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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 ***
-
-LA CHAMBRE OBSCURE
-
-PAR
-
-HILDEBRAND
-
---NICOLAS BEETS--
-
-TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER
-
-(From the Dutch "Camera Obscura")
-
-PARIS
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
-1860
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps,
-accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne,
-n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie
-néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle
-ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler
-de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce
-génie dramatique dans le _Lucifer_ duquel Milton a peut-être taillé son
-_Paradis perdu._--Le Hooft, ce Tacite du XVIe siècle,--le Bilderdyk,
-ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui était aussi
-universel et peut-être aussi puissant que le patriarche de Weimar;
-sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et étudiés, la
-Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre d'écrivains
-éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation en France.
-Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle la plus
-exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante profondeur
-d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre supérieur, le
-Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être placées,
-sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre conteur
-écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler aujourd'hui
-au public français l'une des plus remarquables productions.
-
-Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre
-de _Camera obscura_, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès
-considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six
-mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans
-celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles,
-et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition.
-_Camera obscura_ renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis,
-de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé
-_Hildebrand_, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère
-pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre
-même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un
-des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M.
-Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père
-était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science
-qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets
-a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir
-fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en
-théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements
-importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille,
-par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de
-l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son
-siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature
-néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede,
-village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il
-y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle
-vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la
-même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux
-reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de
-Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en
-1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il
-est.
-
-M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de
-vingt ans, il publiait un volume, intitulé _José_, dans lequel il imite
-la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse
-de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes
-suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes,
-parmi lesquels on remarque surtout _Guy le Flamand_, _Kuser_ et _Ada
-de Hollande_, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs
-éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques
-années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes,
-l'un simplement intitulé _Poésies_, l'autre tout récent, quoiqu'il
-en soit déjà à sa seconde édition, _les Bleuets._ On doit encore au
-révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de
-volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature,
-à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du
-talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé
-au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir
-à _Camera obscura_, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus
-originales.
-
-Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué
-officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il
-emprunte, dit-il, au _livre inédit d'un anonyme._
-
-«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir
-et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure,
-et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve
-plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les
-groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux
-grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant
-pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois
-qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi
-l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une
-même figure ressemble à cent personnes différentes.»
-
-Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés
-d'Hildebrand.
-
-On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art
-pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir
-la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé
-en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la
-littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à
-part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la
-nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière
-de la _Chambre obscure_, dont il invoque le nom, avec une surprenante
-fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si
-peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait
-qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres
-répondent mieux à leur titre que _Camera obscura_; les personnages
-qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils
-pensent sous vos yeux;--vous les connaissez; ils sont autour de vous;
-il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez
-appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise
-et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce
-sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des
-types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent
-partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet
-de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup
-d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se
-rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs
-passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle.
-Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans
-recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement,
-tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent
-_Camera obscura_, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je
-ne dirai pas le nom de _roman_, mais même la qualification plus humble
-et plus vague de _nouvelle._ Ce sont de simples calques de la réalité,
-qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où
-l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups
-de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si
-souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions
-littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est.
-La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà
-ce qu'on trouve dans _Camera obscura_; la Hollande décrite avec une
-finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les
-rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond
-observateur qu'il soit;--les hommes peints avec une vérité frappante et
-naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai
-qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les
-scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable
-bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,--humour incisif
-et du meilleur aloi,--sentiments nobles et touchants, voilà ce qui
-caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du
-lecteur.
-
-Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans _Camera obscura_?
-demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont
-ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une
-chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais
-un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi
-qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de
-_Camera obscura_ la constatation de l'effet produit sur les amis et les
-connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions
-pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces
-portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de
-ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son
-avertissement:
-
-«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages
-que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans
-chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou
-sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel
-ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas
-monde, tant de _Nurks_ et de _Stastok_ exhibassent leurs aimables
-qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer
-du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
-malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à
-titre de changement.»
-
-Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un
-volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes
-de _Camera obscura._ Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre
-de _Scènes de la vie hollandaise._ Les petits tableaux de Hildebrand
-ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande
-exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un
-instant pour eux les choses _grandioses et étrangères._ C'est ce qui
-nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le
-présent volume la seconde partie de _Camera obscura._
-
-
-
-
-LA CHAMBRE OBSCURE
-
-I
-
-LES PETITS GARÇONS.
-
- Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
- Vous flotte encore sur les épaules!
- Jamais le méchant temps ne le calomnie;
- On est toujours gai et content.
-
- Le sabre de bois du hussard
- Amuse le jeune garçon,
- Et la toupie et le bâton
- Sur lequel il va à califourchon.
-
- Et lorsqu'il lance dans l'air bleu
- La balle aux raies bigarrées,
- Il ne pense pas an parfum des fleurs,
- Ni à l'alouette, ni au rossignol.
-
- Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
- Son visage serein et radieux,
- Que quand son édifice tombe à l'eau
- Ou que son sabre se brise.
-
- L'enfant joue et court
- Pendant tout le long du jour
- À travers le jardin et les champs verts,
- À la poursuite des papillons;
-
- Bientôt tu transpireras
- Non plus toujours content,
- Et apprendras dans le gros Cicéron
- Du latin moisi.
-
-La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies;
-et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire
-des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces
-jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de _Jeux d'enfant_,
-que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les
-petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela
-par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands,
-français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les
-hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième
-partie du _Nord_, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens
-dans son _Voyage à Rome_; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je
-tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et,
-malgré la loi contre les Belges, pour la plupart _spes patriœ_ en
-blouse bleue.
-
-Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois
-vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec
-des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son
-développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord,
-vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites
-toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans
-le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son
-oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable
-pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux
-favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu,
-vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un
-seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller
-des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il
-sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il
-a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes
-du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes?
-Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je
-vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le
-faire;--qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange
-ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est
-inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un
-espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère
-dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec
-de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais
-paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il
-deviendra un grand homme.
-
-Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux
-solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son
-regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors
-de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au
-samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la
-semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux
-bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats;
-les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés;
-cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats,
-je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte
-de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en
-pas porter du tout,--une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un
-pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il
-porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des
-billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un
-bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson,
-une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère
-aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau,
-un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire
-chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu
-par un mouchoir de couleur.
-
-Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs;
-dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et
-peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à
-notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves
-d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un
-esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais
-frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux,
-il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins
-imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais,
-en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait
-passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et
-se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux
-hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de
-bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il
-a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement
-rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa
-tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette
-circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé
-au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment.
-Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra
-assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une
-tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à
-marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut
-patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel
-selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend
-une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix
-lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans
-avoir de vertiges.
-
-Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut,
-toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te
-vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta
-simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense
-à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même
-pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est
-nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et
-même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta
-postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste,
-qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le
-nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut
-mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de
-rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde!
-Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de
-chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté,
-ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté
-jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes
-en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et
-cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant
-que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous,
-bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi,
-que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je
-vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs
-sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre
-dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il
-vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident
-le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement
-de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous
-restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers
-amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du
-cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ...
-qu'un vœu.
-
-
-
-
-II
-
-MALHEURS D'ENFANT
-
-
-Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:
-
- Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
- Vous flotte encore sur les épaules!
- Jamais le méchant temps ne le calomnie;
- On est toujours gai et content.
-
- Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
- Son visage serein et radieux,
- Que quand son édifice tombe à l'eau
- Ou que son sabre se brise.
-
-Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes
-années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer
-qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des
-jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre
-presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la
-désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne
-sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans,
-qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant
-ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise;
-nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de
-neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur
-un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais,
-j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai
-été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu
-quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou
-d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable
-de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la
-vertu ou sur les quatre saisons; et _Sanderre_, dont le père était
-adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G.,
-qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas
-prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait
-toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient
-toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je
-n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je
-n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur
-le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune
-homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait
-parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui
-permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le
-contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de
-l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.
-
-Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de
-l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins,
-que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du
-vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher,
-tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne
-pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine
-de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après
-avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce
-dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment
-ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais
-ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans
-les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la
-même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la
-parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela
-élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous
-appliquez une main chaude sur leur thermomètre.
-
-C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette
-jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet,
-je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut
-sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître
-n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé
-d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par
-l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur
-que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que
-c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons
-plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du
-catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi
-le _Journal de Harlem_, depuis _a_ jusqu'à _z._ (En sommes-nous moins
-bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si
-haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les
-jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec
-un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et
-les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un
-air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si
-insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à
-la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures
-et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept
-provinces[1]. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la
-table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait
-penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres
-livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des
-attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs
-qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au
-bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et
-combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres
-d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour
-établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique,
-c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y
-avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de
-lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion
-de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont
-pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous
-avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà
-vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous
-n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous
-avez comme résultat: 12 lastes[2], 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons,
-8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux
-sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société,
-vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux
-livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,--95 lastes, 2 muids,
-1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une
-erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes
-les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous
-avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et
-croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres
-d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention,
-c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là
-depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois
-de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus,
-lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique
-temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis
-neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant
-un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas
-d'instruction et jouent aux dutes[3] dans la rue. On vous a d'abord
-forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:
-
- Quelle joie! l'heure de l'école a sonné
- Que chaque enfant désire tant!
-
---Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit
-garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que
-vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le
-rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse
-de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré
-d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien
-entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous
-n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés
-des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart
-et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante,
-vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en
-grand le mot wederwaardigkeit[4], remarquable par deux difficiles
-_w_; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous
-écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et
-sept fois sur la ligne _Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid_[5],
-dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot _der_, ce
-qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du
-mot _moeder_, et vous avez mis une fois _voorzwyzigkeid_ au lieu de
-_voorzigtigkeid_; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à
-l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne
-pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume,
-par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées
-avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et
-l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour
-la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire.
-Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers
-lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent
-trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la
-matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une
-fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite
-d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité
-des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois
-parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en
-albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes
-dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais.
-Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec
-la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice
-de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel
-exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble
-aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le
-second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à
-y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là
-pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain
-que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi
-Hérode.
-
-De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que
-l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de
-jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais
-cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non,
-l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles
-mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que
-possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde
-toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les
-sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van
-Alphen:
-
- Apprendre est un jeu,
-
-ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je
-m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou
-ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que
-j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se
-soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique),
-et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que
-m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la
-méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus
-peureux.
-
-Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de
-papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des
-malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés
-de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites
-proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent
-et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur
-la formation du caractère.
-
-Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire
-avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un
-chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi
-par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre
-l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut
-s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous
-prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller
-à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par
-laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours
-des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je
-voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième.
-C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des
-consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je
-sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en
-somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler
-à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs
-philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand
-(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir
-espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.
-
-Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur
-de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui
-trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte
-des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la
-perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous
-sentiez,--non, vous ne sentiez pas,--oui, hélas!--vous sentiez, trop
-certainement,--que vous aviez une double dent. Et la première était
-solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur:
-parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos
-jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce
-chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule
-consolation était que la première se détacherait facilement. En effet,
-la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant
-apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche,
-votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos
-petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous,
-et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec
-vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et
-une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre
-joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi
-voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie
-est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand
-crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise
-humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes
-pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant
-du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes
-domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main,
-mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle,
-vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil
-auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu,
-n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible
-d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il
-l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour
-vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez
-pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à
-celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie
-approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit
-garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où
-l'on doit arracher la double dent.
-
-Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus
-qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention
-que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on
-passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du
-pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes
-lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques
-petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles
-avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de
-mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes
-grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent
-la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de
-pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le
-même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à
-la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans
-plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais
-côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les
-individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est
-tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on
-vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec
-Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame,
-mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec
-la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête
-plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la
-société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique
-est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et
-très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes
-de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes
-devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.
-
-Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas
-précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle
-résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans,
-et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième
-année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce
-qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient
-que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et
-trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est
-retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils
-sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y
-arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct
-seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts
-qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte
-chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des
-douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour
-les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu
-croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce
-qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa
-dignité.
-
-Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de
-la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et
-les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de
-certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter
-la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse
-tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères
-situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;--ni des
-misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et
-maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes,
-comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne
-parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long.
-S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus
-délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à
-ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de
-leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée
-avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à
-ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société,
-dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois
-la tourmenter et lui tomber à charge,--pour son bien,--mais il faut
-prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser
-une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures
-pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?
-
-
-[Footnote 1: Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles
-a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier!
-Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (_Note de
-l'auteur._)]
-
-[Footnote 2: Poids de 4,000 livres.]
-
-[Footnote 3: Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.]
-
-[Footnote 4: Adversité.]
-
-[Footnote 5: La prudence est la mère de la sagesse.]
-
-
-
-
-III
-
-
-UNE MÉNAGERIE.
-
-
- Les peines infamantes sont
- 1° Le carcan;
- 2° Le bannissement;
- 3° La dégradation civique.
- _Code pénal_, liv. 1, art. 8,
-
-
-Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites
-pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne
-peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit
-du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire,
-du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me
-racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous
-avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre
-dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas
-qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs
-pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et
-comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans
-oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le
-casoar, son bon mot sur les singes, et son _quiproquo_ sur les ours. À
-tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les
-motifs de mon aversion.
-
-Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous,
-d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants
-...--Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?--Non, pour tout homme
-qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe.
-Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je
-les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées
-entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle:
-le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès,
-regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des
-cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans
-ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé
-en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au
-haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait
-invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait
-agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites,
-resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves
-sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie,
-c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines
-mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les
-idiots.
-
-Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose
-de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de
-courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur
-lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien,
-transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.
-
-Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages
-sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par
-un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie
-crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse
-couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?--Voyez-vous, là,
-cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les
-arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil
-de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux,
-deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un
-sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se
-soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête
-levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond!
-Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des
-mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.
-
-À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui
-l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous
-inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans
-ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou
-court et ridé; un instant,--et c'en sera fait, il le déchirera en
-morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi,
-la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa
-victoire et fier de sa royauté.
-
-Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux,
-le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au
-dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de
-tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite...
-Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent.
-Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté.
-Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais
-soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une
-malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents,
-pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule.
-Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y
-sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de
-haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous
-jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont
-ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa
-demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron,
-Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes.
-Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de
-défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion
-a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue?
-Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:
-
- Laissez-le venir s'il peut?
-
-Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses
-mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser
-son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui
-et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les
-cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui
-attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque
-accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la
-compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent?
-Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que
-tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur
-naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses
-yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté.
-Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille:
-on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un
-grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses
-moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les
-cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.
-
-
-Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des
-rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux
-sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées,
-ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des
-hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient
-leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb,
-ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as
-pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus!
-Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi
-bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses
-ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!»
-À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs
-proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu
-deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici
-comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une
-vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière
-leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la
-nature, ils sont beaucoup moins bêtes.
-
---Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent!
-Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois.
-Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le
-geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers
-d'État.--Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans
-toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une
-représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est
-celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une
-rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le
-prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau.
-Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le
-rire de l'hyène, il y a du _pectus quod disertos facit._ Ne croyez pas
-qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais
-qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.
-
-Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain
-donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert!
-Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir
-les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins
-de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et
-s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements,
-hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils
-tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se
-dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les
-invités!
-
-Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est
-l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais
-encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les
-mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.
-
- Sire! ce n'est pas bien,
- Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.
-
-Fi! il nomme le tigre _monsieur_ et la lionne _madame._ Il raconte
-des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit
-appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du
-mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme
-madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme
-des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de
-l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous
-voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa
-mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se
-raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches
-et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les
-captifs.
-
-Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin
-éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui
-faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez
-contempler les beautés du _Rapenburg_ et de la _Breestraat_[1], par
-une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle
-dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle,
-sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans
-une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux
-les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est
-vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une
-grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à
-la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils
-ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont
-morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le
-froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs
-ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de
-l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle
-reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais
-l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est
-pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et
-intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont
-pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs
-noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement
-entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.
-
-Mais une ménagerie!
-
-O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre
-ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous
-l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs
-de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous
-valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes.
-Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez
-votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur
-la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre;
-lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure
-une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et
-attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est
-bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez
-pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas
-d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie!
-C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu,
-faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la
-générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables.
-Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de
-leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur
-esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par
-consomption.
-
-
-[Footnote 1: Voir _Scènes de la Vie hollandaise_, p. 147.]
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un homme désagréable dans le bois de Harlem.
-
-
-Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis
-ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue
-uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais
-encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il
-maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les
-Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des
-lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical,
-comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En
-effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins
-d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société _Félix_
-[1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de
-ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert
-Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait,
-le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une
-lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau
-et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais)
-qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois
-de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais
-j'avais quelque chose contre mondit cousin.
-
-Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme,
-habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au
-fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais
-quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose
-d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement
-désagréable.
-
-J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait
-rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une
-forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop
-étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder
-sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien
-à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin
-Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau,
-me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de
-surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant,
-il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un
-se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des
-plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle
-déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous
-son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait
-trop fou. Laisser passer la remarque avec un _Hein, vous trouvez?_
-trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en
-attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et
-quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et
-qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant
-à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement
-de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux
-s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie
-diabolique.
-
-Si de ce petit exemple de mon chapeau,--c'est chose étonnante, pour le
-dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,--vous
-n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je
-vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai
-la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et
-le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si
-on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être
-malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était
-que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que
-lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était
-toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté;
-mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits
-griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les
-plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui
-avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents
-inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation
-le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque
-visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité
-modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être
-blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité
-des proverbes, que _Ingenuas didicisse féliciter artes, etc._ Mieux
-vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs,
-il savait très-peu de latin.
-
-Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait
-l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète
-sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le
-cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait
-mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains
-passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien
-Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait
-fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque
-sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet,
-parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en
-gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler
-l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année
-précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et
-que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de
-fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille,
-de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre
-réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir
-de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle
-influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous
-étiez toujours désarmé.
