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Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle -ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler -de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce -génie dramatique dans le _Lucifer_ duquel Milton a peut-être taillé son -_Paradis perdu._--Le Hooft, ce Tacite du XVIe siècle,--le Bilderdyk, -ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui était aussi -universel et peut-être aussi puissant que le patriarche de Weimar; -sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et étudiés, la -Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre d'écrivains -éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation en France. -Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle la plus -exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante profondeur -d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre supérieur, le -Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être placées, -sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre conteur -écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler aujourd'hui -au public français l'une des plus remarquables productions. - -Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre -de _Camera obscura_, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès -considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six -mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans -celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles, -et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition. -_Camera obscura_ renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis, -de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé -_Hildebrand_, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère -pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre -même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un -des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M. -Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père -était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science -qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets -a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir -fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en -théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements -importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille, -par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de -l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son -siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature -néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede, -village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il -y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle -vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la -même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux -reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de -Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en -1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il -est. - -M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de -vingt ans, il publiait un volume, intitulé _José_, dans lequel il imite -la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse -de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes -suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes, -parmi lesquels on remarque surtout _Guy le Flamand_, _Kuser_ et _Ada -de Hollande_, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs -éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques -années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes, -l'un simplement intitulé _Poésies_, l'autre tout récent, quoiqu'il -en soit déjà à sa seconde édition, _les Bleuets._ On doit encore au -révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de -volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature, -à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du -talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé -au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir -à _Camera obscura_, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus -originales. - -Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué -officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il -emprunte, dit-il, au _livre inédit d'un anonyme._ - -«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir -et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure, -et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve -plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les -groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux -grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant -pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois -qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi -l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une -même figure ressemble à cent personnes différentes.» - -Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés -d'Hildebrand. - -On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art -pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir -la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé -en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la -littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à -part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la -nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière -de la _Chambre obscure_, dont il invoque le nom, avec une surprenante -fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si -peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait -qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres -répondent mieux à leur titre que _Camera obscura_; les personnages -qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils -pensent sous vos yeux;--vous les connaissez; ils sont autour de vous; -il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez -appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise -et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce -sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des -types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent -partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet -de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup -d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se -rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs -passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle. -Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans -recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement, -tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent -_Camera obscura_, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je -ne dirai pas le nom de _roman_, mais même la qualification plus humble -et plus vague de _nouvelle._ Ce sont de simples calques de la réalité, -qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où -l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups -de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si -souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions -littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est. -La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà -ce qu'on trouve dans _Camera obscura_; la Hollande décrite avec une -finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les -rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond -observateur qu'il soit;--les hommes peints avec une vérité frappante et -naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai -qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les -scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable -bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,--humour incisif -et du meilleur aloi,--sentiments nobles et touchants, voilà ce qui -caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du -lecteur. - -Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans _Camera obscura_? -demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont -ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une -chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais -un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi -qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de -_Camera obscura_ la constatation de l'effet produit sur les amis et les -connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions -pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces -portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de -ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son -avertissement: - -«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages -que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans -chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou -sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel -ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas -monde, tant de _Nurks_ et de _Stastok_ exhibassent leurs aimables -qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer -du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention -malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à -titre de changement.» - -Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un -volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes -de _Camera obscura._ Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre -de _Scènes de la vie hollandaise._ Les petits tableaux de Hildebrand -ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande -exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un -instant pour eux les choses _grandioses et étrangères._ C'est ce qui -nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le -présent volume la seconde partie de _Camera obscura._ - - - - -LA CHAMBRE OBSCURE - -I - -LES PETITS GARÇONS. - - Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance - Vous flotte encore sur les épaules! - Jamais le méchant temps ne le calomnie; - On est toujours gai et content. - - Le sabre de bois du hussard - Amuse le jeune garçon, - Et la toupie et le bâton - Sur lequel il va à califourchon. - - Et lorsqu'il lance dans l'air bleu - La balle aux raies bigarrées, - Il ne pense pas an parfum des fleurs, - Ni à l'alouette, ni au rossignol. - - Rien n'attriste, rien dans le monde entier, - Son visage serein et radieux, - Que quand son édifice tombe à l'eau - Ou que son sabre se brise. - - L'enfant joue et court - Pendant tout le long du jour - À travers le jardin et les champs verts, - À la poursuite des papillons; - - Bientôt tu transpireras - Non plus toujours content, - Et apprendras dans le gros Cicéron - Du latin moisi. - -La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies; -et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire -des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces -jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de _Jeux d'enfant_, -que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les -petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela -par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands, -français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les -hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième -partie du _Nord_, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens -dans son _Voyage à Rome_; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je -tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et, -malgré la loi contre les Belges, pour la plupart _spes patriœ_ en -blouse bleue. - -Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois -vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec -des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son -développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord, -vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites -toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans -le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son -oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable -pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux -favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu, -vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un -seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller -des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il -sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il -a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes -du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes? -Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je -vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le -faire;--qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange -ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est -inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un -espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère -dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec -de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais -paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il -deviendra un grand homme. - -Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux -solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son -regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors -de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au -samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la -semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux -bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats; -les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés; -cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats, -je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte -de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en -pas porter du tout,--une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un -pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il -porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des -billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un -bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson, -une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère -aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau, -un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire -chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu -par un mouchoir de couleur. - -Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs; -dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et -peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à -notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves -d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un -esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais -frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux, -il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins -imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais, -en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait -passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et -se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux -hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de -bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il -a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement -rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa -tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette -circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé -au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment. -Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra -assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une -tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à -marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut -patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel -selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend -une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix -lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans -avoir de vertiges. - -Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut, -toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te -vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta -simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense -à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même -pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est -nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et -même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta -postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste, -qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le -nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut -mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de -rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde! -Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de -chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté, -ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté -jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes -en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et -cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant -que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous, -bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi, -que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je -vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs -sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre -dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il -vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident -le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement -de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous -restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers -amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du -cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ... -qu'un vœu. - - - - -II - -MALHEURS D'ENFANT - - -Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz: - - Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance - Vous flotte encore sur les épaules! - Jamais le méchant temps ne le calomnie; - On est toujours gai et content. - - Rien n'attriste, rien dans le monde entier, - Son visage serein et radieux, - Que quand son édifice tombe à l'eau - Ou que son sabre se brise. - -Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes -années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer -qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des -jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre -presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la -désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne -sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans, -qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant -ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise; -nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de -neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur -un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais, -j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai -été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu -quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou -d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable -de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la -vertu ou sur les quatre saisons; et _Sanderre_, dont le père était -adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G., -qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas -prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait -toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient -toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je -n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je -n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur -le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune -homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait -parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui -permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le -contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de -l'enfant et n'a rien en soi de remarquable. - -Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de -l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins, -que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du -vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher, -tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne -pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine -de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après -avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce -dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment -ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais -ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans -les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la -même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la -parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela -élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous -appliquez une main chaude sur leur thermomètre. - -C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette -jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet, -je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut -sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître -n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé -d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par -l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur -que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que -c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons -plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du -catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi -le _Journal de Harlem_, depuis _a_ jusqu'à _z._ (En sommes-nous moins -bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si -haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les -jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec -un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et -les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un -air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si -insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à -la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures -et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept -provinces[1]. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la -table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait -penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres -livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des -attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs -qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au -bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et -combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres -d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour -établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique, -c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y -avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de -lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion -de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont -pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous -avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà -vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous -n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous -avez comme résultat: 12 lastes[2], 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons, -8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux -sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société, -vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux -livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,--95 lastes, 2 muids, -1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une -erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes -les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous -avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et -croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres -d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention, -c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là -depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois -de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus, -lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique -temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis -neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant -un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas -d'instruction et jouent aux dutes[3] dans la rue. On vous a d'abord -forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique: - - Quelle joie! l'heure de l'école a sonné - Que chaque enfant désire tant! - ---Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit -garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que -vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le -rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse -de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré -d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien -entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous -n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés -des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart -et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante, -vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en -grand le mot wederwaardigkeit[4], remarquable par deux difficiles -_w_; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous -écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et -sept fois sur la ligne _Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid_[5], -dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot _der_, ce -qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du -mot _moeder_, et vous avez mis une fois _voorzwyzigkeid_ au lieu de -_voorzigtigkeid_; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à -l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne -pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume, -par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées -avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et -l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour -la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire. -Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers -lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent -trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la -matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une -fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite -d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité -des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois -parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en -albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes -dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais. -Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec -la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice -de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel -exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble -aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le -second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à -y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là -pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain -que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi -Hérode. - -De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que -l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de -jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais -cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non, -l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles -mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que -possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde -toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les -sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van -Alphen: - - Apprendre est un jeu, - -ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je -m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou -ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que -j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se -soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique), -et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que -m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la -méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus -peureux. - -Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de -papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des -malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés -de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites -proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent -et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur -la formation du caractère. - -Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire -avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un -chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi -par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre -l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut -s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous -prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller -à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par -laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours -des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je -voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième. -C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des -consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je -sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en -somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler -à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs -philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand -(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir -espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années. - -Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur -de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui -trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte -des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la -perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous -sentiez,--non, vous ne sentiez pas,--oui, hélas!--vous sentiez, trop -certainement,--que vous aviez une double dent. Et la première était -solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur: -parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos -jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce -chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule -consolation était que la première se détacherait facilement. En effet, -la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant -apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche, -votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos -petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous, -et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec -vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et -une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre -joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi -voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie -est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand -crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise -humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes -pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant -du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes -domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main, -mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle, -vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil -auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu, -n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible -d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il -l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour -vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez -pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à -celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie -approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit -garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où -l'on doit arracher la double dent. - -Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus -qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention -que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on -passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du -pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes -lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques -petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles -avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de -mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes -grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent -la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de -pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le -même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à -la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans -plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais -côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les -individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est -tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on -vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec -Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame, -mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec -la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête -plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la -société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique -est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et -très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes -de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes -devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire. - -Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas -précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle -résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans, -et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième -année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce -qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient -que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et -trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est -retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils -sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y -arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct -seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts -qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte -chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des -douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour -les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu -croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce -qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa -dignité. - -Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de -la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et -les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de -certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter -la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse -tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères -situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;--ni des -misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et -maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes, -comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne -parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long. -S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus -délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à -ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de -leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée -avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à -ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société, -dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois -la tourmenter et lui tomber à charge,--pour son bien,--mais il faut -prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser -une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures -pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente? - - -[Footnote 1: Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles -a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier! -Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (_Note de -l'auteur._)] - -[Footnote 2: Poids de 4,000 livres.] - -[Footnote 3: Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.] - -[Footnote 4: Adversité.] - -[Footnote 5: La prudence est la mère de la sagesse.] - - - - -III - - -UNE MÉNAGERIE. - - - Les peines infamantes sont - 1° Le carcan; - 2° Le bannissement; - 3° La dégradation civique. - _Code pénal_, liv. 1, art. 8, - - -Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites -pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne -peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit -du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire, -du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me -racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous -avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre -dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas -qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs -pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et -comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans -oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le -casoar, son bon mot sur les singes, et son _quiproquo_ sur les ours. À -tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les -motifs de mon aversion. - -Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous, -d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants -...--Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?--Non, pour tout homme -qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe. -Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je -les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées -entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle: -le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès, -regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des -cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans -ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé -en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au -haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait -invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait -agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites, -resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves -sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie, -c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines -mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les -idiots. - -Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose -de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de -courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur -lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien, -transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie. - -Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages -sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par -un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie -crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse -couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?--Voyez-vous, là, -cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les -arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil -de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux, -deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un -sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se -soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête -levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond! -Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des -mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements. - -À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui -l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous -inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans -ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou -court et ridé; un instant,--et c'en sera fait, il le déchirera en -morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi, -la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa -victoire et fier de sa royauté. - -Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, -le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au -dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de -tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... -Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. -Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. -Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais -soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une -malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, -pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. -Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y -sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de -haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous -jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont -ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa -demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, -Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. -Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de -défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion -a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? -Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas: - - Laissez-le venir s'il peut? - -Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses -mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser -son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui -et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les -cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui -attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque -accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la -compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? -Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que -tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur -naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses -yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. -Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: -on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un -grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses -moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les -cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène. - - -Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des -rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux -sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, -ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des -hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient -leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, -ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as -pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! -Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi -bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses -ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» -À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs -proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu -deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici -comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une -vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière -leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la -nature, ils sont beaucoup moins bêtes. - ---Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! -Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. -Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le -geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers -d'État.--Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans -toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une -représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est -celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une -rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le -prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. -Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le -rire de l'hyène, il y a du _pectus quod disertos facit._ Ne croyez pas -qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais -qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé. - -Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain -donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! -Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir -les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins -de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et -s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, -hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils -tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se -dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les -invités! - -Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est -l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais -encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les -mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace. - - Sire! ce n'est pas bien, - Sur le lion mourant vous lâchez votre chien. - -Fi! il nomme le tigre _monsieur_ et la lionne _madame._ Il raconte -des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit -appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du -mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme -madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme -des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de -l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous -voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa -mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se -raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches -et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les -captifs. - -Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin -éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui -faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez -contempler les beautés du _Rapenburg_ et de la _Breestraat_[1], par -une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle -dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, -sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans -une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux -les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est -vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une -grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à -la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils -ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont -morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le -froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs -ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de -l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle -reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais -l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est -pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et -intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont -pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs -noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement -entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts. - -Mais une ménagerie! - -O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre -ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous -l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs -de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous -valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes. -Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez -votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur -la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre; -lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure -une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et -attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est -bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez -pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas -d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie! -C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu, -faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la -générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. -Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de -leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur -esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par -consomption. - - -[Footnote 1: Voir _Scènes de la Vie hollandaise_, p. 147.] - - - - -IV - - -Un homme désagréable dans le bois de Harlem. - - -Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis -ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue -uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais -encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il -maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les -Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des -lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, -comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En -effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins -d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société _Félix_ -[1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de -ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert -Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, -le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une -lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau -et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) -qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois -de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais -j'avais quelque chose contre mondit cousin. - -Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, -habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au -fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais -quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose -d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement -désagréable. - -J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait -rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une -forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop -étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder -sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien -à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin -Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, -me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de -surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, -il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un -se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des -plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle -déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous -son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait -trop fou. Laisser passer la remarque avec un _Hein, vous trouvez?_ -trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en -attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et -quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et -qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant -à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement -de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux -s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie -diabolique. - -Si de ce petit exemple de mon chapeau,--c'est chose étonnante, pour le -dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,--vous -n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je -vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai -la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et -le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si -on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être -malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était -que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que -lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était -toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; -mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits -griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les -plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui -avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents -inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation -le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque -visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité -modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être -blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité -des proverbes, que _Ingenuas didicisse féliciter artes, etc._ Mieux -vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, -il savait très-peu de latin. - -Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait -l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète -sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le -cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait -mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains -passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien -Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait -fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque -sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, -parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en -gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler -l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année -précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et -que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de -fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, -de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre -réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir -de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle -influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous -étiez toujours désarmé. - - * * * * * - -Il y a trois ans environ,--je dois être ménager avec les années, car je -suis encore si jeune,--que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 -juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait -venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit -heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à -l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un -autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de -Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, -puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin -aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs -de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, -nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur -et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon -cousin Nurks appartenait à cette classe de gens. - -Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand -enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes -s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai -promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent -les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai -Boerhave,--je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, -des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin -entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection -de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je -lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des -arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la -pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être -ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée -au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois. - -Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave -(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus -devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) -du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien -de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais -dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et -le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par -la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société -de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois -membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à -élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du -onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait -donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais -ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus -grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général -partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager -son cœur sur le _gros et ennuyeux pareil_, un oncle d'un des convives, -qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, -et un _insupportable long vieillard_, cousin germain d'une autre des -personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait -commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer -la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem. - - * * * * * - ---Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami, -l'étudiant Boerhave, cousin. - -Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non. -Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap, -je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps -que je ne l'avais vu! - ---Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette -porte d'Amsterdam m'a paru éloignée! - ---Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour -montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam. - ---Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force -particulière sur le mot _est_; mais c'est justement pour cela que ce -que je dis fait honneur à la ville de Harlem. - -Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la -chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences; -il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été -frappé de défaillance. - ---De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords -ronds. - -Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec -elle; il s'imaginait n'avoir rien vu. - ---Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand? - -Je courus au porte-cigares et le lui offris. - ---Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la -pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du -monde. - -Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez. - ---Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On -est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu -qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde. - -Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de -succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin. - -Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations -relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint -rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il -connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir: -«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur -quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles -sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous -quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette -occasion pour me faire l'observation suivante: - ---Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient -toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs. - -Et comme j'ouvrais de grands yeux: - ---Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu -un coup de pied de cheval sur la figure. - -Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance -avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs, -attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam -ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur -la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en -désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela -me parut tout à fait impossible. - -Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur -d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que -le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il -assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un, -que _le teint en devenait vilain_; mais lorsque Boerhave déclara -qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu -parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami -du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans -pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes -les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques -très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études, -tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y -avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son -chat. - -Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.--Toutes -les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au -printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît -pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant -la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque -connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles -ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient -très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et -qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de -midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service -existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les -oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit -à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle -comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans -l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on -peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au -Ve siècle. - -Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de -fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime -mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine -et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre -des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et -partis d'Amsterdam par le _trekschnit_ de sept heures. Les hommes sont -mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des -favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec -lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête, -entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en -bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles -relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une -goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles, -lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles -mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac; -plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On -rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept -femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais -passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière -au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier -_trekschnit_ pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de -bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles -pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse, -dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière, -et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la -richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps -entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois. - -Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant -d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont -les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent -des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre -comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté -dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice -signifie _Walleen._ - -L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le -ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où -le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus -des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un -char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour -attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux; -c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun, -un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un -extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux -armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un -gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote -noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise -sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore -un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un -déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe -bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter; -elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec -une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette -sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne, -et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des -souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans -le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de -deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans -d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes -les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne -idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces -enfants le solennel Urve[2]. - ---Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que -faites-vous de vos mains avec ces coquilles? - -À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes -dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment _tout à fait de -campagne_, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie -hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs _chères -petites bêtes._ Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez -Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de -garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un -vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière -le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de _la Foi -doit paraître_ ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux -qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une -famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus -uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois -blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils -boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la -liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues. -Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un -homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône; -un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours -vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être -en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est -seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois -l'argent de leurs grands-pères. - -Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et -demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se -compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur -place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et -par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits -boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui -portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et -de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues -trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de -leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci -n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de -leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des -sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas -le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec -les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme -d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire -près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans -valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une -visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris -de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de -l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un -habitué. - -Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois -de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec -la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du -ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs, -des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus -loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la -rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle, -par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule -et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir -ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit -rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier -en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le -tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze -personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches -pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que -la plupart de ces derniers détellent en ville. - -Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous -rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les -teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs -corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants, -des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des -sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous. - ---Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce -rire particulier que les Anglais nomment _a sneer_, en brisant un -entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour -m'empêcher de répondre. - -Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant: - ---Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem? - -Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière -nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les -fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je -savais cela tout aussi bien que lui. - -Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous -avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles -étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis -que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines: - ---Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas -encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière. - -Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en -regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je -fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé -soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait -aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait -demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?» - -D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il -disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent -devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines -bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures -et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un -moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se -disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs -de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là -un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi -troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société -de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long -d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis -à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de -ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou. -Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande -dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la -remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien -un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un -_cactus speciosus_, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il -prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup -de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de -demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là, -auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et -des chambellans de Sa Majesté le roi. - ---Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks -au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était -nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question. - ---Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon. - -Et ce mot m'alla à l'âme. - -Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées, -avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles, -d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais -eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et -brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me -demanda avec impatience: - ---Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé? - -Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui -cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de -montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à -chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par -fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks -fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs -qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est -une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant -d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour -mériter toutes les médailles de la société _Tot nut van Algemeen_[3], -si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense -qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire -pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks -l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant -le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il -semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de -fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un -homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare -de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son -attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait -à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations -qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il -fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle -sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux -larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du -pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer -de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême, -et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui -persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui -devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir -être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que -le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le -généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il -sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de -la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine, -il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que -je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A -quiconque ne trouvait pas la première _surprenante_ et la seconde _à -mourir de rire_, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant -sur le point sensible des favoris et des cravates en corde. - -Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans -rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches -profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille -au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes -basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un -grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des -Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un -long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les -Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en -temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant -pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies -qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne -demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un -peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement -des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la -vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi -peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante: - - Fleu--ve du Ta--ge, etc. - ---Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles -touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il -n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir -de la vanité. - -La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit -pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à -bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait -rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en -empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks. - ---Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais -en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile. - -Il était ainsi. - -On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale. - ---Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux. - -Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré. - -Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place -et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà -dépassée. - -Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si -on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un -très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés, -remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis -un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire -apprécier aussi son talent. - ---Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks. - ---Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant. - ---Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une -bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que -vous n'êtes pas très-musicien. - -Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert -Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit -autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans -quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en -existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels -sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa -main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec -un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à -un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de -l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine -sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant -glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un -grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une -clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la -capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement -plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête -très-significatif, _n'a pas de méthode_; ou le tact de distinguer la -musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont -et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement -copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales, -on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de -déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à -loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants -ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et -les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches. -Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que -vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que -cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je -crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant -qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou -une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain. -Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette -impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré -des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen, -qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables. - -Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense, -je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter. -Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux -_Armes d'Amsterdam_; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie -d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient -une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une -indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme -s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande -après;--comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé -d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse, -naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;--comment il -regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup -vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était -tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop, -et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction -qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour -pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle -était assise;--comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore -l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup -de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis -dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous -avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de -soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas. -Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les -noms de douteur et de pur drap. - -Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_, -le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore -la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce -que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il -partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme -toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu -la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le -soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux -petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient -dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien -vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la -laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la -connaissance. - -1839 - - -[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.] - -[Footnote 2: Formule de politesse.] - -[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association -philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.] - - - - -V - - -Humoristes. - - - L'armée part pur milliers, puissante, la plus - grande de celles que le pays d'eau a jamais - mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la - Zélande et la Hollande réunies. - (_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.) - - -(Extrait d'une lettre de Melchior,) - - -Cher Hildebrand. - -J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps -imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais -toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne -savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait -présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai -eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père -prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais -qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez -un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui, -tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois -heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un -quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue -à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez -quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une -pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je -connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans -les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre -imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas -cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance. - -Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un -humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement -à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste, -cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon -cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez -trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un -humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas. - -On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour, -mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite, -il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute -église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On -n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus, -on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver -un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes, -humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts -humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris, -humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et -caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux, -humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de -mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui -injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de -sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et -une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les -livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de -bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes -de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose -qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien -qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous -pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je -ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles -et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je -n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si, -comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les -_parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema -naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au -style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et -en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup -de choses religieuses dites d'un ton suffisant. - -Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il -est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure -définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne -n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence -à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt -créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société -de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez -reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes, -le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce -n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai -tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un -humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est -dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la -_neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y -puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que -cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après -tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent -en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous -verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en -sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin, -un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le -trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la -salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants; -l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime -d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes -qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà -vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté -comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun -d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception -de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays -connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse, -plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour -les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation -considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes, -de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie. - -Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous -rallier aux humoristes. - - -[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du -sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur -l'idée.»] - - - - -VI - - -LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER. - - -On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu -bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez -nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant -d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure -longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, -la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. -Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre -autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que -hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer -qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, -une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, -c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la -plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut -faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis -attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang -coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de -fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que -j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un -pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen -de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des -chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais -que rarement faire usage. - -Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. -Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si -le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume -avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous -pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un -peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous -êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour -une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que -mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds -sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose -de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux -le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le -jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage -d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont -toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le -même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement -insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: -«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il -faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez -pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement -d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une -seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son -des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il -mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a -besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon -de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à -vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez -toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec -attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le -trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez -s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en -cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste -du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec -laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit -tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas -que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._ -Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les -préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles -idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples -d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches, -rampants, avares, entêtés et importuns. - -En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel -ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui -traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens -qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le -ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants -de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une -sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de -chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre -jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; -de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle -de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables -libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et -montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères -avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, -lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent -_urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour -leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être -construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues -avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des -demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des -mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles -qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui -ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour -l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, -sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur -toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques. - - * * * * * - -Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il -est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en -même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec -des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui -vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des -commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de -chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des -commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus -souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont -très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur -nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de -poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui -regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence -et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec -des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un -monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes -qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine -d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines -de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des -chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos -pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre -les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une -semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper -le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout -soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet -de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et -veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des -viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; -des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui -paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, -très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le -contenu d'une diligence. - -De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les -inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager -en trois classes, savoir: - - Les dormeurs, - Les fumeurs, - Les bavards. - -Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les -désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, -voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand -on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, -et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur -postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé -avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de -quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que -je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai -l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a -bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore -comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent -encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, -pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût -allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne -dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces -dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui -avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on -ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, -et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on -fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus -lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de -nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de -nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de -comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied -de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après -avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne -dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir -par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur -de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos -dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non... -Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me -charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout -aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, -un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que -tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze -personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par -l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose -à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes -pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais -pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le -pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique -et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque -voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs -de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue -tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la -couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de -porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À -dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand -vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers -calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un -dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les -cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou -recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel -qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré -d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il -rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela -que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier -venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes -de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en -forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la -nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent -et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand -toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée -s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis -que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de -vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote -(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces -affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en -ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de -toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de -mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à -cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme -disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre -des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il -faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs. - -J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires -que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en -vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins -qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes -un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. -Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se -résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de -dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais -ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. -Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le -bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses. - -Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse -et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage -à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, -chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de -larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers -bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos -roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement -silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais -beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, -étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; -une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, -nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace -pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là -la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, -nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et -de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement -de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le -plus heureux, d'en sortir mort ou vivant! - -Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne -surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, -dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni -compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs? - - * * * * * - -Le bateau à vapeur,--me dis-je à moi-même,--améliorera et surpassera -tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les -moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, -vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce -pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un -paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites -distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est -pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien -qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec -de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout -ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme -celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et -de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la -mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la -maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de -gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et -qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société? - -Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! -Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir -du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est -un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir -ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le -mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des -relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La -nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour -leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent -que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez -eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent -aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour -s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir -imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en -agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils -ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils -ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, -ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils -ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si -l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, -des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année -aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des -voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles -soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont -aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on -peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, -tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent -leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante -campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs -plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un -petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une -paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale -et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des -mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des -voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions -qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant -l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles -Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne -avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant -connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord -riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets -qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs -rêveries,--où étaient-ils?--L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés -à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours -encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un -cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, -sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables -par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou -telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; -c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du -Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine -de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été -vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces -rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses -propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à -soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement. - -Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, -pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs -de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et -d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, -bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la -maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels -leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de -leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou -de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un -plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) -Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre -semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, -dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle -ils s'exposent à tomber. - -Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on -arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de -plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part -ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche -et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la -cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai -bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, -ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des -nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une -partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous -voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir -passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est -l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, -on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on -reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite -et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la -bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. -On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en -voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres -plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager -veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont -pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu -vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie -en bas!--Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur--Les -cabines sont basses.--Vous ne sauriez croire quel effet désagréable -produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.--C'est -dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.--Je ne vois pas -qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la -balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis -on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée -sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa -règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, -des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de -matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, -courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va -à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la -machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant -une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont -traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque -instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la -traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure -des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous -mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos -voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le -lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez -voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages -à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le -navire hautement vanté. Arriver _plus tôt_ c'est le dernier, mais non -le moindre martyre pour l'esprit impatient. - -Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne. - - * * * * * - -Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, -pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable -pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne -voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère -pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers -moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, -j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, -et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à -m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que -j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de _smousjas_ -en _trekschnit_, qu'il y a des circonstances, des pensées et des -perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je -me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres -en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, -mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large -fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux -foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la -force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les -conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et -enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me -caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux -et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation -sans murmurer. - - * * * * * - -Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, -car il n'y a pas d'haleine. - -On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos. - -On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps. - -S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, -ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune -occasion de nous en apercevoir. - -Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un -réseau de rails sur nos provinces. - -Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les -petites distances de notre petit royaume. - -Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes. - -Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient! - -Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de -notre monnaie se rouler au-devant de vous. - -Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera -traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la -prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie. - - - - -VII - - -JOUISSANCE DE PLAISIR - - -(_Extrait de la correspondance avec Augustin._) - -«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment -pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui -m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes -mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas -que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa -kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation: - - «Pour moi, pas de fête de kermesse, - Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné, - Pas de folie sur son char de triomphe. - Par décret de la ville et au son des cloches - Et pendant dix jours, - Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre? - - «Oh! laissez mon âme en paix; - Qu'un autre le fasse, l'envie me manque - De voir tant d'hommes, singes titrés, - Vraie race d'hommes semblables aux singes, - La bouche béante dans la rue et sur le marché, - Comme si ces plaisanteries étaient choses rares! - -«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux -échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des -fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de -ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une -kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps -modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand -jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. -Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie -qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, -devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; -l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et -le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. -Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint -l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et -notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser -pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous -sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose -chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope -déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient -une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être -nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que -notre raison serait recrutée par un danseur de corde.» - -Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, -au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là -dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la -corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une -largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes -plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir -à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon -ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme -parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal -s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il -connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve -aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de -cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a -sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore. - -En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela -serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la -kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le -crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire: - -«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des -écureuils et des souris blanches qui _doivent_ bien tourner. Je me -livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis -aussi un martyr.» - -Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. -Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien -de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit -jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: -lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez -savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous -avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, -de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont -joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû -leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en -lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver -jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les -trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en -seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre -chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle -appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux. - -À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû -conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que -tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop -souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir -de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop -grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper -de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller -au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des -jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie -de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu -beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. -Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, -mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes -pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous -entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous -pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu -et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous -allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire -une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si -puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en -disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux -plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre -ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre _fête des -bacchantes_, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve -vous méprisez trop les kermesses. - -La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, -mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de -paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur -jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec -des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui -étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites -paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des -rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles -ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. -Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les -hangars de la petite auberge: _le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver_, -ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de -petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de -fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits -paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés -à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur -pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; -ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des -anneaux d'or à un _cent_[1] la pièce, toutes avec une amande cassante -entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le -commencement. - -Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore -florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, -et exécutent une danse pour quatre dutes: - - Connaissez pas trois Écossaises? - Ne pouvez-vous donc pas danser? - -et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin -en raclant derrière le chevalet. - -Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être -blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus -à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas -y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout -va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire -de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous -êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut -pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait -être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en -venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct -ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il -appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme -sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans -la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour -la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; -mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir -à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le -ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes -remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est -d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. -C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au -Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec -leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des -chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, -de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est -partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, -vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, -comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent -h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils -trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés -des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme -s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre -expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont -jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en -trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, -ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée -négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint -critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce -serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» -«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle -Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la -blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. -Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur -est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses -gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec -cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, -puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et -plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le -plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais -dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les -situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que -ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble -faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens -philosophique ou poétique. - -Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien -rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau -telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année -et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait -leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à -rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui, -dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à -vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il -y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit -qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du -plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade -en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller -au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, -on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en -partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, -est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est -qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui -vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de -raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme -mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au -jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon -cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît -pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il -ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe -rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et -poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de -sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur -les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes -de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, -la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. -Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de -kermesse. - -Votre affectionné, - -HILDEBRAND. - -1839. - - -[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et -équivaut environ à _deux_ centimes.] - - - - -VIII - - -Les amis éloignés - - -C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que -de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. -Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à -l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant -beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, -peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable -distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous -remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela -me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je -préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne -Hollande. - -Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir -contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais -par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur -sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou -tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre -plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux -qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en -Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, -à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, -j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à -de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations -et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien -appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne -reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont -pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente -affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde -entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent -du moins n'en pas ignorer. - -Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens -c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation -intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si -bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! -j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais -se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, -et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de -menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un -évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille -bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais -pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la -voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, -écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui -étaient sur la mer, - - Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme, - Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête - Imprime sur le sein de la mer écumante - Des signes redoutés qui présagent la mort. - - Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace; - Leur linceul se déploie et flotte devant eux; - Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent; - Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez! - -Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires -et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un -homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! -Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux. - -Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle -me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle -rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une -scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes -éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure -du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses -particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le -sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au -loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. -Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages -indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés -impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir -dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à -rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à -la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce -que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son -propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional -de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce -que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu -as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans -le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle -entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y -a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le -_Colombo._ - -Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait -te conduire à Rotterdam. - -Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable -du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce -qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers -à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère -petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si -tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore -pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace -sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un -petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre -barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout -habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une -giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en -riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute -elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre -ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, -s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre -meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, -et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces -caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop -peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un -plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; -là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un -tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le -vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, -à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté -des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La -confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre -nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous -en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous -alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers -enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore -plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, -et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les -maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que -les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que -les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la -kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi -vous, comme Antoine? - - * * * * * - -Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et -occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, -il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à -Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut -placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous -connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous -nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. -La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien -connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder -ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie -mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi -indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien -d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop -bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est -tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son -affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant -de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, -on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, -on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout -cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de -_bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux -aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se -baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les -demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. -Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse -bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne -entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite -jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés -deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis -tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer -tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les -jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà -l'amitié de cette époque de la vie. - -Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, -par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, -situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous -recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, -et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et -confidents. - -Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés -tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou -que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je -me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de -village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous -reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que -nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui -annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui -me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me -menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et -j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine -aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà -séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve -en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? -Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer -le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue -distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y -renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui -dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations -avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et -comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué -à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors -seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du -sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent -les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos -rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous -abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de -sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère -bien-aimée! - - * * * * * - -Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son -éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour -l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la -prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait -Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent -de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la -maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut -alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé -derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit -que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut -très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il -n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de -temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit -avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne -connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa -mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à -peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de -tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait -marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait -quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui -adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de -Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous -et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept -jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra -y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé -et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant -cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne -l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami -de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des -nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut -mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient -là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour -un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé -de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: -c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers -et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, -grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps -à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la -Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais -reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de -cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. -Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et -l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son -visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, -Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, -catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était -devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, -en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme -jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous -nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il -n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de -choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire -hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de -dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de -pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de -l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un -juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec -d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros -lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, -par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité -la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le -même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon -vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans -auparavant dans son album: - - Pas de grands mots ici, pas de serments jurés, - Car ils sont superflus, du moins pour la plupart; - Mettons mon nom tout seul à cette place à part, - Il te rappellera notre sainte amitié. - -À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que -j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa -de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant -deux jours. - - * * * * * - -Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une -semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait -une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un -de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se -contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil -moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. -Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, -si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un -sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, -lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une -certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que -nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que -ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la -cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les -plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être -avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin -avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que -du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons -étouffées par couardise. - -Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient -traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. -Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions -furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de -joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de -communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de -questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de -tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour -un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous -tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous -remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous -ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en -donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et -de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? -et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que -je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord -valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance -des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont -souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal. - -Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna -peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, -et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent -régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous -trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que -celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours -de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après -un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous -trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos -sentiments, et que nous étions restés les mêmes. - -Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait -rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites -circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. -La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des -grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon -de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos -passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les -éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des -expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons -en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous -savourons le baume et le goût exquis de notre amour. - - * * * * * - -Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. -Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart -de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, -des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces -scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien -ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: -ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous -ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en -balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la -hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle -désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui -y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon -ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il -l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé -autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne -pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de -nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons -que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à -abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour -notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en -général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous -sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation -peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à -l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux -affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à -celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive -aviné. - -S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je -ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre. - -Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent -en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues -ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens -intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de -ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me -sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris -et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs -me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je -retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute -valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit -tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les -uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent -et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous -que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai -abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant -soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui -a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à -l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille -la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi! - - - - -IX - - -L'hiver à la campagne. - - -Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop -avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la -campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. -Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans -soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; -des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande -toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela -dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception -les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs -plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec -sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude -saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille -campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec -toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa -suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on -doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en -sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que -le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il -est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne -et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux -jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant -deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même -pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le -soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la -nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, -jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps -suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus -sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas -sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon -incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs -épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce -_temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit -feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était -seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver -est formellement commencé. - -Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre -l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les -rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les -grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements -préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les -manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte -éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais -pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui -gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de -nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, -célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, -et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède -et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de -fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des -centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est -accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un -serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; -et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties -de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires -et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose -déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, -disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de -l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore -que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la -mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on -consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours -d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les -arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il -faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de -la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui -arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une -soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil -de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses -progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée -lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu -toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les -sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne -vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose. - -Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est -assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. -L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette -saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire -mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous -deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit -est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut -être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une -fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a -du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement -le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont -condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade -de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et -si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de -contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros -comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous -demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire -avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour -votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes -à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre -vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de -hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! -Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette -prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, -l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à -demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de -Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que -les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième -acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, -regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez -ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la -foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles -(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime -cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par -des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant -manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon -cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder -le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi -s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il? - -C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la -ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber -sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La -chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros -plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa -pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière -sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil -à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant -de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange -comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de -votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la -Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il -se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe -à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et -qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et -qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler -les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son -cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant -sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est -levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles -son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du -foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des -trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne -viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? -Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous -pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et -ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où -il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses -dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des -acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus -grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? -n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs -artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il -n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la -boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les -chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de -péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre -uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, -par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il -peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui? - -Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, -un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent -les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité -qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des -sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des -éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la -société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne -connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui -vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à -nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la -vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs -de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par -exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique -infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire. - -Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans -arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, -sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à -avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains -derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de -l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui -sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on -recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs -cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le -plus complet laconisme. - ---Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot? - ---Mon Dieu oui, je viens un peu voir. - ---Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par -ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a -aussi une partie de fins acheteurs. - ---Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que -je ne les aie à la maison... - ---Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un -autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il -prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout. - ---Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à -regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais -il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un -peu sec. - ---Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa -pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur. - ---Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un -pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter. - ---Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate -rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la -ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup? - -Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas -avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise -avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond; - ---Oui, je voudrais bien avoir ma petite part. - -Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et -le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la -grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui -a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec -le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le -secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes, -une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie -considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis -l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un. - -En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles -menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six -semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de -l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut -de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes. -Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au -commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs -diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se -retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la -fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en -même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de -débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes -de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois -circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques -établies partout dans le bois taillis ont plus à faire. - ---Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une -admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec -l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en -faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur -douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, -mes enfants! Il vous les faudrait pour trois... - ---Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui -semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole, -s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons, -Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte, -Jeannot! - ---Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un -gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il -en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse -vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer -les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs -pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois -quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins -pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas -assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous -donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et -demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau -lot, compère! Quel est votre nom? - ---Jean van Schoten. - ---Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez -vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit; - ---Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là, -le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez, -enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une -bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison -pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro -cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et -un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver... - ---Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier? - ---Moi. - ---Comment vous appelez-vous? - ---Je m'appelle Pierre de Wit. - ---Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire. - -Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont -bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent -en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font -parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront -aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les -gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la -Néerlande. - -Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent -en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et -des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, -et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont -présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez -eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une -petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne -risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici -Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus -au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième -fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les -petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et -de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les -directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière -les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur -l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de -gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il -en soit pour un florin. - -Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier -numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on -hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup -trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. -Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les -magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un -morceau de bœuf rôti. - - * * * * * - -Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque -matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les -fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, -et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur -la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la -glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à -moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô -Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un -singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque -vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, -vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même -vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au -même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et -le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de -croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et -frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et -que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. -Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses -et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une -société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa -richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la -campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui -de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez -aussi. - -Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne -voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de -la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes -personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux -grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les -jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène -avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les -pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une -jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment -les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les -petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis -leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons -bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se -mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe -glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout -d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes -gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent -leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles -prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de -leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de -petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, -tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. -Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la -fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse -avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors -s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien -goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas -non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son -balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit -à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en -tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la -jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est -déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une -déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si -bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et -qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, -ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes -qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui -viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. -Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle -fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le -trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé -que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre -lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte -qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, -la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de -patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées -ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part -au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses -lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes -filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un -plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du -tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule -de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et -peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème -ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le -soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une -lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud -ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, -dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de -son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue -de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion -d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre -considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, -une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par -erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut -d'une tour et finit par s'en précipiter. - -Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: -Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour -celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que -vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye. - -C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que -voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste -drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des -caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes -de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière -d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., -le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au -concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix -mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour -d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une -manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, -était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu -ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un -autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel -avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi -d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant -qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que -fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec -elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide -révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à -l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le -voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une -autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un -instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une -autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, -l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un -regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son -engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, -est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... -non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que -feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle -veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses -amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle -n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une -manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes -sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées -de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres. - -Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses -paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine -de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un -paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la -femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la -file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux -jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques -questions: - ---Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en -tête de marier votre fille? - ---Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, -les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions -tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être -entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est -pas là. - ---Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le -marchand. - ---Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir. - ---Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme. - ---J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la -kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien -entendu de cette espèce. - -Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à -entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit -qu'il faut changer de conversation. - ---Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal -noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un -gros chat taché de roux et de noir. - ---Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le -blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne -veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons -boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures -partout. - ---Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur -se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent. - ---Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des -génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur? - ---Il est tout noir. - ---En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut -jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas -convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez -des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela -no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la -bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir -une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les -mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a -un an, s'est enfuie avec sa couverture. - ---Mais, si c'était une génisse rouge? - ---Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit -le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise -aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis -tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et -au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main. - ---Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui -aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et -à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une -excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais -quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il -n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme -sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari -aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que -c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon -et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine, -danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je -vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous -encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je -pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice -pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais -beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien -meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait -pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose -ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la -main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce -qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être -patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et -lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car -je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien! -soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette. - ---Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu -vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune -fille est devenue au moins poitrinaire. - ---Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement -que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin -de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à -en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les -traire. - -Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de -l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux -d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au -bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et -le campagnard lui pinçant doucement la joue: - ---Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une -jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour. - ---Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas -mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les -commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui -demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop -en avant. - ---Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un -regard suppliant, si vous me voyiez par terre. - ---J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, -bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre -voisinage.... - ---Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental. - ---Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris. - - * * * * * - -Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, -de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande -avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois -du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois -est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie -et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et -aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et -va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles -brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la -charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la -moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront -un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers -fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur, -et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de -jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent -gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui -apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà -plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne -vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à -fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; -une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît -dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le -bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son -chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin -il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus -tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs. -Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de -l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les -arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle -rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid -au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les -vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... -Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de -la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul -qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction -qu'il est la première primevère du printemps. - - - - -X - - -LE PROGRÈS - - - Petite fille éveillée, - Que fais-tu dans mon jardin? - Tu cueilles toutes mes fleurs - Et le fais trop brutalement. - (_Vieille chanson._) - - -Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures, -mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je -voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère -Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette -clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de -la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma -jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit -Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la -lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du -crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait -avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux -affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment -où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit -drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors -une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en -brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que -_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants; -je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie -collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans -couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché -étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique -leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne -comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur -Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette -terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire -était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour -d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour -d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le -bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait -la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers -la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose -tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore -vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir -encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu? -croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me -former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne -lui donnât pas des aliments? - -Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en -sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas. -Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent -toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses -très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes -qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se -proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon -qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent -en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes -mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les -appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas -que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas -d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les -paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous -abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise -pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut -s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont -beaucoup trop modestes pour cela[3]. - -Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des -hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une -seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de -surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle -raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent -parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture -avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la -cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout -cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de -l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux! - -Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde -surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine -de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans -maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un -rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule -de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme. -Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos -petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent -à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté -de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à -vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne -déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux -enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire -naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que -vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes -amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si -ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, -pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir -ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas -même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des -histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg -que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec -plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. -Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire -d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel, -l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus -grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à -elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle -la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle, -sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains -railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si -équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi -sages que nous sommes puérils? - -Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous -devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre -grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de -la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de -votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être -cruel pour la génération naissante? - -Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu -plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche -de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie -beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_ -s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti, -le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas -tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos -splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de -forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de -sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle -pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe -d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de -salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant -plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de -licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de -Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes -ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est -comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait -un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière -des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et -les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré -saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur -bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de -diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité -morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre -d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux -parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que -les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du -lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes -ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques -misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons -croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas -l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre -cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a -classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres -d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, -leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et -artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux -venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment, -on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec -des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants. - -Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon -son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les -verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil -et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour -comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous -nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le -tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni -sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres -proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque -chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre, -à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité -que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur. -Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le -microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait -trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le -bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais -mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a -beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette -eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis -m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de -griffes qui combattent[4]. - -Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à -chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous -déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières -de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce -qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre -peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent -portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que -je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est -insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il -lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de -votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment -petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être, -illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis -de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine? -Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la -force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent. -Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez, -dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de -l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour -moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis. - -Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la -vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans -les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé -Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du -_médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche -à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est -devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli -que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et -Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni -Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il -avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le -czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et -ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes -les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit -qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux -et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques -qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les -chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents -Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines -d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a -pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait -beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit, -lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que -le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre -n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire -n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il -tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, -altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais -cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur -le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et -une reine....» - -Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre -temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens -et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même -siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses -yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous -qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes -sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus -pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration -devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre -enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque -à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les -générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et -les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles -ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un -rideau: c'est inconvenant! - -«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.» - -1837. - - -[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami -_Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques -mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le -bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.] - -[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.] - -[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple -les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse); -afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables -et à se moquer des femmes.] - -[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes -dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un -rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et -à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope -nous offre dos scènes plus pacifiques!] - - - - -XI - - -L'EAU - - -Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell, -un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me -l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins -dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et -qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai -amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et -Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au -bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la -longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait -toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley -qui l'aura fait. - -Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien -pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, -nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous -retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma -grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas -encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de -quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont -j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa -à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle -que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop -froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la -ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas! -je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais -imprimer aujourd'hui! - -J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des -vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile -et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids -quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces -vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais! -Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si -le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un -magnifique jour du Nord, - - Un rejeton du soleil en robe de neige. - -Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement -en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous -les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec -sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine -impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce -toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il -y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau -d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace! - -Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience -de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de -sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme -les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a -produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord -glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants -habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la -grêle sur leur cuirasse, - - Avec des faits dans les poings, - -sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que -j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une -blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr! - -Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins -que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute -fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter -en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de -tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes -et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! -combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans -les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec -dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la -cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop -humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les -familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais -maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une -princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, -on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des -heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! -Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain -favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour -midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en -temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du -ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige -blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! -Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace? - -Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir -être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire; -j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos -automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque -soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste -et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que -mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi -pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau -m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille -en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime -tendrement! - -Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la -terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en -temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre -ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec -une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les -mers et tous les fleuves. - -Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la -vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un -vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient -distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la -blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes -blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de -légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les -soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble -des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la -voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; -tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme -un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme -un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit -pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu -brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface -élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta -mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et -tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à -la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de -la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les -collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste -matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. -Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le -sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez -tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que -toutes les choses matérielles soient consumées par le feu. - -Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous -parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les -membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il -y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par -vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien -refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles -fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes -des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et -les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous -côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys -se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, -grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs -grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré -n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. -Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous -embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles -filles à leur tour mères de la paix et du bonheur! - -J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. -Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son -lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette -bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est -comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire -timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de -diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte -penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant -ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle -monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui -va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau -et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;--tout est -fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur -tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie -d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au -centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des -rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière -sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! -se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante; -comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit -des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le -ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez -vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si -vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau. -Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme -le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la -rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et -porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes -et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les -douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment -la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si -doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage; -c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création. - -Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein; -lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface -unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors, -magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une -séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à -la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et -mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et -forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue -et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle -se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées -et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie -volupté. - -Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu -sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès -d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue -une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, -j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts -sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias -et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec -plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les -pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas! -qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que - - Le cadavre difforme d'une beauté morte. - -Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et -inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau -_fausse_, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente; -elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque -de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et -traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est, -un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est -une sentence terrible de condamnation: la glace est un _hybride._ Je -voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture, -sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en -quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet -de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire -bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe. - -Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide -cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas! -Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de -souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de -mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la -terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton -origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force -et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera. -Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la -liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et -brillera de nouveau à la face du soleil. - - Faisons encore un peu de feu maintenant. - - - - -XII - - -ENTERRER! - - -Mes amis, on vous enterrera tous! - -Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à -votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps -où il sera étendu--sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide, -renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,--comme une -pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera -plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et -la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en -pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant -de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la -raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils -n'ont pas honte,--l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit -encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous -étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir -si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les -yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on -craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre -mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de -donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous -transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous -conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre -le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée -de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non! -peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on -plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en -temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place -où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où -l'humanité vous a dit adieu! - -Je sais bien qu'il convient aux _intelligents_ de nos jours de trouver -tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais -bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela -m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra -après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra, -je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma -famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe -à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt -général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses -entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la -libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions -publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je -comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport -avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux -pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les -hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible, -et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la -tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui -ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui -toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de -sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous -avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire, -et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors -viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens -de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin -renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées; -les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à -ses propres morts, et nous avons A--B--C. Le thermomètre descend de la -chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un -froid glacial, désagréable à la longue. - -Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands -hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était, -et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois: - - Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort - Vous gâte un instant de joie, - Ni ne demande que l'amitié, moi mort, - Vienne trembler sur ma bière. - -bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:--O loi! -ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître -d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce -que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et -lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous -l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment -humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui -comprennent si mal la doctrine de la Bible. - -Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille -mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou -qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie -dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous -ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que -vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort? -Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien, -ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt -à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation -(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de -l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher, -dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre -portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux? -qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la -bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort? -que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil? -que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon -dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre -ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos -proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre -chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps. - -C'est une pensée agréable pour moi,--et il me semble qu'elle adoucira -mon lit de mort,--que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes -yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les -premiers jours, s'approchera de mon chevet _pour me voir encore une -fois_; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les -laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra -congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle -au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que -j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation, -de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux -que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui -survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:--oh! ce -n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une -douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi, -mais de me porter envie. - - * * * * * - -On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire -s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les -tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait -la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les -premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la -maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard -on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils -dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans -leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants, -et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être -enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu -hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs -du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la -chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de -Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises -devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait -contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le -Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut -encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint -une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la -parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et -les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la -doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui -ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent -là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux -une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve -du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les -détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre -siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait -la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là -encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans -la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient -Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable -faiblesse. - - * * * * * - -Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos -armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos -vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil -de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil -insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant, -d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et -la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage -assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en -l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est -étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que -cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués, -appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce -sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour -le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la -cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les -conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité. -Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge -en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais -ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les -titres de _naturœ se superantis opera_, non sous les larges ailes de -la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des -admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait -ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos -grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons; -voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes; -voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner -la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur -qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les -salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des -palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez -vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel. -Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si -vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu -qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands -dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas -de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi! - -Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des -églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne -nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je -sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité -par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre -pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la -terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant -moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent -par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du -but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul[1]. - -[Footnote 1: Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être -humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, -d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de -prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est -indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre -qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme -les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et -les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il -pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un -apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.] - -Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas -cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant -considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et -quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera -aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien -beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable -contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce -tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent -de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit. - -Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment -romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont -beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, -trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie -propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; -ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes -choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la -fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier -sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque -pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre -les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le -lieu de repos de ceux qui leur sont chers;--c'est une idée du fossoyeur -qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par -anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime. - -J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins -l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences -prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun -sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie -apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour -de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que _vous -êtes poussière_ et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la -mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, -d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût -n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, -les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie -avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement -solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui -ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village -retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. -Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les -parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a -servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, -ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval -qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands -capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de -là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; -le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières -pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la -fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car -dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction -pour tous les besoins. - -De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux -enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, _magna funera._ -Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un -costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. -Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, -n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui -doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre -d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu -propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend -ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains -endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de -quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à -votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais -qu'en inscrivant sur le drap funèbre: _Pour les pauvres._ C'est bien -dur et cela ôte tout le mérite du bienfait! - - * * * * * - -J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette -occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, -en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille -nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de -vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable -encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du -deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous -sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne -savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui -vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, -aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des -manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne -prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens -légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux -et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. -Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort -ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur -de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc -pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez -humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! -je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants -n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un -seul coup! - - * * * * * - -Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; -mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de -sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle -on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les -blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des -tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là -qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais -alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait -doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la -scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec -quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais -le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître -sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des -planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une -jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était -pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux -caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle -n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; -mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées -désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache. -Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc -cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. -Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière -est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit -une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine -d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil -jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela -devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un -étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une -triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui -que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, -lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était -étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front -serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce -sombre caveau,--je ne pouvais y croire! - -Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la -tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette -petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la -lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le -meilleur des hommes! - -Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! -puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux -qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs -de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, -jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur! - - - - -XIII - - -UNE EXPOSITION DE TABLEAUX. - - -Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où -il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres -choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas -apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui -devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général -n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, -comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il -me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire -dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en -plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le -tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite -vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres -yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de -goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur -et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et -est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. -Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec -violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de -haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court -risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; -c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les -expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de -vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs -font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, -une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis -d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que -toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont -entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les -sacs de nos grand'mères. - -Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous -qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle -voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de -grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages -vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi -grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être -un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards -brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au -milieu d'une société de raies et d'écailles de moules. - -Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis -même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je -fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est -nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement -résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille -de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et -d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; -pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant -cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au -besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût -de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe -verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille -des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; -ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un -très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_ -devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit. - -Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la -dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus -après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec -moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de -l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, -des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille -aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs -heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des -visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre -pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. -Voici quelques numéros de mon catalogue: - -n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court -et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, -et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les -quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un -pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote -noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme -de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de -coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète -de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, -qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà -ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il -s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est -occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres -de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb -avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? -Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux -martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne -sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il -lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un -des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, -il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la -grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il -croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact -pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de -l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les -teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus -illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble -intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine -des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après -nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou -au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il -envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de -sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société -d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie. - -Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la -commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et -son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il -n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la -dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse -détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. -Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra -le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands -peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa -demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et -humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts -souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter -est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, -messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a -pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son -historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame -de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de -tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. -Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame -Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste -pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu -intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde -lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la -ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un -cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement -des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau -tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux -paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par -la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, -l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que -lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières -avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; -il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. -Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On -s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour -demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! -quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus -terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour -un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup -de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour -un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de -ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit -si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit -si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne -fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à -l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière -qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau -mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La -dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, -maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si -nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend -pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour -son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de -génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente -indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait -encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de -lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est -vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière -ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel -sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. -Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de -pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu -la vue et la parole: - - Le silence mord beaucoup plus que l'injure. - -Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de -personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un -cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il -était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois -trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le -portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais -voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, -une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, -penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être -regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des -amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire -comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une -figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa -vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de -dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le -petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, -je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour -lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que -vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait -son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que -ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même -caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que -c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa -montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par -son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. -Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle -C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire -les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est -de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien -risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque -pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de -jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et -avec un peu moins, certainement à être heureux. - -N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un -âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de -l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris -pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de -la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais -vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs -physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise -humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville -voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. -Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se -passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant -de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était -folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait -reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je -pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de -voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, -et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la -voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau -temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye -qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le -ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il -tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait -le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se -restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on -n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de -se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est -arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a -mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était -inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse -dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi -dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous -allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la -famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite -fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le -jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient -vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui -tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les -autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le -papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée -d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le -petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le -plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, -la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. -Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y -a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement -mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. -Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus -heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, -maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais -elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus -frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle -compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se -trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où -l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une -apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les -mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter -dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. -Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner -des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les -tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, -il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides -de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires -qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il -force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de -bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du -génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune -fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours -d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans -le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant -dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur -vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le -nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à -la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, -d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il -fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui -n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode -dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, -mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est -attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite -par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami, -ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? -Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la -tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de -nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en -passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans -que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit -être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire -pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle -de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé -dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours -sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un -bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise -à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir -laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse -ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de -l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col -finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les -ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie -turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, -qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la -calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et -des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque -chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son -étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle -aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La -Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» -dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant -après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon -_qui ressemble tant à Pierrot._ - -On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est -suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_ -beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le -cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en -aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture -qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye -ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On -flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à -briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye -qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon -Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions -bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en -soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait -paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est -un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est -pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait -produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque -chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont -mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement -dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant -de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le -tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir? -Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau -avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est -bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, -monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. -Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute -l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; -ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et -dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour -reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude -qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi -satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec -le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une -chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le -petit ange écossais assis sur ses genoux. - -N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus -ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils -donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon -catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu -de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon -ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle -foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie -et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son -fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que -quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante -modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs -d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait -accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec -cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette -charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère -qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap -beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait -absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et -maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est -dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se -hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_ -dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la -considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant -la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! -elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite -demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la -sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous -la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme -simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec -le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa -vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse, -heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant -le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les -beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les -portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se -trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans -lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes -les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole -en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie -chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie -que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint -elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle -n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est -indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt -quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition -de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce -chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse -canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un -peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme -qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de -longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi -plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore -plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son -_alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, -son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval -avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au -spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais -il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver -dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et -des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le -mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_ -peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il -voulait... - -Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les -derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle -vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a -déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel -observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables -coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs? - -1838 - - - - -XIV - - -LE VENT. - - -La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le -vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre -toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle -vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas: -«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut -que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De -même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux -par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté, -vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que, -dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois -l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion -universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne -d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le -faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même -pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs -et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la -conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête -et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le -danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en -exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs -souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête! - -Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions -emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le -puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut -au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y -tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les -parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans -l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne -se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se -promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il -parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son -frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux. - -Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à -l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à -l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses -coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; -mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la -lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt -comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du -Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre -leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs -des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes -blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève -comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit -et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à -des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent -sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr. - -Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout -bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! -Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage -te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la -voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans -les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni -l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la -voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. -Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, -pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout -était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de -vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant -sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était -la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de -Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise -du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la -poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui -apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel -rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice -où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était -l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de -vent. - -Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, -n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il -est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement -créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, -que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage -brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et -couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant -à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur -empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche -moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus -grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une -pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux -larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent -béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient -sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité -et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la -face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il -éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant -tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie. - -Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté -les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. -Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, -dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un -lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille -un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté -vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer -dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant -doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, -et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en -battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait -en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres -semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons -doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule -voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi -murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il -était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un -vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant -les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans -le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après -le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas -non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. -Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la -Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, -la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné -tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir -y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. -Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans -et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils -viennent à lui et disent: - ---Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des -messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une -tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont -les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une -fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent -se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte -le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement. - - - - -XV - - -RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS. - - -Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, -l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore -du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, -de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au -puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa -manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à -vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: -ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités -présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant, -Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari -de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de -mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1], -a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a -été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant -sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de -la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous -saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge -de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école -hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer -clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son -talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout -isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au -_Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je -veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang -patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez -comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation -esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de -cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à -un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle, -dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber -complètement votre attention de lecteur! - -Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je -n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit -ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le -sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile -avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, -il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, -et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de -brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins -et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. -Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de -ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en -bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et -l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour -peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières -et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de -bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, -c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus -que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, -mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un -marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, -selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu -à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut -là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il -ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières -noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de -rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_, -il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage -lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des -aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un -aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était -arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; -il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait -l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce -temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans -leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on -n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il -aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand -souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur -la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il -en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année -dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée -n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un -très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté -de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la -vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_ -ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le -voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a -représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous -une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est -un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du -tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on -pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force. -Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan -et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; -avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de -la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même -temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais -les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si -bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur -du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec -laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du -cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un -nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble -sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce -point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_ -vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et -surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie. - -_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que -joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il -prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté -à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu -devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait -la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car -il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné -la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter -brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous -voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme -s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, -dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les -favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces -cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte -une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit -rester perruque.» - -D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant -de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... -Il faut que je brise là. - -Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard. - -17 janvier 1839. HILDEBRAND. - -_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel. - - -[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume -soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une -lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le -contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et -très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.] - - - - -XVI - - -ANTOINE LE CHASSEUR. - - -Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale -de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il -est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus -larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays -jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire -la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il -faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le -promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, -couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui -compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et -les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable -sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, -ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, -des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels -la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au -cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de -distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à -demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et -d'agaric rugueux. - -Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl -dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et -les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient -aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces -charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais -ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut -vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, -car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est -point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée -artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe -des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, -regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs -assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le -Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt. - -C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de -très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte -de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, -adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut -un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et -de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait -sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure -avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de -volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il -se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, -poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de -chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus -facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a -besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant -les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant -l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les -démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves -du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien -que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber -en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir -d'avoir quelque part au butin. - -Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse -verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé -sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir -vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous -le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son -visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir -le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord -l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une -expression d'abattement. - ---Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts -joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux -d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un -coup de pied à Veldine. - -L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant. - ---Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la -tête, il ajouta. - ---Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves? - -Il prit le chemin qui conduisait vers le village. - -Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout -le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, -elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son -œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait -été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère -le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux -petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il -laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids -grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses -joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un -cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur -appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une -qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa -bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les -fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était -pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, -et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition -d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans -transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, -et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui -d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence -des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et -facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir -et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en -donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le -lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait -de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, -n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il -semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son -cœur, car dès le début son allure était lente et abattue. - -Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non -loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main -droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; -mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. -Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au -signal. - -Il sourit. - ---Ce sera elle! dit-il tout haut. - ---Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du -fond de la maison. - -Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses -lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva -la tête et fit signe au chien. - -Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait -cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de -la chaumière une petite source venant de la dune. - ---Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un -ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à -demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! -Je mérite d'être malheureux aujourd'hui. - -Triste prévision pour celui qui va en chasse! - -Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La -chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et -s'éloigna à droite. Antoine la rappela. - ---Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma -chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à -paitre sur la dune. Et il tourna à droite. - ---Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en -campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des -boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert. - ---Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la -brande[1]. - ---Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était -lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement -sa pipe. - ---Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac -aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace -d'un braconnier, peut-être? - ---Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je -dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse! - ---Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et -se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où -s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à -monter. - -Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le -petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà -au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller -de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel -descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à -étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles -avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres -précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se -cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, -tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq -chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais -on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait -sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui -poursuivait son chemin d'un pas rapide. - ---Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est -sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, -et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, -Veldine, au premier perdreau tué!» - -À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir -le terrain de chasse. - -Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur -qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent -se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit -un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, -sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de -gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux -gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les -abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux -coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est -parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le -chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans -les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent -tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut -et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la -vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés -mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir. - -La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur -des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper -l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès -qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. -Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler -très-fort, le nez contre le sol. - ---Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien. - -Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après -l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre. - ---Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant -son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues -oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, -vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur -une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements -entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste. - -Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau. - ---Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce -n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine. - -Et il poursuivit son chemin. - ---Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que -voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et -vous le comprendrez. - -Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie -des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit -souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la -jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui -est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate -et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles -d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer -pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, -elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère -sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient -le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et -le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine -le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort -éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi -qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans -l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant -et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à -entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du -bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire -des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait -avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il -venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, -jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un -son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait -bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, -mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins -affectueux pour cela. - -Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car -c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà -apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul -perdreau. - ---Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, -mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade! - ---Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda -Antoine. - ---Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. -Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore. - ---Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour -de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je -veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui. - ---Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de -folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous -verrons. Fi, mon garçon, pas de folie! - -Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme -remontrance. - ---Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser -sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore -un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse! - ---C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, -lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la -joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le -sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de -plaisir autour de la chambre en battant des mains. - -Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui -avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre! - -Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de -plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. -En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune -de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville -dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec -et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés -humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la -Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et -là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais -ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine -méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une -légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. -Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, -et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse -épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de -lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un -abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. -Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans -ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline -de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer. - -La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit -sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que -la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière -sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste -étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez -vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être -le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit -en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, -et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait -haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. -Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement! - -Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une -couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il -tira aussi sa gourde pour boire un coup. - ---Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais -être quitte de ce rêve! - -Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, -et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer -lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se -représenta à lui plus vivement que jamais. - -Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de -l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de -Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de -chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette -avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois -perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; -chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il -approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. -Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son -fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent -chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où -il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe -de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla -pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, -mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait -avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer -s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla -en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, -jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait -par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse. - -Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision -se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses -éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les -vagues. - -Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de -la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux -spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer -devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles -dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu -retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au -galop la colline. - -Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune -voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée -devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des -yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis -partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme -parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, -mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son -fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une -couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec -complaisance. - -C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût -le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten -unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine -l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à -tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais -renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, -et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison -de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait -Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup. - -Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton -demi-impératif: - ---Où sont-ils allés, Antoine? - ---Vous devez le savoir! dit celui-ci. - ---Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. -Avez-vous quelque chose? - ---Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix. - ---Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et -trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air. - ---Chacun son tour, Dirk! cria l'autre. - ---Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant -du diable! - -Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers -le nord. - ---Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le -chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses -yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup -de sa gourde et se dirigea vers le midi. - -Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. -D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a -l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de -genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore -plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux -contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux -étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils -prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils -s'abattirent de nouveau. - ---Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine -pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même -direction pour poursuivre la compagnie. - -Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre -dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne -perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute -vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement -préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui -couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu -à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une -fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, -non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et -parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. -Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse. - -Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la -compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans -cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! -le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. -Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais -tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui -tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au -delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation -était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant -d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et -puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme -elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. -Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux -en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, -à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son -désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, -et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse! - -Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait -de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un -instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. -«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres -yeux!» dit-il en soupirant. - -Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et -tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit -entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des -retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son -doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau -tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur -lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du -premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait -de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait -tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière -était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil -que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision -reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le -petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise! - -Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement -le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux -desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa -hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de -nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et -les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque -au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,» -comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande. - ---Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine -le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers -Schoorl. - -Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, -puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas -comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il -allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette. - ---Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux -cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du -taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton -lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière. - ---Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te -le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu? - -Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des -perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le -considéra. - -Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant -par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant -Antoine. - ---Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec -vivacité, et un nuage reparût sur son front. - -Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de -l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous -les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, -descendit rapidement avec l'animal. - -Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la -carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas. - ---Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce -qu'elle va faire. - -Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant -s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette -heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. -Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un -grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement. - -Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y -attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se -remit sur-le-champ. - ---Sac plat! lui cria-t-il en riant. - ---Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec -le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine? - ---Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage -le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le -regardant avec incrédulité. - ---Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se -convaincre. - -Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers -son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher -de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait -sanglante à ses pieds. - -Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, -il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du -filet, et en relevant l'arme, le coup était parti. - -Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais -l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: -il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était -tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le -saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du -canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru -déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa -autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire -retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants. - - * * * * * - -Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup -de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse -qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la -quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup -avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée -de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du -cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout -perdu. - -L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans -laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement -de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et -monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait -tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut -de la dune. - ---Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le -saisissant par le bras, - ---Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La -mer va venir tout à l'heure. - -Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé -une tombe avec ses doigts. - -Le soir suivant, il avait rendu l'âme! - - -[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.] - - -FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE. - - - - -TYPES HOLLANDAIS. - - - - -I - - -LE BATELIER. - - -J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire -sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand -éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte -[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour -avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais -maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement -en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant -dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend -pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer -le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur -les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela -me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens -de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, -mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race -de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais -ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour -eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre -ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne -manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera -lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. -Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez -aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image -est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel -d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux -entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit -d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre -bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux -_compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience -d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa -bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans -lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans -sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller -dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les -plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta -barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur -la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le -félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille -couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on -avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le -_trekschnit_ ne devrait pas être supprimé! - -Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui -savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure -de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du -_roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le -pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le -pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit -d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de -tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes -mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre -dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des -lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; -l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens -de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième -parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des -cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un -ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa -culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; -le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et -son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de -l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, -et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous -vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; -car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le -sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir. - ---Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le -_roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après -avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans -le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, -batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais -grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne -vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt -fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de -plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait -pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans -doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda -la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet -souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix -rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des -canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, -et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en -avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, -n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la -bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un -certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres -les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. -Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à -côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici -le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que -dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son -innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous -recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. -Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier? -s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi -grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous -allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: -tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous -placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous -voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on -n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. -Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? -vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre? - -À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit -qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y -a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: -cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on -attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait -froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une -demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et -donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir. - ---Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin -de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez. - ---Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de -gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. -Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les -bateliers, à cause du grand air et du vent. - - -[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins -de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en -Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.] - -[Footnote 2: Page 66.] - -[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.] - -[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les -étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme -partout, à certaines tribulations et épreuves.] - - - - -II - - -LE DOMESTIQUE DU BATELIER. - - ---Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak -à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta -cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire -fortune en réalisant cette proposition. - ---Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se -mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! -Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes -doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce -pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques. - -Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine -oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. -(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une -petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres -de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles -flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; -alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, -s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna. - ---Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra. - -Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ -cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il. - ---Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de -poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la -plus respectueuse attitude. - ---Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant -vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle... - -Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose -désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, -voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en -ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux -le plus beau courage du monde. - ---Fidèlement servi? répéta le bourgmestre. - ---Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa -redingote gris-jaune. - -Le bourgmestre prit une prise et dit: - ---J'ai attendu l'occasion de le récompenser. - ---Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler -au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... -monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré... - ---Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; -il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une -petite place facile, une bonne petite place... - ---Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; -je ne désire nullement charger... - -Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux. - ---Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place -il s'agit... - -Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec -majesté: - ---Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné -dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant -(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut -m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin. - -Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait -d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si -clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, -que Kees jugea prudent de partir. - ---Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en -rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné -aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable! - -Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et -lui demanda ce qu'il avait. - ---Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux -roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce -que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la -vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt -fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un -fossé! C'est magnifique, hein? - -La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces -exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle -en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais -avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, -un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de -ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf. - ---Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis -longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux -pour celui sur qui cela tombe. - ---Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; -laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, -lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne -maison. - -Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui -arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus -d'une fois, la main à la barre du gouvernail. - -Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; -c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre -du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous -arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à -sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non, -dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le -connais. - -C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit -celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: -monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette -plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu -que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une -demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de -clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; -on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis -monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, -et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le -défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais -celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis -au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit -marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser -des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux -belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient -consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique -du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce -poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. -Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une -attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je -vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément -que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, -ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une -bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans -la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il -avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, -M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à -une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; -mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de -batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak -et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait -que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers -sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le -plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans -les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille -sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous -traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, -et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais -elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma -soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se -mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que -moi, s'il plaît à Dieu! - - -[Footnote 1: Abréviation de Corneille.] - -[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés -au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des -navires pour les nettoyer.] - - - - -III - - -LE BARBIER. - - -_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._ - - -Mon digne collègue, - -Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des -patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle -année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire -depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à -l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, -diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse -échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque -tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui -comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la -dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, -et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas -capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une -ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une -emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, -ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une -compresse. - -Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à -Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était -une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond -savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires -les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous -sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre -branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si -bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment -amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été -donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle -est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans -les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer -que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute -confiance en notre lancette? - -Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen -surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art -qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant -de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, -nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non -sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour -moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne -vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a -porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient, -qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large -instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron -avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore -habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. -Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, -au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche -chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes -mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, -les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et -ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, -depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur -barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on -nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins -d'estampes. - -Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition -pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on -présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération -disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à -laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur -à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre -inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? -Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent -pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que -cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs. - -Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous -en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche -représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur -bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une -nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons -patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi -dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile -branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. -Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle -institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas -graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire -la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être -présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment -ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den -Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire -à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion -de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos -pères!) se soustrait à la faculté. - -Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est -déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, -qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement -l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de -cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste -avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau, -en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, -le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu -de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec -le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui -conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la -fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous -quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à -madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme. - -Votre affectionné collègue, - -JORIS KRASTEM. - -Amsterdam, 12 décembre 18... - - -P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé -qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre -magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires -scientifiques. _O tempores! o mora!_ - - - - -IV - - -LE COUCHER DE LOUAGE. - - -Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà -et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue -inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles -sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la -tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les -clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la -sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de -bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes -savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de -cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre -à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les -cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. -C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: -sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le -chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du -visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et -enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit -Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie -réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers. - ---Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. -Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien -que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et -commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait -entendre de nouveau son hip! hi! - -La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de -soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une -jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe -de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude, -gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de -l'œil, avez-vous attendu longtemps? - -Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur -l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur, -ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant, -Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont -solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre -l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; -et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de -fameux coureurs. - -Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, -et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de -l'étudiant à la jeune-france. - ---Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur _un tel_ en franchissant -d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en -montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en -boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin -en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il -cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur -François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être -morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la -rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du -fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant -de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux -de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg. - -On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas -très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme -en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et -se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et -un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies -d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux -prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie -François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les -lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit -Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande -gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour -amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin. - -On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux -heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire -avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les -chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, -et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne -ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que -c'est un scandale. - -On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du -Sable; Bloemendaal; le sable... - ---Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on. - ---Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de -derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs. - -Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de -Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot -devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté -net devant la porte. - ---Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on -dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit -le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil -répété au garçon d'écurie qui attendait. - -Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les -manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer -de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.--Eh bien, Katjen, -dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu -rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous -poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a -pas encore d'amoureux.--Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable -maritorne; vous avez une femme à la maison.--Une femme, répondit -Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; -une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. -Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me -souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme. - -Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. -_Conticuere, rumor,_ etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, -des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, -à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et -s'écrie: - ---Gerrit, avez-vous du vin? - ---Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du -monde, en se versant un verre de bière. - ---Par les dieux! s'écria monsieur _un tel_, Gerrit n'a pas de vin, et -courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a -quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est -transporté de contentement. - -Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un -veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième -veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner -dix _stuivers_ à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.--J'ai de -l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain -qu'aujourd'hui. - -Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, -répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne -lui convient. - -Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon -d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne. - ---Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que -j'ai abrégé ce matin. - ---Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa -casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.--Une poupée de -l'homme, André!--C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous -traînez toujours à rentrer.--Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon -lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien. - - -[Footnote 1: Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.] - - - - -V - - -LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD. - - -Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes -gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. -Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et -devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les -champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des -deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant -sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais -taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient -de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils -commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses -désagréments. - ---Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant -le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette -diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous -n'avançons pas. - ---C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la -décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà -là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste. - ---Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche. - ---Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas -cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste -église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie -ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de -plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle -nous recevra cordialement. - ---J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines -que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes -servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et -dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de -grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement -sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse -quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous -comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a -assez d'une fois. - ---Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, -par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de -contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille -de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie -petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des -fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands -yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, -qui parle si bien et rit si gracieusement... - ---Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle -est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je -dis avec le vieux poëme: - - Une jolie fille dans une auberge doit être honnête. - ---Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force -pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un -mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces -moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il -poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au -temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour -qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, -c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors -du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen -par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener -avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,--il y en avait -même, je crois, qui voulaient l'épouser... - ---Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les -plaintes de chacun? - ---Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop -honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large -faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par -exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant -la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa -petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui -pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne -qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne -et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied -avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept -hommes, reposant sur les mêmes niaiseries... - ---Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la -petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière -les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts -pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes... - ---Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais -comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. -Et elle parlait beaucoup avec moi. - ---Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais -tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils -partageaient avec six ou sept? - ---Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue -parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme -moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante -de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs -douloureusement agacés! - ---Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable -compagnon de voyage. - ---Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. -Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher -petit cœur... - ---Toi, par exemple, n'est-ce pas? - ---Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Évrard -était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût -pleuré au départ de celui-là. - ---Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur -Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions. - -Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent -dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage -de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux -bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un -mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses -épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement -avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et -son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des -voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs. - ---Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui -tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous -êtes toujours la même. - ---Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant -amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui -aient jamais brillé entre deux lèvres roses. - ---Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux -chasseurs de Leyde. - -Ketjen fronça son joli front pour réfléchir. - ---Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... -der Krop. - - -[Footnote 1: Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se -termina par la bataille de Louvain.] - - - - -VI - - -LE VOITURIER LIMBOURGEOIS - - ---Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros -cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire -quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs! - -Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que -fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses -brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque -lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement -que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé -les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et -quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère -à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas -réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous -étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos -finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au -soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de -messieurs! - -Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval -à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour -intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, -en s'entretenant continuellement avec le cheval. - ---Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf -sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, -camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? -Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il -bien marcher, etc. - -Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était -brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge -coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans -la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour -il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds -rouges à l'extrémité du timon. - -Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement -d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité -possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à -titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre -de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis -que la bête n'est dirigée que par la voix (par _hot_ et par _her_) et -par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en -forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne -pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez -encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une -guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première -est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont -les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se -voit venir à une lieue de distance. - -Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, -et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, -une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur -laquelle _Vlerk_ et Hildebrand prirent place; les portes de la cour -furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec -une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau -tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son -cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant -torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son -cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. -Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre -expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros -cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas. - ---Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à -Quaadmechelen, voiturier? - ---Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela -fait quatre heures et demie avec la charrette. - -Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport -pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, -leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je -puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir -le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. -C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui -deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a -rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas -de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval -continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause -de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs -humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas -possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je -suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en -effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en -équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce -mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au -voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres -frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il -conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que -nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et -demie, sans souffler, manger du pain et boire. - -Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un -bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la -campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. -Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que -les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une -demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui -était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de -devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le -prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand -il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette -même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de -Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main -de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à -un Limbourgeois: _Ote ton pantalon, car le mien est en pièces._ Et si -votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez -avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, -il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi. - - - - -VII - - -LE PÊCHEUR DE MARKEN. - - - _Ultima Thule._ - - -Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est -invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui -se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur -du palais du gouvernement et du _Doel_, où ils sont fort regardés -et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un -juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou -aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits -parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change -chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils -ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont -pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche -à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux -d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. -Ils portent,--pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,--des -pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches -dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et -des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre -un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du -propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune -et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à -larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme -ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de -petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux -rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont -le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu -desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont -de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces -cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à -pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, -ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice -nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur -tête. - -Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante -que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la -plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au -milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un -maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et -un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas -l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait -l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que -mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est -préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, -ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant -c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. -Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas -et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple -peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, -les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître -que les levées du service militaire et la chute des grandes et des -petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur -d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint -dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard -de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux -revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon -religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme -ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs -Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours -avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes -habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le -toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de _parfait -amour_ et de _rose sans épines_, selon mon bon plaisir; puis l'homme -du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du _vin -qui crache_,--il désignait ainsi le champagne,--lorsqu'il avait fait -son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que -lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses -lèvres de bourgmestre. - -Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil -sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur -lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez -leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, -si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le -haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées -d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles -est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne -croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les -bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la -mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre -cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, -que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante -renommée _Spandonk._ - -Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa -longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, -de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement -misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à -en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ -plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en -beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs -cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout -unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur -robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec -des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette -jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le -derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes -de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, -ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette -de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau -de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les -échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous -devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe -de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un -nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle -peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est -supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de -Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de -nourrices. - -Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du -monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus -plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, -et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement -avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains. - - - - -VIII - - -LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1]. - - ---Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet -vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, -avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient -leur repas du matin. - ---Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de -seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, -sont happées par le chien de chasse;--allumez-vous? - ---Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et -tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les -jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux. - ---Il est en repos, la mère. - ---Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur. - ---En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan. - ---Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon. - ---Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des -perdreaux... - ---Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur. - -Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat -pleine du gibier tiré par eux. - ---Les voyez-vous encore? demanda-t-il. - ---Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les -voit bien. - ---Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de -l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le -fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. -Et un gros, savez-vous! - ---Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis. - ---Oui, répondit celui-ci; cela ira bien. - -Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de -seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le -chasseur et le _polsdrager_ furent improvisés. - -Telle est en effet l'histoire de la naissance du _polsdrager_; mais -jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son -existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus -fidèlement que le _polsdrager_ au chasseur. Il ne quitte pas son -côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit -derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse -en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien -et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses -lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites -épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que -les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires -que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux -bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui -ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés -contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux -qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient -encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient -abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette -du fusil; le _polsdrager_ ne révoque en doute aucun de ces grands -événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne -lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, -quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il -tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. -Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à -en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les -histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait -communiquer. Si le coup du chasseur porte, le _polsdrager_, bien qu'il -n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois -la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le _polsdrager_ -affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela -arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive _jamais_, affirment -chasseurs et _polsdragers_, mais cependant cela pourrait être; après -une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la -fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite -d'une chasse privée--qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris -exprès une perche et un _polsdrager_ pour le faire lever... Pouf! les -cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé. - ---Juste quand il se levait, dit le chasseur: - ---Vous avez été vite tout près, dit le _polsdrager._ - ---Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur. - ---Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le _polsdrager_; il -ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été -touché. - -Le _polsdrager_ parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais -avec une pleine conviction. - ---Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un -coup sur la nuque, un beau bouquin. - ---Un beau bouquin, répondit comme un écho le _polsdrager._ - ---J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, -rappelle le chasseur. - ---Cela est vrai aussi, répond le _polsdrager_; bien que le chasseur -n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au -chien. - ---Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse -du _polsdrager_, ce n'est pas cela. - ---Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue? - ---Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, -mais tout à l'heure il s'est levé une hase... - ---Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée? - ---Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez -de plomb. Tu la trouveras demain... - -Et le lendemain le _polsdrager_ retourne dans la pièce à la recherche -du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont -des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve -l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, -l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur -dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui -protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un -ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb. - - -[Footnote 1: Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le -porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.] - - - - -IX - - -LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE. - - - Un habitant de Leyde dit une fois à Caron: - --Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière! - Si vous me permettez d'entrer dans votre barque, - Oh! que ce soit par une nuit sans lune! - Si je puis de votre barque pêcher a la ligne, - Vous aurez la moitié de la _waterzoot_[1]. - Et je vous montrerai ensuite la terre - Où je trouve mes meilleurs vers. - - _Almanach des Étudiants_, 1836. - -L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. -C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. -C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi -la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais -par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte -de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de -Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout -vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret -[2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez -pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la -ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un -cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, -et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez -Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants -de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper -devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez -à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever -de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous -prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de -cette eau poissonneuse. - -Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter -un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. -Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me -demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une -paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il -est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et -la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est -pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par -jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que -vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela -n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, -le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une -ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce -coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour -lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est -même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les -ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de -cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.--Un pêcheur à la -ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une -consolation:--C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il -l'entendre répondre. - -Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour -commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la -cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me -suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! -Que voyez-vous?--Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors -du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.--Très-bien; ils sont -composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens -pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à -la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?--Yes, ce _fallow_ avec -un bonnet de nuit et une veste de duffet!--Lui-même. C'est le pêcheur -à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que -dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de -Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion -de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une -corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et -graisseuse.--C'est cela, ce sont des vers de terre, _Sir!_ rien que des -vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes -jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils -sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la -queue en dehors. - -Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une -sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en -corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, -et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le _Penëraar_ -[3]. Horrible, horrible, mort horrible!--Pas du tout, dira cet homme, -si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les -anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien -qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.--Le plat langage -leydois est très-laid et celui du _Penëraar_ est le plus plat. - -Lorsqu'il n'y a pas de lune, le _Penëraar_ sort à la tombée de la nuit, -avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le -joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de -duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans -sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière -il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de -Leyde atteste que le _Penëraar_ en question n'est pas un vaurien, et ne -volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près -d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le -rendez-vous promis, il trouve un autre _Penëraar_, et après avoir pris -pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur -barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et -avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et -fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile -est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent -et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir -doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que -l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,--et -chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du _Penëraar_, non -quand son _cœur_, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, -et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, -la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les -_Penëraars_ voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde -et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà -capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher. - ---Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, -madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. -Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises -de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit -pot à feu, du sel et une pelle pour faire des _koeken._ L'anguille -est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée -par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis -que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre -elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses -au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux -domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope -avec l'apostrophe de _Fainéant_, petit nom d'amour que ces tendres -femmes ont imaginé pour leurs époux. - ---_Fainéant_, disent leurs lèvres de rose, _fainéant_, tu reviens -encore de ta barque où on fait si bonne chère? (_smulschoit._) - -Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille. - - -[Footnote 1: Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement -d'anguilles.] - -[Footnote 2: Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.] - -[Footnote 3: De _peuren_, pécher a la ligne.] - - - - -X - - -LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD. - - -C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. -Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein -d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, -lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de -corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure -qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. -Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, -avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son -doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, -un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande -du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice -et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne -ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une -boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille -d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les -termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, -et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de -soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite -et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que -ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est -un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une -excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme -une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose -des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante -partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. -Toutes les paysannes portent ce petit tour,--c'est-à-dire une petite -boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est -en horreur parmi elles. - -Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne -extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure. - -La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans -l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque -ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte -de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte -peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une -excellente faiseuse de fromage,--mais un homme doit risquer quelque -chose--et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal -au hasard. - -La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de _faire du -fromage, faire du fromage_ et toujours faire du fromage; il faut sans -cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après -le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, -sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de -besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. -Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le -premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les _voisins_ -et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de -sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de -nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du -fromage. - -Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez -dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et -de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne -tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et -rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans -recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu -de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue -file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la -longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont -tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant -y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. -Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces -mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la -gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. -Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, -les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et -sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le -cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir -librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé -la présure--le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est -tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau -à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais -ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier -et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour -manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage -est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive -dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins -de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un -chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, -des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de -derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, -animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, -la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs -doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la -fenêtre où le soleil luit. - -Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, -a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais -querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les -fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, -elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec -le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup -d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait -la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela -pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle -déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée -qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette -déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, -elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur -lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils -aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, -mais parce que la métairie doit avoir un métayer. - -La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent -est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici -l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée: - ---Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que -c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, -bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions -convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était -parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu -parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le -samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, -voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne -pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne -réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus -l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, -et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle -n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le -même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes -blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. -J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je -n'en connais pas de meilleure. - - - - -XI - - -LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD. - - -Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les -soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, -ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont -envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les -rues qui aboutissent à une porte, et surtout la _digue_, vaste place -à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et -vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de -fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries -sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes -les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des -barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez -le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, -chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, -l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants -des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. -L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend -le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre -prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade -que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres -jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville -semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la -magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier -chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une -cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce -sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à -beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées -ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à -la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les -lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est -remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues -lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans -celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se -frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan. - -Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de -petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des -toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce -que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette -heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut -ni ne peut plus reprendre son fromage. Il _doit_ le vendre de même -que les marchands de première main _doivent_ l'acheter. Faire le plus -haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement -stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend -excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle -se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme -si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées -qu'il faut du sang versé.--Puis viennent les porteurs de fromage avec -leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans -leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit -être, soit à un navire, soit à l'entrepôt. - -C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du -nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre -les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester -tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir -si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. -Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le -dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a -été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et -les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la -kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme -aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup -d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse -1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse -sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par -tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de -paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, -et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, -et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; -et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration -sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables -farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,--à -cause de la brièveté du temps,--épargnées par le propriétaire foncier, -pour valider ses comptes. - -Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu -ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire -d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les -yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous -les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de -tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, -est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est -fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun -avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les -porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La -culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les -confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, -fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns -qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur -écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan -m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous -connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet -en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, -pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de -vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau -entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la -soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les -yeux ou vers la nuque.--Il y a dix à parier contre un que le vieux est -un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, -soupçonneux. - -Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la -Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand -de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives -que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: -il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? -Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce -un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il -honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il -aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse -de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, -et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? -Il va régulièrement à l'église. - -Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant, -dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans -que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres -domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son -cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune -pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il -va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante -de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée, -et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement -le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas -pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur - - Greffer des pommiers, cueillir des poires, - Faire la moisson et le foin, - Entasser dans la grange les fruits des champs, - Presser les pis, tondre les moutons, - -et bien d'autres choses encore! - - - - -XII - -LA GARDE. - - -Le nom de la garde (_baker_) est une preuve évidente (bien que le -peuple dise _baakster_), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas -avoir d'accès aux _étoiles_ (_ster_) pour faire connaître le titulaire -d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi _féminin_, et s'il ne -l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes -a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de -l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient -au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille -pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous -autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance, -nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je -n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer -quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas -d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il -_gardé_, monsieur? Un homme aurait-il pu vous _garder?_ Loin de là. Le -soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux -seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des -bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui -ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers -le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!--dont vous aviez besoin -au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de -ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort, -que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de -bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce -soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon -une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes -pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et -gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses -yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si -compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre -vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous -portiez encore bien moins des lunettes. - -Le nom de _baker_ vient de _baken_, chauffer, choyer. Avoir eu une -_baker_, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé -et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur -jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode -laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige, -au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous -envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage -restaient seuls visibles,--et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour -faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient: -Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe -eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous -votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement -et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est -possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père. -Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps, -et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous: -les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment -plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous? -Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes. - -Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures -anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la -femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la -main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu. -Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère -encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme -elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né -était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait -mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous -sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un -étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec -tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami -de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a -récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance. -J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement -ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de -votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils. - -Puisque le moment arrive où vous direz:--O ma _Baakster_, dite _Baker!_ -vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à -votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout -le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous -faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes -et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable. -Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et -vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de -médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous -donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans -toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a -toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance -envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai -la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs -gardes... - -Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté -par un maître de gymnastique. - -Ce morceau semble ne parler que des bonnes _bakers._ - -Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un -mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle -garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est. - -1840. - -FIN DES TYPES HOLLANDAIS, - - - - -ÉPILOGUE - - -ET - -DÉDICACE À UN AMI - - -PREMIÈRE ÉDITION. - - - -Mon excellent ami! - -Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y -manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le -monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel -ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais -contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme -je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien -renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes -attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui -me..., j'aurais pu dire,--ils devront _conspuer._ C'est un mot solennel -et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille -chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques. -Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été -mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et -comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de -fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour -cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable -maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire -dans le voisinage de ton nom? - -Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des -heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades -et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où -un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos. -Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont -être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme -tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et -d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y -retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix. -Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades -doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de -nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami. - -Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont -deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret, -ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de -plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le -bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle _Jaap_ -ou _Hildebrand?_ - -Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était -très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une -seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût -pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la _Camera obscura_, -et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre -avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1]. - -Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre -quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle. -Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose -d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui -ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus -naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés, -et demande pardon pour les fautes d'impression[2]. - -Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il -y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela -est-il possible?), _onverschilligst_ (le plus indifférent), au lieu -de _onbillykst_ (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des -centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai -pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la -page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler -d'une paysanne _skalksche_ (rusée), que de dire une paysanne _geksche_ -(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait _sckalks_, que; Elle -riait _mals_, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la -page 160, regarder _schalk._ Alors vint le compositeur, il secoua la -tête et mit _schalks._ J'intervins et me fâchai contre le compositeur, -j'enlevai l'_s_, et je mis à côté le _deleatur_; je reçus une épreuve, -j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main -se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je -n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de -mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit -devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à -cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens -écrivains. - -Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page -101, il y a _bragt_ au lieu de _bracht._ Cela vient de la prétention -d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous -en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle -d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun. -Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux -autres: _Hanc veniam petimusque damusque vicissim._ - -Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre, -et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence -d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la -dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque -chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira -à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein -d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se -renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du -ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on -se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait, -et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans -affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami! - -J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais -il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la -dernière page, ce qui revient presque au même! - - -[Footnote 1: Voir cette citation dans l'introduction.] - -[Footnote 2: Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se -plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de -commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion -toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les -diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse -j'ai craint que cela ne fût trop joli.] - - - - -DEUXIÈME ÉDITION - -Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore. - -On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel -j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes -d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des -personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction -que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su -nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir -posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, -dans ce bas monde, tant de _nurks_ et de _stastok_ exhibassent leurs -aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les -montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention -malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg, -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos -propres changements. - -Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que -je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au _Mouchoir -bigarré_ de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé -un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les -acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du -professeur Vrolyk, à propos d'_Une Ménagerie_ (bien que ce dernier -morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation, -sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi. - -Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au -public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant -d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait -étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre; -attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la -_Chambre obscure_, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la -dédicace de ce volume. - - - - -ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES. - - -Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles _représentations_ -promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la -promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la _Camera -obscura_, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre -aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'_incipere -ludum_ était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux -employer mon instrument. - -Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou -rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons -services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter -l'adage: _Non lusisse pudet._ - -Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une -nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le -désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce -qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur -devait-il refuser? C'eût été vraiment le _lusisse pudet._ - -Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou -moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont -toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a -beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant -pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais -autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais -je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. _Il faut juger les -écrits d'après leur date_; c'est toujours une excellente maxime. Si en -ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je -croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de -plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance -des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais -impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années -inutilement. - -Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième -fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait -passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant -pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est -connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle -a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en -nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre -joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait -pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi -des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos -jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse -nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en -a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir, -un cœur _auquel rien d'humain n'est étranger_, et qui ne reste pas non -plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps -de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons -de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime. -Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous -leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la -question n'est plus de _jouer_, mais bien de _redevenir enfants._ Et -celui-là seulement est un _enfant_, dans lequel la force, la sagesse et -la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent! - - -FIN. - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - AVANT-PROPOS - - I. Les petits garçons - II. Malheurs d'enfants - III. Une ménagerie - IV. Un homme désagréable dans le bois de Haarlem - V. Humoristes - VI. Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur - et le chemin de fer - VII. Jouissance des plaisirs - VIII. Les amis éloignés - IX. L'hiver à la campagne - X. Le progrès - XI. L'eau - XII. Enterrer! - XIII. Une exposition de tableaux - XIV. Le vent - XV. Réponse à une lettre de Paris - XVI. Antoine le chasseur - - TYPES HOLLANDAIS. - - I. Le batelier - II. Le domestique du batelier - III. Le barbier - IV. Le cocher de louage - V. La jeune fille du Brabant du nord - VI. Le voiturier limbourgeois - VII. Le pêcheur de Marken - VIII. Le chasseur et le polsdrager - IX. Le pêcheur à la ligne de Leyde - X. La paysanne de la Hollande du nord - XI. Le paysan de la Hollande du nord - XII. La garde - - - Épilogue et dédicace à un ami - Deuxième édition - Annexé à la troisième édition pour faire suite aux - pièces précédentes. - - -FIN DE LA TABLE. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 *** diff --git a/old/50211-h/50211-h.htm b/old/50211-h/50211-h.htm deleted file mode 100644 index 1bf4bf9..0000000 --- a/old/50211-h/50211-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8023 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of La Chambre Obscure, by Nicolaas Beets. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -a:link {color: #800000; text-decoration: none; } - -v:link {color: #800000; text-decoration: none; } - - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnotes {border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - - </style> - </head> -<body> - - -<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 ***</div> - - - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="400" alt="" /> -</div> -<h1>LA CHAMBRE OBSCURE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>HILDEBRAND</h2> - -<h4>—NICOLAS BEETS—</h4> - -<h4>TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER</h4> - -<h4>(From the Dutch "Camera Obscura")</h4> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5> - -<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h5> - -<h5>1860</h5> -<hr class="full" /> -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p> - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS">AVANT-PROPOS</a></h4> - - -<p>Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps, -accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne, -n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie -néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle -ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler -de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce -génie dramatique dans le <i>Lucifer</i> duquel Milton a peut-être taillé son -<i>Paradis perdu.</i>—Le Hooft, ce Tacite du XVI<sup>e</sup> siècle,—le -Bilderdyk, ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui -était aussi universel et peut-être aussi puissant que le patriarche -de Weimar; sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et -étudiés, la Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre -d'écrivains éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation -en France. Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle -la plus exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante -profondeur d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre -supérieur, le Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être -placées, sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre -conteur écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler -aujourd'hui au public français l'une des plus remarquables productions.</p> - -<p>Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre -de <i>Camera obscura</i>, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès -considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six -mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans -celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles, -et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition. -<i>Camera obscura</i> renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis, -de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé -<i>Hildebrand</i>, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère -pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre -même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un -des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M. -Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père -était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science -qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets -a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir -fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en -théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements -importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille, -par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de -l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son -siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature -néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede, -village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il -y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle -vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la -même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux -reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de -Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en -1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il -est.</p> - -<p>M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de -vingt ans, il publiait un volume, intitulé <i>José</i>, dans lequel il imite -la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse -de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes -suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes, -parmi lesquels on remarque surtout <i>Guy le Flamand</i>, <i>Kuser</i> et <i>Ada -de Hollande</i>, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs -éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques -années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes, -l'un simplement intitulé <i>Poésies</i>, l'autre tout récent, quoiqu'il -en soit déjà à sa seconde édition, <i>les Bleuets.</i> On doit encore au -révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de -volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature, -à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du -talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé -au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir -à <i>Camera obscura</i>, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus -originales.</p> - -<p>Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué -officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il -emprunte, dit-il, au <i>livre inédit d'un anonyme.</i></p> - -<p>«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir -et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure, -et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve -plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les -groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux -grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant -pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois -qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi -l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une -même figure ressemble à cent personnes différentes.»</p> - -<p>Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés -d'Hildebrand.</p> - -<p>On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art -pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir -la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé -en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la -littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à -part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la -nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière -de la <i>Chambre obscure</i>, dont il invoque le nom, avec une surprenante -fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si -peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait -qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres -répondent mieux à leur titre que <i>Camera obscura</i>; les personnages -qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils -pensent sous vos yeux;—vous les connaissez; ils sont autour de vous; -il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez -appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise -et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce -sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des -types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent -partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet -de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup -d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se -rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs -passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle. -Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans -recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement, -tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent -<i>Camera obscura</i>, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je -ne dirai pas le nom de <i>roman</i>, mais même la qualification plus humble -et plus vague de <i>nouvelle.</i> Ce sont de simples calques de la réalité, -qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où -l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups -de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si -souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions -littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est. -La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà -ce qu'on trouve dans <i>Camera obscura</i>; la Hollande décrite avec une -finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les -rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond -observateur qu'il soit;—les hommes peints avec une vérité frappante et -naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai -qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les -scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable -bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,—humour incisif -et du meilleur aloi,—sentiments nobles et touchants, voilà ce qui -caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du -lecteur.</p> - -<p>Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans <i>Camera obscura</i>? -demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont -ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une -chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais -un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi -qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de -<i>Camera obscura</i> la constatation de l'effet produit sur les amis et les -connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions -pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces -portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de -ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son -avertissement:</p> - -<p>«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages -que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans -chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou -sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel -ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas -monde, tant de <i>Nurks</i> et de <i>Stastok</i> exhibassent leurs aimables -qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer -du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention -malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à -titre de changement.»