p>
-
-<p>Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron
-pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de
-se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne
-produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.</p>
-
-<p>Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni
-mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années,
-par leur gentillesse.</p>
-
-<p>Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était
-couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les
-troupeaux.</p>
-
-<p>Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation,
-il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait
-croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un
-innocent, un <i>berdin</i>...</p>
-
-<p>De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son
-mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses
-à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que M<sup>me</sup> Pottemain <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
-était morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces
-avaient poussé partout.</p>
-
-<p>Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique,
-celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.</p>
-
-<p>Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit
-les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à
-la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux
-ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au
-col de l'adolescent un petit n&oelig;ud qui éclatait comme un corail sur
-une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.</p>
-
-<p>Le baron examina le petit berger d'un &oelig;il assez narquois et dit à
-Pauline:</p>
-
-<p>&mdash;Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit,
-essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car
-il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...</p>
-
-<p>&mdash;Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez
-que moi de ses fautes.</p>
-
-<p>Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois.
-Toutefois, c'était déjà une première victoire.</p>
-
-<p>Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails
-de son service.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu
-devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche
-avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main
-droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> tu présentes
-la nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit
-pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table.
-Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à
-demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru
-dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper
-de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin,
-surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...</p>
-
-<p>&mdash;Ne le regarde pas...</p>
-
-<p>&mdash;Mais s'il me parle?</p>
-
-<p>&mdash;Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai peur...</p>
-
-<p>&mdash;Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.</p>
-
-<p>Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour
-les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit
-incendiaire en épousant sa cause.</p>
-
-<p>Et l'enquête se poursuivait toujours.</p>
-
-<p>L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du
-fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés,
-pas un n'avouait.</p>
-
-<p>Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en
-feignant de ne songer qu'au ménage.</p>
-
-<p>Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> arrivèrent
-de la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.</p>
-
-<p>Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de
-volumineux interrogatoires.</p>
-
-<p>Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.</p>
-
-<p>On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer
-Bois-Peillot comme leur propre demeure.</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine
-d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis,
-je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison
-à tout événement.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous le croyez coupable? demanda M<sup>me</sup> Pottemain, en feignant
-de s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.</p>
-
-<p>&mdash;Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie
-enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à
-interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le
-fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne
-peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On
-l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa
-faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant
-la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé
-devient accusé et comparaît devant les tribunaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> &mdash;Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?</p>
-
-<p>&mdash;Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en
-laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourrait-on savoir son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand
-Cassecou...</p>
-
-<p>Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa
-tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé,
-se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la
-tête.</p>
-
-<p>Pauline avait poussé un cri.</p>
-
-<p>Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange
-confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre,
-tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en
-songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités
-encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un
-berger!</p>
-
-<p>Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au
-substitut et, pour rompre les chiens,&mdash;car le mécontentement du baron
-menaçait d'éclater&mdash;il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux?
-S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.</p>
-
-<p>Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> songeant à la
-réponse probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de
-force qu'elle n'en avait elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas
-sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez? dit vivement le magistrat.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main
-dans le feu...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un de vos camarades? demanda le substitut.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas
-méchant du tout... <i>Berdin</i> si l'on veut, mais faire du mal à qui que
-ce soit, jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que
-<i>berdin</i>, puisque <i>berdin</i> il y a? demanda le baron intrigué.</p>
-
-<p>Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se
-recueillit, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des
-villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul
-dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec
-une clef dedans... et vous verrez!</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le
-pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...</p>
-
-<p>Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle
-baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il
-parla:</p>
-
-<p>&mdash;C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> ce que, sur
-le terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer,
-en ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge
-d'allumer un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une
-heure après...</p>
-
-<p>&mdash;Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait
-volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes
-autres circonstances, une confiance à toute épreuve.</p>
-
-<p>&mdash;Une heure après mon départ, dit Marsay.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.</p>
-
-<p>&mdash;Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et
-n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris
-lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté
-au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de
-telle façon que le foyer de la lentille...</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui
-tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous
-aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont ces <i>hasards</i>, répliqua l'officier de santé, qui expliquent
-la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et
-tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des
-innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui
-semble souvent impossible...</p>
-
-<p>&mdash;Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû
-chercher le coupable dans le château.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> perdue, puisqu'ici
-tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous,
-parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en
-bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous
-aiment!</p>
-
-<p>A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa
-maîtresse et il la plaça incontinent, dans son c&oelig;ur reconnaissant,
-à la hauteur de la baronne trépassée.</p>
-
-<p>Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la
-maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras
-pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.</p>
-
-<p>Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait
-d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait
-fort le destin du pauvre Bertrand:</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en
-allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!</p>
-
-<p>Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint
-excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur,
-fronça le sourcil et passa outre.</p>
-
-<p>A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et
-repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son
-greffier à Moulins.</p>
-
-<p>Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à
-brûle-pourpoint:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas
-l'auteur du méfait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> &mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin
-d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.</p>
-
-<p>&mdash;Quel soupçon?</p>
-
-<p>&mdash;Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un
-autre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel autre?</p>
-
-<p>&mdash;Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est
-communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la
-paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage
-au-dessus.</p>
-
-<p>&mdash;J'entends... Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux
-bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...»
-C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire
-sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque,
-ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie
-de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste
-et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation
-possible...</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda
-Pauline d'un ton altier.</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un
-marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause
-une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour
-lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> j'ai,
-comme je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le
-soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris
-de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous
-aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous
-de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et
-mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que
-le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que
-vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette
-nuit même... chez vous...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens
-moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est
-d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune
-communication à vous faire?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une
-opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo:
-Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma
-grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie
-de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il
-s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que
-Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand
-je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;L'incendiaire, c'est toi!»</p>
-</div>
-
-<p>Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite
-un sommeil plein d'agréables <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> rêves... à moins que vous ne
-préfériez ma compagnie pour une fois...</p>
-
-<p>Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité
-terrible.</p>
-
-<p>La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu.
-Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable
-qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?</p>
-
-<p>Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus
-d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle
-preuve ne viendraient l'accabler!</p>
-
-<p>Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était
-peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.</p>
-
-<p>Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment
-se renseigner sur ce qu'elle ignorait?</p>
-
-<p>Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût
-sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni
-prévoir?</p>
-
-<p>Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le
-trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était
-le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la
-griffe juridique!</p>
-
-<p>Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.</p>
-
-<p>Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir
-autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce
-suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce
-qu'elle <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> considérait comme un outrage, elle pouvait sauver
-l'honneur et la vie d'un malheureux!</p>
-
-<p>Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si
-âprement conquis depuis quelques jours...</p>
-
-<p>C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir
-l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.</p>
-
-<p>A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle
-avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec
-cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.</p>
-
-<p>Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en
-dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à
-ne reculer devant rien&mdash;il l'avait bien prouvé&mdash;pour reconquérir son
-indépendance et faire triompher sa volonté.</p>
-
-<p>Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?</p>
-
-<p>Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans
-relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la
-merci de cet homme, qui lui faisait horreur.</p>
-
-<p>Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait
-échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence
-affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle
-ne trouvait aucune solution pratique.</p>
-
-<p>Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la
-preuve de l'infamie de Pottemain, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> mais elle devait réserver
-cette arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus
-compter sur aucune défense.</p>
-
-<p>Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était
-toujours là...</p>
-
-<p>Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une
-indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.</p>
-
-<p>Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce
-papier d'où dépendait peut-être sa vie?</p>
-
-<p>Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de
-Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec
-soin.</p>
-
-<p>Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.</p>
-
-<p>Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien
-décidément dans la main de son bourreau.</p>
-
-<p>Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi
-elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en
-soutien de l'ordre social!</p>
-
-<p>Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la
-considération générale!</p>
-
-<p>Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce
-qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!</p>
-
-<p>Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver
-sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.</p>
-
-<p>Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait d'être
-surnommé, dans le moment <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> où, abusant de la terreur et de la
-faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la
-coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...</p>
-
-<p>Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise
-d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour
-sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle
-entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire
-du château sonna lentement minuit...</p>
-
-<p>Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa
-chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à
-double tour.</p>
-
-<p>Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:</p>
-
-<p>&mdash;Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui
-ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?</p>
-
-<p>Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des
-cheveux à la plante des pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.</p>
-
-<p>&mdash;Et la preuve? repartit le baron.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!</p>
-
-<p>&mdash;L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller
-peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour
-répondre de vos actes.</p>
-
-<p>&mdash;Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> feu à ma
-grange, fit Pottemain en riant avec affectation.</p>
-
-<p>Pauline se leva et, s'approchant de la porte:</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez
-réveiller Pastouret!</p>
-
-<p>Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol
-d'une mouche.</p>
-
-<p>&mdash;J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si
-rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.</p>
-
-<p>Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui
-sortaient de la tête.</p>
-
-<p>Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.</p>
-
-<p>Elle ouvrit la fenêtre toute grande.</p>
-
-<p>&mdash;Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains
-derrière son dos. Que m'importe!</p>
-
-<p>En même temps, il fit un pas en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment
-marche du même pas et peut-être plus vite...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de
-vos caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que
-je vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce
-et heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi
-un mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes
-aussi ridicules <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en
-finir!... Si vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout
-sera dit... Je veux... j'exige des explications, ou bien...</p>
-
-<p>Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect
-horrible...</p>
-
-<p>Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je
-le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors
-de lui.</p>
-
-<p>&mdash;L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le
-troisième.</p>
-
-<p>Et elle se pencha dans le vide...</p>
-
-<p>&mdash;Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle
-n'accuserait que votre folie.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous
-l'ai dit... Et la justice aura son cours...</p>
-
-<p>&mdash;Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et
-en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!</p>
-
-<p>Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri
-et se jeta par la fenêtre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la
-fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.</p>
-
-<p>Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement
-de la menace à l'exécution.</p>
-
-<p>Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y
-avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons
-mètres&mdash;plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour
-d'assises!</p>
-
-<p>Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée
-sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.</p>
-
-<p>Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des
-violences.</p>
-
-<p>Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de
-prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant
-sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant
-l'escalier, son trousseau de clés à la main.</p>
-
-<p>Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties
-éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers et
-enfin Jeannolin, dont <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> le jeune sommeil semblait à l'épreuve du
-tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le
-corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa
-léthargie.</p>
-
-<p>Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où
-Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une
-scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.</p>
-
-<p>Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de
-giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient
-amorti sa chute.</p>
-
-<p>Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et
-couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve,
-répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?</p>
-
-<p>&mdash;Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas!
-ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!</p>
-
-<p>L'explication de cet événement pour le petit public admis à y
-assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la
-baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai la vie dure!</p>
-
-<p>Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute
-de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était
-difficile.</p>
-
-<p>Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.</p>
-
-<p>Dès que l'on eut transporté la baronne dans la <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> maison, et comme
-on lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins,
-le baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma
-bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se
-frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma
-maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites
-ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites pas
-au dehors que M<sup>me</sup> la baronne Pottemain est folle!... Cela me
-poignarderait!...</p>
-
-<p>Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de
-quarante-huit heures, tout le canton répéterait en ch&oelig;ur que la
-nouvelle baronne avait perdu le jugement.</p>
-
-<p>Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y
-courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle
-constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit
-de Pauline intact, le lit du baron défait.</p>
-
-<p>La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de
-traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.</p>
-
-<p>Seulement,&mdash;chose étrange pour une femme sortant du lit
-conjugal,&mdash;Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à
-elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et
-des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain,
-celui-ci était couché et il dormait peut-être <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> quand il fut
-attiré par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de
-sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à
-part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite
-dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les
-familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra,
-au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire
-des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!</p>
-
-<p>A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit.
-Elle paraissait souffrir beaucoup.</p>
-
-<p>Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses
-sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.</p>
-
-<p>Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre
-pour la soulager et pour lui plaire.</p>
-
-<p>Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant
-aucune rancune, n'accusant personne.</p>
-
-<p>Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une
-discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça
-elle-même le mot de somnambule.</p>
-
-<p>Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'&oelig;il.
-Ce fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.</p>
-
-<p>Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> imbécile
-qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.</p>
-
-<p>Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à
-Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une
-carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les
-autres breuvages.</p>
-
-<p>Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants,
-accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était
-blessée.</p>
-
-<p>A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni
-Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.</p>
-
-<p>Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les
-avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer
-sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes
-dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.</p>
-
-<p>Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son
-mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.</p>
-
-<p>Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y
-avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.</p>
-
-<p>Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle
-la plaignît de son accident:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque
-insupportables!</p>
-
-<p>En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et
-d'accalmie.</p>
-
-<p>L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle
-entreprise de la part de Pottemain.</p>
-
-<p>Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son
-côté affecta de ne se souvenir de rien.</p>
-
-<p>Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de
-prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait
-échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au
-contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.</p>
-
-<p>Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait
-ce brusque changement d'allures?</p>
-
-<p>Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une
-suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait
-choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?</p>
-
-<p>Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions
-vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait
-pénétré d'un coup d'&oelig;il, qui semblait tout savoir sur lui par
-simple intuition?</p>
-
-<p>Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de
-nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait
-plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du
-tigre sous cette patte de velours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente
-soumission, elle en profita pour manifester quelques petites
-exigences auxquelles Pottemain accéda aussitôt.</p>
-
-<p>Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier
-de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service
-particulier.</p>
-
-<p>Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de
-demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier
-de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux
-tribunaux le petit pâtre.</p>
-
-<p>Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le
-garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se
-sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la
-présence presque constante de l'enfant.</p>
-
-<p>Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur
-l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches
-du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très
-légers, dans lequel elle s'installait.</p>
-
-<p>Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là,
-Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son
-protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou
-bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et
-c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.</p>
-
-<p>Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.</p>
-
-<p>Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> ni
-compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite
-pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.</p>
-
-<p>La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à
-vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le
-moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie
-persane, qui consiste à être murée vivante.</p>
-
-<p>En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité
-ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de
-Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais
-longtemps.</p>
-
-<p>Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel
-projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?</p>
-
-<p>Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer
-à tout jamais de la femme qui possédait son secret?</p>
-
-<p>Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de
-Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la
-grille du parc et demanda l'hospitalité.</p>
-
-<p>Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en
-toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce
-monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.</p>
-
-<p>&mdash;Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le
-propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une
-nuit une botte de paille dans une de ses granges...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> &mdash;L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne
-couche pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt
-moi-même pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le
-c&oelig;ur vous en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de
-poussière et de sueur. Soyez le très bien venu!</p>
-
-<p>Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue
-dans un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir
-de vous faire les honneurs de sa maison.</p>
-
-<p>Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore,
-assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la
-seule chose abondante et forte qui parût en lui.</p>
-
-<p>La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses
-yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et
-pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit M<sup>me</sup> Pottemain,
-que votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de
-me confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de
-votre présence.</p>
-
-<p>&mdash;Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de
-bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je
-dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon
-devoir, m'attarder le long du chemin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> &mdash;J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi
-matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est
-d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où
-je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette
-grâce...</p>
-
-<p>&mdash;Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le
-moine en se levant.</p>
-
-<p>Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il
-porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par
-Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.</p>
-
-<p>Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien
-y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.</p>
-
-<p>Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille
-situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour
-confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la
-paroisse et il dissimula son dépit.</p>
-
-<p>Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline
-prit les devants:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce
-bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un
-ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?</p>
-
-<p>&mdash;Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je
-trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui
-disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à
-écrire.</p>
-
-<p>Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée;
-Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le
-capucin l'attendait, son bréviaire à la main.</p>
-
-<p>Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le
-savoir.</p>
-
-<p>Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un
-fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même
-péniblement aux côtés du prêtre.</p>
-
-<p>Puis elle prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de
-venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en
-danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne...
-Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent
-m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une
-est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits
-graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces
-lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi,
-au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger
-menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux
-lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et sur
-Dieu que vous <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre
-défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps...
-un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres
-renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en
-me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de
-vengeance?</p>
-
-<p>&mdash;Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne
-renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des
-projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles
-contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime.
-Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme
-contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se
-lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de
-simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où,
-venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la
-remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas
-différemment à l'égard du repentir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon
-avis, jetterez ces deux lettres au feu!</p>
-
-<p>&mdash;Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances
-que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir un
-message... quelle <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> conduite dois-je tenir? Et quelle durée
-assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?</p>
-
-<p>Pauline réfléchit un moment, puis fermement:</p>
-
-<p>&mdash;Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi
-nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.</p>
-
-<p>Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin
-tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait
-un si terrible secret.</p>
-
-<p>Enfin il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église
-de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous,
-je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt
-que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors
-n'hésitez pas! Et que justice se fasse!</p>
-
-<p>&mdash;Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en
-présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je
-consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en
-disposer selon votre volonté.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.</p>
-
-<p>Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin,
-pressé par l'heure, avait pris place <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> dans la voiture qu'on
-avait mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction
-de Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et
-préoccupé.</p>
-
-<p>Le visage de Pauline était radieux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde
-depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée?
-Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.</p>
-
-<p>Le baron haussa les épaules sans répondre.</p>
-
-<p>En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme,
-c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la
-religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était
-à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de
-son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.</p>
-
-<p>Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée
-et qu'une puissance invisible veillait sur elle...</p>
-
-<p>Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui
-suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais
-ses actes étaient surveillés.</p>
-
-<p>Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient,
-un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un
-mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt
-informé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence
-triste et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son
-horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en
-changeât... en quittant ce monde.</p>
-
-<p>Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à
-accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.</p>
-
-<p>Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois
-visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne
-alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et
-qu'elle avait une plaie au c&oelig;ur depuis le jour de son mariage.</p>
-
-<p>Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline,
-dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline,
-paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles
-imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper
-d'elle, ni ouvertement, ni en secret.</p>
-
-<p>La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire
-à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle
-était morte.</p>
-
-<p>Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce
-qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!</p>
-
-<p>Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon
-et le lui pardonnait volontiers.</p>
-
-<p>Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de
-l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure,
-par une folle confiance <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> dans la réputation usurpée de Pottemain
-et par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.</p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot
-un visiteur inattendu.</p>
-
-<p>M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à
-Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.</p>
-
-<p>Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le dés&oelig;uvrement
-et la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste
-tableau.</p>
-
-<p>De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne,
-malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y
-avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.</p>
-
-<p>Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre
-motif&mdash;la jalousie peut-être, pensa Charaintru&mdash;à servir de
-garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie
-entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après
-quarante jours, le pied refusait encore de la porter.</p>
-
-<p>La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du
-pays, sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux
-quarante mille gerbes, <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> sur le procès qui s'en était suivi, sur
-l'acquittement du prévenu&mdash;car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle,
-avait été remis en liberté, faute de preuves,&mdash;enfin, sur la cause
-probable et purement accidentelle du sinistre.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare
-dans un chaume.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami,
-de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au
-boulevard des Italiens!</p>
-
-<p>&mdash;Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon,
-dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose
-involontaire et fortuite.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?</p>
-
-<p>&mdash;A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre
-charité, ma chère!</p>
-
-<p>Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment
-aimable pour Pauline, devant Charaintru.</p>
-
-<p>Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer
-souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la
-main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli
-adolescent qui se puisse voir.</p>
-
-<p>Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de
-ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.</p>
-
-<p>Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et
-Charaintru, qui s'était déjà la veille <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> aperçu de la réserve de
-ses hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il
-devait y avoir du froid de ce côté-là.</p>
-
-<p>Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait
-à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.</p>
-
-<p>Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait
-fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à
-brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je
-vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que
-cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon,
-et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.</p>
-
-<p>&mdash;J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma
-vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai
-ici...</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la
-chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'imagine point.</p>
-
-<p>&mdash;Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier
-qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y
-vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.</p>
-
-<p>&mdash;Il y resta longtemps? demanda le gommeux.</p>
-
-<p>&mdash;Deux mois environ!</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour
-moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon
-portrait. Quel artiste!</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire
-et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait
-homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne
-fortune de modeler vos traits charmants!</p>
-
-<p>&mdash;Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la
-folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne
-plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont
-des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre
-fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la
-félicité sur la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna
-pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il
-pas l'envie de vous marier?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est
-sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je
-constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi
-heureux que cela! C'est trop magistral!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> Pauline, qui
-riait d'assez bon c&oelig;ur pour la première fois depuis longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous saviez, dit le baron, comme mon c&oelig;ur s'épanouit à
-l'entendre rire.</p>
-
-<p>Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous
-les jours à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment.
-Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.</p>
-
-<p>Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner
-d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le
-retenir un peu plus longtemps.</p>
-
-<p>A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la
-main.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd'hui même, je lui écris...</p>
-
-<p>&mdash;J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à
-Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou
-serviteur plus obéissant que moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, répondit simplement Pauline.</p>
-
-<p>De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était
-soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution
-désormais bien arrêtée.</p>
-
-<p>En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait
-maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de
-Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que,
-assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait
-répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste
-de velours gris, salua M<sup>me</sup> Pottemain en s'approchant de la grille
-qui la séparait de la statue.</p>
-
-<p>Après quelques instants de silencieux examen:</p>
-
-<p>&mdash;C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne
-Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de
-ces quelques mots.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Quelquefois, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes?</p>
-
-<p>&mdash;Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant
-regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à
-l'enfant.</p>
-
-<p>Puis se retournant vers Pauline:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue
-que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici
-quelquefois...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Romagny? dit la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir
-été indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de
-ses propriétaires <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> et en vous abordant sans vous avoir été
-présenté... Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami
-Charaintru avec qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot
-et qui s'est attardé en battant, le fusil à la main, les champs
-d'alentour.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je
-le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question.
-Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps
-derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je
-désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard
-que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais
-le désir de vous y voir?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre
-que m'a récemment adressée Charaintru.</p>
-
-<p>Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta
-à la baronne:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable,
- distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un
- ballon de terre à modeler et amène-toi!...</p>
-
- <p>«On donne à boire et à manger à juste prix.</p>
-
- <p class="psign smcap">«H. de Charaintru.»</p>
-</div>
-
-<p>&mdash;De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste,
-votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air
-candide.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir
-prochainement?</p>
-
-<p>&mdash;Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous
-nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos
-ordres, madame!</p>
-
-<p>&mdash;Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny!</p>
-
-<p>Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna,
-lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin.</p>
-
-<p>Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre
-glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne
-put s'empêcher de pousser un soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre,
-si Dieu me protège!</p>
-
-<p>Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains.</p>
-
-<p>Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il
-disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé.</p>
-
-<p>Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques
-jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau
-au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au
-château.</p>
-
-<p>Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir
-se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans
-laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses.</p>
-
-<p>Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> entendu que
-le sculpteur se mettrait à l'&oelig;uvre dès le lendemain.</p>
-
-<p>On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail
-de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du
-buste et Pauline rentra chez elle, radieuse.</p>
-
-<p>Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan
-secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot
-elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme...</p>
-
-<p>Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie
-vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu
-les séances.</p>
-
-<p>Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu
-enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son
-allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi.</p>
-
-<p>Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le
-sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de
-troubler l'artiste.</p>
-
-<p>Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux
-jeunes gens, il ne manquait pas de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous dérangez pas, je vous en prie!</p>
-
-<p>Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme
-un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les
-détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit
-Victorine, soit quelqu'un de la domesticité.</p>
-
-<p>Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas
-l'artiste et son modèle de parler, et <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> c'étaient de longues
-causeries auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours
-trop vite fin à son gré.</p>
-
-<p>La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à-propos, et la
-jeune femme lui donnait la réplique avec esprit.</p>
-
-<p>Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient
-pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps
-recluse.</p>
-
-<p>Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui
-faisaient froncer le sourcil au bon Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une
-chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour
-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de
-votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne
-comprends pas!</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile
-des souvenirs.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, vous songez parfois à la mort?</p>
-
-<p>&mdash;Sans terreur et sans peine.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous n'avez pas vingt-cinq ans!</p>
-
-<p>&mdash;Non... il est vrai!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous n'êtes donc pas heureuse?</p>
-
-<p>Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle
-rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> je suis
-coquette, je me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être
-longtemps, voilà tout!</p>
-
-<p>Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à
-mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en
-aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa
-chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Là-bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité
-de la suivre.</p>
-
-<p>&mdash;L'inhumanité... voulez-vous dire.</p>
-
-<p>L'artiste articula ces mots de façon très nette.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline,
-quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie!</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse
-la délicatesse des sentiments, la tendresse du c&oelig;ur. Qui de nous
-ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale,
-indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en
-particulier.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez
-inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et
-de mépris?</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> mieux pénétré
-ma pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre
-modèle?</p>
-
-<p>&mdash;Aperçu, non, mais peut-être deviné!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont
-elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire,
-je voudrais vivre et je me sens mourir...</p>
-
-<p>&mdash;Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous
-les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur
-Marsay?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui
-avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle.</p>
-
-<p>Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne
-savait pas mentir.</p>
-
-<p>Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et
-pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son
-travail.</p>
-
-<p>Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra
-dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'&oelig;il narquois
-de la servante.</p>
-
-<p>Il dit alors à Pauline:</p>
-
-<p>&mdash;Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de
-n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici...</p>
-
-<p>Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui
-venait presque chaque jour constater les progrès du travail.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> &mdash;Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en
-riant.</p>
-
-<p>&mdash;M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui,
-à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a
-quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M.
-Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent
-médecin, n'est-ce pas monsieur le baron?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et
-la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai
-donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais!</p>
-
-<p>Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique.</p>
-
-<p>La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette,
-rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger.</p>
-
-<p>Au dessert, Pauline dit au baron:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne
-conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa
-présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis
-désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le
-renvoyer à la ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez!... dit Pauline sans insister.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées,
-depuis que Romagny était au château.</p>
-
-<p>Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur
-avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de
-Jeannolin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à
-t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans
-un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au
-château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand
-Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la
-nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu
-as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi...</p>
-
-<p>&mdash;M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux...</p>
-
-<p>&mdash;Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être
-oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La
-servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la
-ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je
-vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu
-n'oublies pas ce que je t'ai appris.</p>
-
-<p>Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême;
-il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme
-un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie.</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> ne sauriez
-marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec
-vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que
-vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces
-méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois
-plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la
-baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas!</p>
-
-<p>Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je
-t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron...</p>
-
-<p>&mdash;C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit
-l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va
-se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il
-vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras
-pas et tu retourneras à tes bêtes!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai,
-n'est-ce pas, madame la baronne?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux
-au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir.
-Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on
-ne puisse la fermer. C'est entendu?</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé.</p>
-
-<p>Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia
-Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> &mdash;Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez
-inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à
-vous demander un grand service.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en
-matière.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous
-n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte
-perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés...
-C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu
-que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance,
-placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la
-voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté
-dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne
-suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui
-que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes
-mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la
-mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai...</p>
-
-<p>&mdash;Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de
-l'étonnement.</p>
-
-<p>En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon.</p>
-
-<p>Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune
-femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans
-affectation, et répondez par monosyllabes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en
-juger par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction
-peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt.</p>
-
-<p>Elle parla une demi-heure environ.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi
-la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends
-de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne
-cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à
-la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je
-suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à
-personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement
-toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette
-nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en
-jouant au whist, vous chercherez querelle au baron...</p>
-
-<p>&mdash;Hein?</p>
-
-<p>&mdash;Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous
-raccommoder.</p>
-
-<p>&mdash;Peste!</p>
-
-<p>&mdash;Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le
-vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre.</p>
-
-<p>&mdash;Diable!</p>
-
-<p>&mdash;Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la
-cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous
-emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> &mdash;Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de
-façon que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il
-ne sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous
-ne riez pas! On nous regarde!</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Pouvez-vous faire cela pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation
-peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut qu'elle tourne bien!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais
-si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait
-dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut
-aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous
-m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes
-les démarches deviennent légitimes.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline.
-Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai
-certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et
-que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de
-me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour
-laver ma mémoire...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> &mdash;Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Brisons-là! Ai-je votre parole?</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin... Vous fuyez le baron?</p>
-
-<p>&mdash;Oui...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue M<sup>me</sup>
-Pottemain.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez que j'apprécie votre noble c&oelig;ur et votre
-discrétion... Je compte sur vous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me prenez au dépourvu!</p>
-
-<p>&mdash;Il y va pour moi... de la vie!</p>
-
-<p>&mdash;Quelque funeste projet de sa part?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Votre parole d'honneur?</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez!</p>
-
-<p>&mdash;Merci! Plus un mot! On vient!</p>
-
-<p>Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron
-Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait
-retenu, était assis près de Pauline.</p>
-
-<p>Vers dix heures, Romagny consulta sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup
-en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait
-pester ainsi?</p>
-
-<p>Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais
-deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la
-table:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois
-rendre bourru.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> &mdash;Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi
-stupéfait que le baron de cette inconvenante sortie.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis... ce que je dis!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi...</p>
-
-<p>&mdash;Et que feriez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous rappellerais à l'ordre!</p>
-
-<p>&mdash;Faites!</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit
-Charaintru.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron.</p>
-
-<p>&mdash;N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur.</p>
-
-<p>Et il prit son chapeau comme pour se retirer.</p>
-
-<p>Charaintru courut après lui.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique?</p>
-
-<p>&mdash;Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire!
-répondit Romagny en désignant le baron.</p>
-
-<p>&mdash;A vos ordres, grommela Pottemain.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir.</p>
-
-<p>Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent
-derrière lui sans articuler une parole.</p>
-
-<p>Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de
-sueur.</p>
-
-<p>Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se
-dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel
-de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine,
-n'avait <span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> pas eu vent de la discussion et que, par conséquent,
-l'éveil n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle
-prit une bougie et monta rapidement dans sa chambre.</p>
-
-<p>Là, elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de
-même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit
-au parc, après avoir soufflé sa lumière.</p>
-
-<p>Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par
-les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de
-Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari.</p>
-
-<p>Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se
-dressa devant elle, qui demanda à voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous, madame la baronne?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répliqua Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Venez... le chemin est libre.</p>
-
-<p>Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du
-château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur
-l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit.</p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à
-cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le
-baron Pottemain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant
-d'interjections telles que celle-ci:</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!</p>
-
-<p>Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si
-doux, fût sérieux dans son incartade.</p>
-
-<p>Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était
-peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas
-Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.</p>
-
-<p>Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer
-l'affaire, mais que dire?</p>
-
-<p>Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait
-brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que
-jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne
-devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se
-croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique
-qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui,
-Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une
-seule carte à contre-jour.</p>
-
-<p>Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil
-et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la
-supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.</p>
-
-<p>Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à
-Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné
-qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous
-les diables et Charaintru emboîtait le pas, en <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> maudissant la
-sottise qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.</p>
-
-<p>&mdash;Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but,
-permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le
-sens commun!</p>
-
-<p>&mdash;Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.</p>
-
-<p>&mdash;Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le
-droit de te taire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car
-enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il
-prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa
-dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu
-t'es trompé?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu
-peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut
-pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait
-par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la
-première personne que vous rencontrez:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
-On vous répond:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»</p>
-</div>
-
-<p>Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»</p>
-</div>
-
-<p>Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons,
-avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à
-un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!</p>
-
-<p>Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et
-suspendit de nouveau sa marche.</p>
-
-<p>&mdash;Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.</p>
-
-<p>Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche
-dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui
-s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.</p>
-
-<p>Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... répliqua Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément
-regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou,
-m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> &mdash;Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure
-donner à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous
-entendre et prononcera en qualité d'arbitre...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine
-de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas!
-ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une
-franche réconciliation.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut
-bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a
-dites...</p>
-
-<p>&mdash;L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat
-d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il
-fonctionne!</p>
-
-<p>&mdash;La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal
-d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus
-de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de
-me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures
-plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai
-montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M.
-Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige
-ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie
-volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!</p>
-
-<p>&mdash;Un moment, monsieur le baron, dit alors le <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> sculpteur, il est
-enfin temps de vous détromper sur mes véritables intentions...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...</p>
-
-<p>&mdash;En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte
-et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une
-chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût
-impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air
-d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit le baron étonné.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que
-je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une
-indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de
-parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer
-sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on
-jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous
-entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je
-n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous
-allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et
-vous me remercierez sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son
-manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé
-par Pauline.</p>
-
-<p>Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de
-Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> &mdash;Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais
-de trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour
-n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai
-amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne
-peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du
-château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de
-l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la
-tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler
-seul à seul.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette
-défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?</p>
-
-<p>&mdash;Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!</p>
-
-<p>Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui
-se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos
-affaires?</p>
-
-<p>&mdash;Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma
-question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si
-bizarre...</p>
-
-<p>&mdash;Venez au fait! dit le baron impatienté.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait
-appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de
-venir faire le buste de M<sup>me</sup> la baronne... Eh bien, si je vous
-disais que <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois
-années d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...</p>
-
-<p>&mdash;Un pressentiment?</p>
-
-<p>&mdash;Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine...
-L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta,
-m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des
- Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les <i>belles</i> pas
- du <i>Bois-Dormant</i>, mais du <i>Bois-Peillot</i>?»</p>
-</div>
-
-<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se remarier...
- Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe, creusée pour la
- septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu feras la croix, car
- c'est ton affaire!»</p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez
-répondu quoi?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du
-reste ce que je voulais...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Eh bien?</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais bien
- savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première femme...»</p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le
-baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait
-maintenant la plus complète tranquillité...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«&mdash;Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino. Tu
- sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord de payer
- ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une espèce de titre,
- il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre nuptiale d'une femme
- riche, le soir même du jour où, sans cela, il aurait peut-être couché
- sous les ponts...»</p>
-</div>
-
-<p>Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon
-pittoresque de s'exprimer!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, demanda <ins id="cor_4" title="Romagny">Pottemain</ins>, cette femme qui vous parlait, quel intérêt
-pouvait-elle avoir à me diffamer?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un
-domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon
-de l'île d'Elbe!</p>
-
-<p>&mdash;Cela était plus facile à prédire que la mort de M<sup>me</sup> Pauline
-Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver
-dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations.
-Vous le rappelez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...</p>
-
-<p>&mdash;Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des
-espérances sur votre fidélité.</p>
-
-<p>&mdash;Cela se peut aussi...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la
-première baronne vous n'eûtes pas <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> d'enfant, mais vous vous étiez
-fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant.
-Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous,
-qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers
-qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de
-cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première,
-soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé,
-d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui
-qu'on nomme M. le docteur Marsay!</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu
-d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me
-porte!</p>
-
-<p>&mdash;Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la
-taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...</p>
-
-<p>&mdash;Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua,
-mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous
-que je fasse des sornettes de ce domino?</p>
-
-<p>&mdash;Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie
-contre sa réputation...</p>
-
-<p>&mdash;En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si
-beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris
-à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des
-armes pour votre défense...</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> précaution, dont
-je vous rends grâces, fut couronnée de succès?</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je
-reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y
-fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au
-cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre
-portière était ouverte.</p>
-
-<p>Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt
-que prennent deux duellistes avant une reprise.</p>
-
-<p>Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel
-intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?</p>
-
-<p>Il reprit le premier la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi?
-Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une
-vie honorable comme la mienne?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la
-calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose.
-J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?</p>
-
-<p>&mdash;Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens
-de vous rapporter, je ne fus pas étonné <ins id="cor_4b" title="de">du</ins> tout,
-ainsi que je vous
-l'ai déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre
-nouvelle invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est
-un garant du plaisir qu'elle me fit <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> éprouver et du peu de foi
-que j'ajoutais aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici,
-je passai un jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer
-des visages de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement
-depuis mon dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...</p>
-
-<p>&mdash;Et alors?</p>
-
-<p>&mdash;Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû
-me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses
-que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes
-interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens
-serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet
-des commentaires les plus désobligeants...</p>
-
-<p>Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du
-chasseur:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur
-Romagny!...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement,
-mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que
-Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et
-que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...</p>
-
-<p>&mdash;Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la
-colère.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien
-résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!</p>
-
-<p>&mdash;Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> quels ennemis
-ai-je donc affaire? Voilà comment se font les réputations!
-Heureusement qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui
-m'a atteint bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que
-mon serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la
-République en personne.</p>
-
-<p>Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.</p>
-
-<p>Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner.
-Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus
-librement.</p>
-
-<p>Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus
-loin.</p>
-
-<p>Il était navré d'avoir été laissé <ins id="cor_5" title="mot ajouté">à</ins> l'écart; il perdait là l'avantage
-d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son
-retour à Paris.</p>
-
-<p>Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver
-très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un
-arbre et alluma un second cigare.</p>
-
-<p>Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de
-Pottemain, ce dernier reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu
-que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons
-la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me
-connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du
-tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est
-qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal...
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas
-qu'il faut faire des dénonciations anonymes...</p>
-
-<p>&mdash;La justice a parfois un bandeau sur les yeux...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger:
-ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent
-personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant
-la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands
-boulevards: «<i>Demandez les crimes du baron Pottemain!</i>»</p>
-
-<p>&mdash;Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une
-pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas
-jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle
-survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour
-avoir assassiné la première.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand
-on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux
-vive.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Reste donc l'affaire Pastouret.</p>
-
-<p>&mdash;Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir...
-Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui
-ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur
-des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête
-nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant
-huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous
-conservé son signalement?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans
-le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en
-toutes occasions sous mes véritables couleurs...</p>
-
-<p>&mdash;Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le
-meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous
-sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions
-malveillantes...</p>
-
-<p>Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.</p>
-
-<p>&mdash;Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la
-peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à
-toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des
-moyens un peu bien extraordinaires...</p>
-
-<p>&mdash;La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis!
-Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot
-pour un domaine à vous...</p>
-
-<p>Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes,
-puis il marcha résolument du côté du château.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> &mdash;Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant
-revenir, un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça,
-quelle espèce de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures
-du matin, par une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux
-que nous ne puissions rien boire de chaud!</p>
-
-<p>La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre
-chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se
-dispenser de leur dire:</p>
-
-<p>&mdash;Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si
-mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis
-brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!</p>
-
-<p>&mdash;Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on
-réveillât la baronne.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y songe pas, dit Pottemain.</p>
-
-<p>Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de
-chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint
-autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très
-intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer
-le secret mystérieux qui liait ses deux amis.</p>
-
-<p>Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa
-barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain
-salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur
-son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais
-d'imagination <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> qu'il avait faits pour n'être pas considéré par
-lui comme le dernier des hommes.</p>
-
-<p>Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens
-s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit
-le baron à part:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec
-nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...</p>
-
-<p>&mdash;Et les portes n'étaient pas encore fermées?</p>
-
-<p>&mdash;Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne
-nous sommes pas couchés...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne
-ne la surveillait... Elle en a profité!</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...</p>
-
-<p>Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la
-chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On
-voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline
-la veille...</p>
-
-<p>Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit
-et lut la suscription:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind larger"><i>A Monsieur le baron Pottemain.</i></p>
-</div>
-
-<p>Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> &mdash;Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand
-malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est
-plus!...</p>
-
-<p>Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.</p>
-
-<p>Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il
-cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y
-avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait
-fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition
-de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité,
-par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute
-surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny
-était-il son complice?</p>
-
-<p>Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne
-comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.</p>
-
-<p>Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute
-froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind">«Mon ami,</p>
-
- <p>«Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre...
- N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le <i>libre</i>, <i>unique</i> et
- <i>volontaire auteur</i>.</p>
-
- <p>«La nature,&mdash;je le sais aujourd'hui,&mdash;ne m'avait pas façonnée
- pour la vie conjugale. Je déserte <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> mon poste et je me punis
- moi-même du supplice des déserteurs...</p>
-
- <p>«Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance
- dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée
- d'en finir avec l'existence...</p>
-
- <p>«Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le
- hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...</p>
-
- <p>«Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de
- vous!</p>
-
- <p>«Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de
- Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des
- crimes.</p>
-
- <p>«Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand
- elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous
- être chère...</p>
-
- <p>«Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les
- vivants, aux tracas de leur inhumation.</p>
-
- <p>«J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort
- seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon
- cadavre... Ce serait inutile.</p>
-
- <p>«J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât
- aucun dommage matériel!...</p>
-
- <p>«Je n'ai disposé de rien...</p>
-
- <p>«Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense
- à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à
- Bois-Peillot a occasionnées...</p>
-
- <p>«Tout le monde ignore ma résolution fatale...</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> «Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et
- qu'une pauvre folle de moins...</p>
-
- <p>«Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!</p>
-
- <p>«Adieu pour jamais!</p>
-
- <p class="psign"> «Baronne Pauline <span class="smcap"> Pottemain</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>Romagny demeura altéré.</p>
-
-<p>Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la
-veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet,
-impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la
-désespérée.</p>
-
-<p>Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand
-ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête
-dans ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de
-moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.</p>
-
-<p>Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer
-l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir
-de son hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis
-fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui
-porter secours!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.</p>
-
-<p>Il donna des ordres.</p>
-
-<p>Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On
-parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on
-fouilla le parc...</p>
-
-<p>Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> aucun
-renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.</p>
-
-<p>Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.</p>
-
-<p>&mdash;M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang
-maudit.</p>
-
-<p>C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de
-la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient
-souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans
-fond n'avait rendu leurs cadavres...</p>
-
-<p>&mdash;Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les
-restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.</p>
-
-<p>Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de
-revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent
-seuls:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout
-cela signifie...</p>
-
-<p>&mdash;Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je
-t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me
-refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec
-ces péronnelles de femmes!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout
-cela! répéta Charaintru abasourdi.</p>
-
-<p>&mdash;Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste
-pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.</p>
-
-<hr class="deco50" />
-
-<div class="chapter">
- <h2>TROISIÈME PARTIE</h2>
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Un soir d'octobre, vers quatre heures, une dame vêtue de noir et
-exactement voilée, montait lentement la rue Caulaincourt, qui
-contourne le côté ouest de la butte Montmartre.</p>
-
-<p>Parvenue à hauteur de la rue Fontaine-du-But, elle gravit la pente
-rapide qui conduit au sommet de la colline. Là, elle s'arrêta et
-parut hésiter.</p>
-
-<p>A sa droite, juchée sur un remblai d'où elle dominait tout Paris, se
-dressait la villa Girardon.</p>
-
-<p>A sa gauche s'élevait une riante habitation, à demi cachée par un
-rideau de verdure.</p>
-
-<p>L'étrangère se décida enfin; elle se dirigea vers la porte de la
-maisonnette et sonna. On entendit crier le sable des allées et une
-femme vint ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> Verdalle, s'il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ici, madame.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, repartit vivement l'inconnue, ce <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> n'est pas ici que
-demeure M<sup>me</sup> Verdalle... qui tient une pension de famille...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez parler de l'ancienne propriétaire, sans doute, dit la
-servante, la pauvre dame est morte, il y a tantôt deux ans et c'est
-mon maître, un artiste du Palais-Royal, M. Vertellier, qui a acheté
-la maison... et qui y demeure...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, balbutia la dame en noir dont la voix
-s'étranglait, je vous remercie... et je vous demande pardon de vous
-avoir dérangée...</p>
-
-<p>&mdash;Y a pas d'offense! fit la servante, en refermant la porte.</p>
-
-<p>De son même pas accablé et pesant, l'inconnue reprit le chemin
-qu'elle venait de parcourir, mais, arrivée à la rue Caulaincourt, ses
-forces parurent l'abandonner et elle se laissa tomber sur un banc.