-
- * * * * *
-
-Il y a trois ans environ,--je dois être ménager avec les années, car je
-suis encore si jeune,--que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14
-juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait
-venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit
-heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à
-l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un
-autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de
-Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg,
-puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin
-aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs
-de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera,
-nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur
-et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon
-cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.
-
-Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand
-enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes
-s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai
-promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent
-les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai
-Boerhave,--je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap,
-des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin
-entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection
-de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je
-lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des
-arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la
-pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être
-ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée
-au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.
-
-Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave
-(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus
-devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait)
-du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien
-de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais
-dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et
-le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par
-la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société
-de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois
-membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à
-élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du
-onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait
-donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais
-ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus
-grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général
-partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager
-son cœur sur le _gros et ennuyeux pareil_, un oncle d'un des convives,
-qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre,
-et un _insupportable long vieillard_, cousin germain d'une autre des
-personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait
-commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer
-la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.
-
- * * * * *
-
---Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami,
-l'étudiant Boerhave, cousin.
-
-Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non.
-Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap,
-je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps
-que je ne l'avais vu!
-
---Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette
-porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!
-
---Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour
-montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.
-
---Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force
-particulière sur le mot _est_; mais c'est justement pour cela que ce
-que je dis fait honneur à la ville de Harlem.
-
-Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la
-chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences;
-il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été
-frappé de défaillance.
-
---De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords
-ronds.
-
-Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec
-elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.
-
---Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?
-
-Je courus au porte-cigares et le lui offris.
-
---Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la
-pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du
-monde.
-
-Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.
-
---Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On
-est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu
-qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.
-
-Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de
-succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.
-
-Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations
-relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint
-rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il
-connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir:
-«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur
-quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles
-sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous
-quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette
-occasion pour me faire l'observation suivante:
-
---Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient
-toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.
-
-Et comme j'ouvrais de grands yeux:
-
---Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu
-un coup de pied de cheval sur la figure.
-
-Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance
-avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs,
-attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam
-ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur
-la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en
-désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela
-me parut tout à fait impossible.
-
-Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur
-d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que
-le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il
-assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un,
-que _le teint en devenait vilain_; mais lorsque Boerhave déclara
-qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu
-parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami
-du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans
-pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes
-les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques
-très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études,
-tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y
-avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son
-chat.
-
-Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.--Toutes
-les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au
-printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît
-pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant
-la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque
-connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles
-ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient
-très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et
-qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de
-midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service
-existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les
-oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit
-à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle
-comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans
-l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on
-peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au
-Ve siècle.
-
-Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de
-fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime
-mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine
-et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre
-des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et
-partis d'Amsterdam par le _trekschnit_ de sept heures. Les hommes sont
-mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des
-favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec
-lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête,
-entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en
-bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles
-relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une
-goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles,
-lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles
-mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac;
-plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On
-rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept
-femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais
-passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière
-au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier
-_trekschnit_ pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de
-bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles
-pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse,
-dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière,
-et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la
-richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps
-entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.
-
-Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant
-d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont
-les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent
-des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre
-comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté
-dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice
-signifie _Walleen._
-
-L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le
-ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où
-le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus
-des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un
-char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour
-attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux;
-c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun,
-un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un
-extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux
-armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un
-gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote
-noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise
-sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore
-un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un
-déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe
-bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter;
-elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec
-une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette
-sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne,
-et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des
-souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans
-le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de
-deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans
-d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes
-les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne
-idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces
-enfants le solennel Urve[2].
-
---Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que
-faites-vous de vos mains avec ces coquilles?
-
-À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes
-dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment _tout à fait de
-campagne_, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie
-hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs _chères
-petites bêtes._ Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez
-Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de
-garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un
-vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière
-le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de _la Foi
-doit paraître_ ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux
-qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une
-famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus
-uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois
-blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils
-boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la
-liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues.
-Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un
-homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône;
-un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours
-vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être
-en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est
-seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois
-l'argent de leurs grands-pères.
-
-Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et
-demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se
-compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur
-place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et
-par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits
-boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui
-portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et
-de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues
-trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de
-leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci
-n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de
-leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des
-sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas
-le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec
-les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme
-d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire
-près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans
-valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une
-visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris
-de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de
-l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un
-habitué.
-
-Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois
-de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec
-la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du
-ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs,
-des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus
-loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la
-rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle,
-par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule
-et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir
-ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit
-rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier
-en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le
-tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze
-personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches
-pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que
-la plupart de ces derniers détellent en ville.
-
-Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous
-rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les
-teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs
-corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants,
-des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des
-sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.
-
---Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce
-rire particulier que les Anglais nomment _a sneer_, en brisant un
-entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour
-m'empêcher de répondre.
-
-Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:
-
---Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?
-
-Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière
-nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les
-fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je
-savais cela tout aussi bien que lui.
-
-Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous
-avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles
-étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis
-que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:
-
---Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas
-encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.
-
-Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en
-regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je
-fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé
-soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait
-aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait
-demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»
-
-D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il
-disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent
-devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines
-bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures
-et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un
-moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se
-disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs
-de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là
-un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi
-troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société
-de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long
-d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis
-à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de
-ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou.
-Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande
-dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la
-remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien
-un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un
-_cactus speciosus_, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il
-prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup
-de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de
-demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là,
-auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et
-des chambellans de Sa Majesté le roi.
-
---Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks
-au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était
-nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.
-
---Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.
-
-Et ce mot m'alla à l'âme.
-
-Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées,
-avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles,
-d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais
-eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et
-brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me
-demanda avec impatience:
-
---Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?
-
-Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui
-cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de
-montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à
-chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par
-fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks
-fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs
-qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est
-une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant
-d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour
-mériter toutes les médailles de la société _Tot nut van Algemeen_[3],
-si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense
-qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire
-pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks
-l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant
-le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il
-semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de
-fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un
-homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare
-de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son
-attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait
-à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations
-qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il
-fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle
-sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux
-larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du
-pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer
-de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême,
-et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui
-persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui
-devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir
-être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que
-le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le
-généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il
-sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de
-la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine,
-il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que
-je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A
-quiconque ne trouvait pas la première _surprenante_ et la seconde _à
-mourir de rire_, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant
-sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.
-
-Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans
-rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches
-profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille
-au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes
-basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un
-grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des
-Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un
-long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les
-Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en
-temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant
-pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies
-qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne
-demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un
-peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement
-des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la
-vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi
-peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:
-
- Fleu--ve du Ta--ge, etc.
-
---Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles
-touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il
-n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir
-de la vanité.
-
-La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit
-pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à
-bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait
-rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en
-empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.
-
---Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais
-en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.
-
-Il était ainsi.
-
-On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.
-
---Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.
-
-Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.
-
-Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place
-et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà
-dépassée.
-
-Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si
-on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un
-très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés,
-remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis
-un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire
-apprécier aussi son talent.
-
---Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.
-
---Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.
-
---Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une
-bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que
-vous n'êtes pas très-musicien.
-
-Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert
-Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit
-autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans
-quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en
-existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels
-sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa
-main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec
-un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à
-un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de
-l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine
-sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant
-glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un
-grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une
-clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la
-capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement
-plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête
-très-significatif, _n'a pas de méthode_; ou le tact de distinguer la
-musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont
-et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement
-copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales,
-on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de
-déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à
-loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants
-ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et
-les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches.
-Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que
-vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que
-cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je
-crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant
-qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou
-une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain.
-Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette
-impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré
-des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen,
-qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.
-
-Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense,
-je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter.
-Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux
-_Armes d'Amsterdam_; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie
-d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient
-une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une
-indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme
-s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande
-après;--comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé
-d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse,
-naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;--comment il
-regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup
-vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était
-tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop,
-et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction
-qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour
-pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle
-était assise;--comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore
-l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup
-de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis
-dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous
-avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de
-soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas.
-Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les
-noms de douteur et de pur drap.
-
-Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_,
-le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore
-la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce
-que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il
-partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme
-toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu
-la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le
-soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux
-petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient
-dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien
-vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la
-laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la
-connaissance.
-
-1839
-
-
-[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.]
-
-[Footnote 2: Formule de politesse.]
-
-[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association
-philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.]
-
-
-
-
-V
-
-
-Humoristes.
-
-
- L'armée part pur milliers, puissante, la plus
- grande de celles que le pays d'eau a jamais
- mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la
- Zélande et la Hollande réunies.
- (_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.)
-
-
-(Extrait d'une lettre de Melchior,)
-
-
-Cher Hildebrand.
-
-J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps
-imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais
-toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne
-savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait
-présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai
-eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père
-prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais
-qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez
-un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui,
-tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois
-heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un
-quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue
-à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez
-quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une
-pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je
-connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans
-les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre
-imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas
-cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.
-
-Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un
-humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement
-à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste,
-cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon
-cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez
-trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un
-humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.
-
-On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour,
-mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite,
-il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute
-église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On
-n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus,
-on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver
-un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes,
-humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts
-humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris,
-humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et
-caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux,
-humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de
-mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui
-injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de
-sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et
-une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les
-livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de
-bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes
-de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose
-qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien
-qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous
-pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je
-ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles
-et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je
-n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si,
-comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les
-_parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema
-naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au
-style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et
-en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup
-de choses religieuses dites d'un ton suffisant.
-
-Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il
-est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure
-définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne
-n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence
-à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt
-créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société
-de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez
-reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes,
-le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce
-n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai
-tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un
-humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est
-dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la
-_neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y
-puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que
-cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après
-tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent
-en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous
-verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en
-sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin,
-un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le
-trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la
-salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants;
-l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime
-d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes
-qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà
-vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté
-comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun
-d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception
-de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays
-connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse,
-plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour
-les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation
-considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes,
-de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.
-
-Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous
-rallier aux humoristes.
-
-
-[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du
-sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur
-l'idée.»]
-
-
-
-
-VI
-
-
-LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.
-
-
-On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu
-bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez
-nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant
-d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure
-longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette,
-la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier.
-Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre
-autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que
-hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer
-qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme,
-une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste,
-c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la
-plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut
-faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis
-attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang
-coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de
-fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que
-j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un
-pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen
-de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des
-chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais
-que rarement faire usage.
-
-Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment.
-Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si
-le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume
-avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous
-pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un
-peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous
-êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour
-une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que
-mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds
-sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose
-de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux
-le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le
-jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage
-d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont
-toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le
-même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement
-insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée:
-«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il
-faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez
-pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement
-d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une
-seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son
-des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il
-mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a
-besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon
-de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à
-vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez
-toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec
-attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le
-trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez
-s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en
-cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste
-du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec
-laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit
-tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas
-que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._
-Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les
-préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles
-idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples
-d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches,
-rampants, avares, entêtés et importuns.
-
-En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel
-ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui
-traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens
-qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le
-ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants
-de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une
-sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de
-chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre
-jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique;
-de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle
-de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables
-libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et
-montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères
-avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison,
-lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent
-_urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour
-leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être
-construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues
-avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des
-demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des
-mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles
-qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui
-ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour
-l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers,
-sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur
-toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.
-
- * * * * *
-
-Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il
-est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en
-même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec
-des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui
-vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des
-commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de
-chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des
-commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus
-souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont
-très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur
-nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de
-poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui
-regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence
-et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec
-des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un
-monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes
-qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine
-d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines
-de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des
-chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos
-pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre
-les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une
-semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper
-le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout
-soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet
-de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et
-veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des
-viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances;
-des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui
-paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent,
-très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le
-contenu d'une diligence.
-
-De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les
-inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager
-en trois classes, savoir:
-
- Les dormeurs,
- Les fumeurs,
- Les bavards.
-
-Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les
-désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais,
-voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand
-on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais,
-et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur
-postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé
-avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de
-quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que
-je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai
-l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a
-bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore
-comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent
-encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur,
-pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût
-allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne
-dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces
-dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui
-avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on
-ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix,
-et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on
-fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus
-lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de
-nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de
-nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de
-comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied
-de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après
-avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne
-dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir
-par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur
-de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos
-dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non...
-Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me
-charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout
-aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai,
-un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que
-tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze
-personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par
-l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose
-à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes
-pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais
-pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le
-pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique
-et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque
-voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs
-de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue
-tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la
-couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de
-porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À
-dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand
-vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers
-calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un
-dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les
-cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou
-recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel
-qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré
-d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il
-rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela
-que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier
-venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes
-de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en
-forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la
-nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent
-et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand
-toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée
-s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis
-que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de
-vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote
-(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces
-affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en
-ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de
-toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de
-mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à
-cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme
-disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre
-des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il
-faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.
-
-J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires
-que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en
-vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins
-qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes
-un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux.
-Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se
-résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de
-dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais
-ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis.
-Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le
-bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.
-
-Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse
-et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage
-à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen,
-chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de
-larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers
-bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos
-roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement
-silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais
-beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse,
-étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête;
-une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes,
-nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace
-pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là
-la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête,
-nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et
-de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement
-de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le
-plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!
-
-Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne
-surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où,
-dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni
-compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?
-
- * * * * *
-
-Le bateau à vapeur,--me dis-je à moi-même,--améliorera et surpassera
-tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les
-moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide,
-vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce
-pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un
-paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites
-distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est
-pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien
-qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec
-de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout
-ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme
-celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et
-de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la
-mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la
-maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de
-gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et
-qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?
-
-Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même!
-Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir
-du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est
-un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir
-ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le
-mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des
-relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La
-nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour
-leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent
-que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez
-eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent
-aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour
-s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir
-imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en
-agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils
-ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils
-ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux,
-ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils
-ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si
-l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports,
-des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année
-aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des
-voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles
-soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont
-aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on
-peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure,
-tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent
-leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante
-campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs
-plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un
-petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une
-paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale
-et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des
-mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des
-voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions
-qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant
-l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles
-Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne
-avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant
-connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord
-riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets
-qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs
-rêveries,--où étaient-ils?--L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés
-à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours
-encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un
-cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis,
-sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables
-par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou
-telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre;
-c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du
-Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine
-de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été
-vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces
-rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses
-propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à
-soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.
-
-Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie,
-pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs
-de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et
-d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été,
-bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la
-maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels
-leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de
-leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou
-de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un
-plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!)
-Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre
-semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est,
-dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle
-ils s'exposent à tomber.
-
-Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on
-arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de
-plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part
-ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche
-et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la
-cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai
-bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes,
-ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des
-nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une
-partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous
-voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir
-passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est
-l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde,
-on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on
-reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite
-et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la
-bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend.
-On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en
-voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres
-plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager
-veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont
-pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu
-vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie
-en bas!--Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur--Les
-cabines sont basses.--Vous ne sauriez croire quel effet désagréable
-produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.--C'est
-dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.--Je ne vois pas
-qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la
-balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis
-on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée
-sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa
-règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon,
-des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de
-matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges,
-courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va
-à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la
-machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant
-une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont
-traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque
-instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la
-traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure
-des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous
-mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos
-voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le
-lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez
-voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages
-à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le
-navire hautement vanté. Arriver _plus tôt_ c'est le dernier, mais non
-le moindre martyre pour l'esprit impatient.
-
-Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.
-
- * * * * *
-
-Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela,
-pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable
-pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne
-voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère
-pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers
-moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire,
-j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien,
-et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à
-m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que
-j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de _smousjas_
-en _trekschnit_, qu'il y a des circonstances, des pensées et des
-perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je
-me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres
-en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup,
-mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large
-fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux
-foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la
-force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les
-conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et
-enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me
-caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux
-et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation
-sans murmurer.
-
- * * * * *
-
-Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous,
-car il n'y a pas d'haleine.
-
-On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.
-
-On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.
-
-S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments,
-ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune
-occasion de nous en apercevoir.
-
-Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un
-réseau de rails sur nos provinces.
-
-Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les
-petites distances de notre petit royaume.
-
-Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.
-
-Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!
-
-Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de
-notre monnaie se rouler au-devant de vous.
-
-Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera
-traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la
-prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.
-
-
-
-
-VII
-
-
-JOUISSANCE DE PLAISIR
-
-
-(_Extrait de la correspondance avec Augustin._)
-
-«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment
-pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui
-m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes
-mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas
-que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa
-kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:
-
- «Pour moi, pas de fête de kermesse,
- Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,
- Pas de folie sur son char de triomphe.
- Par décret de la ville et au son des cloches
- Et pendant dix jours,
- Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?
-
- «Oh! laissez mon âme en paix;
- Qu'un autre le fasse, l'envie me manque
- De voir tant d'hommes, singes titrés,
- Vraie race d'hommes semblables aux singes,
- La bouche béante dans la rue et sur le marché,
- Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!
-
-«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux
-échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des
-fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de
-ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une
-kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps
-modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand
-jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits.
-Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie
-qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise,
-devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté;
-l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et
-le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable.
-Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint
-l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et
-notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser
-pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous
-sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose
-chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope
-déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient
-une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être
-nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que
-notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»
-
-Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger,
-au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là
-dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la
-corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une
-largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes
-plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir
-à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon
-ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme
-parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal
-s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il
-connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve
-aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de
-cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a
-sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.
-
-En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela
-serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la
-kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le
-crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:
-
-«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des
-écureuils et des souris blanches qui _doivent_ bien tourner. Je me
-livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis
-aussi un martyr.»
-
-Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux.
-Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien
-de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit
-jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine:
-lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez
-savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous
-avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles,
-de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont
-joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû
-leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en
-lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver
-jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les
-trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en
-seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre
-chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle
-appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.
-
-À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû
-conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que
-tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop
-souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir
-de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop
-grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper
-de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller
-au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des
-jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie
-de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu
-beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion.
-Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération,
-mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes
-pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous
-entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous
-pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu
-et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous
-allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire
-une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si
-puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en
-disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux
-plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre
-ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre _fête des
-bacchantes_, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve
-vous méprisez trop les kermesses.
-
-La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter,
-mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de
-paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur
-jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec
-des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui
-étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites
-paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des
-rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles
-ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules.
-Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les
-hangars de la petite auberge: _le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver_,
-ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de
-petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de
-fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits
-paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés
-à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur
-pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette;
-ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des
-anneaux d'or à un _cent_[1] la pièce, toutes avec une amande cassante
-entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le
-commencement.
-
-Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore
-florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques,
-et exécutent une danse pour quatre dutes:
-
- Connaissez pas trois Écossaises?
- Ne pouvez-vous donc pas danser?
-
-et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin
-en raclant derrière le chevalet.
-
-Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être
-blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus
-à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas
-y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout
-va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire
-de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous
-êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut
-pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait
-être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en
-venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct
-ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il
-appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme
-sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans
-la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour
-la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse;
-mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir
-à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le
-ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes
-remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est
-d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais.
-C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au
-Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec
-leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des
-chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains,
-de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est
-partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité,
-vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste,
-comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent
-h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils
-trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés
-des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme
-s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre
-expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont
-jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en
-trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes,
-ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée
-négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint
-critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce
-serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?»
-«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle
-Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la
-blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela.
-Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur
-est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses
-gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec
-cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses,
-puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et
-plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le
-plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais
-dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les
-situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que
-ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble
-faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens
-philosophique ou poétique.
-
-Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien
-rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau
-telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année
-et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait
-leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à
-rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui,
-dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à
-vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il
-y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit
-qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du
-plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade
-en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller
-au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux,
-on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en
-partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent,
-est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est
-qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui
-vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de
-raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme
-mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au
-jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon
-cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît
-pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il
-ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe
-rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et
-poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de
-sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur
-les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes
-de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là,
-la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort.
-Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de
-kermesse.
-
-Votre affectionné,
-
-HILDEBRAND.
-
-1839.
-
-
-[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et
-équivaut environ à _deux_ centimes.]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Les amis éloignés
-
-
-C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que
-de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains.
-Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à
-l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant
-beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis,
-peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable
-distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous
-remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela
-me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je
-préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne
-Hollande.
-
-Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir
-contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais
-par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur
-sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou
-tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre
-plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux
-qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en
-Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie,
-à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers,
-j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à
-de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations
-et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien
-appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne
-reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont
-pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente
-affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde
-entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent
-du moins n'en pas ignorer.
-
-Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens
-c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation
-intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si
-bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance!
-j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais
-se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt,
-et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de
-menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un
-évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille
-bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais
-pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la
-voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir,
-écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui
-étaient sur la mer,
-
- Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,
- Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête
- Imprime sur le sein de la mer écumante
- Des signes redoutés qui présagent la mort.
-
- Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;
- Leur linceul se déploie et flotte devant eux;
- Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;
- Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!
-
-Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires
-et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un
-homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais!
-Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.
-
-Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle
-me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle
-rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une
-scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes
-éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure
-du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses
-particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le
-sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au
-loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale.
-Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages
-indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés
-impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir
-dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à
-rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à
-la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce
-que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son
-propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional
-de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce
-que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu
-as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans
-le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle
-entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y
-a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le
-_Colombo._
-
-Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait
-te conduire à Rotterdam.
-
-Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable
-du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce
-qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers
-à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère
-petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si
-tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore
-pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace
-sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un
-petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre
-barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout
-habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une
-giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en
-riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute
-elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre
-ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant,
-s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre
-meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire,
-et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces
-caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop
-peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un
-plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes;
-là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un
-tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le
-vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade,
-à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté
-des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La
-confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre
-nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous
-en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous
-alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers
-enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore
-plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux,
-et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les
-maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que
-les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que
-les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la
-kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi
-vous, comme Antoine?
-
- * * * * *
-
-Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et
-occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel,
-il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à
-Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut
-placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous
-connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous
-nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse.
-La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien
-connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder
-ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie
-mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi
-indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien
-d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop
-bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est
-tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son
-affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant
-de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment,
-on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement,
-on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout
-cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de
-_bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux
-aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se
-baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les
-demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins.
-Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse
-bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne
-entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite
-jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés
-deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis
-tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer
-tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les
-jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà
-l'amitié de cette époque de la vie.
-
-Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand,
-par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille,
-situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous
-recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle,
-et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et
-confidents.
-
-Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés
-tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou
-que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je
-me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de
-village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous
-reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que
-nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui
-annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui
-me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me
-menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et
-j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine
-aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà
-séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve
-en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve?
-Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer
-le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue
-distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y
-renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui
-dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations
-avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et
-comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué
-à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors
-seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du
-sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent
-les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos
-rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous
-abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de
-sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère
-bien-aimée!
-
- * * * * *
-
-Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son
-éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour
-l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la
-prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait
-Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent
-de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la
-maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut
-alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé
-derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit
-que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut
-très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il
-n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de
-temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit
-avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne
-connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa
-mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à
-peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de
-tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait
-marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait
-quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui
-adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de
-Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous
-et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept
-jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra
-y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé
-et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant
-cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne
-l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami
-de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des
-nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut
-mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient
-là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour
-un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé
-de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays:
-c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers
-et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs,
-grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps
-à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la
-Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais
-reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de
-cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre.
-Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et
-l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son
-visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance,
-Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation,
-catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était
-devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme,
-en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme
-jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous
-nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il
-n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de
-choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire
-hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de
-dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de
-pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de
-l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un
-juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec
-d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros
-lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer,
-par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité
-la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le
-même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon
-vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans
-auparavant dans son album:
-
- Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,
- Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;
- Mettons mon nom tout seul à cette place à part,
- Il te rappellera notre sainte amitié.
-
-À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que
-j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa
-de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant
-deux jours.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une
-semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait
-une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un
-de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se
-contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil
-moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment.
-Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous,
-si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un
-sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité,
-lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une
-certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que
-nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que
-ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la
-cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les
-plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être
-avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin
-avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que
-du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons
-étouffées par couardise.
-
-Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient
-traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même.
-Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions
-furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de
-joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de
-communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de
-questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de
-tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour
-un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous
-tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous
-remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous
-ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en
-donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et
-de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment?
-et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que
-je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord
-valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance
-des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont
-souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.
-
-Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna
-peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences,
-et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent
-régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous
-trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que
-celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours
-de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après
-un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous
-trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos
-sentiments, et que nous étions restés les mêmes.
-
-Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait
-rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites
-circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé.
-La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des
-grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon
-de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos
-passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les
-éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des
-expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons
-en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous
-savourons le baume et le goût exquis de notre amour.
-
- * * * * *
-
-Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir.
-Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart
-de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux,
-des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces
-scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien
-ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois:
-ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous
-ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en
-balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la
-hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle
-désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui
-y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon
-ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il
-l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé
-autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne
-pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de
-nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons
-que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à
-abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour
-notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en
-général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous
-sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation
-peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à
-l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux
-affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à
-celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive
-aviné.
-
-S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je
-ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.
-
-Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent
-en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues
-ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens
-intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de
-ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me
-sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris
-et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs
-me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je
-retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute
-valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit
-tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les
-uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent
-et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous
-que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai
-abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant
-soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui
-a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à
-l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille
-la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!
-
-
-
-
-IX
-
-
-L'hiver à la campagne.
-
-
-Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop
-avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la
-campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité.
-Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans
-soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours;
-des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande
-toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela
-dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception
-les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs
-plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec
-sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude
-saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille
-campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec
-toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa
-suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on
-doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en
-sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que
-le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il
-est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne
-et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux
-jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant
-deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même
-pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le
-soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la
-nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit,
-jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps
-suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus
-sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas
-sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon
-incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs
-épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce
-_temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit
-feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était
-seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver
-est formellement commencé.
-
-Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre
-l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les
-rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les
-grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements
-préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les
-manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte
-éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais
-pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui
-gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de
-nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël,
-célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse,
-et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède
-et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de
-fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des
-centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est
-accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un
-serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir;
-et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties
-de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires
-et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose
-déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et,
-disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de
-l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore
-que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la
-mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on
-consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours
-d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les
-arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il
-faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de
-la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui
-arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une
-soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil
-de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses
-progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée
-lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu
-toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les
-sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne
-vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.
-
-Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est
-assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil.
-L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette
-saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire
-mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous
-deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit
-est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut
-être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une
-fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a
-du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement
-le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont
-condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade
-de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et
-si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de
-contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros
-comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous
-demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire
-avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour
-votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes
-à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre
-vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de
-hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées!
-Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette
-prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises,
-l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à
-demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de
-Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que
-les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième
-acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien,
-regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez
-ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la
-foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles
-(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime
-cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par
-des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant
-manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon
-cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder
-le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi
-s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?
-
-C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la
-ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber
-sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La
-chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros
-plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa
-pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière
-sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil
-à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant
-de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange
-comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de
-votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la
-Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il
-se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe
-à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et
-qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et
-qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler
-les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son
-cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant
-sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est
-levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles
-son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du
-foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des
-trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne
-viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques?
-Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous
-pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et
-ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où
-il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses
-dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des
-acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus
-grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer?
-n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs
-artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il
-n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la
-boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les
-chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de
-péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre
-uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,
-par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il
-peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?
-
-Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu,
-un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent
-les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité
-qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des
-sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des
-éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la
-société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne
-connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui
-vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à
-nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la
-vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs
-de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par
-exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique
-infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.
-
-Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans
-arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas,
-sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à
-avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains
-derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de
-l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui
-sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on
-recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs
-cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le
-plus complet laconisme.
-
---Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?
-
---Mon Dieu oui, je viens un peu voir.
-
---Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par
-ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a
-aussi une partie de fins acheteurs.
-
---Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que
-je ne les aie à la maison...
-
---Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un
-autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il
-prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.
-
---Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à
-regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais
-il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un
-peu sec.
-
---Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa
-pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.
-
---Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un
-pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.
-
---Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate
-rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la
-ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?
-
-Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas
-avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise
-avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;
-
---Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.
-
-Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et
-le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la
-grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui
-a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec
-le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le
-secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes,
-une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie
-considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis
-l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.
-
-En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles
-menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six
-semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de
-l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut
-de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes.
-Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au
-commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs
-diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se
-retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la
-fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en
-même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de
-débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes
-de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois
-circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques
-établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.
-
---Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une
-admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec
-l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en
-faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur
-douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter,
-mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...
-
---Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui
-semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole,
-s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons,
-Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte,
-Jeannot!
-
---Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un
-gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il
-en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse
-vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer
-les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs
-pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois
-quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins
-pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas
-assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous
-donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et
-demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau
-lot, compère! Quel est votre nom?
-
---Jean van Schoten.
-
---Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez
-vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;
-
---Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là,
-le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez,
-enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une
-bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison
-pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro
-cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et
-un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...
-
---Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?
-
---Moi.
-
---Comment vous appelez-vous?
-
---Je m'appelle Pierre de Wit.
-
---Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.
-
-Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont
-bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent
-en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font
-parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront
-aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les
-gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la
-Néerlande.
-
-Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent
-en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et
-des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives,
-et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont
-présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez
-eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une
-petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne
-risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici
-Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus
-au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième
-fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les
-petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et
-de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les
-directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière
-les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur
-l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de
-gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il
-en soit pour un florin.
-
-Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier
-numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on
-hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup
-trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale.
-Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les
-magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un
-morceau de bœuf rôti.
-
- * * * * *
-
-Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque
-matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les
-fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire,
-et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur
-la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la
-glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à
-moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô
-Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un
-singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque
-vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop,
-vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même
-vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au
-même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et
-le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de
-croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et
-frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et
-que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie.
-Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses
-et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une
-société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa
-richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la
-campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui
-de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez
-aussi.
-
-Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne
-voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de
-la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes
-personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux
-grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les
-jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène
-avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les
-pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une
-jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment
-les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les
-petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis
-leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons
-bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se
-mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe
-glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout
-d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes
-gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent
-leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles
-prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de
-leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de
-petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière,
-tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris.
-Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la
-fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse
-avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors
-s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien
-goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas
-non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son
-balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit
-à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en
-tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la
-jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est
-déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une
-déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si
-bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et
-qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint,
-ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes
-qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui
-viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur.
-Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle
-fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le
-trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé
-que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre
-lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte
-qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune,
-la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de
-patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées
-ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part
-au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses
-lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes
-filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un
-plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du
-tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule
-de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et
-peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème
-ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le
-soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une
-lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud
-ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment,
-dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de
-son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue
-de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion
-d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre
-considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette,
-une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par
-erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut
-d'une tour et finit par s'en précipiter.
-
-Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci:
-Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour
-celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que
-vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.
-
-C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que
-voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste
-drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des
-caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes
-de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière
-d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,
-le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au
-concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix
-mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour
-d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une
-manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,
-était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu
-ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un
-autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel
-avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi
-d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant
-qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que
-fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec
-elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide
-révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à
-l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le
-voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une
-autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un
-instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une
-autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,
-l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un
-regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son
-engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,
-est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...
-non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que
-feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle
-veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses
-amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle
-n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une
-manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes
-sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées
-de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.
-
-Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses
-paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine
-de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un
-paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la
-femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la
-file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux
-jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques
-questions:
-
---Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en
-tête de marier votre fille?
-
---Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,
-les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions
-tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être
-entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est
-pas là.
-
---Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le
-marchand.
-
---Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.
-
---Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.
-
---J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la
-kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien
-entendu de cette espèce.
-
-Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à
-entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit
-qu'il faut changer de conversation.
-
---Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal
-noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un
-gros chat taché de roux et de noir.
-
---Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le
-blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne
-veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons
-boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures
-partout.
-
---Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur
-se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.
-
---Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des
-génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?
-
---Il est tout noir.
-
---En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut
-jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas
-convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez
-des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela
-no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la
-bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir
-une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les
-mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a
-un an, s'est enfuie avec sa couverture.
-
---Mais, si c'était une génisse rouge?
-
---Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit
-le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise
-aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis
-tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et
-au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.
-
---Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui
-aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et
-à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une
-excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais
-quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il
-n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme
-sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari
-aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que
-c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon
-et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine,
-danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je
-vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous
-encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je
-pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice
-pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais
-beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien
-meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait
-pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose
-ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la
-main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce
-qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être
-patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et
-lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car
-je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!
-soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.
-
---Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu
-vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune
-fille est devenue au moins poitrinaire.
-
---Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement
-que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin
-de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à
-en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les
-traire.
-
-Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de
-l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux
-d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au
-bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et
-le campagnard lui pinçant doucement la joue:
-
---Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une
-jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.
-
---Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas
-mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les
-commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui
-demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop
-en avant.
-
---Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un
-regard suppliant, si vous me voyiez par terre.
-
---J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,
-bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre
-voisinage....
-
---Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.
-
---Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.
-
- * * * * *
-
-Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,
-de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande
-avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois
-du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois
-est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie
-et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et
-aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et
-va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles
-brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la
-charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la
-moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront
-un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers
-fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,
-et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de
-jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent
-gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui
-apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà
-plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne
-vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à
-fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;
-une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît
-dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le
-bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son
-chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin
-il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus
-tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.
-Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de
-l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les
-arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle
-rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid
-au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les
-vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....
-Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de
-la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul
-qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction
-qu'il est la première primevère du printemps.
-
-
-
-
-X
-
-
-LE PROGRÈS
-
-
- Petite fille éveillée,
- Que fais-tu dans mon jardin?
- Tu cueilles toutes mes fleurs
- Et le fais trop brutalement.
- (_Vieille chanson._)
-
-
-Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,
-mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je
-voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère
-Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette
-clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de
-la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma
-jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit
-Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la
-lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du
-crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait
-avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux
-affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment
-où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit
-drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors
-une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en
-brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que
-_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants;
-je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie
-collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans
-couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché
-étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique
-leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne
-comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur
-Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette
-terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire
-était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour
-d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour
-d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le
-bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait
-la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers
-la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose
-tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore
-vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir
-encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?
-croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me
-former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne
-lui donnât pas des aliments?
-
-Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en
-sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.
-Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent
-toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses
-très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes
-qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se
-proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon
-qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent
-en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes
-mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les
-appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas
-que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas
-d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les
-paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous
-abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise
-pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut
-s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont
-beaucoup trop modestes pour cela[3].
-
-Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des
-hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une
-seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de
-surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle
-raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent
-parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture
-avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la
-cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout
-cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de
-l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!
-
-Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde
-surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine
-de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans
-maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un
-rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule
-de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.
-Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos
-petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent
-à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté
-de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à
-vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne
-déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux
-enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire
-naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que
-vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes
-amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si
-ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,
-pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir
-ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas
-même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des
-histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg
-que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec
-plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.
-Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire
-d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel,
-l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus
-grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à
-elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle
-la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,
-sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains
-railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si
-équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi
-sages que nous sommes puérils?