</p> - -<p>Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un -volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes -de <i>Camera obscura.</i> Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre -de <i>Scènes de la vie hollandaise.</i> Les petits tableaux de Hildebrand -ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande -exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un -instant pour eux les choses <i>grandioses et étrangères.</i> C'est ce qui -nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le -présent volume la seconde partie de <i>Camera obscura.</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_CHAMBRE_OBSCURE" id="LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></h3> - -<hr class="tb" /> - -<h4><a id="I"></a>I</h4> - -<h5>LES PETITS GARÇONS.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 25%;"> -Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br /> -Vous flotte encore sur les épaules!<br /> -Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br /> -On est toujours gai et content.<br /> -<br /> -Le sabre de bois du hussard<br /> -Amuse le jeune garçon,<br /> -Et la toupie et le bâton<br /> -Sur lequel il va à califourchon.<br /> -<br /> -Et lorsqu'il lance dans l'air bleu<br /> -La balle aux raies bigarrées,<br /> -Il ne pense pas an parfum des fleurs,<br /> -Ni à l'alouette, ni au rossignol.<br /> -<br /> -Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br /> -Son visage serein et radieux,<br /> -Que quand son édifice tombe à l'eau<br /> -Ou que son sabre se brise.<br /> -<br /> -L'enfant joue et court<br /> -Pendant tout le long du jour<br /> -À travers le jardin et les champs verts,<br /> -À la poursuite des papillons;<br /> -<br /> -Bientôt tu transpireras<br /> -Non plus toujours content,<br /> -Et apprendras dans le gros Cicéron<br /> -Du latin moisi.<br /> -</p> - -<p>La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies; -et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire -des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces -jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de <i>Jeux d'enfant</i>, -que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les -petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela -par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands, -français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les -hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième -partie du <i>Nord</i>, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens -dans son <i>Voyage à Rome</i>; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je -tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et, -malgré la loi contre les Belges, pour la plupart <i>spes patriœ</i> en -blouse bleue.</p> - -<p>Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois -vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec -des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son -développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord, -vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites -toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans -le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son -oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable -pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux -favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu, -vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un -seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller -des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il -sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il -a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes -du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes? -Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je -vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le -faire;—qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange -ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est -inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un -espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère -dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec -de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais -paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il -deviendra un grand homme.</p> - -<p>Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux -solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son -regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors -de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au -samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la -semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux -bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats; -les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés; -cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats, -je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte -de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en -pas porter du tout,—une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un -pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il -porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des -billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un -bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson, -une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère -aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau, -un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire -chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu -par un mouchoir de couleur.</p> - -<p>Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs; -dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et -peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à -notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves -d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un -esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais -frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux, -il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins -imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais, -en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait -passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et -se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux -hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de -bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il -a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement -rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa -tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette -circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé -au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment. -Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra -assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une -tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à -marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut -patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel -selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend -une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix -lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans -avoir de vertiges.</p> - -<p>Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut, -toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te -vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta -simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense -à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même -pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est -nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et -même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta -postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste, -qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le -nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut -mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de -rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde! -Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de -chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté, -ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté -jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes -en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et -cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant -que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous, -bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi, -que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je -vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs -sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre -dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il -vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident -le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement -de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous -restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers -amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du -cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ... -qu'un vœu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - -<h5>MALHEURS D'ENFANT</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br /> -Vous flotte encore sur les épaules!<br /> -Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br /> -On est toujours gai et content.<br /> -<br /> -Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br /> -Son visage serein et radieux,<br /> -Que quand son édifice tombe à l'eau<br /> -Ou que son sabre se brise.<br /> -</p> - -<p>Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes -années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer -qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des -jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre -presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la -désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne -sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans, -qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant -ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise; -nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de -neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur -un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais, -j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai -été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu -quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou -d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable -de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la -vertu ou sur les quatre saisons; et <i>Sanderre</i>, dont le père était -adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G., -qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas -prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait -toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient -toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je -n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je -n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur -le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune -homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait -parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui -permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le -contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de -l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.</p> - -<p>Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de -l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins, -que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du -vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher, -tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne -pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine -de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après -avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce -dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment -ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais -ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans -les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la -même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la -parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela -élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous -appliquez une main chaude sur leur thermomètre.</p> - -<p>C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette -jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet, -je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut -sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître -n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé -d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par -l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur -que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que -c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons -plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du -catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi -le <i>Journal de Harlem</i>, depuis <i>a</i> jusqu'à <i>z.</i> (En sommes-nous moins -bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si -haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les -jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec -un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et -les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un -air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si -insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à -la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures -et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept -provinces<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la -table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait -penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres -livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des -attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs -qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au -bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et -combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres -d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour -établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique, -c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y -avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de -lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion -de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont -pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous -avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà -vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous -n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous -avez comme résultat: 12 lastes<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons, -8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux -sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société, -vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux -livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,—95 lastes, 2 muids, -1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une -erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes -les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous -avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et -croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres -d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention, -c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là -depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois -de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus, -lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique -temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis -neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant -un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas -d'instruction et jouent aux dutes<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> dans la rue. On vous a d'abord -forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Quelle joie! l'heure de l'école a sonné<br /> -Que chaque enfant désire tant!<br /> -</p> - -<p>—Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit -garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que -vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le -rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse -de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré -d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien -entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous -n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés -des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart -et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante, -vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en -grand le mot wederwaardigkeit<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, remarquable par deux difficiles -<i>w</i>; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous -écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et -sept fois sur la ligne <i>Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, -dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot <i>der</i>, ce -qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du -mot <i>moeder</i>, et vous avez mis une fois <i>voorzwyzigkeid</i> au lieu de -<i>voorzigtigkeid</i>; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à -l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne -pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume, -par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées -avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et -l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour -la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire. -Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers -lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent -trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la -matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une -fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite -d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité -des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois -parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en -albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes -dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais. -Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec -la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice -de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel -exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble -aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le -second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à -y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là -pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain -que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi -Hérode.</p> - -<p>De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que -l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de -jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais -cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non, -l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles -mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que -possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde -toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les -sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van -Alphen:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Apprendre est un jeu,<br /> -</p> - -<p>ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je -m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou -ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que -j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se -soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique), -et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que -m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la -méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus -peureux.</p> - -<p>Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de -papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des -malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés -de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites -proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent -et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur -la formation du caractère.</p> - -<p>Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire -avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un -chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi -par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre -l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut -s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous -prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller -à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par -laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours -des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je -voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième. -C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des -consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je -sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en -somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler -à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs -philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand -(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir -espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.</p> - -<p>Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur -de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui -trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte -des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la -perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous -sentiez,—non, vous ne sentiez pas,—oui, hélas!—vous sentiez, trop -certainement,—que vous aviez une double dent. Et la première était -solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur: -parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos -jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce -chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule -consolation était que la première se détacherait facilement. En effet, -la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant -apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche, -votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos -petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous, -et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec -vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et -une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre -joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi -voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie -est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand -crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise -humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes -pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant -du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes -domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main, -mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle, -vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil -auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu, -n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible -d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il -l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour -vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez -pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à -celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie -approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit -garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où -l'on doit arracher la double dent.</p> - -<p>Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus -qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention -que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on -passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du -pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes -lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques -petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles -avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de -mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes -grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent -la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de -pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le -même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à -la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans -plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais -côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les -individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est -tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on -vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec -Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame, -mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec -la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête -plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la -société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique -est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et -très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes -de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes -devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.</p> - -<p>Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas -précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle -résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans, -et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième -année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce -qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient -que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et -trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est -retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils -sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y -arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct -seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts -qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte -chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des -douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour -les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu -croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce -qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa -dignité.</p> - -<p>Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de -la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et -les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de -certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter -la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse -tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères -situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;—ni des -misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et -maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes, -comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne -parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long. -S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus -délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à -ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de -leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée -avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à -ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société, -dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois -la tourmenter et lui tomber à charge,—pour son bien,—mais il faut -prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser -une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures -pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles -a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier! -Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (<i>Note de -l'auteur.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Poids de 4,000 livres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Adversité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La prudence est la mère de la sagesse.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h5>UNE MÉNAGERIE.</h5> - - -<p style="margin-left: 55%;"> -Les peines infamantes sont<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">1° Le carcan;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">2° Le bannissement;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">3° La dégradation civique.</span><br /> -<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Code pénal</i>, liv. 1, art. 8,</span><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites -pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne -peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit -du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire, -du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me -racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous -avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre -dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas -qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs -pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et -comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans -oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le -casoar, son bon mot sur les singes, et son <i>quiproquo</i> sur les ours. À -tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les -motifs de mon aversion.</p> - -<p>Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous, -d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants -...—Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?—Non, pour tout homme -qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe. -Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je -les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées -entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle: -le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès, -regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des -cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans -ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé -en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au -haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait -invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait -agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites, -resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves -sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie, -c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines -mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les -idiots.</p> - -<p>Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose -de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de -courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur -lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien, -transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.</p> - -<p>Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages -sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par -un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie -crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse -couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?—Voyez-vous, là, -cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les -arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil -de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux, -deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un -sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se -soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête -levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond! -Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des -mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.</p> - -<p>À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui -l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous -inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans -ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou -court et ridé; un instant,—et c'en sera fait, il le déchirera en -morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi, -la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa -victoire et fier de sa royauté.</p> - -<p>Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, -le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au -dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de -tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... -Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. -Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. -Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais -soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une -malle de voyage?—Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, -pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. -Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y -sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de -haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous -jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont -ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa -demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, -Néron!—Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. -Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de -défense. Cela lui <i>ferait mal.</i> Avez-vous encore vos illusions? Le lion -a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? -Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Laissez-le venir s'il peut?<br /> -</p> - -<p>Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses -mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser -son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui -et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les -cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui -attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque -accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la -compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? -Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que -tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur -naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses -yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. -Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: -on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un -grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses -moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les -cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.</p> - - -<p>Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des -rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux -sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, -ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des -hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient -leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, -ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as -pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! -Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi -bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses -ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» -À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs -proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu -deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici -comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une -vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière -leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la -nature, ils sont beaucoup moins bêtes.</p> - -<p>—Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! -Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. -Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le -geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers -d'État.—Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans -toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une -représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est -celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une -rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le -prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. -Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le -rire de l'hyène, il y a du <i>pectus quod disertos facit.</i> Ne croyez pas -qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais -qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.</p> - -<p>Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain -donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! -Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir -les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins -de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et -s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, -hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils -tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se -dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les -invités!</p> - -<p>Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est -l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais -encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les -mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Sire! ce n'est pas bien,<br /> -Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.<br /> -</p> - -<p>Fi! il nomme le tigre <i>monsieur</i> et la lionne <i>madame.</i> Il raconte -des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit -appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du -mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme -madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme -des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de -l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous -voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa -mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se -raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches -et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les -captifs.</p> - -<p>Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin -éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui -faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez -contempler les beautés du <i>Rapenburg</i> et de la <i>Breestraat</i><a name="NoteRef_1_6" id="NoteRef_1_6"></a><a href="#Note_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, par -une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle -dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, -sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans -une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux -les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est -vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une -grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à -la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils -ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont -morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le -froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs -ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de -l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle -reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais -l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est -pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et -intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont -pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs -noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement -entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.</p> - -<p>Mais une ménagerie!</p> - -<p>O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIX<sup>e</sup> -siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, -mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, -seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; -faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots -et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre -gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre -fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille -de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de -sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme -César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. -C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne -torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de -cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de -ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut -un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins -la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. -Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de -leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur -esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par -consomption.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_6" id="Note_1_6"></a><a href="#NoteRef_1_6"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Scènes de la Vie hollandaise</i>, p. 147.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h5>UN HOMME DÉSAGRÉABLE DANS LE BOIS DE HARLEM.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis -ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue -uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais -encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il -maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les -Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des -lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, -comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En -effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins -d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société <i>Félix</i> -<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>, ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de -ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert -Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, -le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une -lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau -et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) -qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois -de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais -j'avais quelque chose contre mondit cousin.</p> - -<p>Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, -habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au -fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais -quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose -d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement -désagréable.</p> - -<p>J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait -rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une -forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop -étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder -sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien -à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin -Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, -me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de -surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, -il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un -se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des -plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle -déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous -son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait -trop fou. Laisser passer la remarque avec un <i>Hein, vous trouvez?</i> -trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en -attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et -quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et -qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant -à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement -de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux -s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie -diabolique.</p> - -<p>Si de ce petit exemple de mon chapeau,—c'est chose étonnante, pour le -dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,—vous -n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je -vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai -la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et -le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si -on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être -malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était -que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que -lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était -toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; -mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits -griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les -plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui -avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents -inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation -le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque -visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité -modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être -blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité -des proverbes, que <i>Ingenuas didicisse féliciter artes, etc.</i> Mieux -vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, -il savait très-peu de latin.</p> - -<p>Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait -l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète -sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le -cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait -mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains -passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien -Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait -fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque -sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, -parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en -gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler -l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année -précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et -que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de -fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, -de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre -réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir -de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle -influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous -étiez toujours désarmé.</p> - -<hr /> - -<p>Il y a trois ans environ,—je dois être ménager avec les années, car je -suis encore si jeune,—que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 -juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait -venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit -heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à -l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un -autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de -Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, -puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin -aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs -de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, -nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur -et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon -cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.</p> - -<p>Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand -enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes -s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai -promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent -les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai -Boerhave,—je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, -des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin -entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection -de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je -lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des -arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la -pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être -ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée -au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.</p> - -<p>Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave -(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus -devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) -du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien -de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais -dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et -le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par -la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société -de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois -membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à -élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du -onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait -donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais -ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus -grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général -partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager -son cœur sur le <i>gros et ennuyeux pareil</i>, un oncle d'un des convives, -qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, -et un <i>insupportable long vieillard</i>, cousin germain d'une autre des -personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait -commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer -la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.</p> - -<hr /> - -<p>—Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami, -l'étudiant Boerhave, cousin.</p> - -<p>Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non. -Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap, -je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps -que je ne l'avais vu!</p> - -<p>—Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette -porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!</p> - -<p>—Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour -montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.</p> - -<p>—Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force -particulière sur le mot <i>est</i>; mais c'est justement pour cela que ce -que je dis fait honneur à la ville de Harlem.</p> - -<p>Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la -chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences; -il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été -frappé de défaillance.</p> - -<p>—De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords -ronds.</p> - -<p>Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec -elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.</p> - -<p>—Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?</p> - -<p>Je courus au porte-cigares et le lui offris.</p> - -<p>—Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la -pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du -monde.</p> - -<p>Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.</p> - -<p>—Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On -est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu -qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.</p> - -<p>Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de -succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.</p> - -<p>Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations -relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint -rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il -connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir: -«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur -quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles -sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous -quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette -occasion pour me faire l'observation suivante:</p> - -<p>—Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient -toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.</p> - -<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux:</p> - -<p>—Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu -un coup de pied de cheval sur la figure.</p> - -<p>Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance -avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs, -attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam -ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur -la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en -désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela -me parut tout à fait impossible.</p> - -<p>Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur -d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que -le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il -assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un, -que <i>le teint en devenait vilain</i>; mais lorsque Boerhave déclara -qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu -parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami -du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans -pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes -les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques -très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études, -tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y -avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son -chat.</p> - -<p>Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.—Toutes -les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au -printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît -pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant -la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque -connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles -ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient -très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et -qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de -midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service -existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les -oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit -à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle -comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans -l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on -peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au -V<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de -fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime -mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine -et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre -des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et -partis d'Amsterdam par le <i>trekschnit</i> de sept heures. Les hommes sont -mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des -favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec -lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête, -entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en -bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles -relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une -goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles, -lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles -mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac; -plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On -rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept -femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais -passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière -au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier -<i>trekschnit</i> pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de -bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles -pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse, -dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière, -et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la -richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps -entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.</p> - -<p>Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant -d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont -les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent -des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre -comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté -dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice -signifie <i>Walleen.</i></p> - -<p>L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le -ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où -le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus -des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un -char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour -attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux; -c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun, -un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un -extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux -armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un -gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote -noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise -sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore -un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un -déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe -bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter; -elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec -une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette -sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne, -et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des -souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans -le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de -deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans -d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes -les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne -idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces -enfants le solennel Urve<a name="NoteRef_2_8" id="NoteRef_2_8"></a><a href="#Note_2_8" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>—Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que -faites-vous de vos mains avec ces coquilles?</p> - -<p>À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes -dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment <i>tout à fait de -campagne</i>, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie -hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs <i>chères -petites bêtes.</i> Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez -Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de -garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un -vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière -le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de <i>la Foi -doit paraître</i> ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux -qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une -famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus -uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois -blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils -boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la -liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues. -Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un -homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône; -un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours -vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être -en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est -seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois -l'argent de leurs grands-pères.</p> - -<p>Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et -demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se -compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur -place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et -par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits -boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui -portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et -de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues -trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de -leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci -n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de -leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des -sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas -le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec -les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme -d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire -près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans -valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une -visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris -de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de -l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un -habitué.</p> - -<p>Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois -de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec -la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du -ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs, -des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus -loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la -rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle, -par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule -et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir -ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit -rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier -en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le -tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze -personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches -pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que -la plupart de ces derniers détellent en ville.</p> - -<p>Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous -rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les -teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs -corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants, -des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des -sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.</p> - -<p>—Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce -rire particulier que les Anglais nomment <i>a sneer</i>, en brisant un -entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour -m'empêcher de répondre.</p> - -<p>Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:</p> - -<p>—Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?</p> - -<p>Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière -nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les -fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je -savais cela tout aussi bien que lui.</p> - -<p>Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous -avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles -étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis -que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:</p> - -<p>—Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas -encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.</p> - -<p>Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en -regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je -fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé -soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait -aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait -demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»</p> - -<p>D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il -disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent -devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines -bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures -et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un -moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se -disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs -de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là -un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi -troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société -de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long -d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis -à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de -ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou. -Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande -dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la -remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien -un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un -<i>cactus speciosus</i>, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il -prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup -de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de -demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là, -auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et -des chambellans de Sa Majesté le roi.</p> - -<p>—Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks -au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était -nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.</p> - -<p>—Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.</p> - -<p>Et ce mot m'alla à l'âme.</p> - -<p>Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées, -avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles, -d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais -eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et -brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me -demanda avec impatience:</p> - -<p>—Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?</p> - -<p>Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui -cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de -montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à -chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par -fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks -fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs -qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est -une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant -d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour -mériter toutes les médailles de la société <i>Tot nut van Algemeen</i><a name="NoteRef_3_9" id="NoteRef_3_9"></a><a href="#Note_3_9" class="fnanchor">[3]</a>, -si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense -qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire -pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks -l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant -le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il -semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de -fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un -homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare -de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son -attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait -à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations -qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il -fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle -sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux -larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du -pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer -de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême, -et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui -persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui -devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir -être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que -le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le -généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il -sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de -la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine, -il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que -je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A -quiconque ne trouvait pas la première <i>surprenante</i> et la seconde <i>à -mourir de rire</i>, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant -sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.</p> - -<p>Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans -rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches -profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille -au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes -basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un -grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des -Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un -long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les -Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en -temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant -pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies -qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne -demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un -peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement -des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la -vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi -peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Fleu—ve du Ta—ge, etc.<br /> -</p> - -<p>—Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles -touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il -n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir -de la vanité.</p> - -<p>La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit -pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à -bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait -rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en -empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.</p> - -<p>—Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais -en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.</p> - -<p>Il était ainsi.</p> - -<p>On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.</p> - -<p>—Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.</p> - -<p>Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place -et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà -dépassée.</p> - -<p>Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si -on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un -très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés, -remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis -un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire -apprécier aussi son talent.</p> - -<p>—Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.</p> - -<p>—Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.</p> - -<p>—Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une -bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que -vous n'êtes pas très-musicien.</p> - -<p>Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert -Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit -autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans -quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en -existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels -sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa -main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec -un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à -un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de -l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine -sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant -glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un -grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une -clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la -capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement -plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête -très-significatif, <i>n'a pas de méthode</i>; ou le tact de distinguer la -musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont -et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement -copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales, -on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de -déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à -loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants -ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et -les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches. -Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que -vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que -cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je -crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant -qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou -une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain. -Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette -impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré -des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen, -qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.</p> - -<p>Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense, -je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter. -Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux -<i>Armes d'Amsterdam</i>; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie -d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient -une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une -indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme -s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande -après;—comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé -d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse, -naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;—comment il -regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup -vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était -tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop, -et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction -qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour -pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle -était assise;—comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore -l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup -de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis -dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous -avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de -soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas. -Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les -noms de douteur et de pur drap.</p> - -<p>Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la <i>Cloche</i>, -le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore -la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce -que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il -partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme -toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu -la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le -soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux -petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient -dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien -vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la -laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la -connaissance.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> <i>Felix meritis</i>, une des principales sociétés d'Amsterdam.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_8" id="Note_2_8"></a><a href="#NoteRef_2_8"><span class="label">[2]</span></a> Formule de politesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_9" id="Note_3_9"></a><a href="#NoteRef_3_9"><span class="label">[3]</span></a> Société pour le <i>Bien-être général</i>, puissante association -philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h5>HUMORISTES.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 35%;"> -L'armée part pur milliers, puissante, la plus<br /> -grande de celles que le pays d'eau a jamais<br /> -mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la<br /> -Zélande et la Hollande réunies.<br /> -(<i>Vondel</i>, Gyselbrecht van Aemstel.)<br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p class="p2" style="text-align: center;">(Extrait d'une lettre de Melchior,)</p> - - -<p>Cher Hildebrand.</p> - -<p>J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps -imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais -toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne -savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait -présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai -eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père -prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais -qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez -un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du <i>Veau bigarré</i> qui, -tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois -heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un -quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue -à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez -quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une -pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je -connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans -les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre -imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas -cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.</p> - -<p>Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un -humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement -à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste, -cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon -cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez -trois <i>sirivers</i>, achetez une corde, etc.;—mais vous n'êtes pas un -humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.</p> - -<p>On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour, -mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite, -il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute -église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On -n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus, -on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver -un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes, -humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts -humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris, -humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et -caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux, -humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de -mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui -injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de -sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et -une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les -livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de -bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes -de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose -qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien -qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous -pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je -ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles -et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je -n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si, -comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les -<i>parties essentielles</i>, ou d'après <i>l'habitus</i>, ou d'après un <i>systema -naturale</i>, un <i>systema artificiale</i>, ce qui est proprement, quant au -style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et -en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup -de choses religieuses dites d'un ton suffisant.</p> - -<p>Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il -est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure -définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne -n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence -à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt -créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société -de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: <i>Laissez -reposer votre humour</i>: Jean-Paul prend le sublime par les jambes, -le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce -n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air<a name="NoteRef_1_10" id="NoteRef_1_10"></a><a href="#Note_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.» J'ai -tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un -humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est -dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la -<i>neskheid</i>: mais <i>hooft</i> et <i>neskheid</i> sont, quoi que <i>Tesfelschade</i> y -puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que -cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après -tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent -en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous -verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en -sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin, -un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le -trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la -salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants; -l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime -d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes -qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà -vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté -comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun -d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception -de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays -connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse, -plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour -les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation -considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes, -de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.</p> - -<p>Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous -rallier aux humoristes.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_10" id="Note_1_10"></a><a href="#NoteRef_1_10"><span class="label">[1]</span></a> «L'humour est le romantique comique, le rebours du -sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur -l'idée.»</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h5>LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.</h5> - - -<p>On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu -bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez -nous sur le <i>trekschnit</i>; la ligne se brise au moins six fois avant -d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure -longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, -la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. -Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre -autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que -hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer -qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, -une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, -c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la -plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut -faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis -attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang -coule vite. <i>Festina lentè, recté, sed festina.</i> Quant aux chemins de -fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que -j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un -pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen -de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des -chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais -que rarement faire usage.</p> - -<p>Pour ce qui est du <i>trekschnit</i>, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. -Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si -le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume -avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous -pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au <i>roef</i>, un -peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous -êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour -une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que -mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds -sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose -de douloureux dans le mouvement du <i>trekschnit</i> qui rend ennuyeux -le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le -jeu; mais surtout il y a dans le <i>trekschnit</i> un génie de bavardage -d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont -toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le -même ton monotone. Les anecdotes du <i>trekschnit</i> sont parfaitement -insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: -«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il -faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez -pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement -d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une -seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son -des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il -mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a -besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon -de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à -vous faire additionner la des avantages du <i>trekschnit.</i> Vous entendrez -toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec -attention au nom de <i>trekschniten</i> et de diligences qui font le -trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez -s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en -cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste -du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec -laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit -tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas -que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un <i>trekschnit.</i> -Au contraire, le <i>roef</i> est l'atmosphère naturelle de tous les -préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles -idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples -d'hommes qui, pour avoir été trop en <i>trekschnit</i>, sont devenus lâches, -rampants, avares, entêtés et importuns.</p> - -<p>En général, le <i>roef</i> est consacré aux gens qui en font le personnel -ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui -traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens -qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le -ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants -de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une -sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de -chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre -jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; -de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle -de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables -libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et -montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères -avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, -lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent -<i>urvé</i> et <i>ikh eeft</i>; des caméristes qui veulent se faire passer pour -leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être -construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues -avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un <i>profester</i>; des -demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des -mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles -qui caractérisent les voyages en <i>trekschnit</i>, et les malheureux qui -ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour -l'autre <i>trekschnit</i> de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, -sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur -toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.</p> - -<hr /> - -<p>Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il -est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en -même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec -des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui -vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des -commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de -chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des -commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus -souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont -très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur -nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de -poste avec des poëtes qui vont faire une <i>lecture</i>; de nobles dames qui -regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence -et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec -des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un -monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes -qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine -d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines -de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des -chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos -pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre -les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une -semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper -le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout -soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet -de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et -veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des -viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; -des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui -paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, -très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le -contenu d'une diligence.</p> - -<p>De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les -inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager -en trois classes, savoir:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Les dormeurs,<br /> -Les fumeurs,<br /> -Les bavards.<br /> -</p> - -<p>Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les -désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, -voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand -on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, -et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur -postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé -avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de -quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que -je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai -l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a -bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore -comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent -encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, -pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût -allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne -dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces -dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui -avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on -ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, -et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on -fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus -lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de -nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de -nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de -comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied -de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après -avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne -dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir -par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur -de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos -dames—débonnaires comme elles le sont—n'osent jamais dire non... -Moi, je maudis ce <i>non</i> dont je me suis chargé et dont je vais me -charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout -aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, -un jour, dit <i>non.</i> C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que -tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze -personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par -l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose -à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes -pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais -pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le -pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique -et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque -voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs -de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue -tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la -couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de -porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À -dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand -vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers -calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un -dans l'autre, ils valent de six à huit <i>stuivers</i>, uniquement par les -cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou -recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel -qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré -d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il -rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela -que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier -venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes -de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en -forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la -nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent -et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand -toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée -s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis -que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de -vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote -(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces -affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en -ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de -toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de -mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à -cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme -disaient nos pères, de <i>sucer du tabac.</i> Car de même qu'on doit prendre -des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il -faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.</p> - -<p>J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires -que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en -vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins -qu'ils ne vous rendent grognon,—mais j'espère toujours que vous êtes -un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. -Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se -résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de -dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais -ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. -Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le -bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.</p> - -<p>Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse -et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage -à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, -chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de -larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers -bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos -roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement -silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais -beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, -étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; -une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, -nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace -pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là -la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, -nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et -de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement -de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le -plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!</p> - -<p>Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne -surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, -dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni -compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?</p> - -<hr /> - -<p>Le bateau à vapeur,—me dis-je à moi-même,—améliorera et surpassera -tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les -moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, -vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce -pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un -paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites -distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est -pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien -qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec -de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout -ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme -celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et -de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la -mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la -maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de -gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et -qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?</p> - -<p>Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! -Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir -du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est -un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir -ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le -mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des -relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La -nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour -leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent -que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez -eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent -aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour -s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir -imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en -agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils -ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils -ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, -ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils -ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si -l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, -des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année -aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des -voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles -soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont -aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on -peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, -tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent -leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante -campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs -plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un -petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une -paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale -et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des -mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des -voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions -qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant -l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles -Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne -avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant -connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord -riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets -qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs -rêveries,—où étaient-ils?—L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés -à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours -encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un -cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, -sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables -par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou -telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; -c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du -Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine -de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été -vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces -rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses -propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à -soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.</p> - -<p>Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, -pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs -de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et -d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, -bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la -maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels -leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de -leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou -de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un -plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) -Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre -semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, -dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle -ils s'exposent à tomber.</p> - -<p>Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on -arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de -plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part -ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche -et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la -cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai -bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, -ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des -nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une -partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous -voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir -passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est -l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, -on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on -reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite -et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la -bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. -On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en -voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres -plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager -veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont -pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu -vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie -en bas!—Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur—Les -cabines sont basses.—Vous ne sauriez croire quel effet désagréable -produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.—C'est -dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.—Je ne vois pas -qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la -balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis -on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée -sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa -règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, -des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de -matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, -courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va -à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la -machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant -une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont -traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque -instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la -traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure -des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous -mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos -voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le -lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez -voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages -à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le -navire hautement vanté. Arriver <i>plus tôt</i> c'est le dernier, mais non -le moindre martyre pour l'esprit impatient.</p> - -<p>Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.</p> - -<hr /> - -<p>Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, -pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable -pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne -voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère -pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers -moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, -j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, -et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à -m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que -j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de <i>smousjas</i> -en <i>trekschnit</i>, qu'il y a des circonstances, des pensées et des -perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je -me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres -en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, -mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large -fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux -foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la -force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les -conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et -enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me -caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux -et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation -sans murmurer.</p> - -<hr /> - -<p>Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, -car il n'y a pas d'haleine.</p> - -<p>On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.</p> - -<p>On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.</p> - -<p>S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, -ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune -occasion de nous en apercevoir.</p> - -<p>Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un -réseau de rails sur nos provinces.</p> - -<p>Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les -petites distances de notre petit royaume.</p> - -<p>Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.</p> - -<p>Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!</p> - -<p>Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de -notre monnaie se rouler au-devant de vous.</p> - -<p>Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera -traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la -prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h5>JOUISSANCE DE PLAISIR</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>(<i>Extrait de la correspondance avec Augustin.</i>)</p> - -<p>«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment -pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui -m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes -mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas -que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa -kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -«Pour moi, pas de fête de kermesse,<br /> -Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,<br /> -Pas de folie sur son char de triomphe.<br /> -Par décret de la ville et au son des cloches<br /> -Et pendant dix jours,<br /> -Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?<br /> -<br /> -«Oh! laissez mon âme en paix;<br /> -Qu'un autre le fasse, l'envie me manque<br /> -De voir tant d'hommes, singes titrés,<br /> -Vraie race d'hommes semblables aux singes,<br /> -La bouche béante dans la rue et sur le marché,<br /> -Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!<br /> -</p> - -<p>«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux -échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des -fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de -ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une -kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps -modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand -jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. -Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie -qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, -devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; -l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et -le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. -Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint -l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et -notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser -pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous -sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose -chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope -déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient -une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être -nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que -notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»</p> - -<p>Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, -au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là -dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la -corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une -largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes -plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir -à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon -ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme -parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal -s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il -connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve -aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de -cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a -sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.</p> - -<p>En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela -serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la -kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le -crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:</p> - -<p>«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des -écureuils et des souris blanches qui <i>doivent</i> bien tourner. Je me -livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis -aussi un martyr.»</p> - -<p>Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. -Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien -de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit -jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: -lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez -savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous -avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, -de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont -joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû -leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en -lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver -jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les -trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en -seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre -chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle -appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.</p> - -<p>À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû -conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que -tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop -souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir -de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop -grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper -de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller -au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des -jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie -de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu -beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. -Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, -mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes -pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous -entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous -pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu -et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous -allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire -une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si -puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en -disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux -plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre -ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre <i>fête des -bacchantes</i>, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve -vous méprisez trop les kermesses.</p> - -<p>La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, -mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de -paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur -jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec -des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui -étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites -paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des -rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles -ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. -Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les -hangars de la petite auberge: <i>le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver</i>, -ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de -petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de -fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits -paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés -à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur -pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; -ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des -anneaux d'or à un <i>cent</i><a name="NoteRef_1_11" id="NoteRef_1_11"></a><a href="#Note_1_11" class="fnanchor">[1]</a> la pièce, toutes avec une amande cassante -entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le -commencement.</p> - -<p>Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore -florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, -et exécutent une danse pour quatre dutes:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Connaissez pas trois Écossaises?<br /> -Ne pouvez-vous donc pas danser?<br /> -</p> - -<p>et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin -en raclant derrière le chevalet.</p> - -<p>Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être -blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus -à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas -y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout -va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire -de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous -êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut -pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait -être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en -venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct -ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il -appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme -sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans -la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour -la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; -mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir -à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le -ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes -remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est -d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. -C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au -Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec -leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des -chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, -de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est -partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, -vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, -comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent -h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils -trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés -des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme -s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre -expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont -jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en -trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, -ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée -négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint -critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce -serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» -«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle -Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?—Pas davantage; mais la -blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. -Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur -est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses -gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec -cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, -puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et -plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le -plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais -dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les -situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que -ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble -faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens -philosophique ou poétique.</p> - -<p>Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien -rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau -telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année -et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait -leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à -rendre heureux les hommes à bonne conscience.—Pour d'autres, oui, -dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à -vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il -y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit -qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du -plaisir; avoir un sac plein de chiques,—plaisir; faire une promenade -en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller -au lit,—plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, -on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en -partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, -est un plaisir, une véritable joie, une jouissance—ou si tout n'est -qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui -vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de -raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme -mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au -jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,—je le sais, mon -cher ami,—tout à coup <i>trop grand pour une terre</i> qu'il ne connaît -pas, <i>trop délicat dans ses sentiments</i>, pour des plaisirs dont il -ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe -rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et -poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de -sens, et rimées, où il fait profession de <i>mépriser la matière, et sur -les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face</i>; et toutes sortes -de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, -la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. -Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de -kermesse.</p> - -<p>Votre affectionné,</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">HILDEBRAND.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_11" id="Note_1_11"></a><a href="#NoteRef_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Monnaie qui forme la centième partie du florin, et -équivaut environ à <i>deux</i> centimes.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h5>LES AMIS ÉLOIGNÉS</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que -de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. -Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à -l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant -beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, -peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable -distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous -remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela -me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je -préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne -Hollande.</p> - -<p>Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir -contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais -par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur -sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou -tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre -plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux -qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en -Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, -à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, -j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à -de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations -et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien -appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne -reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont -pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente -affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde -entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent -du moins n'en pas ignorer.</p> - -<p>Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens -c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation -intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si -bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! -j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais -se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, -et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de -menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un -évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille -bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais -pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la -voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, -écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui -étaient sur la mer,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,<br /> -Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête<br /> -Imprime sur le sein de la mer écumante<br /> -Des signes redoutés qui présagent la mort.<br /> -<br /> -Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;<br /> -Leur linceul se déploie et flotte devant eux;<br /> -Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;<br /> -Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!<br /> -</p> - -<p>Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires -et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un -homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! -Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.</p> - -<p>Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle -me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle -rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une -scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes -éloignées sur la toile de la <i>camera obscura</i> de la pensée. L'heure -du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses -particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le -sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au -loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. -Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages -indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés -impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir -dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à -rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à -la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce -que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son -propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional -de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce -que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu -as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans -le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle -entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y -a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le -<i>Colombo.</i></p> - -<p>Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait -te conduire à Rotterdam.</p> - -<p>Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable -du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce -qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers -à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère -petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si -tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore -pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace -sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un -petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre -barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout -habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une -giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en -riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute -elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre -ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, -s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre -meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, -et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces -caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop -peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un -plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; -là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un -tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le -vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, -à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté -des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La -confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre -nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous -en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous -alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers -enfants,—alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore -plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, -et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les -maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que -les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que -les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la -kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi -vous, comme Antoine?</p> - -<hr /> - -<p>Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et -occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, -il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à -Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut -placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous -connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous -nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. -La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien -connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder -ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie -mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi -indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien -d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop -bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est -tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son -affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant -de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, -on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, -on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout -cela. Le titre de <i>bon garçon</i> suffit pour donner droit à celui de -<i>bon ami</i>, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux -aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se -baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les -demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. -Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse -bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne -entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite -jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés -deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis -tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer -tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les -jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà -l'amitié de cette époque de la vie.</p> - -<p>Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, -par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, -situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous -recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, -et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et -confidents.</p> - -<p>Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés -tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou -que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je -me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de -village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous -reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que -nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui -annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui -me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me -menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et -j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine -aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà -séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve -en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? -Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer -le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue -distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y -renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui -dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations -avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et -comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué -à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors -seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du -sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent -les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos -rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous -abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de -sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère -bien-aimée!</p> - -<hr /> - -<p>Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son -éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour -l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la -prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait -Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent -de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la -maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut -alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé -derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit -que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut -très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il -n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de -temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit -avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne -connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa -mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à -peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de -tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait -marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait -quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui -adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de -Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous -et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept -jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra -y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé -et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant -cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne -l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami -de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des -nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut -mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient -là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour -un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé -de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: -c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers -et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, -grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps -à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la -Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais -reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de -cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. -Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et -l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son -visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, -Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, -catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était -devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, -en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme -jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous -nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il -n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de -choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire -hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de -dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de -pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de -l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un -juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec -d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros -lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, -par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité -la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le -même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon -vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans -auparavant dans son album:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,<br /> -Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;<br /> -Mettons mon nom tout seul à cette place à part,<br /> -Il te rappellera notre sainte amitié.<br /> -</p> - -<p>À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que -j'habitais, qu'il nommait le <i>paradis de sa jeunesse</i>, et il s'empressa -de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant -deux jours.</p> - -<hr /> - -<p>Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une -semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait -une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un -de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se -contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil -moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. -Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, -si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un -sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, -lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une -certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que -nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que -ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la -cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les -plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être -avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin -avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que -du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons -étouffées par couardise.</p> - -<p>Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient -traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. -Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions -furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de -joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de -communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de -questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de -tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour -un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous -tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous -remettre mutuellement sous les yeux le <i>tempus actum</i>; comme nous -ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en -donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et -de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? -et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que -je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord -valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance -des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont -souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.</p> - -<p>Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna -peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, -et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent -régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous -trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que -celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours -de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après -un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous -trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos -sentiments, et que nous étions restés les mêmes.</p> - -<p>Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait -rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites -circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. -La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des -grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon -de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos -passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les -éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des -expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons -en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous -savourons le baume et le goût exquis de notre amour.</p> - -<hr /> - -<p>Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. -Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart -de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, -des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces -scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien -ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: -ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous -ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en -balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la -hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,—et quelle -désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui -y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon -ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il -l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé -autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne -pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de -nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons -que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à -abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour -notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en -général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous -sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation -peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à -l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux -affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à -celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive -aviné.</p> - -<p>S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je -ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.</p> - -<p>Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent -en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues -ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens -intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de -ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me -sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris -et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs -me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je -retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute -valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit -tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les -uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent -et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous -que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai -abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant -soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui -a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à -l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille -la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h5>L'HIVER À LA CAMPAGNE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop -avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la -campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. -Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans -soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; -des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande -toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela -dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception -les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs -plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec -sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude -saison;—oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille -campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec -toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa -suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on -doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en -sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que -le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il -est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne -et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux -jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant -deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même -pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le -soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la -nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, -jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps -suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, <i>ils ne peuvent plus -sortir</i>, ils ne peuvent plus <i>compter sur le temps</i>; ils n'osent pas -sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon -incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs -épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce -<i>temps est pire qu'un froid fixe</i>, et qu'ils désireraient un petit -feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était -seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver -est formellement commencé.</p> - -<p>Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre -l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les -rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les -grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements -préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les -manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte -éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais -pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui -gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de -nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, -célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, -et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède -et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de -fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des -centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est -accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un -serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; -et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties -de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires -et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose -déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, -disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de -l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore -que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la -mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on -consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours -d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les -arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il -faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de -la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui -arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une -soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil -de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses -progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée -lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu -toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les -sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne -vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.</p> - -<p>Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est -assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. -L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette -saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire -mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous -deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit -est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut -être gelée dans l'aiguière, et le penchant à <i>se retourner encore une -fois</i> est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a -du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement -le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont -condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade -de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant <i>fourniture de bureau</i>; et -si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de -contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros -comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous -demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire -avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour -votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes -à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre -vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de -hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! -Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette -prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, -l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à -demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de -Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que -les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième -acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, -regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez -ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la -foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles -(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime -cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par -des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant -manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon -cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder -le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi -s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?</p> - -<p>C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la -ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber -sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La -chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros -plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa -pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière -sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil -à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant -de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange -comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de -votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la -Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il -se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe -à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et -qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et -qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler -les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son -cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant -sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est -levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles -son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du -foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des -trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne -viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? -Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous -pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et -ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où -il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses -dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des -acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus -grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? -n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs -artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il -n'a pas besoin; de la <i>source de vie</i> à un florin vingt-cinq cent. la -boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les -chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de -péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre -uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, -par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il -peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?</p> - -<p>Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, -un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent -les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité -qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des -sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des -éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la -société <i>tot Nut Van Allgermeen</i>, et de Dieu sait qui encore. Nous ne -connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui -vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à -nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la -vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs -de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par -exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique -infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.</p> - -<p>Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans -arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, -sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à -avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains -derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de -l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui -sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on -recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs -cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le -plus complet laconisme.</p> - -<p>—Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?</p> - -<p>—Mon Dieu oui, je viens un peu voir.</p> - -<p>—Maintenant,—les paysans commencent presque toutes leurs phrases par -ce mot,—maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a -aussi une partie de fins acheteurs.</p> - -<p>—Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que -je ne les aie à la maison...</p> - -<p>—Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un -autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il -prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.</p> - -<p>—Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à -regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais -il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un -peu sec.</p> - -<p>—Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa -pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.</p> - -<p>—Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un -pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.</p> - -<p>—Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate -rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la -ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?</p> - -<p>Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas -avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise -avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;</p> - -<p>—Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et -le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la -grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui -a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec -le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le -secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes, -une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie -considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis -l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.</p> - -<p>En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles -menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six -semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de -l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut -de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes. -Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au -commencement, parce que <i>cela sera meilleur marché</i>; plusieurs -diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se -retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la -fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en -même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de -débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes -de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois -circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques -établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.</p> - -<p>—Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une -admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec -l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en -faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur -douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, -mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...</p> - -<p>—Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui -semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole, -s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons, -Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte, -Jeannot!</p> - -<p>—Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un -gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il -en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse -vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer -les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs -pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois -quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins -pour cette jolie femme? Huit et demie!—Bah! Antoine, n'avez-vous pas -assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous -donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et -demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau -lot, compère! Quel est votre nom?</p> - -<p>—Jean van Schoten.</p> - -<p>—Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez -vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;</p> - -<p>—Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là, -le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez, -enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une -bande, comme sur des <i>pannekoeks?</i> La femme pourra cuire à la maison -pendant cinq jours.—Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro -cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et -un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...</p> - -<p>—Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>—Je m'appelle Pierre de Wit.</p> - -<p>—Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.</p> - -<p>Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont -bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent -en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font -parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront -aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les -gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la -Néerlande.</p> - -<p>Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent -en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et -des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, -et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont -présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez -eux:—À qui le tour?—Vous avez déjà demandé depuis longtemps une -petite goutte, voisin?—Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne -risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.—Voici -Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus -au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième -fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les -petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et -de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les -directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière -les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur -l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de -gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il -en soit pour un florin.</p> - -<p>Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier -numéro,—c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,—on -hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup -trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. -Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les -magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un -morceau de bœuf rôti.</p> - -<hr /> - -<p>Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque -matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les -fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, -et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur -la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la -glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à -moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô -Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un -singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque -vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, -vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même -vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au -même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et -le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de -croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et -frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et -que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. -Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses -et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une -société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa -richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la -campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui -de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez -aussi.</p> - -<p>Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne -voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de -la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes -personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux -grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les -jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène -avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les -pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une -jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment -les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les -petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis -leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons -bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se -mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe -glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout -d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes -gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent -leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles -prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de -leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de -petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, -tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. -Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la -fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse -avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors -s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien -goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas -non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son -balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit -à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en -tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la -jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est -déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une -déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si -bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et -qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, -ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes -qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui -viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. -Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle -fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le -trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé -que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre -lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte -qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, -la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de -patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées -ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part -au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses -lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes -filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un -plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du -tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule -de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et -peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème -ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le -soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une -lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud -ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, -dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de -son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue -de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion -d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre -considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, -une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par -erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut -d'une tour et finit par s'en précipiter.</p> - -<p>Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: -Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour -celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que -vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.</p> - -<p>C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que -voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste -drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des -caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes -de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière -d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., -le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au -concert de...,—nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix -mille de notre temps,—il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour -d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une -manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, -était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu -ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un -autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel -avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi -d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant -qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que -fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec -elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide -révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à -l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le -voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une -autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un -instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une -autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, -l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un -regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son -engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, -est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... -non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que -feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle -veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses -amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle -n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une -manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes -sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées -de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.</p> - -<p>Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses -paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine -de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un -paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la -femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la -file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux -jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques -questions:</p> - -<p>—Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en -tête de marier votre fille?</p> - -<p>—Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, -les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions -tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être -entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est -pas là.</p> - -<p>—Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le -marchand.</p> - -<p>—Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.</p> - -<p>—Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.</p> - -<p>—J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la -kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien -entendu de cette espèce.</p> - -<p>Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à -entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit -qu'il faut changer de conversation.</p> - -<p>—Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal -noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un -gros chat taché de roux et de noir.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le -blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne -veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons -boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures -partout.</p> - -<p>—Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur -se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.</p> - -<p>—Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des -génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?</p> - -<p>—Il est tout noir.</p> - -<p>—En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut -jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas -convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez -des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela -no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la -bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir -une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les -mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a -un an, s'est enfuie avec sa couverture.</p> - -<p>—Mais, si c'était une génisse rouge?</p> - -<p>—Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit -le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise -aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis -tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et -au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.</p> - -<p>—Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui -aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et -à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une -excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais -quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il -n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme -sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari -aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que -c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon -et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:—Trine, -danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je -vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous -encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je -pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice -pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais -beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien -meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait -pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose -ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la -main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce -qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être -patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et -lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car -je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien! -soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.</p> - -<p>—Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu -vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune -fille est devenue au moins poitrinaire.</p> - -<p>—Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement -que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:—Laisse le chagrin -de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à -en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les -traire.</p> - -<p>Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de -l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux -d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au -bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et -le campagnard lui pinçant doucement la joue:</p> - -<p>—Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une -jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.</p> - -<p>—Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas -mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les -commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui -demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop -en avant.</p> - -<p>—Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un -regard suppliant, si vous me voyiez par terre.</p> - -<p>—J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, -bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre -voisinage....</p> - -<p>—Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.</p> - -<p>—Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.</p> - -<hr /> - -<p>Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, -de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande -avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois -du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois -est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie -et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et -aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et -va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles -brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la -charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la -moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront -un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers -fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur, -et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de -jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent -gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui -apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà -plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne -vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à -fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; -une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît -dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le -bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son -chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin -il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus -tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs. -Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de -l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les -arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle -rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid -au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les -vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... -Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de -la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul -qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction -qu'il est la première primevère du printemps.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h5>LE PROGRÈS</h5> - -<hr class="r5" /> -<p style="margin-left: 55%;"> -Petite fille éveillée,<br /> -Que fais-tu dans mon jardin?<br /> -Tu cueilles toutes mes fleurs<br /> -Et le fais trop brutalement.<br /> -<span style="margin-left: 4em;">(<i>Vieille chanson.</i>)</span><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures, -mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je -voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère -Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette -clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de -la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma -jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit -Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la -lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du -crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait -avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux -affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment -où il mord! Certainement, <i>Jacob et ses enfants</i> est un beau petit -drame, le <i>brave Henri</i> est extrêmement brave; mais j'avais alors -une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en -brillant caractères: <i>Pour les enfants</i>; et quant aux titres tels que -<i>Conseils et instructions</i>, ils me faisaient comme à tous les enfants; -je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie -collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans -couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché -étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique -leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne -comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur -Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette -terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire -était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour -d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour -d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le -bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait -la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers -la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose -tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore -vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir -encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu? -croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me -former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne -lui donnât pas des aliments?</p> - -<p>Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en -sais rien<a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas. -Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent -toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses -très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes -qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se -proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon -qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent -en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes -mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les -appelle que <i>jeunes gens studieux</i> et <i>chers enfants.</i> On ne sait pas -que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas -d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les -paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous -abaisser<a name="NoteRef_2_13" id="NoteRef_2_13"></a><a href="#Note_2_13" class="fnanchor">[2]</a>, mais vous élever,» sont restées une indication incomprise -pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut -s'entendre toujours appeler <i>studieux</i> et <i>chers?</i> Les enfants sont -beaucoup trop modestes pour cela<a name="NoteRef_3_14" id="NoteRef_3_14"></a><a href="#Note_3_14" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des -hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une -seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de -surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle -raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent -parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture -avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la -cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout -cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de -l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!</p> - -<p>Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde -surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine -de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans -maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un -rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule -de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme. -Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos -petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent -à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté -de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à -vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne -déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux -enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire -naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que -vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes -amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si -ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, -pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir -ses terreurs. Le merveilleux,—comme c'est attrayant! n'est-ce pas -même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des -histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg -que Balthasar Bekker; vous feuilletez les <i>Mille et une Nuits</i> avec -plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. -Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire -d'un Faust, d'un Samiel et d'un <i>Cheval de bronze.</i> Le surnaturel, -l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus -grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à -elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle -la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle, -sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains -railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si -équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi -sages que nous sommes puérils?</p> - -<p>Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous -devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre -grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de -la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de -votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être -cruel pour la génération naissante?</p> - -<p>Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu -plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche -de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie -beaucoup moins ennuyeuse. L'<i>heureux temps que celui de ces fables!</i> -s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti, -le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas -tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos -splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de -forces miraculeuses,—l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de -sorcellerie,—des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle -pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe -d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de -salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant -plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de -licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de -Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes -ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est -comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait -un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: <i>Néra, ou la dernière -des Sirènes.</i> La haine de famille entre la race des naturalistes et -les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré -saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur -bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de -diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité -morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre -d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux -parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que -les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du -lion;—ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes -ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques -misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons -croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas -l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre -cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a -classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres -d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, -leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et -artificielles,—combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux -venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment, -on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec -des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.</p> - -<p>Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon -son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les -verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil -et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour -comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous -nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le -tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni -sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres -proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque -chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre, -à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité -que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur. -Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le -microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait -trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le -bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais -mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a -beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette -eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis -m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de -griffes qui combattent<a name="NoteRef_4_15" id="NoteRef_4_15"></a><a href="#Note_4_15" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à -chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous -déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières -de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce -qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre -peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent -portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que -je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est -insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il -lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de -votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment -petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être, -illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis -de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine? -Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la -force centrifuge,—l'impitoyable science le dit,—nous le défendent. -Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez, -dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,—mais vous avez mangé de -l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour -moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.</p> - -<p>Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la -vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans -les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé -Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du -<i>médecin malgré lui</i>, qui déplace le cœur et le porte da la gauche -à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est -devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli -que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et -Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni -Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il -avait douze ans avant de connaître l'A B C; les <i>pannekoeken</i> que le -czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et -ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes -les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit -qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux -et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques -qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les -chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents -Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines -d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a -pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait -beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit, -lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que -le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre -n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire -n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il -tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, -altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais -cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur -le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et -une reine....»</p> - -<p>Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre -temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens -et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même -siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses -yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous -qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes -sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus -pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration -devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre -enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque -à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les -générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et -les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles -ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un -rideau: c'est inconvenant!</p> - -<p>«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1837.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami -<i>Baculus</i>, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques -mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le -bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_13" id="Note_2_13"></a><a href="#NoteRef_2_13"><span class="label">[2]</span></a> Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_14" id="Note_3_14"></a><a href="#NoteRef_3_14"><span class="label">[3]</span></a> Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple -les Fables de Gellert (qui ne sont <i>pas</i> écrites pour la jeunesse); -afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables -et à se moquer des femmes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_15" id="Note_4_15"></a><a href="#NoteRef_4_15"><span class="label">[4]</span></a> Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes -dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un -rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et -à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope -nous offre dos scènes plus pacifiques!</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h5>L'EAU</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell, -un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me -l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins -dix fois, n'a pas été loyale,—et lorsque les hivers s'adoucirent, et -qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai -amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et -Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au -bord de la chaussée,—alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la -longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait -toujours à raser et à jaser, et je lui dis:—C'est la commère de Halley -qui l'aura fait.</p> - -<p>Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien -pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, -nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous -retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma -grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas -encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de -quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont -j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa -à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle -que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop -froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la -ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas! -je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais -imprimer aujourd'hui!</p> - -<p>J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des -vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile -et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids -quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces -vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais! -Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si -le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un -magnifique jour du Nord,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Un rejeton du soleil en robe de neige.<br /> -</p> - -<p>Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement -en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous -les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec -sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine -impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce -toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il -y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau -d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!</p> - -<p>Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience -de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de -sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme -les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a -produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord -glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants -habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la -grêle sur leur cuirasse,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Avec des faits dans les poings,<br /> -</p> - -<p>sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que -j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une -blancheur sans tache,—mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!</p> - -<p>Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins -que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute -fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter -en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de -tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes -et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! -combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans -les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec -dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la -cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop -humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les -familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais -maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une -princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, -on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des -heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! -Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain -favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour -midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en -temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du -ciel, de la terre et du foyer,—comparer le scintillement de la neige -blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! -Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?</p> - -<p>Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir -être sans glace. J aime l'hiver,—je sens que l'hiver m'est nécessaire; -j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos -automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque -soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste -et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que -mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi -pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau -m'est chère, l'eau limpide et vivante!—Quelles émotions elle éveille -en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,—comme je l'aime -tendrement!</p> - -<p>Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la -terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en -temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre -ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec -une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les -mers et tous les fleuves.</p> - -<p>Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la -vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un -vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient -distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la -blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes -blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de -légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les -soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble -des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la -voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; -tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme -un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme -un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit -pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu -brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface -élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta -mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et -tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à -la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de -la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les -collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste -matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. -Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le -sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez -tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que -toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.