-Elle resta là, comme abîmée dans une muette douleur, la poitrine
-soulevée par les sanglots qui l'oppressaient.</p>
-
-<p>Dans le lointain se faisaient entendre, atténués par la distance,
-les sons criards de l'orchestre du Moulin de la Galette. Au bout
-de la voie large et plantée d'arbres on apercevait, en dépit de
-l'obscurité naissante de la nuit qui tombait lentement, le sommet des
-monuments du cimetière Montmartre et plus loin encore la grande cité
-des vivants allumait ses milliers de feux, aux pieds de la cité des
-morts, noire et muette.</p>
-
-<p>Il y a quelque douceur dans la contemplation de ce grand spectacle
-quand on a la certitude d'être attendu sur quelque point de cet océan
-de maisons, <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> dans une demeure riche ou pauvre, où brille une de
-ces lumières sans nombre, car alors on sait où reposer sa tête...</p>
-
-<p>Mais quitter cet horizon de tombes pour rentrer dans Paris, quand on
-n'a rien à soi dans la ville animée... à quoi bon?</p>
-
-<p>C'était là sans doute le sujet des tristes réflexions de l'inconnue,
-car elle laissa tomber sa tête avec un mouvement de découragement et
-de désespoir, sur son bras appuyé au dossier du banc...</p>
-
-<p>Tout à coup une voix retentit à son oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Vous souffrez, madame?</p>
-
-<p>La dame noire releva brusquement la tête.</p>
-
-<p>Près d'elle venait de s'asseoir un jeune homme d'une mise
-irréprochable, quoique modeste, et dont le visage très doux exprimait
-une compassion sincère.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur... monsieur! balbutia l'étrangère avec un geste d'effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Remettez-vous, madame, je vous en prie, repartit le jeune homme,
-et n'ayez crainte... Depuis un instant je vous observe et, si j'ai
-pris la liberté de vous adresser la parole, c'est que j'ai acquis la
-certitude que vous souffriez... Permettez-moi donc de vous demander
-si je puis vous être utile en quelque chose...</p>
-
-<p>Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de
-confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi!</p>
-
-<p>&mdash;La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> êtes sinon
-malade... du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous
-n'êtes pas du quartier, de vous remettre sur votre route et de vous
-accompagner à votre porte.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère.</p>
-
-<p>Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et
-considéra curieusement son étrange voisine.</p>
-
-<p>Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute
-investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop
-petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de
-l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne
-cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la
-pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe
-et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon
-dont ils étaient chaussés.</p>
-
-<p>La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit
-qu'augmenter la curiosité du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand
-parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre...
-Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est
-antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle
-en allemand <i>Heimathlos</i>, c'est-à-dire de ces gens sans patrie,
-sans famille, <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> sans nom, que ballotte à droite et à gauche la
-destinée, toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en
-vouant au malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à
-naître. Que je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon
-véritable nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans
-ressource aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être
-enlevé tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui
-m'a, à une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère
-pouvait venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose
-depuis deux ans là-bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je
-puis vous dire...</p>
-
-<p>L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable
-et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue
-confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune
-homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes
-les aventurières, qui se résume à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis M<sup>me</sup> de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et
-jaloux qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le
-travail, auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé
-d'abord dans l'amour d'un homme généreux un appui passager que les
-rigueurs de sa famille m'ont fait perdre, etc., etc...</p>
-
-<p>Et ce refrain:</p>
-
-<p>&mdash;Je cherche un c&oelig;ur... et quelqu'un qui me mette dans mes
-meubles!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> &mdash;Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus
-d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point
-<i>Heimathlos</i>, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je
-possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi
-déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je
-vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide
-provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait
-tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme
-découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni
-mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je
-veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec
-cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux...</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je
-vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste
-souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance
-en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un
-grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que
-peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an...</p>
-
-<p>La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute
-subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car,
-sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de
-la salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic.</p>
-
-<p>Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui
-mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile.</p>
-
-<p>Toutefois, en enlevant ses gants, au moment de s'asseoir, elle avait
-mis en évidence des mains d'enfant d'une éclatante blancheur.</p>
-
-<p>Fasciné par cet aspect, Raymond se pencha galamment vers l'étrangère,
-cherchant un prétexte pour prendre une de ses jolies mains.</p>
-
-<p>N'en ayant pas trouvé, il s'en passa et il en saisit une et la porta
-à ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que faites-vous? fit l'inconnue en se retirant vivement, ne
-dirait-on pas que vous n'avez jamais vu de mains?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais d'aussi jolies! dit Raymond d'un ton convaincu. Mais voyons,
-reprit-il hardiment, je n'irai pas avec vous par quatre chemins...
-Puisque vous m'avez fait l'honneur de partager mon modeste repas,
-nous ne pouvons pas demeurer étrangers l'un à l'autre. Me ferez-vous
-longtemps encore un mystère de vos traits?</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est là le prix que vous mettez à votre complaisance, dit en
-souriant la dame noire, j'aurais mauvaise grâce à vous cacher plus
-longtemps ma figure...</p>
-
-<p>Ce disant, elle retira son voile.</p>
-
-<p>Raymond jeta un avide coup d'&oelig;il sur sa compagne, et grande fut sa
-surprise à la vue de la physionomie <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> la plus expressive, la plus
-pénétrante et aussi la plus pâle qu'il eût jamais vue.</p>
-
-<p>C'était une de ces têtes qu'en parcourant une galerie de tableaux on
-remarque, pour ainsi dire, malgré soi, pour ne plus l'oublier et qui
-vous suivent ensuite partout comme si, pour vous, elles s'étaient
-détachées de leur cadre.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, reprit-il après un silence, ne me ferez-vous pas
-aussi le confident de vos inquiétudes et de vos peines... J'ai cru
-comprendre que vous étiez sans argent... Mais alors, qu'allez-vous
-faire à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais moi-même le savoir! soupira l'inconnue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, vous avez un plan?</p>
-
-<p>&mdash;Celui de travailler pour gagner ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Travailler à quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Mais à n'importe quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde vous refusera du travail... Dans tous les cas, ça ne
-se trouve pas du jour au lendemain... Ah! vous ne connaissez donc pas
-la grande ville? Il faut avoir l'air de ne manquer de rien pour y
-obtenir quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue que je la connais peu sous ce rapport.</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;L'âge du travail, monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai que jolie comme vous l'êtes... hasarda Raymond.</p>
-
-<p>Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de
-mécontentement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> &mdash;Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la
-beauté...</p>
-
-<p>&mdash;L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je
-ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur
-figure...</p>
-
-<p>&mdash;Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les
-beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise
-est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est
-encore un emploi... Hors de là, je ne vois rien qui procure de quoi
-vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre,
-ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et
-encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins
-distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une
-grotesque parvenue...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue,
-vous avez au moins un refuge, les administrations!</p>
-
-<p>&mdash;Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec
-de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer
-d'affaire? Parlez franchement!</p>
-
-<p>&mdash;Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas
-remarqué, je doute même...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans
-tous les cas, l'enfer de Paris <span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> par c&oelig;ur... Tenez, pour
-m'éclairer, dites-moi votre histoire...</p>
-
-<p>&mdash;Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne...
-Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en
-province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur
-j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite,
-parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je
-cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses
-prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils
-ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins,
-leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers...
-Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du
-moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession...
-D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud
-quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et
-de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort!
-Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il
-vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer
-l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!»</p>
-
-<p>Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je
-n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire
-souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les
-chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux
-hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges me
-paraissait le but de la <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> vie... Mais les signes particuliers du
-passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient
-mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée!</p>
-
-<p>Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune,
-c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse
-provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires
-de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y
-répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché
-de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du
-talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à
-celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à
-rebours en lui tenant la queue...</p>
-
-<p>N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place
-dans les lettres...</p>
-
-<p>Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne
-volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des
-estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que
-des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez
-pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge
-blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil
-sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans
-mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais
-cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots.
-Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de
-tous mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans
-sur romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques,
-nulle porte ne s'ouvrit devant moi.</p>
-
-<p>Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des
-dettes, j'en fus <ins id="cor_6" title="réduis">réduit</ins> à façonner des charades et des énigmes pour
-les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la
-pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à
-choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain...</p>
-
-<p>Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur
-d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui.
-L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de
-gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête
-que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un
-emploi modeste dans son administration.</p>
-
-<p>Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et,
-songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans
-mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois
-d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur
-d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!...</p>
-
-<p>Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins
-rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous
-offrir un modeste et frugal repas...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué,
-avec un intérêt soutenu.</p>
-
-<p>Même à diverses reprises elle avait souri à l'ouïe des boutades
-paradoxales du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, madame, continua Raymond, que j'avais raison en vous
-disant que j'étais aussi un déshérité de la vie... Eh bien, associons
-pour un jour nos tristes destinées... Après vous avoir ainsi parlé à
-c&oelig;ur ouvert et surtout après vous avoir vue, je ne consentirais
-plus à vous laisser seule dans cette Babylone... Grands dieux! si
-vous n'êtes pas reine ou pour le moins duchesse, c'est que vous
-n'avez pas voulu!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un bon appui pour les femmes abandonnées, riposta la dame
-noire, avec une nuance d'ironie, si vous êtes aussi serviable que
-complimenteur... Et si, comme vous le dites, vous êtes misanthrope,
-ce sentiment ne s'étend pas aux dames...</p>
-
-<p>&mdash;Il pourrait, madame, dit avec galanterie Raymond, s'étendre à tout
-le monde, excepté à vous...</p>
-
-<p>Cependant, la soirée s'avançait.</p>
-
-<p>L'inconnue fit mine de vouloir se retirer, mais Raymond la prévint.
-Il quitta le ton de la plaisanterie et ouvrit avec la pauvre jeune
-femme un dernier pourparler, tendant à conclure:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, lui dit-il en lui prenant la main, nous touchons à un
-moment d'une certaine solennité pour tous deux. Parlons-nous avec
-une entière franchise... Vous êtes sur le pavé de Paris et vous
-n'avez aucune ressource. Je n'exigerai pas de vous <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> la confidence
-des revers qui vous ont réduite à cette extrémité et je ne vous
-demanderai pas non plus si je dois vous conduire au Grand-Hôtel ou
-dans une maison garnie de bas étage... Ni dans le somptueux, ni dans
-le misérable hôtel, vous ne sauriez payer votre dépense... Dans l'un
-comme dans l'autre, vous seriez mal vue, par conséquent... Dans le
-dernier, vous souffririez cruellement des attouchements grossiers
-de la plèbe ou du contact de la police... Parlez! Avez-vous à Paris
-quelque relation qui vous offre un asile?</p>
-
-<p>&mdash;Aucune relation, aucune ressource, dit la dame en secouant
-tristement la tête. Que faut-il faire en pareil cas, selon vous?</p>
-
-<p>&mdash;Vous rendre à un poste de police et déclarer votre indigence au
-risque d'être enfermée avec des femmes abjectes dans quelque dépôt de
-mendicité...</p>
-
-<p>L'inconnue fit un geste d'horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Ou bien, continua Raymond, avoir confiance en moi... et accepter
-l'hospitalité d'un galant homme.</p>
-
-<p>&mdash;Me connaissez-vous assez pour être sûr, monsieur, que je ne suis
-pas une de ces habiles pickpockets anglaises ou autres, qui savent
-intéresser quelque brave c&oelig;ur en faveur de leur air modeste et
-malheureux pour s'introduire dans son intimité et disparaître ensuite
-en emportant les valeurs, montres et argenterie?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! là-dessus, je suis fixé! dit en riant Raymond. Mais, vous
-devriez bien, à un autre point de vue, m'expliquer ce que je ne puis
-parvenir à comprendre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> &mdash;Voyons, demandez! dit l'inconnue d'un ton de douceur et de
-bonne volonté qui achevèrent de séduire le pauvre Darcy.</p>
-
-<p>Raymond, encouragé par cette réponse, reprit son interrogatoire d'un
-ton très doux:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me ferez pas croire, dit-il, après m'avoir révélé, rien que
-par le son de votre voix et par vos manières, que vous appartenez à
-la meilleure compagnie, vous ne me persuaderez point que vous avez
-passé toute votre vie à errer dans des haillons, ni à gagner votre
-pain au jour le jour.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas avoir essayé de vous le faire croire.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! à la bonne heure! Alors, vous avez eu une position? Et quelle
-position?</p>
-
-<p>&mdash;Les positions les plus diverses... celles que réprouve l'honneur
-exceptées...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis... Et puis vous portez un nom... quelconque?</p>
-
-<p>&mdash;Appelez-moi, si vous voulez bien, Marguerite.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes demoiselle?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Accepteriez-vous donc ce que je vous offrais tout à l'heure,
-c'est-à-dire l'hospitalité chez moi, qui suis aussi célibataire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit tranquillement Marguerite.</p>
-
-<p>&mdash;Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet.
-Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les
-personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont
-aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> &mdash;Non! répéta la jeune femme.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous m'exaspérez par vos réponses!</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre
-un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme
-isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste,
-anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes
-impatient de retourner chez vous&mdash;et vous en avez le droit&mdash;partez...
-Je ne vous retiens pas!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de
-dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain,
-à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée?</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble par moment, en effet, que je rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je
-vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de
-trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des
-chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre,
-il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous
-acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai plus
-ni père, ni mère, ni frères, ni s&oelig;urs. Je suis seul au monde. Vous
-pouvez passer pour une de mes s&oelig;urs que j'ai perdues, jusqu'au
-moment où vous aurez découvert une occupation.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans
-oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse.
-Votre s&oelig;ur pour deux ou trois jours, rien que votre s&oelig;ur!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> &mdash;Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous
-promets la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment
-où vous me direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir
-souvenance du pauvre nid... comme les hirondelles!</p>
-
-<p>&mdash;Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main!</p>
-
-<p>Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus
-fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se
-couvrir en sa présence.</p>
-
-<p>Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue
-Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les
-avait fait se rencontrer:</p>
-
-<p>&mdash;Où allons-nous? demanda Marguerite.</p>
-
-<p>&mdash;Je demeure tout près d'ici, villa Girardon.</p>
-
-<p>&mdash;Oui... en face de l'ancienne habitation de M<sup>me</sup> Verdalle, la
-digne femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma
-détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma
-suprême espérance venait de s'envoler, lorsque...</p>
-
-<p>Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua,
-montrant du doigt l'ancienne pension de famille:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon
-enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce
-même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté
-du sort!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne regrette rien!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa,
-sorte de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la
-vue s'étendait sur Paris.</p>
-
-<p>Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la
-concierge:</p>
-
-<p>&mdash;Mère Lafeuille, voici ma s&oelig;ur Marguerite Darcy, qui arrive de
-voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne
-femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez
-être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous
-mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère
-Lafeuille!</p>
-
-<p>&mdash;Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à
-monsieur, va déménager. Alors...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un
-air indifférent.</p>
-
-<p>&mdash;Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris
-l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à
-t'agrandir... à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta
-voisine... Madame n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici
-qu'en passant...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort
-content, montons toujours!</p>
-
-<p>La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent
-allégrement le pas derrière elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Le lendemain, à dix heures, Darcy se rendit comme de coutume à son
-bureau.</p>
-
-<p>Avant de partir, il avait frappé discrètement à la porte de
-Marguerite, qui était déjà debout, et il s'était enquis de la façon
-dont elle avait passé la nuit et cela avec une délicatesse raffinée,
-propre à ne froisser aucune des susceptibilités de la jeune femme.</p>
-
-<p>Celle-ci le remercia en souriant. Mais il avait à peine quitté son
-logis que Marguerite se vit en butte à la curiosité de la mère
-Lafeuille, montée pour vaquer, ainsi que d'ordinaire, aux soins du
-ménage.</p>
-
-<p>Suivant le procédé des gens de sa condition, la vieille concierge
-questionna adroitement sa nouvelle locataire sur quelques points
-de l'existence de Raymond qui lui étaient familiers, pour voir si
-Marguerite tomberait en contradiction avec lui.</p>
-
-<p>Mais celle-ci déjoua de prime abord cette politique et elle fit si
-bien qu'avant la fin de la séance, non seulement elle avait persuadé
-la mère Lafeuille, mais encore elle avait conquis sa sympathie.</p>
-
-<p>Elle lui exposa qu'orpheline et sans parents son rêve serait de
-quitter définitivement la province, où elle habitait, pour se
-rapprocher de son frère, son unique famille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> Mais il fallait vivre et elle était venue passer quelques jours
-à Paris pour voir si elle ne trouverait pas dans la grande ville le
-moyen d'utiliser son talent de musicienne.</p>
-
-<p>La mère Lafeuille approuva fort ce projet et promit à la jeune femme
-de s'entremettre pour lui procurer, le cas <ins id="cor_7" title="échant">échéant</ins>, des leçons de
-piano.</p>
-
-<p>Elle habitait le quartier depuis de longues années, elle connaissait
-tout le monde et elle serait heureuse de pouvoir être utile à
-l'aimable s&oelig;ur d'un de ses meilleurs locataires.</p>
-
-<p>Marguerite remercia avec effusion la brave femme. Elle avait l'air
-radieux, quand Raymond rentra à cinq heures du soir.</p>
-
-<p>Toutefois, elle ne souffla pas mot à son ami de la conversation
-qu'elle avait eue avec la mère Lafeuille et de ses nouvelles
-espérances...</p>
-
-<p>Ils partagèrent tous les deux, en tête-à-tête, un dîner que
-Marguerite tint à préparer elle-même dans la petite cuisine.</p>
-
-<p>Comme ils achevaient leur repas:</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes bonne et gentille! fit Raymond, et quelle maîtresse
-de maison vous feriez!</p>
-
-<p>Marguerite ne releva pas ce propos et le jeune homme resta silencieux.</p>
-
-<p>Quelque effort qu'il fit pour réagir, il se sentait troublé
-profondément, et un orage commençait à gronder dans son c&oelig;ur, à la
-pensée surtout du silence obstiné gardé par la jeune femme sur son
-passé.</p>
-
-<p>Il finit par trouver la force de le lui avouer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> &mdash;Je ne sais, lui dit-il, quel homme pourrait supporter l'affront
-raffiné que vous faites à celui que vous voulez bien appeler votre
-seul ami... Quel motif de défiance pouvez-vous avoir à mon égard?...
-Vous êtes ici chez vous... Je vous livre tout, mon passé, mon
-présent, mes lettres, mes manuscrits. Les clés sont sur toutes les
-portes... Dans ce tiroir, ma fortune entière, qui consiste en un
-billet de cinq cents francs... Voilà le portrait, au pastel, de ma
-mère, auquel je tiens davantage... De vous, je n'ai pas reçu la
-moindre confidence... Je ne sais que votre prénom de Marguerite, si
-toutefois il est bien le vôtre... Je suis votre hôte, votre ami...
-Depuis vingt-quatre heures, nous avons vécu côte à côte, j'oserai
-dire c&oelig;ur à c&oelig;ur, et tout à l'heure je vais de nouveau vous
-souhaiter le bonsoir sans que vous m'ayez dit un mot de votre
-famille... Car, enfin, on a toujours eu une mère... La vôtre est-elle
-morte... ou est-elle vivante?</p>
-
-<p>&mdash;N'avez-vous donc point remarqué la couleur de mes vêtements?
-demanda Marguerite, en fronçant le sourcil.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi donc alors que vous êtes en deuil de votre mère!
-Dites-moi que vous avez été recueillie ici ou là quand vous étiez
-enfant... que vous avez habité Metz ou Carpentras... Tout ce que
-vous m'avez avoué et que d'ailleurs vous ne pouviez guère me cacher,
-c'est que vous avez jadis passé quelques mois dans l'ancienne pension
-de M<sup>me</sup> Verdalle... Est-ce là que vous avez reçu cette parfaite
-éducation qui fait que, dans les moindres détails de <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> la vie,
-toujours noble et gracieuse, vous semblez traîner après vous une
-robe de cour? Dites-moi dans quel pays vous avez fait votre première
-communion? Dites-moi où vous étiez il y a huit jours? Vous étiez dans
-une maison, fût-elle à vous ou aux autres? Prenez une épingle...
-Voici une carte... Montrez-moi où vous étiez avant les quinze
-mortelles heures que vous avez passées sans manger et sans dormir.
-Vous me trouvez indiscret, impérieux, impitoyable? Vous pleurez?