-
-Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous
-devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre
-grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de
-la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de
-votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être
-cruel pour la génération naissante?
-
-Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu
-plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche
-de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie
-beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_
-s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,
-le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas
-tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos
-splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de
-forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de
-sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle
-pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe
-d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de
-salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant
-plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de
-licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de
-Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes
-ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est
-comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait
-un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière
-des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et
-les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré
-saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur
-bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de
-diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité
-morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre
-d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux
-parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que
-les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du
-lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes
-ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques
-misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons
-croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas
-l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre
-cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a
-classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres
-d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,
-leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et
-artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux
-venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,
-on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec
-des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.
-
-Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon
-son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les
-verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil
-et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour
-comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous
-nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le
-tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni
-sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres
-proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque
-chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,
-à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité
-que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.
-Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le
-microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait
-trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le
-bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais
-mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a
-beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette
-eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis
-m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de
-griffes qui combattent[4].
-
-Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à
-chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous
-déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières
-de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce
-qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre
-peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent
-portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que
-je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est
-insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il
-lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de
-votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment
-petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,
-illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis
-de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?
-Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la
-force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent.
-Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,
-dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de
-l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour
-moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.
-
-Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la
-vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans
-les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé
-Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du
-_médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche
-à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est
-devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli
-que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et
-Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni
-Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il
-avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le
-czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et
-ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes
-les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit
-qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux
-et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques
-qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les
-chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents
-Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines
-d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a
-pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait
-beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit,
-lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que
-le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre
-n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire
-n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il
-tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent,
-altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais
-cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur
-le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et
-une reine....»
-
-Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre
-temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens
-et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même
-siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses
-yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous
-qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes
-sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus
-pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration
-devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre
-enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque
-à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les
-générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et
-les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles
-ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un
-rideau: c'est inconvenant!
-
-«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»
-
-1837.
-
-
-[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami
-_Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques
-mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le
-bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.]
-
-[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.]
-
-[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple
-les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse);
-afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables
-et à se moquer des femmes.]
-
-[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes
-dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un
-rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et
-à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope
-nous offre dos scènes plus pacifiques!]
-
-
-
-
-XI
-
-
-L'EAU
-
-
-Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell,
-un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me
-l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins
-dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et
-qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai
-amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et
-Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au
-bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la
-longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait
-toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley
-qui l'aura fait.
-
-Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien
-pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté,
-nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous
-retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma
-grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas
-encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de
-quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont
-j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa
-à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle
-que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop
-froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la
-ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas!
-je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais
-imprimer aujourd'hui!
-
-J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des
-vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile
-et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids
-quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces
-vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais!
-Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si
-le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un
-magnifique jour du Nord,
-
- Un rejeton du soleil en robe de neige.
-
-Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement
-en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous
-les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec
-sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine
-impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce
-toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il
-y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau
-d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!
-
-Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience
-de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de
-sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme
-les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a
-produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord
-glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants
-habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la
-grêle sur leur cuirasse,
-
- Avec des faits dans les poings,
-
-sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que
-j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une
-blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!
-
-Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins
-que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute
-fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter
-en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de
-tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes
-et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même!
-combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans
-les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec
-dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la
-cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop
-humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les
-familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais
-maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une
-princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage,
-on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des
-heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver!
-Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain
-favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour
-midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en
-temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du
-ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige
-blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur!
-Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?
-
-Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir
-être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire;
-j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos
-automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque
-soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste
-et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que
-mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi
-pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau
-m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille
-en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime
-tendrement!
-
-Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la
-terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en
-temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre
-ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec
-une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les
-mers et tous les fleuves.
-
-Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la
-vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un
-vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient
-distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la
-blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes
-blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de
-légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les
-soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble
-des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la
-voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses;
-tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme
-un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme
-un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit
-pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu
-brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface
-élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta
-mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et
-tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à
-la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de
-la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les
-collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste
-matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux.
-Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le
-sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez
-tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que
-toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.
-
-Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous
-parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les
-membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il
-y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par
-vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien
-refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles
-fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes
-des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et
-les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous
-côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys
-se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit,
-grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs
-grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré
-n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend.
-Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous
-embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles
-filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!
-
-J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle.
-Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son
-lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette
-bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est
-comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire
-timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de
-diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte
-penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant
-ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle
-monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui
-va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau
-et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;--tout est
-fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur
-tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie
-d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au
-centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des
-rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière
-sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté!
-se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante;
-comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit
-des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le
-ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez
-vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si
-vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau.
-Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme
-le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la
-rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et
-porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes
-et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les
-douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment
-la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si
-doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage;
-c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.
-
-Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein;
-lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface
-unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors,
-magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une
-séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à
-la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et
-mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et
-forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue
-et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle
-se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées
-et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie
-volupté.
-
-Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu
-sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès
-d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue
-une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours,
-j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts
-sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias
-et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec
-plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les
-pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas!
-qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que
-
- Le cadavre difforme d'une beauté morte.
-
-Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et
-inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau
-_fausse_, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente;
-elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque
-de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et
-traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est,
-un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est
-une sentence terrible de condamnation: la glace est un _hybride._ Je
-voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture,
-sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en
-quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet
-de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire
-bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.
-
-Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide
-cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas!
-Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de
-souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de
-mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la
-terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton
-origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force
-et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera.
-Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la
-liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et
-brillera de nouveau à la face du soleil.
-
- Faisons encore un peu de feu maintenant.
-
-
-
-
-XII
-
-
-ENTERRER!
-
-
-Mes amis, on vous enterrera tous!
-
-Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à
-votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps
-où il sera étendu--sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide,
-renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,--comme une
-pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera
-plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et
-la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en
-pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant
-de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la
-raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils
-n'ont pas honte,--l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit
-encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous
-étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir
-si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les
-yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on
-craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre
-mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de
-donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous
-transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous
-conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre
-le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée
-de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non!
-peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on
-plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en
-temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place
-où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où
-l'humanité vous a dit adieu!
-
-Je sais bien qu'il convient aux _intelligents_ de nos jours de trouver
-tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais
-bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela
-m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra
-après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra,
-je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma
-famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe
-à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt
-général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses
-entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la
-libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions
-publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je
-comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport
-avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux
-pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les
-hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible,
-et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la
-tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui
-ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui
-toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de
-sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous
-avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire,
-et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors
-viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens
-de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin
-renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées;
-les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à
-ses propres morts, et nous avons A--B--C. Le thermomètre descend de la
-chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un
-froid glacial, désagréable à la longue.
-
-Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands
-hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était,
-et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:
-
- Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort
- Vous gâte un instant de joie,
- Ni ne demande que l'amitié, moi mort,
- Vienne trembler sur ma bière.
-
-bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:--O loi!
-ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître
-d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce
-que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et
-lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous
-l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment
-humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui
-comprennent si mal la doctrine de la Bible.
-
-Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille
-mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou
-qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie
-dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous
-ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que
-vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort?
-Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien,
-ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt
-à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation
-(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de
-l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher,
-dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre
-portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux?
-qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la
-bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort?
-que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil?
-que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon
-dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre
-ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos
-proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre
-chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.
-
-C'est une pensée agréable pour moi,--et il me semble qu'elle adoucira
-mon lit de mort,--que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes
-yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les
-premiers jours, s'approchera de mon chevet _pour me voir encore une
-fois_; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les
-laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra
-congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle
-au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que
-j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation,
-de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux
-que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui
-survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:--oh! ce
-n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une
-douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi,
-mais de me porter envie.
-
- * * * * *
-
-On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire
-s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les
-tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait
-la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les
-premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la
-maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard
-on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils
-dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans
-leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants,
-et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être
-enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu
-hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs
-du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la
-chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de
-Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises
-devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait
-contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le
-Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut
-encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint
-une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la
-parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et
-les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la
-doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui
-ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent
-là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux
-une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve
-du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les
-détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre
-siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait
-la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là
-encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans
-la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient
-Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable
-faiblesse.
-
- * * * * *
-
-Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos
-armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos
-vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil
-de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil
-insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant,
-d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et
-la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage
-assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en
-l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est
-étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que
-cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués,
-appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce
-sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour
-le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la
-cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les
-conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité.
-Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge
-en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais
-ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les
-titres de _naturœ se superantis opera_, non sous les larges ailes de
-la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des
-admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait
-ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos
-grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons;
-voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes;
-voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner
-la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur
-qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les
-salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des
-palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez
-vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel.
-Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si
-vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu
-qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands
-dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas
-de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!
-
-Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des
-églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne
-nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je
-sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité
-par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre
-pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la
-terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant
-moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent
-par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du
-but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul[1].
-
-[Footnote 1: Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être
-humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville,
-d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de
-prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est
-indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre
-qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme
-les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et
-les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il
-pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un
-apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.]
-
-Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas
-cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant
-considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et
-quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera
-aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien
-beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable
-contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce
-tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent
-de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.
-
-Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment
-romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont
-beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches,
-trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie
-propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien;
-ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes
-choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la
-fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier
-sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque
-pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre
-les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le
-lieu de repos de ceux qui leur sont chers;--c'est une idée du fossoyeur
-qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par
-anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.
-
-J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins
-l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences
-prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun
-sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie
-apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour
-de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que _vous
-êtes poussière_ et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la
-mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie,
-d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût
-n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément,
-les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie
-avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement
-solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui
-ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village
-retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement.
-Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les
-parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a
-servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens,
-ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval
-qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands
-capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de
-là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles;
-le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières
-pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la
-fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car
-dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction
-pour tous les besoins.
-
-De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux
-enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, _magna funera._
-Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un
-costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt.
-Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps,
-n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui
-doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre
-d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu
-propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend
-ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains
-endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de
-quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à
-votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais
-qu'en inscrivant sur le drap funèbre: _Pour les pauvres._ C'est bien
-dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!
-
- * * * * *
-
-J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette
-occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois,
-en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille
-nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de
-vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable
-encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du
-deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous
-sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne
-savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui
-vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage,
-aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des
-manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne
-prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens
-légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux
-et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt.
-Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort
-ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur
-de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc
-pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez
-humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous!
-je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants
-n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un
-seul coup!
-
- * * * * *
-
-Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église;
-mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de
-sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle
-on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les
-blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des
-tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là
-qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais
-alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait
-doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la
-scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec
-quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais
-le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître
-sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des
-planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une
-jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était
-pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux
-caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle
-n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne;
-mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées
-désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache.
-Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc
-cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière.
-Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière
-est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit
-une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine
-d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil
-jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela
-devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un
-étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une
-triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui
-que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits,
-lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était
-étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front
-serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce
-sombre caveau,--je ne pouvais y croire!
-
-Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la
-tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette
-petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la
-lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le
-meilleur des hommes!
-
-Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh!
-puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux
-qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs
-de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre,
-jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.
-
-
-Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où
-il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres
-choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas
-apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui
-devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général
-n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente,
-comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il
-me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire
-dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en
-plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le
-tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite
-vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres
-yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de
-goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur
-et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et
-est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid.
-Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec
-violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de
-haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court
-risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête;
-c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les
-expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de
-vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs
-font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture,
-une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis
-d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que
-toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont
-entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les
-sacs de nos grand'mères.
-
-Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous
-qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle
-voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de
-grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages
-vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi
-grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être
-un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards
-brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au
-milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.
-
-Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis
-même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je
-fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est
-nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement
-résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille
-de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et
-d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement;
-pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant
-cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au
-besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût
-de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe
-verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille
-des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert;
-ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un
-très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_
-devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.
-
-Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la
-dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus
-après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec
-moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de
-l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres,
-des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille
-aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs
-heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des
-visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre
-pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux.
-Voici quelques numéros de mon catalogue:
-
-n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court
-et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi,
-et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les
-quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un
-pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote
-noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme
-de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de
-coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète
-de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches,
-qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà
-ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il
-s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est
-occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres
-de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb
-avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui?
-Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux
-martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne
-sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il
-lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un
-des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie,
-il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la
-grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il
-croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact
-pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de
-l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les
-teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus
-illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble
-intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine
-des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après
-nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou
-au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il
-envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de
-sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société
-d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.
-
-Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la
-commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et
-son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il
-n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la
-dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse
-détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs.
-Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra
-le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands
-peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa
-demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et
-humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts
-souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter
-est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même,
-messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a
-pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son
-historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame
-de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de
-tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand.
-Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame
-Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste
-pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu
-intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde
-lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la
-ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un
-cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement
-des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau
-tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux
-paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par
-la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes,
-l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que
-lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières
-avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art;
-il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt.
-Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On
-s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour
-demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance!
-quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus
-terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour
-un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup
-de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour
-un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de
-ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit
-si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit
-si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne
-fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à
-l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière
-qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau
-mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La
-dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges,
-maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si
-nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend
-pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour
-son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de
-génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente
-indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait
-encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de
-lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est
-vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière
-ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel
-sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet.
-Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de
-pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu
-la vue et la parole:
-
- Le silence mord beaucoup plus que l'injure.
-
-Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de
-personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un
-cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il
-était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois
-trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le
-portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais
-voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet,
-une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder,
-penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être
-regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des
-amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire
-comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une
-figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa
-vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de
-dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le
-petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand,
-je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour
-lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que
-vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait
-son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que
-ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même
-caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que
-c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa
-montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par
-son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée.
-Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle
-C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire
-les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est
-de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien
-risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque
-pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de
-jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et
-avec un peu moins, certainement à être heureux.
-
-N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un
-âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de
-l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris
-pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de
-la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais
-vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs
-physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise
-humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville
-voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls.
-Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se
-passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant
-de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était
-folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait
-reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je
-pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de
-voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye,
-et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la
-voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau
-temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye
-qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le
-ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il
-tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait
-le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se
-restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on
-n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de
-se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est
-arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a
-mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était
-inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse
-dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi
-dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous
-allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la
-famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite
-fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le
-jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient
-vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui
-tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les
-autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le
-papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée
-d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le
-petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le
-plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle,
-la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche.
-Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y
-a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement
-mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille.
-Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus
-heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage,
-maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais
-elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus
-frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle
-compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se
-trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où
-l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une
-apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les
-mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter
-dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre.
-Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner
-des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les
-tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée,
-il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides
-de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires
-qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il
-force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de
-bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du
-génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune
-fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours
-d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans
-le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant
-dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur
-vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le
-nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à
-la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé,
-d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il
-fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui
-n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode
-dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle,
-mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est
-attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite
-par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami,
-ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?
-Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la
-tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de
-nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en
-passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans
-que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit
-être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire
-pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle
-de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé
-dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours
-sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un
-bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise
-à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir
-laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse
-ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de
-l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col
-finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les
-ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie
-turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc,
-qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la
-calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et
-des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque
-chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son
-étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle
-aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La
-Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!»
-dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant
-après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon
-_qui ressemble tant à Pierrot._
-
-On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est
-suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_
-beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le
-cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en
-aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture
-qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye
-ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On
-flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à
-briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye
-qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon
-Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions
-bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en
-soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait
-paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est
-un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est
-pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait
-produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque
-chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont
-mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement
-dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant
-de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le
-tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir?
-Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau
-avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est
-bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé,
-monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko.
-Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute
-l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris;
-ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et
-dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour
-reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude
-qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi
-satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec
-le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une
-chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le
-petit ange écossais assis sur ses genoux.
-
-N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus
-ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils
-donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon
-catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu
-de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon
-ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle
-foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie
-et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son
-fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que
-quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante
-modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs
-d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait
-accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec
-cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette
-charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère
-qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap
-beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait
-absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et
-maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est
-dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se
-hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_
-dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la
-considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant
-la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah!
-elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite
-demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la
-sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous
-la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme
-simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec
-le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa
-vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse,
-heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant
-le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les
-beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les
-portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se
-trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans
-lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes
-les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole
-en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie
-chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie
-que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint
-elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle
-n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est
-indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt
-quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition
-de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce
-chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse
-canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un
-peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme
-qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de
-longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi
-plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore
-plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son
-_alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie,
-son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval
-avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au
-spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais
-il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver
-dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et
-des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le
-mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_
-peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il
-voulait...
-
-Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les
-derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle
-vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a
-déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel
-observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables
-coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?
-
-1838
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LE VENT.
-
-
-La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le
-vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre
-toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle
-vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas:
-«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut
-que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De
-même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux
-par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté,
-vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que,
-dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois
-l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion
-universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne
-d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le
-faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même
-pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs
-et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la
-conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête
-et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le
-danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en
-exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs
-souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!
-
-Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions
-emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le
-puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut
-au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y
-tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les
-parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans
-l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne
-se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se
-promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il
-parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son
-frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.
-
-Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à
-l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à
-l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses
-coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre;
-mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la
-lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt
-comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du
-Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre
-leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs
-des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes
-blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève
-comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit
-et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à
-des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent
-sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.
-
-Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout
-bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air!
-Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage
-te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la
-voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans
-les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni
-l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la
-voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure.
-Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction,
-pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout
-était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de
-vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant
-sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était
-la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de
-Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise
-du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la
-poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui
-apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel
-rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice
-où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était
-l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de
-vent.