</p> - -<p>Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous -parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les -membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il -y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par -vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien -refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles -fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes -des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et -les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous -côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys -se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, -grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs -grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré -n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. -Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous -embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles -filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!</p> - -<p>J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. -Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son -lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette -bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est -comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire -timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de -diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte -penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant -ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle -monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui -va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau -et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;—tout est -fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur -tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie -d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au -centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des -rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière -sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! -se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante; -comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit -des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le -ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez -vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si -vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau. -Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme -le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la -rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et -porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes -et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les -douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment -la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si -doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage; -c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.</p> - -<p>Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein; -lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface -unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors, -magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une -séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à -la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et -mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et -forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue -et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle -se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées -et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie -volupté.</p> - -<p>Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu -sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès -d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue -une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, -j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts -sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias -et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec -plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les -pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas! -qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Le cadavre difforme d'une beauté morte.<br /> -</p> - -<p>Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et -inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau -<i>fausse</i>, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente; -elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque -de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et -traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est, -un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est -une sentence terrible de condamnation: la glace est un <i>hybride.</i> Je -voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture, -sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en -quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet -de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire -bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.</p> - -<p>Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide -cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas! -Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de -souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de -mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la -terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton -origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force -et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera. -Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la -liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et -brillera de nouveau à la face du soleil.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Faisons encore un peu de feu maintenant.<br /> -</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h5>ENTERRER!</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Mes amis, on vous enterrera tous!</p> - -<p>Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à -votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps -où il sera étendu—sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide, -renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,—comme une -pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera -plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et -la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en -pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant -de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la -raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils -n'ont pas honte,—l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit -encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous -étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir -si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les -yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on -craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre -mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de -donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous -transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous -conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre -le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée -de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non! -peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on -plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en -temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place -où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où -l'humanité vous a dit adieu!</p> - -<p>Je sais bien qu'il convient aux <i>intelligents</i> de nos jours de trouver -tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais -bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela -m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra -après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra, -je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma -famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe -à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt -général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses -entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la -libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions -publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je -comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport -avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux -pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les -hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible, -et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la -tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui -ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui -toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de -sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous -avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire, -et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors -viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens -de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin -renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées; -les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à -ses propres morts, et nous avons A—B—C. Le thermomètre descend de la -chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un -froid glacial, désagréable à la longue.</p> - -<p>Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands -hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était, -et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort<br /> -Vous gâte un instant de joie,<br /> -Ni ne demande que l'amitié, moi mort,<br /> -Vienne trembler sur ma bière.<br /> -</p> - -<p>bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:—O loi! -ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître -d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce -que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et -lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous -l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment -humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui -comprennent si mal la doctrine de la Bible.</p> - -<p>Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille -mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou -qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie -dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous -ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que -vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort? -Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien, -ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt -à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation -(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de -l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher, -dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre -portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux? -qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la -bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort? -que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil? -que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon -dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre -ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos -proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre -chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.</p> - -<p>C'est une pensée agréable pour moi,—et il me semble qu'elle adoucira -mon lit de mort,—que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes -yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les -premiers jours, s'approchera de mon chevet <i>pour me voir encore une -fois</i>; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les -laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra -congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle -au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que -j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation, -de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux -que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui -survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:—oh! ce -n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une -douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi, -mais de me porter envie.</p> - -<hr /> - -<p>On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire -s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les -tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait -la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les -premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la -maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard -on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils -dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans -leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants, -et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être -enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu -hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs -du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la -chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de -Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises -devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait -contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le -Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut -encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint -une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la -parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et -les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la -doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui -ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent -là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux -une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve -du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les -détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre -siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait -la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là -encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans -la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient -Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable -faiblesse.</p> - -<hr /> - -<p>Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos -armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos -vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil -de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil -insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant, -d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et -la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage -assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en -l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est -étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que -cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués, -appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce -sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour -le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la -cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les -conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité. -Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge -en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais -ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les -titres de <i>naturœ se superantis opera</i>, non sous les larges ailes de -la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des -admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait -ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos -grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons; -voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes; -voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner -la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur -qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les -salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des -palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez -vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel. -Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si -vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu -qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands -dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas -de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!</p> - -<p>Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des -églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne -nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je -sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité -par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre -pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la -terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant -moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent -par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du -but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul<a name="NoteRef_1_16" id="NoteRef_1_16"></a><a href="#Note_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas -cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant -considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et -quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera -aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien -beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable -contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce -tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent -de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.</p> - -<p>Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment -romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont -beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, -trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie -propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; -ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes -choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la -fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier -sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque -pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre -les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le -lieu de repos de ceux qui leur sont chers;—c'est une idée du fossoyeur -qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par -anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.</p> - -<p>J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins -l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences -prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun -sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie -apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour -de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que <i>vous -êtes poussière</i> et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la -mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, -d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût -n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, -les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie -avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement -solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui -ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village -retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. -Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les -parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a -servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, -ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval -qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands -capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de -là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; -le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières -pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la -fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car -dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction -pour tous les besoins.</p> - -<p>De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux -enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, <i>magna funera.</i> -Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un -costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. -Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, -n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui -doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre -d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu -propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend -ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains -endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de -quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à -votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais -qu'en inscrivant sur le drap funèbre: <i>Pour les pauvres.</i> C'est bien -dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!</p> - -<hr /> - -<p>J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette -occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, -en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille -nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de -vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable -encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du -deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous -sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne -savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui -vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, -aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des -manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne -prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens -légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux -et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. -Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort -ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur -de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc -pas si austèrement raisonnable,—soyez naturel, soyez simple, soyez -humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! -je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants -n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un -seul coup!</p> - -<hr /> - -<p>Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; -mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de -sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle -on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les -blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des -tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là -qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais -alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait -doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la -scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec -quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais -le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître -sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des -planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,—une -jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était -pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux -caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle -n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; -mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées -désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,—on le cache. -Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc -cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. -Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière -est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit -une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine -d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil -jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela -devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un -étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une -triste cérémonie; mais que ce fût <i>lui</i> que j'eusse vu enterrer, lui -que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, -lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était -étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front -serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce -sombre caveau,—je ne pouvais y croire!</p> - -<p>Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la -tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette -petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la -lui montrer et sans lui dire:—Là repose un de mes amis; c'était le -meilleur des hommes!</p> - -<p>Je finis comme j'ai commencé;—Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! -puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux -qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs -de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, -jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> -<p><a name="Note_1_16" id="Note_1_16"></a><a href="#NoteRef_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être -humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, -d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de -prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est -indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre -qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme -les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et -les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il -pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un -apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h5>UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où -il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres -choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas -apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui -devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général -n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, -comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il -me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire -dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en -plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le -tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite -vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres -yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de -goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur -et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et -est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. -Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec -violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de -haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court -risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; -c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les -expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de -vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs -font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, -une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis -d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que -toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont -entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les -sacs de nos grand'mères.</p> - -<p>Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous -qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle -voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de -grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages -vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi -grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être -un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards -brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au -milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.</p> - -<p>Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis -même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je -fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est -nécessaire pour parler en société <i>des plus beaux de tous</i>, fermement -résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille -de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et -d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; -pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant -cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au -besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût -de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe -verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille -des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; -ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un -très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du <i>petit tableau</i> -devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.</p> - -<p>Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la -dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus -après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec -moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de -l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, -des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille -aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs -heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des -visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre -pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. -Voici quelques numéros de mon catalogue:</p> - -<p>n° 1. <i>Un maître de dessin contemplant son œuvre.</i> C'est un nomme court -et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, -et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les -quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un -pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote -noire, grasse et usée, et d'un pantalon <i>décent.</i> Une cravate en forme -de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de -coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète -de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, -qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà -ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il -s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est -occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres -de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb -avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? -Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux -martyrs de l'art qui ont été <i>méconnus</i> et dont les dons brillants ne -sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il -lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un -des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, -il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la -grande <i>Histoire des peintres</i>, mais personne ne prend garde à lui. Il -croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact -pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de -l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les -teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus -illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble -intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine -des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après -nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou -au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il -envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de -sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société -d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.</p> - -<p>Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la -commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et -son intérêt. Il lit le <i>Letterbode</i>, il lit le <i>Handelsblad</i>; jamais il -n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la -dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse -détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. -Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra -le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands -peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa -demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et -humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts -souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter -est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, -messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,—il n'a -pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,—la vérité exige que son -historien le dise,—une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame -de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de -tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. -Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame -Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste -pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu -intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde -lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la -ville savaient que le tableau de maître Punter <i>était acheté pour un -cabinet</i>, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement -des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau -tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux -paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par -la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, -l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que -lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières -avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; -il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. -Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On -s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour -demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! -quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus -terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour -un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup -de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour -un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de -ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit -si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit -si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne -fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à -l'exposition. Son tableau,—cette fois il représente une cuisinière -qui nettoie un chaudron de cuivre,—il sera sans doute de nouveau -mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La -dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, -maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: <i>Flectere si -nequeo superos, Acheronta movebo</i>; il ne soupire pas, car il n'entend -pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour -son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de -génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente -indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait -encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de -lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est -vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière -ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel -sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. -Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de -pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu -la vue et la parole:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Le silence mord beaucoup plus que l'injure.<br /> -</p> - -<p>Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de -personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un -cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il -était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois -trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le -portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais -voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, -une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, -penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être -regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des -amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire -comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une -figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa -vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de -dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le -petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, -je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour -lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que -vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait -son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que -ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même -caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que -c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa -montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par -son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. -Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle -C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire -les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est -de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien -risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque -pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de -jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et -avec un peu moins, certainement à être heureux.</p> - -<p>N° 2. <i>Un tableau de famille.</i> C'est un monsieur et une dame d'un -âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de -l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris -pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de -la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais -vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs -physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise -humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville -voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. -Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se -passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant -de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était -folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait -reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je -pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de -voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, -et le bois de La Haye <i>était si magnifique</i>! Le lendemain matin, la -voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau -temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye -qui <i>était si magnifique</i>, des nuages parurent se condenser dans le -ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il -tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait -le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se -restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on -n'a pas de parapluie!—et puis les rues! On trouve donc préférable de -se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est -arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a -mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était -inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse -dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi -dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: <i>Nous -allons tout attraper</i>, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la -famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite -fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le -jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient -vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui -tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les -autres avec inquiétude.—Allons donc à l'exposition! avait dit le -papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée -d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le -petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:—Nous voici! et le -plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, -la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. -Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y -a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement -mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. -Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus -heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, -maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais -elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus -frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle -compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se -trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où -l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une -apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les -mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter -dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. -Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner -des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les -tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, -il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides -de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires -qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il -force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de -bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, <i>où il y a du -génie</i>, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune -fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours -d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans -le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant -dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur -vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le -nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à -la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, -d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il -fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui -n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode -dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, -mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est -attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite -par une manie innée de trouver des ressemblances.—Vois donc, mon ami, -ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? -Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la -tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de -nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en -passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans -que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit -être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire -pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle -de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé -dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours -sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un -bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise -à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir -laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse -ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de -l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col -finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les -ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie -turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, -qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la -calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et -des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque -chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son -étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle -aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La -Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» -dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant -après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon -<i>qui ressemble tant à Pierrot.</i></p> - -<p>On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est -suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de <i>vraiment</i> -beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le -cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en -aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture -qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye -ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On -flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à -briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye -qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon -Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions -bien aller le voir.—Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en -soupirant.—Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait -paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est -un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est -pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait -produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque -chose à l'exposition.—Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont -mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement -dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant -de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le -tableau de Ko ne se trouve nulle part.—Quelle grandeur peut-il avoir? -Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau -avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:—Oui, ce sera cela, c'est -bien sa manière,—et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, -monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. -Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute -l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; -ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est <i>si magnifique</i> et -dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est <i>très-distingué</i>, pour -reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude -qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi -satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec -le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une -chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le -petit ange écossais assis sur ses genoux.</p> - -<p>N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus -ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils -donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon -catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu -de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon -ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle -foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie -et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son -fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que -quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante -modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs -d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait -accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec -cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette -charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère -qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap -beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait -absolument pas venir à l'exposition avant l'heure <i>fashionable</i>; et -maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est -dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se -hasarde à peine à se placer devant la <i>vieille femme lisant la Bible</i> -dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la -considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant -la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! -elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une <i>petite -demoiselle!</i> Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la -sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous -la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme -simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec -le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a <i>tant vu dans sa -vie et dans ses voyages!</i> Faites attention à ce malheureux Narcisse, -heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant -le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les -beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les -portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se -trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans -lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes -les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole -en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie -chaque lois tout haut <i>qu'il a bien autre chose à faire dans la vie -que de courir après des tableaux</i>;—sur cette jeune dame qui peint -elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle -n'ait vu les tableaux de son peintre favori, <i>car le reste lui est -indiffèrent</i>;—sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt -quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition -de Dusseldorf.—Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce -chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse -canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?—C'est un -peintre, un jeune peintre.—Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme -qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de -longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi -plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore -plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son -<i>alter ego</i>, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, -son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval -avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au -spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais -il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver -dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et -des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le -mot <i>artiste</i>, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi <i>son</i> -peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il -voulait...</p> - -<p>Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les -derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle -vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le <i>peuple qui a -déjà dîné?</i> ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel -observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables -coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?</p> - -<p style="margin-left: 75%;">1838</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h5>LE VENT.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le -vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre -toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle -vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.—Ne dites pas: -«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut -que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De -même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux -par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté, -vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que, -dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois -l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion -universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne -d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le -faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même -pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs -et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la -conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête -et de l'adversité, en disant:—Me voici! Ils ferment les yeux devant le -danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en -exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs -souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!</p> - -<p>Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions -emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le -puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut -au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y -tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les -parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans -l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne -se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se -promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il -parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son -frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.</p> - -<p>Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à -l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à -l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses -coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; -mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la -lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt -comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du -Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre -leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs -des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes -blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève -comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit -et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à -des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent -sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.</p> - -<p>Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout -bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! -Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage -te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la -voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans -les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni -l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la -voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. -Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, -pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout -était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de -vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant -sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était -la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de -Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise -du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la -poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui -apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel -rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice -où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était -l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de -vent.</p> - -<p>Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, -n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il -est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement -créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, -que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage -brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et -couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant -à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur -empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche -moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus -grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une -pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux -larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent -béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient -sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité -et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la -face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il -éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant -tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.</p> - -<p>Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté -les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. -Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, -dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un -lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille -un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté -vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer -dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant -doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, -et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en -battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait -en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres -semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons -doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule -voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi -murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il -était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un -vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant -les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans -le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après -le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas -non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. -Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la -Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, -la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné -tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir -y pénétrer,—alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. -Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans -et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils -viennent à lui et disent:</p> - -<p>—Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des -messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une -tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont -les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une -fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent -se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte -le calme. Ne craignez pas,—croyez seulement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4> - - -<h5>RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, -l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore -du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, -de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au -puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa -manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à -vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: -ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités -présumées des époux de différentes couturières, <i>Blok, over den Kant, -Préveille</i> et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari -de mademoiselle <i>over den Kant</i>, ni de mademoiselle <i>Blok</i>, ni de -mademoiselle <i>Préveille</i>, ni même de mademoiselle <i>Nautgen op Zoom</i><a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>, -a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a -été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant -sur la tête de mademoiselle de <i>Zoom</i> plane le génie, l'espoir de -la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous -saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge -de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école -hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer -clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son -talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout -isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au -<i>Messager du soir</i> et prendre l'avance sur le <i>Journal du Commerce.</i> Je -veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang -patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez -comment notre Bleeklo est de <i>Zoom</i>, dussé-je, pour l'appréciation -esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de -cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à -un article du <i>Messager des lettres</i> qu'à une lettre confidentielle, -dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber -complètement votre attention de lecteur!</p> - -<p>Je commence par vous dire qu'en qualifiant de <i>Zoom</i> de monstre, je -n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit -ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le -sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile -avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, -il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, -et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de -brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins -et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. -Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de -ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en -bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et -l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour -peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières -et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de -bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, -c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus -que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, -mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un -marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, -selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu -à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut -là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il -ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières -noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de -rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de <i>sable</i>, -il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage -lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des -aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un -aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était -arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; -il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait -l'esquisse <i>d'un cœur altéré</i>, lorsque les malheureux troubles de ce -temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans -leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on -n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il -aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: <i>Un grand -souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup</i>, et d'une autre sur -la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il -en soit, on eût presque oublié de <i>Zoom</i>, s'il n'avait reparu l'année -dernière avec son chef-d'œuvre: <i>C'est un tour pur monter.</i> L'idée -n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un -très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté -de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la -vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain <i>qui ne peut monter</i> -ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,—on le -voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a -représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous -une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est -un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du -tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on -pourrait dire que le génie de <i>Zoom</i> a atteint l'apogée de sa force. -Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan -et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; -avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de -la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même -temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais -les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si -bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur -du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec -laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du -cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un -nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble -sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce -point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de <i>de Zoom</i> -vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et -surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.</p> - -<p><i>De Zoom</i> n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que -joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il -prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté -à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu -devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait -la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car -il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné -la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter -brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous -voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme -s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, -dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les -favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces -cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte -une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit -rester perruque.»</p> - -<p>D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,—d'où un fils de fabricant -de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... -Il faut que je brise là.</p> - -<p>Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">17 janvier 1839.</p> -<p style="margin-left: 75%; font-size: 0.8em;">HILDEBRAND.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i></span>—Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume -soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une -lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le -contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et -très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h5>ANTOINE LE CHASSEUR.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale -de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il -est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus -larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays -jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire -la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il -faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le -promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, -couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui -compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et -les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable -sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, -ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, -des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels -la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au -cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de -distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à -demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et -d'agaric rugueux.</p> - -<p>Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl -dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et -les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient -aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces -charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais -ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut -vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, -car il n'aperçoit plus que le <i>Hondsbosch</i> qui, malgré son nom, n'est -point un bosquet, puis la <i>Lype</i>, la plus grande plaine desséchée -artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'<i>Herbe -des vaches</i>, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, -regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs -assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le -Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.</p> - -<p>C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de -très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte -de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, -adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut -un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et -de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait -sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure -avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de -volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il -se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, -poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de -chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus -facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a -besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant -les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant -l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les -démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves -du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien -que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber -en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir -d'avoir quelque part au butin.</p> - -<p>Le jeune chasseur,—car c'en était un,—était à dessiner avec sa blouse -verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé -sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir -vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous -le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son -visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir -le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord -l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une -expression d'abattement.</p> - -<p>—Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts -joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux -d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un -coup de pied à Veldine.</p> - -<p>L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.</p> - -<p>—Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la -tête, il ajouta.</p> - -<p>—Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?</p> - -<p>Il prit le chemin qui conduisait vers le village.</p> - -<p>Si la jeunesse de Schoorl eût vu son <i>Antoine le chasseur</i>, car tout -le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, -elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son -œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait -été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère -le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux -petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il -laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids -grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses -joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un -cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur -appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une -qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa -bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les -fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était -pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, -et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition -d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans -transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, -et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui -d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence -des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et -facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir -et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en -donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le -lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait -de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, -n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il -semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son -cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.</p> - -<p>Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non -loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main -droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; -mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. -Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au -signal.</p> - -<p>Il sourit.</p> - -<p>—Ce sera elle! dit-il tout haut.</p> - -<p>—Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du -fond de la maison.</p> - -<p>Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses -lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva -la tête et fit signe au chien.</p> - -<p>Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait -cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de -la chaumière une petite source venant de la dune.</p> - -<p>—Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un -ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à -demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! -Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.</p> - -<p>Triste prévision pour celui qui va en chasse!</p> - -<p>Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La -chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et -s'éloigna à droite. Antoine la rappela.</p> - -<p>—Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma -chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à -paitre sur la dune. Et il tourna à droite.</p> - -<p>—Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en -campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des -boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.</p> - -<p>—Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la -brande<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>—Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était -lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement -sa pipe.</p> - -<p>—Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac -aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace -d'un braconnier, peut-être?</p> - -<p>—Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je -dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!</p> - -<p>—Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et -se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où -s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à -monter.</p> - -<p>Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le -petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà -au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller -de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel -descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à -étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles -avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres -précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se -cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, -tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq -chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais -on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait -sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui -poursuivait son chemin d'un pas rapide.</p> - -<p>—Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est -sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, -et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, -Veldine, au premier perdreau tué!»</p> - -<p>À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir -le terrain de chasse.</p> - -<p>Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur -qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent -se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit -un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, -sur le banc devant le <i>Lion rouge</i>, lorsque Antoine passa chargé de -gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux -gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les -abat pas moins toutes les deux?—C'est parce qu'il à un fusil à deux -coups, avait-on répondu.—Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est -parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le -chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans -les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent -tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut -et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la -vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés -mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.</p> - -<p>La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur -des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper -l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès -qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. -Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler -très-fort, le nez contre le sol.</p> - -<p>—Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.</p> - -<p>Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après -l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.</p> - -<p>—Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant -son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues -oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, -vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur -une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements -entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.</p> - -<p>Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.</p> - -<p>—Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce -n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.</p> - -<p>Et il poursuivit son chemin.</p> - -<p>—Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que -voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et -vous le comprendrez.</p> - -<p>Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie -des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit -souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la -jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui -est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate -et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles -d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer -pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, -elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère -sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient -le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et -le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine -le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort -éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi -qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans -l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant -et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à -entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du -bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire -des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait -avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il -venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, -jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un -son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait -bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, -mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins -affectueux pour cela.</p> - -<p>Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car -c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà -apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul -perdreau.</p> - -<p>—Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, -mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!</p> - -<p>—Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda -Antoine.</p> - -<p>—Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. -Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.</p> - -<p>—Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour -de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je -veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.</p> - -<p>—Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de -folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous -verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!</p> - -<p>Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme -remontrance.</p> - -<p>—Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser -sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore -un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!</p> - -<p>—C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, -lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la -joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le -sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de -plaisir autour de la chambre en battant des mains.</p> - -<p>Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui -avec quelque dédain:—Ce n'est qu'un lièvre!</p> - -<p>Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de -plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. -En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune -de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville -dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec -et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés -humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la -Hollande du nord, <i>il ne découvrait la vie.</i> Il remarquait bien çà et -là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais -ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine -méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une -légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. -Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, -et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse -épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de -lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un -abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. -Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans -ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline -de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.</p> - -<p>La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit -sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que -la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière -sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste -étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez -vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être -le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit -en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, -et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait -haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. -Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!</p> - -<p>Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une -couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il -tira aussi sa gourde pour boire un coup.</p> - -<p>—Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais -être quitte de ce rêve!</p> - -<p>Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, -et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer -lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se -représenta à lui plus vivement que jamais.</p> - -<p>Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de -l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de -Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de -chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette -avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois -perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; -chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il -approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. -Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son -fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent -chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où -il se posa.—Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe -de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla -pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, -mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait -avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer -s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla -en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, -jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait -par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.</p> - -<p>Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision -se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses -éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les -vagues.</p> - -<p>Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de -la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux -spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer -devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles -dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu -retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au -galop la colline.</p> - -<p>Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune -voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée -devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des -yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis -partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme -parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, -mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son -fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une -couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec -complaisance.</p> - -<p>C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût -le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten -unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine -l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à -tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais -renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, -et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison -de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait -Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.</p> - -<p>Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton -demi-impératif:</p> - -<p>—Où sont-ils allés, Antoine?</p> - -<p>—Vous devez le savoir! dit celui-ci.</p> - -<p>—Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. -Avez-vous quelque chose?</p> - -<p>—Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.</p> - -<p>—Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et -trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.</p> - -<p>—Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.</p> - -<p>—Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant -du diable!</p> - -<p>Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers -le nord.</p> - -<p>—Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le -chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses -yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup -de sa gourde et se dirigea vers le midi.</p> - -<p>Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. -D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a -l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de -genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore -plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux -contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux -étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils -prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils -s'abattirent de nouveau.</p> - -<p>—Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine -pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même -direction pour poursuivre la compagnie.</p> - -<p>Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre -dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne -perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute -vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement -préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui -couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu -à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une -fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, -non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et -parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. -Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.</p> - -<p>Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la -compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans -cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! -le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. -Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais -tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui -tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au -delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation -était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant -d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et -puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme -elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. -Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux -en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, -à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son -désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, -et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!</p> - -<p>Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait -de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un -instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. -«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres -yeux!» dit-il en soupirant.</p> - -<p>Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et -tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit -entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des -retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son -doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau -tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur -lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du -premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait -de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait -tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière -était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil -que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision -reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le -petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!</p> - -<p>Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement -le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux -desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa -hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de -nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et -les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque -au même instant, «<i>arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide</i>,» -comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.</p> - -<p>—Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine -le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers -Schoorl.</p> - -<p>Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, -puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas -comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il -allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.</p> - -<p>—Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux -cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du -taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton -lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.</p> - -<p>—Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te -le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?</p> - -<p>Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des -perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le -considéra.</p> - -<p>Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant -par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant -Antoine.</p> - -<p>—Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec -vivacité, et un nuage reparût sur son front.</p> - -<p>Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de -l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous -les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, -descendit rapidement avec l'animal.</p> - -<p>Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la -carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.</p> - -<p>—Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce -qu'elle va faire.</p> - -<p>Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant -s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette -heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. -Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un -grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.</p> - -<p>Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y -attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se -remit sur-le-champ.</p> - -<p>—Sac plat! lui cria-t-il en riant.</p> - -<p>—Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec -le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?</p> - -<p>—Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage -le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le -regardant avec incrédulité.</p> - -<p>—Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se -convaincre.</p> - -<p>Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers -son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher -de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait -sanglante à ses pieds.</p> - -<p>Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, -il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du -filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.</p> - -<p>Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais -l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: -il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était -tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le -saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du -canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru -déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa -autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire -retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.</p> - -<hr /> - -<p>Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup -de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse -qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la -quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup -avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée -de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du -cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout -perdu.</p> - -<p>L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans -laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement -de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et -monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait -tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut -de la dune.</p> - -<p>—Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le -saisissant par le bras,</p> - -<p>—Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La -mer va venir tout à l'heure.</p> - -<p>Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé -une tombe avec ses doigts.</p> - -<p>Le soir suivant, il avait rendu l'âme!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Terres en friche ou incultes.</p></div> - - -<h5>FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.</h5> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="TYPES_HOLLANDAIS" id="TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></h3> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="Ia" id="Ia">I</a></h4> - - -<h5>LE BATELIER.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>J'ai si souvent voyagé en <i>trekschnit</i><a name="NoteRef_1_19" id="NoteRef_1_19"></a><a href="#Note_1_19" class="fnanchor">[1]</a> que je suis à même d'écrire -sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand -éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte -<a name="NoteRef_2_20" id="NoteRef_2_20"></a><a href="#Note_2_20" class="fnanchor">[2]</a> mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour -avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais -maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement -en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant -dans l'air crient à diverses autres le <i>Memento mori</i>, l'affaire prend -pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer -le <i>roef</i><a name="NoteRef_3_21" id="NoteRef_3_21"></a><a href="#Note_3_21" class="fnanchor">[3]</a> entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur -les temps changés. Ce n'est pas tant pour les <i>trekschnits</i> que cela -me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens -de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, -mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race -de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais -ils disparaissent de la terre—je veux dire des eaux. Respect pour -eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre -ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne -manquera au message, pas un <i>stuiver</i> à l'argent, pas un mot ne sera -lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. -Faites-lui seulement <i>savoir</i> que vous vous fiez à ses soins, et soyez -aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image -est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel -d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux -entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit -d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre -bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux -<i>compliment</i>, et que <i>toute la famille allait bien</i>, et l'impatience -d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa -bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans -lui dire:—<i>Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?</i> ou pouvais-tu dans -sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller -dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les -plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta -barque, quand il était vert<a name="NoteRef_4_22" id="NoteRef_4_22"></a><a href="#Note_4_22" class="fnanchor">[4]</a>, jusqu'à ce que la table d'étudiants sur -la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le -félicitais—que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille -couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on -avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le -<i>trekschnit</i> ne devrait pas être supprimé!</p> - -<p>Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui -savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure -de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du -<i>roef</i>, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le -pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le -pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit -d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de -tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes -mésaventures à bord du <i>trekschnit.</i> Chacun avait son mérite propre -dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des -lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; -l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens -de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième -parlait de <i>Bonaparte</i>, et combien celui-ci avait dû avoir peur des -cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un -ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa -culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; -le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et -son frère, surnommé <i>le Teigneux</i>, qui n'avait pas toute la dignité de -l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, -et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous -vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; -car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le -sort qui attend les <i>trekschnits</i> dans l'avenir.</p> - -<p>—Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le -<i>roef</i>, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après -avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans -le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, -batelier?—Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.—Mais -grâces aux chemins de fer.—Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne -vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt -fini d'eux. Mais la nouvelle...—La demoiselle ne connaissait rien de -plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait -pas à l'y faire monter.—Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans -doute quelque chose sur le soufflet souterrain?—Sur le quoi? demanda -la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?—Mais le soufflet -souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix -rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des -canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, -et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en -avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, -n'est-ce pas?—La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la -bouche.—Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un -certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres -les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. -Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à -côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;—Ici -le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que -dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son -innocence.—Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous -recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. -Ici la demoiselle ne put se contenir:—Dans la balance, batelier? -s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi -grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?—Vous -allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: -tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous -placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous -voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on -n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. -Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? -vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?</p> - -<p>À cet appel l'interpellé, qui est domestique du <i>Teigneux</i>, ne répondit -qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.—Pierre y -a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: -cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on -attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait -froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une -demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et -donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.</p> - -<p>—Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin -de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.</p> - -<p>—Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de -gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. -Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les -bateliers, à cause du grand air et du vent.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_19" id="Note_1_19"></a><a href="#NoteRef_1_19"><span class="label">[1]</span></a> Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins -de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en -Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_20" id="Note_2_20"></a><a href="#NoteRef_2_20"><span class="label">[2]</span></a> Page 66.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_21" id="Note_3_21"></a><a href="#NoteRef_3_21"><span class="label">[3]</span></a> Arrière du <i>trekschnit</i>, et premières places.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_22" id="Note_4_22"></a><a href="#NoteRef_4_22"><span class="label">[4]</span></a> On désigne en Hollande par le nom de <i>verts</i>, les -étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme -partout, à certaines tribulations et épreuves.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IIa" id="IIa">II</a></h4> - - -<h5>LE DOMESTIQUE DU BATELIER.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>—Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak -à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta -cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire -fortune en réalisant cette proposition.</p> - -<p>—Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se -mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! -Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes -doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce -pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.</p> - -<p>Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine -oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. -(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une -petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres -de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles -flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; -alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, -s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.</p> - -<p>—Faites monter Kees<a name="NoteRef_1_23" id="NoteRef_1_23"></a><a href="#Note_1_23" class="fnanchor">[1]</a>, dit-il au domestique qui entra.</p> - -<p>Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ -cinquante ans, de taille moyenne.—Que désire monsieur? demanda-t-il.</p> - -<p>—Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de -poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la -plus respectueuse attitude.</p> - -<p>—Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant -vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...</p> - -<p>Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose -désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, -voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en -ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux -le plus beau courage du monde.</p> - -<p>—Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.</p> - -<p>—Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa -redingote gris-jaune.</p> - -<p>Le bourgmestre prit une prise et dit:</p> - -<p>—J'ai attendu l'occasion de le récompenser.</p> - -<p>—Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler -au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... -monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...</p> - -<p>—Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; -il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une -petite place facile, une bonne petite place...</p> - -<p>—Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; -je ne désire nullement charger...</p> - -<p>Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.</p> - -<p>—Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place -il s'agit...</p> - -<p>Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec -majesté:</p> - -<p>—Le bénéfice de domestique à bord du <i>trekscknit</i> de X. Il sera donné -dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant -(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut -m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.</p> - -<p>Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait -d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si -clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, -que Kees jugea prudent de partir.</p> - -<p>—Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en -rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné -aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!</p> - -<p>Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et -lui demanda ce qu'il avait.</p> - -<p>—Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux -roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce -que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la -vadrouille<a name="NoteRef_2_24" id="NoteRef_2_24"></a><a href="#Note_2_24" class="fnanchor">[2]</a>, hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt -fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un -fossé! C'est magnifique, hein?</p> - -<p>La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces -exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle -en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais -avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, -un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de -ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.</p> - -<p>—Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis -longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux -pour celui sur qui cela tombe.</p> - -<p>—Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; -laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, -lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne -maison.</p> - -<p>Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui -arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus -d'une fois, la main à la barre du gouvernail.</p> - -<p>Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; -c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre -du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous -arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à -sortir.—Attends ici un instant, me dit-il.—Avec la voiture?—Non, -dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le -connais.</p> - -<p>C'était en effet mon neveu.—Que venez-vous faire ici, me dit -celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: -monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette -plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu -que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une -demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de -clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; -on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis -monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, -et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le -défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais -celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis -au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit -marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser -des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux -belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient -consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique -du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce -poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. -Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une -attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je -vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément -que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, -ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une -bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans -la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il -avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, -M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à -une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; -mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de -batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak -et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait -que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers -sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le -plus jeune domestique.—Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans -les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille -sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous -traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, -et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais -elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma -soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se -mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que -moi, s'il plaît à Dieu!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_23" id="Note_1_23"></a><a href="#NoteRef_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Abréviation de Corneille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_24" id="Note_2_24"></a><a href="#NoteRef_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés -au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des -navires pour les nettoyer.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IIIa" id="IIIa">III</a></h4> - - -<h5>LE BARBIER.</h5> - - -<p><i>À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.</i></p> - - -<p>Mon digne collègue,</p> - -<p>Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des -patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle -année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire -depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à -l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, -diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse -échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque -tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui -comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la -dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, -et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas -capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une -ulcération, de la guérir <i>secundum legum artum</i>, ou de graisser une -emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, -ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une -compresse.</p> - -<p>Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à -Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était -une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond -savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires -les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous -sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre -branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si -bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment -amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été -donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle -est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans -les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer -que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute -confiance en notre lancette?</p> - -<p>Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen -surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art -qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant -de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, -nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non -sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour -moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne -vous en naît pas de nouveaux. Hier,—et cette circonstance même m'a -porté à vous écrire aujourd'hui,—hier j'ai perdu mon dernier patient, -qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large -instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron -avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore -habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. -Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, -au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche -chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes -mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, -les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et -ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, -depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur -barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on -nomme <i>Jeune-France.</i> Je les vois tous les jours dans les magasins -d'estampes.</p> - -<p>Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition -pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on -présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération -disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à -laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur -à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre -inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? -Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent -pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que -cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.</p> - -<p>Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous -en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche -représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur -bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une -nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons -patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi -dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile -branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. -Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle -institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas -graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire -la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être -présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment -ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den -Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire -à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion -de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos -pères!) se soustrait à la faculté.</p> - -<p>Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est -déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, -qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement -l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de -cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste -avec notre inoubliable patron au <i>principium nocentium</i> de l'eau, -en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, -le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu -de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec -le misérable <i>sulfatis quinini</i>, seulement et uniquement en lui -conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la -fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous -quitter aussi. Adieu, <i>avicissime collega</i>, mes salutations cordiales à -madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">Votre affectionné collègue,</p> - -<p style="margin-left: 70%; font-size: 0.8em;">JORIS KRASTEM.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">Amsterdam, 12 décembre 18...</p> - - -<p style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i> Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé -qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre -magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires -scientifiques. <i>O tempores! o mora!</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IVa" id="IVa">IV</a></h4> - - -<h5>LE COUCHER DE LOUAGE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>; çà -et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue -inutile. Tout dort encore dans la <i>Bréestraat.</i> Seules les corneilles -sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la -tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les -clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la -sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de -bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes -savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de -cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre -à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les -cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. -C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: -sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le -chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du -visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et -enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit -Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie -réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.</p> - -<p>—Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. -Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien -que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et -commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait -entendre de nouveau son hip! hi!</p> - -<p>La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de -soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une -jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe -de chambre écossaise à carreaux.—Eh! le fou; voilà de l'exactitude, -gaillard!—Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de -l'œil, avez-vous attendu longtemps?</p> - -<p>Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur -l'attelage:—Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.—Oui, monsieur, -ils le désirent de tout cœur.—Ils n'ont pas un extérieur florissant, -Gerrit.—Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont -solides.—Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre -l'autre.—Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; -et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de -fameux coureurs.</p> - -<p>Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, -et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de -l'étudiant à la jeune-france.</p> - -<p>—Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur <i>un tel</i> en franchissant -d'un pas rapide l'escalier.—C'est qu'<i>il</i> dit aussi, dit Gerrit en -montrant son fouet.—En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en -boutonnant étroitement son paletot.—Si nous ne faisons pas le chemin -en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il -cligna des yeux.—Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur -François, pas même dans le sable, et il prit place.—Ils devraient être -morts de honte, reprit Gerrit.—Fais claquer ton fouet â ébranler la -rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du -fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant -de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux -de la <i>Bréestraat</i> dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.</p> - -<p>On s'arrête pour se rafraîchir à <i>l'Homme savant</i>,—Vous n'avez pas -très-bien marché, Gerrit.—Il faut défaire les jarretières, dit l'homme -en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et -se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et -un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies -d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux -prirent leur <i>prandium.</i> Tout est déjà prêt de nouveau.—Attendez, crie -François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.—Les -lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.—Soyez-en sûr, dit -Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande -gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour -amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.</p> - -<p>On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux -heures.—Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire -avec sa propre montre.—On a couru trop fort pour pouvoir retenir les -chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, -et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne -ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que -c'est un scandale.</p> - -<p>On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du -Sable; Bloemendaal; le sable...</p> - -<p>—Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.</p> - -<p>—Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de -derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.</p> - -<p>Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de -Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot -devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté -net devant la porte.</p> - -<p>—Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on -dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit -le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil -répété au garçon d'écurie qui attendait.</p> - -<p>Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les -manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer -de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.—Eh bien, Katjen, -dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu -rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous -poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a -pas encore d'amoureux.—Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable -maritorne; vous avez une femme à la maison.—Une femme, répondit -Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; -une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. -Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me -souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.</p> - -<p>Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. -<i>Conticuere, rumor,</i> etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, -des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, -à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et -s'écrie:</p> - -<p>—Gerrit, avez-vous du vin?</p> - -<p>—Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du -monde, en se versant un verre de bière.</p> - -<p>—Par les dieux! s'écria monsieur <i>un tel</i>, Gerrit n'a pas de vin, et -courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a -quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est -transporté de contentement.</p> - -<p>Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un -veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième -veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner -dix <i>stuivers</i> à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.—J'ai de -l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain -qu'aujourd'hui.</p> - -<p>Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, -répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne -lui convient.</p> - -<p>Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon -d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.</p> - -<p>—Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que -j'ai abrégé ce matin.</p> - -<p>—Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa -casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.—Une poupée de -l'homme, André!—C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous -traînez toujours à rentrer.—Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon -lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="Va" id="Va">V</a></h4> - - -<h5>LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes -gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. -Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et -devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les -champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des -deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant -sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais -taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient -de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils -commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses -désagréments.</p> - -<p>—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant -le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette -diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous -n'avançons pas.</p> - -<p>—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la -décoration de la campagne de dix jours<a name="NoteRef_1_26" id="NoteRef_1_26"></a><a href="#Note_1_26" class="fnanchor">[1]</a>, je le connais bien. Voilà -là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.</p> - -<p>—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.</p> - -<p>—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas -cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste -église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie -ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de -plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle -nous recevra cordialement.</p> - -<p>—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines -que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes -servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et -dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de -grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement -sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse -quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous -comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a -assez d'une fois.</p> - -<p>—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, -par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de -contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille -de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie -petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des -fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands -yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, -qui parle si bien et rit si gracieusement...</p> - -<p>—Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle -est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je -dis avec le vieux poëme:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.<br /> -</p> - -<p>—Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force -pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un -mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces -moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il -poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au -temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour -qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, -c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors -du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen -par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener -avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,—il y en avait -même, je crois, qui voulaient l'épouser...</p> - -<p>—Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les -plaintes de chacun?</p> - -<p>—Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop -honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large -faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par -exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant -la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa -petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui -pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne -qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne -et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied -avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept -hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...</p> - -<p>—Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la -petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière -les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts -pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...</p> - -<p>—Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais -comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. -Et elle parlait beaucoup avec moi.</p> - -<p>—Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais -tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils -partageaient avec six ou sept?</p> - -<p>—Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue -parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme -moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante -de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs -douloureusement agacés!</p> - -<p>—Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable -compagnon de voyage.</p> - -<p>—Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. -Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher -petit cœur...</p> - -<p>—Toi, par exemple, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard -était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût -pleuré au départ de celui-là.</p> - -<p>—Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur -Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.</p> - -<p>Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent -dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage -de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux -bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un -mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses -épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement -avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et -son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des -voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.</p> - -<p>—Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui -tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous -êtes toujours la même.</p> - -<p>—Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant -amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui -aient jamais brillé entre deux lèvres roses.</p> - -<p>—Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux -chasseurs de Leyde.</p> - -<p>Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.</p> - -<p>—Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... -der Krop.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_26" id="Note_1_26"></a><a href="#NoteRef_1_26"><span class="label">[1]</span></a> Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se -termina par la bataille de Louvain.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIa" id="VIa">VI</a></h4> - - -<h5>LE VOITURIER LIMBOURGEOIS</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>—Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros -cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire -quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!</p> - -<p>Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que -fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses -brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque -lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement -que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé -les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et -quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère -à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas -réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous -étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos -finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au -soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de -messieurs!</p> - -<p>Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval -à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour -intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, -en s'entretenant continuellement avec le cheval.</p> - -<p>—Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf -sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, -camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? -Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il -bien marcher, etc.</p> - -<p>Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était -brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge -coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans -la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour -il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds -rouges à l'extrémité du timon.</p> - -<p>Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement -d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité -possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à -titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre -de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis -que la bête n'est dirigée que par la voix (par <i>hot</i> et par <i>her</i>) et -par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en -forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne -pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez -encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une -guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première -est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont -les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se -voit venir à une lieue de distance.</p> - -<p>Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, -et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, -une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur -laquelle <i>Vlerk</i> et Hildebrand prirent place; les portes de la cour -furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec -une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau -tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son -cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant -torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son -cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. -Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre -expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros -cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.</p> - -<p>—Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à -Quaadmechelen, voiturier?</p> - -<p>—Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela -fait quatre heures et demie avec la charrette.</p> - -<p>Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport -pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, -leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je -puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir -le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. -C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui -deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a -rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas -de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval -continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause -de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs -humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas -possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je -suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en -effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en -équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce -mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au -voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres -frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il -conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que -nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et -demie, sans souffler, manger du pain et boire.</p> - -<p>Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un -bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la -campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. -Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que -les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une -demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui -était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de -devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le -prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand -il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette -même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de -Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main -de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à -un Limbourgeois: <i>Ote ton pantalon, car le mien est en pièces.</i> Et si -votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez -avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, -il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIIa" id="VIIa">VII</a></h4> - - -<h5>LE PÊCHEUR DE MARKEN.</h5> - - -<p style="margin-left: 70%;"> -<i>Ultima Thule.</i><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est -invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui -se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur -du palais du gouvernement et du <i>Doel</i>, où ils sont fort regardés -et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un -juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou -aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits -parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change -chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils -ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont -pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche -à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux -d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. -Ils portent,—pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,—des -pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches -dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et -des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre -un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du -propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune -et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à -larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme -ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de -petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux -rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont -le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu -desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont -de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces -cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à -pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, -ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice -nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur -tête.</p> - -<p>Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante -que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la -plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au -milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un -maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et -un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas -l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait -l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que -mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est -préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, -ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant -c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. -Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas -et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple -peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, -les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître -que les levées du service militaire et la chute des grandes et des -petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur -d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint -dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard -de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux -revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon -religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme -ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs -Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours -avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes -habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le -toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de <i>parfait -amour</i> et de <i>rose sans épines</i>, selon mon bon plaisir; puis l'homme -du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du <i>vin -qui crache</i>,—il désignait ainsi le champagne,—lorsqu'il avait fait -son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que -lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses -lèvres de bourgmestre.</p> - -<p>Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil -sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur -lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez -leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, -si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le -haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées -d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles -est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne -croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les -bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la -mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre -cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, -que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante -renommée <i>Spandonk.</i></p> - -<p>Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa -longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, -de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement -misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à -en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ -plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en -beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs -cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout -unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur -robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec -des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette -jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le -derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes -de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, -ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette -de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau -de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les -échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous -devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe -de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un -nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle -peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est -supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de -Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de -nourrices.</p> - -<p>Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du -monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus -plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, -et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement -avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIIIa" id="VIIIa">VIII</a></h4> - - -<h5>LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER<a name="NoteRef_1_27" id="NoteRef_1_27"></a><a href="#Note_1_27" class="fnanchor">[1]</a>.</h5> - - -<p>—Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet -vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, -avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient -leur repas du matin.</p> - -<p>—Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de -seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, -sont happées par le chien de chasse;—allumez-vous?</p> - -<p>—Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et -tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les -jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.</p> - -<p>—Il est en repos, la mère.</p> - -<p>—Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.</p> - -<p>—En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.</p> - -<p>—Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.</p> - -<p>—Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des -perdreaux...</p> - -<p>—Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.</p> - -<p>Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat -pleine du gibier tiré par eux.</p> - -<p>—Les voyez-vous encore? demanda-t-il.</p> - -<p>—Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les -voit bien.</p> - -<p>—Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de -l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le -fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. -Et un gros, savez-vous!</p> - -<p>—Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.</p> - -<p>—Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.</p> - -<p>Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de -seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le -chasseur et le <i>polsdrager</i> furent improvisés.</p> - -<p>Telle est en effet l'histoire de la naissance du <i>polsdrager</i>; mais -jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son -existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus -fidèlement que le <i>polsdrager</i> au chasseur. Il ne quitte pas son -côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit -derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse -en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien -et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses -lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites -épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que -les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires -que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux -bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui -ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés -contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux -qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient -encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient -abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette -du fusil; le <i>polsdrager</i> ne révoque en doute aucun de ces grands -événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne -lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, -quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il -tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. -Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à -en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les -histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait -communiquer. Si le coup du chasseur porte, le <i>polsdrager</i>, bien qu'il -n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois -la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le <i>polsdrager</i> -affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela -arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive <i>jamais</i>, affirment -chasseurs et <i>polsdragers</i>, mais cependant cela pourrait être; après -une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la -fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite -d'une chasse privée—qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris -exprès une perche et un <i>polsdrager</i> pour le faire lever... Pouf! les -cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.</p> - -<p>—Juste quand il se levait, dit le chasseur:</p> - -<p>—Vous avez été vite tout près, dit le <i>polsdrager.</i></p> - -<p>—Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.</p> - -<p>—Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le <i>polsdrager</i>; il -ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été -touché.</p> - -<p>Le <i>polsdrager</i> parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais -avec une pleine conviction.</p> - -<p>—Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un -coup sur la nuque, un beau bouquin.</p> - -<p>—Un beau bouquin, répondit comme un écho le <i>polsdrager.</i></p> - -<p>—J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, -rappelle le chasseur.</p> - -<p>—Cela est vrai aussi, répond le <i>polsdrager</i>; bien que le chasseur -n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au -chien.</p> - -<p>—Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse -du <i>polsdrager</i>, ce n'est pas cela.</p> - -<p>—Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?</p> - -<p>—Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, -mais tout à l'heure il s'est levé une hase...</p> - -<p>—Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?</p> - -<p>—Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez -de plomb. Tu la trouveras demain...</p> - -<p>Et le lendemain le <i>polsdrager</i> retourne dans la pièce à la recherche -du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont -des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve -l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, -l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur -dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui -protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un -ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_27" id="Note_1_27"></a><a href="#NoteRef_1_27"><span class="label">[1]</span></a> Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le -porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IXa" id="IXa">IX</a></h4> - - -<h5>LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 55%;"> -Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:<br /> -—Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!<br /> -Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,<br /> -Oh! que ce soit par une nuit sans lune!<br /> -Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,<br /> -Vous aurez la moitié de la <i>waterzoot</i><a name="NoteRef_1_28" id="NoteRef_1_28"></a><a href="#Note_1_28" class="fnanchor">[1]</a>.<br /> -Et je vous montrerai ensuite la terre<br /> -Où je trouve mes meilleurs vers.<br /> -<br /> -<i>Almanach des Étudiants</i>, 1836.<br /> -</p> -<hr class="r5" /> -<p>L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. -C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. -C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi -la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais -par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte -de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de -Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout -vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret -<a name="NoteRef_2_29" id="NoteRef_2_29"></a><a href="#Note_2_29" class="fnanchor">[2]</a>. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez -pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la -ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un -cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, -et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez -Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants -de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper -devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez -à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever -de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous -prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de -cette eau poissonneuse.</p> - -<p>Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter -un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. -Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me -demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une -paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il -est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et -la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est -pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par -jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que -vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela -n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, -le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une -ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce -coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour -lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est -même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les -ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de -cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.—Un pêcheur à la -ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une -consolation:—C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il -l'entendre répondre.</p> - -<p>Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour -commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la -cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me -suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! -Que voyez-vous?—Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors -du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.—Très-bien; ils sont -composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens -pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à -la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?—Yes, ce <i>fallow</i> avec -un bonnet de nuit et une veste de duffet!—Lui-même. C'est le pêcheur -à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que -dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de -Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion -de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une -corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et -graisseuse.—C'est cela, ce sont des vers de terre, <i>Sir!</i> rien que des -vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes -jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils -sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la -queue en dehors.</p> - -<p>Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une -sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en -corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, -et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le <i>Penëraar</i> -<a name="NoteRef_3_30" id="NoteRef_3_30"></a><a href="#Note_3_30" class="fnanchor">[3]</a>. Horrible, horrible, mort horrible!—Pas du tout, dira cet homme, -si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les -anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien -qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.—Le plat langage -leydois est très-laid et celui du <i>Penëraar</i> est le plus plat.</p> - -<p>Lorsqu'il n'y a pas de lune, le <i>Penëraar</i> sort à la tombée de la nuit, -avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le -joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de -duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans -sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière -il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de -Leyde atteste que le <i>Penëraar</i> en question n'est pas un vaurien, et ne -volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près -d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le -rendez-vous promis, il trouve un autre <i>Penëraar</i>, et après avoir pris -pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur -barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et -avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et -fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile -est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent -et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir -doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que -l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,—et -chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du <i>Penëraar</i>, non -quand son <i>cœur</i>, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, -et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, -la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les -<i>Penëraars</i> voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde -et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà -capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.</p> - -<p>—Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, -madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. -Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises -de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit -pot à feu, du sel et une pelle pour faire des <i>koeken.</i> L'anguille -est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée -par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis -que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre -elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses -au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux -domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope -avec l'apostrophe de <i>Fainéant</i>, petit nom d'amour que ces tendres -femmes ont imaginé pour leurs époux.</p> - -<p>—<i>Fainéant</i>, disent leurs lèvres de rose, <i>fainéant</i>, tu reviens -encore de ta barque où on fait si bonne chère? (<i>smulschoit.</i>)</p> - -<p>Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_28" id="Note_1_28"></a><a href="#NoteRef_1_28"><span class="label">[1]</span></a> Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement -d'anguilles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_29" id="Note_2_29"></a><a href="#NoteRef_2_29"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_30" id="Note_3_30"></a><a href="#NoteRef_3_30"><span class="label">[3]</span></a> De <i>peuren</i>, pécher a la ligne.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="Xa" id="Xa">X</a></h4> - - -<h5>LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. -Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein -d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, -lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de -corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure -qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. -Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, -avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son -doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, -un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande -du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice -et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne -ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une -boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille -d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les -termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, -et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de -soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite -et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que -ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est -un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une -excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme -une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose -des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante -partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. -Toutes les paysannes portent ce petit tour,—c'est-à-dire une petite -boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est -en horreur parmi elles.</p> - -<p>Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne -extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.</p> - -<p>La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans -l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque -ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte -de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte -peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une -excellente faiseuse de fromage,—mais un homme doit risquer quelque -chose—et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal -au hasard.</p> - -<p>La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de <i>faire du -fromage, faire du fromage</i> et toujours faire du fromage; il faut sans -cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après -le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, -sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de -besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. -Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le -premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les <i>voisins</i> -et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de -sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de -nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du -fromage.</p> - -<p>Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez -dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et -de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne -tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et -rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans -recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu -de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue -file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la -longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont -tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant -y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. -Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces -mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la -gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. -Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, -les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et -sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le -cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir -librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé -la présure—le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est -tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau -à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais -ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier -et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour -manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage -est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive -dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins -de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un -chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, -des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de -derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, -animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, -la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs -doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la -fenêtre où le soleil luit.</p> - -<p>Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, -a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais -querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les -fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, -elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec -le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup -d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait -la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela -pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle -déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée -qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette -déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, -elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur -lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils -aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, -mais parce que la métairie doit avoir un métayer.</p> - -<p>La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent -est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici -l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:</p> - -<p>—Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que -c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, -bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions -convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était -parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu -parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le -samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, -voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne -pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne -réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus -l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, -et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle -n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le -même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes -blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. -J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je -n'en connais pas de meilleure.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIa" id="XIa">XI</a></h4> - - -<h5>LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les -soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, -ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont -envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les -rues qui aboutissent à une porte, et surtout la <i>digue</i>, vaste place -à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et -vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de -fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries -sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes -les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des -barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez -le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, -chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, -l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants -des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. -L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend -le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre -prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade -que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres -jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville -semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la -magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier -chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une -cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce -sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à -beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées -ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à -la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les -lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est -remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues -lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans -celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se -frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.</p> - -<p>Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de -petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des -toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce -que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette -heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut -ni ne peut plus reprendre son fromage. Il <i>doit</i> le vendre de même -que les marchands de première main <i>doivent</i> l'acheter. Faire le plus -haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement -stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend -excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle -se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme -si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées -qu'il faut du sang versé.—Puis viennent les porteurs de fromage avec -leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans -leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit -être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.</p> - -<p>C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du -nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre -les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester -tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir -si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. -Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le -dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a -été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et -les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la -kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme -aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup -d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse -1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse -sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par -tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de -paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, -et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, -et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; -et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration -sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables -farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,—à -cause de la brièveté du temps,—épargnées par le propriétaire foncier, -pour valider ses comptes.</p> - -<p>Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu -ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire -d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les -yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous -les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de -tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, -est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est -fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun -avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les -porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La -culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les -confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, -fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns -qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur -écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan -m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous -connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet -en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, -pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de -vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau -entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la -soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les -yeux ou vers la nuque.—Il y a dix à parier contre un que le vieux est -un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, -soupçonneux.</p> - -<p>Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la -Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand -de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives -que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: -il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? -Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce -un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il -honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il -aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse -de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, -et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? -Il va régulièrement à l'église.</p> - -<p>Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant, -dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans -que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres -domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son -cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune -pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il -va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante -de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée, -et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement -le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas -pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Greffer des pommiers, cueillir des poires,<br /> -Faire la moisson et le foin,<br /> -Entasser dans la grange les fruits des champs,<br /> -Presser les pis, tondre les moutons,<br /> -</p> - -<p>et bien d'autres choses encore!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIIa" id="XIIa">XII</a></h4> - -<h5>LA GARDE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le nom de la garde (<i>baker</i>) est une preuve évidente (bien que le -peuple dise <i>baakster</i>), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas -avoir d'accès aux <i>étoiles</i> (<i>ster</i>) pour faire connaître le titulaire -d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi <i>féminin</i>, et s'il ne -l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes -a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de -l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient -au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille -pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous -autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance, -nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je -n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer -quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas -d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il -<i>gardé</i>, monsieur? Un homme aurait-il pu vous <i>garder?</i> Loin de là. Le -soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux -seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des -bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui -ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers -le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!—dont vous aviez besoin -au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de -ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort, -que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de -bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce -soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon -une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes -pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et -gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses -yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si -compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre -vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous -portiez encore bien moins des lunettes.</p> - -<p>Le nom de <i>baker</i> vient de <i>baken</i>, chauffer, choyer. Avoir eu une -<i>baker</i>, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé -et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur -jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode -laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige, -au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous -envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage -restaient seuls visibles,—et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour -faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient: -Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe -eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous -votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement -et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est -possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père. -Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps, -et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous: -les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment -plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous? -Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.</p> - -<p>Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures -anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la -femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la -main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu. -Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère -encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme -elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né -était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait -mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous -sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un -étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec -tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami -de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a -récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance. -J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement -ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de -votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.</p> - -<p>Puisque le moment arrive où vous direz:—O ma <i>Baakster</i>, dite <i>Baker!</i> -vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à -votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout -le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous -faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes -et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable. -Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et -vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de -médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous -donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans -toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a -toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance -envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai -la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs -gardes...</p> - -<p>Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté -par un maître de gymnastique.</p> - -<p>Ce morceau semble ne parler que des bonnes <i>bakers.</i></p> - -<p>Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un -mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle -garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1840.</p> - -<p>FIN DES TYPES HOLLANDAIS,</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h3> - -<h5>ET</h5> - -<h4>DÉDICACE À UN AMI</h4> -<hr class="r5" /> - -<h4>PREMIÈRE ÉDITION.</h4> -<hr class="r5" /> - - -<p>Mon excellent ami!</p> - -<p>Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y -manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le -monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel -ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais -contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme -je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien -renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes -attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui -me..., j'aurais pu dire,—ils devront <i>conspuer.</i> C'est un mot solennel -et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille -chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques. -Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été -mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et -comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de -fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour -cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable -maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire -dans le voisinage de ton nom?</p> - -<p>Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des -heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades -et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où -un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos. -Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont -être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme -tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et -d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y -retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix. -Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades -doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de -nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.</p> - -<p>Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont -deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret, -ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de -plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le -bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle <i>Jaap</i> -ou <i>Hildebrand?</i></p> - -<p>Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était -très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une -seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût -pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la <i>Camera obscura</i>, -et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre -avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant<a name="NoteRef_1_31" id="NoteRef_1_31"></a><a href="#Note_1_31" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre -quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle. -Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose -d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui -ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus -naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés, -et demande pardon pour les fautes d'impression<a name="NoteRef_2_32" id="NoteRef_2_32"></a><a href="#Note_2_32" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il -y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela -est-il possible?), <i>onverschilligst</i> (le plus indifférent), au lieu -de <i>onbillykst</i> (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des -centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai -pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la -page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler -d'une paysanne <i>skalksche</i> (rusée), que de dire une paysanne <i>geksche</i> -(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait <i>sckalks</i>, que; Elle -riait <i>mals</i>, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la -page 160, regarder <i>schalk.</i> Alors vint le compositeur, il secoua la -tête et mit <i>schalks.</i> J'intervins et me fâchai contre le compositeur, -j'enlevai l'<i>s</i>, et je mis à côté le <i>deleatur</i>; je reçus une épreuve, -j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main -se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je -n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de -mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit -devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à -cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens -écrivains.</p> - -<p>Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page -101, il y a <i>bragt</i> au lieu de <i>bracht.</i> Cela vient de la prétention -d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous -en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle -d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun. -Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux -autres: <i>Hanc veniam petimusque damusque vicissim.</i></p> - -<p>Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre, -et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence -d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la -dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque -chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira -à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein -d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se -renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du -ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on -se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait, -et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans -affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!</p> - -<p>J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais -il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la -dernière page, ce qui revient presque au même!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_31" id="Note_1_31"></a><a href="#NoteRef_1_31"><span class="label">[1]</span></a> Voir cette citation dans l'introduction.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_32" id="Note_2_32"></a><a href="#NoteRef_2_32"><span class="label">[2]</span></a> Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se -plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de -commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion -toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les -diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse -j'ai craint que cela ne fût trop joli.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="DEUXIEME_EDITION" id="DEUXIEME_EDITION">DEUXIÈME ÉDITION</a></h4> - -<p>Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.</p> - -<p>On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel -j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes -d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des -personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction -que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su -nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir -posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, -dans ce bas monde, tant de <i>nurks</i> et de <i>stastok</i> exhibassent leurs -aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les -montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention -malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg, -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos -propres changements.</p> - -<p>Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que -je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au <i>Mouchoir -bigarré</i> de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé -un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les -acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du -professeur Vrolyk, à propos d'<i>Une Ménagerie</i> (bien que ce dernier -morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation, -sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.</p> - -<p>Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au -public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant -d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait -étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre; -attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la -<i>Chambre obscure</i>, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la -dédicace de ce volume.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES" id="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.</a></h4> - - -<p>Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles <i>représentations</i> -promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la -promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la <i>Camera -obscura</i>, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre -aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'<i>incipere -ludum</i> était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux -employer mon instrument.</p> - -<p>Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou -rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons -services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter -l'adage: <i>Non lusisse pudet.</i></p> - -<p>Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une -nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le -désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce -qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur -devait-il refuser? C'eût été vraiment le <i>lusisse pudet.</i></p> - -<p>Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou -moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont -toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a -beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant -pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais -autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais -je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. <i>Il faut juger les -écrits d'après leur date</i>; c'est toujours une excellente maxime. Si en -ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je -croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de -plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance -des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais -impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années -inutilement.</p> - -<p>Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième -fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait -passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant -pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est -connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle -a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en -nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre -joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait -pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi -des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos -jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse -nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en -a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir, -un cœur <i>auquel rien d'humain n'est étranger</i>, et qui ne reste pas non -plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps -de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons -de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime. -Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous -leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la -question n'est plus de <i>jouer</i>, mais bien de <i>redevenir enfants.</i> Et -celui-là seulement est un <i>enfant</i>, dans lequel la force, la sagesse et -la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!</p> - - -<h4>FIN.</h4> - -<hr class="chap" /> - - -<h5><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h5> - - -<p style="margin-left: 20%;"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-Propos</a></p> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></span></th></tr> -<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Les petits garçons</a></td></tr> -<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Malheurs d'enfants</a></td></tr> -<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">Une ménagerie</a></td></tr> -<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">Un homme désagréable dans le bois de Haarlem</a></td></tr> -<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Humoristes</a></td></tr> -<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur</a><br /> -<a href="#VI">et le chemin de fer</a></td></tr> -<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Jouissance des plaisirs</a></td></tr> -<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">Les amis éloignés</a></td></tr> -<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">L'hiver à la campagne</a></td></tr> -<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X">Le progrès</a></td></tr> -<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI">L'eau</a></td></tr> -<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII">Enterrer!</a></td></tr> -<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII">Une exposition de tableaux</a></td></tr> -<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV">Le vent</a></td></tr> -<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV">Réponse à une lettre de Paris</a></td></tr> -<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI">Antoine le chasseur</a></td></tr> -<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em; margin-top: 2em;"><a href="#TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></span></th></tr> -<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#Ia">Le batelier</a></td></tr> -<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#IIa">Le domestique du batelier</a></td></tr> -<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#IIIa">Le barbier</a></td></tr> -<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IVa">Le cocher de louage</a></td></tr> -<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#Va">La jeune fille du Brabant du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VIa">Le voiturier limbourgeois</a></td></tr> -<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VIIa">Le pêcheur de Marken</a></td></tr> -<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIIIa">Le chasseur et le polsdrager</a></td></tr> -<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IXa">Le pêcheur à la ligne de Leyde</a></td></tr> -<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#Xa">La paysanne de la Hollande du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XIa">Le paysan de la Hollande du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XIIa">La garde</a></td></tr> -</table> -<p style="margin-left: 20%;"> -<a href="#EPILOGUE">Épilogue et dédicace à un ami</a><br /> -<a href="#DEUXIEME_EDITION">Deuxième édition</a><br /> -<a href="#ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">Annexé à la troisième édition pour faire suite aux pièces précédentes.</a> -</p> - -<h5>FIN DE LA TABLE.