-Mais songez que je vous aime déjà et que je suis jaloux de tous les
-instants que vous avez vécus loin de moi! Si je n'étais pour vous
-qu'un aubergiste, je m'expliquerais cette réticence, qui ne serait
-après tout qu'un superbe dédain... Mais pourquoi laisser subsister
-entre nous la distance du mensonge à la vérité?... Ah! si vous avez
-quelque imprudence ou quelque faute à cacher, s'il y a eu dans votre
-vie méprise ou naufrage, songez que, moi, je n'ai pas hésité à vous
-raconter, avec le plus entier abandon, tous les détails de ma vie
-passée... Vous êtes si charmante que vous me ferez aimer jusqu'à vos
-sottises, si vous avez la bonne grâce de me les avouer...</p>
-
-<p>Marguerite essuya ses larmes et répondit à Raymond:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici, mon ami, la pierre d'achoppement! Je n'ai aucune
-faiblesse à avouer, comme vous pouvez l'entendre, mais en acceptant
-vos bienfaits, je n'ai pas entendu me donner un maître... Je vous ai
-permis de me plaindre, non de me juger!</p>
-
-<p>La facilité d'élocution de Marguerite et l'à-propos <span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span> de ses
-réponses déconcertaient toujours Darcy, quand il s'aventurait sur le
-terrain réservé de cette mystérieuse existence.</p>
-
-<p>Mais cette fois Marguerite sentait si bien que son ami avait raison,
-que le secret dépit de ne pouvoir le contenter se tourna en colère
-contre lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien, lui dit-elle, que certaines natures mathématiques
-tiennent à supputer toutes choses et que les horizons voilés n'ont
-pas de charmes pour elles... Mais je ne vous ai pas trompé et,
-maintenant je vous répète une deuxième fois, pour que vous le
-sachiez bien, qu'il est des situations dans lesquelles en gardant
-un secret on fait preuve de respect pour les autres... que si vous
-m'aviez donné votre parole de taire votre rencontre avec moi, vous
-la tiendriez... Cela donnerait-il à un tiers le droit de penser que
-j'ai été votre maîtresse? Si vous ne pouvez admettre ma résolution,
-calme et inébranlable, de vivre comme si j'étais née hier, nous ne
-sommes pas faits pour nous entendre. Ne partez pas demain, sans
-avoir pris une résolution formelle à cet égard, ou sinon, vous ne me
-retrouveriez point ici à votre retour. Eh bien? Que décidez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Comme il y a quelque chose de cruel dans vos réticences mêmes,
-dit Raymond d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable, je
-conserve l'espoir de vous trouver plus confiante un jour. En face
-d'un parti pris aussi mûrement, je me fais l'effet moins d'un juge
-d'instruction que d'un tortionnaire. Je vais vous quitter en laissant
-à vos méditations mêmes le soin de vous prouver que, si les c&oelig;urs
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> sympathiques vont cherchant des raisons de se rejoindre dans
-l'éternité, le passé doit faire aussi partie de leur existence
-commune.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Marguerite, détendue par ces bonnes paroles et se
-renversant dans son fauteuil, que vous êtes aimable, quand vous
-voulez l'être!... Vous méritez d'être pardonné!</p>
-
-<p>&mdash;Et d'être aimé? demanda Raymond, sur un ton suppliant.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez, reprit Marguerite en rougissant, et je vous le dirai.</p>
-
-<p>Puis, tendant son front au jeune homme, qui y déposa un baiser:</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mon ami, et dormez bien!</p>
-
-<p>Ce fut le premier aveu de ces deux c&oelig;urs, qui s'adoraient déjà,
-sans se l'avouer franchement.</p>
-
-<p>Et quelques jours s'écoulèrent dans cette intimité charmante, sans
-aucun incident nouveau.</p>
-
-<p>Marguerite s'occupait des soins du ménage et elle employait ses
-longues heures de solitude à restaurer sa garde-robe de façon à se
-procurer une mise presque élégante, quoique simple.</p>
-
-<p>Cependant la mère Lafeuille avait tenu parole et, un soir, Marguerite
-eut la satisfaction d'annoncer à son ami qu'elle avait une leçon.</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, son talent musical lui fit une réputation... Elle
-parvint à recruter un noyau d'élèves et bientôt elle eut l'orgueil
-d'apporter dans le ménage de celui qu'elle appelait son frère, une
-quote-part égale, sinon supérieure à celle de Darcy.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous disiez, Raymond, lui objecta malicieusement <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
-Marguerite, qu'il est impossible à une femme de gagner honnêtement sa
-vie?</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez ma restriction, lui répondit Raymond, je n'aurais pas
-dit cela si j'avais su parler à un premier prix du Conservatoire!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas un premier prix du Conservatoire.</p>
-
-<p>&mdash;Dans tous les cas vous en sortez.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que vous recommencez?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon! C'est encore un mystère?</p>
-
-<p>&mdash;Du reste, reprit Marguerite, je vais vous mettre à l'abri de la
-récidive et, puisque j'ai enfin acquis le moyen d'être ingrate, je ne
-veux pas l'être à demi. Je vais m'établir pour mon compte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aviez donc pas oublié cette menace?</p>
-
-<p>&mdash;Pouvais-je l'oublier?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous êtes tout à fait ingrate! Mais apparemment, vous
-sentant en fonds, vous voulez acheter un piano d'Erard, que vous ne
-sauriez où loger dans mon taudis.</p>
-
-<p>&mdash;Pas si ingrate que cela, dit Marguerite, vous savez que le logis de
-la modiste est toujours vacant, je vais m'en emparer...</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez penser à tout, dit Raymond en secouant la tête et en
-riant. Mais as-tu donc oublié, ma s&oelig;ur, que tu n'étais à Paris
-qu'en voyage?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vrai... J'oubliais que tu avais dit cela devant la mère
-Lafeuille... Eh bien, mon cher frère, il ne te reste plus qu'à me
-conduire au chemin de fer!</p>
-
-<p>Les yeux de Raymond se remplirent de larmes. <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> Il quitta le ton de
-la plaisanterie et, se mettant à genoux:</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, Marguerite, lui dit-il, avec une passion qu'il s'efforçait
-en vain de contenir... Laisse-moi aujourd'hui t'ouvrir mon c&oelig;ur...
-Marguerite, je t'aime... et je sens que dès aujourd'hui je ne saurais
-plus me passer de toi... Ne sacrifions pas à un scrupule un bonheur
-d'où dépend ma vie entière... Je ferai ce que tu voudras... Nous
-quitterons ce quartier... Nous irons loin... bien loin... Mais pour
-Dieu! ne parle plus de me quitter... J'en mourrais!</p>
-
-<p>&mdash;Écoute à ton tour, répondit Marguerite, en relevant doucement le
-jeune homme, je ne voulais pas te le dire... Mais c'était aussi mon
-idée!... Maintenant que je me suffis à moi-même, que je suis riche
-pour ainsi dire!... je pourrais partir...</p>
-
-<p>Raymond écoutait, haletant.</p>
-
-<p>Marguerite continua sur un ton plus bas:</p>
-
-<p>&mdash;Oui... mais je viens de m'apercevoir que moi non plus
-aujourd'hui... je ne pourrais plus me passer de toi!</p>
-
-<p>Elle baissa la tête, rougissante et effarée de son aveu, et elle se
-laissa tomber dans les bras de son amant.</p>
-
-<p class="dottedline">&nbsp;</p>
-
-<p>Quinze jours plus tard le couple était installé rue de Vaugirard,
-dans un petit nid donnant à vol d'oiseau sur le Luxembourg.</p>
-
-<p>Une ère de bonheur parfait commença pour l'heureux Raymond qui,
-chaque soir, pouvait se reposer dans un bon fauteuil, en écoutant,
-l'&oelig;il aux étoiles, <span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span> un nocturne de Chopin ou un chant sans
-paroles de Mendelssohn.</p>
-
-<p>Car Marguerite avait acquis, de ses deniers, non pas un piano
-d'Erard, mais un modeste piano droit que ses doigts agiles faisaient
-paraître bien meilleur qu'il n'était réellement!</p>
-
-<p>Hélas! ce temps d'absolue félicité dura trop peu. Le printemps était
-venu... les arbres bourgeonnaient...</p>
-
-<p>Un fantôme vint tout à coup se dresser entre les deux amants. Un
-tiers, importun pour eux, mais qui eût comblé d'aise un autre
-ménage. Un soupir suivi d'une crise de larmes qui fut un aveu de
-Marguerite!... Un frémissement de Raymond qui fut d'abord une joie!</p>
-
-<p>Mais elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne peux pas comprendre pourquoi je pleure... <i>Je n'ai pas droit
-au bonheur de la maternité!</i>...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit vivement Raymond, je suis libre, et nous pouvons tout
-régulariser, dès demain.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, Marguerite secoua tristement la tête. Et tout bas
-elle murmura en éclatant en sanglots:</p>
-
-<p>&mdash;O mon Dieu!... comment lui expliquer?...</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>La proposition faite par Darcy à Marguerite de l'épouser pour
-trancher une bonne fois toutes les <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> difficultés d'une situation
-pareille, n'avait rien que d'honorable et de naturel.</p>
-
-<p>Il fut, une fois de plus, très froissé et très peiné de l'accueil de
-Marguerite à cette ouverture. Quelle raison pouvait-elle avoir de
-dire non?</p>
-
-<p>Si elle était enfant trouvée, le mariage était une occasion de lui
-créer un état civil. Rougissait-elle de n'en point avoir et ne
-voulait-elle pas avouer ce malheur devant un officier public?</p>
-
-<p>Mais une âme comme la sienne devait souffrir encore plus de ne pas
-sanctifier la maternité par le mariage!</p>
-
-<p>Darcy en vint donc à ne pouvoir expliquer les refus de Marguerite que
-d'une façon terrible pour elle et partant pour lui...</p>
-
-<p>Malgré la beauté de son caractère, la pureté de ses sentiments,
-l'innocence de sa vie, Marguerite devait avoir eu quelques démêlés
-avec la justice. Pour ce motif, elle avait caché obstinément son
-histoire à son ami, qu'elle craignait de perdre, en se montrant à lui
-telle qu'elle était.</p>
-
-<p>Bref, elle ne pouvait vivre en sécurité qu'en vivant en sauvage au
-milieu du monde. Elle pouvait avoir été la victime d'une simple
-erreur judiciaire, mais sa fierté lui faisait craindre encore l'ombre
-du soupçon comme une tache indélébile.</p>
-
-<p>Pourtant vis-à-vis de Raymond, qui avait en elle une foi absolue,
-qu'avait-elle à redouter des soupçons?</p>
-
-<p>L'appréhension de scènes violentes sans issue condamnait Darcy au
-silence. Il souffrait le martyre <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> en contemplant les lèvres de
-son amie, serrées comme par un v&oelig;u de mutisme éternel.</p>
-
-<p>A côté de cela, les bizarreries de Marguerite devinrent extrêmes.
-C'était sans doute l'effet de sa grossesse. Des peurs subites la
-prenaient toutes les fois qu'elle restait seule.</p>
-
-<p>Alors, dès que son ami était parti, elle partait soudainement et
-elle allait au loin, ou bien, elle passait, assise dans le jardin du
-Luxembourg, des journées entières.</p>
-
-<p>Cependant, aucune solution ne se présentait, aucune explication
-concluante n'avait lieu.</p>
-
-<p>Et la position de la mère et de l'enfant à venir s'aggravait pour
-ainsi dire d'heure en heure.</p>
-
-<p>Il était notoire pourtant que Marguerite aurait voulu, comme Raymond,
-le mariage, et un mariage très prochain, et qu'elle était, toutefois,
-résolue à s'y refuser, plutôt que de rien découvrir de son histoire
-antérieure, même le lieu de sa naissance!</p>
-
-<p>Un jour que Darcy rentrait sans être entendu, il vit par une porte
-entr'ouverte Marguerite assise, les mains agitées, l'&oelig;il égaré et
-se parlant à elle-même.</p>
-
-<p>Au bruit qu'il fit, elle recouvra une sorte de sérénité. Raymond fut
-juge alors de l'effort constant qu'elle faisait sur elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, lui dit-il, je ne t'adresserai plus de questions qui ont
-le don de t'affliger et de t'irriter. Tu obéis évidemment à un
-serment ou à une nécessité, en te taisant au mépris de mes prières
-et au détriment de notre enfant... Tu ne m'as jamais dit où tu étais
-née, mais tu m'as dit plus d'une fois que tu <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> n'avais aucun
-état civil. Il n'y a plus, pour procéder au mariage, qu'un acte
-de notoriété à dresser. Y consens-tu? Nous nous concerterons pour
-t'assigner le lieu d'origine que tu voudras, ou qui nous sera le
-moins défavorable. La complaisance des témoins ne me fera pas défaut,
-car, dans la pratique, les témoins de ces sortes de choses ne font
-de difficultés que s'il s'agit d'un cas où l'honnêteté du but n'est
-pas évidente. Or, quoi de plus honnête que le but proposé? Si des
-obstacles se présentent, je les vaincrai. La Providence m'aidera, car
-il ne s'agit même pas de notre intérêt, il s'agit avant tout de celui
-de notre enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Rien de tout cela! dit résolument Marguerite. Quand notre
-cher enfant aura vu le jour, tu le porteras à la mairie. Tu le
-reconnaîtras... tu lui donneras ton nom, mais tu ajouteras: <i>Mère
-inconnue</i>.</p>
-
-<p>Dans l'état de surexcitation nerveuse où il voyait sa maîtresse,
-Raymond, désolé, n'osa pas insister. Il se résigna.</p>
-
-<p>Puis Marguerite fut prise subitement de la fantaisie des voyages
-lointains. Elle parla de réaliser leurs quelques économies pour
-partir en Amérique. Son rêve, disait-elle, était de donner le jour
-à son enfant dans ce pays libre, où l'on pouvait faire fortune et
-où, dans tous les cas, il était facile de vivre seuls et ignorés de
-tous. Elle était devenue la proie d'un bizarre accès de nostalgie: la
-nostalgie de la solitude.</p>
-
-<p>Raymond s'effrayait de ces lubies qui s'accordaient si peu avec le
-caractère ordinairement si uni <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> de Marguerite. Il se demanda
-même, un moment, si la maternité n'avait pas causé chez la pauvre
-femme un dérangement intellectuel et déterminé une sorte de folie, le
-délire de la persécution.</p>
-
-<p>Un jour, elle rentra tout émue d'une commission très courte à la
-place Saint-Sulpice. Avait-elle fait quelque mauvaise rencontre?
-Avait-elle vu quelqu'un qu'elle tînt à ne plus voir?</p>
-
-<p>Elle ne le dit point, mais elle regarda longtemps la rue avec
-inquiétude, à travers ses rideaux baissés et elle ne recouvra un peu
-de calme qu'à l'arrivée de son amant, qui rentra quelques instants
-après.</p>
-
-<p>Et jamais elle ne confiait à personne le secret de cette angoisse
-perpétuelle qu'on lisait sur son visage! C'était incompréhensible!</p>
-
-<p>Raymond espérait tout bas que la délivrance prochaine apporterait un
-remède à cet état de choses et il attendait.</p>
-
-<p>Un voyage hors de Paris eût été peut-être salutaire; il comprenait
-que le séjour de la capitale dans une de ses plus belles rues,
-puisque ses maisons ont pour perspective le jardin et le palais du
-Luxembourg, ne compensait pas pour Marguerite la nécessité de gravir
-à chaque instant cinq étages.</p>
-
-<p>A défaut de l'Amérique, où, pour Darcy, il ne pouvait être question
-d'aller, cet homme qui adorait sa femme cherchait, hélas! sans la
-trouver, une combinaison qui lui permît de procurer à sa compagne les
-joies et les libertés de la campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span></p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte,
-il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme
-ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de
-plus que lui.</p>
-
-<p>Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne
-lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.</p>
-
-<p>Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les
-revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière
-le ruban de la Légion d'honneur.</p>
-
-<p>Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne
-paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que
-par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que
-leurs regards se croisèrent.</p>
-
-<p>Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux
-situé dit à l'autre:</p>
-
-<p>&mdash;Raymond Darcy, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé
-d'assurances.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège,
-nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> &mdash;Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas
-là!</p>
-
-<p>Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai perdu de vue, continua Darcy, lorsque tu entrais à
-Saint-Cyr. Depuis lors, tu as fait du chemin, à ce que je vois!</p>
-
-<p>&mdash;Arrivé au grade de capitaine, reprit M. de Guermanton, j'ai lâché
-tout pour me marier et je suis devenu gentilhomme campagnard. Tu me
-vois à présent dans cette période de la vie que l'on a surnommée
-l'âge critique des hommes et qui sépare presque la paternité de la
-grand'paternité. On se sent jeune encore, on voudrait l'être... on
-n'ose plus! Et toi, fais-tu toujours des tragédies en vers?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! soupira Raymond, combien est loin ce temps heureux!</p>
-
-<p>Et en quelques mots il mit son condisciple au courant des malheurs
-de sa vie, de ses déboires littéraires et de la dure obligation qui
-l'avait un jour forcé de chercher dans une infime position le moyen
-de ne pas mourir de faim.</p>
-
-<p>Quand M. de Guermanton fut revenu d'un premier saisissement, à
-l'aspect d'un camarade aussi complètement naufragé:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, dit-il à Darcy, que tu te sois trouvé aux prises avec des
-nécessités bien cruelles.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai!</p>
-
-<p>&mdash;Tu dois t'être isolé volontairement... Que n'es-tu venu chercher de
-l'aide auprès de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Savais-je où tu étais et, puis, à force de souffrir <span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span> on finit
-par se trouver sot et, à force de déconvenues, par s'accuser en
-secret autant et plus encore que les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Cependant tu avais du talent... quelque naissance.</p>
-
-<p>&mdash;Avec peu ou point d'argent!</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu pauvre encore?</p>
-
-<p>&mdash;Moins que jamais! Car il faut te dire que je suis marié, que je
-parviens, aujourd'hui, tant bien que mal à gagner ma vie, celle de
-ma femme et du bébé qui va naître! Nous n'avons heureusement pas
-de vastes ambitions... Mais je suis dévoré et je meurs à petit feu
-quand je songe qu'une femme aussi distinguée que la mienne souffre
-de ma médiocrité... Quand je songe qu'elle aime la nature, la
-contemplation, l'étude, philosophe qu'elle est devenue avant l'âge,
-par suite de malheurs aussi grands que les miens, et que nous sommes
-cloués là!</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, Darcy, interrompit tout à coup M. de Guermanton, veux-tu
-devenir agronome, forestier, draîneur, un aigle de comice agricole?</p>
-
-<p>&mdash;Sans terre ni capitaux?</p>
-
-<p>&mdash;Moi... j'ai une terre assez considérable en Morvan où je ne
-mets jamais les pieds, ni ma femme non plus... Aussi tout va
-cahin-caha... faute de l'&oelig;il du maître... Je t'en nomme, si tu
-veux, le régisseur avec des appointements que tu fixeras toi-même
-et la faculté de manger jusqu'au noyau les fruits du jardin... Ce
-pays perdu en pleine campagne, à deux lieues de toute habitation,
-s'appelle Rouchamp; tu pourras y vivre tranquille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> &mdash;Oh! s'écria Raymond, comme tu y vas! Mais tu vas me faire
-mourir de plaisir... Tu aurais dû ménager la transition entre les
-ténèbres de la cave et l'éblouissement du grand jour!</p>
-
-<p>&mdash;Le mal va si vite!... Il est heureux que le bien aille aussi vite
-quelquefois!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es notre Providence! Mais là-bas, dans ce bienheureux Rouchamp,
-ma femme composera des nocturnes, car elle est grande musicienne
-et, moi, je rimerai des sonnets à ton intention! Une seule chose me
-manquera... ta présence!</p>
-
-<p>&mdash;C'est une récréation que je pourrai te donner quelquefois... A
-propos... où demeures-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je demeure rue de Vaugirard, en face la grille du Luxembourg.
-Sais-tu monter à un cinquième?</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais plaisant!... Tu m'y trouveras peut-être grimpé avant toi...
-car je n'ai qu'une toute petite course à faire dans le quartier.</p>
-
-<p>&mdash;A tout à l'heure?</p>
-
-<p>&mdash;A tout à l'heure!</p>
-
-<p>Ils se séparèrent après s'être cordialement serré la main et Raymond
-retourna diligemment chez lui pour annoncer à Marguerite cette grande
-nouvelle, dont il lui parla avec la joie et la volubilité d'un enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Au diable les assurances, ma bonne Marguerite! Nous partons pour
-le Morvan, qui vaut bien l'Amérique! Nous plions lestement bagage
-et là-bas nous allons semer, moissonner, vendanger, mener une vie
-de patriarches!... Ah! je n'assure pas, après cela, qu'il y ait des
-vignes à Rouchamp, <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> mais s'il n'y en a pas... on en inventera!</p>
-
-<p>&mdash;Tu me parais un peu extraordinaire, pour ne pas dire fou, dit
-Marguerite en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de quoi, mais rien n'est plus vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Me diras-tu au moins d'où nous tombe ce Rouchamp?</p>
-
-<p>&mdash;De la main d'un ami généreux, un capitaine qui a un ruban rouge...
-une perle d'homme!</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu n'es pas son héritier?</p>
-
-<p>&mdash;Il me nomme son régisseur!</p>
-
-<p>&mdash;Mais où demeure-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! j'ai justement oublié de le lui demander... Dans l'Allier,
-à Moulins, je crois, ou dans les environs, mais peu importe! Nous
-le saurons tout à l'heure, car il va venir nous voir... Il avait
-dit qu'il me devancerait... Il sera joliment attrapé! Ah bien! s'il
-a pu penser que je garderais seulement une demi-heure une pareille
-nouvelle!...</p>
-
-<p>En ce moment une main discrète frappa à la porte et Raymond courut
-ouvrir. Marguerite était debout à contre-jour; l'ami de Raymond
-salua M<sup>me</sup> Darcy, avant de l'avoir regardée, puis, la regardant,
-il se troubla et tomba assis sur la chaise que son ami lui avançait.