-
-Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable,
-n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il
-est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement
-créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence,
-que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage
-brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et
-couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant
-à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur
-empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche
-moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus
-grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une
-pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux
-larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent
-béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient
-sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité
-et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la
-face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il
-éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant
-tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.
-
-Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté
-les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante.
-Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre,
-dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un
-lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille
-un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté
-vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer
-dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant
-doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs,
-et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en
-battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait
-en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres
-semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons
-doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule
-voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi
-murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il
-était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un
-vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant
-les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans
-le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après
-le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas
-non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre.
-Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la
-Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit,
-la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné
-tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir
-y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme.
-Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans
-et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils
-viennent à lui et disent:
-
---Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des
-messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une
-tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont
-les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une
-fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent
-se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte
-le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement.
-
-
-
-
-XV
-
-
-RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.
-
-
-Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo,
-l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore
-du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise,
-de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au
-puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa
-manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à
-vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo:
-ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités
-présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant,
-Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari
-de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de
-mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1],
-a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a
-été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant
-sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de
-la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous
-saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge
-de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école
-hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer
-clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son
-talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout
-isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au
-_Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je
-veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang
-patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez
-comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation
-esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de
-cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à
-un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle,
-dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber
-complètement votre attention de lecteur!
-
-Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je
-n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit
-ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le
-sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile
-avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école,
-il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche,
-et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de
-brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins
-et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge.
-Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de
-ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en
-bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et
-l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour
-peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières
-et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de
-bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail,
-c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus
-que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous,
-mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un
-marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui,
-selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu
-à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut
-là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il
-ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières
-noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de
-rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_,
-il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage
-lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des
-aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un
-aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était
-arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux;
-il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait
-l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce
-temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans
-leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on
-n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il
-aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand
-souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur
-la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il
-en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année
-dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée
-n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un
-très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté
-de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la
-vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_
-ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le
-voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a
-représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous
-une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est
-un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du
-tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on
-pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force.
-Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan
-et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions;
-avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de
-la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même
-temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais
-les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si
-bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur
-du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec
-laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du
-cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un
-nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble
-sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce
-point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_
-vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et
-surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.
-
-_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que
-joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il
-prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté
-à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu
-devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait
-la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car
-il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné
-la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter
-brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous
-voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme
-s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre,
-dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les
-favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces
-cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte
-une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit
-rester perruque.»
-
-D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant
-de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!...
-Il faut que je brise là.
-
-Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.
-
-17 janvier 1839. HILDEBRAND.
-
-_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.
-
-
-[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume
-soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une
-lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le
-contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et
-très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.]
-
-
-
-
-XVI
-
-
-ANTOINE LE CHASSEUR.
-
-
-Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale
-de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il
-est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus
-larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays
-jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire
-la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il
-faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le
-promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes,
-couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui
-compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et
-les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable
-sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours,
-ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes,
-des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels
-la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au
-cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de
-distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à
-demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et
-d'agaric rugueux.
-
-Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl
-dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et
-les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient
-aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces
-charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais
-ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut
-vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres,
-car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est
-point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée
-artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe
-des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien,
-regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs
-assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le
-Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.
-
-C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de
-très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte
-de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure,
-adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut
-un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et
-de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait
-sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure
-avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de
-volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il
-se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement,
-poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de
-chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus
-facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a
-besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant
-les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant
-l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les
-démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves
-du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien
-que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber
-en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir
-d'avoir quelque part au butin.
-
-Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse
-verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé
-sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir
-vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous
-le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son
-visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir
-le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord
-l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une
-expression d'abattement.
-
---Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts
-joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux
-d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un
-coup de pied à Veldine.
-
-L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.
-
---Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la
-tête, il ajouta.
-
---Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?
-
-Il prit le chemin qui conduisait vers le village.
-
-Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout
-le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure,
-elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son
-œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait
-été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère
-le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux
-petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il
-laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids
-grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses
-joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un
-cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur
-appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une
-qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa
-bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les
-fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était
-pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude,
-et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition
-d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans
-transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir,
-et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui
-d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence
-des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et
-facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir
-et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en
-donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le
-lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait
-de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires,
-n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il
-semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son
-cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.
-
-Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non
-loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main
-droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter;
-mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet.
-Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au
-signal.
-
-Il sourit.
-
---Ce sera elle! dit-il tout haut.
-
---Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du
-fond de la maison.
-
-Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses
-lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva
-la tête et fit signe au chien.
-
-Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait
-cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de
-la chaumière une petite source venant de la dune.
-
---Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un
-ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à
-demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine!
-Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.
-
-Triste prévision pour celui qui va en chasse!
-
-Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La
-chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et
-s'éloigna à droite. Antoine la rappela.
-
---Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma
-chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à
-paitre sur la dune. Et il tourna à droite.
-
---Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en
-campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des
-boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.
-
---Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la
-brande[1].
-
---Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était
-lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement
-sa pipe.
-
---Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac
-aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace
-d'un braconnier, peut-être?
-
---Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je
-dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!
-
---Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et
-se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où
-s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à
-monter.
-
-Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le
-petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà
-au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller
-de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel
-descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à
-étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles
-avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres
-précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se
-cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi,
-tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq
-chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais
-on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait
-sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui
-poursuivait son chemin d'un pas rapide.
-
---Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est
-sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il,
-et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons,
-Veldine, au premier perdreau tué!»
-
-À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir
-le terrain de chasse.
-
-Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur
-qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent
-se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit
-un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière,
-sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de
-gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux
-gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les
-abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux
-coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est
-parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le
-chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans
-les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent
-tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut
-et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la
-vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés
-mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.
-
-La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur
-des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper
-l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès
-qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait.
-Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler
-très-fort, le nez contre le sol.
-
---Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.
-
-Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après
-l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.
-
---Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant
-son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues
-oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien,
-vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur
-une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements
-entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.
-
-Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.
-
---Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce
-n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.
-
-Et il poursuivit son chemin.
-
---Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que
-voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et
-vous le comprendrez.
-
-Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie
-des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit
-souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la
-jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui
-est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate
-et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles
-d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer
-pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline,
-elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère
-sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient
-le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et
-le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine
-le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort
-éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi
-qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans
-l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant
-et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à
-entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du
-bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire
-des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait
-avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il
-venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux,
-jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un
-son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait
-bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage,
-mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins
-affectueux pour cela.
-
-Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car
-c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà
-apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul
-perdreau.
-
---Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore,
-mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!
-
---Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda
-Antoine.
-
---Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette.
-Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.
-
---Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour
-de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je
-veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.
-
---Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de
-folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous
-verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!
-
-Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme
-remontrance.
-
---Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser
-sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore
-un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!
-
---C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui,
-lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la
-joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le
-sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de
-plaisir autour de la chambre en battant des mains.
-
-Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui
-avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre!
-
-Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de
-plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides.
-En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune
-de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville
-dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec
-et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés
-humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la
-Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et
-là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais
-ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine
-méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une
-légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui.
-Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt,
-et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse
-épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de
-lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un
-abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour.
-Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans
-ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline
-de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.
-
-La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit
-sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que
-la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière
-sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste
-étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez
-vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être
-le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit
-en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos,
-et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait
-haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule.
-Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!
-
-Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une
-couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il
-tira aussi sa gourde pour boire un coup.
-
---Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais
-être quitte de ce rêve!
-
-Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente,
-et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer
-lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se
-représenta à lui plus vivement que jamais.
-
-Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de
-l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de
-Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de
-chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette
-avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois
-perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée;
-chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il
-approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin.
-Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son
-fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent
-chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où
-il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe
-de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla
-pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl,
-mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait
-avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer
-s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla
-en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore,
-jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait
-par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.
-
-Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision
-se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses
-éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les
-vagues.
-
-Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de
-la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux
-spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer
-devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles
-dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu
-retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au
-galop la colline.
-
-Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune
-voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée
-devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des
-yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis
-partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme
-parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux,
-mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son
-fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une
-couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec
-complaisance.
-
-C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût
-le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten
-unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine
-l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à
-tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais
-renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur,
-et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison
-de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait
-Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.
-
-Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton
-demi-impératif:
-
---Où sont-ils allés, Antoine?
-
---Vous devez le savoir! dit celui-ci.
-
---Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten.
-Avez-vous quelque chose?
-
---Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.
-
---Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et
-trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.
-
---Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.
-
---Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant
-du diable!
-
-Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers
-le nord.
-
---Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le
-chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses
-yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup
-de sa gourde et se dirigea vers le midi.
-
-Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus.
-D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a
-l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de
-genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore
-plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux
-contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux
-étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils
-prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils
-s'abattirent de nouveau.
-
---Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine
-pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même
-direction pour poursuivre la compagnie.
-
-Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre
-dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne
-perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute
-vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement
-préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui
-couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu
-à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une
-fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal,
-non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et
-parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin.
-Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.
-
-Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la
-compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans
-cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être!
-le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol.
-Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais
-tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui
-tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au
-delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation
-était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant
-d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et
-puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme
-elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur.
-Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux
-en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là,
-à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son
-désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol,
-et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!
-
-Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait
-de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un
-instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur.
-«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres
-yeux!» dit-il en soupirant.
-
-Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et
-tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit
-entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des
-retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son
-doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau
-tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur
-lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du
-premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait
-de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait
-tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière
-était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil
-que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision
-reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le
-petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!
-
-Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement
-le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux
-desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa
-hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de
-nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et
-les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque
-au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,»
-comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.
-
---Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine
-le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers
-Schoorl.
-
-Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir,
-puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas
-comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il
-allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.
-
---Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux
-cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du
-taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton
-lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.
-
---Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te
-le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?
-
-Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des
-perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le
-considéra.
-
-Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant
-par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant
-Antoine.
-
---Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec
-vivacité, et un nuage reparût sur son front.
-
-Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de
-l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous
-les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp,
-descendit rapidement avec l'animal.
-
-Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la
-carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.
-
---Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce
-qu'elle va faire.
-
-Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant
-s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette
-heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière.
-Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un
-grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.
-
-Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y
-attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se
-remit sur-le-champ.
-
---Sac plat! lui cria-t-il en riant.
-
---Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec
-le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?
-
---Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage
-le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le
-regardant avec incrédulité.
-
---Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se
-convaincre.
-
-Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers
-son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher
-de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait
-sanglante à ses pieds.
-
-Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté,
-il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du
-filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.
-
-Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais
-l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation:
-il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était
-tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le
-saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du
-canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru
-déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa
-autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire
-retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.
-
- * * * * *
-
-Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup
-de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse
-qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la
-quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup
-avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée
-de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du
-cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout
-perdu.
-
-L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans
-laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement
-de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et
-monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait
-tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut
-de la dune.
-
---Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le
-saisissant par le bras,
-
---Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La
-mer va venir tout à l'heure.
-
-Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé
-une tombe avec ses doigts.
-
-Le soir suivant, il avait rendu l'âme!
-
-
-[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.]
-
-
-FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.
-
-
-
-
-TYPES HOLLANDAIS.
-
-
-
-
-I
-
-
-LE BATELIER.
-
-
-J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire
-sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand
-éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte
-[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour
-avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais
-maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement
-en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant
-dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend
-pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer
-le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur
-les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela
-me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens
-de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup,
-mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race
-de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais
-ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour
-eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre
-ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne
-manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera
-lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble.
-Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez
-aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image
-est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel
-d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux
-entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit
-d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre
-bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux
-_compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience
-d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa
-bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans
-lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans
-sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller
-dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les
-plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta
-barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur
-la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le
-félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille
-couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on
-avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le
-_trekschnit_ ne devrait pas être supprimé!
-
-Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui
-savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure
-de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du
-_roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le
-pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le
-pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit
-d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de
-tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes
-mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre
-dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des
-lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions;
-l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens
-de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième
-parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des
-cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un
-ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa
-culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines;
-le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et
-son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de
-l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable,
-et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous
-vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait;
-car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le
-sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir.
-
---Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le
-_roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après
-avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans
-le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini,
-batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais
-grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne
-vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt
-fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de
-plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait
-pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans
-doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda
-la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet
-souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix
-rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des
-canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple,
-et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en
-avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez,
-n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la
-bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un
-certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres
-les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations.
-Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à
-côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici
-le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que
-dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son
-innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous
-recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance.
-Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier?
-s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi
-grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous
-allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon:
-tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous
-placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous
-voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on
-n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts.
-Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même?
-vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?
-
-À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit
-qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y
-a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin:
-cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on
-attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait
-froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une
-demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et
-donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.
-
---Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin
-de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.
-
---Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de
-gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école.
-Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les
-bateliers, à cause du grand air et du vent.
-
-
-[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins
-de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en
-Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.]
-
-[Footnote 2: Page 66.]
-
-[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.]
-
-[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les
-étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme
-partout, à certaines tribulations et épreuves.]
-
-
-
-
-II
-
-
-LE DOMESTIQUE DU BATELIER.
-
-
---Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak
-à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta
-cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire
-fortune en réalisant cette proposition.
-
---Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se
-mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur!
-Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes
-doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce
-pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.
-
-Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine
-oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18..
-(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une
-petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres
-de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles
-flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité;
-alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée,
-s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.
-
---Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.
-
-Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ
-cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il.
-
---Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de
-poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la
-plus respectueuse attitude.
-
---Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant
-vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...
-
-Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose
-désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci,
-voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en
-ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux
-le plus beau courage du monde.
-
---Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.
-
---Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa
-redingote gris-jaune.
-
-Le bourgmestre prit une prise et dit:
-
---J'ai attendu l'occasion de le récompenser.
-
---Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler
-au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,...
-monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...
-
---Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien;
-il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une
-petite place facile, une bonne petite place...
-
---Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur;
-je ne désire nullement charger...
-
-Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.
-
---Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place
-il s'agit...
-
-Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec
-majesté:
-
---Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné
-dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant
-(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut
-m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.
-
-Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait
-d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si
-clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ,
-que Kees jugea prudent de partir.
-
---Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en
-rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné
-aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!
-
-Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et
-lui demanda ce qu'il avait.
-
---Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux
-roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce
-que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la
-vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt
-fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un
-fossé! C'est magnifique, hein?
-
-La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces
-exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle
-en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais
-avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier,
-un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de
-ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.
-
---Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis
-longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux
-pour celui sur qui cela tombe.
-
---Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer;
-laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier,
-lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne
-maison.
-
-Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui
-arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus
-d'une fois, la main à la barre du gouvernail.
-
-Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours;
-c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre
-du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous
-arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à
-sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non,
-dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le
-connais.
-
-C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit
-celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais:
-monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette
-plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu
-que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une
-demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de
-clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour;
-on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis
-monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter,
-et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le
-défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais
-celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis
-au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit
-marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser
-des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux
-belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient
-consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique
-du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce
-poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord.
-Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une
-attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je
-vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément
-que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen,
-ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une
-bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans
-la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il
-avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose,
-M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à
-une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir;
-mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de
-batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak
-et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait
-que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers
-sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le
-plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans
-les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille
-sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous
-traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte,
-et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais
-elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma
-soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se
-mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que
-moi, s'il plaît à Dieu!
-
-
-[Footnote 1: Abréviation de Corneille.]
-
-[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés
-au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des
-navires pour les nettoyer.]
-
-
-
-
-III
-
-
-LE BARBIER.
-
-
-_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._
-
-
-Mon digne collègue,
-
-Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des
-patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle
-année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire
-depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à
-l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale,
-diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse
-échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque
-tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui
-comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la
-dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système,
-et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas
-capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une
-ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une
-emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait,
-ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une
-compresse.
-
-Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à
-Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était
-une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond
-savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires
-les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous
-sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre
-branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si
-bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment
-amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été
-donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle
-est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans
-les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer
-que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute
-confiance en notre lancette?
-
-Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen
-surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art
-qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant
-de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins,
-nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non
-sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour
-moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne
-vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a
-porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient,
-qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large
-instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron
-avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore
-habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable.
-Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible,
-au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche
-chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes
-mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides,
-les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et
-ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que,
-depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur
-barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on
-nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins
-d'estampes.
-
-Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition
-pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on
-présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération
-disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à
-laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur
-à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre
-inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes?
-Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent
-pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que
-cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.
-
-Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous
-en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche
-représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur
-bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une
-nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons
-patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi
-dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile
-branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants.
-Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle
-institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas
-graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire
-la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être
-présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment
-ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den
-Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire
-à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion
-de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos
-pères!) se soustrait à la faculté.
-
-Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est
-déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils,
-qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement
-l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de
-cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste
-avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau,
-en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi,
-le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu
-de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec
-le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui
-conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la
-fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous
-quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à
-madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.
-
-Votre affectionné collègue,
-
-JORIS KRASTEM.
-
-Amsterdam, 12 décembre 18...
-
-
-P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé
-qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre
-magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires
-scientifiques. _O tempores! o mora!_
-
-
-
-
-IV
-
-
-LE COUCHER DE LOUAGE.
-
-
-Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà
-et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue
-inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles
-sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la
-tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les
-clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la
-sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de
-bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes
-savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de
-cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre
-à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les
-cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée.
-C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve:
-sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le
-chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du
-visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et
-enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit
-Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie
-réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.
-
---Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort.
-Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien
-que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et
-commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait
-entendre de nouveau son hip! hi!
-
-La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de
-soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une
-jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe
-de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude,
-gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de
-l'œil, avez-vous attendu longtemps?
-
-Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur
-l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur,
-ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant,
-Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont
-solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre
-l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit;
-et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de
-fameux coureurs.
-
-Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville,
-et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de
-l'étudiant à la jeune-france.