</h5> - - - - - - - - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 ***</div> - - - -</body> -</html> -</div> - -</div> diff --git a/old/50211-h/images/cover.jpg b/old/50211-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4f960c4..0000000 --- a/old/50211-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/old/50211-0.txt b/old/old/50211-0.txt deleted file mode 100644 index b988848..0000000 --- a/old/old/50211-0.txt +++ /dev/null @@ -1,8164 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La chambre obscure - -Author: Nicolaas Beets - -Translator: Léon Wocquier - -Release Date: October 14, 2015 [EBook #50211] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - -LA CHAMBRE OBSCURE - -PAR - -HILDEBRAND - ---NICOLAS BEETS-- - -TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER - -(From the Dutch "Camera Obscura") - -PARIS - -MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - -RUE VIVIENNE, 2 BIS - -1860 - - - - -AVANT-PROPOS - - -Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps, -accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne, -n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie -néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle -ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler -de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce -génie dramatique dans le _Lucifer_ duquel Milton a peut-être taillé son -_Paradis perdu._--Le Hooft, ce Tacite du XVIe siècle,--le Bilderdyk, -ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui était aussi -universel et peut-être aussi puissant que le patriarche de Weimar; -sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et étudiés, la -Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre d'écrivains -éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation en France. -Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle la plus -exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante profondeur -d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre supérieur, le -Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être placées, -sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre conteur -écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler aujourd'hui -au public français l'une des plus remarquables productions. - -Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre -de _Camera obscura_, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès -considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six -mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans -celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles, -et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition. -_Camera obscura_ renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis, -de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé -_Hildebrand_, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère -pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre -même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un -des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M. -Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père -était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science -qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets -a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir -fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en -théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements -importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille, -par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de -l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son -siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature -néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede, -village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il -y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle -vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la -même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux -reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de -Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en -1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il -est. - -M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de -vingt ans, il publiait un volume, intitulé _José_, dans lequel il imite -la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse -de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes -suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes, -parmi lesquels on remarque surtout _Guy le Flamand_, _Kuser_ et _Ada -de Hollande_, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs -éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques -années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes, -l'un simplement intitulé _Poésies_, l'autre tout récent, quoiqu'il -en soit déjà à sa seconde édition, _les Bleuets._ On doit encore au -révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de -volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature, -à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du -talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé -au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir -à _Camera obscura_, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus -originales. - -Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué -officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il -emprunte, dit-il, au _livre inédit d'un anonyme._ - -«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir -et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure, -et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve -plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les -groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux -grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant -pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois -qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi -l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une -même figure ressemble à cent personnes différentes.» - -Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés -d'Hildebrand. - -On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art -pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir -la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé -en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la -littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à -part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la -nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière -de la _Chambre obscure_, dont il invoque le nom, avec une surprenante -fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si -peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait -qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres -répondent mieux à leur titre que _Camera obscura_; les personnages -qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils -pensent sous vos yeux;--vous les connaissez; ils sont autour de vous; -il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez -appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise -et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce -sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des -types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent -partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet -de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup -d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se -rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs -passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle. -Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans -recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement, -tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent -_Camera obscura_, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je -ne dirai pas le nom de _roman_, mais même la qualification plus humble -et plus vague de _nouvelle._ Ce sont de simples calques de la réalité, -qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où -l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups -de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si -souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions -littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est. -La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà -ce qu'on trouve dans _Camera obscura_; la Hollande décrite avec une -finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les -rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond -observateur qu'il soit;--les hommes peints avec une vérité frappante et -naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai -qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les -scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable -bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,--humour incisif -et du meilleur aloi,--sentiments nobles et touchants, voilà ce qui -caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du -lecteur. - -Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans _Camera obscura_? -demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont -ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une -chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais -un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi -qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de -_Camera obscura_ la constatation de l'effet produit sur les amis et les -connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions -pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces -portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de -ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son -avertissement: - -«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages -que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans -chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou -sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel -ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas -monde, tant de _Nurks_ et de _Stastok_ exhibassent leurs aimables -qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer -du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention -malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à -titre de changement.» - -Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un -volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes -de _Camera obscura._ Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre -de _Scènes de la vie hollandaise._ Les petits tableaux de Hildebrand -ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande -exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un -instant pour eux les choses _grandioses et étrangères._ C'est ce qui -nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le -présent volume la seconde partie de _Camera obscura._ - - - - -LA CHAMBRE OBSCURE - -I - -LES PETITS GARÇONS. - - Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance - Vous flotte encore sur les épaules! - Jamais le méchant temps ne le calomnie; - On est toujours gai et content. - - Le sabre de bois du hussard - Amuse le jeune garçon, - Et la toupie et le bâton - Sur lequel il va à califourchon. - - Et lorsqu'il lance dans l'air bleu - La balle aux raies bigarrées, - Il ne pense pas an parfum des fleurs, - Ni à l'alouette, ni au rossignol. - - Rien n'attriste, rien dans le monde entier, - Son visage serein et radieux, - Que quand son édifice tombe à l'eau - Ou que son sabre se brise. - - L'enfant joue et court - Pendant tout le long du jour - À travers le jardin et les champs verts, - À la poursuite des papillons; - - Bientôt tu transpireras - Non plus toujours content, - Et apprendras dans le gros Cicéron - Du latin moisi. - -La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies; -et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire -des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces -jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de _Jeux d'enfant_, -que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les -petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela -par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands, -français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les -hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième -partie du _Nord_, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens -dans son _Voyage à Rome_; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je -tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et, -malgré la loi contre les Belges, pour la plupart _spes patriœ_ en -blouse bleue. - -Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois -vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec -des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son -développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord, -vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites -toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans -le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son -oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable -pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux -favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu, -vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un -seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller -des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il -sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il -a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes -du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes? -Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je -vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le -faire;--qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange -ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est -inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un -espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère -dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec -de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais -paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il -deviendra un grand homme. - -Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux -solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son -regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors -de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au -samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la -semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux -bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats; -les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés; -cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats, -je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte -de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en -pas porter du tout,--une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un -pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il -porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des -billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un -bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson, -une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère -aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau, -un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire -chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu -par un mouchoir de couleur. - -Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs; -dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et -peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à -notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves -d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un -esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais -frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux, -il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins -imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais, -en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait -passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et -se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux -hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de -bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il -a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement -rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa -tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette -circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé -au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment. -Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra -assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une -tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à -marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut -patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel -selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend -une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix -lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans -avoir de vertiges. - -Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut, -toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te -vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta -simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense -à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même -pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est -nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et -même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta -postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste, -qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le -nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut -mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de -rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde! -Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de -chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté, -ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté -jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes -en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et -cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant -que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous, -bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi, -que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je -vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs -sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre -dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il -vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident -le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement -de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous -restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers -amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du -cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ... -qu'un vœu. - - - - -II - -MALHEURS D'ENFANT - - -Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz: - - Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance - Vous flotte encore sur les épaules! - Jamais le méchant temps ne le calomnie; - On est toujours gai et content. - - Rien n'attriste, rien dans le monde entier, - Son visage serein et radieux, - Que quand son édifice tombe à l'eau - Ou que son sabre se brise. - -Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes -années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer -qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des -jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre -presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la -désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne -sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans, -qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant -ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise; -nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de -neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur -un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais, -j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai -été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu -quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou -d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable -de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la -vertu ou sur les quatre saisons; et _Sanderre_, dont le père était -adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G., -qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas -prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait -toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient -toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je -n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je -n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur -le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune -homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait -parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui -permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le -contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de -l'enfant et n'a rien en soi de remarquable. - -Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de -l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins, -que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du -vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher, -tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne -pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine -de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après -avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce -dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment -ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais -ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans -les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la -même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la -parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela -élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous -appliquez une main chaude sur leur thermomètre. - -C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette -jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet, -je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut -sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître -n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé -d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par -l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur -que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que -c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons -plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du -catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi -le _Journal de Harlem_, depuis _a_ jusqu'à _z._ (En sommes-nous moins -bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si -haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les -jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec -un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et -les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un -air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si -insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à -la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures -et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept -provinces[1]. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la -table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait -penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres -livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des -attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs -qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au -bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et -combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres -d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour -établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique, -c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y -avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de -lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion -de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont -pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous -avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà -vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous -n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous -avez comme résultat: 12 lastes[2], 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons, -8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux -sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société, -vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux -livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,--95 lastes, 2 muids, -1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une -erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes -les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous -avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et -croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres -d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention, -c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là -depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois -de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus, -lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique -temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis -neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant -un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas -d'instruction et jouent aux dutes[3] dans la rue. On vous a d'abord -forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique: - - Quelle joie! l'heure de l'école a sonné - Que chaque enfant désire tant! - ---Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit -garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que -vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le -rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse -de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré -d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien -entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous -n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés -des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart -et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante, -vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en -grand le mot wederwaardigkeit[4], remarquable par deux difficiles -_w_; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous -écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et -sept fois sur la ligne _Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid_[5], -dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot _der_, ce -qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du -mot _moeder_, et vous avez mis une fois _voorzwyzigkeid_ au lieu de -_voorzigtigkeid_; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à -l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne -pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume, -par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées -avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et -l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour -la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire. -Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers -lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent -trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la -matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une -fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite -d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité -des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois -parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en -albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes -dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais. -Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec -la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice -de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel -exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble -aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le -second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à -y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là -pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain -que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi -Hérode. - -De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que -l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de -jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais -cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non, -l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles -mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que -possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde -toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les -sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van -Alphen: - - Apprendre est un jeu, - -ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je -m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou -ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que -j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se -soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique), -et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que -m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la -méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus -peureux. - -Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de -papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des -malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés -de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites -proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent -et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur -la formation du caractère. - -Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire -avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un -chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi -par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre -l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut -s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous -prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller -à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par -laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours -des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je -voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième. -C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des -consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je -sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en -somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler -à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs -philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand -(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir -espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années. - -Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur -de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui -trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte -des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la -perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous -sentiez,--non, vous ne sentiez pas,--oui, hélas!--vous sentiez, trop -certainement,--que vous aviez une double dent. Et la première était -solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur: -parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos -jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce -chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule -consolation était que la première se détacherait facilement. En effet, -la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant -apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche, -votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos -petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous, -et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec -vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et -une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre -joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi -voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie -est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand -crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise -humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes -pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant -du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes -domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main, -mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle, -vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil -auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu, -n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible -d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il -l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour -vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez -pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à -celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie -approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit -garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où -l'on doit arracher la double dent. - -Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus -qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention -que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on -passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du -pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes -lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques -petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles -avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de -mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes -grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent -la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de -pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le -même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à -la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans -plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais -côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les -individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est -tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on -vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec -Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame, -mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec -la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête -plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la -société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique -est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et -très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes -de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes -devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire. - -Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas -précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle -résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans, -et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième -année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce -qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient -que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et -trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est -retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils -sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y -arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct -seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts -qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte -chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des -douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour -les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu -croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce -qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa -dignité. - -Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de -la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et -les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de -certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter -la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse -tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères -situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;--ni des -misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et -maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes, -comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne -parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long. -S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus -délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à -ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de -leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée -avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à -ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société, -dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois -la tourmenter et lui tomber à charge,--pour son bien,--mais il faut -prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser -une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures -pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente? - - -[Footnote 1: Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles -a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier! -Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (_Note de -l'auteur._)] - -[Footnote 2: Poids de 4,000 livres.] - -[Footnote 3: Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.] - -[Footnote 4: Adversité.] - -[Footnote 5: La prudence est la mère de la sagesse.] - - - - -III - - -UNE MÉNAGERIE. - - - Les peines infamantes sont - 1° Le carcan; - 2° Le bannissement; - 3° La dégradation civique. - _Code pénal_, liv. 1, art. 8, - - -Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites -pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne -peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit -du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire, -du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me -racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous -avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre -dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas -qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs -pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et -comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans -oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le -casoar, son bon mot sur les singes, et son _quiproquo_ sur les ours. À -tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les -motifs de mon aversion. - -Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous, -d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants -...--Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?--Non, pour tout homme -qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe. -Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je -les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées -entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle: -le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès, -regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des -cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans -ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé -en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au -haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait -invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait -agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites, -resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves -sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie, -c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines -mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les -idiots. - -Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose -de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de -courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur -lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien, -transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie. - -Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages -sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par -un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie -crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse -couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?--Voyez-vous, là, -cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les -arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil -de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux, -deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un -sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se -soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête -levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond! -Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des -mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements. - -À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui -l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous -inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans -ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou -court et ridé; un instant,--et c'en sera fait, il le déchirera en -morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi, -la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa -victoire et fier de sa royauté. - -Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, -le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au -dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de -tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... -Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. -Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. -Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais -soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une -malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, -pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. -Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y -sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de -haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous -jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont -ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa -demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, -Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. -Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de -défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion -a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? -Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas: - - Laissez-le venir s'il peut? - -Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses -mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser -son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui -et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les -cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui -attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque -accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la -compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? -Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que -tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur -naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses -yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. -Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: -on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un -grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses -moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les -cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène. - - -Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des -rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux -sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, -ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des -hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient -leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, -ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as -pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! -Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi -bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses -ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» -À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs -proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu -deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici -comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une -vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière -leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la -nature, ils sont beaucoup moins bêtes. - ---Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! -Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. -Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le -geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers -d'État.--Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans -toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une -représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est -celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une -rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le -prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. -Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le -rire de l'hyène, il y a du _pectus quod disertos facit._ Ne croyez pas -qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais -qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé. - -Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain -donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! -Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir -les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins -de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et -s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, -hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils -tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se -dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les -invités! - -Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est -l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais -encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les -mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace. - - Sire! ce n'est pas bien, - Sur le lion mourant vous lâchez votre chien. - -Fi! il nomme le tigre _monsieur_ et la lionne _madame._ Il raconte -des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit -appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du -mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme -madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme -des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de -l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous -voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa -mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se -raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches -et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les -captifs. - -Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin -éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui -faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez -contempler les beautés du _Rapenburg_ et de la _Breestraat_[1], par -une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle -dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, -sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans -une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux -les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est -vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une -grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à -la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils -ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont -morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le -froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs -ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de -l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle -reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais -l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est -pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et -intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont -pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs -noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement -entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts. - -Mais une ménagerie! - -O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre -ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous -l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs -de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous -valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes. -Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez -votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur -la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre; -lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure -une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et -attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est -bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez -pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas -d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie! -C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu, -faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la -générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. -Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de -leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur -esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par -consomption. - - -[Footnote 1: Voir _Scènes de la Vie hollandaise_, p. 147.] - - - - -IV - - -Un homme désagréable dans le bois de Harlem. - - -Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis -ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue -uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais -encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il -maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les -Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des -lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, -comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En -effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins -d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société _Félix_ -[1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de -ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert -Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, -le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une -lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau -et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) -qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois -de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais -j'avais quelque chose contre mondit cousin. - -Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, -habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au -fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais -quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose -d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement -désagréable. - -J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait -rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une -forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop -étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder -sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien -à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin -Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, -me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de -surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, -il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un -se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des -plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle -déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous -son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait -trop fou. Laisser passer la remarque avec un _Hein, vous trouvez?_ -trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en -attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et -quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et -qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant -à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement -de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux -s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie -diabolique. - -Si de ce petit exemple de mon chapeau,--c'est chose étonnante, pour le -dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,--vous -n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je -vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai -la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et -le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si -on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être -malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était -que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que -lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était -toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; -mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits -griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les -plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui -avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents -inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation -le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque -visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité -modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être -blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité -des proverbes, que _Ingenuas didicisse féliciter artes, etc._ Mieux -vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, -il savait très-peu de latin. - -Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait -l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète -sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le -cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait -mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains -passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien -Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait -fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque -sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, -parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en -gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler -l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année -précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et -que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de -fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, -de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre -réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir -de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle -influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous -étiez toujours désarmé. - - * * * * * - -Il y a trois ans environ,--je dois être ménager avec les années, car je -suis encore si jeune,--que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 -juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait -venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit -heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à -l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un -autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de -Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, -puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin -aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs -de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, -nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur -et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon -cousin Nurks appartenait à cette classe de gens. - -Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand -enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes -s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai -promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent -les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai -Boerhave,--je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, -des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin -entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection -de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je -lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des -arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la -pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être -ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée -au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois. - -Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave -(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus -devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) -du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien -de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais -dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et -le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par -la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société -de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois -membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à -élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du -onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait -donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais -ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus -grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général -partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager -son cœur sur le _gros et ennuyeux pareil_, un oncle d'un des convives, -qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, -et un _insupportable long vieillard_, cousin germain d'une autre des -personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait -commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer -la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem. - - * * * * * - ---Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami, -l'étudiant Boerhave, cousin. - -Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non. -Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap, -je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps -que je ne l'avais vu! - ---Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette -porte d'Amsterdam m'a paru éloignée! - ---Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour -montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam. - ---Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force -particulière sur le mot _est_; mais c'est justement pour cela que ce -que je dis fait honneur à la ville de Harlem. - -Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la -chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences; -il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été -frappé de défaillance. - ---De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords -ronds. - -Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec -elle; il s'imaginait n'avoir rien vu. - ---Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand? - -Je courus au porte-cigares et le lui offris. - ---Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la -pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du -monde. - -Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez. - ---Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On -est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu -qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde. - -Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de -succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin. - -Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations -relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint -rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il -connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir: -«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur -quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles -sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous -quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette -occasion pour me faire l'observation suivante: - ---Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient -toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs. - -Et comme j'ouvrais de grands yeux: - ---Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu -un coup de pied de cheval sur la figure. - -Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance -avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs, -attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam -ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur -la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en -désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela -me parut tout à fait impossible. - -Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur -d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que -le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il -assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un, -que _le teint en devenait vilain_; mais lorsque Boerhave déclara -qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu -parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami -du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans -pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes -les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques -très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études, -tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y -avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son -chat. - -Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.--Toutes -les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au -printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît -pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant -la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque -connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles -ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient -très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et -qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de -midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service -existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les -oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit -à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle -comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans -l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on -peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au -Ve siècle. - -Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de -fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime -mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine -et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre -des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et -partis d'Amsterdam par le _trekschnit_ de sept heures. Les hommes sont -mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des -favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec -lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête, -entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en -bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles -relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une -goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles, -lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles -mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac; -plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On -rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept -femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais -passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière -au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier -_trekschnit_ pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de -bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles -pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse, -dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière, -et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la -richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps -entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois. - -Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant -d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont -les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent -des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre -comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté -dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice -signifie _Walleen._ - -L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le -ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où -le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus -des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un -char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour -attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux; -c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun, -un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un -extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux -armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un -gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote -noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise -sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore -un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un -déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe -bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter; -elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec -une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette -sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne, -et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des -souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans -le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de -deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans -d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes -les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne -idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces -enfants le solennel Urve[2]. - ---Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que -faites-vous de vos mains avec ces coquilles? - -À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes -dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment _tout à fait de -campagne_, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie -hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs _chères -petites bêtes._ Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez -Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de -garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un -vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière -le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de _la Foi -doit paraître_ ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux -qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une -famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus -uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois -blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils -boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la -liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues. -Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un -homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône; -un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours -vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être -en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est -seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois -l'argent de leurs grands-pères. - -Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et -demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se -compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur -place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et -par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits -boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui -portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et -de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues -trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de -leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci -n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de -leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des -sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas -le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec -les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme -d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire -près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans -valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une -visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris -de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de -l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un -habitué. - -Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois -de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec -la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du -ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs, -des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus -loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la -rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle, -par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule -et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir -ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit -rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier -en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le -tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze -personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches -pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que -la plupart de ces derniers détellent en ville. - -Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous -rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les -teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs -corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants, -des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des -sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous. - ---Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce -rire particulier que les Anglais nomment _a sneer_, en brisant un -entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour -m'empêcher de répondre. - -Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant: - ---Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem? - -Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière -nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les -fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je -savais cela tout aussi bien que lui. - -Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous -avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles -étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis -que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines: - ---Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas -encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière. - -Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en -regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je -fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé -soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait -aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait -demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?» - -D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il -disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent -devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines -bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures -et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un -moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se -disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs -de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là -un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi -troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société -de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long -d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis -à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de -ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou. -Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande -dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la -remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien -un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un -_cactus speciosus_, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il -prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup -de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de -demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là, -auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et -des chambellans de Sa Majesté le roi. - ---Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks -au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était -nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question. - ---Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon. - -Et ce mot m'alla à l'âme. - -Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées, -avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles, -d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais -eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et -brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me -demanda avec impatience: - ---Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé? - -Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui -cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de -montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à -chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par -fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks -fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs -qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est -une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant -d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour -mériter toutes les médailles de la société _Tot nut van Algemeen_[3], -si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense -qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire -pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks -l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant -le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il -semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de -fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un -homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare -de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son -attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait -à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations -qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il -fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle -sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux -larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du -pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer -de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême, -et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui -persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui -devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir -être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que -le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le -généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il -sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de -la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine, -il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que -je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A -quiconque ne trouvait pas la première _surprenante_ et la seconde _à -mourir de rire_, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant -sur le point sensible des favoris et des cravates en corde. - -Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans -rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches -profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille -au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes -basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un -grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des -Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un -long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les -Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en -temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant -pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies -qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne -demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un -peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement -des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la -vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi -peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante: - - Fleu--ve du Ta--ge, etc. - ---Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles -touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il -n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir -de la vanité. - -La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit -pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à -bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait -rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en -empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks. - ---Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais -en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile. - -Il était ainsi. - -On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale. - ---Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux. - -Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré. - -Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place -et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà -dépassée. - -Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si -on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un -très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés, -remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis -un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire -apprécier aussi son talent. - ---Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks. - ---Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant. - ---Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une -bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que -vous n'êtes pas très-musicien. - -Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert -Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit -autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans -quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en -existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels -sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa -main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec -un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à -un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de -l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine -sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant -glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un -grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une -clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la -capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement -plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête -très-significatif, _n'a pas de méthode_; ou le tact de distinguer la -musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont -et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement -copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales, -on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de -déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à -loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants -ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et -les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches. -Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que -vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que -cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je -crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant -qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou -une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain. -Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette -impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré -des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen, -qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables. - -Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense, -je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter. -Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux -_Armes d'Amsterdam_; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie -d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient -une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une -indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme -s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande -après;--comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé -d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse, -naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;--comment il -regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup -vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était -tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop, -et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction -qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour -pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle -était assise;--comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore -l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup -de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis -dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous -avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de -soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas. -Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les -noms de douteur et de pur drap. - -Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_, -le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore -la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce -que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il -partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme -toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu -la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le -soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux -petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient -dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien -vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la -laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la -connaissance. - -1839 - - -[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.] - -[Footnote 2: Formule de politesse.] - -[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association -philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.] - - - - -V - - -Humoristes. - - - L'armée part pur milliers, puissante, la plus - grande de celles que le pays d'eau a jamais - mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la - Zélande et la Hollande réunies. - (_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.) - - -(Extrait d'une lettre de Melchior,) - - -Cher Hildebrand. - -J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps -imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais -toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne -savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait -présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai -eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père -prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais -qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez -un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui, -tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois -heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un -quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue -à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez -quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une -pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je -connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans -les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre -imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas -cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance. - -Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un -humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement -à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste, -cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon -cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez -trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un -humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas. - -On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour, -mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite, -il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute -église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On -n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus, -on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver -un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes, -humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts -humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris, -humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et -caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux, -humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de -mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui -injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de -sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et -une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les -livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de -bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes -de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose -qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien -qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous -pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je -ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles -et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je -n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si, -comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les -_parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema -naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au -style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et -en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup -de choses religieuses dites d'un ton suffisant. - -Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il -est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure -définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne -n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence -à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt -créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société -de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez -reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes, -le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce -n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai -tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un -humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est -dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la -_neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y -puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que -cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après -tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent -en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous -verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en -sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin, -un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le -trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la -salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants; -l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime -d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes -qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà -vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté -comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun -d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception -de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays -connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse, -plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour -les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation -considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes, -de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie. - -Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous -rallier aux humoristes. - - -[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du -sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur -l'idée.»] - - - - -VI - - -LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER. - - -On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu -bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez -nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant -d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure -longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, -la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. -Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre -autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que -hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer -qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, -une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, -c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la -plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut -faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis -attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang -coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de -fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que -j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un -pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen -de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des -chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais -que rarement faire usage. - -Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. -Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si -le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume -avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous -pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un -peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous -êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour -une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que -mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds -sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose -de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux -le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le -jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage -d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont -toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le -même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement -insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: -«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il -faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez -pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement -d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une -seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son -des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il -mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a -besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon -de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à -vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez -toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec -attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le -trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez -s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en -cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste -du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec -laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit -tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas -que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._ -Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les -préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles -idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples -d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches, -rampants, avares, entêtés et importuns. - -En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel -ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui -traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens -qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le -ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants -de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une -sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de -chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre -jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; -de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle -de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables -libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et -montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères -avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, -lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent -_urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour -leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être -construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues -avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des -demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des -mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles -qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui -ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour -l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, -sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur -toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques. - - * * * * * - -Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il -est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en -même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec -des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui -vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des -commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de -chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des -commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus -souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont -très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur -nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de -poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui -regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence -et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec -des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un -monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes -qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine -d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines -de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des -chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos -pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre -les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une -semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper -le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout -soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet -de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et -veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des -viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; -des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui -paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, -très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le -contenu d'une diligence. - -De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les -inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager -en trois classes, savoir: - - Les dormeurs, - Les fumeurs, - Les bavards. - -Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les -désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, -voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand -on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, -et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur -postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé -avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de -quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que -je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai -l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a -bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore -comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent -encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, -pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût -allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne -dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces -dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui -avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on -ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, -et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on -fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus -lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de -nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de -nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de -comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied -de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après -avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne -dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir -par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur -de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos -dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non... -Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me -charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout -aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, -un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que -tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze -personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par -l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose -à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes -pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais -pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le -pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique -et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque -voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs -de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue -tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la -couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de -porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À -dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand -vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers -calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un -dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les -cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou -recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel -qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré -d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il -rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela -que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier -venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes -de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en -forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la -nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent -et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand -toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée -s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis -que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de -vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote -(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces -affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en -ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de -toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de -mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à -cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme -disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre -des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il -faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs. - -J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires -que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en -vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins -qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes -un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. -Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se -résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de -dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais -ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. -Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le -bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses. - -Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse -et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage -à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, -chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de -larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers -bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos -roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement -silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais -beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, -étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; -une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, -nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace -pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là -la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, -nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et -de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement -de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le -plus heureux, d'en sortir mort ou vivant! - -Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne -surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, -dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni -compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs? - - * * * * * - -Le bateau à vapeur,--me dis-je à moi-même,--améliorera et surpassera -tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les -moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, -vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce -pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un -paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites -distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est -pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien -qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec -de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout -ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme -celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et -de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la -mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la -maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de -gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et -qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société? - -Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! -Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir -du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est -un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir -ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le -mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des -relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La -nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour -leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent -que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez -eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent -aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour -s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir -imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en -agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils -ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils -ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, -ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils -ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si -l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, -des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année -aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des -voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles -soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont -aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on -peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, -tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent -leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante -campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs -plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un -petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une -paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale -et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des -mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des -voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions -qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant -l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles -Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne -avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant -connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord -riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets -qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs -rêveries,--où étaient-ils?--L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés -à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours -encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un -cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, -sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables -par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou -telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; -c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du -Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine -de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été -vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces -rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses -propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à -soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement. - -Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, -pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs -de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et -d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, -bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la -maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels -leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de -leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou -de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un -plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) -Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre -semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, -dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle -ils s'exposent à tomber. - -Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on -arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de -plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part -ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche -et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la -cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai -bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, -ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des -nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une -partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous -voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir -passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est -l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, -on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on -reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite -et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la -bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. -On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en -voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres -plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager -veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont -pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu -vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie -en bas!--Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur--Les -cabines sont basses.--Vous ne sauriez croire quel effet désagréable -produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.--C'est -dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.--Je ne vois pas -qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la -balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis -on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée -sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa -règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, -des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de -matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, -courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va -à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la -machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant -une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont -traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque -instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la -traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure -des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous -mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos -voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le -lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez -voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages -à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le -navire hautement vanté. Arriver _plus tôt_ c'est le dernier, mais non -le moindre martyre pour l'esprit impatient. - -Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne. - - * * * * * - -Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, -pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable -pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne -voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère -pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers -moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, -j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, -et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à -m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que -j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de _smousjas_ -en _trekschnit_, qu'il y a des circonstances, des pensées et des -perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je -me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres -en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, -mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large -fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux -foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la -force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les -conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et -enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me -caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux -et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation -sans murmurer. - - * * * * * - -Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, -car il n'y a pas d'haleine. - -On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos. - -On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps. - -S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, -ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune -occasion de nous en apercevoir. - -Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un -réseau de rails sur nos provinces. - -Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les -petites distances de notre petit royaume. - -Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes. - -Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient! - -Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de -notre monnaie se rouler au-devant de vous. - -Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera -traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la -prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie. - - - - -VII - - -JOUISSANCE DE PLAISIR - - -(_Extrait de la correspondance avec Augustin._) - -«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment -pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui -m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes -mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas -que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa -kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation: - - «Pour moi, pas de fête de kermesse, - Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné, - Pas de folie sur son char de triomphe. - Par décret de la ville et au son des cloches - Et pendant dix jours, - Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre? - - «Oh! laissez mon âme en paix; - Qu'un autre le fasse, l'envie me manque - De voir tant d'hommes, singes titrés, - Vraie race d'hommes semblables aux singes, - La bouche béante dans la rue et sur le marché, - Comme si ces plaisanteries étaient choses rares! - -«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux -échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des -fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de -ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une -kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps -modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand -jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. -Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie -qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, -devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; -l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et -le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. -Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint -l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et -notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser -pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous -sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose -chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope -déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient -une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être -nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que -notre raison serait recrutée par un danseur de corde.» - -Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, -au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là -dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la -corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une -largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes -plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir -à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon -ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme -parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal -s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il -connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve -aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de -cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a -sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore. - -En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela -serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la -kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le -crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire: - -«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des -écureuils et des souris blanches qui _doivent_ bien tourner. Je me -livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis -aussi un martyr.» - -Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. -Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien -de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit -jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: -lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez -savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous -avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, -de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont -joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû -leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en -lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver -jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les -trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en -seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre -chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle -appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux. - -À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû -conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que -tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop -souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir -de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop -grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper -de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller -au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des -jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie -de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu -beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. -Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, -mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes -pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous -entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous -pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu -et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous -allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire -une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si -puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en -disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux -plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre -ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre _fête des -bacchantes_, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve -vous méprisez trop les kermesses. - -La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, -mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de -paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur -jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec -des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui -étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites -paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des -rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles -ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. -Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les -hangars de la petite auberge: _le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver_, -ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de -petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de -fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits -paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés -à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur -pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; -ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des -anneaux d'or à un _cent_[1] la pièce, toutes avec une amande cassante -entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le -commencement. - -Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore -florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, -et exécutent une danse pour quatre dutes: - - Connaissez pas trois Écossaises? - Ne pouvez-vous donc pas danser? - -et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin -en raclant derrière le chevalet. - -Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être -blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus -à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas -y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout -va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire -de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous -êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut -pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait -être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en -venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct -ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il -appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme -sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans -la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour -la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; -mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir -à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le -ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes -remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est -d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. -C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au -Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec -leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des -chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, -de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est -partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, -vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, -comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent -h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils -trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés -des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme -s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre -expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont -jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en -trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, -ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée -négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint -critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce -serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» -«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle -Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la -blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. -Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur -est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses -gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec -cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, -puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et -plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le -plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais -dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les -situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que -ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble -faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens -philosophique ou poétique. - -Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien -rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau -telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année -et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait -leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à -rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui, -dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à -vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il -y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit -qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du -plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade -en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller -au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, -on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en -partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, -est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est -qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui -vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de -raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme -mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au -jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon -cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît -pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il -ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe -rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et -poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de -sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur -les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes -de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, -la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. -Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de -kermesse. - -Votre affectionné, - -HILDEBRAND. - -1839. - - -[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et -équivaut environ à _deux_ centimes.] - - - - -VIII - - -Les amis éloignés - - -C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que -de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. -Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à -l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant -beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, -peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable -distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous -remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela -me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je -préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne -Hollande. - -Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir -contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais -par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur -sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou -tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre -plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux -qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en -Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, -à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, -j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à -de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations -et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien -appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne -reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont -pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente -affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde -entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent -du moins n'en pas ignorer. - -Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens -c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation -intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si -bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! -j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais -se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, -et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de -menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un -évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille -bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais -pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la -voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, -écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui -étaient sur la mer, - - Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme, - Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête - Imprime sur le sein de la mer écumante - Des signes redoutés qui présagent la mort. - - Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace; - Leur linceul se déploie et flotte devant eux; - Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent; - Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez! - -Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires -et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un -homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! -Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux. - -Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle -me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle -rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une -scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes -éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure -du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses -particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le -sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au -loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. -Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages -indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés -impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir -dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à -rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à -la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce -que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son -propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional -de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce -que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu -as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans -le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle -entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y -a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le -_Colombo._ - -Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait -te conduire à Rotterdam. - -Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable -du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce -qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers -à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère -petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si -tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore -pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace -sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un -petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre -barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout -habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une -giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en -riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute -elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre -ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, -s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre -meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, -et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces -caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop -peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un -plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; -là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un -tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le -vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, -à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté -des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La -confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre -nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous -en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous -alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers -enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore -plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, -et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les -maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que -les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que -les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la -kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi -vous, comme Antoine? - - * * * * * - -Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et -occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, -il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à -Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut -placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous -connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous -nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. -La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien -connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder -ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie -mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi -indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien -d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop -bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est -tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son -affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant -de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, -on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, -on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout -cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de -_bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux -aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se -baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les -demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. -Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse -bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne -entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite -jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés -deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis -tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer -tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les -jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà -l'amitié de cette époque de la vie. - -Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, -par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, -situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous -recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, -et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et -confidents. - -Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés -tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou -que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je -me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de -village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous -reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que -nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui -annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui -me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me -menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et -j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine -aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà -séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve -en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? -Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer -le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue -distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y -renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui -dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations -avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et -comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué -à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors -seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du -sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent -les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos -rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous -abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de -sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère -bien-aimée! - - * * * * * - -Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son -éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour -l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la -prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait -Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent -de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la -maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut -alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé -derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit -que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut -très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il -n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de -temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit -avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne -connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa -mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à -peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de -tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait -marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait -quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui -adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de -Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous -et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept -jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra -y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé -et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant -cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne -l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami -de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des -nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut -mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient -là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour -un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé -de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: -c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers -et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, -grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps -à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la -Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais -reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de -cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. -Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et -l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son -visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, -Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, -catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était -devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, -en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme -jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous -nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il -n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de -choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire -hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de -dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de -pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de -l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un -juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec -d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros -lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, -par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité -la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le -même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon -vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans -auparavant dans son album: - - Pas de grands mots ici, pas de serments jurés, - Car ils sont superflus, du moins pour la plupart; - Mettons mon nom tout seul à cette place à part, - Il te rappellera notre sainte amitié. - -À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que -j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa -de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant -deux jours. - - * * * * * - -Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une -semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait -une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un -de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se -contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil -moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. -Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, -si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un -sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, -lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une -certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que -nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que -ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la -cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les -plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être -avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin -avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que -du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons -étouffées par couardise. - -Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient -traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. -Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions -furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de -joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de -communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de -questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de -tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour -un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous -tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous -remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous -ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en -donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et -de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? -et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que -je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord -valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance -des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont -souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal. - -Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna -peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, -et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent -régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous -trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que -celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours -de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après -un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous -trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos -sentiments, et que nous étions restés les mêmes. - -Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait -rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites -circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. -La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des -grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon -de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos -passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les -éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des -expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons -en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous -savourons le baume et le goût exquis de notre amour. - - * * * * * - -Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. -Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart -de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, -des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces -scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien -ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: -ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous -ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en -balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la -hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle -désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui -y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon -ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il -l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé -autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne -pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de -nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons -que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à -abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour -notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en -général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous -sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation -peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à -l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux -affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à -celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive -aviné. - -S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je -ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre. - -Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent -en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues -ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens -intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de -ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me -sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris -et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs -me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je -retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute -valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit -tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les -uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent -et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous -que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai -abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant -soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui -a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à -l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille -la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi! - - - - -IX - - -L'hiver à la campagne. - - -Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop -avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la -campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. -Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans -soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; -des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande -toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela -dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception -les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs -plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec -sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude -saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille -campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec -toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa -suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on -doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en -sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que -le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il -est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne -et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux -jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant -deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même -pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le -soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la -nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, -jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps -suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus -sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas -sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon -incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs -épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce -_temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit -feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était -seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver -est formellement commencé. - -Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre -l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les -rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les -grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements -préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les -manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte -éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais -pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui -gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de -nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, -célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, -et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède -et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de -fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des -centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est -accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un -serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; -et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties -de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires -et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose -déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, -disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de -l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore -que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la -mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on -consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours -d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les -arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il -faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de -la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui -arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une -soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil -de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses -progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée -lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu -toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les -sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne -vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose. - -Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est -assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. -L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette -saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire -mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous -deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit -est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut -être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une -fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a -du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement -le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont -condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade -de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et -si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de -contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros -comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous -demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire -avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour -votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes -à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre -vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de -hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! -Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette -prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, -l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à -demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de -Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que -les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième -acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, -regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez -ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la -foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles -(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime -cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par -des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant -manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon -cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder -le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi -s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il? - -C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la -ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber -sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La -chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros -plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa -pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière -sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil -à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant -de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange -comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de -votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la -Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il -se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe -à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et -qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et -qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler -les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son -cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant -sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est -levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles -son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du -foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des -trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne -viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? -Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous -pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et -ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où -il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses -dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des -acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus -grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? -n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs -artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il -n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la -boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les -chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de -péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre -uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, -par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il -peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui? - -Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, -un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent -les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité -qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des -sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des -éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la -société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne -connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui -vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à -nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la -vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs -de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par -exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique -infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire. - -Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans -arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, -sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à -avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains -derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de -l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui -sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on -recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs -cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le -plus complet laconisme. - ---Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot? - ---Mon Dieu oui, je viens un peu voir. - ---Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par -ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a -aussi une partie de fins acheteurs. - ---Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que -je ne les aie à la maison... - ---Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un -autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il -prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout. - ---Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à -regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais -il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un -peu sec. - ---Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa -pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur. - ---Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un -pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter. - ---Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate -rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la -ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup? - -Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas -avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise -avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond; - ---Oui, je voudrais bien avoir ma petite part. - -Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et -le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la -grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui -a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec -le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le -secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes, -une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie -considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis -l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un. - -En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles -menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six -semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de -l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut -de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes. -Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au -commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs -diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se -retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la -fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en -même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de -débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes -de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois -circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques -établies partout dans le bois taillis ont plus à faire. - ---Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une -admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec -l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en -faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur -douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, -mes enfants! Il vous les faudrait pour trois... - ---Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui -semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole, -s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons, -Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte, -Jeannot! - ---Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un -gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il -en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse -vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer -les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs -pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois -quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins -pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas -assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous -donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et -demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau -lot, compère! Quel est votre nom? - ---Jean van Schoten. - ---Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez -vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit; - ---Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là, -le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez, -enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une -bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison -pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro -cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et -un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver... - ---Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier? - ---Moi. - ---Comment vous appelez-vous? - ---Je m'appelle Pierre de Wit. - ---Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire. - -Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont -bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent -en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font -parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront -aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les -gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la -Néerlande. - -Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent -en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et -des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, -et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont -présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez -eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une -petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne -risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici -Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus -au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième -fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les -petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et -de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les -directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière -les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur -l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de -gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il -en soit pour un florin. - -Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier -numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on -hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup -trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. -Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les -magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un -morceau de bœuf rôti. - - * * * * * - -Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque -matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les -fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, -et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur -la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la -glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à -moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô -Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un -singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque -vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, -vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même -vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au -même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et -le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de -croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et -frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et -que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. -Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses -et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une -société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa -richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la -campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui -de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez -aussi. - -Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne -voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de -la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes -personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux -grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les -jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène -avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les -pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une -jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment -les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les -petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis -leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons -bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se -mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe -glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout -d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes -gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent -leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles -prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de -leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de -petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, -tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. -Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la -fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse -avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors -s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien -goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas -non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son -balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit -à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en -tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la -jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est -déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une -déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si -bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et -qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, -ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes -qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui -viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. -Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle -fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le -trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé -que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre -lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte -qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, -la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de -patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées -ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part -au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses -lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes -filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un -plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du -tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule -de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et -peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème -ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le -soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une -lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud -ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, -dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de -son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue -de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion -d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre -considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, -une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par -erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut -d'une tour et finit par s'en précipiter. - -Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: -Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour -celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que -vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye. - -C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que -voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste -drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des -caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes -de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière -d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., -le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au -concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix -mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour -d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une -manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, -était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu -ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un -autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel -avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi -d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant -qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que -fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec -elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide -révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à -l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le -voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une -autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un -instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une -autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, -l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un -regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son -engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, -est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... -non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que -feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle -veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses -amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle -n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une -manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes -sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées -de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres. - -Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses -paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine -de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un -paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la -femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la -file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux -jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques -questions: - ---Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en -tête de marier votre fille? - ---Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, -les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions -tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être -entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est -pas là. - ---Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le -marchand. - ---Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir. - ---Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme. - ---J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la -kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien -entendu de cette espèce. - -Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à -entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit -qu'il faut changer de conversation. - ---Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal -noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un -gros chat taché de roux et de noir. - ---Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le -blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne -veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons -boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures -partout. - ---Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur -se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent. - ---Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des -génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur? - ---Il est tout noir. - ---En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut -jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas -convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez -des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela -no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la -bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir -une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les -mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a -un an, s'est enfuie avec sa couverture. - ---Mais, si c'était une génisse rouge? - ---Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit -le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise -aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis -tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et -au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main. - ---Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui -aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et -à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une -excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais -quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il -n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme -sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari -aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que -c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon -et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine, -danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je -vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous -encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je -pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice -pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais -beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien -meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait -pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose -ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la -main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce -qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être -patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et -lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car -je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien! -soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette. - ---Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu -vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune -fille est devenue au moins poitrinaire. - ---Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement -que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin -de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à -en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les -traire. - -Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de -l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux -d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au -bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et -le campagnard lui pinçant doucement la joue: - ---Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une -jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour. - ---Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas -mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les -commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui -demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop -en avant. - ---Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un -regard suppliant, si vous me voyiez par terre. - ---J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, -bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre -voisinage.... - ---Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental. - ---Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris. - - * * * * * - -Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, -de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande -avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois -du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois -est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie -et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et -aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et -va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles -brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la -charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la -moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront -un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers -fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur, -et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de -jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent -gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui -apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà -plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne -vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à -fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; -une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît -dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le -bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son -chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin -il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus -tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs. -Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de -l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les -arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle -rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid -au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les -vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... -Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de -la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul -qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction -qu'il est la première primevère du printemps. - - - - -X - - -LE PROGRÈS - - - Petite fille éveillée, - Que fais-tu dans mon jardin? - Tu cueilles toutes mes fleurs - Et le fais trop brutalement. - (_Vieille chanson._) - - -Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures, -mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je -voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère -Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette -clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de -la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma -jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit -Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la -lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du -crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait -avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux -affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment -où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit -drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors -une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en -brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que -_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants; -je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie -collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans -couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché -étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique -leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne -comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur -Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette -terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire -était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour -d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour -d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le -bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait -la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers -la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose -tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore -vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir -encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu? -croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me -former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne -lui donnât pas des aliments? - -Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en -sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas. -Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent -toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses -très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes -qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se -proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon -qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent -en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes -mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les -appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas -que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas -d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les -paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous -abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise -pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut -s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont -beaucoup trop modestes pour cela[3]. - -Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des -hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une -seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de -surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle -raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent -parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture -avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la -cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout -cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de -l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux! - -Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde -surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine -de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans -maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un -rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule -de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme. -Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos -petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent -à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté -de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à -vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne -déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux -enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire -naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que -vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes -amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si -ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, -pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir -ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas -même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des -histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg -que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec -plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. -Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire -d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel, -l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus -grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à -elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle -la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle, -sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains -railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si -équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi -sages que nous sommes puérils? - -Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous -devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre -grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de -la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de -votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être -cruel pour la génération naissante? - -Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu -plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche -de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie -beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_ -s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti, -le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas -tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos -splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de -forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de -sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle -pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe -d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de -salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant -plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de -licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de -Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes -ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est -comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait -un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière -des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et -les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré -saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur -bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de -diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité -morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre -d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux -parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que -les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du -lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes -ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques -misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons -croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas -l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre -cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a -classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres -d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, -leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et -artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux -venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment, -on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec -des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants. - -Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon -son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les -verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil -et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour -comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous -nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le -tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni -sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres -proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque -chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre, -à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité -que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur. -Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le -microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait -trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le -bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais -mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a -beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette -eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis -m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de -griffes qui combattent[4]. - -Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à -chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous -déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières -de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce -qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre -peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent -portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que -je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est -insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il -lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de -votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment -petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être, -illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis -de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine? -Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la -force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent. -Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez, -dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de -l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour -moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis. - -Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la -vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans -les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé -Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du -_médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche -à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est -devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli -que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et -Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni -Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il -avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le -czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et -ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes -les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit -qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux -et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques -qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les -chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents -Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines -d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a -pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait -beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit, -lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que -le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre -n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire -n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il -tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, -altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais -cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur -le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et -une reine....» - -Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre -temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens -et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même -siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses -yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous -qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes -sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus -pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration -devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre -enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque -à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les -générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et -les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles -ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un -rideau: c'est inconvenant! - -«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.» - -1837. - - -[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami -_Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques -mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le -bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.] - -[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.] - -[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple -les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse); -afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables -et à se moquer des femmes.] - -[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes -dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un -rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et -à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope -nous offre dos scènes plus pacifiques!] - - - - -XI - - -L'EAU - - -Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell, -un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me -l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins -dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et -qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai -amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et -Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au -bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la -longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait -toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley -qui l'aura fait. - -Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien -pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, -nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous -retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma -grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas -encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de -quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont -j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa -à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle -que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop -froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la -ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas! -je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais -imprimer aujourd'hui! - -J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des -vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile -et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids -quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces -vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais! -Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si -le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un -magnifique jour du Nord, - - Un rejeton du soleil en robe de neige. - -Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement -en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous -les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec -sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine -impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce -toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il -y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau -d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace! - -Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience -de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de -sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme -les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a -produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord -glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants -habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la -grêle sur leur cuirasse, - - Avec des faits dans les poings, - -sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que -j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une -blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr! - -Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins -que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute -fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter -en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de -tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes -et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! -combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans -les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec -dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la -cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop -humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les -familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais -maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une -princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, -on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des -heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! -Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain -favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour -midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en -temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du -ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige -blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! -Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace? - -Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir -être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire; -j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos -automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque -soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste -et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que -mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi -pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau -m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille -en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime -tendrement! - -Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la -terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en -temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre -ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec -une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les -mers et tous les fleuves. - -Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la -vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un -vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient -distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la -blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes -blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de -légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les -soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble -des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la -voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; -tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme -un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme -un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit -pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu -brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface -élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta -mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et -tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à -la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de -la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les -collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste -matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. -Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le -sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez -tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que -toutes les choses matérielles soient consumées par le feu. - -Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous -parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les -membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il -y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par -vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien -refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles -fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes -des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et -les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous -côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys -se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, -grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs -grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré -n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. -Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous -embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles -filles à leur tour mères de la paix et du bonheur! - -J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. -Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son -lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette -bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est -comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire -timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de -diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte -penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant -ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle -monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui -va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau -et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;--tout est -fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur -tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie -d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au -centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des -rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière -sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! -se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante; -comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit -des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le -ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez -vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si -vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau. -Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme -le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la -rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et -porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes -et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les -douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment -la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si -doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage; -c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création. - -Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein; -lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface -unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors, -magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une -séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à -la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et -mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et -forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue -et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle -se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées -et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie -volupté. - -Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu -sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès -d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue -une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, -j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts -sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias -et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec -plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les -pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas! -qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que - - Le cadavre difforme d'une beauté morte. - -Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et -inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau -_fausse_, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente; -elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque -de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et -traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est, -un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est -une sentence terrible de condamnation: la glace est un _hybride._ Je -voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture, -sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en -quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet -de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire -bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe. - -Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide -cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas! -Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de -souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de -mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la -terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton -origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force -et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera. -Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la -liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et -brillera de nouveau à la face du soleil. - - Faisons encore un peu de feu maintenant. - - - - -XII - - -ENTERRER! - - -Mes amis, on vous enterrera tous! - -Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à -votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps -où il sera étendu--sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide, -renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,--comme une -pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera -plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et -la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en -pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant -de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la -raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils -n'ont pas honte,--l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit -encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous -étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir -si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les -yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on -craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre -mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de -donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous -transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous -conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre -le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée -de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non! -peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on -plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en -temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place -où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où -l'humanité vous a dit adieu! - -Je sais bien qu'il convient aux _intelligents_ de nos jours de trouver -tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais -bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela -m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra -après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra, -je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma -famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe -à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt -général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses -entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la -libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions -publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je -comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport -avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux -pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les -hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible, -et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la -tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui -ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui -toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de -sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous -avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire, -et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors -viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens -de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin -renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées; -les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à -ses propres morts, et nous avons A--B--C. Le thermomètre descend de la -chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un -froid glacial, désagréable à la longue. - -Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands -hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était, -et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois: - - Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort - Vous gâte un instant de joie, - Ni ne demande que l'amitié, moi mort, - Vienne trembler sur ma bière. - -bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:--O loi! -ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître -d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce -que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et -lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous -l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment -humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui -comprennent si mal la doctrine de la Bible. - -Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille -mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou -qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie -dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous -ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que -vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort? -Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien, -ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt -à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation -(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de -l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher, -dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre -portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux? -qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la -bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort? -que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil? -que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon -dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre -ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos -proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre -chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps. - -C'est une pensée agréable pour moi,--et il me semble qu'elle adoucira -mon lit de mort,--que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes -yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les -premiers jours, s'approchera de mon chevet _pour me voir encore une -fois_; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les -laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra -congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle -au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que -j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation, -de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux -que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui -survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:--oh! ce -n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une -douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi, -mais de me porter envie. - - * * * * * - -On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire -s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les -tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait -la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les -premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la -maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard -on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils -dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans -leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants, -et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être -enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu -hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs -du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la -chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de -Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises -devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait -contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le -Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut -encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint -une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la -parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et -les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la -doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui -ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent -là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux -une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve -du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les -détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre -siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait -la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là -encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans -la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient -Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable -faiblesse. - - * * * * * - -Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos -armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos -vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil -de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil -insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant, -d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et -la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage -assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en -l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est -étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que -cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués, -appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce -sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour -le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la -cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les -conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité. -Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge -en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais -ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les -titres de _naturœ se superantis opera_, non sous les larges ailes de -la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des -admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait -ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos -grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons; -voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes; -voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner -la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur -qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les -salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des -palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez -vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel. -Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si -vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu -qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands -dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas -de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi! - -Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des -églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne -nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je -sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité -par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre -pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la -terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant -moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent -par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du -but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul[1]. - -[Footnote 1: Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être -humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, -d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de -prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est -indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre -qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme -les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et -les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il -pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un -apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.] - -Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas -cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant -considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et -quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera -aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien -beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable -contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce -tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent -de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit. - -Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment -romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont -beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, -trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie -propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; -ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes -choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la -fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier -sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque -pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre -les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le -lieu de repos de ceux qui leur sont chers;--c'est une idée du fossoyeur -qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par -anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime. - -J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins -l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences -prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun -sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie -apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour -de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que _vous -êtes poussière_ et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la -mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, -d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût -n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, -les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie -avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement -solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui -ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village -retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. -Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les -parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a -servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, -ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval -qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands -capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de -là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; -le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières -pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la -fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car -dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction -pour tous les besoins. - -De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux -enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, _magna funera._ -Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un -costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. -Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, -n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui -doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre -d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu -propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend -ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains -endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de -quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à -votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais -qu'en inscrivant sur le drap funèbre: _Pour les pauvres._ C'est bien -dur et cela ôte tout le mérite du bienfait! - - * * * * * - -J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette -occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, -en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille -nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de -vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable -encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du -deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous -sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne -savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui -vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, -aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des -manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne -prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens -légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux -et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. -Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort -ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur -de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc -pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez -humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! -je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants -n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un -seul coup! - - * * * * * - -Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; -mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de -sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle -on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les -blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des -tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là -qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais -alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait -doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la -scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec -quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais -le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître -sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des -planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une -jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était -pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux -caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle -n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; -mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées -désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache. -Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc -cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. -Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière -est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit -une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine -d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil -jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela -devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un -étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une -triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui -que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, -lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était -étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front -serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce -sombre caveau,--je ne pouvais y croire! - -Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la -tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette -petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la -lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le -meilleur des hommes! - -Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! -puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux -qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs -de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, -jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur! - - - - -XIII - - -UNE EXPOSITION DE TABLEAUX. - - -Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où -il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres -choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas -apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui -devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général -n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, -comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il -me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire -dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en -plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le -tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite -vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres -yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de -goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur -et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et -est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. -Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec -violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de -haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court -risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; -c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les -expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de -vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs -font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, -une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis -d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que -toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont -entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les -sacs de nos grand'mères. - -Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous -qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle -voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de -grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages -vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi -grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être -un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards -brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au -milieu d'une société de raies et d'écailles de moules. - -Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis -même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je -fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est -nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement -résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille -de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et -d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; -pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant -cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au -besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût -de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe -verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille -des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; -ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un -très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_ -devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit. - -Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la -dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus -après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec -moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de -l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, -des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille -aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs -heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des -visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre -pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. -Voici quelques numéros de mon catalogue: - -n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court -et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, -et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les -quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un -pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote -noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme -de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de -coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète -de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, -qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà -ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il -s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est -occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres -de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb -avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? -Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux -martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne -sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il -lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un -des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, -il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la -grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il -croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact -pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de -l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les -teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus -illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble -intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine -des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après -nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou -au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il -envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de -sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société -d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie. - -Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la -commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et -son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il -n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la -dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse -détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. -Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra -le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands -peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa -demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et -humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts -souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter -est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, -messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a -pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son -historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame -de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de -tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. -Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame -Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste -pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu -intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde -lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la -ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un -cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement -des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau -tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux -paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par -la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, -l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que -lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières -avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; -il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. -Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On -s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour -demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! -quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus -terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour -un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup -de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour -un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de -ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit -si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit -si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne -fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à -l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière -qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau -mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La -dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, -maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si -nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend -pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour -son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de -génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente -indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait -encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de -lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est -vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière -ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel -sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. -Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de -pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu -la vue et la parole: - - Le silence mord beaucoup plus que l'injure. - -Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de -personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un -cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il -était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois -trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le -portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais -voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, -une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, -penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être -regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des -amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire -comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une -figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa -vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de -dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le -petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, -je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour -lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que -vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait -son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que -ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même -caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que -c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa -montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par -son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. -Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle -C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire -les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est -de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien -risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque -pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de -jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et -avec un peu moins, certainement à être heureux. - -N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un -âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de -l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris -pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de -la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais -vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs -physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise -humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville -voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. -Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se -passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant -de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était -folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait -reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je -pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de -voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, -et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la -voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau -temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye -qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le -ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il -tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait -le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se -restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on -n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de -se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est -arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a -mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était -inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse -dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi -dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous -allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la -famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite -fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le -jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient -vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui -tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les -autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le -papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée -d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le -petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le -plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, -la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. -Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y -a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement -mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. -Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus -heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, -maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais -elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus -frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle -compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se -trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où -l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une -apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les -mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter -dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. -Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner -des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les -tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, -il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides -de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires -qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il -force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de -bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du -génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune -fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours -d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans -le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant -dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur -vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le -nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à -la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, -d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il -fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui -n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode -dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, -mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est -attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite -par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami, -ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? -Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la -tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de -nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en -passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans -que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit -être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire -pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle -de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé -dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours -sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un -bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise -à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir -laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse -ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de -l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col -finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les -ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie -turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, -qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la -calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et -des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque -chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son -étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle -aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La -Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» -dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant -après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon -_qui ressemble tant à Pierrot._ - -On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est -suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_ -beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le -cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en -aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture -qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye -ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On -flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à -briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye -qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon -Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions -bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en -soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait -paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est -un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est -pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait -produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque -chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont -mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement -dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant -de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le -tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir? -Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau -avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est -bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, -monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. -Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute -l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; -ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et -dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour -reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude -qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi -satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec -le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une -chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le -petit ange écossais assis sur ses genoux. - -N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus -ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils -donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon -catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu -de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon -ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle -foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie -et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son -fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que -quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante -modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs -d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait -accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec -cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette -charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère -qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap -beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait -absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et -maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est -dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se -hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_ -dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la -considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant -la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! -elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite -demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la -sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous -la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme -simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec -le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa -vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse, -heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant -le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les -beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les -portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se -trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans -lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes -les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole -en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie -chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie -que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint -elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle -n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est -indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt -quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition -de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce -chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse -canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un -peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme -qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de -longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi -plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore -plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son -_alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, -son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval -avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au -spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais -il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver -dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et -des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le -mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_ -peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il -voulait... - -Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les -derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle -vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a -déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel -observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables -coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs? - -1838 - - - - -XIV - - -LE VENT. - - -La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le -vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre -toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle -vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas: -«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut -que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De -même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux -par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté, -vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que, -dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois -l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion -universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne -d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le -faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même -pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs -et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la -conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête -et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le -danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en -exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs -souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête! - -Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions -emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le -puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut -au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y -tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les -parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans -l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne -se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se -promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il -parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son -frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux. - -Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à -l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à -l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses -coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; -mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la -lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt -comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du -Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre -leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs -des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes -blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève -comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit -et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à -des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent -sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr. - -Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout -bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! -Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage -te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la -voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans -les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni -l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la -voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. -Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, -pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout -était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de -vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant -sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était -la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de -Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise -du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la -poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui -apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel -rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice -où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était -l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de -vent. - -Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, -n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il -est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement -créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, -que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage -brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et -couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant -à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur -empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche -moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus -grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une -pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux -larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent -béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient -sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité -et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la -face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il -éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant -tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie. - -Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté -les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. -Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, -dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un -lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille -un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté -vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer -dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant -doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, -et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en -battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait -en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres -semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons -doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule -voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi -murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il -était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un -vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant -les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans -le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après -le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas -non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. -Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la -Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, -la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné -tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir -y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. -Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans -et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils -viennent à lui et disent: - ---Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des -messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une -tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont -les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une -fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent -se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte -le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement. - - - - -XV - - -RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS. - - -Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, -l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore -du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, -de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au -puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa -manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à -vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: -ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités -présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant, -Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari -de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de -mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1], -a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a -été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant -sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de -la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous -saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge -de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école -hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer -clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son -talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout -isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au -_Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je -veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang -patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez -comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation -esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de -cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à -un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle, -dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber -complètement votre attention de lecteur! - -Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je -n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit -ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le -sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile -avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, -il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, -et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de -brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins -et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. -Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de -ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en -bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et -l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour -peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières -et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de -bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, -c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus -que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, -mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un -marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, -selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu -à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut -là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il -ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières -noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de -rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_, -il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage -lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des -aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un -aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était -arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; -il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait -l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce -temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans -leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on -n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il -aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand -souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur -la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il -en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année -dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée -n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un -très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté -de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la -vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_ -ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le -voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a -représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous -une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est -un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du -tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on -pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force. -Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan -et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; -avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de -la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même -temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais -les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si -bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur -du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec -laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du -cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un -nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble -sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce -point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_ -vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et -surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie. - -_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que -joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il -prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté -à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu -devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait -la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car -il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné -la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter -brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous -voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme -s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, -dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les -favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces -cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte -une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit -rester perruque.» - -D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant -de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... -Il faut que je brise là. - -Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard. - -17 janvier 1839. HILDEBRAND. - -_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel. - - -[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume -soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une -lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le -contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et -très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.] - - - - -XVI - - -ANTOINE LE CHASSEUR. - - -Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale -de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il -est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus -larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays -jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire -la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il -faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le -promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, -couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui -compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et -les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable -sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, -ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, -des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels -la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au -cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de -distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à -demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et -d'agaric rugueux. - -Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl -dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et -les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient -aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces -charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais -ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut -vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, -car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est -point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée -artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe -des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, -regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs -assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le -Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt. - -C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de -très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte -de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, -adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut -un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et -de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait -sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure -avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de -volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il -se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, -poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de -chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus -facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a -besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant -les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant -l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les -démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves -du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien -que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber -en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir -d'avoir quelque part au butin. - -Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse -verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé -sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir -vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous -le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son -visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir -le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord -l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une -expression d'abattement. - ---Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts -joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux -d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un -coup de pied à Veldine. - -L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant. - ---Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la -tête, il ajouta. - ---Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves? - -Il prit le chemin qui conduisait vers le village. - -Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout -le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, -elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son -œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait -été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère -le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux -petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il -laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids -grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses -joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un -cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur -appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une -qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa -bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les -fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était -pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, -et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition -d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans -transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, -et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui -d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence -des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et -facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir -et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en -donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le -lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait -de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, -n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il -semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son -cœur, car dès le début son allure était lente et abattue. - -Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non -loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main -droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; -mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. -Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au -signal. - -Il sourit. - ---Ce sera elle! dit-il tout haut. - ---Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du -fond de la maison. - -Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses -lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva -la tête et fit signe au chien. - -Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait -cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de -la chaumière une petite source venant de la dune. - ---Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un -ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à -demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! -Je mérite d'être malheureux aujourd'hui. - -Triste prévision pour celui qui va en chasse! - -Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La -chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et -s'éloigna à droite. Antoine la rappela. - ---Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma -chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à -paitre sur la dune. Et il tourna à droite. - ---Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en -campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des -boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert. - ---Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la -brande[1]. - ---Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était -lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement -sa pipe. - ---Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac -aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace -d'un braconnier, peut-être? - ---Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je -dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse! - ---Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et -se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où -s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à -monter. - -Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le -petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà -au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller -de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel -descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à -étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles -avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres -précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se -cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, -tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq -chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais -on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait -sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui -poursuivait son chemin d'un pas rapide. - ---Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est -sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, -et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, -Veldine, au premier perdreau tué!» - -À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir -le terrain de chasse. - -Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur -qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent -se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit -un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, -sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de -gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux -gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les -abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux -coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est -parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le -chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans -les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent -tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut -et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la -vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés -mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir. - -La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur -des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper -l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès -qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. -Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler -très-fort, le nez contre le sol. - ---Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien. - -Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après -l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre. - ---Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant -son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues -oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, -vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur -une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements -entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste. - -Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau. - ---Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce -n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine. - -Et il poursuivit son chemin. - ---Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que -voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et -vous le comprendrez. - -Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie -des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit -souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la -jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui -est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate -et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles -d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer -pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, -elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère -sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient -le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et -le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine -le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort -éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi -qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans -l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant -et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à -entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du -bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire -des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait -avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il -venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, -jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un -son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait -bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, -mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins -affectueux pour cela. - -Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car -c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà -apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul -perdreau. - ---Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, -mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade! - ---Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda -Antoine. - ---Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. -Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore. - ---Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour -de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je -veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui. - ---Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de -folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous -verrons. Fi, mon garçon, pas de folie! - -Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme -remontrance. - ---Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser -sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore -un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse! - ---C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, -lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la -joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le -sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de -plaisir autour de la chambre en battant des mains. - -Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui -avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre! - -Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de -plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. -En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune -de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville -dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec -et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés -humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la -Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et -là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais -ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine -méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une -légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. -Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, -et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse -épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de -lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un -abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. -Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans -ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline -de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer. - -La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit -sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que -la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière -sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste -étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez -vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être -le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit -en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, -et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait -haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. -Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement! - -Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une -couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il -tira aussi sa gourde pour boire un coup. - ---Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais -être quitte de ce rêve! - -Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, -et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer -lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se -représenta à lui plus vivement que jamais. - -Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de -l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de -Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de -chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette -avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois -perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; -chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il -approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. -Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son -fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent -chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où -il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe -de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla -pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, -mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait -avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer -s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla -en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, -jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait -par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse. - -Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision -se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses -éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les -vagues. - -Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de -la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux -spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer -devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles -dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu -retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au -galop la colline. - -Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune -voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée -devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des -yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis -partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme -parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, -mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son -fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une -couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec -complaisance. - -C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût -le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten -unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine -l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à -tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais -renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, -et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison -de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait -Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup. - -Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton -demi-impératif: - ---Où sont-ils allés, Antoine? - ---Vous devez le savoir! dit celui-ci. - ---Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. -Avez-vous quelque chose? - ---Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix. - ---Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et -trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air. - ---Chacun son tour, Dirk! cria l'autre. - ---Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant -du diable! - -Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers -le nord. - ---Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le -chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses -yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup -de sa gourde et se dirigea vers le midi. - -Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. -D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a -l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de -genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore -plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux -contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux -étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils -prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils -s'abattirent de nouveau. - ---Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine -pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même -direction pour poursuivre la compagnie. - -Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre -dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne -perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute -vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement -préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui -couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu -à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une -fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, -non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et -parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. -Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse. - -Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la -compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans -cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! -le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. -Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais -tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui -tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au -delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation -était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant -d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et -puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme -elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. -Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux -en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, -à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son -désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, -et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse! - -Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait -de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un -instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. -«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres -yeux!» dit-il en soupirant. - -Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et -tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit -entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des -retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son -doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau -tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur -lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du -premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait -de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait -tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière -était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil -que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision -reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le -petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise! - -Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement -le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux -desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa -hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de -nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et -les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque -au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,» -comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande. - ---Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine -le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers -Schoorl. - -Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, -puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas -comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il -allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette. - ---Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux -cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du -taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton -lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière. - ---Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te -le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu? - -Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des -perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le -considéra. - -Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant -par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant -Antoine. - ---Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec -vivacité, et un nuage reparût sur son front. - -Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de -l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous -les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, -descendit rapidement avec l'animal. - -Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la -carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas. - ---Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce -qu'elle va faire. - -Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant -s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette -heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. -Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un -grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement. - -Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y -attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se -remit sur-le-champ. - ---Sac plat! lui cria-t-il en riant. - ---Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec -le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine? - ---Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage -le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le -regardant avec incrédulité. - ---Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se -convaincre. - -Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers -son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher -de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait -sanglante à ses pieds. - -Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, -il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du -filet, et en relevant l'arme, le coup était parti. - -Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais -l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: -il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était -tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le -saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du -canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru -déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa -autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire -retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants. - - * * * * * - -Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup -de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse -qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la -quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup -avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée -de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du -cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout -perdu. - -L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans -laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement -de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et -monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait -tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut -de la dune. - ---Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le -saisissant par le bras, - ---Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La -mer va venir tout à l'heure. - -Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé -une tombe avec ses doigts. - -Le soir suivant, il avait rendu l'âme! - - -[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.] - - -FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE. - - - - -TYPES HOLLANDAIS. - - - - -I - - -LE BATELIER. - - -J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire -sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand -éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte -[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour -avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais -maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement -en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant -dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend -pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer -le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur -les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela -me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens -de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, -mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race -de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais -ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour -eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre -ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne -manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera -lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. -Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez -aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image -est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel -d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux -entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit -d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre -bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux -_compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience -d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa -bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans -lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans -sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller -dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les -plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta -barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur -la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le -félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille -couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on -avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le -_trekschnit_ ne devrait pas être supprimé! - -Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui -savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure -de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du -_roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le -pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le -pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit -d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de -tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes -mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre -dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des -lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; -l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens -de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième -parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des -cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un -ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa -culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; -le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et -son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de -l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, -et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous -vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; -car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le -sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir. - ---Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le -_roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après -avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans -le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, -batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais -grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne -vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt -fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de -plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait -pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans -doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda -la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet -souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix -rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des -canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, -et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en -avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, -n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la -bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un -certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres -les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. -Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à -côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici -le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que -dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son -innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous -recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. -Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier? -s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi -grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous -allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: -tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous -placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous -voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on -n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. -Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? -vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre? - -À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit -qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y -a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: -cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on -attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait -froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une -demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et -donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir. - ---Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin -de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez. - ---Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de -gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. -Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les -bateliers, à cause du grand air et du vent. - - -[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins -de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en -Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.] - -[Footnote 2: Page 66.] - -[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.] - -[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les -étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme -partout, à certaines tribulations et épreuves.] - - - - -II - - -LE DOMESTIQUE DU BATELIER. - - ---Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak -à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta -cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire -fortune en réalisant cette proposition. - ---Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se -mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! -Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes -doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce -pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques. - -Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine -oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. -(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une -petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres -de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles -flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; -alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, -s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna. - ---Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra. - -Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ -cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il. - ---Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de -poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la -plus respectueuse attitude. - ---Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant -vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle... - -Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose -désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, -voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en -ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux -le plus beau courage du monde. - ---Fidèlement servi? répéta le bourgmestre. - ---Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa -redingote gris-jaune. - -Le bourgmestre prit une prise et dit: - ---J'ai attendu l'occasion de le récompenser. - ---Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler -au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... -monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré... - ---Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; -il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une -petite place facile, une bonne petite place... - ---Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; -je ne désire nullement charger... - -Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux. - ---Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place -il s'agit... - -Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec -majesté: - ---Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné -dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant -(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut -m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin. - -Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait -d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si -clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, -que Kees jugea prudent de partir. - ---Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en -rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné -aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable! - -Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et -lui demanda ce qu'il avait. - ---Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux -roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce -que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la -vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt -fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un -fossé! C'est magnifique, hein? - -La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces -exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle -en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais -avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, -un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de -ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf. - ---Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis -longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux -pour celui sur qui cela tombe. - ---Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; -laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, -lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne -maison. - -Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui -arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus -d'une fois, la main à la barre du gouvernail. - -Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; -c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre -du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous -arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à -sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non, -dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le -connais. - -C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit -celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: -monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette -plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu -que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une -demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de -clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; -on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis -monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, -et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le -défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais -celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis -au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit -marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser -des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux -belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient -consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique -du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce -poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. -Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une -attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je -vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément -que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, -ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une -bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans -la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il -avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, -M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à -une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; -mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de -batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak -et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait -que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers -sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le -plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans -les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille -sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous -traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, -et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais -elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma -soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se -mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que -moi, s'il plaît à Dieu! - - -[Footnote 1: Abréviation de Corneille.] - -[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés -au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des -navires pour les nettoyer.] - - - - -III - - -LE BARBIER. - - -_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._ - - -Mon digne collègue, - -Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des -patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle -année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire -depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à -l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, -diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse -échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque -tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui -comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la -dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, -et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas -capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une -ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une -emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, -ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une -compresse. - -Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à -Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était -une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond -savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires -les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous -sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre -branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si -bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment -amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été -donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle -est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans -les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer -que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute -confiance en notre lancette? - -Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen -surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art -qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant -de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, -nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non -sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour -moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne -vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a -porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient, -qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large -instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron -avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore -habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. -Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, -au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche -chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes -mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, -les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et -ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, -depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur -barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on -nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins -d'estampes. - -Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition -pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on -présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération -disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à -laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur -à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre -inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? -Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent -pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que -cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs. - -Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous -en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche -représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur -bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une -nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons -patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi -dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile -branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. -Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle -institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas -graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire -la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être -présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment -ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den -Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire -à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion -de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos -pères!) se soustrait à la faculté. - -Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est -déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, -qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement -l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de -cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste -avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau, -en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, -le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu -de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec -le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui -conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la -fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous -quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à -madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme. - -Votre affectionné collègue, - -JORIS KRASTEM. - -Amsterdam, 12 décembre 18... - - -P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé -qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre -magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires -scientifiques. _O tempores! o mora!_ - - - - -IV - - -LE COUCHER DE LOUAGE. - - -Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà -et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue -inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles -sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la -tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les -clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la -sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de -bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes -savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de -cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre -à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les -cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. -C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: -sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le -chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du -visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et -enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit -Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie -réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers. - ---Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. -Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien -que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et -commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait -entendre de nouveau son hip! hi! - -La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de -soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une -jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe -de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude, -gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de -l'œil, avez-vous attendu longtemps? - -Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur -l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur, -ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant, -Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont -solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre -l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; -et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de -fameux coureurs. - -Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, -et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de -l'étudiant à la jeune-france. - ---Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur _un tel_ en franchissant -d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en -montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en -boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin -en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il -cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur -François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être -morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la -rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du -fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant -de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux -de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg. - -On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas -très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme -en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et -se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et -un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies -d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux -prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie -François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les -lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit -Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande -gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour -amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin. - -On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux -heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire -avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les -chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, -et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne -ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que -c'est un scandale. - -On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du -Sable; Bloemendaal; le sable... - ---Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on. - ---Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de -derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs. - -Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de -Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot -devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté -net devant la porte. - ---Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on -dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit -le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil -répété au garçon d'écurie qui attendait. - -Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les -manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer -de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.--Eh bien, Katjen, -dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu -rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous -poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a -pas encore d'amoureux.--Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable -maritorne; vous avez une femme à la maison.--Une femme, répondit -Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; -une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. -Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me -souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme. - -Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. -_Conticuere, rumor,_ etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, -des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, -à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et -s'écrie: - ---Gerrit, avez-vous du vin? - ---Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du -monde, en se versant un verre de bière. - ---Par les dieux! s'écria monsieur _un tel_, Gerrit n'a pas de vin, et -courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a -quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est -transporté de contentement. - -Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un -veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième -veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner -dix _stuivers_ à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.--J'ai de -l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain -qu'aujourd'hui. - -Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, -répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne -lui convient. - -Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon -d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne. - ---Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que -j'ai abrégé ce matin. - ---Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa -casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.--Une poupée de -l'homme, André!--C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous -traînez toujours à rentrer.--Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon -lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien. - - -[Footnote 1: Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.] - - - - -V - - -LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD. - - -Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes -gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. -Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et -devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les -champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des -deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant -sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais -taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient -de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils -commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses -désagréments. - ---Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant -le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette -diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous -n'avançons pas. - ---C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la -décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà -là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste. - ---Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche. - ---Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas -cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste -église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie -ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de -plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle -nous recevra cordialement. - ---J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines -que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes -servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et -dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de -grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement -sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse -quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous -comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a -assez d'une fois. - ---Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, -par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de -contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille -de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie -petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des -fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands -yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, -qui parle si bien et rit si gracieusement... - ---Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle -est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je -dis avec le vieux poëme: - - Une jolie fille dans une auberge doit être honnête. - ---Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force -pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un -mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces -moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il -poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au -temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour -qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, -c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors -du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen -par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener -avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,--il y en avait -même, je crois, qui voulaient l'épouser... - ---Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les -plaintes de chacun? - ---Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop -honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large -faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par -exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant -la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa -petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui -pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne -qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne -et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied -avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept -hommes, reposant sur les mêmes niaiseries... - ---Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la -petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière -les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts -pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes... - ---Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais -comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. -Et elle parlait beaucoup avec moi. - ---Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais -tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils -partageaient avec six ou sept? - ---Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue -parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme -moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante -de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs -douloureusement agacés! - ---Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable -compagnon de voyage. - ---Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. -Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher -petit cœur... - ---Toi, par exemple, n'est-ce pas? - ---Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Évrard -était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût -pleuré au départ de celui-là. - ---Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur -Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions. - -Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent -dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage -de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux -bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un -mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses -épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement -avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et -son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des -voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs. - ---Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui -tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous -êtes toujours la même. - ---Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant -amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui -aient jamais brillé entre deux lèvres roses. - ---Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux -chasseurs de Leyde. - -Ketjen fronça son joli front pour réfléchir. - ---Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... -der Krop. - - -[Footnote 1: Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se -termina par la bataille de Louvain.] - - - - -VI - - -LE VOITURIER LIMBOURGEOIS - - ---Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros -cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire -quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs! - -Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que -fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses -brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque -lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement -que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé -les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et -quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère -à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas -réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous -étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos -finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au -soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de -messieurs! - -Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval -à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour -intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, -en s'entretenant continuellement avec le cheval. - ---Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf -sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, -camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? -Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il -bien marcher, etc. - -Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était -brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge -coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans -la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour -il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds -rouges à l'extrémité du timon. - -Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement -d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité -possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à -titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre -de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis -que la bête n'est dirigée que par la voix (par _hot_ et par _her_) et -par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en -forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne -pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez -encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une -guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première -est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont -les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se -voit venir à une lieue de distance. - -Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, -et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, -une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur -laquelle _Vlerk_ et Hildebrand prirent place; les portes de la cour -furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec -une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau -tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son -cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant -torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son -cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. -Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre -expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros -cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas. - ---Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à -Quaadmechelen, voiturier? - ---Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela -fait quatre heures et demie avec la charrette. - -Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport -pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, -leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je -puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir -le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. -C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui -deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a -rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas -de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval -continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause -de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs -humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas -possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je -suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en -effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en -équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce -mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au -voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres -frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il -conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que -nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et -demie, sans souffler, manger du pain et boire. - -Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un -bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la -campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. -Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que -les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une -demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui -était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de -devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le -prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand -il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette -même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de -Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main -de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à -un Limbourgeois: _Ote ton pantalon, car le mien est en pièces._ Et si -votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez -avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, -il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi. - - - - -VII - - -LE PÊCHEUR DE MARKEN. - - - _Ultima Thule._ - - -Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est -invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui -se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur -du palais du gouvernement et du _Doel_, où ils sont fort regardés -et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un -juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou -aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits -parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change -chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils -ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont -pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche -à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux -d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. -Ils portent,--pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,--des -pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches -dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et -des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre -un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du -propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune -et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à -larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme -ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de -petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux -rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont -le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu -desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont -de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces -cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à -pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, -ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice -nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur -tête. - -Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante -que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la -plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au -milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un -maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et -un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas -l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait -l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que -mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est -préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, -ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant -c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. -Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas -et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple -peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, -les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître -que les levées du service militaire et la chute des grandes et des -petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur -d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint -dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard -de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux -revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon -religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme -ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs -Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours -avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes -habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le -toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de _parfait -amour_ et de _rose sans épines_, selon mon bon plaisir; puis l'homme -du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du _vin -qui crache_,--il désignait ainsi le champagne,--lorsqu'il avait fait -son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que -lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses -lèvres de bourgmestre. - -Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil -sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur -lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez -leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, -si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le -haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées -d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles -est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne -croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les -bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la -mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre -cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, -que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante -renommée _Spandonk._ - -Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa -longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, -de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement -misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à -en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ -plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en -beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs -cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout -unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur -robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec -des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette -jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le -derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes -de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, -ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette -de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau -de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les -échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous -devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe -de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un -nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle -peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est -supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de -Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de -nourrices. - -Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du -monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus -plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, -et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement -avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains. - - - - -VIII - - -LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1]. - - ---Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet -vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, -avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient -leur repas du matin. - ---Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de -seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, -sont happées par le chien de chasse;--allumez-vous? - ---Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et -tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les -jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux. - ---Il est en repos, la mère. - ---Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur. - ---En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan. - ---Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon. - ---Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des -perdreaux... - ---Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur. - -Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat -pleine du gibier tiré par eux. - ---Les voyez-vous encore? demanda-t-il. - ---Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les -voit bien. - ---Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de -l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le -fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. -Et un gros, savez-vous! - ---Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis. - ---Oui, répondit celui-ci; cela ira bien. - -Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de -seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le -chasseur et le _polsdrager_ furent improvisés. - -Telle est en effet l'histoire de la naissance du _polsdrager_; mais -jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son -existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus -fidèlement que le _polsdrager_ au chasseur. Il ne quitte pas son -côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit -derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse -en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien -et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses -lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites -épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que -les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires -que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux -bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui -ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés -contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux -qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient -encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient -abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette -du fusil; le _polsdrager_ ne révoque en doute aucun de ces grands -événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne -lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, -quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il -tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. -Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à -en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les -histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait -communiquer. Si le coup du chasseur porte, le _polsdrager_, bien qu'il -n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois -la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le _polsdrager_ -affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela -arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive _jamais_, affirment -chasseurs et _polsdragers_, mais cependant cela pourrait être; après -une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la -fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite -d'une chasse privée--qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris -exprès une perche et un _polsdrager_ pour le faire lever... Pouf! les -cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé. - ---Juste quand il se levait, dit le chasseur: - ---Vous avez été vite tout près, dit le _polsdrager._ - ---Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur. - ---Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le _polsdrager_; il -ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été -touché. - -Le _polsdrager_ parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais -avec une pleine conviction. - ---Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un -coup sur la nuque, un beau bouquin. - ---Un beau bouquin, répondit comme un écho le _polsdrager._ - ---J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, -rappelle le chasseur. - ---Cela est vrai aussi, répond le _polsdrager_; bien que le chasseur -n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au -chien. - ---Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse -du _polsdrager_, ce n'est pas cela. - ---Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue? - ---Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, -mais tout à l'heure il s'est levé une hase... - ---Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée? - ---Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez -de plomb. Tu la trouveras demain... - -Et le lendemain le _polsdrager_ retourne dans la pièce à la recherche -du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont -des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve -l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, -l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur -dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui -protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un -ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb. - - -[Footnote 1: Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le -porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.] - - - - -IX - - -LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE. - - - Un habitant de Leyde dit une fois à Caron: - --Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière! - Si vous me permettez d'entrer dans votre barque, - Oh! que ce soit par une nuit sans lune! - Si je puis de votre barque pêcher a la ligne, - Vous aurez la moitié de la _waterzoot_[1]. - Et je vous montrerai ensuite la terre - Où je trouve mes meilleurs vers. - - _Almanach des Étudiants_, 1836. - -L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. -C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. -C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi -la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais -par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte -de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de -Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout -vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret -[2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez -pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la -ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un -cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, -et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez -Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants -de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper -devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez -à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever -de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous -prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de -cette eau poissonneuse. - -Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter -un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. -Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me -demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une -paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il -est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et -la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est -pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par -jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que -vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela -n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, -le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une -ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce -coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour -lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est -même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les -ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de -cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.--Un pêcheur à la -ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une -consolation:--C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il -l'entendre répondre. - -Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour -commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la -cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me -suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! -Que voyez-vous?--Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors -du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.--Très-bien; ils sont -composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens -pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à -la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?--Yes, ce _fallow_ avec -un bonnet de nuit et une veste de duffet!--Lui-même. C'est le pêcheur -à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que -dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de -Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion -de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une -corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et -graisseuse.--C'est cela, ce sont des vers de terre, _Sir!_ rien que des -vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes -jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils -sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la -queue en dehors. - -Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une -sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en -corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, -et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le _Penëraar_ -[3]. Horrible, horrible, mort horrible!--Pas du tout, dira cet homme, -si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les -anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien -qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.--Le plat langage -leydois est très-laid et celui du _Penëraar_ est le plus plat. - -Lorsqu'il n'y a pas de lune, le _Penëraar_ sort à la tombée de la nuit, -avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le -joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de -duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans -sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière -il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de -Leyde atteste que le _Penëraar_ en question n'est pas un vaurien, et ne -volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près -d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le -rendez-vous promis, il trouve un autre _Penëraar_, et après avoir pris -pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur -barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et -avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et -fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile -est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent -et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir -doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que -l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,--et -chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du _Penëraar_, non -quand son _cœur_, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, -et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, -la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les -_Penëraars_ voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde -et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà -capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher. - ---Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, -madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. -Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises -de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit -pot à feu, du sel et une pelle pour faire des _koeken._ L'anguille -est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée -par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis -que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre -elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses -au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux -domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope -avec l'apostrophe de _Fainéant_, petit nom d'amour que ces tendres -femmes ont imaginé pour leurs époux. - ---_Fainéant_, disent leurs lèvres de rose, _fainéant_, tu reviens -encore de ta barque où on fait si bonne chère? (_smulschoit._) - -Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille. - - -[Footnote 1: Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement -d'anguilles.] - -[Footnote 2: Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.] - -[Footnote 3: De _peuren_, pécher a la ligne.] - - - - -X - - -LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD. - - -C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. -Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein -d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, -lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de -corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure -qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. -Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, -avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son -doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, -un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande -du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice -et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne -ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une -boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille -d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les -termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, -et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de -soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite -et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que -ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est -un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une -excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme -une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose -des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante -partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. -Toutes les paysannes portent ce petit tour,--c'est-à-dire une petite -boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est -en horreur parmi elles. - -Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne -extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure. - -La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans -l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque -ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte -de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte -peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une -excellente faiseuse de fromage,--mais un homme doit risquer quelque -chose--et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal -au hasard. - -La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de _faire du -fromage, faire du fromage_ et toujours faire du fromage; il faut sans -cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après -le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, -sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de -besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. -Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le -premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les _voisins_ -et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de -sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de -nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du -fromage. - -Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez -dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et -de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne -tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et -rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans -recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu -de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue -file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la -longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont -tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant -y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. -Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces -mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la -gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. -Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, -les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et -sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le -cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir -librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé -la présure--le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est -tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau -à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais -ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier -et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour -manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage -est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive -dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins -de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un -chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, -des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de -derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, -animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, -la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs -doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la -fenêtre où le soleil luit. - -Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, -a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais -querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les -fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, -elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec -le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup -d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait -la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela -pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle -déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée -qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette -déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, -elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur -lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils -aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, -mais parce que la métairie doit avoir un métayer. - -La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent -est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici -l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée: - ---Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que -c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, -bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions -convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était -parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu -parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le -samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, -voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne -pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne -réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus -l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, -et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle -n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le -même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes -blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. -J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je -n'en connais pas de meilleure. - - - - -XI - - -LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD. - - -Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les -soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, -ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont -envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les -rues qui aboutissent à une porte, et surtout la _digue_, vaste place -à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et -vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de -fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries -sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes -les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des -barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez -le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, -chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, -l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants -des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. -L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend -le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre -prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade -que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres -jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville -semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la -magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier -chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une -cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce -sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à -beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées -ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à -la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les -lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est -remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues -lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans -celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se -frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan. - -Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de -petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des -toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce -que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette -heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut -ni ne peut plus reprendre son fromage. Il _doit_ le vendre de même -que les marchands de première main _doivent_ l'acheter. Faire le plus -haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement -stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend -excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle -se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme -si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées -qu'il faut du sang versé.--Puis viennent les porteurs de fromage avec -leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans -leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit -être, soit à un navire, soit à l'entrepôt. - -C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du -nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre -les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester -tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir -si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. -Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le -dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a -été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et -les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la -kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme -aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup -d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse -1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse -sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par -tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de -paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, -et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, -et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; -et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration -sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables -farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,--à -cause de la brièveté du temps,--épargnées par le propriétaire foncier, -pour valider ses comptes. - -Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu -ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire -d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les -yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous -les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de -tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, -est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est -fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun -avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les -porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La -culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les -confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, -fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns -qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur -écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan -m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous -connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet -en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, -pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de -vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau -entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la -soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les -yeux ou vers la nuque.--Il y a dix à parier contre un que le vieux est -un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, -soupçonneux. - -Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la -Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand -de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives -que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: -il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? -Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce -un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il -honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il -aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse -de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, -et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? -Il va régulièrement à l'église. - -Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant, -dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans -que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres -domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son -cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune -pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il -va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante -de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée, -et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement -le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas -pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur - - Greffer des pommiers, cueillir des poires, - Faire la moisson et le foin, - Entasser dans la grange les fruits des champs, - Presser les pis, tondre les moutons, - -et bien d'autres choses encore! - - - - -XII - -LA GARDE. - - -Le nom de la garde (_baker_) est une preuve évidente (bien que le -peuple dise _baakster_), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas -avoir d'accès aux _étoiles_ (_ster_) pour faire connaître le titulaire -d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi _féminin_, et s'il ne -l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes -a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de -l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient -au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille -pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous -autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance, -nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je -n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer -quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas -d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il -_gardé_, monsieur? Un homme aurait-il pu vous _garder?_ Loin de là. Le -soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux -seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des -bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui -ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers -le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!--dont vous aviez besoin -au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de -ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort, -que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de -bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce -soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon -une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes -pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et -gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses -yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si -compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre -vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous -portiez encore bien moins des lunettes. - -Le nom de _baker_ vient de _baken_, chauffer, choyer. Avoir eu une -_baker_, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé -et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur -jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode -laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige, -au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous -envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage -restaient seuls visibles,--et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour -faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient: -Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe -eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous -votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement -et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est -possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père. -Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps, -et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous: -les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment -plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous? -Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes. - -Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures -anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la -femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la -main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu. -Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère -encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme -elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né -était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait -mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous -sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un -étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec -tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami -de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a -récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance. -J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement -ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de -votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils. - -Puisque le moment arrive où vous direz:--O ma _Baakster_, dite _Baker!_ -vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à -votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout -le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous -faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes -et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable. -Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et -vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de -médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous -donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans -toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a -toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance -envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai -la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs -gardes... - -Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté -par un maître de gymnastique. - -Ce morceau semble ne parler que des bonnes _bakers._ - -Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un -mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle -garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est. - -1840. - -FIN DES TYPES HOLLANDAIS, - - - - -ÉPILOGUE - - -ET - -DÉDICACE À UN AMI - - -PREMIÈRE ÉDITION. - - - -Mon excellent ami! - -Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y -manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le -monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel -ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais -contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme -je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien -renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes -attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui -me..., j'aurais pu dire,--ils devront _conspuer._ C'est un mot solennel -et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille -chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques. -Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été -mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et -comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de -fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour -cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable -maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire -dans le voisinage de ton nom? - -Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des -heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades -et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où -un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos. -Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont -être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme -tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et -d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y -retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix. -Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades -doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de -nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami. - -Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont -deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret, -ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de -plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le -bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle _Jaap_ -ou _Hildebrand?_ - -Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était -très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une -seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût -pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la _Camera obscura_, -et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre -avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1]. - -Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre -quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle. -Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose -d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui -ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus -naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés, -et demande pardon pour les fautes d'impression[2]. - -Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il -y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela -est-il possible?), _onverschilligst_ (le plus indifférent), au lieu -de _onbillykst_ (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des -centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai -pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la -page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler -d'une paysanne _skalksche_ (rusée), que de dire une paysanne _geksche_ -(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait _sckalks_, que; Elle -riait _mals_, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la -page 160, regarder _schalk._ Alors vint le compositeur, il secoua la -tête et mit _schalks._ J'intervins et me fâchai contre le compositeur, -j'enlevai l'_s_, et je mis à côté le _deleatur_; je reçus une épreuve, -j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main -se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je -n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de -mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit -devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à -cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens -écrivains. - -Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page -101, il y a _bragt_ au lieu de _bracht._ Cela vient de la prétention -d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous -en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle -d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun. -Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux -autres: _Hanc veniam petimusque damusque vicissim._ - -Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre, -et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence -d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la -dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque -chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira -à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein -d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se -renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du -ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on -se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait, -et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans -affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami! - -J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais -il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la -dernière page, ce qui revient presque au même! - - -[Footnote 1: Voir cette citation dans l'introduction.] - -[Footnote 2: Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se -plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de -commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion -toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les -diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse -j'ai craint que cela ne fût trop joli.] - - - - -DEUXIÈME ÉDITION - -Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore. - -On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel -j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes -d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des -personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction -que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su -nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir -posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, -dans ce bas monde, tant de _nurks_ et de _stastok_ exhibassent leurs -aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les -montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention -malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg, -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos -propres changements. - -Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que -je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au _Mouchoir -bigarré_ de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé -un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les -acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du -professeur Vrolyk, à propos d'_Une Ménagerie_ (bien que ce dernier -morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation, -sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi. - -Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au -public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant -d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait -étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre; -attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la -_Chambre obscure_, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la -dédicace de ce volume. - - - - -ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES. - - -Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles _représentations_ -promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la -promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la _Camera -obscura_, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre -aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'_incipere -ludum_ était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux -employer mon instrument. - -Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou -rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons -services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter -l'adage: _Non lusisse pudet._ - -Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une -nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le -désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce -qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur -devait-il refuser? C'eût été vraiment le _lusisse pudet._ - -Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou -moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont -toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a -beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant -pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais -autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais -je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. _Il faut juger les -écrits d'après leur date_; c'est toujours une excellente maxime. Si en -ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je -croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de -plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance -des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais -impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années -inutilement. - -Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième -fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait -passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant -pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est -connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle -a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en -nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre -joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait -pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi -des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos -jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse -nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en -a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir, -un cœur _auquel rien d'humain n'est étranger_, et qui ne reste pas non -plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps -de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons -de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime. -Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous -leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la -question n'est plus de _jouer_, mais bien de _redevenir enfants._ Et -celui-là seulement est un _enfant_, dans lequel la force, la sagesse et -la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent! - - -FIN. - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - AVANT-PROPOS - - I. Les petits garçons - II. Malheurs d'enfants - III. Une ménagerie - IV. Un homme désagréable dans le bois de Haarlem - V. Humoristes - VI. Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur - et le chemin de fer - VII. Jouissance des plaisirs - VIII. Les amis éloignés - IX. L'hiver à la campagne - X. Le progrès - XI. L'eau - XII. Enterrer! - XIII. Une exposition de tableaux - XIV. Le vent - XV. Réponse à une lettre de Paris - XVI. Antoine le chasseur - - TYPES HOLLANDAIS. - - I. Le batelier - II. Le domestique du batelier - III. Le barbier - IV. Le cocher de louage - V. La jeune fille du Brabant du nord - VI. Le voiturier limbourgeois - VII. Le pêcheur de Marken - VIII. Le chasseur et le polsdrager - IX. Le pêcheur à la ligne de Leyde - X. La paysanne de la Hollande du nord - XI. Le paysan de la Hollande du nord - XII. La garde - - - Épilogue et dédicace à un ami - Deuxième édition - Annexé à la troisième édition pour faire suite aux - pièces précédentes. - - -FIN DE LA TABLE. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE *** - -***** This file should be named 50211-0.txt or 50211-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/1/50211/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La chambre obscure - -Author: Nicolaas Beets - -Translator: Léon Wocquier - -Release Date: October 14, 2015 [EBook #50211] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 400px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="400" alt="" /> -</div> -<h1>LA CHAMBRE OBSCURE</h1> - -<h3>PAR</h3> - -<h2>HILDEBRAND</h2> - -<h4>—NICOLAS BEETS—</h4> - -<h4>TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER</h4> - -<h4>(From the Dutch "Camera Obscura")</h4> - - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5> - -<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h5> - -<h5>1860</h5> -<hr class="full" /> -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p> - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS">AVANT-PROPOS</a></h4> - - -<p>Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps, -accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne, -n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie -néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle -ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler -de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce -génie dramatique dans le <i>Lucifer</i> duquel Milton a peut-être taillé son -<i>Paradis perdu.</i>—Le Hooft, ce Tacite du XVI<sup>e</sup> siècle,—le -Bilderdyk, ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui -était aussi universel et peut-être aussi puissant que le patriarche -de Weimar; sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et -étudiés, la Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre -d'écrivains éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation -en France. Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle -la plus exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante -profondeur d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre -supérieur, le Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être -placées, sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre -conteur écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler -aujourd'hui au public français l'une des plus remarquables productions.</p> - -<p>Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre -de <i>Camera obscura</i>, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès -considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six -mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans -celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles, -et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition. -<i>Camera obscura</i> renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis, -de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé -<i>Hildebrand</i>, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère -pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre -même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un -des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M. -Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père -était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science -qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets -a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir -fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en -théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements -importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille, -par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de -l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son -siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature -néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede, -village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il -y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle -vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la -même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux -reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de -Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en -1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il -est.</p> - -<p>M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de -vingt ans, il publiait un volume, intitulé <i>José</i>, dans lequel il imite -la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse -de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes -suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes, -parmi lesquels on remarque surtout <i>Guy le Flamand</i>, <i>Kuser</i> et <i>Ada -de Hollande</i>, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs -éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques -années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes, -l'un simplement intitulé <i>Poésies</i>, l'autre tout récent, quoiqu'il -en soit déjà à sa seconde édition, <i>les Bleuets.</i> On doit encore au -révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de -volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature, -à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du -talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé -au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir -à <i>Camera obscura</i>, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus -originales.</p> - -<p>Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué -officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il -emprunte, dit-il, au <i>livre inédit d'un anonyme.</i></p> - -<p>«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir -et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure, -et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve -plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les -groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux -grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant -pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois -qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi -l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une -même figure ressemble à cent personnes différentes.»</p> - -<p>Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés -d'Hildebrand.</p> - -<p>On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art -pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir -la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé -en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la -littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à -part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la -nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière -de la <i>Chambre obscure</i>, dont il invoque le nom, avec une surprenante -fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si -peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait -qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres -répondent mieux à leur titre que <i>Camera obscura</i>; les personnages -qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils -pensent sous vos yeux;—vous les connaissez; ils sont autour de vous; -il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez -appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise -et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce -sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des -types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent -partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet -de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup -d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se -rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs -passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle. -Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans -recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement, -tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent -<i>Camera obscura</i>, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je -ne dirai pas le nom de <i>roman</i>, mais même la qualification plus humble -et plus vague de <i>nouvelle.</i> Ce sont de simples calques de la réalité, -qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où -l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups -de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si -souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions -littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est. -La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà -ce qu'on trouve dans <i>Camera obscura</i>; la Hollande décrite avec une -finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les -rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond -observateur qu'il soit;—les hommes peints avec une vérité frappante et -naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai -qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les -scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable -bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,—humour incisif -et du meilleur aloi,—sentiments nobles et touchants, voilà ce qui -caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du -lecteur.</p> - -<p>Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans <i>Camera obscura</i>? -demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont -ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une -chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais -un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi -qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de -<i>Camera obscura</i> la constatation de l'effet produit sur les amis et les -connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions -pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces -portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de -ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son -avertissement:</p> - -<p>«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages -que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans -chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou -sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel -ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas -monde, tant de <i>Nurks</i> et de <i>Stastok</i> exhibassent leurs aimables -qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer -du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention -malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à -titre de changement.»</p> - -<p>Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un -volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes -de <i>Camera obscura.</i> Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre -de <i>Scènes de la vie hollandaise.