-Marguerite, pâle aussi, était demeurée debout, les yeux baissés.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc? dit Raymond, inquiet, à son ancien condisciple.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien... répondit M. de Guermanton, d'une voix un peu
-étranglée, un éblouissement!</p>
-
-<p>&mdash;La fatigue d'être monté si haut un peu vite, sans doute?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> &mdash;Peut-être!</p>
-
-<p>Puis, faisant effort sur lui-même, le gentilhomme s'approcha de la
-jeune femme:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, mais vous ressemblez... Vous êtes... Pauline
-Marzet?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur! répliqua Marguerite d'une voix ferme et en regardant
-bien en face son interlocuteur, je ne connais personne de ce nom...
-Je suis Marguerite Darcy!</p>
-
-<p>M. de Guermanton la considéra un moment encore, puis il regarda
-Raymond et, passant sa main sur ses yeux, comme pour en chasser un
-nuage, il dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre assurée:</p>
-
-<p>&mdash;Tu as mon cher ami, une femme charmante et je t'en fais compliment!</p>
-
-<p>L'extrême embarras de Marguerite et du gentilhomme ne fut pas partagé
-par Raymond Darcy. Il admettait parfaitement que son ami se fût
-trompé en prenant Marguerite pour une autre personne et le trouble
-intense de Jacques fut dissimulé par lui avec tant de soin que le
-mari n'en prit point d'ombrage. Néanmoins cette ressemblance fortuite
-entre une personne que de Guermanton avait connue et Marguerite qui
-ne le connaissait pas demeura dans son esprit comme un point noir.</p>
-
-<p>Tout en parlant de choses indifférentes, Jacques considérait la jeune
-femme; il semblait s'attacher à provoquer de sa part des réponses, ne
-fût-ce que pour entendre le son de sa voix.</p>
-
-<p>Mais, dans ses réponses mêmes, Marguerite se laissa toujours devancer
-par son mari, n'ajoutant <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> que des monosyllabes ou des signes
-d'acquiescement.</p>
-
-<p>Elle ne se départit de ce silence que lorsqu'on en vint à parler
-du grand projet qui enthousiasmait Raymond et, au grand étonnement
-de celui-ci, elle parut sinon hostile à ce déplacement, du moins
-désireuse de ne rien décider avant de mûres réflexions.</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne presse, dit alors de Guermanton, je suis encore à Paris
-pour quelques jours... Pesez bien les avantages que vous pouvez
-retirer de mon offre et, pourvu que je sois informé de votre décision
-avant mon départ, tout sera bien... Je suis descendu au Grand-Hôtel,
-ajouta-t-il en s'adressant tout spécialement à Raymond, tu me
-trouveras tous les jours de cinq à six heures au café de la Paix...
-Je t'y attends le plus tôt possible...</p>
-
-<p>Ceci dit, il salua respectueusement Marguerite et se retira.</p>
-
-<p>Raymond Darcy, qui avait compté sur la nouvelle de son changement de
-position pour provoquer chez Marguerite une explosion de joie, ne
-comprenait rien à la répugnance de la jeune femme.</p>
-
-<p>Sa stupéfaction se changea en tristesse et en dépit, lorsqu'il la vit
-se refroidir pour les sites du Morvan, à mesure qu'elle y songeait
-davantage. Il craignait d'abord que le séjour de la capitale n'eût
-déjà pour elle le charme d'une habitude.</p>
-
-<p>Il avait remarqué que les provinciaux de naissance tiennent encore
-plus que les Parisiens à ne pas quitter Paris, mais il ne fut pas
-long à reconnaître <span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span> qu'il se trompait en cela, car dès le soir
-même, sa femme se trouvait reprise par ses «diables bleus» américains
-et recommençait à parler des rives du Meschacébé, comme de la seule
-patrie qu'il lui convenait d'élire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, fille d'Outougamiz! dit Raymond en affectant une gaieté
-qu'il était loin de ressentir, veux-tu donc désespérer mon âme en
-m'entraînant comme un nouveau René, dans les forêts vierges, quand
-les buissons roux du Morvan ont tant de charmes véritables pour les
-vrais amants de la nature? Mais le père Corot, qui s'y connaissait,
-ne donnerait certes pas, s'il vivait, un étang de là-bas, avec ses
-oies, pour les méandres du Rio-Grande! Y a-t-il rien de plus beau que
-cette France où nous avons souffert et qu'y a-t-il de moins suave
-dans le gazouillis de la fauvette que dans le chant du colibri? En
-fait de poésie, parle-moi des pommes crues du centre de mon pays
-natal! Et où que tu sois née, quoique tu ne veuilles pas me le dire,
-tu seras moins dépaysée dans les Gaules que dans le pays de Jonathan!</p>
-
-<p>&mdash;Pour notre enfant, dit Marguerite, il y a là-bas des mirages de
-liberté et de fortune!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, répliqua le rêveur, devenu homme positif, des moustiques
-et des déboires sans nombre. J'ai ouï dire qu'à New-York, on paie
-les souliers quarante francs la paire et le reste à l'avenant. Il
-faut donc les gagner... et comment faire? Par tout pays, pour devenir
-riche, il faut commencer par avoir un million, les autres millions
-viennent aisément <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> ensuite. Je ne sais pas un mot d'anglais et,
-quant au latin, les Peaux-Rouges et les Yankees en font si peu usage!</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble, vois-tu, répondit Marguerite devenu très soucieuse,
-que nous allons à Nevers chercher le malheur... Et nous sommes si
-heureux!</p>
-
-<p>Elle fit une pause, puis brusquement et sans transition:</p>
-
-<p>&mdash;Ton ami t'a-t-il dit qu'il viendrait nous voir dans ses terres?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! soupira Darcy, c'est bien là le mauvais côté de notre
-affaire! Il n'y met pas les pieds! A peine le verrons-nous de loin
-en loin! Là-bas, nous serons isolés, perdus en pleine campagne, sans
-société, sans voisins...</p>
-
-<p>&mdash;Sans société... sans voisins... répéta Marguerite, sans voisins
-absolument?</p>
-
-<p>&mdash;Absolument, répondit Darcy.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc demain trouver ton ami, dit la jeune femme dont le visage
-parut se rassénérer un peu, et dis-lui que tu acceptes... Nous
-partirons quand tu voudras... Le plus tôt possible!...</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Cependant, le vicomte de Charaintru était rentré à Paris, en
-compagnie du sculpteur, presque au lendemain <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> de la disparition
-bizarre de la baronne Pottemain.</p>
-
-<p>Et des semaines, des mois s'écoulèrent avant qu'il revint
-de l'extraordinaire impression que lui avait fait éprouver
-l'invraisemblable aventure dont il avait été le témoin.</p>
-
-<p>Aussi l'histoire de la châtelaine de Bois-Peillot défraya-t-elle
-pendant tout l'hiver les conversations de l'incorrigible bavard.</p>
-
-<p>En dépit de ses promesses et des incessantes sollicitations de
-son ami, Romagny avait été sobre de confidences et n'avait jamais
-raconté à Charaintru le motif qui l'avait fait chercher à Pottemain
-la ridicule querelle à l'aide de laquelle il était parvenu à attirer
-le baron hors de chez lui, pour laisser à la châtelaine le temps de
-mettre à exécution son détestable projet.</p>
-
-<p>A présent, d'ailleurs, l'artiste se reprochait presque comme un crime
-sa funeste complaisance. Aussi, n'abordait-il jamais sans ennui ce
-sujet, dont le souvenir le hantait comme un remords.</p>
-
-<p>Mais Charaintru suppléait par l'imagination à tout ce que la
-discrétion de Romagny ne lui avait pas permis d'apprendre.</p>
-
-<p>Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie
-d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui
-avait apporté en dot une chaumière et son c&oelig;ur; comment la
-discorde avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour;
-comment les choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment,
-un être détesté, Pauline <span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span> avait cherché un abri de l'autre côté
-du rideau terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme
-Orphée, la fantaisie de l'y suivre.</p>
-
-<p>Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait
-cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose
-de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la
-question.</p>
-
-<p>Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite
-conférence sur la <i>Belle au Bois-Peillot</i>, comme le vicomte appelait
-Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait
-toujours un silence prudent et soucieux.</p>
-
-<p>S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin,
-de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué
-dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou
-des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne
-pouvait qu'être parfaitement désagréable.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais
-croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute
-une nuit&mdash;nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me
-l'as fait passer à la belle étoile!&mdash;tu ne me feras jamais croire,
-dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette
-histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui
-te faisait agir?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu l'aurais répété.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, c'était un secret?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> &mdash;Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans
-la question.... donc je n'ai pas le droit de parler.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, tu étais complice?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien
-simple... que tu connais comme moi!</p>
-
-<p>&mdash;C'est entendu! Tu ne t'expliqueras jamais davantage sur ce sujet.
-Raconte-moi au moins le reste.</p>
-
-<p>&mdash;Quel reste? Il y a un reste? demandait Romagny.</p>
-
-<p>&mdash;Oui... ce que l'on dit de la mort de la première baronne... que tu
-as connue.</p>
-
-<p>&mdash;On dit qu'elle est morte... Voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Et de celle d'un certain Pastouret, intendant à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>&mdash;Je te jure encore une fois, répliquait l'artiste avec humeur, que
-je ne sais rien, absolument rien. Je ne puis que me récuser, par
-conséquent... D'ailleurs, ne parlons plus de tout cela... Cela vaudra
-mieux... Rien ne m'assomme comme tous ces cancans de province...</p>
-
-<p>Et, réduit ainsi à ses propres forces, le pauvre Charaintru finissait
-par borner sa conférence au simple récit des faits apparents du
-<i>grand procès</i> du baron Pottemain.</p>
-
-<p>Le vicomte allait renoncer à jamais de pénétrer le secret de cette
-énigme, quand un incident inattendu vint exciter de nouveau, et au
-plus haut degré, sa curiosité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> Il traversait une après-midi la place Saint-Sulpice, quand il
-croisa une jeune femme, fort élégamment, quoique simplement mise, sur
-laquelle il leva les yeux.</p>
-
-<p>Charaintru s'arrêta net, croyant être le jouet d'un effet d'optique.
-La femme qui venait de passer près de lui était Pauline Marzet...</p>
-
-<p>C'était bien sa tête fine et intelligente, sa taille cambrée, sa
-démarche un peu indolente...</p>
-
-<p>Ce qui le confirma dans cette opinion, c'est que la passante parut
-avoir remarqué l'attention dont elle était l'objet de sa part et il
-lui sembla qu'elle pressait le pas. Charaintru voulut en avoir le
-c&oelig;ur net.</p>
-
-<p>Bien que certain de ne pas s'être trompé, car son impression avait
-été trop vive et la ressemblance trop frappante, il emboîta le pas
-derrière l'inconnue, avec discrétion toutefois, de façon qu'il fût
-impossible à la jeune femme de s'apercevoir qu'elle était filée.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, pensait le vicomte, pourquoi ne serait-ce pas Pauline
-Marzet? Quelle preuve matérielle a-t-on de sa mort? Aucune. Il était
-de toute évidence qu'elle ne sympathisait pas avec son mari. Elle
-pouvait avoir une liaison. Qui dit que le jour où elle disparut si
-subitement un galant ne l'attendait pas avec un bon cheval à l'entrée
-de la forêt... On ne s'est aperçu de sa fuite que plusieurs heures
-après... On fait du chemin en une nuit!... Mais alors Romagny était
-au courant. Et ce cachottier-là qui s'obstine à ne rien dire!... Eh
-bien, je vais pousser ma petite enquête. J'aurai sans lui le fin mot
-de <span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span> l'affaire... Il sera joliment attrapé... Car il n'y a pas à
-en douter, c'est bien la baronne que je suis... Plus je la regarde et
-plus ma certitude augmente!</p>
-
-<p>Cependant l'inconnue s'était engagée dans la rue de Tournon, qu'elle
-remonta jusqu'au Luxembourg. Parvenue à la rue de Vaugirard, elle
-tourna à droite et, après avoir jeté un coup d'&oelig;il furtif derrière
-elle, elle entra dans une maison de bonne apparence.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! pensa Charaintru, la voilà remisée! Elle ne m'a pas conduit
-trop loin!</p>
-
-<p>Il fit les cent pas quelques minutes, puis, s'armant de toupet, il
-s'introduisit à son tour dans la maison et s'adressa à la concierge.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, je crois avoir reconnu la personne qui vient de
-monter il y a un instant...</p>
-
-<p>Elle est bien votre locataire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit la vieille femme en regardant le vicomte
-d'un air soupçonneux.</p>
-
-<p>&mdash;Pourrais-je savoir son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
-
-<p>Charaintru comprit et, pour lever les scrupules de la mégère, il lui
-glissa vingt francs dans la main.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, répliqua-t-il, c'est par curiosité. Je viens de vous
-dire que je crois avoir reconnu une personne de ma connaissance, mais
-n'étant pas sûr de ne pas me tromper, je n'ai pas osé me présenter à
-elle.</p>
-
-<p>La vieille n'en demandait pas tant et elle dit tout ce qu'elle
-savait. M. Raymond Darcy, employé dans une grande Compagnie
-d'assurances, avait emménagé <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> avec sa femme, depuis plusieurs
-mois. C'étaient des gens charmants, très bien considérés et sur
-lesquels il n'y avait rien à dire... La dame était professeur de
-piano. Ils occupaient tous deux un petit appartement au cinquième
-étage.</p>
-
-<p>&mdash;Et tenez, ajouta la concierge, voici justement le mari qui rentre.</p>
-
-<p>Charaintru ajusta son monocle, considéra le nouveau venu: un grand
-jeune homme d'une physionomie très ouverte et paraissant âgé de
-trente à trente-cinq ans environ.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites rien, fit-il vivement, je m'étais trompé, je ne connais
-pas ce monsieur ni sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Rien pour moi? demanda Darcy, en passant.</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout! répondit la vieille.</p>
-
-<p>Charaintru remercia son interlocutrice et se retira très perplexe.
-Décidément, il s'était trompé; ce n'était pas la baronne qu'il avait
-rencontrée, mais vraiment la ressemblance était bizarre et il se
-promit d'instruire Romagny de son aventure, mais il fut quelque temps
-sans rencontrer le sculpteur, et le hasard le mit un beau jour vers
-cinq heures en présence de M. de Guermanton, assis à la terrasse du
-café de la Paix.</p>
-
-<p>C'était une heureuse rencontre. Peut-être allait-il pouvoir apprendre
-quelque chose. Il s'assit près de son ami et, après quelques phrases
-banales de politesse:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dû, dit le vicomte, recevoir un coup bien sensible de
-la mort mystérieuse de cette pauvre Pauline Marzet, qui a fait
-à Guermanton et dans <span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span> tout le pays bourbonnais un bruit si
-considérable?</p>
-
-<p>&mdash;En effet! répliqua le gentilhomme, dont le sourcil se fronça.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon cher, savez-vous ce qui m'est arrivé? reprit
-Charaintru avec une comique importance.</p>
-
-<p>&mdash;Je le saurai quand vous me l'aurez dit, repartit Jacques. Encore
-une aventure extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Et si Pauline Marzet n'était pas morte?</p>
-
-<p>M. de Guermanton tressaillit. Mais il se contint et parvint à cacher
-son émotion.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez rencontrée... peut-être? Vous allez encore me faire un
-de ces cancans dont vous êtes coutumier... Et où ça?... En partie
-fine, je parie... dans un restaurant de nuit?</p>
-
-<p>Il sut mettre dans ses paroles un ton de persiflage qui, s'il ne
-convainquit pas le vicomte de sa sincérité, lui fit tout au moins
-penser <ins id="cor_8" title="qui">qu'</ins>à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas! non pas! riposta Charaintru. J'ai rencontré Pauline Marzet
-toute seule place Saint-Sulpice et je l'ai vue comme je vous vois.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes sujet aux hallucinations, mon cher! Pauline Marzet est
-malheureusement bien morte! dit Jacques résolument, navré qu'il était
-qu'un autre que lui et surtout un bavard aussi dangereux que le
-vicomte eût surpris le secret de la pauvre femme.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas été le moins du monde le jouet d'une hallucination!
-repartit Charaintru.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> &mdash;Alors, vous lui avez parlé?... Que vous a-t-elle dit? demanda
-Jacques, plus impressionné qu'il ne voulait le paraître.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je n'ai pas osé l'accoster! soupira le gommeux.</p>
-
-<p>Jacques respira. Et Charaintru allait raconter à quelles
-investigations il s'était livré, quand l'arrivée d'un nouveau
-personnage arrêta net les paroles sur ses lèvres.</p>
-
-<p>Darcy, le mari de la dame de la place Saint-Sulpice, était devant lui
-et il tendait tout souriant la main à Jacques de Guermanton!</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement je te trouve! s'écria Raymond. J'avais une peur bleue
-que tu ne fusses parti! J'ai enfin gagné ma cause et nous partons
-quand tu voudras! Le plus vite possible! Marguerite consent!... Mais
-je te dérange, je te demande pardon, ajouta-t-il en remarquant la
-présence de Charaintru.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas du tout! fit Jacques, que la présence du vicomte gênait
-horriblement. Monsieur de Charaintru! ajouta-t-il, monsieur Raymond
-Darcy, un ami de vingt ans, qui devient l'intendant de mon domaine de
-Rouchamp!</p>
-
-<p>Les deux hommes se saluèrent.</p>
-
-<p>Jacques reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous demande mille excuses, mon cher Charaintru, mais je suis
-obligé de vous quitter... Je repars demain pour Guermanton et j'ai
-beaucoup d'affaires encore à régler...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je ne vous reverrai pas? demanda le vicomte, qui eût donné
-gros pour rester.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span> &mdash;Non! non! Vous ne me reverrez pas! A bientôt! se hâta de
-répliquer le gentilhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Mes respects à M<sup>me</sup> de Guermanton!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'y manquerai pas!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, pensa le vicomte en regardant les deux hommes s'éloigner,
-une coïncidence bizarre! Et il y a là-dessous un mystère que
-j'éclaircirai en dépit de toutes les mauvaises volontés... Il est
-évident que Guermanton sait à quoi s'en tenir sur cette disparition
-qui n'en est pas une... Mais c'est une vraie porte de prison! C'est
-singulier comme le genre porte de prison prévaut dans la société
-d'à-présent! Depuis quelque temps je ne rencontre que des gens
-dominés par une idée universelle... Celle de me faire taire... ou de
-ne rien dire! Eh bien, je me passerai d'eux et j'en aurai le c&oelig;ur
-net, car tout ceci est vraiment trop curieux!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu pars demain? demanda Raymond à son ami, dès qu'ils furent
-seuls.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais je voulais échapper à Charaintru, qui est le plus
-insupportable raseur qu'on puisse rencontrer... Il ne nous aurait pas
-lâchés! dit Jacques.</p>
-
-<p>La vérité était qu'à tout prix il avait voulu couper court à toute
-conversation entre les deux hommes et éviter ainsi une indiscrétion
-assurée de la part du petit vicomte.</p>
-
-<p>Au fond du c&oelig;ur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans
-Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il
-entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito
-à <span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span> l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.</p>
-
-<p>Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû
-soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le
-quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine
-installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus,
-les instructions les plus détaillées.</p>
-
-<p>En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la
-soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre
-Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les
-préparatifs de leur départ.</p>
-
-<p>Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs
-du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le
-bonheur.</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que
-de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses
-enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre,
-Berthe, au Sacré-C&oelig;ur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille.</p>
-
-<p>Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre
-à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une
-excellente, que <span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span> depuis trop d'années il avait laissé son bien
-patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait
-rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en
-Morvan pour remettre ses terres en valeur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle.</p>
-
-<p>&mdash;Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur
-la vie!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais, dit la dame, c'est <i>vraiment par trop extraordinaire</i>!
-Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves?</p>
-
-<p>&mdash;Un immense! C'est qu'il est malheureux à Paris et que, par
-comparaison avec le Luxembourg, qu'il voit de ses fenêtres, il
-trouvera les murs de Rouchamp, où il sera heureux, beaucoup plus
-gais... et il s'y attachera et surveillera plus attentivement les
-cultivateurs... Comme il est intelligent, il ne sera pas long à se
-mettre au courant...</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de certain, dit Jeanne, c'est que je n'irai pas
-souvent lui rendre visite!</p>
-
-<p>Son mari eut sur les lèvres le mot:</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement!</p>
-
-<p>Il avait sur le c&oelig;ur la ressemblance de Marguerite et de Pauline
-et, bien loin d'en parler, il craignait d'y penser lui-même.</p>
-
-<p>Mais la cause de l'aversion de Jeanne pour le Morvan tenait à une
-autre cause.</p>
-
-<p>Un malheureux accident avait plongé dix ans auparavant sa famille
-dans le deuil.</p>
-
-<p>Son unique frère s'était tué avec son fusil, en <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> sautant une
-haie, dans la propriété de Rouchamp.</p>
-
-<p>Cependant, l'événement récent qui l'avait mis en présence de celle
-qu'au fond de son c&oelig;ur il tenait bien réellement pour l'ancienne
-institutrice de ses enfants, lui donna la curiosité de savoir ce que
-pensait exactement sa femme au sujet de Pauline.</p>
-
-<p>Il amena adroitement un jour la conversation sur le compte de la
-défunte baronne et il put se convaincre que Jeanne se consolait de la
-mort de M<sup>lle</sup> Marzet par cette réflexion simple, et topique, que
-cette jolie personne <i>était trop extraordinaire</i>, et que son suicide
-avait dû être simplement l'explosion d'une maladie mentale qu'elle
-couvait depuis le temps où elle avait habité la patrie des thugs, des
-mancenilliers et des serpents.</p>
-
-<p>Jacques se sentit complètement rassuré. Il était impossible qu'un
-soupçon pût jamais germer dans l'esprit de la châtelaine à l'égard de
-la compagne de Raymond.</p>
-
-<p>Toutefois, en femme pratique qu'elle était, M<sup>me</sup> de Guermanton
-chercha à deviner le caractère de Darcy, par une lecture attentive
-des lettres datées du Morvan, car elle ne pouvait admettre qu'il
-suffit d'avoir été employé d'assurances pour être bon administrateur.</p>
-
-<p>Elle y remarqua une extrême conscience dans la direction des travaux,
-la recherche des économies, l'application des méthodes nouvelles.