-
---Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur _un tel_ en franchissant
-d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en
-montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en
-boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin
-en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il
-cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur
-François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être
-morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la
-rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du
-fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant
-de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux
-de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
-
-On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas
-très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme
-en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et
-se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et
-un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies
-d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux
-prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie
-François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les
-lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit
-Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande
-gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour
-amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
-
-On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux
-heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire
-avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les
-chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche,
-et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne
-ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que
-c'est un scandale.
-
-On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du
-Sable; Bloemendaal; le sable...
-
---Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.
-
---Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de
-derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.
-
-Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de
-Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot
-devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté
-net devant la porte.
-
---Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on
-dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit
-le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil
-répété au garçon d'écurie qui attendait.
-
-Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les
-manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer
-de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.--Eh bien, Katjen,
-dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu
-rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous
-poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a
-pas encore d'amoureux.--Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable
-maritorne; vous avez une femme à la maison.--Une femme, répondit
-Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant;
-une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments.
-Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me
-souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.
-
-Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.
-_Conticuere, rumor,_ etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire,
-des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants,
-à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et
-s'écrie:
-
---Gerrit, avez-vous du vin?
-
---Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du
-monde, en se versant un verre de bière.
-
---Par les dieux! s'écria monsieur _un tel_, Gerrit n'a pas de vin, et
-courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a
-quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est
-transporté de contentement.
-
-Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un
-veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième
-veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner
-dix _stuivers_ à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.--J'ai de
-l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain
-qu'aujourd'hui.
-
-Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux,
-répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne
-lui convient.
-
-Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon
-d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
-
---Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que
-j'ai abrégé ce matin.
-
---Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa
-casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.--Une poupée de
-l'homme, André!--C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous
-traînez toujours à rentrer.--Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon
-lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
-
-
-[Footnote 1: Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.]
-
-
-
-
-V
-
-
-LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
-
-
-Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes
-gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout.
-Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et
-devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les
-champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des
-deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant
-sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais
-taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient
-de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils
-commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses
-désagréments.
-
---Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant
-le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette
-diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous
-n'avançons pas.
-
---C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
-décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà
-là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
-
---Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
-
---Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas
-cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste
-église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie
-ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de
-plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle
-nous recevra cordialement.
-
---J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines
-que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes
-servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et
-dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de
-grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement
-sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse
-quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous
-comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a
-assez d'une fois.
-
---Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée,
-par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de
-contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille
-de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie
-petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des
-fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands
-yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen,
-qui parle si bien et rit si gracieusement...
-
---Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle
-est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je
-dis avec le vieux poëme:
-
- Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
-
---Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force
-pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un
-mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces
-moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il
-poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au
-temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour
-qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un,
-c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors
-du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen
-par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener
-avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,--il y en avait
-même, je crois, qui voulaient l'épouser...
-
---Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les
-plaintes de chacun?
-
---Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop
-honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large
-faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par
-exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant
-la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa
-petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui
-pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne
-qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne
-et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied
-avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept
-hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
-
---Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la
-petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière
-les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts
-pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
-
---Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais
-comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident.
-Et elle parlait beaucoup avec moi.
-
---Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais
-tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils
-partageaient avec six ou sept?
-
---Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue
-parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme
-moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante
-de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs
-douloureusement agacés!
-
---Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable
-compagnon de voyage.
-
---Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi.
-Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher
-petit cœur...
-
---Toi, par exemple, n'est-ce pas?
-
---Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Évrard
-était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût
-pleuré au départ de celui-là.
-
---Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur
-Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
-
-Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent
-dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage
-de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux
-bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un
-mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses
-épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement
-avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et
-son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des
-voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
-
---Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui
-tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous
-êtes toujours la même.
-
---Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant
-amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui
-aient jamais brillé entre deux lèvres roses.
-
---Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux
-chasseurs de Leyde.
-
-Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.
-
---Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van...
-der Krop.
-
-
-[Footnote 1: Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se
-termina par la bataille de Louvain.]
-
-
-
-
-VI
-
-
-LE VOITURIER LIMBOURGEOIS
-
-
---Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros
-cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire
-quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!
-
-Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que
-fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses
-brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque
-lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement
-que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé
-les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et
-quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère
-à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas
-réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous
-étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos
-finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au
-soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de
-messieurs!
-
-Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval
-à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour
-intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes,
-en s'entretenant continuellement avec le cheval.
-
---Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf
-sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu,
-camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat?
-Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il
-bien marcher, etc.
-
-Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était
-brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge
-coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans
-la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour
-il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds
-rouges à l'extrémité du timon.
-
-Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement
-d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité
-possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à
-titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre
-de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis
-que la bête n'est dirigée que par la voix (par _hot_ et par _her_) et
-par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en
-forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne
-pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez
-encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une
-guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première
-est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont
-les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se
-voit venir à une lieue de distance.
-
-Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre,
-et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues,
-une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur
-laquelle _Vlerk_ et Hildebrand prirent place; les portes de la cour
-furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec
-une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau
-tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son
-cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant
-torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son
-cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit.
-Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre
-expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros
-cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.
-
---Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à
-Quaadmechelen, voiturier?
-
---Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela
-fait quatre heures et demie avec la charrette.
-
-Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport
-pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose,
-leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je
-puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir
-le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne.
-C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui
-deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a
-rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas
-de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval
-continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause
-de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs
-humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas
-possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je
-suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en
-effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en
-équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce
-mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au
-voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres
-frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il
-conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que
-nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et
-demie, sans souffler, manger du pain et boire.
-
-Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un
-bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la
-campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous.
-Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que
-les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une
-demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui
-était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de
-devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le
-prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand
-il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette
-même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de
-Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main
-de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à
-un Limbourgeois: _Ote ton pantalon, car le mien est en pièces._ Et si
-votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez
-avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre,
-il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.
-
-
-
-
-VII
-
-
-LE PÊCHEUR DE MARKEN.
-
-
- _Ultima Thule._
-
-
-Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est
-invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui
-se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur
-du palais du gouvernement et du _Doel_, où ils sont fort regardés
-et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un
-juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou
-aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits
-parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change
-chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils
-ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont
-pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche
-à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux
-d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière.
-Ils portent,--pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,--des
-pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches
-dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et
-des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre
-un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du
-propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune
-et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à
-larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme
-ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de
-petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux
-rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont
-le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu
-desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont
-de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces
-cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à
-pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem,
-ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice
-nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur
-tête.
-
-Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante
-que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la
-plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au
-milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un
-maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et
-un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas
-l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait
-l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que
-mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est
-préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour,
-ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant
-c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres.
-Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas
-et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple
-peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs,
-les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître
-que les levées du service militaire et la chute des grandes et des
-petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur
-d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint
-dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard
-de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux
-revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon
-religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme
-ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs
-Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours
-avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes
-habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le
-toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de _parfait
-amour_ et de _rose sans épines_, selon mon bon plaisir; puis l'homme
-du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du _vin
-qui crache_,--il désignait ainsi le champagne,--lorsqu'il avait fait
-son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que
-lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses
-lèvres de bourgmestre.
-
-Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil
-sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur
-lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez
-leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier,
-si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le
-haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées
-d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles
-est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne
-croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les
-bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la
-mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre
-cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné,
-que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante
-renommée _Spandonk._
-
-Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa
-longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons,
-de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement
-misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à
-en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ
-plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en
-beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs
-cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout
-unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur
-robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec
-des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette
-jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le
-derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes
-de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert,
-ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette
-de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau
-de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les
-échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous
-devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe
-de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un
-nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle
-peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est
-supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de
-Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de
-nourrices.
-
-Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du
-monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus
-plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants,
-et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement
-avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1].
-
-
---Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet
-vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne,
-avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient
-leur repas du matin.
-
---Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de
-seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine,
-sont happées par le chien de chasse;--allumez-vous?
-
---Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et
-tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les
-jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.
-
---Il est en repos, la mère.
-
---Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.
-
---En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.
-
---Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.
-
---Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des
-perdreaux...
-
---Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.
-
-Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat
-pleine du gibier tiré par eux.
-
---Les voyez-vous encore? demanda-t-il.
-
---Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les
-voit bien.
-
---Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de
-l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le
-fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte.
-Et un gros, savez-vous!
-
---Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.
-
---Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.
-
-Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de
-seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le
-chasseur et le _polsdrager_ furent improvisés.
-
-Telle est en effet l'histoire de la naissance du _polsdrager_; mais
-jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son
-existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus
-fidèlement que le _polsdrager_ au chasseur. Il ne quitte pas son
-côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit
-derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse
-en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien
-et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses
-lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites
-épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que
-les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires
-que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux
-bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui
-ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés
-contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux
-qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient
-encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient
-abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette
-du fusil; le _polsdrager_ ne révoque en doute aucun de ces grands
-événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne
-lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement,
-quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il
-tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods.
-Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à
-en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les
-histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait
-communiquer. Si le coup du chasseur porte, le _polsdrager_, bien qu'il
-n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois
-la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le _polsdrager_
-affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela
-arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive _jamais_, affirment
-chasseurs et _polsdragers_, mais cependant cela pourrait être; après
-une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la
-fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite
-d'une chasse privée--qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris
-exprès une perche et un _polsdrager_ pour le faire lever... Pouf! les
-cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.
-
---Juste quand il se levait, dit le chasseur:
-
---Vous avez été vite tout près, dit le _polsdrager._
-
---Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.
-
---Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le _polsdrager_; il
-ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été
-touché.
-
-Le _polsdrager_ parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais
-avec une pleine conviction.
-
---Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un
-coup sur la nuque, un beau bouquin.
-
---Un beau bouquin, répondit comme un écho le _polsdrager._
-
---J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce,
-rappelle le chasseur.
-
---Cela est vrai aussi, répond le _polsdrager_; bien que le chasseur
-n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au
-chien.
-
---Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse
-du _polsdrager_, ce n'est pas cela.
-
---Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?
-
---Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse,
-mais tout à l'heure il s'est levé une hase...
-
---Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?
-
---Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez
-de plomb. Tu la trouveras demain...
-
-Et le lendemain le _polsdrager_ retourne dans la pièce à la recherche
-du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont
-des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve
-l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion,
-l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur
-dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui
-protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un
-ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.
-
-
-[Footnote 1: Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le
-porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.]
-
-
-
-
-IX
-
-
-LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.
-
-
- Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:
- --Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!
- Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,
- Oh! que ce soit par une nuit sans lune!
- Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,
- Vous aurez la moitié de la _waterzoot_[1].
- Et je vous montrerai ensuite la terre
- Où je trouve mes meilleurs vers.
-
- _Almanach des Étudiants_, 1836.
-
-L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre.
-C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson.
-C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi
-la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais
-par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte
-de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de
-Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout
-vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret
-[2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez
-pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la
-ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un
-cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite,
-et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez
-Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants
-de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper
-devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez
-à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever
-de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous
-prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de
-cette eau poissonneuse.
-
-Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter
-un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable.
-Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me
-demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une
-paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il
-est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et
-la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est
-pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par
-jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que
-vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela
-n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton,
-le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une
-ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce
-coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour
-lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est
-même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les
-ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de
-cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.--Un pêcheur à la
-ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une
-consolation:--C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il
-l'entendre répondre.
-
-Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour
-commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la
-cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me
-suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez!
-Que voyez-vous?--Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors
-du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.--Très-bien; ils sont
-composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens
-pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à
-la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?--Yes, ce _fallow_ avec
-un bonnet de nuit et une veste de duffet!--Lui-même. C'est le pêcheur
-à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que
-dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de
-Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion
-de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une
-corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et
-graisseuse.--C'est cela, ce sont des vers de terre, _Sir!_ rien que des
-vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes
-jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils
-sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la
-queue en dehors.
-
-Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une
-sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en
-corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne,
-et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le _Penëraar_
-[3]. Horrible, horrible, mort horrible!--Pas du tout, dira cet homme,
-si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les
-anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien
-qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.--Le plat langage
-leydois est très-laid et celui du _Penëraar_ est le plus plat.
-
-Lorsqu'il n'y a pas de lune, le _Penëraar_ sort à la tombée de la nuit,
-avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le
-joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de
-duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans
-sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière
-il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de
-Leyde atteste que le _Penëraar_ en question n'est pas un vaurien, et ne
-volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près
-d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le
-rendez-vous promis, il trouve un autre _Penëraar_, et après avoir pris
-pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur
-barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et
-avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et
-fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile
-est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent
-et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir
-doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que
-l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,--et
-chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du _Penëraar_, non
-quand son _cœur_, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne,
-et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée,
-la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les
-_Penëraars_ voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde
-et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà
-capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.
-
---Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié,
-madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain.
-Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises
-de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit
-pot à feu, du sel et une pelle pour faire des _koeken._ L'anguille
-est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée
-par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis
-que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre
-elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses
-au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux
-domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope
-avec l'apostrophe de _Fainéant_, petit nom d'amour que ces tendres
-femmes ont imaginé pour leurs époux.
-
---_Fainéant_, disent leurs lèvres de rose, _fainéant_, tu reviens
-encore de ta barque où on fait si bonne chère? (_smulschoit._)
-
-Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.
-
-
-[Footnote 1: Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement
-d'anguilles.]
-
-[Footnote 2: Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.]
-
-[Footnote 3: De _peuren_, pécher a la ligne.]
-
-
-
-
-X
-
-
-LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.
-
-
-C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite.
-Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein
-d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui,
-lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de
-corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure
-qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre.
-Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni,
-avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son
-doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté,
-un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande
-du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice
-et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne
-ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une
-boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille
-d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les
-termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes,
-et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de
-soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite
-et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que
-ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est
-un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une
-excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme
-une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose
-des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante
-partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux.
-Toutes les paysannes portent ce petit tour,--c'est-à-dire une petite
-boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est
-en horreur parmi elles.
-
-Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne
-extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.
-
-La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans
-l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque
-ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte
-de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte
-peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une
-excellente faiseuse de fromage,--mais un homme doit risquer quelque
-chose--et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal
-au hasard.
-
-La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de _faire du
-fromage, faire du fromage_ et toujours faire du fromage; il faut sans
-cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après
-le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon,
-sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de
-besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants.
-Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le
-premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les _voisins_
-et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de
-sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de
-nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du
-fromage.
-
-Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez
-dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et
-de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne
-tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et
-rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans
-recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu
-de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue
-file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la
-longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont
-tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant
-y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures.
-Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces
-mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la
-gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait.
-Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse,
-les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et
-sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le
-cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir
-librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé
-la présure--le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est
-tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau
-à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais
-ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier
-et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour
-manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage
-est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive
-dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins
-de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un
-chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant,
-des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de
-derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et,
-animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre,
-la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs
-doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la
-fenêtre où le soleil luit.
-
-Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée,
-a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais
-querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les
-fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années,
-elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec
-le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup
-d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait
-la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela
-pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle
-déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée
-qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette
-déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André,
-elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur
-lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils
-aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari,
-mais parce que la métairie doit avoir un métayer.
-
-La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent
-est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici
-l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:
-
---Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que
-c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens,
-bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions
-convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était
-parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu
-parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le
-samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième,
-voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne
-pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne
-réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus
-l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai,
-et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle
-n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le
-même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes
-blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard.
-J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je
-n'en connais pas de meilleure.
-
-
-
-
-XI
-
-
-LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.
-
-
-Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les
-soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord,
-ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont
-envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les
-rues qui aboutissent à une porte, et surtout la _digue_, vaste place
-à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et
-vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de
-fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries
-sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes
-les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des
-barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez
-le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie,
-chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire,
-l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants
-des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan.
-L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend
-le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre
-prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade
-que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres
-jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville
-semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la
-magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier
-chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une
-cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce
-sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à
-beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées
-ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à
-la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les
-lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est
-remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues
-lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans
-celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se
-frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.
-
-Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de
-petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des
-toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce
-que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette
-heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut
-ni ne peut plus reprendre son fromage. Il _doit_ le vendre de même
-que les marchands de première main _doivent_ l'acheter. Faire le plus
-haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement
-stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend
-excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle
-se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme
-si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées
-qu'il faut du sang versé.--Puis viennent les porteurs de fromage avec
-leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans
-leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit
-être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.
-
-C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du
-nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre
-les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester
-tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir
-si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage.
-Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le
-dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a
-été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et
-les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la
-kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme
-aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup
-d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse
-1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse
-sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par
-tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de
-paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre,
-et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux,
-et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années;
-et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration
-sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables
-farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,--à
-cause de la brièveté du temps,--épargnées par le propriétaire foncier,
-pour valider ses comptes.
-
-Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu
-ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire
-d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les
-yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous
-les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de
-tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent,
-est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est
-fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun
-avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les
-porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La
-culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les
-confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers,
-fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns
-qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur
-écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan
-m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous
-connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet
-en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon,
-pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de
-vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau
-entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la
-soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les
-yeux ou vers la nuque.--Il y a dix à parier contre un que le vieux est
-un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide,
-soupçonneux.
-
-Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la
-Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand
-de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives
-que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds:
-il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière?
-Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce
-un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il
-honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il
-aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse
-de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines,
-et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux?
-Il va régulièrement à l'église.
-
-Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant,
-dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans
-que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres
-domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son
-cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune
-pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il
-va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante
-de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée,
-et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement
-le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas
-pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur
-
- Greffer des pommiers, cueillir des poires,
- Faire la moisson et le foin,
- Entasser dans la grange les fruits des champs,
- Presser les pis, tondre les moutons,
-
-et bien d'autres choses encore!
-
-
-
-
-XII
-
-LA GARDE.