</i> Les petits tableaux de Hildebrand -ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande -exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un -instant pour eux les choses <i>grandioses et étrangères.</i> C'est ce qui -nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le -présent volume la seconde partie de <i>Camera obscura.</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LA_CHAMBRE_OBSCURE" id="LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></h3> - -<hr class="tb" /> - -<h4><a id="I"></a>I</h4> - -<h5>LES PETITS GARÇONS.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 25%;"> -Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br /> -Vous flotte encore sur les épaules!<br /> -Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br /> -On est toujours gai et content.<br /> -<br /> -Le sabre de bois du hussard<br /> -Amuse le jeune garçon,<br /> -Et la toupie et le bâton<br /> -Sur lequel il va à califourchon.<br /> -<br /> -Et lorsqu'il lance dans l'air bleu<br /> -La balle aux raies bigarrées,<br /> -Il ne pense pas an parfum des fleurs,<br /> -Ni à l'alouette, ni au rossignol.<br /> -<br /> -Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br /> -Son visage serein et radieux,<br /> -Que quand son édifice tombe à l'eau<br /> -Ou que son sabre se brise.<br /> -<br /> -L'enfant joue et court<br /> -Pendant tout le long du jour<br /> -À travers le jardin et les champs verts,<br /> -À la poursuite des papillons;<br /> -<br /> -Bientôt tu transpireras<br /> -Non plus toujours content,<br /> -Et apprendras dans le gros Cicéron<br /> -Du latin moisi.<br /> -</p> - -<p>La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies; -et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire -des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces -jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de <i>Jeux d'enfant</i>, -que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les -petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela -par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands, -français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les -hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième -partie du <i>Nord</i>, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens -dans son <i>Voyage à Rome</i>; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je -tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et, -malgré la loi contre les Belges, pour la plupart <i>spes patriœ</i> en -blouse bleue.</p> - -<p>Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois -vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec -des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son -développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord, -vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites -toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans -le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son -oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable -pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux -favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu, -vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un -seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller -des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il -sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il -a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes -du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes? -Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je -vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le -faire;—qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange -ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est -inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un -espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère -dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec -de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais -paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il -deviendra un grand homme.</p> - -<p>Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux -solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son -regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors -de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au -samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la -semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux -bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats; -les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés; -cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats, -je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte -de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en -pas porter du tout,—une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un -pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il -porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des -billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un -bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson, -une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère -aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau, -un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire -chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu -par un mouchoir de couleur.</p> - -<p>Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs; -dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et -peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à -notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves -d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un -esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais -frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux, -il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins -imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais, -en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait -passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et -se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux -hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de -bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il -a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement -rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa -tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette -circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé -au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment. -Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra -assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une -tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à -marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut -patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel -selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend -une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix -lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans -avoir de vertiges.</p> - -<p>Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut, -toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te -vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta -simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense -à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même -pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est -nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et -même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta -postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste, -qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le -nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut -mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de -rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde! -Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de -chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté, -ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté -jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes -en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et -cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant -que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous, -bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi, -que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je -vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs -sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre -dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il -vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident -le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement -de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous -restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers -amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du -cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ... -qu'un vœu.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="II" id="II">II</a></h4> - -<h5>MALHEURS D'ENFANT</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:</p> - -<p style="margin-left: 20%;"> -Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br /> -Vous flotte encore sur les épaules!<br /> -Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br /> -On est toujours gai et content.<br /> -<br /> -Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br /> -Son visage serein et radieux,<br /> -Que quand son édifice tombe à l'eau<br /> -Ou que son sabre se brise.<br /> -</p> - -<p>Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes -années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer -qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des -jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre -presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la -désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne -sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans, -qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant -ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise; -nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de -neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur -un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais, -j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai -été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu -quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou -d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable -de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la -vertu ou sur les quatre saisons; et <i>Sanderre</i>, dont le père était -adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G., -qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas -prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait -toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient -toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je -n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je -n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur -le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune -homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait -parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui -permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le -contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de -l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.</p> - -<p>Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de -l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins, -que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du -vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher, -tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne -pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine -de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après -avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce -dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment -ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais -ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans -les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la -même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la -parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela -élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous -appliquez une main chaude sur leur thermomètre.</p> - -<p>C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette -jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet, -je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut -sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître -n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé -d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par -l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur -que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que -c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons -plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du -catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi -le <i>Journal de Harlem</i>, depuis <i>a</i> jusqu'à <i>z.</i> (En sommes-nous moins -bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si -haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les -jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec -un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et -les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un -air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si -insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à -la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures -et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept -provinces<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la -table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait -penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres -livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des -attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs -qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au -bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et -combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres -d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour -établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique, -c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y -avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de -lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion -de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont -pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous -avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà -vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous -n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous -avez comme résultat: 12 lastes<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons, -8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux -sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société, -vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux -livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,—95 lastes, 2 muids, -1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une -erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes -les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous -avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et -croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres -d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention, -c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là -depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois -de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus, -lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique -temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis -neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant -un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas -d'instruction et jouent aux dutes<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> dans la rue. On vous a d'abord -forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Quelle joie! l'heure de l'école a sonné<br /> -Que chaque enfant désire tant!<br /> -</p> - -<p>—Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit -garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que -vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le -rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse -de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré -d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien -entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous -n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés -des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart -et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante, -vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en -grand le mot wederwaardigkeit<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, remarquable par deux difficiles -<i>w</i>; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous -écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et -sept fois sur la ligne <i>Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, -dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot <i>der</i>, ce -qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du -mot <i>moeder</i>, et vous avez mis une fois <i>voorzwyzigkeid</i> au lieu de -<i>voorzigtigkeid</i>; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à -l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne -pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume, -par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées -avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et -l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour -la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire. -Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers -lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent -trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la -matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une -fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite -d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité -des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois -parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en -albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes -dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais. -Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec -la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice -de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel -exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble -aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le -second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à -y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là -pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain -que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi -Hérode.</p> - -<p>De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que -l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de -jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais -cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non, -l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles -mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que -possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde -toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les -sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van -Alphen:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Apprendre est un jeu,<br /> -</p> - -<p>ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je -m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou -ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que -j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se -soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique), -et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que -m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la -méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus -peureux.</p> - -<p>Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de -papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des -malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés -de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites -proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent -et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur -la formation du caractère.</p> - -<p>Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire -avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un -chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi -par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre -l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut -s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous -prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller -à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par -laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours -des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je -voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième. -C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des -consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je -sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en -somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler -à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs -philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand -(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir -espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.</p> - -<p>Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur -de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui -trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte -des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la -perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous -sentiez,—non, vous ne sentiez pas,—oui, hélas!—vous sentiez, trop -certainement,—que vous aviez une double dent. Et la première était -solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur: -parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos -jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce -chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule -consolation était que la première se détacherait facilement. En effet, -la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant -apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche, -votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos -petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous, -et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec -vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et -une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre -joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi -voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie -est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand -crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise -humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes -pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant -du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes -domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main, -mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle, -vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil -auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu, -n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible -d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il -l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour -vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez -pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à -celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie -approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit -garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où -l'on doit arracher la double dent.</p> - -<p>Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus -qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention -que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on -passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du -pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes -lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques -petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles -avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de -mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes -grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent -la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de -pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le -même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à -la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans -plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais -côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les -individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est -tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on -vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec -Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame, -mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec -la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête -plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la -société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique -est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et -très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes -de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes -devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.</p> - -<p>Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas -précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle -résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans, -et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième -année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce -qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient -que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et -trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est -retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils -sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y -arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct -seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts -qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte -chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des -douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour -les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu -croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce -qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa -dignité.</p> - -<p>Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de -la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et -les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de -certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter -la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse -tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères -situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;—ni des -misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et -maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes, -comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne -parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long. -S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus -délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à -ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de -leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée -avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à -ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société, -dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois -la tourmenter et lui tomber à charge,—pour son bien,—mais il faut -prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser -une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures -pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles -a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier! -Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (<i>Note de -l'auteur.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Poids de 4,000 livres.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Adversité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La prudence est la mère de la sagesse.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="III" id="III">III</a></h4> - - -<h5>UNE MÉNAGERIE.</h5> - - -<p style="margin-left: 55%;"> -Les peines infamantes sont<br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">1° Le carcan;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">2° Le bannissement;</span><br /> -<span style="margin-left: 1.5em;">3° La dégradation civique.</span><br /> -<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Code pénal</i>, liv. 1, art. 8,</span><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites -pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne -peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit -du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire, -du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me -racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous -avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre -dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas -qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs -pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et -comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans -oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le -casoar, son bon mot sur les singes, et son <i>quiproquo</i> sur les ours. À -tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les -motifs de mon aversion.</p> - -<p>Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous, -d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants -...—Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?—Non, pour tout homme -qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe. -Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je -les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées -entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle: -le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès, -regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des -cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans -ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé -en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au -haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait -invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait -agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites, -resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves -sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie, -c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines -mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les -idiots.</p> - -<p>Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose -de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de -courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur -lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien, -transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.</p> - -<p>Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages -sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par -un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie -crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse -couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?—Voyez-vous, là, -cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les -arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil -de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux, -deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un -sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se -soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête -levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond! -Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des -mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.</p> - -<p>À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui -l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous -inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans -ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou -court et ridé; un instant,—et c'en sera fait, il le déchirera en -morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi, -la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa -victoire et fier de sa royauté.</p> - -<p>Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux, -le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au -dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de -tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite... -Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent. -Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté. -Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais -soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une -malle de voyage?—Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents, -pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule. -Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y -sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de -haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous -jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont -ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa -demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron, -Néron!—Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes. -Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de -défense. Cela lui <i>ferait mal.</i> Avez-vous encore vos illusions? Le lion -a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue? -Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Laissez-le venir s'il peut?<br /> -</p> - -<p>Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses -mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser -son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui -et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les -cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui -attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque -accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la -compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent? -Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que -tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur -naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses -yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté. -Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille: -on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un -grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses -moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les -cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.</p> - - -<p>Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des -rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux -sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées, -ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des -hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient -leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb, -ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as -pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus! -Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi -bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses -ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!» -À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs -proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu -deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici -comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une -vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière -leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la -nature, ils sont beaucoup moins bêtes.</p> - -<p>—Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent! -Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois. -Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le -geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers -d'État.—Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans -toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une -représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est -celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une -rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le -prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau. -Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le -rire de l'hyène, il y a du <i>pectus quod disertos facit.</i> Ne croyez pas -qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais -qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.</p> - -<p>Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain -donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert! -Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir -les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins -de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et -s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements, -hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils -tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se -dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les -invités!</p> - -<p>Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est -l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais -encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les -mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Sire! ce n'est pas bien,<br /> -Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.<br /> -</p> - -<p>Fi! il nomme le tigre <i>monsieur</i> et la lionne <i>madame.</i> Il raconte -des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit -appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du -mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme -madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme -des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de -l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous -voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa -mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se -raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches -et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les -captifs.</p> - -<p>Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin -éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui -faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez -contempler les beautés du <i>Rapenburg</i> et de la <i>Breestraat</i><a name="NoteRef_1_6" id="NoteRef_1_6"></a><a href="#Note_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, par -une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle -dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle, -sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans -une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux -les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est -vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une -grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à -la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils -ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont -morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le -froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs -ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de -l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle -reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais -l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est -pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et -intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont -pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs -noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement -entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.</p> - -<p>Mais une ménagerie!</p> - -<p>O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIX<sup>e</sup> -siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, -mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, -seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; -faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots -et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre -gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre -fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille -de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de -sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme -César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. -C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne -torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de -cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de -ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut -un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins -la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables. -Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de -leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur -esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par -consomption.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_6" id="Note_1_6"></a><a href="#NoteRef_1_6"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Scènes de la Vie hollandaise</i>, p. 147.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4> - - -<h5>UN HOMME DÉSAGRÉABLE DANS LE BOIS DE HARLEM.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis -ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue -uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais -encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il -maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les -Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des -lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical, -comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En -effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins -d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société <i>Félix</i> -<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>, ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de -ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert -Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait, -le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une -lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau -et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais) -qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois -de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais -j'avais quelque chose contre mondit cousin.</p> - -<p>Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme, -habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au -fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais -quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose -d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement -désagréable.</p> - -<p>J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait -rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une -forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop -étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder -sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien -à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin -Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau, -me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de -surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant, -il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un -se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des -plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle -déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous -son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait -trop fou. Laisser passer la remarque avec un <i>Hein, vous trouvez?</i> -trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en -attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et -quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et -qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant -à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement -de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux -s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie -diabolique.</p> - -<p>Si de ce petit exemple de mon chapeau,—c'est chose étonnante, pour le -dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,—vous -n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je -vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai -la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et -le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si -on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être -malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était -que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que -lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était -toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté; -mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits -griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les -plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui -avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents -inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation -le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque -visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité -modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être -blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité -des proverbes, que <i>Ingenuas didicisse féliciter artes, etc.</i> Mieux -vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs, -il savait très-peu de latin.</p> - -<p>Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait -l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète -sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le -cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait -mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains -passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien -Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait -fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque -sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet, -parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en -gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler -l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année -précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et -que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de -fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille, -de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre -réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir -de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle -influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous -étiez toujours désarmé.</p> - -<hr /> - -<p>Il y a trois ans environ,—je dois être ménager avec les années, car je -suis encore si jeune,—que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14 -juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait -venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit -heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à -l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un -autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de -Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg, -puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin -aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs -de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera, -nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur -et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon -cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.</p> - -<p>Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand -enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes -s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai -promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent -les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai -Boerhave,—je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap, -des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin -entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection -de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je -lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des -arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la -pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être -ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée -au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.</p> - -<p>Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave -(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus -devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait) -du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien -de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais -dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et -le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par -la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société -de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois -membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à -élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du -onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait -donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais -ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus -grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général -partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager -son cœur sur le <i>gros et ennuyeux pareil</i>, un oncle d'un des convives, -qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre, -et un <i>insupportable long vieillard</i>, cousin germain d'une autre des -personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait -commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer -la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.</p> - -<hr /> - -<p>—Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami, -l'étudiant Boerhave, cousin.</p> - -<p>Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non. -Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap, -je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps -que je ne l'avais vu!</p> - -<p>—Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette -porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!</p> - -<p>—Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour -montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.</p> - -<p>—Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force -particulière sur le mot <i>est</i>; mais c'est justement pour cela que ce -que je dis fait honneur à la ville de Harlem.</p> - -<p>Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la -chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences; -il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été -frappé de défaillance.</p> - -<p>—De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords -ronds.</p> - -<p>Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec -elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.</p> - -<p>—Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?</p> - -<p>Je courus au porte-cigares et le lui offris.</p> - -<p>—Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la -pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du -monde.</p> - -<p>Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.</p> - -<p>—Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On -est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu -qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.</p> - -<p>Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de -succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.</p> - -<p>Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations -relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint -rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il -connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir: -«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur -quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles -sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous -quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette -occasion pour me faire l'observation suivante:</p> - -<p>—Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient -toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.</p> - -<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux:</p> - -<p>—Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu -un coup de pied de cheval sur la figure.</p> - -<p>Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance -avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs, -attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam -ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur -la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en -désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela -me parut tout à fait impossible.</p> - -<p>Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur -d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que -le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il -assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un, -que <i>le teint en devenait vilain</i>; mais lorsque Boerhave déclara -qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu -parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami -du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans -pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes -les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques -très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études, -tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y -avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son -chat.</p> - -<p>Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.—Toutes -les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au -printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît -pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant -la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque -connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles -ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient -très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et -qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de -midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service -existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les -oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit -à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle -comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans -l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on -peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au -V<sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de -fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime -mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine -et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre -des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et -partis d'Amsterdam par le <i>trekschnit</i> de sept heures. Les hommes sont -mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des -favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec -lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête, -entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en -bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles -relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une -goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles, -lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles -mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac; -plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On -rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept -femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais -passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière -au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier -<i>trekschnit</i> pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de -bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles -pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse, -dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière, -et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la -richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps -entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.</p> - -<p>Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant -d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont -les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent -des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre -comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté -dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice -signifie <i>Walleen.</i></p> - -<p>L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le -ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où -le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus -des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un -char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour -attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux; -c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun, -un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un -extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux -armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un -gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote -noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise -sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore -un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un -déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe -bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter; -elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec -une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette -sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne, -et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des -souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans -le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de -deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans -d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes -les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne -idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces -enfants le solennel Urve<a name="NoteRef_2_8" id="NoteRef_2_8"></a><a href="#Note_2_8" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>—Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que -faites-vous de vos mains avec ces coquilles?</p> - -<p>À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes -dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment <i>tout à fait de -campagne</i>, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie -hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs <i>chères -petites bêtes.</i> Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez -Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de -garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un -vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière -le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de <i>la Foi -doit paraître</i> ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux -qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une -famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus -uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois -blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils -boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la -liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues. -Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un -homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône; -un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours -vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être -en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est -seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois -l'argent de leurs grands-pères.</p> - -<p>Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et -demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se -compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur -place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et -par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits -boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui -portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et -de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues -trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de -leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci -n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de -leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des -sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas -le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec -les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme -d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire -près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans -valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une -visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris -de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de -l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un -habitué.</p> - -<p>Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois -de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec -la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du -ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs, -des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus -loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la -rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle, -par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule -et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir -ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit -rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier -en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le -tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze -personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches -pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que -la plupart de ces derniers détellent en ville.</p> - -<p>Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous -rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les -teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs -corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants, -des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des -sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.</p> - -<p>—Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce -rire particulier que les Anglais nomment <i>a sneer</i>, en brisant un -entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour -m'empêcher de répondre.</p> - -<p>Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:</p> - -<p>—Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?</p> - -<p>Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière -nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les -fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je -savais cela tout aussi bien que lui.</p> - -<p>Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous -avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles -étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis -que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:</p> - -<p>—Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas -encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.</p> - -<p>Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en -regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je -fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé -soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait -aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait -demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»</p> - -<p>D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il -disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent -devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines -bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures -et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un -moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se -disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs -de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là -un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi -troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société -de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long -d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis -à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de -ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou. -Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande -dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la -remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien -un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un -<i>cactus speciosus</i>, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il -prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup -de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de -demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là, -auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et -des chambellans de Sa Majesté le roi.</p> - -<p>—Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks -au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était -nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.</p> - -<p>—Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.</p> - -<p>Et ce mot m'alla à l'âme.</p> - -<p>Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées, -avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles, -d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais -eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et -brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me -demanda avec impatience:</p> - -<p>—Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?</p> - -<p>Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui -cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de -montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à -chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par -fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks -fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs -qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est -une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant -d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour -mériter toutes les médailles de la société <i>Tot nut van Algemeen</i><a name="NoteRef_3_9" id="NoteRef_3_9"></a><a href="#Note_3_9" class="fnanchor">[3]</a>, -si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense -qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire -pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks -l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant -le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il -semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de -fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un -homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare -de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son -attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait -à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations -qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il -fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle -sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux -larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du -pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer -de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême, -et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui -persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui -devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir -être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que -le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le -généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il -sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de -la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine, -il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que -je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A -quiconque ne trouvait pas la première <i>surprenante</i> et la seconde <i>à -mourir de rire</i>, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant -sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.</p> - -<p>Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans -rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches -profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille -au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes -basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un -grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des -Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un -long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les -Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en -temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant -pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies -qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne -demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un -peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement -des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la -vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi -peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Fleu—ve du Ta—ge, etc.<br /> -</p> - -<p>—Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles -touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il -n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir -de la vanité.</p> - -<p>La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit -pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à -bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait -rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en -empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.</p> - -<p>—Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais -en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.</p> - -<p>Il était ainsi.</p> - -<p>On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.</p> - -<p>—Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.</p> - -<p>Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place -et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà -dépassée.</p> - -<p>Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si -on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un -très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés, -remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis -un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire -apprécier aussi son talent.</p> - -<p>—Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.</p> - -<p>—Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.</p> - -<p>—Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une -bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que -vous n'êtes pas très-musicien.</p> - -<p>Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert -Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit -autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans -quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en -existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels -sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa -main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec -un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à -un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de -l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine -sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant -glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un -grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une -clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la -capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement -plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête -très-significatif, <i>n'a pas de méthode</i>; ou le tact de distinguer la -musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont -et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement -copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales, -on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de -déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à -loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants -ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et -les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches. -Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que -vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que -cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je -crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant -qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou -une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain. -Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette -impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré -des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen, -qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.</p> - -<p>Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense, -je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter. -Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux -<i>Armes d'Amsterdam</i>; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie -d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient -une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une -indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme -s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande -après;—comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé -d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse, -naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;—comment il -regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup -vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était -tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop, -et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction -qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour -pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle -était assise;—comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore -l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup -de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis -dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous -avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de -soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas. -Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les -noms de douteur et de pur drap.</p> - -<p>Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la <i>Cloche</i>, -le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore -la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce -que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il -partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme -toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu -la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le -soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux -petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient -dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien -vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la -laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la -connaissance.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> <i>Felix meritis</i>, une des principales sociétés d'Amsterdam.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_8" id="Note_2_8"></a><a href="#NoteRef_2_8"><span class="label">[2]</span></a> Formule de politesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_9" id="Note_3_9"></a><a href="#NoteRef_3_9"><span class="label">[3]</span></a> Société pour le <i>Bien-être général</i>, puissante association -philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="V" id="V">V</a></h4> - - -<h5>HUMORISTES.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 35%;"> -L'armée part pur milliers, puissante, la plus<br /> -grande de celles que le pays d'eau a jamais<br /> -mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la<br /> -Zélande et la Hollande réunies.<br /> -(<i>Vondel</i>, Gyselbrecht van Aemstel.)<br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p class="p2" style="text-align: center;">(Extrait d'une lettre de Melchior,)</p> - - -<p>Cher Hildebrand.</p> - -<p>J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps -imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais -toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne -savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait -présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai -eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père -prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais -qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez -un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du <i>Veau bigarré</i> qui, -tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois -heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un -quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue -à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez -quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une -pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je -connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans -les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre -imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas -cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.</p> - -<p>Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un -humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement -à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste, -cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon -cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez -trois <i>sirivers</i>, achetez une corde, etc.;—mais vous n'êtes pas un -humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.</p> - -<p>On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour, -mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite, -il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute -église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On -n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus, -on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver -un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes, -humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts -humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris, -humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et -caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux, -humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de -mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui -injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de -sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et -une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les -livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de -bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes -de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose -qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien -qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous -pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je -ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles -et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je -n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si, -comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les -<i>parties essentielles</i>, ou d'après <i>l'habitus</i>, ou d'après un <i>systema -naturale</i>, un <i>systema artificiale</i>, ce qui est proprement, quant au -style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et -en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup -de choses religieuses dites d'un ton suffisant.</p> - -<p>Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il -est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure -définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne -n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence -à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt -créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société -de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: <i>Laissez -reposer votre humour</i>: Jean-Paul prend le sublime par les jambes, -le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce -n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air<a name="NoteRef_1_10" id="NoteRef_1_10"></a><a href="#Note_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.» J'ai -tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un -humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est -dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la -<i>neskheid</i>: mais <i>hooft</i> et <i>neskheid</i> sont, quoi que <i>Tesfelschade</i> y -puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que -cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après -tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent -en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous -verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en -sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin, -un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le -trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la -salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants; -l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime -d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes -qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà -vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté -comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun -d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception -de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays -connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse, -plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour -les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation -considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes, -de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.</p> - -<p>Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous -rallier aux humoristes.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_10" id="Note_1_10"></a><a href="#NoteRef_1_10"><span class="label">[1]</span></a> «L'humour est le romantique comique, le rebours du -sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur -l'idée.»</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4> - - -<h5>LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.</h5> - - -<p>On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu -bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez -nous sur le <i>trekschnit</i>; la ligne se brise au moins six fois avant -d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure -longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette, -la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier. -Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre -autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que -hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer -qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme, -une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste, -c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la -plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut -faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis -attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang -coule vite. <i>Festina lentè, recté, sed festina.</i> Quant aux chemins de -fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que -j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un -pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen -de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des -chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais -que rarement faire usage.</p> - -<p>Pour ce qui est du <i>trekschnit</i>, j'ai déjà laissé voir mon sentiment. -Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si -le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume -avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous -pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au <i>roef</i>, un -peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous -êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour -une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que -mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds -sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose -de douloureux dans le mouvement du <i>trekschnit</i> qui rend ennuyeux -le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le -jeu; mais surtout il y a dans le <i>trekschnit</i> un génie de bavardage -d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont -toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le -même ton monotone. Les anecdotes du <i>trekschnit</i> sont parfaitement -insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée: -«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il -faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez -pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement -d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une -seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son -des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il -mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a -besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon -de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à -vous faire additionner la des avantages du <i>trekschnit.</i> Vous entendrez -toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec -attention au nom de <i>trekschniten</i> et de diligences qui font le -trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez -s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en -cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste -du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec -laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit -tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas -que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un <i>trekschnit.</i> -Au contraire, le <i>roef</i> est l'atmosphère naturelle de tous les -préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles -idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples -d'hommes qui, pour avoir été trop en <i>trekschnit</i>, sont devenus lâches, -rampants, avares, entêtés et importuns.</p> - -<p>En général, le <i>roef</i> est consacré aux gens qui en font le personnel -ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui -traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens -qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le -ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants -de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une -sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de -chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre -jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique; -de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle -de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables -libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et -montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères -avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison, -lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent -<i>urvé</i> et <i>ikh eeft</i>; des caméristes qui veulent se faire passer pour -leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être -construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues -avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un <i>profester</i>; des -demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des -mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles -qui caractérisent les voyages en <i>trekschnit</i>, et les malheureux qui -ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour -l'autre <i>trekschnit</i> de huit heures. Je ne vous parle pas des vers, -sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur -toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.</p> - -<hr /> - -<p>Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il -est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en -même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec -des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui -vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des -commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de -chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des -commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus -souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont -très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur -nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de -poste avec des poëtes qui vont faire une <i>lecture</i>; de nobles dames qui -regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence -et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec -des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un -monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes -qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine -d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines -de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des -chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos -pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre -les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une -semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper -le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout -soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet -de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et -veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des -viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances; -des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui -paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent, -très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le -contenu d'une diligence.</p> - -<p>De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les -inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager -en trois classes, savoir:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Les dormeurs,<br /> -Les fumeurs,<br /> -Les bavards.<br /> -</p> - -<p>Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les -désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, -voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand -on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, -et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur -postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé -avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de -quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que -je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai -l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a -bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore -comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent -encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, -pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût -allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne -dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces -dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui -avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on -ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, -et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on -fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus -lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de -nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de -nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de -comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied -de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après -avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne -dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir -par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur -de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos -dames—débonnaires comme elles le sont—n'osent jamais dire non... -Moi, je maudis ce <i>non</i> dont je me suis chargé et dont je vais me -charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout -aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, -un jour, dit <i>non.</i> C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que -tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze -personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par -l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose -à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes -pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais -pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le -pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique -et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque -voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs -de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue -tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la -couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de -porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À -dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand -vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers -calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un -dans l'autre, ils valent de six à huit <i>stuivers</i>, uniquement par les -cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou -recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel -qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré -d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il -rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela -que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier -venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes -de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en -forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la -nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent -et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand -toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée -s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis -que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de -vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote -(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces -affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en -ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de -toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de -mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à -cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme -disaient nos pères, de <i>sucer du tabac.</i> Car de même qu'on doit prendre -des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il -faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.</p> - -<p>J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires -que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en -vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins -qu'ils ne vous rendent grognon,—mais j'espère toujours que vous êtes -un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. -Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se -résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de -dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais -ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. -Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le -bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.</p> - -<p>Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse -et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage -à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, -chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de -larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers -bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos -roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement -silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais -beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, -étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; -une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, -nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace -pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là -la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, -nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et -de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement -de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le -plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!</p> - -<p>Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne -surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, -dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni -compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?</p> - -<hr /> - -<p>Le bateau à vapeur,—me dis-je à moi-même,—améliorera et surpassera -tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les -moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, -vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce -pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un -paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites -distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est -pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien -qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec -de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout -ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme -celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et -de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la -mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la -maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de -gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et -qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?</p> - -<p>Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! -Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir -du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est -un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir -ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le -mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des -relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La -nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour -leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent -que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez -eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent -aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour -s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir -imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en -agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils -ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils -ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, -ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils -ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si -l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, -des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année -aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des -voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles -soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont -aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on -peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, -tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent -leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante -campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs -plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un -petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une -paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale -et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des -mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des -voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions -qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant -l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles -Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne -avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant -connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord -riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets -qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs -rêveries,—où étaient-ils?—L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés -à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours -encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un -cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, -sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables -par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou -telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; -c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du -Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine -de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été -vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces -rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses -propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à -soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.</p> - -<p>Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, -pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs -de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et -d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, -bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la -maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels -leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de -leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou -de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un -plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) -Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre -semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, -dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle -ils s'exposent à tomber.</p> - -<p>Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on -arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de -plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part -ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche -et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la -cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai -bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, -ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des -nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une -partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous -voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir -passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est -l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, -on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on -reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite -et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la -bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. -On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en -voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres -plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager -veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont -pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu -vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie -en bas!—Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur—Les -cabines sont basses.—Vous ne sauriez croire quel effet désagréable -produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.—C'est -dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.—Je ne vois pas -qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la -balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis -on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée -sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa -règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, -des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de -matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, -courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va -à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la -machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant -une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont -traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque -instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la -traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure -des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous -mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos -voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le -lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez -voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages -à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le -navire hautement vanté. Arriver <i>plus tôt</i> c'est le dernier, mais non -le moindre martyre pour l'esprit impatient.</p> - -<p>Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.</p> - -<hr /> - -<p>Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela, -pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable -pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne -voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère -pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers -moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire, -j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien, -et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à -m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que -j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de <i>smousjas</i> -en <i>trekschnit</i>, qu'il y a des circonstances, des pensées et des -perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je -me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres -en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup, -mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large -fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux -foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la -force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les -conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et -enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me -caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux -et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation -sans murmurer.</p> - -<hr /> - -<p>Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous, -car il n'y a pas d'haleine.</p> - -<p>On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.</p> - -<p>On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.</p> - -<p>S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments, -ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune -occasion de nous en apercevoir.</p> - -<p>Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un -réseau de rails sur nos provinces.</p> - -<p>Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les -petites distances de notre petit royaume.</p> - -<p>Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.</p> - -<p>Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!</p> - -<p>Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de -notre monnaie se rouler au-devant de vous.</p> - -<p>Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera -traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la -prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4> - - -<h5>JOUISSANCE DE PLAISIR</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>(<i>Extrait de la correspondance avec Augustin.</i>)</p> - -<p>«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment -pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui -m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes -mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas -que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa -kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -«Pour moi, pas de fête de kermesse,<br /> -Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,<br /> -Pas de folie sur son char de triomphe.<br /> -Par décret de la ville et au son des cloches<br /> -Et pendant dix jours,<br /> -Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?<br /> -<br /> -«Oh! laissez mon âme en paix;<br /> -Qu'un autre le fasse, l'envie me manque<br /> -De voir tant d'hommes, singes titrés,<br /> -Vraie race d'hommes semblables aux singes,<br /> -La bouche béante dans la rue et sur le marché,<br /> -Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!<br /> -</p> - -<p>«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux -échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des -fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de -ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une -kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps -modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand -jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits. -Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie -qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise, -devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté; -l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et -le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable. -Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint -l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et -notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser -pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous -sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose -chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope -déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient -une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être -nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que -notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»</p> - -<p>Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger, -au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là -dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la -corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une -largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes -plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir -à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon -ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme -parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal -s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il -connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve -aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de -cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a -sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.</p> - -<p>En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela -serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la -kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le -crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:</p> - -<p>«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des -écureuils et des souris blanches qui <i>doivent</i> bien tourner. Je me -livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis -aussi un martyr.»</p> - -<p>Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux. -Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien -de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit -jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine: -lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez -savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous -avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles, -de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont -joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû -leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en -lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver -jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les -trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en -seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre -chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle -appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.</p> - -<p>À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû -conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que -tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop -souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir -de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop -grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper -de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller -au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des -jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie -de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu -beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion. -Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération, -mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes -pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous -entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous -pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu -et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous -allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire -une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si -puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en -disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux -plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre -ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre <i>fête des -bacchantes</i>, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve -vous méprisez trop les kermesses.</p> - -<p>La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter, -mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de -paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur -jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec -des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui -étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites -paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des -rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles -ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules. -Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les -hangars de la petite auberge: <i>le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver</i>, -ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de -petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de -fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits -paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés -à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur -pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette; -ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des -anneaux d'or à un <i>cent</i><a name="NoteRef_1_11" id="NoteRef_1_11"></a><a href="#Note_1_11" class="fnanchor">[1]</a> la pièce, toutes avec une amande cassante -entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le -commencement.</p> - -<p>Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore -florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques, -et exécutent une danse pour quatre dutes:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Connaissez pas trois Écossaises?<br /> -Ne pouvez-vous donc pas danser?<br /> -</p> - -<p>et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin -en raclant derrière le chevalet.</p> - -<p>Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être -blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus -à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas -y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout -va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire -de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous -êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut -pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait -être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en -venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct -ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il -appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme -sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans -la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour -la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse; -mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir -à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le -ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes -remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est -d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais. -C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au -Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec -leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des -chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains, -de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est -partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité, -vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste, -comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent -h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils -trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés -des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme -s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre -expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont -jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en -trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes, -ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée -négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint -critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce -serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?» -«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle -Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?—Pas davantage; mais la -blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela. -Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur -est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses -gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec -cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses, -puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et -plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le -plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais -dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les -situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que -ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble -faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens -philosophique ou poétique.</p> - -<p>Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien -rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau -telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année -et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait -leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à -rendre heureux les hommes à bonne conscience.—Pour d'autres, oui, -dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à -vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il -y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit -qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du -plaisir; avoir un sac plein de chiques,—plaisir; faire une promenade -en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller -au lit,—plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux, -on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en -partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent, -est un plaisir, une véritable joie, une jouissance—ou si tout n'est -qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui -vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de -raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme -mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au -jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,—je le sais, mon -cher ami,—tout à coup <i>trop grand pour une terre</i> qu'il ne connaît -pas, <i>trop délicat dans ses sentiments</i>, pour des plaisirs dont il -ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe -rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et -poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de -sens, et rimées, où il fait profession de <i>mépriser la matière, et sur -les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face</i>; et toutes sortes -de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là, -la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort. -Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de -kermesse.</p> - -<p>Votre affectionné,</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">HILDEBRAND.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839.</p> - - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_11" id="Note_1_11"></a><a href="#NoteRef_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Monnaie qui forme la centième partie du florin, et -équivaut environ à <i>deux</i> centimes.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4> - - -<h5>LES AMIS ÉLOIGNÉS</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que -de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains. -Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à -l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant -beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis, -peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable -distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous -remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela -me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je -préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne -Hollande.</p> - -<p>Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir -contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais -par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur -sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou -tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre -plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux -qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en -Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie, -à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers, -j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à -de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations -et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien -appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne -reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont -pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente -affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde -entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent -du moins n'en pas ignorer.</p> - -<p>Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens -c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation -intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si -bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance! -j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais -se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt, -et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de -menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un -évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille -bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais -pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la -voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir, -écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui -étaient sur la mer,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,<br /> -Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête<br /> -Imprime sur le sein de la mer écumante<br /> -Des signes redoutés qui présagent la mort.<br /> -<br /> -Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;<br /> -Leur linceul se déploie et flotte devant eux;<br /> -Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;<br /> -Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!<br /> -</p> - -<p>Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires -et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un -homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais! -Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.</p> - -<p>Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle -me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle -rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une -scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes -éloignées sur la toile de la <i>camera obscura</i> de la pensée. L'heure -du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses -particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le -sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au -loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale. -Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages -indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés -impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir -dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à -rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à -la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce -que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son -propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional -de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce -que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu -as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans -le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle -entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y -a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le -<i>Colombo.</i></p> - -<p>Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait -te conduire à Rotterdam.</p> - -<p>Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable -du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce -qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers -à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère -petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si -tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore -pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace -sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un -petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre -barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout -habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une -giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en -riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute -elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre -ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant, -s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre -meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire, -et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces -caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop -peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un -plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes; -là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un -tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le -vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade, -à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté -des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La -confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre -nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous -en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous -alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers -enfants,—alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore -plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux, -et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les -maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que -les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que -les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la -kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi -vous, comme Antoine?</p> - -<hr /> - -<p>Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et -occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel, -il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à -Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut -placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous -connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous -nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse. -La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien -connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder -ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie -mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi -indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien -d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop -bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est -tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son -affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant -de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment, -on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement, -on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout -cela. Le titre de <i>bon garçon</i> suffit pour donner droit à celui de -<i>bon ami</i>, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux -aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se -baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les -demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins. -Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse -bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne -entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite -jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés -deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis -tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer -tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les -jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà -l'amitié de cette époque de la vie.</p> - -<p>Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand, -par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille, -situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous -recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle, -et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et -confidents.</p> - -<p>Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés -tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou -que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je -me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de -village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous -reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que -nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui -annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui -me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me -menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et -j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine -aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà -séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve -en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve? -Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer -le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue -distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y -renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui -dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations -avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et -comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué -à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors -seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du -sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent -les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos -rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous -abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de -sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère -bien-aimée!</p> - -<hr /> - -<p>Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son -éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour -l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la -prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait -Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent -de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la -maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut -alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé -derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit -que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut -très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il -n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de -temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit -avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne -connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa -mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à -peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de -tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait -marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait -quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui -adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de -Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous -et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept -jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra -y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé -et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant -cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne -l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami -de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des -nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut -mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient -là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour -un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé -de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays: -c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers -et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs, -grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps -à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la -Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais -reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de -cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre. -Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et -l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son -visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance, -Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation, -catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était -devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme, -en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme -jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous -nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il -n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de -choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire -hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de -dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de -pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de -l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un -juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec -d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros -lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer, -par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité -la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le -même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon -vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans -auparavant dans son album:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,<br /> -Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;<br /> -Mettons mon nom tout seul à cette place à part,<br /> -Il te rappellera notre sainte amitié.<br /> -</p> - -<p>À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que -j'habitais, qu'il nommait le <i>paradis de sa jeunesse</i>, et il s'empressa -de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant -deux jours.</p> - -<hr /> - -<p>Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une -semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait -une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un -de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se -contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil -moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment. -Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous, -si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un -sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité, -lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une -certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que -nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que -ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la -cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les -plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être -avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin -avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que -du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons -étouffées par couardise.</p> - -<p>Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient -traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même. -Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions -furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de -joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de -communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de -questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de -tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour -un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous -tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous -remettre mutuellement sous les yeux le <i>tempus actum</i>; comme nous -ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en -donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et -de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment? -et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que -je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord -valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance -des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont -souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.</p> - -<p>Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna -peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences, -et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent -régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous -trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que -celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours -de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après -un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous -trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos -sentiments, et que nous étions restés les mêmes.</p> - -<p>Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait -rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites -circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé. -La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des -grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon -de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos -passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les -éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des -expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons -en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous -savourons le baume et le goût exquis de notre amour.</p> - -<hr /> - -<p>Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir. -Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart -de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux, -des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces -scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien -ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois: -ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous -ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en -balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la -hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,—et quelle -désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui -y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon -ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il -l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé -autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne -pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de -nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons -que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à -abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour -notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en -général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous -sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation -peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à -l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux -affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à -celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive -aviné.</p> - -<p>S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je -ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.</p> - -<p>Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent -en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues -ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens -intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de -ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me -sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris -et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs -me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je -retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute -valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit -tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les -uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent -et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous -que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai -abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant -soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui -a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à -l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille -la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4> - - -<h5>L'HIVER À LA CAMPAGNE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop -avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la -campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité. -Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans -soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours; -des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande -toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela -dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception -les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs -plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec -sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude -saison;—oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille -campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec -toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa -suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on -doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en -sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que -le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il -est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne -et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux -jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant -deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même -pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le -soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la -nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit, -jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps -suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, <i>ils ne peuvent plus -sortir</i>, ils ne peuvent plus <i>compter sur le temps</i>; ils n'osent pas -sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon -incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs -épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce -<i>temps est pire qu'un froid fixe</i>, et qu'ils désireraient un petit -feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était -seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver -est formellement commencé.</p> - -<p>Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre -l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les -rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les -grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements -préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les -manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte -éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais -pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui -gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de -nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël, -célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse, -et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède -et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de -fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des -centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est -accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un -serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir; -et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties -de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires -et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose -déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et, -disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de -l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore -que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la -mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on -consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours -d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les -arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il -faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de -la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui -arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une -soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil -de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses -progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée -lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu -toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les -sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne -vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.</p> - -<p>Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est -assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil. -L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette -saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire -mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous -deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit -est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut -être gelée dans l'aiguière, et le penchant à <i>se retourner encore une -fois</i> est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a -du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement -le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont -condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade -de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant <i>fourniture de bureau</i>; et -si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de -contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros -comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous -demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire -avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour -votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes -à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre -vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de -hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées! -Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette -prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises, -l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à -demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de -Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que -les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième -acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien, -regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez -ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la -foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles -(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime -cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par -des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant -manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon -cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder -le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi -s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?</p> - -<p>C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la -ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber -sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La -chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros -plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa -pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière -sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil -à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant -de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange -comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de -votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la -Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il -se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe -à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et -qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et -qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler -les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son -cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant -sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est -levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles -son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du -foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des -trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne -viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques? -Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous -pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et -ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où -il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses -dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des -acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus -grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer? -n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs -artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il -n'a pas besoin; de la <i>source de vie</i> à un florin vingt-cinq cent. la -boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les -chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de -péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre -uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs, -par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il -peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?</p> - -<p>Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu, -un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent -les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité -qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des -sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des -éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la -société <i>tot Nut Van Allgermeen</i>, et de Dieu sait qui encore. Nous ne -connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui -vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à -nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la -vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs -de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par -exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique -infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.</p> - -<p>Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans -arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas, -sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à -avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains -derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de -l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui -sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on -recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs -cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le -plus complet laconisme.</p> - -<p>—Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?</p> - -<p>—Mon Dieu oui, je viens un peu voir.</p> - -<p>—Maintenant,—les paysans commencent presque toutes leurs phrases par -ce mot,—maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a -aussi une partie de fins acheteurs.</p> - -<p>—Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que -je ne les aie à la maison...</p> - -<p>—Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un -autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il -prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.</p> - -<p>—Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à -regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais -il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un -peu sec.</p> - -<p>—Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa -pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.</p> - -<p>—Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un -pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.</p> - -<p>—Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate -rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la -ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?</p> - -<p>Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas -avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise -avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;</p> - -<p>—Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et -le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la -grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui -a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec -le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le -secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes, -une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie -considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis -l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.</p> - -<p>En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles -menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six -semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de -l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut -de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes. -Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au -commencement, parce que <i>cela sera meilleur marché</i>; plusieurs -diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se -retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la -fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en -même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de -débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes -de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois -circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques -établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.</p> - -<p>—Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une -admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec -l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en -faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur -douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter, -mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...</p> - -<p>—Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui -semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole, -s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons, -Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte, -Jeannot!</p> - -<p>—Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un -gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il -en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse -vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer -les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs -pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois -quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins -pour cette jolie femme? Huit et demie!—Bah! Antoine, n'avez-vous pas -assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous -donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et -demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau -lot, compère! Quel est votre nom?</p> - -<p>—Jean van Schoten.</p> - -<p>—Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez -vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;</p> - -<p>—Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là, -le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez, -enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une -bande, comme sur des <i>pannekoeks?</i> La femme pourra cuire à la maison -pendant cinq jours.—Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro -cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et -un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...</p> - -<p>—Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Comment vous appelez-vous?</p> - -<p>—Je m'appelle Pierre de Wit.</p> - -<p>—Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.</p> - -<p>Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont -bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent -en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font -parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront -aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les -gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la -Néerlande.</p> - -<p>Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent -en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et -des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, -et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont -présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez -eux:—À qui le tour?—Vous avez déjà demandé depuis longtemps une -petite goutte, voisin?—Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne -risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.—Voici -Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus -au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième -fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les -petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et -de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les -directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière -les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur -l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de -gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il -en soit pour un florin.</p> - -<p>Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier -numéro,—c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,—on -hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup -trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. -Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les -magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un -morceau de bœuf rôti.</p> - -<hr /> - -<p>Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque -matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les -fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, -et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur -la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la -glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à -moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô -Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un -singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque -vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, -vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même -vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au -même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et -le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de -croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et -frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et -que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. -Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses -et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une -société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa -richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la -campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui -de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez -aussi.</p> - -<p>Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne -voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de -la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes -personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux -grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les -jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène -avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les -pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une -jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment -les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les -petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis -leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons -bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se -mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe -glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout -d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes -gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent -leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles -prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de -leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de -petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, -tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. -Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la -fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse -avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors -s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien -goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas -non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son -balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit -à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en -tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la -jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est -déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une -déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si -bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et -qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, -ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes -qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui -viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. -Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle -fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le -trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé -que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre -lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte -qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, -la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de -patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées -ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part -au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses -lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes -filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un -plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du -tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule -de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et -peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème -ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le -soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une -lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud -ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, -dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de -son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue -de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion -d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre -considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, -une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par -erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut -d'une tour et finit par s'en précipiter.</p> - -<p>Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: -Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour -celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que -vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.</p> - -<p>C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que -voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste -drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des -caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes -de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière -d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., -le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au -concert de...,—nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix -mille de notre temps,—il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour -d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une -manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, -était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu -ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un -autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel -avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi -d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant -qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que -fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec -elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide -révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à -l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le -voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une -autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un -instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une -autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, -l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un -regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son -engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, -est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... -non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que -feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle -veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses -amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle -n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une -manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes -sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées -de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.</p> - -<p>Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses -paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine -de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un -paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la -femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la -file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux -jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques -questions:</p> - -<p>—Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en -tête de marier votre fille?</p> - -<p>—Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, -les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions -tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être -entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est -pas là.</p> - -<p>—Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le -marchand.</p> - -<p>—Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.</p> - -<p>—Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.</p> - -<p>—J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la -kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien -entendu de cette espèce.</p> - -<p>Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à -entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit -qu'il faut changer de conversation.</p> - -<p>—Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal -noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un -gros chat taché de roux et de noir.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le -blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne -veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons -boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures -partout.</p> - -<p>—Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur -se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.</p> - -<p>—Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des -génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?</p> - -<p>—Il est tout noir.</p> - -<p>—En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut -jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas -convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez -des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela -no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la -bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir -une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les -mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a -un an, s'est enfuie avec sa couverture.</p> - -<p>—Mais, si c'était une génisse rouge?</p> - -<p>—Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit -le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise -aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis -tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et -au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.</p> - -<p>—Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui -aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et -à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une -excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais -quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il -n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme -sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari -aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que -c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon -et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:—Trine, -danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je -vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous -encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je -pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice -pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais -beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien -meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait -pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose -ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la -main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce -qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être -patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et -lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car -je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien! -soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.</p> - -<p>—Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu -vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune -fille est devenue au moins poitrinaire.</p> - -<p>—Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement -que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:—Laisse le chagrin -de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à -en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les -traire.</p> - -<p>Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de -l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux -d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au -bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et -le campagnard lui pinçant doucement la joue:</p> - -<p>—Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une -jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.</p> - -<p>—Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas -mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les -commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui -demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop -en avant.</p> - -<p>—Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un -regard suppliant, si vous me voyiez par terre.</p> - -<p>—J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris, -bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre -voisinage....</p> - -<p>—Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.</p> - -<p>—Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.</p> - -<hr /> - -<p>Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige, -de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande -avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois -du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois -est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie -et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et -aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et -va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles -brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la -charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la -moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront -un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers -fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur, -et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de -jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent -gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui -apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà -plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne -vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à -fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent; -une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît -dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le -bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son -chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin -il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus -tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs. -Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de -l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les -arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle -rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid -au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les -vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai.... -Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de -la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul -qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction -qu'il est la première primevère du printemps.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="X" id="X">X</a></h4> - - -<h5>LE PROGRÈS</h5> - -<hr class="r5" /> -<p style="margin-left: 55%;"> -Petite fille éveillée,<br /> -Que fais-tu dans mon jardin?<br /> -Tu cueilles toutes mes fleurs<br /> -Et le fais trop brutalement.<br /> -<span style="margin-left: 4em;">(<i>Vieille chanson.</i>)</span><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures, -mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je -voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère -Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette -clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de -la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma -jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit -Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la -lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du -crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait -avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux -affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment -où il mord! Certainement, <i>Jacob et ses enfants</i> est un beau petit -drame, le <i>brave Henri</i> est extrêmement brave; mais j'avais alors -une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en -brillant caractères: <i>Pour les enfants</i>; et quant aux titres tels que -<i>Conseils et instructions</i>, ils me faisaient comme à tous les enfants; -je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie -collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans -couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché -étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique -leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne -comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur -Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette -terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire -était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour -d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour -d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le -bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait -la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers -la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose -tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore -vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir -encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu? -croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me -former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne -lui donnât pas des aliments?</p> - -<p>Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en -sais rien<a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas. -Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent -toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses -très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes -qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se -proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon -qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent -en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes -mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les -appelle que <i>jeunes gens studieux</i> et <i>chers enfants.</i> On ne sait pas -que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas -d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les -paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous -abaisser<a name="NoteRef_2_13" id="NoteRef_2_13"></a><a href="#Note_2_13" class="fnanchor">[2]</a>, mais vous élever,» sont restées une indication incomprise -pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut -s'entendre toujours appeler <i>studieux</i> et <i>chers?</i> Les enfants sont -beaucoup trop modestes pour cela<a name="NoteRef_3_14" id="NoteRef_3_14"></a><a href="#Note_3_14" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p>Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des -hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une -seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de -surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle -raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent -parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture -avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la -cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout -cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de -l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!</p> - -<p>Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde -surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine -de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans -maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un -rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule -de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme. -Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos -petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent -à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté -de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à -vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne -déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux -enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire -naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que -vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes -amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si -ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs, -pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir -ses terreurs. Le merveilleux,—comme c'est attrayant! n'est-ce pas -même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des -histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg -que Balthasar Bekker; vous feuilletez les <i>Mille et une Nuits</i> avec -plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial. -Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire -d'un Faust, d'un Samiel et d'un <i>Cheval de bronze.</i> Le surnaturel, -l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus -grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à -elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle -la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle, -sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains -railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si -équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi -sages que nous sommes puérils?</p> - -<p>Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous -devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre -grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de -la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de -votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être -cruel pour la génération naissante?</p> - -<p>Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu -plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche -de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie -beaucoup moins ennuyeuse. L'<i>heureux temps que celui de ces fables!</i> -s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti, -le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas -tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos -splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de -forces miraculeuses,—l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de -sorcellerie,—des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle -pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe -d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de -salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant -plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de -licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de -Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes -ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est -comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait -un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: <i>Néra, ou la dernière -des Sirènes.</i> La haine de famille entre la race des naturalistes et -les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré -saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur -bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de -diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité -morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre -d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux -parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que -les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du -lion;—ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes -ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques -misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons -croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas -l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre -cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a -classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres -d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles, -leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et -artificielles,—combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux -venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment, -on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec -des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.</p> - -<p>Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon -son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les -verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil -et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour -comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous -nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le -tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni -sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres -proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque -chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre, -à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité -que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur. -Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le -microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait -trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le -bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais -mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a -beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette -eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis -m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de -griffes qui combattent<a name="NoteRef_4_15" id="NoteRef_4_15"></a><a href="#Note_4_15" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à -chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous -déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières -de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce -qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre -peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent -portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que -je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est -insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il -lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de -votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment -petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être, -illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis -de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine? -Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la -force centrifuge,—l'impitoyable science le dit,—nous le défendent. -Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez, -dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,—mais vous avez mangé de -l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour -moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.</p> - -<p>Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la -vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans -les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé -Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du -<i>médecin malgré lui</i>, qui déplace le cœur et le porte da la gauche -à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est -devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli -que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et -Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni -Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il -avait douze ans avant de connaître l'A B C; les <i>pannekoeken</i> que le -czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et -ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes -les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit -qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux -et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques -qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les -chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents -Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines -d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a -pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait -beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit, -lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que -le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre -n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire -n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il -tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent, -altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais -cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur -le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et -une reine....»</p> - -<p>Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre -temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens -et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même -siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses -yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous -qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes -sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus -pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration -devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre -enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque -à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les -générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et -les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles -ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un -rideau: c'est inconvenant!</p> - -<p>«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1837.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami -<i>Baculus</i>, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques -mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le -bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_13" id="Note_2_13"></a><a href="#NoteRef_2_13"><span class="label">[2]</span></a> Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_14" id="Note_3_14"></a><a href="#NoteRef_3_14"><span class="label">[3]</span></a> Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple -les Fables de Gellert (qui ne sont <i>pas</i> écrites pour la jeunesse); -afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables -et à se moquer des femmes.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_15" id="Note_4_15"></a><a href="#NoteRef_4_15"><span class="label">[4]</span></a> Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes -dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un -rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et -à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope -nous offre dos scènes plus pacifiques!</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4> - - -<h5>L'EAU</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell, -un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me -l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins -dix fois, n'a pas été loyale,—et lorsque les hivers s'adoucirent, et -qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai -amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et -Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au -bord de la chaussée,—alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la -longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait -toujours à raser et à jaser, et je lui dis:—C'est la commère de Halley -qui l'aura fait.</p> - -<p>Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien -pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté, -nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous -retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma -grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas -encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de -quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont -j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa -à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle -que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop -froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la -ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas! -je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais -imprimer aujourd'hui!</p> - -<p>J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des -vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile -et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids -quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces -vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais! -Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si -le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un -magnifique jour du Nord,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Un rejeton du soleil en robe de neige.<br /> -</p> - -<p>Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement -en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous -les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec -sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine -impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce -toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il -y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau -d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!</p> - -<p>Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience -de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de -sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme -les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a -produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord -glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants -habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la -grêle sur leur cuirasse,</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Avec des faits dans les poings,<br /> -</p> - -<p>sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que -j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une -blancheur sans tache,—mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!</p> - -<p>Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins -que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute -fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter -en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de -tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes -et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même! -combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans -les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec -dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la -cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop -humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les -familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais -maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une -princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage, -on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des -heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver! -Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain -favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour -midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en -temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du -ciel, de la terre et du foyer,—comparer le scintillement de la neige -blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur! -Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?</p> - -<p>Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir -être sans glace. J aime l'hiver,—je sens que l'hiver m'est nécessaire; -j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos -automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque -soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste -et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que -mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi -pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau -m'est chère, l'eau limpide et vivante!—Quelles émotions elle éveille -en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,—comme je l'aime -tendrement!</p> - -<p>Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la -terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en -temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre -ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec -une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les -mers et tous les fleuves.</p> - -<p>Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la -vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un -vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient -distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la -blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes -blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de -légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les -soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble -des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la -voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses; -tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme -un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme -un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit -pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu -brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface -élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta -mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et -tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à -la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de -la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les -collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste -matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux. -Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le -sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez -tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que -toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.