-Elle y vit, de plus, que l'intendant avait été homme de lettres et,
-chose dont Jacques avait oublié de lui parler, qu'il était époux
-et qu'il allait être père. Elle lui pardonna <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> la Compagnie
-d'assurances, la littérature et le reste, en pensant qu'il allait
-augmenter les revenus. L'époque des moissons, que Raymond y fût
-pour quelque chose ou qu'il n'y fût pour rien, amena des résultats
-magnifiques. En outre, les châtelains de Guermanton reçurent avis que
-M<sup>me</sup> Darcy venait de mettre au monde un superbe garçon auquel on
-avait donné les prénoms de Jacques-Maurice.</p>
-
-<p>Jacques montra de ces nouvelles une vive satisfaction et, vers la
-moitié des vacances, à peine avait-il passé un mois avec ses enfants
-qu'il annonça tout à coup l'intention d'aller ouvrir la chasse
-à Rouchamp et de s'entendre avec Darcy pour les coupes de bois
-projetées.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermanton, qui n'avait nulle envie de suivre son mari,
-chercha en vain à le détourner de ce dessein. Il partit et elle fut
-quelque temps sans recevoir de lui aucune nouvelle.</p>
-
-<p>Jacques, de son côté, n'avait pas annoncé à Raymond sa visite,
-de telle sorte qu'il tomba comme une bombe au milieu d'un ménage
-qui, au lieu de profiter des facilités grandes d'un château vide
-pour s'étendre, s'était restreint à un ancien pavillon de garde et
-avait suspendu aux solives du plafond, au-dessus du piano même de
-Marguerite, des épis de maïs et des fusils de chasse.</p>
-
-<p>Quand M. de Guermanton découvrit l'heureuse maisonnette, la première
-chose qui frappa sa vue fut un spectacle charmant.</p>
-
-<p>Contre l'ordinaire de ce temps, où l'on voit des villageoises
-transformées en dames et se plaisant à <span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span> échanger le fichu rouge,
-la croix d'or et le bonnet rond contre des parures citadines,
-Marguerite, belle comme une oréade des métamorphoses d'Ovide, était
-assise sur le seuil de sa demeure dans un négligé champêtre.</p>
-
-<p>Une paix profonde régnait dans sa physionomie et elle regarda un
-moment le voyageur sans le voir, mais lui l'avait reconnue.</p>
-
-<p>Sur une chaise de paille, un peu renversée, Marguerite allaitait
-son enfant. L'un de ses genoux, se croisant sur l'autre, avait fait
-tomber, du pied suspendu, le petit sabot d'érable à talon qui lui
-servait de pantoufle et sa chemise de fine toile pour toute robe
-trahissait des épaules et un sein dignes des pinceaux du Corrège. Ses
-cheveux noirs étaient négligemment tordus et relevés au sommet de sa
-tête. Marguerite avait survécu à Pauline, mais à la façon dont l'été
-survit au printemps.</p>
-
-<p>De même que, dans les rêves de la nuit, une personne en devient une
-autre sans changer de nom, ou bien change de nom sans changer de
-figure; de même, dans son rêve tout éveillé, peu s'en fallût que
-Jacques, à l'aspect de Marguerite, ne l'appelât encore Pauline.</p>
-
-<p>Tout à coup, Marguerite aperçut l'étranger... Elle se leva
-précipitamment et s'enfuit dans la maison, en rougissant de la
-simplicité de son costume.</p>
-
-<p>A peine avait-elle disparu que Raymond s'avança, tenant à la main un
-rabot, qu'il laissa tomber en venant au-devant de Jacques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span> &mdash;A quoi pensais-tu? demanda M. de Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;A toi! répondit Darcy.</p>
-
-<p>Ce simple mot fut dit avec une telle ferveur de reconnaissance et
-de tendresse que le gentilhomme n'osa plus suivre du regard l'image
-voluptueuse qui venait de disparaître. Car l'amitié venait de se
-dresser de toute sa hauteur sur le seuil de l'amour...</p>
-
-<p>Cependant, la situation réciproque allait devenir intenable; Jacques,
-à n'en plus douter, se trouvait en face de Pauline Marzet.</p>
-
-<p>Darcy ignorait-il les origines extraordinaires de son propre ménage?</p>
-
-<p>Savait-il qu'entre deux unions contractées dans le même pays par une
-même femme, il y avait un décès imaginaire?</p>
-
-<p>Ce genre de bigamie, qui a des exemples connus dans les <i>Causes
-célèbres</i>, était-il accepté par Darcy aux risques et périls qui
-pouvaient en résulter, si Pottemain rencontrait jamais celle qui
-avait été la baronne?</p>
-
-<p>Il n'y avait qu'une question, résolue affirmativement et de franc
-c&oelig;ur par Jacques de Guermanton: Pauline avait bien fait de se
-soustraire aux persécutions infernales résultant de ce mariage que M.
-de Guermanton lui-même lui avait fait imprudemment contracter.</p>
-
-<p>D'ailleurs Pauline vivait, c'était assez!</p>
-
-<p>La revoir vivante, après l'avoir pleurée morte, c'était une telle
-joie pour l'ami de Pauline qu'il ne regardait guère au delà,
-quoiqu'il fût toujours décidé <span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span> à lui cacher le degré de sa
-tendresse, et, par une conséquence naturelle, il ne songea plus qu'à
-la conduite prudente à tenir vis-à-vis de ce ménage singulier.</p>
-
-<p>Il se dit qu'il devait feindre en face de Darcy et accepter Pauline
-pour Marguerite.</p>
-
-<p>Mais, pour dissiper le malaise que la jeune femme ne manquerait pas
-d'éprouver, il se décida à rechercher un entretien avec elle, en vue
-de la mettre à l'aise, ou du moins de la rassurer.</p>
-
-<p>Aussi, dès qu'il eut échangé avec Darcy les premiers mots
-indispensables et complimenté son régisseur de l'ordre admirable qui
-semblait régner dans la propriété, il l'éloigna de la maison sous un
-prétexte plausible et fit demander à M<sup>me</sup> Darcy la faveur de se
-présenter à elle.</p>
-
-<p>Marguerite s'excusa d'abord sur l'état de sa toilette, mais Jacques
-insista de telle façon et si gracieusement qu'il fut impossible à
-M<sup>me</sup> Darcy de refuser.</p>
-
-<p>Elle se présenta à M. de Guermanton, son fils Maurice dans les bras,
-comme pour demander grâce au nom de l'enfant et s'en servir comme
-d'un bouclier mystique.</p>
-
-<p>Jacques la considérait attentivement avec un rayon de bon vouloir et
-de consolation dans les yeux et sur <ins id="cor_9" title="mot ajouté">les</ins> lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Pauline, lui dit-il avec une infinie douceur, ne craignez rien
-de moi! Si votre nom est un mystère, même sous ce toit, vous serez
-éternellement pour moi Marguerite!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> &mdash;O mon ami... mon second père! murmura la jeune femme, qui
-sentait ses genoux plier sous elle.</p>
-
-<p>Jacques comprit la défaillance de son interlocutrice. Il avança
-rapidement un fauteuil et fit asseoir Pauline, dont l'affaissement,
-sous le coup d'une émotion si longtemps contenue, était passagèrement
-complet.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai menti, quand j'étais à Paris, lui dit-elle dès qu'elle
-put parler; ici, je ne vous attendais pas encore, mais j'avais prévu
-que ce serait bientôt... et alors j'ai tremblé... Mais je me fiais au
-souvenir de votre affection... Je suis bien coupable, mais j'étais
-si malheureuse aussi!... Raymond a tout remplacé et il aurait tout
-pardonné, s'il savait tout!... Mais je ne lui ai dit que ce qu'il
-importait à son honneur et à sa tranquillité de savoir... Pour lui,
-je n'ai jamais été châtelaine de Bois-Peillot et je ne suis jamais
-morte!... Mais il sait, depuis notre arrivée ici, que je suis une
-esclave fugitive que le maître ne doit jamais revoir... Une femme
-mariée en rupture de ban... Raymond ne m'a pas repoussée... Quelque
-chose me disait que vous, l'auteur involontaire de tous mes maux,
-vous ne me repousseriez pas non plus... Si jeune et si ignorante de
-la vie... mariée à un assassin!...</p>
-
-<p>En prononçant ces mots d'une voix entrecoupée, Pauline fondit en
-larmes. Entendant pleurer sa mère, le petit enfant se mit aussi à
-pleurer. Alors elle le pressa contre sa poitrine en le berçant avec
-tendresse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span> Le fils de Raymond se tut et s'assoupit, et Pauline, en le
-contemplant, essuya ses pleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Comme je l'aime! murmura-t-elle de cette voix profonde que les
-mères ont toutes en parlant de leur enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit Jacques en s'arrêtant à sa contemplation, Darcy ne
-connait point la baronne Pottemain?</p>
-
-<p>&mdash;Pas encore! mais je ferai tout ce que vous ordonnerez! J'avais
-compté sur vous pour m'éclairer, pour me guider dans ma voie...
-Avais-je eu raison?</p>
-
-<p>Pour toute réponse, M. de Guermanton prit la main que Marguerite
-Darcy avait libre et la porta à ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, ajouta-t-elle, qu'au point de vue des lois ma situation
-est très grave et celle de mon enfant peut-être plus encore que la
-mienne... mais quel intérêt le baron, à qui j'ai laissé ma fortune
-par le fait de mon décès, aurait-il à persécuter une femme dont il
-n'a rien obtenu, ni bonheur... car enfin, je l'ai rendu malheureux...
-ni avantages sociaux, puisque j'étais sans famille, sans naissance...</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai, dit Guermanton, mais la haine a sa logique et la
-vengeance est le plaisir des méchants!...</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours d'habitation sous le toit de Marguerite, M.
-de Guermanton reçut une lettre de sa femme.</p>
-
-<p>Elle lui annonçait que, les vacances des enfants prenant fin, elle
-allait les reconduire à Paris. Ensuite de là, et puisque l'absence de
-son mari paraissait <span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span> devoir se prolonger indéfiniment, elle se
-proposait de le rejoindre à Rouchamp.</p>
-
-<p>L'inconvénient d'un voyage de Jeanne en Morvan apparut de prime-abord
-à Jacques.</p>
-
-<p>Confident de l'extraordinaire aventure qui avait fait revivre en
-Marguerite Darcy la jeune institutrice, il sentit parfaitement
-l'explosion de jalousie à laquelle un pareil rapprochement donnerait
-lieu de la part de M<sup>me</sup> de Guermanton et il résolut, pour la
-prévenir, de partir plus tôt qu'il n'en avait le projet.</p>
-
-<p>Dans cette pensée, il répondit à Jeanne qu'il aurait le plaisir de
-la revoir chez elle à la fin de la même semaine, et, par manière de
-causerie, il lui demanda si elle avait quelque nouvelle de leurs
-voisins de campagne, du curé et notamment du baron Pottemain.</p>
-
-<p>La réponse de Jeanne ne se fit pas attendre, mais elle était datée de
-Paris. Elle donnait des nouvelles du curé de Besson, disait que du
-baron elle n'avait plus ouï parler depuis le décès ou la disparition
-de sa femme et elle ajoutait:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Dès mon arrivée dans la capitale, j'ai rencontré M. de
- Charaintru, toujours empressé et toujours bavard, racontant
- partout des histoires conformes à sa fameuse devise: <i>les pieds
- dans le plat</i>!</p>
-
- <p>«Il affirme avoir rencontré à Paris notre ancienne institutrice
- Pauline Marzet.</p>
-
- <p>«J'ajoute aussi peu de créance à l'aventure qu'à la plupart des
- potins du personnage, mais il est fort remarquable que cette
- confidence à vous faite, paraît-il, par Charaintru lui-même,
- mon cher Jacques <span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span> n'ait trouvé nulle place dans aucune de
- vos causeries avec moi&mdash;d'autant plus que les circonstances
- qui accompagnaient cette soi-disant rencontre étaient au moins
- bizarres...»</p>
-</div>
-
-<p>M. de Guermanton maudit une fois de plus l'inopportune indiscrétion
-du gommeux. Toutefois il montra, sans retard, la lettre qu'il
-venait de recevoir à Marguerite, qui pleura d'attendrissement en
-reconnaissant l'écriture de celle qui avait été son amie et son
-hôtesse et qui versa quelques larmes plus amères, en constatant la
-froideur glaciale de ces mots: «notre ancienne institutrice...»</p>
-
-<p>Cette communication, faite à Pauline en l'absence de Raymond, ramena
-fatalement la conversation entre elle et M. de Guermanton sur le
-pénible et scabreux sujet qu'ils évitaient en présence de Darcy.</p>
-
-<p>Pauline tenait à marquer tout le regret qu'elle éprouvait à
-cette heure d'avoir souffert l'annexion à Bois-Peillot d'un lot
-considérable, par suite de la donation que Jacques lui en avait
-faite à elle, pour la marier, et désormais en pure perte. Aussi lui
-dit-elle:</p>
-
-<p>&mdash;Si jamais nous devenons riches, Raymond et moi, je vous rendrai la
-valeur de cette parcelle de terre... J'y tiens!</p>
-
-<p>&mdash;Votre mari m'a déjà fait cette restitution sans le savoir, en
-doublant la valeur de la propriété que je lui ai confiée, dit Jacques
-avec une délicatesse égale à celle de M<sup>me</sup> Darcy. Parlons d'autre
-chose. N'avez-vous pas laissé derrière vous, à Bois-Peillot, <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> en
-dehors de fâcheux souvenirs, aucune trace que votre intérêt actuel
-vous commande d'effacer?</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mon ami, dit Pauline. Il y en a une qui me trouble
-excessivement et que j'avais omise d'abord dans les incroyables
-épreuves que j'ai dû traverser. Un franciscain, qui a reçu ma
-confession quand j'étais à Bois-Peillot, a été chargé par moi de
-certains papiers qu'il devait remettre au Procureur de la république
-sur un avis de moi, ou au bout d'une année expirée... dans le cas où
-il apprendrait ma mort... Je m'attendais alors à être assassinée...
-Ces papiers contenaient la preuve des crimes qui ont supprimé
-l'infortuné Pastouret, ancien intendant du baron, comme la première
-châtelaine de Bois-Peillot, et qui pouvaient amener ma suppression
-dans des conditions analogues, si ma vie était jamais devenue un
-obstacle sérieux pour le baron!... Mais, voulant me réserver de
-surseoir à l'exécution de cette cruelle justice, et ne m'étant
-décidée même à la suspendre sur la tête de l'assassin que pour
-prévenir de nouveaux crimes, il était convenu que sur un simple
-avis de moi, parvenu dans le courant de l'année, ces dénonciations
-seraient livrées aux flammes... Or, le terme fatal est dépassé...
-Depuis quelque temps je ne vis plus... Je ne passe plus un jour sans
-parcourir dans les feuilles la rubrique: <i>Tribunaux</i>, m'attendant
-toujours avec terreur à y lire l'arrestation de M. Pottemain,
-sous la prévention des crimes que j'ai énoncés!... Pour le monde,
-aujourd'hui, je suis morte... Il m'est donc difficile de communiquer
-avec le franciscain sous <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> mon nom actuel, et je me souviens
-exactement des dernières paroles que nous échangeâmes:</p>
-
-<p>&mdash;Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi
-nul avis dans aucun sens, faites parvenir ce pli au Procureur...
-Aujourd'hui, je ne veux plus savoir si le baron mérite ou non le sort
-que je lui avais préparé, car moi-même je suis coupable d'une faute,
-d'un crime peut-être!... A qui pardonne, Dieu a promis le pardon!
-Ainsi donc, le devoir qui s'impose à moi est de mettre à néant mes
-dénonciations, laissant Dieu faire désormais justice lui-même, et je
-ne sais quel moyen choisir pour arriver à cette fin nécessaire...
-J'ai donc recours, dans cette perplexité... à vos bons conseils...</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends vos scrupules, répliqua M. de Guermanton, et je les
-approuve. Je veux tout faire pour les lever... Il y a d'ailleurs
-là une question de sécurité pour vous-même... Oui, Pauline, il
-faut, comme vous le dites, arracher le papier fatal des mains de
-ce capucin... J'irai, je lui parlerai et muni d'un mot de vous,
-j'arrangerai tout... Comptez sur moi! Il est clair qu'entre mon
-départ qui aura lieu après-demain et l'heure où nous sommes, rien
-ne sera survenu du côté de Bois-Peillot, après une année entière de
-silence et d'oubli.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ce qui m'effraie, dit Pauline, en frissonnant. Il y a
-maintenant un an que je m'évadais de Bois-Peillot! Le malheur marche
-si vite! Et puis, vous le dirai-je, je suis, depuis quelque temps, en
-proie à de sinistres pressentiments... J'ai des cauchemars... Cette
-nuit encore, je voyais <span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span> le baron courir à toute bride et fondre
-sur cette paisible retraite, pour piétiner, sous le sabot de son
-cheval, le berceau de mon pauvre enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes ont des nerfs, dit Jacques en souriant. Elles
-construisent souvent des drames sur une impression fugitive.
-Gardez-vous de vous livrer à ces sinistres rêveries! Je suis là,
-Pauline, et je n'ai que faire de vous dire que l'ancien capitaine
-retrouverait son épée, un pistolet, un couteau, s'il s'agissait de
-vous défendre!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai jamais douté, mon ami! Par malheur, bientôt, je vous
-appellerais en vain, puisque vous retournez à Guermanton.</p>
-
-<p>&mdash;De grâce, bannissez ces folles terreurs! Votre petit nourrisson a
-besoin de votre lait. Ne le tarissez pas par des appréhensions que
-rien n'autorise...</p>
-
-<p>&mdash;Le malheur marche vite! répéta Marguerite Darcy, en s'abîmant dans
-une rêverie douloureuse.</p>
-
-<p>Mais l'arrivée du père de son cher enfant lui fit chasser le nuage
-appesanti sur son beau front.</p>
-
-<p>Une boucle rebelle voltigea sur ses yeux et cacha une larme suspendue
-à ses cils et Darcy ne put apercevoir, sur les deux visages de ses
-deux amis, que deux bons sourires!</p>
-
-<hr class="deco50" />
-
-<div class="chapter">
- <h2>QUATRIÈME PARTIE</h2>
- <hr class="deco2" />
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la
-disparition de la baronne.</p>
-
-<p>Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité
-perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les
-consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient
-pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain
-paraissait incurablement atteint.</p>
-
-<p>Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de
-regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline
-lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa
-mort.</p>
-
-<p>L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que
-tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins
-douteuse...</p>
-
-<p>Et Pauline savait son secret!...</p>
-
-<p>Pauline en possédait peut-être la preuve.</p>
-
-<p>Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait
-<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
-<ins id="cor_10" title="affecté">affectée</ins>
-Romagny à son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire
-de domino qui ne vînt encore ajouter à ses craintes.</p>
-
-<p>Que fallait-il croire?</p>
-
-<p>Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il
-pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait
-sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,&mdash;dans l'ignorance où il
-était des armes qu'on possédait contre lui&mdash;le moyen de se défendre?</p>
-
-<p>Le doute où il vivait le minait sourdement.</p>
-
-<p>Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son
-ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à
-tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens
-qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée
-d'un troisième mariage.</p>
-
-<p>Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme
-et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie
-noire.</p>
-
-<p>Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris
-l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine
-désormais abandonné encore.</p>
-
-<p>Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation
-continua, avec un entrain superbe, l'&oelig;uvre interrompue par la
-courte apparition de Pauline.</p>
-
-<p>Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson,
-d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions sous
-les pariétaires; <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> reprendre pied à pied les allées sur les
-envahissements de la serpe et du râteau.</p>
-
-<p>Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt
-vierge véritable.</p>
-
-<p>Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de
-l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser
-lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la
-confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une
-nouvelle, qui réveilla ses craintes.</p>
-
-<p>Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander
-l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ
-la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et
-on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le
-mausolée de la première baronne.</p>
-
-<p>Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais
-il était lié sans doute par le secret de la confession...</p>
-
-<p>N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à
-Bois-Peillot!</p>
-
-<p>Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie
-vitrée de son salon.</p>
-
-<p>Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux
-déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les
-fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où
-perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le
-temps et obstruée de toiles d'araignées, un &oelig;il défiant observât
-les moindres gestes du pèlerin et <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> cherchât un mobile secret dans
-une démarche de simple touriste.</p>
-
-<p>Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque
-notoriété.</p>
-
-<p>Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était
-un <ins id="cor_11" title="chef-&oelig;uvre">chef-d'&oelig;uvre</ins>, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la
-recherche de la chapelle.</p>
-
-<p>Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer
-aux épines des sentiers.</p>
-
-<p>Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand
-s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et
-descendit.</p>
-
-<p>Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le
-mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi
-impénétrables du parc.</p>
-
-<p>Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette
-sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout
-près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont
-les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond
-respect.</p>
-
-<p>Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait
-accoster le paysan.</p>
-
-<p>La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se
-crussent espionnés.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc
-rendu son âme à Dieu?...</p>
-
-<p>&mdash;Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span> &mdash;Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première.</p>
-
-<p>&mdash;Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron
-votre maître...</p>
-
-<p>&mdash;Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!...</p>
-
-<p>&mdash;Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui
-en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu
-d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant
-de Souvigny, détourné de ma route...</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'était recommandée à vos prières, mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont
-Pauline l'avait chargé.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe?</p>
-
-<p>&mdash;Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine?</p>
-
-<p>&mdash;Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.., et non, mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Vous défiez-vous de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez
-croire que la baronne a commis <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> une méchante action... Or, elle
-n'a pas eu les prières de l'Église.</p>
-
-<p>&mdash;Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin.</p>
-
-<p>&mdash;Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte!
-dit Jeannolin.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vit donc?</p>
-
-<p>&mdash;Oui et non...</p>
-
-<p>&mdash;Vous déraisonnez, mon cher enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question,
-voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne
-que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais
-à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait
-faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez
-compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître <i>toute la vérité</i>
-et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui
-appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit,
-ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse
-passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon
-enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait
-pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de
-venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait
-que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce
-qu'elle restât ouverte... et moi... <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> pour lui obéir j'avais
-rempli la serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois
-ne fit pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, M<sup>me</sup> la
-baronne était là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me
-mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court...
-Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson,
-elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à
-aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu...
-Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne
-que tu m'as vue ce soir...</p>
-
-<p>Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais
-ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé
-depuis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec
-étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure! dit Jeannolin avec force.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses
-projets?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de
-plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment apprit-on sa disparition au château?</p>
-
-<p>&mdash;Par une lettre qu'elle avait laissée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> &mdash;Qu'y avait-il dans cette lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne
-Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les
-morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...</p>
-
-<p>&mdash;Et le baron, que dit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me
-trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que
-je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta
-Jeannolin en frissonnant.</p>
-
-<p>En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage
-qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.</p>
-
-<p>Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur
-présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze
-mètres plus loin.</p>
-
-<p>Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une
-image de la Vierge et la lui offrit.</p>
-
-<p>Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:</p>
-
-<p>&mdash;Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!</p>
-
-<p>Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles,
-marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de
-toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.</p>
-
-<p>Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup
-sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes
-frondaisons le ch&oelig;ur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse
-passée par-dessus <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> ses habits et ayant les yeux abrités par un
-chapeau large et rabattu.</p>
-
-<p>&mdash;Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux
-châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!</p>
-
-<p>Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.</p>
-
-<p>Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de
-Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de
-l'orphelin dans la contrée.</p>
-
-<p>Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il
-s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un
-homme disposé à lui faire un mauvais parti.</p>
-
-<p>Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se
-faire la main en cassant des pierres.</p>
-
-<p>Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se
-souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il
-songeait sérieusement à autre chose.</p>
-
-<p>Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.</p>
-
-<p>Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit
-bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de
-malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants
-existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission
-de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette
-extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y avoir
-du Pastouret là-dessous... N'aurais-je <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> pas bien fouillé...
-et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses
-précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne
-regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le
-témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait
-de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!...
-Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille,
-quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!...
-Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est
-de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et
-confiées à ce moine...</p>
-
-<p>Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de
-nouveau à la poursuite du religieux.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder
-à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le
-franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit
-pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il
-savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin
-et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline
-Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma
-conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure
-<ins id="cor_12" title="qui">qu'</ins>il
-les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...</p>
-
-<p>Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui
-escaladait la terrasse du vieux château.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants,
-puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil,
-cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le
-danger qui planait sur sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre
-le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et,
-d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux...
-Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne
-tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais
-quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi
-de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa
-liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant
-qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle
-n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que
-je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais
-donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule
-personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...</p>
-
-<p>Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout
-à coup il se frappa le front:</p>
-
-<p>&mdash;Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus
-tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été
-enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de
-moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait
-obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies <span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span> par
-elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien,
-en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien
-monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres!
-Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose
-bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc
-il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny
-peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur
-maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que
-moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis
-laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une
-nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de
-commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!...
-Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous
-couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous
-modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous
-déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile
-et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et
-tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers
-terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là
-l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne
-pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente
-peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant
-de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline,
-si elle vit, n'est pas sans reproche! <span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span> Nous serons deux!...
-Attendons les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter...
-Mais n'importe, <ins id="cor_13" title="conclut-t-il">conclut-il</ins>, je donnerais gros pour que la bougresse
-se fût réellement flanquée dans l'Étang Maudit!</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Pottemain tint sa promesse.</p>
-
-<p>Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent
-ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes...</p>
-
-<p>Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête
-de son cerveau...</p>
-
-<p>Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les
-chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en
-avant, il attendit le choc.</p>
-
-<p>Son attente fut de courte durée.</p>
-
-<p>Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet
-lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter.</p>
-
-<p>&mdash;Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je
-à faire avec le Parquet?</p>
-
-<p>La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale.</p>
-
-<p>Il fit enfin sauter le cachet et il lut:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind">«Monsieur le baron,</p>
-
- <p>«Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer d'une
- affaire grave.</p>
-
- <p>«Mille hommages.</p>
-
- <p class="psign">«<i>Le Procureur de la République</i>,<br />
- «<span class="smcap">De Morvins</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>&mdash;Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée
-de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair?
-Mieux vaux tard que jamais!</p>
-
-<p>Il se recueillit un instant, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars!</p>
-
-<p>Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au
-grand trot dans la direction de Moulins.</p>
-
-<p>En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il
-avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à
-la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il
-lui trouva l'air froid et guindé.</p>
-
-<p>Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure.</p>
-
-<p>Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et
-s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien
-assise:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous
-m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> &mdash;Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je
-fais vis-à-vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes mes
-obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes sentiments
-d'homme de c&oelig;ur et d'homme du monde... J'espère que vous en
-comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée...</p>
-
-<p>Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait
-sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement.</p>
-
-<p>Il rassembla toutes ses forces, puis:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement...
-Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme
-d'honneur et vos devoirs de magistrat?</p>
-
-<p>&mdash;Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée,
-dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès
-après-demain lancé contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source
-émane cette dénonciation?</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme
-honorable?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais
-exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un
-homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est
-terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu
-d'un double assassinat.</p>
-
-<p>Le baron tressaillit et pâlit horriblement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span> &mdash;Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises,
-avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave,
-peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez
-innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous
-blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les
-conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez!
-Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous
-brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet
-avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et
-reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de
-l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera
-seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!...</p>
-
-<p>Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du
-Procureur. La figure du magistrat demeura impassible.</p>
-
-<p>Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance
-avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un
-éclair livide...</p>
-
-<p>Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement
-de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus
-unie:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais
-ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer
-des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma
-surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de
-votre bienveillance extra-légale <span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span> pour un homme si pitoyablement
-noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites
-seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines
-terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les
-conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni
-condamner sans me défendre.</p>
-
-<p>Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté...
-Sachez que récemment un hasard m'a révélé que M<sup>me</sup> la baronne
-Pauline Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum
-dirigé contre moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité!</p>
-
-<p>Ce fut le tour du magistrat d'être étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le
-monde croit que M<sup>me</sup> la baronne a mis volontairement fin à ses
-jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous
-a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au
-moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve
-pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez?</p>
-
-<p>&mdash;Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh
-bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours...
-Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant
-vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral,
-du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est
-fantaisiste, mensongère <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> et dictée par un intérêt inavouable...
-Si dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme
-indigne à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par
-conséquent de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai,
-plutôt d'engager une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme
-un homme accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé
-de mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la
-République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire
-votre reconnaissant serviteur.</p>
-
-<p>Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup
-d'une profonde stupéfaction.</p>
-
-<p>Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une
-heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et
-jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume.</p>
-
-<p>&mdash;Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la
-ferme, je te donne une demi-heure pour être là, prêt à m'accompagner,
-avec un cheval frais attelé à la voiture, va!</p>
-
-<p>Puis il monta rapidement et appela Victorine:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin!</p>
-
-<p>Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à
-manger et à boire avec une apparente tranquillité.</p>
-
-<p>Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite
-arrêté...</p>
-
-<p>Il allait chercher à retrouver tous les personnages <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> qui avaient
-été les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé
-un an auparavant à Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline,
-orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en
-dehors du capucin...</p>
-
-<p>C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait
-joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si
-bizarre, le jour de la disparition de Pauline.</p>
-
-<p>C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations
-qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les
-traces de la fugitive...</p>
-
-<p>Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les
-circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation.</p>
-
-<p>Coûte que coûte, il fallait réussir.</p>
-
-<p>Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de
-voyage, sa valise à la main.</p>
-
-<p>Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé
-qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec
-son nouvel attelage tenu en bride.</p>
-
-<p>Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde,
-s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté
-de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et
-prit en mains le fouet et les rênes.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? <span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span> demanda Victorine
-qu'intriguaient ces allures étranges.</p>
-
-<p>&mdash;Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je
-vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours.</p>
-
-<p>Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot.</p>
-
-<p>A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains.</p>
-
-<p>Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés
-de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été
-reconduire ses enfants à leurs pensions respectives.</p>
-
-<p>Son enquête débutait mal.</p>
-
-<p>Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles,
-remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il
-arriva d'une traite.</p>
-
-<p>Là, il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de
-retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de
-Paris.</p>
-
-<p>Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il
-se mettait en quête du domicile de Romagny.</p>
-
-<p>Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se
-présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué,
-que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale
-sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez
-lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher
-à peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une
-personne que l'on connaît à peine.</p>
-
-<p>L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute
-favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine
-nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui.</p>
-
-<p>En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant
-d'insidieuses questions.</p>
-
-<p>L'artiste resta impénétrable.</p>
-
-<p>Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron?</p>
-
-<p>Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle
-de cet astucieux criminel?</p>
-
-<p>Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la
-peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce
-semblant d'interrogatoire.</p>
-
-<p>Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité,
-ne put se défendre de demander:</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux
-racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas
-assez malheureux?</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre
-femme était tout simplement un ange?</p>
-
-<p>&mdash;Si je le sais! soupira le Normand.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez rendue malheureuse!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> &mdash;Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère
-plaisanterie, je l'adorais!...</p>
-
-<p>&mdash;Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et
-prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie
-qu'elle menait à Bois-Peillot?</p>
-
-<p>&mdash;Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction
-l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le
-Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!»</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant
-le dos à son visiteur.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se
-retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le
-détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le
-complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses
-projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que
-ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de
-suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!...</p>
-
-<p>Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là
-il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût
-quelque chose...</p>
-
-<p>Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit
-de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux
-Ternes.</p>
-
-<p>Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de
-vous voir! Demain vous ne <span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span> m'auriez pas trouvé! Je pars dans le
-Midi recueillir une succession.</p>
-
-<p>&mdash;Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez
-venir dîner avec moi.</p>
-
-<p>Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son
-ami que de banalités.</p>
-
-<p>Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait
-à être renseigné.</p>
-
-<p>De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter
-sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent.</p>
-
-<p>Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le
-drame de Bois-Peillot.</p>
-
-<p>Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait
-éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le
-vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de
-lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue.</p>
-
-<p>C'était là que l'attendait le Normand.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est
-produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont
-je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la
-baronne soit morte?...</p>
-
-<p>&mdash;Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que,
-d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place
-Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait <span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span> si étonnamment à la
-baronne que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle!</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Vous l'avez accostée?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la
-concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que
-je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps
-avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait
-donc être la baronne Pauline.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce
-dénouement.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en
-parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge
-m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce
-moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de
-la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons
-à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il
-est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la
-Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer
-la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus
-vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître
-dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis
-qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette
-coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup
-Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia
-Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez <span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span> peut-être de me rendre
-un signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa
-femme?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué.</p>
-
-<p>&mdash;Merci! merci!</p>
-
-<p>Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main
-de Charaintru.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous
-aurez bientôt de mes nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain
-s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop
-longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les <i>pieds dans
-le plat</i>! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout
-de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron!</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute
-cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton!
-Mais que vient faire là-dedans ce Darcy, qui passe pour son mari...
-Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter...
-J'en aurai le c&oelig;ur net! C'est égal, la chance commence à me
-sourire de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans
-s'en douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer
-pour l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline!</p>
-
-<p>Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> Darcy? demanda-t-il à la concierge.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span> &mdash;Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la
-vieille, M. et M<sup>me</sup> Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre,
-où monsieur est intendant.</p>
-
-<p>&mdash;Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison?</p>
-
-<p>&mdash;Non... monsieur, quelques mois seulement.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce
-dans la main de la concierge.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes
-anciens locataires?</p>
-
-<p>&mdash;Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture,
-je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens
-mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre!</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Il était neuf heures du soir.</p>
-
-<p>A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans
-un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient
-déjà pris place.</p>
-
-<p>Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon
-goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la
-même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec
-trois hommes.</p>
-
-<p>Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris
-et à ce mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du
-pouvoir.</p>
-
-<p>L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel;
-une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.</p>
-
-<p>Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison,
-qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé
-par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte,
-et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.</p>
-
-<p>Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère
-qu'il appartint à une haute caste de la société.</p>
-
-<p>La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils,
-l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage,
-ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large
-houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les
-postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de
-bestiaux.</p>
-
-<p>Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se
-mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.</p>
-
-<p>Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée,
-s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.</p>
-
-<p>On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent
-dans un silence ennuyeux pour tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span> Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont
-le bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un
-magnifique clair de lune.</p>
-
-<p>Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots
-à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la
-conversation.</p>
-
-<p>Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à
-paraître dormir.</p>
-
-<p>Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le
-fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et
-l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis
-législatifs.</p>
-
-<p>Quant à la dame, qui se nommait M<sup>me</sup> de Guermanton, elle allait
-dans le Morvan rejoindre son mari.</p>
-
-<p>Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.</p>
-
-<p>Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient
-dans la béatitude que procure une heureuse digestion.</p>
-
-<p>Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment
-où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la
-dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors
-l'accabla de politesses.</p>
-
-<p>Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le
-pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta
-lestement sur le quai, quand on cria Nevers.</p>
-
-<p>Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en
-prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> M<sup>me</sup> de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son
-tour, car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route
-de Rouchamp.</p>
-
-<p>Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à
-une dame seule arrivant dans <ins id="cor_14" title="mot ajouté">une</ins> gare étrangère et, quand elle fut
-dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui
-l'attendait depuis une heure dans la cour.</p>
-
-<p>Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude,
-peut-être un c&oelig;ur blessé.</p>
-
-<p>Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu
-lieu.</p>
-
-<p>L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le
-retenait-il en Morvan?</p>
-
-<p>Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans
-le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline,
-ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?</p>
-
-<p>Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir
-son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les
-hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.</p>
-
-<p>Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il
-avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à
-bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait
-de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de
-Jeanne.</p>
-
-<p>Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où
-l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur
-la route.</p>
-
-<p>Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et
-ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du
-parcours.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon
-état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est,
-et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà
-de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation
-de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient
-se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de
-l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier
-bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins
-et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le
-taillis qui remonte vers moi...</p>
-
-<p>Tout à coup il s'arrêta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah!
-on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens!
-voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire
-d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le
-régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et
-ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent
-de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre
-heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne
-occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la
-question?... Tout <span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span> me porte à croire que Marguerite Darcy est
-bien Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le
-portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait!
-Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly
-lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il
-pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je
-pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette
-bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où
-je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je
-sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô
-dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah
-bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!</p>
-
-<p>Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa
-course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours,
-son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.</p>
-
-<p>Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un
-gaillard qui rentre chez lui.</p>
-
-<p>Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de
-Guermanton.</p>
-
-<p>Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville,
-facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la
-porte, une cheville.</p>
-
-<p>Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.</p>
-
-<p>Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> par habitude,
-de ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour
-s'assurer s'il y avait quelqu'un.</p>
-
-<p>Il ne vit personne.</p>
-
-<p>Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans
-les appartements.</p>
-
-<p>Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples
-baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.</p>
-
-<p>Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVII<sup>e</sup>
-siècle.</p>
-
-<p>Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.</p>
-
-<p>Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc
-marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain
-se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.</p>
-
-<p>Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de
-l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.</p>
-
-<p>Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind">«Chère Jeanne,</p>
-
- <p>«L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de
- plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.</p>
-
- <p>«D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles,
- dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span>
-&mdash;Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas
-trompé... En conséquence, je tiens la mère!</p>
-
-<p>Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.</p>
-
-<p>Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont
-il vérifia les fenêtres toutes closes.</p>
-
-<p>Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à
-deux perrons.</p>
-
-<p>S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour
-entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.</p>
-
-<p>Le sommeil semblait y régner encore.</p>
-
-<p>Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de
-cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre
-garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la
-marge de pierre d'une fontaine.</p>
-
-<p>Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas
-grand'chose à redouter.</p>
-
-<p>Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.</p>
-
-<p>Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant
-que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face
-à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de
-parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.</p>
-
-<p>Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy
-d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans
-une province <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> où nul ne pouvait savoir encore que le baron
-Pottemain était lui-même prévenu d'assassinat.</p>
-
-<p>Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta
-machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une
-poche de sa veste.</p>
-
-<p>Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant
-vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.</p>
-
-<p>Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de
-savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.</p>
-
-<p>Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du
-petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut
-soudainement.</p>
-
-<p>A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la
-physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une
-minute d'hésitation, M<sup>me</sup> Darcy poussa un cri horrible et couvrit
-le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible
-chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...</p>
-
-<p>Pottemain, l'&oelig;il étincelant, mais la face impassible, lui dit avec
-un terrible sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires
-et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même
-la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer
-amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure...
-Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le
-voulez, bien entendu!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span> Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la
-porte à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une
-tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la
-<i>trépassée</i> a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi!
-Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains
-papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas
-encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot?
-Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers...
-Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les
-annuler par une simple déclaration signée: <i>Pauline Marzet, baronne
-Pottemain</i>. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction.
-La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je
-repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous
-pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il
-vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira
-à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me
-barrer le passage.</p>
-
-<p>Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus
-âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la
-torturer.</p>
-
-<p>Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile
-étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait
-cherché un asile.</p>
-
-<p>Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et Raymond
-devaient encore rester <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> à la chasse et tout courage faillit
-l'abandonner.</p>
-
-<p>Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!</p>
-
-<p>Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du c&oelig;ur à la tête
-et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous
-me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais
-à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me
-défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai
-de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature
-authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour
-morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison,
-il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite
-Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le
-combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le
-droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part,
-les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par
-Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est
-pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées
-à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard,
-malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous
-avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de
-quelque magistrat...</p>
-
-<p>Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> c'est que ces
-plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur
-responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la
-servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a
-plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire
-des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première
-page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule
-mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai
-voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions
-nécessaires pour que&mdash;s'il en était encore temps!&mdash;ma dénonciation
-fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard....
-Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de
-mon enfant que je viens de vous dire la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua
-le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits
-que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou
-seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous
-n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp...
-Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que
-vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances
-présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer,
-aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu...
-D'ailleurs, les instants sont comptés!</p>
-
-<p>Et comme Marguerite faisait un mouvement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> &mdash;Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis
-absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me
-faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le
-premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort!
-D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors,
-madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises...
-Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne
-nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une
-voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de
-mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si
-vous me refusez, et moi qui suis&mdash;vous le savez&mdash;assez riche pour
-avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre
-retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que
-je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez
-ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature
-et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire
-à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette
-heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous
-venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien
-fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux
-pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et
-vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui et
-de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez une
-lueur de raison, à défaut <span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span> d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui
-m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une
-plainte contre votre prétendu mari et contre vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite
-avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs:
-ou le scandale de la dénonciation même vous effraie&mdash;et il y a de
-quoi!&mdash;ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé
-ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de
-la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et
-peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas
-fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme
-le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour,
-une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue!
-Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir
-de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux
-Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un
-crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron,
-tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en
-feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en
-souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais
-nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais
-services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun
-piège... Je suis venu chercher ici la <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> tranquillité, la liberté,
-la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela
-en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent,
-qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de
-l'employer!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je
-consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons
-donc ce que vous me faisiez dire!</p>
-
-<p>&mdash;A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!</p>
-
-<p>Et le baron Pottemain lut:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p>«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais,
- déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de
- folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de
- nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon
- époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains
- de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse,
- mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure
- fantaisie et dénuées de tout fondement.</p>
-
- <p>«En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la
- solennelle déclaration ci-dessus.»</p>
-</div>
-
-<p>Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes,
-liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois
-la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span> &mdash;Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée
-morte!</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et
-prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si
-je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer
-ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête,
-que je ne suis pas morte...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que
-vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition,
-marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon
-fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide...
-Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous
-faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous?
-Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore
-un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le
-moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de
-complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand
-vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme
-séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous
-voulez... Et voilà tout!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi,
-inspirez-moi!</p>
-
-<p>En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint
-distinct.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la
-maison du garde; ils semblaient se diriger vers le château.</p>
-
-<p>La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait
-plus une minute à perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers
-Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous
-demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez,
-Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et
-en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la
-rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous
-traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une
-situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le
-fait orphelin!...</p>
-
-<p>&mdash;De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un
-bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué
-votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi
-la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe!
-signe! ou tu vas mourir!</p>
-
-<p>Et il leva son revolver.</p>
-
-<p>&mdash;Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un
-rempart de son corps.</p>
-
-<p>Le coup partit... Pauline s'affaissa.</p>
-
-<p>Le Normand allait redoubler <ins id="cor_15" title="lorsque'à">lorsqu'à</ins> cet instant même, la porte,
-fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et
-il ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!...
-Et par ton fait!... Tiens!...</p>
-
-<p>Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.</p>
-
-<p>Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.</p>
-
-<p>Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.</p>
-
-<p>L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se
-loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.</p>
-
-<p>D'un coup d'&oelig;il rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.</p>
-
-<p>Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore
-fumant au pied d'un meuble.</p>
-
-<p>Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin
-à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le
-portefeuille du baron.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et
-celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait
-les mesures les plus promptes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout
-ébruitement public.</p>
-
-<p>Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un
-bruit de voiture attira son attention au dehors.</p>
-
-<p>Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et
-demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui
-ouvrir la portière.</p>
-
-<p>Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle
-venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait
-retrouver Jacques.</p>
-
-<p>Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir
-terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.</p>
-
-<p>Ne le trouvant pas, il fit asseoir M<sup>me</sup> de Guermanton et sortit
-pour chercher son ami.</p>
-
-<p>Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son
-regard.</p>
-
-<p>M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le
-petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps M<sup>me</sup> Darcy.</p>
-
-<p>A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le
-pressentiment d'un malheur...</p>
-
-<p>Il s'élança au devant d'eux...</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent
-d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!</p>
-
-<p>Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et
-Jacques sortaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span> M. de Guermanton s'y opposa.</p>
-
-<p>&mdash;Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras
-pourquoi!</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître,
-dit alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à
-présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.</p>
-
-<p>&mdash;Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par
-cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy
-sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre
-dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez
-toi que je ne sois de retour?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!</p>
-
-<p>Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.</p>
-
-<p>Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois.
-Raymond demeura atterré.</p>
-
-<p>Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à
-faire à sa femme et à son ami:</p>
-
-<p>A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.</p>
-
-<p>A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron
-Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.</p>
-
-<p>Darcy le savait déjà; il savait que le courageux <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> gentilhomme
-avait tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime
-défense.</p>
-
-<p>Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa
-femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout
-temps inspirée à celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans
-la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à
-s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai
-découvert,&mdash;sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y
-avoir pour elle,&mdash;que M<sup>me</sup> Darcy est Pauline Marzet, échappée tout
-à l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne
-sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même,
-ici, pour tuer sa femme!</p>
-
-<p>&mdash;C'était presque naturel et légitime! dit M<sup>me</sup> de Guermanton, à
-qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de
-Rouchamp.</p>
-
-<p>&mdash;Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans
-cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une
-femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta
-Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.</p>
-
-<p>&mdash;De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir.
-Mais c'est épouvantable!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice
-sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et
-repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un <span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> coup
-d'&oelig;il rapide sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy
-sur le seuil du pavillon.</p>
-
-<p>Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une
-inclination muette.</p>
-
-<p>Puis M<sup>me</sup> de Guermanton regarda son mari bien en face.</p>
-
-<p>Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré
-sa profonde tristesse.</p>
-
-<p>&mdash;Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste.
-Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable
-que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une
-épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours
-d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je
-veux aller en prison si vous allez en prison.</p>
-
-<p>&mdash;Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de
-Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un
-tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un
-assassin, afin de prévenir un assassinat!...</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta
-M<sup>me</sup> de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque
-bigame, ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir
-quel motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui
-elle a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...</p>
-
-<p>&mdash;On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance
-de dépit et d'ironie, si mon indulgence <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> pour un malheur
-exceptionnel et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est
-pas dictée par un sentiment très vif pour la personne, cause première
-de tous ces malheurs...</p>
-
-<p>&mdash;Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'&oelig;il
-étincelant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de
-marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité
-avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions
-trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien,
-si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy
-avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un
-mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur
-et restauration d'existence, à la chère victime de votre <i>manie
-mariante</i>, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!</p>
-
-<p>Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la
-régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par
-exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être
-utile, que dans cette habitation désolée.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les
-constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la
-préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous
-viendrez me visiter dès qu'il sera possible!</p>
-
-<p>Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait
-de pied ferme.</p>
-
-<p>De plus&mdash;dans une chambre de cette habitation solitaire&mdash;au milieu
-des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants
-d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!</p>
-
-<p>Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était
-le silence menaçant qui précède l'orage.</p>
-
-<p>Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur
-de Raymond tenait du désespoir.</p>
-
-<p>Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il
-était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et
-pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait
-la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante
-épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.</p>
-
-<p>Il se disait enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques
-n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en
-prison comme un vulgaire assassin!</p>
-
-<p>La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il
-condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.</p>
-
-<p>La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du
-baron...</p>
-
-<p>Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué
-l'explication.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span> Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans
-témoins, en face l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait
-habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de M<sup>me</sup> de
-Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de
-son enfant...</p>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte,
-jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier
-au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix
-contenue:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais
-te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi&mdash;à qui, j'imagine, tu
-n'as jamais eu à adresser un reproche&mdash;tu aies pu garder un secret
-duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la
-confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer
-ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi,
-je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès
-ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris
-mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors
-notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
-naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais
-chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que
-j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans
-ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux
-pour le tien!</p>
-
-<p>Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce
-reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de
-reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse...
-bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je
-dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma
-compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une
-prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui
-arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a
-toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée.
-J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami,
-toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis
-ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence!
-Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où
-j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais
-pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je
-fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable
-peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... Toi,
-tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> une sorte de
-ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant pour
-ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme toi,
-avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... Eh
-bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des
-tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre
-de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un
-scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale
-d'un procès en séparation ou en divorce,&mdash;ou de mourir! J'avais
-choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus
-lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident
-viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à
-son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond,
-pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le
-coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la
-peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves
-lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre
-rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes
-prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le
-prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon
-crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si
-tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais
-méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai
-acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond
-devenait cruelle.</p>
-
-<p>Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout
-d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu
-parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je
-l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue&mdash;ce que je ne suis
-pas, Dieu merci!&mdash;ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme
-de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la
-traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments
-qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je
-t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et
-que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon
-pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde?
-Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la
-vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance
-je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi...
-C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous
-et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais
-survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus
-alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps.
-Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me
-promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à
-Rouchamp... D'ailleurs, du moment <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> qu'il m'avait reconnue et
-qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour
-nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien
-dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour
-mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une
-vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est
-le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait
-eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il
-n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le
-sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à
-mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais
-ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le
-plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier
-de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser
-aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme
-lui m'a pardonné déjà?</p>
-
-<p>&mdash;Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec
-accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite
-la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où
-mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs
-bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la
-complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu
-m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée,
-fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais...
-une femme passant <span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span> pour morte et pouvant devenir le pivot d'un
-scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je
-ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a
-des épreuves qui surmontent l'intelligence et le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en
-désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra
-soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice
-criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a
-point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton
-amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce
-qu'il attend du c&oelig;ur de son père... Et si ce c&oelig;ur se ferme pour
-moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est,
-une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle
-du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein
-c&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash;Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action
-plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien
-autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais,
-je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai
-courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé
-ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une
-obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as
-fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le
-plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as <span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span>
-jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux
-à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as
-perdus tous deux!...</p>
-
-<p>Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir
-de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des
-yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu la vie! adieu le bonheur!</p>
-
-<p>De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir
-un moment M. de Guermanton.</p>
-
-<p>Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son
-vieux camarade malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir M<sup>me</sup> de
-Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je
-partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je
-te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter
-dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à
-compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai
-d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un
-non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant
-que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais
-personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour
-nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste
-à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange
-du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin
-de la tienne, <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu
-trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et
-des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes
-ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important
-pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que
-moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!</p>
-
-<p>&mdash;J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible!
-Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de
-nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu.
-Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est
-invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé
-d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même.
-J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te
-sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne,
-puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien
-dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en
-as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des
-sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de
-la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait
-pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait
-défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline,
-de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une
-pièce qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle
-s'y est refusée, alors il s'est livré à la violence <span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span> de ses
-emportements... Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc
-Pauline seule qui portera tout le poids de cette lamentable affaire.
-Elle ne pourra captiver l'indulgence des juges que par l'odieux
-de la conduite du baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle
-sortirait sauve du piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant
-Pottemain sous un nom supposé et en formant de nouveaux liens. Ou
-bien l'expiation serait sévère... Dans le premier cas, j'admets que
-vous fuyiez ensemble ces lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le
-second...</p>
-
-<p>&mdash;Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de
-ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait
-pour terminer seul ici mes jours...</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez
-malheureuse?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te
-considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses...
-Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être
-meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de
-Pauline Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de
-mes enfants et qui fut toujours digne de cette &oelig;uvre, trouble
-tellement ma conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos,
-travailler à sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais
-hésiter une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort
-à te reprocher, mais tu lui as marqué une <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> tendresse fort
-différente de la mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais
-l'oublier!...</p>
-
-<p>&mdash;J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.</p>
-
-<p>&mdash;Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction
-plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends
-encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir,
-jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les
-tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton
-fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris
-à avoir confiance en ton honneur!</p>
-
-<p>Raymond, ébranlé, secouait la tête.</p>
-
-<p>Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même,
-l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que
-signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: <i>un
-gentilhomme!</i></p>
-
-<p>La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p class="p2 center noindent larger"><i>Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny,
-artiste sculpteur.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind">«Mon cher vieux,</p>
-
- <p>«Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span>
- «Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu
- chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à
- peine.</p>
-
- <p>«Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.</p>
-
- <p>«Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame
- épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les
- héros plusieurs de nos anciennes connaissances.</p>
-
- <p>«Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre
- toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte
- de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain,
- d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la
- justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution
- émanant du parquet de Nevers.</p>
-
- <p>«Et c'est cela justement qui m'embête.</p>
-
- <p>«Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire
- un premier rôle et il est à croire que la justice va également
- s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.</p>
-
- <p>«Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies
- connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas!
- La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau
- et tu as dû avoir ses confidences éplorées...</p>
-
- <p>«Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir
- oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter
- un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos
- d'une risible querelle...</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span>
- «Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là,
- l'évasion de la seconde baronne, en train, non de mourir, comme
- elle nous le fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les
- événements récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je
- souhaite que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!</p>
-
- <p>«Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à
- toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!</p>
-
- <p>«Il n'y en aura plus heureusement!</p>
-
- <p>«Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour
- justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.</p>
-
- <p>«Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?</p>
-
- <p>«Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que
- nous ne nous contredisions pas...</p>
-
- <p>«Or, si j'arrive après ton départ&mdash;car tu ne t'éterniseras pas en
- Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours&mdash;je suis
- exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer
- pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme
- à la tienne.</p>
-
- <p>«Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion
- de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?</p>
-
- <p>«Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de
- complications?</p>
-
- <p>«Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte,
- me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> «Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais
- ton avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que
- moi de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je
- vais tout uniment te raconter ce que je compte dire.</p>
-
- <p>«Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je
- dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre
- intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton
- qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!</p>
-
- <p>«Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver
- dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.</p>
-
- <p>«Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant
- en avoir le c&oelig;ur net, je la suivis jusqu'à sa maison,
- j'interrogeai la concierge et j'appris qu'elle était connue dans
- cet immeuble sous le nom de M<sup>me</sup> Darcy.</p>
-
- <p>«Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à
- propos de faire mystère de cette aventure.</p>
-
- <p>«Je la racontai à toi d'abord&mdash;et tu en profitas, sournois que tu
- étais, pour te <ins id="cor_16" title="fiche">ficher</ins> de moi!&mdash;puis à ce bon Guermanton que je
- rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses
- enfants en pension.</p>
-
- <p>«Jacques haussa les épaules.</p>
-
- <p>«Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le
- mille...</p>
-
- <p>«Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> intrigue
- entre son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...</p>
-
- <p>«Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien
- positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire
- me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que
- je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans
- l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me
- présenta naïvement qui?... Devine un peu!</p>
-
- <p>«Darcy en personne!</p>
-
- <p>«Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de
- désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.</p>
-
- <p>«Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.</p>
-
- <p>«Les semaines passent.</p>
-
- <p>«Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui
- m'emmène dîner...</p>
-
- <p>«Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite
- histoire!</p>
-
- <p>«Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir
- les pieds dans le plat!</p>
-
- <p>«C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché
- le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et
- partait comme une flèche!</p>
-
- <p>«Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.</p>
-
- <p>«J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux
- m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> «Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous
- le coup d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même
- qui trouvait si bons autrefois ses faisans truffés, quand le
- châtelain de Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute
- société du département!</p>
-
- <p>«Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila
- d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où
- Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le
- Darcy en question...</p>
-
- <p>«Tu connais la suite mieux que moi sans doute.</p>
-
- <p>«Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui
- peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit
- Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait
- déjà blessée.</p>
-
- <p>«Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.</p>
-
- <p>«Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe
- pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme
- d'affaires de Rouchamp, soit de...</p>
-
- <p>«Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait
- mettre encore&mdash;peut-être&mdash;les pieds dans le plat et cela me
- réussit trop peu depuis quelque temps!</p>
-
- <p>«Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!</p>
-
- <p>«Résumons, si tu veux, nos situations respectives.</p>
-
- <p>«Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> de
- l'adultère de Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances
- extra-conjugales, lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as
- même pas craint de m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais
- j'ignore encore ton degré de complicité, car tu m'en as toujours
- fait mystère!...</p>
-
- <p>«Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui
- ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé
- Pottemain.</p>
-
- <p>«Ai-je bien fait, Seigneur?</p>
-
- <p>«C'est la vérité. Dois-je la proclamer?</p>
-
- <p>«Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous
- entendions!</p>
-
- <p>«De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne
- à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste
- pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute
- bouleversée... Je suis très, très embêté...»</p>
-
- <p class="psign">V<sup>te</sup> <span class="smcap">H. de Charaintru</span>.</p>
-</div>
-
-<p class="p2 center noindent larger"><i>De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="pind">«Mon cher ami,</p>
-
- <p>«Je te réponds de Nevers où, ainsi que tu l'avais deviné, je suis
- appelé comme témoin, et où tu vas forcément me retrouver, puisque
- le juge d'instruction t'y attend et que je compte, moi, prolonger
- mon séjour dans la capitale du Nivernais.</p>
-
- <p>«J'excuse le désordre de tes idées par la vivacité de tes
- émotions.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span>
- «Mais ce désordre est complet, je me hâte de le dire.</p>
-
- <p>«Tes craintes sont superflues. Tu ne seras pas inquiété, ni moi
- non plus.</p>
-
- <p>«Et même, il n'est pas sûr qu'on ne t'adresse pas de compliments
- ou de remerciements pour avoir mis, cette fois, les pieds dans le
- plat... maintenant surtout que cela a bien tourné.</p>
-
- <p>«Ton indiscrétion aura servi à purger la terre d'un coquin, à
- dénouer une situation scabreuse et peut-être à faire deux heureux!</p>
-
- <p>«En effet, il ressort déjà de l'instruction que la première
- baronne a été empoisonnée et que l'intendant Pastouret a été
- supprimé par le baron, à cause de sa connaissance trop parfaite
- des faits et gestes de son maître...</p>
-
- <p>«Ceci est confirmé par moi et il appert également de ma
- déposition que la seconde baronne n'a connu ces détails, assez
- effroyables, qu'une fois mariée, trop tard par conséquent pour se
- dédire!...</p>
-
- <p>«De là, sa résolution désespérée et les conséquences qui en
- découlèrent...</p>
-
- <p>«Quant à ce que tu vois de louche dans les relations de M. de
- Guermanton avec Pauline Marzet, cela est de pure imagination de
- ta part.</p>
-
- <p>«Je sais de source certaine, moi qui favorisai l'absence de
- la baronne pendant toute une nuit, qu'elle n'allait à aucun
- rendez-vous amoureux.</p>
-
- <p>«Si je ne t'ai pas dit alors où elle allait, c'est que je
- l'ignorais moi-même.</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> «Quand je l'ai soupçonné, le seul honneur m'interdisait de le
- répéter.</p>
-
- <p>«Je suis, comme toi, fort rassuré sur le sort de notre ami
- Guermanton.</p>
-
- <p>«Mais je le suis également sur celui de la fausse Marguerite.</p>
-
- <p>«Je le suis, parce que j'ai consulté un homme spécial, qui n'est
- autre que son avocat, jurisconsulte distingué et bâtonnier de
- l'ordre au barreau de Nevers.</p>
-
- <p>«Tu me dispenseras de reproduire ici sa petite conférence à ce
- sujet.</p>
-
- <p>«Donc, cesse d'avoir peur et ne sois plus embêté...</p>
-
- <p>«Quand tu comparaîtras devant le juge, tu n'auras qu'à faire
- comme moi, dire tout uniment la vérité vraie, ce que tu as vu,
- dit et fait, dans tes rares entrevues avec les acteurs du drame
- de Rouchamp.</p>
-
- <p>«Les faits, rien que des faits!</p>
-
- <p>«Pas d'hypothèses, ni de déductions!</p>
-
- <p>«Tu sortiras de là aussi blanc que ta chemise, bien que tu aies
- en somme causé la mort d'un homme, et Marguerite épousera Darcy...</p>
-
- <p>«Ils continueront à vivre très heureux, plus heureux que jamais
- et ils auront beaucoup d'enfants!...</p>
-
- <p>«Sur ce, à toi, mon vieux, et à bientôt.»</p>
-
- <p class="psign smcap">Romagny.</p>
-</div>
-
-<p class="p2 center">FIN</p>
-
-<p class="center small">Paris.&mdash;PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi (Cl.) 61.11.93.</p>
-
-<hr class="deco50" />
-
-<div class="transnote" id="note">
-<h2><span class="small">Au lecteur</span></h2>
-
-<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.</p>
-
-<p>La ponctuation d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p>
-
-<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été
-modifiés. Ils sont soulignés par des <ins title="orthographe
-initiale">pointillés</ins>. <span class="screenonly">Positionner
-la souris sur le mot souligné en pointillés pour visualiser
-l'orthographe initiale.</span> <span class="handonly">La liste des
-modifications se trouve ci-dessous.</span></p>
-
- <div class="handonly">
- <p class="center noindent"><i>Liste des modifications</i></p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_1">Page 64</a>: "saurions" a été remplacé par "serions"
- (L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne <i>serions</i>
- là ni les uns ni les autres).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_2">Page 70</a>: "ramelles" a été remplacé par "ramilles" (les
- arbres, qui semblaient avec leurs <i>ramilles</i> d'argent mat sur le fin
- azur du ciel).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_3">Page 137</a>: "était" a été ajouté (répéta Jacques
- d'un ton bref et sévère qui ne lui <i>était</i> pas habituel).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_4">Page 202</a>: "Romagny" a été remplacé par "Pottemain"
- (Mais, demanda <i>Pottemain</i>, cette femme qui vous parlait).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_4b">Page 204</a>: "de" a été changé en "du" (je ne fus
- pas étonné <i>du</i> tout).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_5">Page 206</a>: "à" a été ajouté (Il était navré
- d'avoir été laissé <i>à</i> l'écart).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_6">Page 226</a>: "réduis" a été remplacé par "réduit"
- (j'en fus <i>réduit</i> à façonner).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_7">Page 234</a>: "échant" a été remplacé par "échéant"
- (procurer, le cas <i>échéant</i>, des leçons de piano).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_8">Page 261</a>: "qui" a été remplacé par "qu'" (lui fit
- tout au moins penser <i>qu'</i>à l'exemple de Romagny, Jacques se moquait
- de lui).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_9">Page 270</a>: "les" a été ajouté (rayon de bon
- vouloir et de consolation dans les yeux et sur <i>les</i> lèvres).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_10">Page 278</a>: "affecté" a été changé par "affectée"
- (l'attitude louche qu'avait <i>affectée</i> Romagny à son égard).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_11">Page 281</a>: "chef-&oelig;uvre" a été remplacé par
- "chef-d'&oelig;uvre" (Romagny était un <i>chef-d'&oelig;uvre</i>, car il
- se mit).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_12">Page 287</a>: "qui" a été changé par "qu'il" (car qui
- m'assure <i>qu'il</i> les avait sur lui).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_13">Page 290</a>: "conclut-t-il" a été remplacé par
- "conclut-il" (Mais n'importe, <i>conclut-il</i>, je donnerais).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_14">Page 306</a>: "une" a été ajouté (dame seule arrivant
- dans <i>une</i> gare étrangère).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_15">Page 319</a>: "lorsque'à" a été remplacé par
- "lorsqu'à" (Le Normand allait redoubler <i>lorsqu'à</i> cet instant).</p>
-
- <p class="noindent"><a href="#cor_16">Page 339</a>: "fiche" a été remplacé par "ficher"
- (sournois que tu étais, pour te <i>ficher</i> de moi).</p>
- </div>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
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-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Barbe-bleue, by Oscar Méténier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARBE-BLEUE ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
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-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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