</p> - -<p>Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous -parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les -membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il -y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par -vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien -refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles -fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes -des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et -les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous -côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys -se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit, -grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs -grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré -n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend. -Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous -embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles -filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!</p> - -<p>J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle. -Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son -lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette -bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est -comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire -timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de -diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte -penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant -ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle -monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui -va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau -et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;—tout est -fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur -tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie -d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au -centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des -rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière -sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté! -se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante; -comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit -des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le -ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez -vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si -vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau. -Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme -le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la -rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et -porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes -et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les -douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment -la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si -doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage; -c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.</p> - -<p>Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein; -lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface -unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors, -magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une -séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à -la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et -mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et -forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue -et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle -se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées -et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie -volupté.</p> - -<p>Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu -sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès -d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue -une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours, -j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts -sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias -et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec -plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les -pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas! -qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Le cadavre difforme d'une beauté morte.<br /> -</p> - -<p>Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et -inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau -<i>fausse</i>, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente; -elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque -de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et -traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est, -un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est -une sentence terrible de condamnation: la glace est un <i>hybride.</i> Je -voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture, -sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en -quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet -de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire -bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.</p> - -<p>Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide -cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas! -Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de -souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de -mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la -terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton -origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force -et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera. -Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la -liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et -brillera de nouveau à la face du soleil.</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Faisons encore un peu de feu maintenant.<br /> -</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4> - - -<h5>ENTERRER!</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Mes amis, on vous enterrera tous!</p> - -<p>Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à -votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps -où il sera étendu—sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide, -renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,—comme une -pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera -plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et -la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en -pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant -de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la -raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils -n'ont pas honte,—l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit -encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous -étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir -si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les -yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on -craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre -mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de -donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous -transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous -conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre -le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée -de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non! -peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on -plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en -temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place -où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où -l'humanité vous a dit adieu!</p> - -<p>Je sais bien qu'il convient aux <i>intelligents</i> de nos jours de trouver -tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais -bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela -m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra -après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra, -je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma -famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe -à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt -général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses -entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la -libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions -publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je -comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport -avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux -pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les -hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible, -et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la -tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui -ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui -toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de -sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous -avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire, -et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors -viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens -de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin -renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées; -les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à -ses propres morts, et nous avons A—B—C. Le thermomètre descend de la -chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un -froid glacial, désagréable à la longue.</p> - -<p>Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands -hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était, -et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort<br /> -Vous gâte un instant de joie,<br /> -Ni ne demande que l'amitié, moi mort,<br /> -Vienne trembler sur ma bière.<br /> -</p> - -<p>bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:—O loi! -ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître -d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce -que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et -lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous -l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment -humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui -comprennent si mal la doctrine de la Bible.</p> - -<p>Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille -mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou -qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie -dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous -ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que -vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort? -Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien, -ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt -à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation -(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de -l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher, -dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre -portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux? -qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la -bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort? -que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil? -que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon -dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre -ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos -proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre -chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.</p> - -<p>C'est une pensée agréable pour moi,—et il me semble qu'elle adoucira -mon lit de mort,—que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes -yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les -premiers jours, s'approchera de mon chevet <i>pour me voir encore une -fois</i>; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les -laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra -congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle -au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que -j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation, -de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux -que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui -survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:—oh! ce -n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une -douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi, -mais de me porter envie.</p> - -<hr /> - -<p>On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire -s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les -tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait -la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les -premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la -maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard -on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils -dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans -leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants, -et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être -enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu -hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs -du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la -chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de -Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises -devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait -contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le -Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut -encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint -une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la -parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et -les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la -doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui -ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent -là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux -une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve -du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les -détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre -siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait -la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là -encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans -la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient -Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable -faiblesse.</p> - -<hr /> - -<p>Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos -armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos -vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil -de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil -insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant, -d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et -la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage -assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en -l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est -étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que -cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués, -appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce -sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour -le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la -cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les -conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité. -Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge -en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais -ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les -titres de <i>naturœ se superantis opera</i>, non sous les larges ailes de -la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des -admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait -ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos -grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons; -voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes; -voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner -la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur -qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les -salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des -palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez -vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel. -Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si -vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu -qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands -dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas -de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!</p> - -<p>Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des -églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne -nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je -sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité -par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre -pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la -terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant -moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent -par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du -but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul<a name="NoteRef_1_16" id="NoteRef_1_16"></a><a href="#Note_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas -cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant -considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et -quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera -aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien -beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable -contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce -tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent -de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.</p> - -<p>Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment -romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont -beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches, -trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie -propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien; -ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes -choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la -fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier -sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque -pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre -les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le -lieu de repos de ceux qui leur sont chers;—c'est une idée du fossoyeur -qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par -anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.</p> - -<p>J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins -l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences -prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun -sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie -apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour -de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que <i>vous -êtes poussière</i> et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la -mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie, -d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût -n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément, -les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie -avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement -solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui -ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village -retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement. -Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les -parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a -servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens, -ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval -qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands -capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de -là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles; -le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières -pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la -fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car -dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction -pour tous les besoins.</p> - -<p>De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux -enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, <i>magna funera.</i> -Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un -costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt. -Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps, -n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui -doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre -d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu -propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend -ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains -endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de -quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à -votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais -qu'en inscrivant sur le drap funèbre: <i>Pour les pauvres.</i> C'est bien -dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!</p> - -<hr /> - -<p>J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette -occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois, -en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille -nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de -vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable -encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du -deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous -sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne -savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui -vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage, -aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des -manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne -prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens -légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux -et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt. -Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort -ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur -de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc -pas si austèrement raisonnable,—soyez naturel, soyez simple, soyez -humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous! -je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants -n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un -seul coup!</p> - -<hr /> - -<p>Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église; -mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de -sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle -on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les -blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des -tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là -qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais -alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait -doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la -scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec -quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais -le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître -sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des -planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,—une -jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était -pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux -caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle -n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne; -mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées -désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,—on le cache. -Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc -cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière. -Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière -est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit -une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine -d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil -jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela -devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un -étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une -triste cérémonie; mais que ce fût <i>lui</i> que j'eusse vu enterrer, lui -que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits, -lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était -étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front -serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce -sombre caveau,—je ne pouvais y croire!</p> - -<p>Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la -tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette -petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la -lui montrer et sans lui dire:—Là repose un de mes amis; c'était le -meilleur des hommes!</p> - -<p>Je finis comme j'ai commencé;—Mes amis, on nous enterrera tous! Oh! -puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux -qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs -de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre, -jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> -<p><a name="Note_1_16" id="Note_1_16"></a><a href="#NoteRef_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être -humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville, -d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de -prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est -indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre -qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme -les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et -les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il -pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un -apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4> - - -<h5>UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où -il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres -choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas -apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui -devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général -n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente, -comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il -me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire -dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en -plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le -tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite -vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres -yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de -goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur -et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et -est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid. -Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec -violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de -haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court -risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête; -c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les -expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de -vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs -font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture, -une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis -d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que -toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont -entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les -sacs de nos grand'mères.</p> - -<p>Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous -qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle -voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de -grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages -vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi -grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être -un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards -brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au -milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.</p> - -<p>Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis -même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je -fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est -nécessaire pour parler en société <i>des plus beaux de tous</i>, fermement -résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille -de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et -d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement; -pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant -cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au -besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût -de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe -verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille -des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert; -ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un -très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du <i>petit tableau</i> -devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.</p> - -<p>Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la -dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus -après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec -moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de -l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres, -des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille -aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs -heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des -visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre -pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux. -Voici quelques numéros de mon catalogue:</p> - -<p>n° 1. <i>Un maître de dessin contemplant son œuvre.</i> C'est un nomme court -et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi, -et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les -quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un -pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote -noire, grasse et usée, et d'un pantalon <i>décent.</i> Une cravate en forme -de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de -coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète -de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches, -qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà -ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il -s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est -occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres -de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb -avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui? -Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux -martyrs de l'art qui ont été <i>méconnus</i> et dont les dons brillants ne -sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il -lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un -des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie, -il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la -grande <i>Histoire des peintres</i>, mais personne ne prend garde à lui. Il -croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact -pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de -l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les -teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus -illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble -intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine -des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après -nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou -au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il -envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de -sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société -d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.</p> - -<p>Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la -commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et -son intérêt. Il lit le <i>Letterbode</i>, il lit le <i>Handelsblad</i>; jamais il -n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la -dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse -détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs. -Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra -le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands -peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa -demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et -humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts -souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter -est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même, -messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,—il n'a -pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,—la vérité exige que son -historien le dise,—une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame -de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de -tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand. -Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame -Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste -pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu -intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde -lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la -ville savaient que le tableau de maître Punter <i>était acheté pour un -cabinet</i>, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement -des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau -tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux -paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par -la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes, -l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que -lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières -avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art; -il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt. -Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On -s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour -demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance! -quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus -terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour -un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup -de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour -un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de -ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit -si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit -si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne -fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à -l'exposition. Son tableau,—cette fois il représente une cuisinière -qui nettoie un chaudron de cuivre,—il sera sans doute de nouveau -mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La -dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges, -maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: <i>Flectere si -nequeo superos, Acheronta movebo</i>; il ne soupire pas, car il n'entend -pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour -son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de -génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente -indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait -encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de -lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est -vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière -ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel -sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet. -Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de -pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu -la vue et la parole:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Le silence mord beaucoup plus que l'injure.<br /> -</p> - -<p>Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de -personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un -cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il -était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois -trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le -portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais -voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet, -une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder, -penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être -regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des -amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire -comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une -figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa -vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de -dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le -petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand, -je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour -lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que -vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait -son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que -ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même -caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que -c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa -montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par -son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée. -Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle -C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire -les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est -de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien -risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque -pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de -jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et -avec un peu moins, certainement à être heureux.</p> - -<p>N° 2. <i>Un tableau de famille.</i> C'est un monsieur et une dame d'un -âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de -l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris -pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de -la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais -vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs -physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise -humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville -voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls. -Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se -passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant -de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était -folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait -reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je -pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de -voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye, -et le bois de La Haye <i>était si magnifique</i>! Le lendemain matin, la -voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau -temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye -qui <i>était si magnifique</i>, des nuages parurent se condenser dans le -ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il -tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait -le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se -restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on -n'a pas de parapluie!—et puis les rues! On trouve donc préférable de -se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est -arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a -mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était -inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse -dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi -dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: <i>Nous -allons tout attraper</i>, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la -famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite -fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le -jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient -vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui -tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les -autres avec inquiétude.—Allons donc à l'exposition! avait dit le -papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée -d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le -petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:—Nous voici! et le -plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle, -la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche. -Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y -a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement -mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille. -Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus -heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage, -maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais -elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus -frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle -compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se -trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où -l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une -apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les -mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter -dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre. -Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner -des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les -tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée, -il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides -de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires -qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il -force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de -bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, <i>où il y a du -génie</i>, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune -fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours -d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans -le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant -dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur -vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le -nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à -la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé, -d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il -fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui -n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode -dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle, -mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est -attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite -par une manie innée de trouver des ressemblances.—Vois donc, mon ami, -ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot? -Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la -tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de -nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en -passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans -que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit -être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire -pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle -de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé -dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours -sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un -bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise -à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir -laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse -ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de -l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col -finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les -ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie -turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc, -qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la -calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et -des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque -chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son -étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle -aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La -Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!» -dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant -après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon -<i>qui ressemble tant à Pierrot.</i></p> - -<p>On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est -suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de <i>vraiment</i> -beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le -cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en -aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture -qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye -ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On -flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à -briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye -qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon -Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions -bien aller le voir.—Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en -soupirant.—Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait -paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est -un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est -pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait -produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque -chose à l'exposition.—Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont -mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement -dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant -de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le -tableau de Ko ne se trouve nulle part.—Quelle grandeur peut-il avoir? -Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau -avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:—Oui, ce sera cela, c'est -bien sa manière,—et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé, -monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko. -Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute -l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris; -ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est <i>si magnifique</i> et -dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est <i>très-distingué</i>, pour -reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude -qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi -satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec -le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une -chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le -petit ange écossais assis sur ses genoux.</p> - -<p>N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus -ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils -donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon -catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu -de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon -ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle -foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie -et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son -fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que -quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante -modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs -d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait -accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec -cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette -charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère -qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap -beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait -absolument pas venir à l'exposition avant l'heure <i>fashionable</i>; et -maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est -dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se -hasarde à peine à se placer devant la <i>vieille femme lisant la Bible</i> -dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la -considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant -la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah! -elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une <i>petite -demoiselle!</i> Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la -sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous -la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme -simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec -le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a <i>tant vu dans sa -vie et dans ses voyages!</i> Faites attention à ce malheureux Narcisse, -heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant -le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les -beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les -portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se -trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans -lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes -les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole -en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie -chaque lois tout haut <i>qu'il a bien autre chose à faire dans la vie -que de courir après des tableaux</i>;—sur cette jeune dame qui peint -elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle -n'ait vu les tableaux de son peintre favori, <i>car le reste lui est -indiffèrent</i>;—sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt -quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition -de Dusseldorf.—Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce -chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse -canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?—C'est un -peintre, un jeune peintre.—Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme -qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de -longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi -plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore -plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son -<i>alter ego</i>, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie, -son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval -avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au -spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais -il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver -dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et -des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le -mot <i>artiste</i>, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi <i>son</i> -peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il -voulait...</p> - -<p>Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les -derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle -vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le <i>peuple qui a -déjà dîné?</i> ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel -observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables -coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?</p> - -<p style="margin-left: 75%;">1838</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4> - - -<h5>LE VENT.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le -vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre -toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle -vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.—Ne dites pas: -«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut -que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De -même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux -par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté, -vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que, -dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois -l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion -universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne -d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le -faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même -pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs -et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la -conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête -et de l'adversité, en disant:—Me voici! Ils ferment les yeux devant le -danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en -exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs -souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!</p> - -<p>Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions -emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le -puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut -au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y -tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les -parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans -l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne -se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se -promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il -parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son -frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.</p> - -<p>Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à -l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à -l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses -coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; -mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la -lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt -comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du -Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre -leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs -des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes -blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève -comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit -et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à -des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent -sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.</p> - -<p>Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout -bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! -Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage -te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la -voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans -les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni -l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la -voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. -Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, -pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout -était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de -vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant -sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était -la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de -Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise -du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la -poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui -apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel -rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice -où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était -l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de -vent.</p> - -<p>Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, -n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il -est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement -créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, -que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage -brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et -couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant -à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur -empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche -moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus -grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une -pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux -larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent -béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient -sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité -et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la -face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il -éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant -tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.</p> - -<p>Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté -les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. -Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, -dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un -lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille -un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté -vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer -dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant -doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, -et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en -battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait -en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres -semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons -doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule -voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi -murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il -était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un -vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant -les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans -le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après -le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas -non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. -Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la -Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, -la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné -tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir -y pénétrer,—alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. -Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans -et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils -viennent à lui et disent:</p> - -<p>—Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des -messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une -tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont -les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une -fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent -se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte -le calme. Ne craignez pas,—croyez seulement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4> - - -<h5>RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, -l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore -du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, -de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au -puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa -manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à -vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: -ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités -présumées des époux de différentes couturières, <i>Blok, over den Kant, -Préveille</i> et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari -de mademoiselle <i>over den Kant</i>, ni de mademoiselle <i>Blok</i>, ni de -mademoiselle <i>Préveille</i>, ni même de mademoiselle <i>Nautgen op Zoom</i><a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>, -a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a -été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant -sur la tête de mademoiselle de <i>Zoom</i> plane le génie, l'espoir de -la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous -saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge -de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école -hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer -clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son -talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout -isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au -<i>Messager du soir</i> et prendre l'avance sur le <i>Journal du Commerce.</i> Je -veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang -patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez -comment notre Bleeklo est de <i>Zoom</i>, dussé-je, pour l'appréciation -esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de -cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à -un article du <i>Messager des lettres</i> qu'à une lettre confidentielle, -dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber -complètement votre attention de lecteur!</p> - -<p>Je commence par vous dire qu'en qualifiant de <i>Zoom</i> de monstre, je -n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit -ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le -sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile -avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, -il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, -et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de -brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins -et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. -Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de -ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en -bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et -l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour -peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières -et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de -bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, -c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus -que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, -mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un -marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, -selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu -à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut -là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il -ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières -noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de -rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de <i>sable</i>, -il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage -lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des -aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un -aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était -arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; -il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait -l'esquisse <i>d'un cœur altéré</i>, lorsque les malheureux troubles de ce -temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans -leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on -n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il -aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: <i>Un grand -souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup</i>, et d'une autre sur -la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il -en soit, on eût presque oublié de <i>Zoom</i>, s'il n'avait reparu l'année -dernière avec son chef-d'œuvre: <i>C'est un tour pur monter.</i> L'idée -n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un -très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté -de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la -vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain <i>qui ne peut monter</i> -ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,—on le -voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a -représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous -une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est -un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du -tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on -pourrait dire que le génie de <i>Zoom</i> a atteint l'apogée de sa force. -Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan -et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; -avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de -la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même -temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais -les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si -bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur -du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec -laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du -cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un -nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble -sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce -point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de <i>de Zoom</i> -vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et -surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.</p> - -<p><i>De Zoom</i> n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que -joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il -prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté -à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu -devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait -la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car -il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné -la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter -brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous -voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme -s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, -dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les -favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces -cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte -une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit -rester perruque.»</p> - -<p>D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,—d'où un fils de fabricant -de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... -Il faut que je brise là.</p> - -<p>Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">17 janvier 1839.</p> -<p style="margin-left: 75%; font-size: 0.8em;">HILDEBRAND.</p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i></span>—Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume -soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une -lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le -contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et -très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4> - - -<h5>ANTOINE LE CHASSEUR.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale -de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il -est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus -larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays -jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire -la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il -faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le -promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, -couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui -compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et -les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable -sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, -ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, -des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels -la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au -cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de -distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à -demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et -d'agaric rugueux.</p> - -<p>Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl -dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et -les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient -aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces -charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais -ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut -vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, -car il n'aperçoit plus que le <i>Hondsbosch</i> qui, malgré son nom, n'est -point un bosquet, puis la <i>Lype</i>, la plus grande plaine desséchée -artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'<i>Herbe -des vaches</i>, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, -regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs -assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le -Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.</p> - -<p>C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de -très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte -de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, -adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut -un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et -de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait -sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure -avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de -volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il -se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de -devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, -poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de -chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus -facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a -besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant -les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant -l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les -démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves -du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien -que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber -en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir -d'avoir quelque part au butin.</p> - -<p>Le jeune chasseur,—car c'en était un,—était à dessiner avec sa blouse -verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé -sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir -vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous -le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son -visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir -le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord -l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une -expression d'abattement.</p> - -<p>—Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts -joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux -d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un -coup de pied à Veldine.</p> - -<p>L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.</p> - -<p>—Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la -tête, il ajouta.</p> - -<p>—Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?</p> - -<p>Il prit le chemin qui conduisait vers le village.</p> - -<p>Si la jeunesse de Schoorl eût vu son <i>Antoine le chasseur</i>, car tout -le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, -elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son -œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait -été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère -le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux -petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il -laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids -grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses -joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un -cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur -appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une -qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa -bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les -fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était -pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, -et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition -d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans -transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, -et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui -d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence -des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et -facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir -et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en -donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le -lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait -de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, -n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il -semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son -cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.</p> - -<p>Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non -loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main -droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; -mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. -Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au -signal.</p> - -<p>Il sourit.</p> - -<p>—Ce sera elle! dit-il tout haut.</p> - -<p>—Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du -fond de la maison.</p> - -<p>Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses -lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva -la tête et fit signe au chien.</p> - -<p>Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait -cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de -la chaumière une petite source venant de la dune.</p> - -<p>—Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un -ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à -demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! -Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.</p> - -<p>Triste prévision pour celui qui va en chasse!</p> - -<p>Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La -chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et -s'éloigna à droite. Antoine la rappela.</p> - -<p>—Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma -chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à -paitre sur la dune. Et il tourna à droite.</p> - -<p>—Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en -campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des -boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.</p> - -<p>—Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la -brande<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>—Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était -lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement -sa pipe.</p> - -<p>—Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac -aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace -d'un braconnier, peut-être?</p> - -<p>—Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je -dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!</p> - -<p>—Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et -se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où -s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à -monter.</p> - -<p>Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le -petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà -au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller -de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel -descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à -étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles -avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres -précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se -cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, -tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq -chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais -on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait -sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui -poursuivait son chemin d'un pas rapide.</p> - -<p>—Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est -sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, -et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, -Veldine, au premier perdreau tué!»</p> - -<p>À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir -le terrain de chasse.</p> - -<p>Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur -qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent -se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit -un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, -sur le banc devant le <i>Lion rouge</i>, lorsque Antoine passa chargé de -gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux -gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les -abat pas moins toutes les deux?—C'est parce qu'il à un fusil à deux -coups, avait-on répondu.—Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est -parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le -chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans -les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent -tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut -et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la -vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés -mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.</p> - -<p>La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur -des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper -l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès -qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. -Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler -très-fort, le nez contre le sol.</p> - -<p>—Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.</p> - -<p>Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après -l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.</p> - -<p>—Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant -son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues -oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, -vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur -une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements -entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.</p> - -<p>Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.</p> - -<p>—Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce -n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.</p> - -<p>Et il poursuivit son chemin.</p> - -<p>—Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que -voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et -vous le comprendrez.</p> - -<p>Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie -des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit -souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la -jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui -est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate -et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles -d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer -pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, -elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère -sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient -le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et -le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine -le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort -éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi -qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans -l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant -et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à -entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du -bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire -des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait -avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il -venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, -jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un -son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait -bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, -mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins -affectueux pour cela.</p> - -<p>Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car -c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà -apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul -perdreau.</p> - -<p>—Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, -mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!</p> - -<p>—Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda -Antoine.</p> - -<p>—Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. -Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.</p> - -<p>—Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour -de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je -veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.</p> - -<p>—Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de -folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous -verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!</p> - -<p>Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme -remontrance.</p> - -<p>—Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser -sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore -un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!</p> - -<p>—C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, -lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la -joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le -sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de -plaisir autour de la chambre en battant des mains.</p> - -<p>Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui -avec quelque dédain:—Ce n'est qu'un lièvre!</p> - -<p>Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de -plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. -En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune -de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville -dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec -et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés -humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la -Hollande du nord, <i>il ne découvrait la vie.</i> Il remarquait bien çà et -là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais -ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine -méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une -légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. -Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, -et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse -épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de -lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un -abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. -Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans -ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline -de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.</p> - -<p>La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit -sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que -la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière -sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste -étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez -vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être -le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit -en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, -et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait -haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. -Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!</p> - -<p>Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une -couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il -tira aussi sa gourde pour boire un coup.</p> - -<p>—Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais -être quitte de ce rêve!</p> - -<p>Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, -et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer -lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se -représenta à lui plus vivement que jamais.</p> - -<p>Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de -l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de -Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de -chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette -avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois -perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; -chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il -approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. -Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son -fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent -chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où -il se posa.—Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe -de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla -pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, -mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait -avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer -s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla -en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, -jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait -par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.</p> - -<p>Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision -se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses -éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les -vagues.</p> - -<p>Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de -la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux -spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer -devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles -dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu -retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au -galop la colline.</p> - -<p>Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune -voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée -devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des -yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis -partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme -parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, -mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son -fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une -couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec -complaisance.</p> - -<p>C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût -le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten -unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine -l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à -tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais -renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, -et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison -de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait -Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.</p> - -<p>Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton -demi-impératif:</p> - -<p>—Où sont-ils allés, Antoine?</p> - -<p>—Vous devez le savoir! dit celui-ci.</p> - -<p>—Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. -Avez-vous quelque chose?</p> - -<p>—Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.</p> - -<p>—Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et -trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.</p> - -<p>—Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.</p> - -<p>—Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant -du diable!</p> - -<p>Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers -le nord.</p> - -<p>—Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le -chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses -yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup -de sa gourde et se dirigea vers le midi.</p> - -<p>Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. -D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a -l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de -genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore -plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux -contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux -étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils -prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils -s'abattirent de nouveau.</p> - -<p>—Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine -pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même -direction pour poursuivre la compagnie.</p> - -<p>Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre -dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne -perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute -vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement -préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui -couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu -à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une -fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, -non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et -parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. -Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.</p> - -<p>Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la -compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans -cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! -le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. -Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais -tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui -tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au -delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation -était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant -d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et -puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme -elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. -Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux -en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, -à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son -désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, -et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!</p> - -<p>Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait -de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un -instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. -«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres -yeux!» dit-il en soupirant.</p> - -<p>Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et -tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit -entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des -retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son -doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau -tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur -lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du -premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait -de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait -tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière -était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil -que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision -reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le -petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!</p> - -<p>Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement -le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux -desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa -hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de -nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et -les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque -au même instant, «<i>arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide</i>,» -comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.</p> - -<p>—Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine -le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers -Schoorl.</p> - -<p>Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, -puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas -comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il -allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.</p> - -<p>—Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux -cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du -taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton -lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.</p> - -<p>—Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te -le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?</p> - -<p>Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des -perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le -considéra.</p> - -<p>Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant -par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant -Antoine.</p> - -<p>—Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec -vivacité, et un nuage reparût sur son front.</p> - -<p>Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de -l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous -les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, -descendit rapidement avec l'animal.</p> - -<p>Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la -carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.</p> - -<p>—Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce -qu'elle va faire.</p> - -<p>Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant -s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette -heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. -Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un -grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.</p> - -<p>Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y -attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se -remit sur-le-champ.</p> - -<p>—Sac plat! lui cria-t-il en riant.</p> - -<p>—Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec -le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?</p> - -<p>—Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage -le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le -regardant avec incrédulité.</p> - -<p>—Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se -convaincre.</p> - -<p>Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers -son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher -de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait -sanglante à ses pieds.</p> - -<p>Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, -il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du -filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.</p> - -<p>Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais -l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: -il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était -tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le -saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du -canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru -déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa -autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire -retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.</p> - -<hr /> - -<p>Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup -de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse -qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la -quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup -avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée -de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du -cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout -perdu.</p> - -<p>L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans -laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement -de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et -monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait -tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut -de la dune.</p> - -<p>—Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le -saisissant par le bras,</p> - -<p>—Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La -mer va venir tout à l'heure.</p> - -<p>Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé -une tombe avec ses doigts.</p> - -<p>Le soir suivant, il avait rendu l'âme!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Terres en friche ou incultes.</p></div> - - -<h5>FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.</h5> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="TYPES_HOLLANDAIS" id="TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></h3> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="Ia" id="Ia">I</a></h4> - - -<h5>LE BATELIER.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>J'ai si souvent voyagé en <i>trekschnit</i><a name="NoteRef_1_19" id="NoteRef_1_19"></a><a href="#Note_1_19" class="fnanchor">[1]</a> que je suis à même d'écrire -sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand -éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte -<a name="NoteRef_2_20" id="NoteRef_2_20"></a><a href="#Note_2_20" class="fnanchor">[2]</a> mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour -avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais -maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement -en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant -dans l'air crient à diverses autres le <i>Memento mori</i>, l'affaire prend -pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer -le <i>roef</i><a name="NoteRef_3_21" id="NoteRef_3_21"></a><a href="#Note_3_21" class="fnanchor">[3]</a> entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur -les temps changés. Ce n'est pas tant pour les <i>trekschnits</i> que cela -me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens -de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, -mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race -de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais -ils disparaissent de la terre—je veux dire des eaux. Respect pour -eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre -ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne -manquera au message, pas un <i>stuiver</i> à l'argent, pas un mot ne sera -lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. -Faites-lui seulement <i>savoir</i> que vous vous fiez à ses soins, et soyez -aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image -est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel -d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux -entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit -d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre -bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux -<i>compliment</i>, et que <i>toute la famille allait bien</i>, et l'impatience -d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa -bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans -lui dire:—<i>Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?</i> ou pouvais-tu dans -sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller -dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les -plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta -barque, quand il était vert<a name="NoteRef_4_22" id="NoteRef_4_22"></a><a href="#Note_4_22" class="fnanchor">[4]</a>, jusqu'à ce que la table d'étudiants sur -la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le -félicitais—que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille -couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on -avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le -<i>trekschnit</i> ne devrait pas être supprimé!</p> - -<p>Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui -savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure -de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du -<i>roef</i>, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le -pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le -pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit -d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de -tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes -mésaventures à bord du <i>trekschnit.</i> Chacun avait son mérite propre -dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des -lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; -l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens -de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième -parlait de <i>Bonaparte</i>, et combien celui-ci avait dû avoir peur des -cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un -ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa -culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; -le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et -son frère, surnommé <i>le Teigneux</i>, qui n'avait pas toute la dignité de -l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, -et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous -vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; -car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le -sort qui attend les <i>trekschnits</i> dans l'avenir.</p> - -<p>—Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le -<i>roef</i>, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après -avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans -le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, -batelier?—Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.—Mais -grâces aux chemins de fer.—Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne -vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt -fini d'eux. Mais la nouvelle...—La demoiselle ne connaissait rien de -plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait -pas à l'y faire monter.—Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans -doute quelque chose sur le soufflet souterrain?—Sur le quoi? demanda -la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?—Mais le soufflet -souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix -rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des -canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, -et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en -avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, -n'est-ce pas?—La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la -bouche.—Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un -certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres -les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. -Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à -côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;—Ici -le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que -dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son -innocence.—Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous -recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. -Ici la demoiselle ne put se contenir:—Dans la balance, batelier? -s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi -grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?—Vous -allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: -tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous -placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous -voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on -n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. -Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? -vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?</p> - -<p>À cet appel l'interpellé, qui est domestique du <i>Teigneux</i>, ne répondit -qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.—Pierre y -a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: -cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on -attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait -froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une -demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et -donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.</p> - -<p>—Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin -de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.</p> - -<p>—Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de -gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. -Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les -bateliers, à cause du grand air et du vent.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_19" id="Note_1_19"></a><a href="#NoteRef_1_19"><span class="label">[1]</span></a> Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins -de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en -Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_20" id="Note_2_20"></a><a href="#NoteRef_2_20"><span class="label">[2]</span></a> Page 66.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_21" id="Note_3_21"></a><a href="#NoteRef_3_21"><span class="label">[3]</span></a> Arrière du <i>trekschnit</i>, et premières places.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_4_22" id="Note_4_22"></a><a href="#NoteRef_4_22"><span class="label">[4]</span></a> On désigne en Hollande par le nom de <i>verts</i>, les -étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme -partout, à certaines tribulations et épreuves.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IIa" id="IIa">II</a></h4> - - -<h5>LE DOMESTIQUE DU BATELIER.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>—Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak -à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta -cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire -fortune en réalisant cette proposition.</p> - -<p>—Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se -mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! -Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes -doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce -pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.</p> - -<p>Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine -oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. -(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une -petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres -de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles -flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; -alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, -s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.</p> - -<p>—Faites monter Kees<a name="NoteRef_1_23" id="NoteRef_1_23"></a><a href="#Note_1_23" class="fnanchor">[1]</a>, dit-il au domestique qui entra.</p> - -<p>Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ -cinquante ans, de taille moyenne.—Que désire monsieur? demanda-t-il.</p> - -<p>—Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de -poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la -plus respectueuse attitude.</p> - -<p>—Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant -vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...</p> - -<p>Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose -désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, -voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en -ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux -le plus beau courage du monde.</p> - -<p>—Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.</p> - -<p>—Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa -redingote gris-jaune.</p> - -<p>Le bourgmestre prit une prise et dit:</p> - -<p>—J'ai attendu l'occasion de le récompenser.</p> - -<p>—Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler -au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... -monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...</p> - -<p>—Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; -il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une -petite place facile, une bonne petite place...</p> - -<p>—Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; -je ne désire nullement charger...</p> - -<p>Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.</p> - -<p>—Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place -il s'agit...</p> - -<p>Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec -majesté:</p> - -<p>—Le bénéfice de domestique à bord du <i>trekscknit</i> de X. Il sera donné -dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant -(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut -m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.</p> - -<p>Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait -d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si -clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, -que Kees jugea prudent de partir.</p> - -<p>—Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en -rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné -aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!</p> - -<p>Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et -lui demanda ce qu'il avait.</p> - -<p>—Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux -roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce -que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la -vadrouille<a name="NoteRef_2_24" id="NoteRef_2_24"></a><a href="#Note_2_24" class="fnanchor">[2]</a>, hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt -fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un -fossé! C'est magnifique, hein?</p> - -<p>La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces -exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle -en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais -avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, -un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de -ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.</p> - -<p>—Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis -longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux -pour celui sur qui cela tombe.</p> - -<p>—Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; -laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, -lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne -maison.</p> - -<p>Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui -arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus -d'une fois, la main à la barre du gouvernail.</p> - -<p>Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; -c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre -du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous -arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à -sortir.—Attends ici un instant, me dit-il.—Avec la voiture?—Non, -dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le -connais.</p> - -<p>C'était en effet mon neveu.—Que venez-vous faire ici, me dit -celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: -monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette -plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu -que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une -demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de -clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; -on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis -monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, -et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le -défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais -celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis -au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit -marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser -des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux -belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient -consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique -du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce -poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. -Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une -attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je -vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément -que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, -ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une -bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans -la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il -avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, -M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à -une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; -mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de -batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak -et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait -que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers -sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le -plus jeune domestique.—Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans -les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille -sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous -traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, -et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais -elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma -soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se -mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que -moi, s'il plaît à Dieu!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_23" id="Note_1_23"></a><a href="#NoteRef_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Abréviation de Corneille.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_24" id="Note_2_24"></a><a href="#NoteRef_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés -au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des -navires pour les nettoyer.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IIIa" id="IIIa">III</a></h4> - - -<h5>LE BARBIER.</h5> - - -<p><i>À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.</i></p> - - -<p>Mon digne collègue,</p> - -<p>Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des -patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle -année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire -depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à -l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, -diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse -échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque -tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui -comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la -dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, -et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas -capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une -ulcération, de la guérir <i>secundum legum artum</i>, ou de graisser une -emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, -ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une -compresse.</p> - -<p>Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à -Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était -une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond -savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires -les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous -sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre -branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si -bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment -amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été -donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle -est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans -les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer -que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute -confiance en notre lancette?</p> - -<p>Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen -surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art -qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant -de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, -nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non -sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour -moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne -vous en naît pas de nouveaux. Hier,—et cette circonstance même m'a -porté à vous écrire aujourd'hui,—hier j'ai perdu mon dernier patient, -qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large -instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron -avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore -habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. -Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, -au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche -chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes -mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, -les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et -ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, -depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur -barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on -nomme <i>Jeune-France.</i> Je les vois tous les jours dans les magasins -d'estampes.</p> - -<p>Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition -pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on -présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération -disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à -laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur -à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre -inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? -Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent -pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que -cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.</p> - -<p>Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous -en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche -représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur -bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une -nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons -patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi -dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile -branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. -Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle -institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas -graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire -la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être -présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment -ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den -Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire -à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion -de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos -pères!) se soustrait à la faculté.</p> - -<p>Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est -déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, -qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement -l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de -cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste -avec notre inoubliable patron au <i>principium nocentium</i> de l'eau, -en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, -le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu -de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec -le misérable <i>sulfatis quinini</i>, seulement et uniquement en lui -conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la -fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous -quitter aussi. Adieu, <i>avicissime collega</i>, mes salutations cordiales à -madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">Votre affectionné collègue,</p> - -<p style="margin-left: 70%; font-size: 0.8em;">JORIS KRASTEM.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">Amsterdam, 12 décembre 18...</p> - - -<p style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i> Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé -qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre -magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires -scientifiques. <i>O tempores! o mora!</i></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IVa" id="IVa">IV</a></h4> - - -<h5>LE COUCHER DE LOUAGE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>; çà -et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue -inutile. Tout dort encore dans la <i>Bréestraat.</i> Seules les corneilles -sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la -tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les -clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la -sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de -bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes -savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de -cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre -à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les -cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. -C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: -sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le -chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du -visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et -enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit -Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie -réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.</p> - -<p>—Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. -Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien -que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et -commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait -entendre de nouveau son hip! hi!</p> - -<p>La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de -soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une -jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe -de chambre écossaise à carreaux.—Eh! le fou; voilà de l'exactitude, -gaillard!—Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de -l'œil, avez-vous attendu longtemps?</p> - -<p>Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur -l'attelage:—Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.—Oui, monsieur, -ils le désirent de tout cœur.—Ils n'ont pas un extérieur florissant, -Gerrit.—Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont -solides.—Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre -l'autre.—Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; -et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de -fameux coureurs.</p> - -<p>Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, -et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de -l'étudiant à la jeune-france.</p> - -<p>—Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur <i>un tel</i> en franchissant -d'un pas rapide l'escalier.—C'est qu'<i>il</i> dit aussi, dit Gerrit en -montrant son fouet.—En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en -boutonnant étroitement son paletot.—Si nous ne faisons pas le chemin -en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il -cligna des yeux.—Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur -François, pas même dans le sable, et il prit place.—Ils devraient être -morts de honte, reprit Gerrit.—Fais claquer ton fouet â ébranler la -rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du -fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant -de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux -de la <i>Bréestraat</i> dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.</p> - -<p>On s'arrête pour se rafraîchir à <i>l'Homme savant</i>,—Vous n'avez pas -très-bien marché, Gerrit.—Il faut défaire les jarretières, dit l'homme -en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et -se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et -un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies -d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux -prirent leur <i>prandium.</i> Tout est déjà prêt de nouveau.—Attendez, crie -François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.—Les -lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.—Soyez-en sûr, dit -Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande -gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour -amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.</p> - -<p>On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux -heures.—Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire -avec sa propre montre.—On a couru trop fort pour pouvoir retenir les -chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, -et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne -ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que -c'est un scandale.</p> - -<p>On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du -Sable; Bloemendaal; le sable...</p> - -<p>—Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.</p> - -<p>—Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de -derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.</p> - -<p>Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de -Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot -devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté -net devant la porte.</p> - -<p>—Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on -dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit -le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil -répété au garçon d'écurie qui attendait.</p> - -<p>Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les -manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer -de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.—Eh bien, Katjen, -dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu -rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous -poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a -pas encore d'amoureux.—Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable -maritorne; vous avez une femme à la maison.—Une femme, répondit -Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; -une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. -Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me -souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.</p> - -<p>Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. -<i>Conticuere, rumor,</i> etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, -des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, -à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et -s'écrie:</p> - -<p>—Gerrit, avez-vous du vin?</p> - -<p>—Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du -monde, en se versant un verre de bière.</p> - -<p>—Par les dieux! s'écria monsieur <i>un tel</i>, Gerrit n'a pas de vin, et -courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a -quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est -transporté de contentement.</p> - -<p>Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un -veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième -veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner -dix <i>stuivers</i> à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.—J'ai de -l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain -qu'aujourd'hui.</p> - -<p>Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, -répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne -lui convient.</p> - -<p>Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon -d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.</p> - -<p>—Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que -j'ai abrégé ce matin.</p> - -<p>—Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa -casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.—Une poupée de -l'homme, André!—C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous -traînez toujours à rentrer.—Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon -lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.</p> - -<hr class="r5" /> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="Va" id="Va">V</a></h4> - - -<h5>LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes -gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. -Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et -devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les -champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des -deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant -sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais -taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient -de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils -commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses -désagréments.</p> - -<p>—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant -le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette -diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous -n'avançons pas.</p> - -<p>—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la -décoration de la campagne de dix jours<a name="NoteRef_1_26" id="NoteRef_1_26"></a><a href="#Note_1_26" class="fnanchor">[1]</a>, je le connais bien. Voilà -là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.</p> - -<p>—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.</p> - -<p>—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas -cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste -église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie -ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de -plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle -nous recevra cordialement.</p> - -<p>—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines -que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes -servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et -dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de -grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement -sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse -quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous -comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a -assez d'une fois.</p> - -<p>—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, -par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de -contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille -de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie -petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des -fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands -yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, -qui parle si bien et rit si gracieusement...</p> - -<p>—Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle -est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je -dis avec le vieux poëme:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.<br /> -</p> - -<p>—Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force -pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un -mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces -moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il -poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au -temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour -qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, -c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors -du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen -par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener -avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,—il y en avait -même, je crois, qui voulaient l'épouser...</p> - -<p>—Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les -plaintes de chacun?</p> - -<p>—Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop -honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large -faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par -exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant -la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa -petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui -pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne -qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne -et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied -avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept -hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...</p> - -<p>—Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la -petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière -les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts -pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...</p> - -<p>—Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais -comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. -Et elle parlait beaucoup avec moi.</p> - -<p>—Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais -tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils -partageaient avec six ou sept?</p> - -<p>—Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue -parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme -moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante -de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs -douloureusement agacés!</p> - -<p>—Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable -compagnon de voyage.</p> - -<p>—Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. -Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher -petit cœur...</p> - -<p>—Toi, par exemple, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard -était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût -pleuré au départ de celui-là.</p> - -<p>—Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur -Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.</p> - -<p>Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent -dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage -de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux -bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un -mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses -épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement -avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et -son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des -voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.</p> - -<p>—Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui -tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous -êtes toujours la même.</p> - -<p>—Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant -amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui -aient jamais brillé entre deux lèvres roses.</p> - -<p>—Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux -chasseurs de Leyde.</p> - -<p>Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.</p> - -<p>—Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... -der Krop.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_26" id="Note_1_26"></a><a href="#NoteRef_1_26"><span class="label">[1]</span></a> Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se -termina par la bataille de Louvain.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIa" id="VIa">VI</a></h4> - - -<h5>LE VOITURIER LIMBOURGEOIS</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>—Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros -cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire -quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!</p> - -<p>Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que -fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses -brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque -lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement -que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé -les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et -quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère -à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas -réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous -étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos -finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au -soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de -messieurs!</p> - -<p>Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval -à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour -intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, -en s'entretenant continuellement avec le cheval.</p> - -<p>—Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf -sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, -camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? -Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il -bien marcher, etc.</p> - -<p>Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était -brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge -coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans -la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour -il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds -rouges à l'extrémité du timon.</p> - -<p>Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement -d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité -possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à -titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre -de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis -que la bête n'est dirigée que par la voix (par <i>hot</i> et par <i>her</i>) et -par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en -forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne -pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez -encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une -guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première -est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont -les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se -voit venir à une lieue de distance.</p> - -<p>Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, -et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, -une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur -laquelle <i>Vlerk</i> et Hildebrand prirent place; les portes de la cour -furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec -une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau -tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son -cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant -torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son -cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. -Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre -expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros -cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.</p> - -<p>—Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à -Quaadmechelen, voiturier?</p> - -<p>—Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela -fait quatre heures et demie avec la charrette.</p> - -<p>Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport -pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, -leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je -puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir -le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. -C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui -deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a -rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas -de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval -continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause -de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs -humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas -possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je -suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en -effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en -équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce -mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au -voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres -frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il -conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que -nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et -demie, sans souffler, manger du pain et boire.</p> - -<p>Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un -bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la -campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. -Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que -les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une -demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui -était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de -devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le -prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand -il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette -même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de -Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main -de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à -un Limbourgeois: <i>Ote ton pantalon, car le mien est en pièces.</i> Et si -votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez -avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, -il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIIa" id="VIIa">VII</a></h4> - - -<h5>LE PÊCHEUR DE MARKEN.</h5> - - -<p style="margin-left: 70%;"> -<i>Ultima Thule.</i><br /> -</p> -<hr class="r5" /> - -<p>Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est -invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui -se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur -du palais du gouvernement et du <i>Doel</i>, où ils sont fort regardés -et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un -juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou -aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits -parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change -chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils -ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont -pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche -à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux -d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. -Ils portent,—pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,—des -pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches -dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et -des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre -un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du -propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune -et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à -larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme -ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de -petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux -rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont -le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu -desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont -de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces -cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à -pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, -ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice -nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur -tête.</p> - -<p>Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante -que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la -plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au -milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un -maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et -un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas -l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait -l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que -mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est -préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, -ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant -c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. -Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas -et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple -peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, -les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître -que les levées du service militaire et la chute des grandes et des -petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur -d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint -dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard -de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux -revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon -religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme -ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs -Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours -avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes -habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le -toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de <i>parfait -amour</i> et de <i>rose sans épines</i>, selon mon bon plaisir; puis l'homme -du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du <i>vin -qui crache</i>,—il désignait ainsi le champagne,—lorsqu'il avait fait -son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que -lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses -lèvres de bourgmestre.</p> - -<p>Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil -sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur -lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez -leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, -si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le -haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées -d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles -est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne -croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les -bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la -mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre -cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, -que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante -renommée <i>Spandonk.</i></p> - -<p>Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa -longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, -de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement -misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à -en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ -plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en -beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs -cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout -unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur -robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec -des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette -jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le -derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes -de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, -ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette -de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau -de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les -échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous -devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe -de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un -nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle -peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est -supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de -Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de -nourrices.</p> - -<p>Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du -monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus -plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, -et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement -avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="VIIIa" id="VIIIa">VIII</a></h4> - - -<h5>LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER<a name="NoteRef_1_27" id="NoteRef_1_27"></a><a href="#Note_1_27" class="fnanchor">[1]</a>.</h5> - - -<p>—Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet -vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, -avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient -leur repas du matin.</p> - -<p>—Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de -seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, -sont happées par le chien de chasse;—allumez-vous?</p> - -<p>—Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et -tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les -jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.</p> - -<p>—Il est en repos, la mère.</p> - -<p>—Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.</p> - -<p>—En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.</p> - -<p>—Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.</p> - -<p>—Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des -perdreaux...</p> - -<p>—Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.</p> - -<p>Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat -pleine du gibier tiré par eux.</p> - -<p>—Les voyez-vous encore? demanda-t-il.</p> - -<p>—Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les -voit bien.</p> - -<p>—Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de -l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le -fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. -Et un gros, savez-vous!</p> - -<p>—Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.</p> - -<p>—Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.</p> - -<p>Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de -seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le -chasseur et le <i>polsdrager</i> furent improvisés.</p> - -<p>Telle est en effet l'histoire de la naissance du <i>polsdrager</i>; mais -jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son -existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus -fidèlement que le <i>polsdrager</i> au chasseur. Il ne quitte pas son -côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit -derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse -en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien -et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses -lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites -épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que -les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires -que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux -bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui -ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés -contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux -qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient -encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient -abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette -du fusil; le <i>polsdrager</i> ne révoque en doute aucun de ces grands -événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne -lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, -quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il -tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. -Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à -en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les -histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait -communiquer. Si le coup du chasseur porte, le <i>polsdrager</i>, bien qu'il -n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois -la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le <i>polsdrager</i> -affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela -arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive <i>jamais</i>, affirment -chasseurs et <i>polsdragers</i>, mais cependant cela pourrait être; après -une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la -fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite -d'une chasse privée—qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris -exprès une perche et un <i>polsdrager</i> pour le faire lever... Pouf! les -cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.</p> - -<p>—Juste quand il se levait, dit le chasseur:</p> - -<p>—Vous avez été vite tout près, dit le <i>polsdrager.</i></p> - -<p>—Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.</p> - -<p>—Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le <i>polsdrager</i>; il -ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été -touché.</p> - -<p>Le <i>polsdrager</i> parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais -avec une pleine conviction.</p> - -<p>—Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un -coup sur la nuque, un beau bouquin.</p> - -<p>—Un beau bouquin, répondit comme un écho le <i>polsdrager.</i></p> - -<p>—J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, -rappelle le chasseur.</p> - -<p>—Cela est vrai aussi, répond le <i>polsdrager</i>; bien que le chasseur -n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au -chien.</p> - -<p>—Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse -du <i>polsdrager</i>, ce n'est pas cela.</p> - -<p>—Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?</p> - -<p>—Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, -mais tout à l'heure il s'est levé une hase...</p> - -<p>—Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?</p> - -<p>—Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez -de plomb. Tu la trouveras demain...</p> - -<p>Et le lendemain le <i>polsdrager</i> retourne dans la pièce à la recherche -du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont -des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve -l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, -l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur -dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui -protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un -ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_27" id="Note_1_27"></a><a href="#NoteRef_1_27"><span class="label">[1]</span></a> Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le -porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="IXa" id="IXa">IX</a></h4> - - -<h5>LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p style="margin-left: 55%;"> -Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:<br /> -—Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!<br /> -Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,<br /> -Oh! que ce soit par une nuit sans lune!<br /> -Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,<br /> -Vous aurez la moitié de la <i>waterzoot</i><a name="NoteRef_1_28" id="NoteRef_1_28"></a><a href="#Note_1_28" class="fnanchor">[1]</a>.<br /> -Et je vous montrerai ensuite la terre<br /> -Où je trouve mes meilleurs vers.<br /> -<br /> -<i>Almanach des Étudiants</i>, 1836.<br /> -</p> -<hr class="r5" /> -<p>L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. -C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. -C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi -la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais -par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte -de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de -Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout -vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret -<a name="NoteRef_2_29" id="NoteRef_2_29"></a><a href="#Note_2_29" class="fnanchor">[2]</a>. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez -pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la -ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un -cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, -et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez -Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants -de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper -devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez -à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever -de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous -prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de -cette eau poissonneuse.</p> - -<p>Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter -un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. -Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me -demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une -paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il -est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et -la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est -pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par -jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que -vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela -n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, -le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une -ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce -coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour -lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est -même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les -ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de -cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.—Un pêcheur à la -ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une -consolation:—C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il -l'entendre répondre.</p> - -<p>Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour -commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la -cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me -suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! -Que voyez-vous?—Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors -du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.—Très-bien; ils sont -composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens -pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à -la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?—Yes, ce <i>fallow</i> avec -un bonnet de nuit et une veste de duffet!—Lui-même. C'est le pêcheur -à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que -dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de -Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion -de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une -corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et -graisseuse.—C'est cela, ce sont des vers de terre, <i>Sir!</i> rien que des -vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes -jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils -sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la -queue en dehors.</p> - -<p>Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une -sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en -corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, -et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le <i>Penëraar</i> -<a name="NoteRef_3_30" id="NoteRef_3_30"></a><a href="#Note_3_30" class="fnanchor">[3]</a>. Horrible, horrible, mort horrible!—Pas du tout, dira cet homme, -si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les -anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien -qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.—Le plat langage -leydois est très-laid et celui du <i>Penëraar</i> est le plus plat.</p> - -<p>Lorsqu'il n'y a pas de lune, le <i>Penëraar</i> sort à la tombée de la nuit, -avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le -joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de -duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans -sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière -il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de -Leyde atteste que le <i>Penëraar</i> en question n'est pas un vaurien, et ne -volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près -d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le -rendez-vous promis, il trouve un autre <i>Penëraar</i>, et après avoir pris -pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur -barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et -avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et -fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile -est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent -et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir -doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que -l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,—et -chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du <i>Penëraar</i>, non -quand son <i>cœur</i>, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, -et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, -la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les -<i>Penëraars</i> voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde -et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà -capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.</p> - -<p>—Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, -madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. -Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises -de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit -pot à feu, du sel et une pelle pour faire des <i>koeken.</i> L'anguille -est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée -par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis -que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre -elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses -au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux -domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope -avec l'apostrophe de <i>Fainéant</i>, petit nom d'amour que ces tendres -femmes ont imaginé pour leurs époux.</p> - -<p>—<i>Fainéant</i>, disent leurs lèvres de rose, <i>fainéant</i>, tu reviens -encore de ta barque où on fait si bonne chère? (<i>smulschoit.</i>)</p> - -<p>Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_28" id="Note_1_28"></a><a href="#NoteRef_1_28"><span class="label">[1]</span></a> Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement -d'anguilles.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_29" id="Note_2_29"></a><a href="#NoteRef_2_29"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_3_30" id="Note_3_30"></a><a href="#NoteRef_3_30"><span class="label">[3]</span></a> De <i>peuren</i>, pécher a la ligne.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="Xa" id="Xa">X</a></h4> - - -<h5>LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. -Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein -d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, -lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de -corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure -qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. -Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, -avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son -doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, -un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande -du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice -et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne -ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une -boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille -d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les -termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, -et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de -soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite -et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que -ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est -un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une -excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme -une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose -des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante -partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. -Toutes les paysannes portent ce petit tour,—c'est-à-dire une petite -boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est -en horreur parmi elles.</p> - -<p>Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne -extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.</p> - -<p>La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans -l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque -ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte -de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte -peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une -excellente faiseuse de fromage,—mais un homme doit risquer quelque -chose—et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal -au hasard.</p> - -<p>La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de <i>faire du -fromage, faire du fromage</i> et toujours faire du fromage; il faut sans -cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après -le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, -sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de -besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. -Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le -premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les <i>voisins</i> -et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de -sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de -nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du -fromage.</p> - -<p>Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez -dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et -de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne -tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et -rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans -recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu -de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue -file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la -longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont -tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant -y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. -Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces -mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la -gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. -Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, -les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et -sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le -cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir -librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé -la présure—le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est -tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau -à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais -ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier -et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour -manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage -est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive -dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins -de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un -chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, -des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de -derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, -animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, -la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs -doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la -fenêtre où le soleil luit.</p> - -<p>Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, -a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais -querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les -fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, -elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec -le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup -d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait -la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela -pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle -déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée -qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette -déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, -elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur -lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils -aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, -mais parce que la métairie doit avoir un métayer.</p> - -<p>La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent -est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici -l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:</p> - -<p>—Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que -c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, -bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions -convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était -parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu -parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le -samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, -voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne -pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne -réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus -l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, -et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle -n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le -même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes -blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. -J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je -n'en connais pas de meilleure.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIa" id="XIa">XI</a></h4> - - -<h5>LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les -soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, -ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont -envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les -rues qui aboutissent à une porte, et surtout la <i>digue</i>, vaste place -à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et -vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de -fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries -sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes -les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des -barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez -le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, -chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, -l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants -des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. -L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend -le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre -prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade -que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres -jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville -semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la -magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier -chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une -cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce -sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à -beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées -ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à -la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les -lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est -remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues -lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans -celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se -frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.</p> - -<p>Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de -petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des -toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce -que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette -heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut -ni ne peut plus reprendre son fromage. Il <i>doit</i> le vendre de même -que les marchands de première main <i>doivent</i> l'acheter. Faire le plus -haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement -stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend -excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle -se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme -si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées -qu'il faut du sang versé.—Puis viennent les porteurs de fromage avec -leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans -leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit -être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.</p> - -<p>C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du -nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre -les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester -tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir -si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. -Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le -dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a -été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et -les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la -kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme -aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup -d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse -1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse -sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par -tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de -paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, -et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, -et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; -et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration -sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables -farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,—à -cause de la brièveté du temps,—épargnées par le propriétaire foncier, -pour valider ses comptes.</p> - -<p>Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu -ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire -d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les -yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous -les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de -tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, -est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est -fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun -avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les -porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La -culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les -confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, -fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns -qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur -écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan -m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous -connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet -en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, -pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de -vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau -entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la -soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les -yeux ou vers la nuque.—Il y a dix à parier contre un que le vieux est -un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, -soupçonneux.</p> - -<p>Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la -Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand -de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives -que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: -il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? -Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce -un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il -honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il -aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse -de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, -et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? -Il va régulièrement à l'église.</p> - -<p>Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant, -dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans -que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres -domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son -cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune -pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il -va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante -de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée, -et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement -le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas -pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Greffer des pommiers, cueillir des poires,<br /> -Faire la moisson et le foin,<br /> -Entasser dans la grange les fruits des champs,<br /> -Presser les pis, tondre les moutons,<br /> -</p> - -<p>et bien d'autres choses encore!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="XIIa" id="XIIa">XII</a></h4> - -<h5>LA GARDE.</h5> -<hr class="r5" /> - -<p>Le nom de la garde (<i>baker</i>) est une preuve évidente (bien que le -peuple dise <i>baakster</i>), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas -avoir d'accès aux <i>étoiles</i> (<i>ster</i>) pour faire connaître le titulaire -d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi <i>féminin</i>, et s'il ne -l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes -a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de -l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient -au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille -pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous -autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance, -nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je -n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer -quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas -d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il -<i>gardé</i>, monsieur? Un homme aurait-il pu vous <i>garder?</i> Loin de là. Le -soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux -seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des -bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui -ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers -le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!—dont vous aviez besoin -au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de -ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort, -que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de -bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce -soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon -une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes -pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et -gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses -yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si -compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre -vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous -portiez encore bien moins des lunettes.</p> - -<p>Le nom de <i>baker</i> vient de <i>baken</i>, chauffer, choyer. Avoir eu une -<i>baker</i>, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé -et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur -jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode -laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige, -au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous -envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage -restaient seuls visibles,—et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour -faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient: -Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe -eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous -votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement -et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est -possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père. -Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps, -et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous: -les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment -plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous? -Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.</p> - -<p>Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures -anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la -femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la -main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu. -Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère -encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme -elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né -était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait -mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous -sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un -étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec -tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami -de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a -récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance. -J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement -ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de -votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.</p> - -<p>Puisque le moment arrive où vous direz:—O ma <i>Baakster</i>, dite <i>Baker!</i> -vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à -votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout -le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous -faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes -et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable. -Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et -vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de -médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous -donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans -toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a -toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance -envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai -la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs -gardes...</p> - -<p>Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté -par un maître de gymnastique.</p> - -<p>Ce morceau semble ne parler que des bonnes <i>bakers.</i></p> - -<p>Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un -mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle -garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1840.</p> - -<p>FIN DES TYPES HOLLANDAIS,</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h3> - -<h5>ET</h5> - -<h4>DÉDICACE À UN AMI</h4> -<hr class="r5" /> - -<h4>PREMIÈRE ÉDITION.</h4> -<hr class="r5" /> - - -<p>Mon excellent ami!</p> - -<p>Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y -manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le -monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel -ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais -contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme -je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien -renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes -attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui -me..., j'aurais pu dire,—ils devront <i>conspuer.</i> C'est un mot solennel -et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille -chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques. -Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été -mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et -comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de -fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour -cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable -maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire -dans le voisinage de ton nom?</p> - -<p>Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des -heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades -et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où -un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos. -Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont -être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme -tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et -d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y -retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix. -Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades -doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de -nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.</p> - -<p>Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont -deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret, -ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de -plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le -bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle <i>Jaap</i> -ou <i>Hildebrand?</i></p> - -<p>Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était -très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une -seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût -pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la <i>Camera obscura</i>, -et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre -avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant<a name="NoteRef_1_31" id="NoteRef_1_31"></a><a href="#Note_1_31" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre -quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle. -Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose -d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui -ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus -naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés, -et demande pardon pour les fautes d'impression<a name="NoteRef_2_32" id="NoteRef_2_32"></a><a href="#Note_2_32" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<p>Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il -y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela -est-il possible?), <i>onverschilligst</i> (le plus indifférent), au lieu -de <i>onbillykst</i> (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des -centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai -pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la -page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler -d'une paysanne <i>skalksche</i> (rusée), que de dire une paysanne <i>geksche</i> -(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait <i>sckalks</i>, que; Elle -riait <i>mals</i>, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la -page 160, regarder <i>schalk.</i> Alors vint le compositeur, il secoua la -tête et mit <i>schalks.</i> J'intervins et me fâchai contre le compositeur, -j'enlevai l'<i>s</i>, et je mis à côté le <i>deleatur</i>; je reçus une épreuve, -j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main -se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je -n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de -mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit -devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à -cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens -écrivains.</p> - -<p>Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page -101, il y a <i>bragt</i> au lieu de <i>bracht.</i> Cela vient de la prétention -d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous -en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle -d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun. -Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux -autres: <i>Hanc veniam petimusque damusque vicissim.</i></p> - -<p>Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre, -et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence -d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la -dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque -chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira -à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein -d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se -renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du -ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on -se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait, -et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans -affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!</p> - -<p>J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais -il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la -dernière page, ce qui revient presque au même!</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_31" id="Note_1_31"></a><a href="#NoteRef_1_31"><span class="label">[1]</span></a> Voir cette citation dans l'introduction.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_2_32" id="Note_2_32"></a><a href="#NoteRef_2_32"><span class="label">[2]</span></a> Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se -plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de -commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion -toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les -diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse -j'ai craint que cela ne fût trop joli.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="DEUXIEME_EDITION" id="DEUXIEME_EDITION">DEUXIÈME ÉDITION</a></h4> - -<p>Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.</p> - -<p>On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel -j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes -d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des -personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction -que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su -nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir -posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, -dans ce bas monde, tant de <i>nurks</i> et de <i>stastok</i> exhibassent leurs -aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les -montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon -public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les -paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en -conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention -malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime -jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon -indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg, -ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux -qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident -pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits -tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux -vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a -été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos -propres changements.</p> - -<p>Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que -je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au <i>Mouchoir -bigarré</i> de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé -un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les -acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du -professeur Vrolyk, à propos d'<i>Une Ménagerie</i> (bien que ce dernier -morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation, -sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.</p> - -<p>Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au -public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant -d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait -étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre; -attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la -<i>Chambre obscure</i>, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la -dédicace de ce volume.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES" id="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.</a></h4> - - -<p>Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles <i>représentations</i> -promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la -promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la <i>Camera -obscura</i>, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre -aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'<i>incipere -ludum</i> était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux -employer mon instrument.</p> - -<p>Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou -rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons -services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter -l'adage: <i>Non lusisse pudet.</i></p> - -<p>Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une -nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le -désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce -qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur -devait-il refuser? C'eût été vraiment le <i>lusisse pudet.</i></p> - -<p>Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou -moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont -toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a -beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant -pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais -autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais -je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. <i>Il faut juger les -écrits d'après leur date</i>; c'est toujours une excellente maxime. Si en -ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je -croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de -plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance -des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais -impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années -inutilement.</p> - -<p>Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième -fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait -passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant -pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est -connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle -a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en -nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre -joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait -pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi -des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos -jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse -nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en -a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir, -un cœur <i>auquel rien d'humain n'est étranger</i>, et qui ne reste pas non -plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps -de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons -de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime. -Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous -leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la -question n'est plus de <i>jouer</i>, mais bien de <i>redevenir enfants.</i> Et -celui-là seulement est un <i>enfant</i>, dans lequel la force, la sagesse et -la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!</p> - - -<h4>FIN.</h4> - -<hr class="chap" /> - - -<h5><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h5> - - -<p style="margin-left: 20%;"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-Propos</a></p> -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></span></th></tr> -<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Les petits garçons</a></td></tr> -<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Malheurs d'enfants</a></td></tr> -<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">Une ménagerie</a></td></tr> -<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">Un homme désagréable dans le bois de Haarlem</a></td></tr> -<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Humoristes</a></td></tr> -<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur</a><br /> -<a href="#VI">et le chemin de fer</a></td></tr> -<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Jouissance des plaisirs</a></td></tr> -<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">Les amis éloignés</a></td></tr> -<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">L'hiver à la campagne</a></td></tr> -<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X">Le progrès</a></td></tr> -<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI">L'eau</a></td></tr> -<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII">Enterrer!</a></td></tr> -<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII">Une exposition de tableaux</a></td></tr> -<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV">Le vent</a></td></tr> -<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV">Réponse à une lettre de Paris</a></td></tr> -<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI">Antoine le chasseur</a></td></tr> -<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em; margin-top: 2em;"><a href="#TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></span></th></tr> -<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#Ia">Le batelier</a></td></tr> -<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#IIa">Le domestique du batelier</a></td></tr> -<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#IIIa">Le barbier</a></td></tr> -<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IVa">Le cocher de louage</a></td></tr> -<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#Va">La jeune fille du Brabant du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VIa">Le voiturier limbourgeois</a></td></tr> -<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VIIa">Le pêcheur de Marken</a></td></tr> -<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIIIa">Le chasseur et le polsdrager</a></td></tr> -<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IXa">Le pêcheur à la ligne de Leyde</a></td></tr> -<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#Xa">La paysanne de la Hollande du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XIa">Le paysan de la Hollande du nord</a></td></tr> -<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XIIa">La garde</a></td></tr> -</table> -<p style="margin-left: 20%;"> -<a href="#EPILOGUE">Épilogue et dédicace à un ami</a><br /> -<a href="#DEUXIEME_EDITION">Deuxième édition</a><br /> -<a href="#ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">Annexé à la troisième édition pour faire suite aux pièces précédentes.</a> -</p> - -<h5>FIN DE LA TABLE.</h5> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE *** - -***** This file should be named 50211-h.htm or 50211-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/2/1/50211/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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