-
-
-Le nom de la garde (_baker_) est une preuve évidente (bien que le
-peuple dise _baakster_), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas
-avoir d'accès aux _étoiles_ (_ster_) pour faire connaître le titulaire
-d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi _féminin_, et s'il ne
-l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes
-a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de
-l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient
-au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille
-pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous
-autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance,
-nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je
-n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer
-quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas
-d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il
-_gardé_, monsieur? Un homme aurait-il pu vous _garder?_ Loin de là. Le
-soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux
-seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des
-bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui
-ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers
-le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!--dont vous aviez besoin
-au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de
-ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort,
-que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de
-bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce
-soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon
-une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes
-pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et
-gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses
-yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si
-compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre
-vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous
-portiez encore bien moins des lunettes.
-
-Le nom de _baker_ vient de _baken_, chauffer, choyer. Avoir eu une
-_baker_, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé
-et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur
-jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode
-laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige,
-au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous
-envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage
-restaient seuls visibles,--et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour
-faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient:
-Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe
-eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous
-votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement
-et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est
-possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père.
-Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps,
-et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous:
-les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment
-plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous?
-Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.
-
-Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures
-anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la
-femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la
-main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu.
-Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère
-encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme
-elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né
-était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait
-mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous
-sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un
-étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec
-tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami
-de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a
-récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance.
-J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement
-ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de
-votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.
-
-Puisque le moment arrive où vous direz:--O ma _Baakster_, dite _Baker!_
-vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à
-votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout
-le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous
-faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes
-et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable.
-Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et
-vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de
-médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous
-donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans
-toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a
-toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance
-envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai
-la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs
-gardes...
-
-Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté
-par un maître de gymnastique.
-
-Ce morceau semble ne parler que des bonnes _bakers._
-
-Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un
-mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle
-garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.
-
-1840.
-
-FIN DES TYPES HOLLANDAIS,
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-ET
-
-DÉDICACE À UN AMI
-
-
-PREMIÈRE ÉDITION.
-
-
-
-Mon excellent ami!
-
-Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y
-manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le
-monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel
-ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais
-contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme
-je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien
-renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes
-attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui
-me..., j'aurais pu dire,--ils devront _conspuer._ C'est un mot solennel
-et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille
-chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques.
-Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été
-mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et
-comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de
-fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour
-cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable
-maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire
-dans le voisinage de ton nom?
-
-Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des
-heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades
-et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où
-un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos.
-Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont
-être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme
-tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et
-d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y
-retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix.
-Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades
-doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de
-nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.
-
-Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont
-deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret,
-ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de
-plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le
-bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle _Jaap_
-ou _Hildebrand?_
-
-Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était
-très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une
-seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût
-pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la _Camera obscura_,
-et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre
-avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1].
-
-Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre
-quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle.
-Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose
-d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui
-ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus
-naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés,
-et demande pardon pour les fautes d'impression[2].
-
-Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il
-y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela
-est-il possible?), _onverschilligst_ (le plus indifférent), au lieu
-de _onbillykst_ (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des
-centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai
-pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la
-page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler
-d'une paysanne _skalksche_ (rusée), que de dire une paysanne _geksche_
-(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait _sckalks_, que; Elle
-riait _mals_, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la
-page 160, regarder _schalk._ Alors vint le compositeur, il secoua la
-tête et mit _schalks._ J'intervins et me fâchai contre le compositeur,
-j'enlevai l'_s_, et je mis à côté le _deleatur_; je reçus une épreuve,
-j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main
-se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je
-n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de
-mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit
-devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à
-cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens
-écrivains.
-
-Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page
-101, il y a _bragt_ au lieu de _bracht._ Cela vient de la prétention
-d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous
-en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle
-d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun.
-Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux
-autres: _Hanc veniam petimusque damusque vicissim._
-
-Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre,
-et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence
-d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la
-dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque
-chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira
-à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein
-d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se
-renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du
-ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on
-se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait,
-et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans
-affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!
-
-J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais
-il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la
-dernière page, ce qui revient presque au même!
-
-
-[Footnote 1: Voir cette citation dans l'introduction.]
-
-[Footnote 2: Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se
-plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de
-commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion
-toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les
-diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse
-j'ai craint que cela ne fût trop joli.]
-
-
-
-
-DEUXIÈME ÉDITION
-
-Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.
-
-On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel
-j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes
-d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des
-personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction
-que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su
-nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir
-posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que,
-dans ce bas monde, tant de _nurks_ et de _stastok_ exhibassent leurs
-aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les
-montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
-malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg,
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos
-propres changements.
-
-Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que
-je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au _Mouchoir
-bigarré_ de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé
-un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les
-acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du
-professeur Vrolyk, à propos d'_Une Ménagerie_ (bien que ce dernier
-morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation,
-sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.
-
-Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au
-public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant
-d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait
-étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre;
-attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la
-_Chambre obscure_, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la
-dédicace de ce volume.
-
-
-
-
-ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.
-
-
-Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles _représentations_
-promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la
-promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la _Camera
-obscura_, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre
-aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'_incipere
-ludum_ était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux
-employer mon instrument.
-
-Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou
-rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons
-services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter
-l'adage: _Non lusisse pudet._
-
-Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une
-nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le
-désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce
-qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur
-devait-il refuser? C'eût été vraiment le _lusisse pudet._
-
-Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou
-moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont
-toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a
-beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant
-pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais
-autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais
-je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. _Il faut juger les
-écrits d'après leur date_; c'est toujours une excellente maxime. Si en
-ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je
-croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de
-plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance
-des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais
-impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années
-inutilement.
-
-Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième
-fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait
-passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant
-pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est
-connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle
-a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en
-nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre
-joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait
-pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi
-des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos
-jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse
-nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en
-a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir,
-un cœur _auquel rien d'humain n'est étranger_, et qui ne reste pas non
-plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps
-de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons
-de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime.
-Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous
-leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la
-question n'est plus de _jouer_, mais bien de _redevenir enfants._ Et
-celui-là seulement est un _enfant_, dans lequel la force, la sagesse et
-la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!
-
-
-FIN.
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- AVANT-PROPOS
-
- I. Les petits garçons
- II. Malheurs d'enfants
- III. Une ménagerie
- IV. Un homme désagréable dans le bois de Haarlem
- V. Humoristes
- VI. Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur
- et le chemin de fer
- VII. Jouissance des plaisirs
- VIII. Les amis éloignés
- IX. L'hiver à la campagne
- X. Le progrès
- XI. L'eau
- XII. Enterrer!
- XIII. Une exposition de tableaux
- XIV. Le vent
- XV. Réponse à une lettre de Paris
- XVI. Antoine le chasseur
-
- TYPES HOLLANDAIS.
-
- I. Le batelier
- II. Le domestique du batelier
- III. Le barbier
- IV. Le cocher de louage
- V. La jeune fille du Brabant du nord
- VI. Le voiturier limbourgeois
- VII. Le pêcheur de Marken
- VIII. Le chasseur et le polsdrager
- IX. Le pêcheur à la ligne de Leyde
- X. La paysanne de la Hollande du nord
- XI. Le paysan de la Hollande du nord
- XII. La garde
-
-
- Épilogue et dédicace à un ami
- Deuxième édition
- Annexé à la troisième édition pour faire suite aux
- pièces précédentes.
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 ***
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- The Project Gutenberg eBook of La Chambre Obscure, by Nicolaas Beets.
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-<h1>LA CHAMBRE OBSCURE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
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-<h2>HILDEBRAND</h2>
-
-<h4>&mdash;NICOLAS BEETS&mdash;</h4>
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-<h4>TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER</h4>
-
-<h4>(From the Dutch "Camera Obscura")</h4>
-
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-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h5>
-
-<h5>1860</h5>
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p>
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS">AVANT-PROPOS</a></h4>
-
-
-<p>Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps,
-accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne,
-n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie
-néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle
-ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler
-de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce
-génie dramatique dans le <i>Lucifer</i> duquel Milton a peut-être taillé son
-<i>Paradis perdu.</i>&mdash;Le Hooft, ce Tacite du XVI<sup>e</sup> siècle,&mdash;le
-Bilderdyk, ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui
-était aussi universel et peut-être aussi puissant que le patriarche
-de Weimar; sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et
-étudiés, la Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre
-d'écrivains éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation
-en France. Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle
-la plus exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante
-profondeur d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre
-supérieur, le Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être
-placées, sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre
-conteur écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler
-aujourd'hui au public français l'une des plus remarquables productions.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre
-de <i>Camera obscura</i>, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès
-considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six
-mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans
-celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles,
-et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition.
-<i>Camera obscura</i> renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis,
-de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé
-<i>Hildebrand</i>, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère
-pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre
-même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un
-des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M.
-Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père
-était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science
-qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets
-a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir
-fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en
-théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements
-importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille,
-par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de
-l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son
-siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature
-néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede,
-village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il
-y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle
-vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la
-même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux
-reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de
-Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en
-1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il
-est.</p>
-
-<p>M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de
-vingt ans, il publiait un volume, intitulé <i>José</i>, dans lequel il imite
-la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse
-de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes
-suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes,
-parmi lesquels on remarque surtout <i>Guy le Flamand</i>, <i>Kuser</i> et <i>Ada
-de Hollande</i>, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs
-éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques
-années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes,
-l'un simplement intitulé <i>Poésies</i>, l'autre tout récent, quoiqu'il
-en soit déjà à sa seconde édition, <i>les Bleuets.</i> On doit encore au
-révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de
-volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature,
-à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du
-talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé
-au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir
-à <i>Camera obscura</i>, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus
-originales.</p>
-
-<p>Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué
-officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il
-emprunte, dit-il, au <i>livre inédit d'un anonyme.</i></p>
-
-<p>«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir
-et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure,
-et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve
-plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les
-groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux
-grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant
-pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois
-qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi
-l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une
-même figure ressemble à cent personnes différentes.»</p>
-
-<p>Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés
-d'Hildebrand.</p>
-
-<p>On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art
-pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir
-la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé
-en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la
-littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à
-part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la
-nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière
-de la <i>Chambre obscure</i>, dont il invoque le nom, avec une surprenante
-fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si
-peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait
-qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres
-répondent mieux à leur titre que <i>Camera obscura</i>; les personnages
-qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils
-pensent sous vos yeux;&mdash;vous les connaissez; ils sont autour de vous;
-il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez
-appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise
-et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce
-sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des
-types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent
-partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet
-de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup
-d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se
-rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs
-passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle.
-Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans
-recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement,
-tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent
-<i>Camera obscura</i>, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je
-ne dirai pas le nom de <i>roman</i>, mais même la qualification plus humble
-et plus vague de <i>nouvelle.</i> Ce sont de simples calques de la réalité,
-qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où
-l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups
-de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si
-souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions
-littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est.
-La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà
-ce qu'on trouve dans <i>Camera obscura</i>; la Hollande décrite avec une
-finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les
-rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond
-observateur qu'il soit;&mdash;les hommes peints avec une vérité frappante et
-naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai
-qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les
-scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable
-bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,&mdash;humour incisif
-et du meilleur aloi,&mdash;sentiments nobles et touchants, voilà ce qui
-caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du
-lecteur.</p>
-
-<p>Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans <i>Camera obscura</i>?
-demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont
-ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une
-chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais
-un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi
-qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de
-<i>Camera obscura</i> la constatation de l'effet produit sur les amis et les
-connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions
-pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces
-portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de
-ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son
-avertissement:</p>
-
-<p>«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages
-que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans
-chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou
-sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel
-ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas
-monde, tant de <i>Nurks</i> et de <i>Stastok</i> exhibassent leurs aimables
-qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer
-du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention
-malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à
-titre de changement.»</p>
-
-<p>Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un
-volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes
-de <i>Camera obscura.</i> Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre
-de <i>Scènes de la vie hollandaise.</i> Les petits tableaux de Hildebrand
-ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande
-exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un
-instant pour eux les choses <i>grandioses et étrangères.</i> C'est ce qui
-nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le
-présent volume la seconde partie de <i>Camera obscura.</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_CHAMBRE_OBSCURE" id="LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></h3>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4><a id="I"></a>I</h4>
-
-<h5>LES PETITS GARÇONS.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 25%;">
-Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br />
-Vous flotte encore sur les épaules!<br />
-Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br />
-On est toujours gai et content.<br />
-<br />
-Le sabre de bois du hussard<br />
-Amuse le jeune garçon,<br />
-Et la toupie et le bâton<br />
-Sur lequel il va à califourchon.<br />
-<br />
-Et lorsqu'il lance dans l'air bleu<br />
-La balle aux raies bigarrées,<br />
-Il ne pense pas an parfum des fleurs,<br />
-Ni à l'alouette, ni au rossignol.<br />
-<br />
-Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br />
-Son visage serein et radieux,<br />
-Que quand son édifice tombe à l'eau<br />
-Ou que son sabre se brise.<br />
-<br />
-L'enfant joue et court<br />
-Pendant tout le long du jour<br />
-À travers le jardin et les champs verts,<br />
-À la poursuite des papillons;<br />
-<br />
-Bientôt tu transpireras<br />
-Non plus toujours content,<br />
-Et apprendras dans le gros Cicéron<br />
-Du latin moisi.<br />
-</p>
-
-<p>La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies;
-et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire
-des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces
-jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de <i>Jeux d'enfant</i>,
-que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les
-petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela
-par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands,
-français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les
-hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième
-partie du <i>Nord</i>, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens
-dans son <i>Voyage à Rome</i>; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je
-tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et,
-malgré la loi contre les Belges, pour la plupart <i>spes patriœ</i> en
-blouse bleue.</p>
-
-<p>Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois
-vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec
-des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son
-développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord,
-vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites
-toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans
-le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son
-oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable
-pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux
-favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu,
-vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un
-seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller
-des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il
-sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il
-a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes
-du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes?
-Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je
-vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le
-faire;&mdash;qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange
-ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est
-inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un
-espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère
-dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec
-de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais
-paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il
-deviendra un grand homme.</p>
-
-<p>Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux
-solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son
-regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors
-de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au
-samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la
-semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux
-bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats;
-les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés;
-cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats,
-je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte
-de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en
-pas porter du tout,&mdash;une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un
-pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il
-porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des
-billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un
-bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson,
-une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère
-aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau,
-un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire
-chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu
-par un mouchoir de couleur.</p>
-
-<p>Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs;
-dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et
-peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à
-notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves
-d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un
-esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais
-frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux,
-il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins
-imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais,
-en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait
-passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et
-se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux
-hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de
-bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il
-a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement
-rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa
-tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette
-circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé
-au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment.
-Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra
-assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une
-tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à
-marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut
-patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel
-selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend
-une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix
-lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans
-avoir de vertiges.</p>
-
-<p>Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut,
-toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te
-vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta
-simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense
-à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même
-pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est
-nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et
-même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta
-postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste,
-qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le
-nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut
-mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de
-rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde!
-Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de
-chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté,
-ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté
-jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes
-en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et
-cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant
-que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous,
-bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi,
-que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je
-vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs
-sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre
-dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il
-vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident
-le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement
-de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous
-restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers
-amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du
-cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ...
-qu'un vœu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-<h5>MALHEURS D'ENFANT</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br />
-Vous flotte encore sur les épaules!<br />
-Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br />
-On est toujours gai et content.<br />
-<br />
-Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br />
-Son visage serein et radieux,<br />
-Que quand son édifice tombe à l'eau<br />
-Ou que son sabre se brise.<br />
-</p>
-
-<p>Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes
-années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer
-qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des
-jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre
-presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la
-désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne
-sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans,
-qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant
-ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise;
-nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de
-neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur
-un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais,
-j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai
-été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu
-quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou
-d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable
-de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la
-vertu ou sur les quatre saisons; et <i>Sanderre</i>, dont le père était
-adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G.,
-qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas
-prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait
-toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient
-toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je
-n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je
-n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur
-le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune
-homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait
-parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui
-permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le
-contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de
-l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.</p>
-
-<p>Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de
-l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins,
-que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du
-vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher,
-tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne
-pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine
-de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après
-avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce
-dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment
-ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais
-ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans
-les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la
-même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la
-parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela
-élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous
-appliquez une main chaude sur leur thermomètre.</p>
-
-<p>C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette
-jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet,
-je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut
-sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître
-n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé
-d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par
-l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur
-que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que
-c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons
-plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du
-catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi
-le <i>Journal de Harlem</i>, depuis <i>a</i> jusqu'à <i>z.</i> (En sommes-nous moins
-bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si
-haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les
-jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec
-un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et
-les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un
-air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si
-insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à
-la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures
-et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept
-provinces<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la
-table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait
-penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres
-livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des
-attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs
-qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au
-bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et
-combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres
-d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour
-établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique,
-c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y
-avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de
-lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion
-de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont
-pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous
-avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà
-vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous
-n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous
-avez comme résultat: 12 lastes<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons,
-8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux
-sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société,
-vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux
-livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,&mdash;95 lastes, 2 muids,
-1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une
-erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes
-les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous
-avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et
-croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres
-d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention,
-c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là
-depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois
-de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus,
-lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique
-temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis
-neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant
-un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas
-d'instruction et jouent aux dutes<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> dans la rue. On vous a d'abord
-forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Quelle joie! l'heure de l'école a sonné<br />
-Que chaque enfant désire tant!<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit
-garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que
-vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le
-rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse
-de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré
-d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien
-entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous
-n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés
-des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart
-et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante,
-vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en
-grand le mot wederwaardigkeit<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, remarquable par deux difficiles
-<i>w</i>; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous
-écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et
-sept fois sur la ligne <i>Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot <i>der</i>, ce
-qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du
-mot <i>moeder</i>, et vous avez mis une fois <i>voorzwyzigkeid</i> au lieu de
-<i>voorzigtigkeid</i>; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à
-l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne
-pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume,
-par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées
-avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et
-l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour
-la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire.
-Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers
-lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent
-trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la
-matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une
-fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite
-d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité
-des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois
-parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en
-albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes
-dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais.
-Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec
-la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice
-de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel
-exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble
-aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le
-second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à
-y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là
-pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain
-que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi
-Hérode.</p>
-
-<p>De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que
-l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de
-jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais
-cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non,
-l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles
-mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que
-possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde
-toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les
-sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van
-Alphen:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Apprendre est un jeu,<br />
-</p>
-
-<p>ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je
-m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou
-ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que
-j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se
-soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique),
-et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que
-m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la
-méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus
-peureux.</p>
-
-<p>Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de
-papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des
-malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés
-de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites
-proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent
-et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur
-la formation du caractère.</p>
-
-<p>Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire
-avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un
-chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi
-par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre
-l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut
-s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous
-prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller
-à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par
-laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours
-des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je
-voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième.
-C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des
-consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je
-sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en
-somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler
-à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs
-philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand
-(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir
-espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.</p>
-
-<p>Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur
-de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui
-trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte
-des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la
-perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous
-sentiez,&mdash;non, vous ne sentiez pas,&mdash;oui, hélas!&mdash;vous sentiez, trop
-certainement,&mdash;que vous aviez une double dent. Et la première était
-solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur:
-parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos
-jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce
-chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule
-consolation était que la première se détacherait facilement. En effet,
-la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant
-apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche,
-votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos
-petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous,
-et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec
-vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et
-une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre
-joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi
-voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie
-est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand
-crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise
-humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes
-pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant
-du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes
-domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main,
-mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle,
-vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil
-auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu,
-n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible
-d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il
-l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour
-vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez
-pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à
-celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie
-approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit
-garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où
-l'on doit arracher la double dent.</p>
-
-<p>Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus
-qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention
-que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on
-passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du
-pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes
-lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques
-petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles
-avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de
-mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes
-grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent
-la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de
-pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le
-même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à
-la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans
-plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais
-côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les
-individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est
-tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on
-vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec
-Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame,
-mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec
-la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête
-plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la
-société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique
-est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et
-très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes
-de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes
-devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.</p>
-
-<p>Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas
-précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle
-résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans,
-et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième
-année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce
-qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient
-que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et
-trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est
-retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils
-sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y
-arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct
-seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts
-qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte
-chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des
-douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour
-les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu
-croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce
-qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa
-dignité.</p>
-
-<p>Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de
-la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et
-les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de
-certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter
-la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse
-tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères
-situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;&mdash;ni des
-misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et
-maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes,
-comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne
-parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long.
-S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus
-délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à
-ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de
-leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée
-avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à
-ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société,
-dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois
-la tourmenter et lui tomber à charge,&mdash;pour son bien,&mdash;mais il faut
-prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser
-une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures
-pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles
-a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier!
-Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (<i>Note de
-l'auteur.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Poids de 4,000 livres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Adversité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La prudence est la mère de la sagesse.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h5>UNE MÉNAGERIE.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 55%;">
-Les peines infamantes sont<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">1° Le carcan;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">2° Le bannissement;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">3° La dégradation civique.</span><br />
-<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Code pénal</i>, liv. 1, art. 8,</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites
-pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne
-peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit
-du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire,
-du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me
-racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous
-avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre
-dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas
-qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs
-pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et
-comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans
-oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le
-casoar, son bon mot sur les singes, et son <i>quiproquo</i> sur les ours. À
-tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les
-motifs de mon aversion.</p>
-
-<p>Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous,
-d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants
-...&mdash;Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?&mdash;Non, pour tout homme
-qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe.
-Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je
-les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées
-entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle:
-le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès,
-regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des
-cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans
-ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé
-en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au
-haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait
-invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait
-agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites,
-resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves
-sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie,
-c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines
-mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les
-idiots.</p>
-
-<p>Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose
-de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de
-courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur
-lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien,
-transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.</p>
-
-<p>Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages
-sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par
-un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie
-crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse
-couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?&mdash;Voyez-vous, là,
-cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les
-arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil
-de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux,
-deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un
-sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se
-soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête
-levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond!
-Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des
-mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.</p>
-
-<p>À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui
-l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous
-inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans
-ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou
-court et ridé; un instant,&mdash;et c'en sera fait, il le déchirera en
-morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi,
-la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa
-victoire et fier de sa royauté.</p>
-
-<p>Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux,
-le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au
-dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de
-tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite...
-Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent.
-Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté.
-Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais
-soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une
-malle de voyage?&mdash;Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents,
-pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule.
-Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y
-sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de
-haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous
-jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont
-ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa
-demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron,
-Néron!&mdash;Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes.
-Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de
-défense. Cela lui <i>ferait mal.</i> Avez-vous encore vos illusions? Le lion
-a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue?
-Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Laissez-le venir s'il peut?<br />
-</p>
-
-<p>Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses
-mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser
-son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui
-et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les
-cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui
-attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque
-accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la
-compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent?
-Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que
-tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur
-naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses
-yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté.
-Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille:
-on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un
-grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses
-moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les
-cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.</p>
-
-
-<p>Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des
-rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux
-sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées,
-ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des
-hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient
-leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb,
-ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as
-pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus!
-Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi
-bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses
-ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!»
-À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs
-proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu
-deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici
-comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une
-vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière
-leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la
-nature, ils sont beaucoup moins bêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent!
-Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois.
-Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le
-geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers
-d'État.&mdash;Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans
-toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une
-représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est
-celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une
-rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le
-prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau.
-Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le
-rire de l'hyène, il y a du <i>pectus quod disertos facit.</i> Ne croyez pas
-qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais
-qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.</p>
-
-<p>Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain
-donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert!
-Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir
-les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins
-de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et
-s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements,
-hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils
-tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se
-dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les
-invités!</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est
-l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais
-encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les
-mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Sire! ce n'est pas bien,<br />
-Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.<br />
-</p>
-
-<p>Fi! il nomme le tigre <i>monsieur</i> et la lionne <i>madame.</i> Il raconte
-des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit
-appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du
-mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme
-madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme
-des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de
-l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous
-voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa
-mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se
-raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches
-et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les
-captifs.</p>
-
-<p>Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin
-éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui
-faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez
-contempler les beautés du <i>Rapenburg</i> et de la <i>Breestraat</i><a name="NoteRef_1_6" id="NoteRef_1_6"></a><a href="#Note_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, par
-une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle
-dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle,
-sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans
-une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux
-les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est
-vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une
-grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à
-la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils
-ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont
-morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le
-froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs
-ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de
-l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle
-reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais
-l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est
-pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et
-intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont
-pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs
-noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement
-entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.</p>
-
-<p>Mais une ménagerie!</p>
-
-<p>O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIX<sup>e</sup>
-siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom,
-mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous,
-seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal;
-faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots
-et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre
-gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre
-fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille
-de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de
-sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme
-César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe.
-C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne
-torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de
-cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de
-ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut
-un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins
-la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables.
-Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de
-leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur
-esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par
-consomption.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_6" id="Note_1_6"></a><a href="#NoteRef_1_6"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Scènes de la Vie hollandaise</i>, p. 147.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h5>UN HOMME DÉSAGRÉABLE DANS LE BOIS DE HARLEM.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis
-ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue
-uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais
-encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il
-maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les
-Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des
-lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical,
-comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En
-effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins
-d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société <i>Félix</i>
-<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>, ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de
-ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert
-Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait,
-le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une
-lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau
-et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais)
-qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois
-de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais
-j'avais quelque chose contre mondit cousin.</p>
-
-<p>Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme,
-habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au
-fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais
-quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose
-d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement
-désagréable.</p>
-
-<p>J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait
-rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une
-forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop
-étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder
-sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien
-à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin
-Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau,
-me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de
-surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant,
-il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un
-se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des
-plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle
-déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous
-son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait
-trop fou. Laisser passer la remarque avec un <i>Hein, vous trouvez?</i>
-trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en
-attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et
-quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et
-qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant
-à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement
-de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux
-s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie
-diabolique.</p>
-
-<p>Si de ce petit exemple de mon chapeau,&mdash;c'est chose étonnante, pour le
-dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,&mdash;vous
-n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je
-vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai
-la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et
-le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si
-on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être
-malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était
-que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que
-lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était
-toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté;
-mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits
-griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les
-plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui
-avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents
-inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation
-le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque
-visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité
-modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être
-blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité
-des proverbes, que <i>Ingenuas didicisse féliciter artes, etc.</i> Mieux
-vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs,
-il savait très-peu de latin.</p>
-
-<p>Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait
-l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète
-sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le
-cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait
-mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains
-passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien
-Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait
-fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque
-sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet,
-parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en
-gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler
-l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année
-précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et
-que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de
-fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille,
-de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre
-réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir
-de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle
-influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous
-étiez toujours désarmé.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Il y a trois ans environ,&mdash;je dois être ménager avec les années, car je
-suis encore si jeune,&mdash;que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14
-juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait
-venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit
-heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à
-l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un
-autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de
-Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg,
-puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin
-aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs
-de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera,
-nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur
-et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon
-cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.</p>
-
-<p>Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand
-enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes
-s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai
-promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent
-les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai
-Boerhave,&mdash;je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap,
-des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin
-entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection
-de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je
-lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des
-arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la
-pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être
-ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée
-au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.</p>
-
-<p>Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave
-(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus
-devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait)
-du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien
-de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais
-dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et
-le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par
-la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société
-de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois
-membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à
-élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du
-onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait
-donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais
-ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus
-grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général
-partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager
-son cœur sur le <i>gros et ennuyeux pareil</i>, un oncle d'un des convives,
-qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre,
-et un <i>insupportable long vieillard</i>, cousin germain d'une autre des
-personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait
-commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer
-la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.</p>
-
-<hr />
-
-<p>&mdash;Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami,
-l'étudiant Boerhave, cousin.</p>
-
-<p>Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non.
-Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap,
-je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps
-que je ne l'avais vu!</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette
-porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour
-montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force
-particulière sur le mot <i>est</i>; mais c'est justement pour cela que ce
-que je dis fait honneur à la ville de Harlem.</p>
-
-<p>Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la
-chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences;
-il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été
-frappé de défaillance.</p>
-
-<p>&mdash;De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords
-ronds.</p>
-
-<p>Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec
-elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.</p>
-
-<p>&mdash;Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?</p>
-
-<p>Je courus au porte-cigares et le lui offris.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la
-pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du
-monde.</p>
-
-<p>Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On
-est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu
-qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.</p>
-
-<p>Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de
-succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.</p>
-
-<p>Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations
-relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint
-rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il
-connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir:
-«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur
-quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles
-sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous
-quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette
-occasion pour me faire l'observation suivante:</p>
-
-<p>&mdash;Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient
-toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.</p>
-
-<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu
-un coup de pied de cheval sur la figure.</p>
-
-<p>Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance
-avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs,
-attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam
-ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur
-la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en
-désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela
-me parut tout à fait impossible.</p>
-
-<p>Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur
-d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que
-le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il
-assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un,
-que <i>le teint en devenait vilain</i>; mais lorsque Boerhave déclara
-qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu
-parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami
-du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans
-pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes
-les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques
-très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études,
-tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y
-avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son
-chat.</p>
-
-<p>Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.&mdash;Toutes
-les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au
-printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît
-pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant
-la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque
-connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles
-ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient
-très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et
-qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de
-midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service
-existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les
-oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit
-à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle
-comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans
-l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on
-peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au
-V<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de
-fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime
-mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine
-et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre
-des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et
-partis d'Amsterdam par le <i>trekschnit</i> de sept heures. Les hommes sont
-mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des
-favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec
-lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête,
-entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en
-bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles
-relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une
-goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles,
-lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles
-mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac;
-plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On
-rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept
-femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais
-passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière
-au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier
-<i>trekschnit</i> pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de
-bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles
-pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse,
-dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière,
-et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la
-richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps
-entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.</p>
-
-<p>Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant
-d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont
-les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent
-des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre
-comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté
-dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice
-signifie <i>Walleen.</i></p>
-
-<p>L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le
-ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où
-le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus
-des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un
-char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour
-attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux;
-c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun,
-un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un
-extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux
-armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un
-gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote
-noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise
-sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore
-un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un
-déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe
-bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter;
-elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec
-une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette
-sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne,
-et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des
-souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans
-le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de
-deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans
-d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes
-les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne
-idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces
-enfants le solennel Urve<a name="NoteRef_2_8" id="NoteRef_2_8"></a><a href="#Note_2_8" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que
-faites-vous de vos mains avec ces coquilles?</p>
-
-<p>À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes
-dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment <i>tout à fait de
-campagne</i>, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie
-hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs <i>chères
-petites bêtes.</i> Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez
-Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de
-garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un
-vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière
-le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de <i>la Foi
-doit paraître</i> ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux
-qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une
-famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus
-uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois
-blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils
-boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la
-liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues.
-Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un
-homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône;
-un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours
-vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être
-en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est
-seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois
-l'argent de leurs grands-pères.</p>
-
-<p>Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et
-demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se
-compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur
-place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et
-par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits
-boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui
-portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et
-de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues
-trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de
-leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci
-n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de
-leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des
-sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas
-le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec
-les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme
-d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire
-près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans
-valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une
-visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris
-de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de
-l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un
-habitué.</p>
-
-<p>Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois
-de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec
-la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du
-ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs,
-des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus
-loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la
-rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle,
-par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule
-et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir
-ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit
-rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier
-en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le
-tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze
-personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches
-pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que
-la plupart de ces derniers détellent en ville.</p>
-
-<p>Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous
-rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les
-teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs
-corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants,
-des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des
-sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce
-rire particulier que les Anglais nomment <i>a sneer</i>, en brisant un
-entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour
-m'empêcher de répondre.</p>
-
-<p>Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?</p>
-
-<p>Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière
-nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les
-fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je
-savais cela tout aussi bien que lui.</p>
-
-<p>Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous
-avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles
-étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis
-que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:</p>
-
-<p>&mdash;Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas
-encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.</p>
-
-<p>Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en
-regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je
-fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé
-soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait
-aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait
-demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»</p>
-
-<p>D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il
-disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent
-devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines
-bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures
-et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un
-moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se
-disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs
-de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là
-un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi
-troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société
-de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long
-d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis
-à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de
-ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou.
-Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande
-dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la
-remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien
-un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un
-<i>cactus speciosus</i>, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il
-prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup
-de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de
-demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là,
-auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et
-des chambellans de Sa Majesté le roi.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks
-au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était
-nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.</p>
-
-<p>Et ce mot m'alla à l'âme.</p>
-
-<p>Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées,
-avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles,
-d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais
-eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et
-brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me
-demanda avec impatience:</p>
-
-<p>&mdash;Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?</p>
-
-<p>Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui
-cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de
-montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à
-chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par
-fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks
-fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs
-qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est
-une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant
-d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour
-mériter toutes les médailles de la société <i>Tot nut van Algemeen</i><a name="NoteRef_3_9" id="NoteRef_3_9"></a><a href="#Note_3_9" class="fnanchor">[3]</a>,
-si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense
-qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire
-pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks
-l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant
-le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il
-semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de
-fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un
-homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare
-de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son
-attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait
-à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations
-qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il
-fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle
-sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux
-larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du
-pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer
-de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême,
-et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui
-persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui
-devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir
-être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que
-le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le
-généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il
-sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de
-la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine,
-il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que
-je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A
-quiconque ne trouvait pas la première <i>surprenante</i> et la seconde <i>à
-mourir de rire</i>, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant
-sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.</p>
-
-<p>Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans
-rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches
-profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille
-au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes
-basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un
-grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des
-Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un
-long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les
-Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en
-temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant
-pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies
-qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne
-demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un
-peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement
-des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la
-vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi
-peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Fleu&mdash;ve du Ta&mdash;ge, etc.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles
-touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il
-n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir
-de la vanité.</p>
-
-<p>La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit
-pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à
-bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait
-rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en
-empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.</p>
-
-<p>&mdash;Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais
-en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.</p>
-
-<p>Il était ainsi.</p>
-
-<p>On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.</p>
-
-<p>Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place
-et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà
-dépassée.</p>
-
-<p>Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si
-on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un
-très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés,
-remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis
-un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire
-apprécier aussi son talent.</p>
-
-<p>&mdash;Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une
-bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que
-vous n'êtes pas très-musicien.</p>
-
-<p>Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert
-Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit
-autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans
-quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en
-existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels
-sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa
-main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec
-un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à
-un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de
-l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine
-sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant
-glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un
-grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une
-clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la
-capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement
-plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête
-très-significatif, <i>n'a pas de méthode</i>; ou le tact de distinguer la
-musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont
-et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement
-copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales,
-on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de
-déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à
-loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants
-ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et
-les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches.
-Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que
-vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que
-cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je
-crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant
-qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou
-une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain.
-Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette
-impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré
-des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen,
-qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.</p>
-
-<p>Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense,
-je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter.
-Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux
-<i>Armes d'Amsterdam</i>; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie
-d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient
-une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une
-indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme
-s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande
-après;&mdash;comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé
-d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse,
-naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;&mdash;comment il
-regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup
-vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était
-tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop,
-et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction
-qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour
-pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle
-était assise;&mdash;comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore
-l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup
-de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis
-dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous
-avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de
-soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas.
-Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les
-noms de douteur et de pur drap.</p>
-
-<p>Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la <i>Cloche</i>,
-le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore
-la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce
-que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il
-partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme
-toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu
-la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le
-soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux
-petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient
-dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien
-vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la
-laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la
-connaissance.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> <i>Felix meritis</i>, une des principales sociétés d'Amsterdam.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_8" id="Note_2_8"></a><a href="#NoteRef_2_8"><span class="label">[2]</span></a> Formule de politesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_9" id="Note_3_9"></a><a href="#NoteRef_3_9"><span class="label">[3]</span></a> Société pour le <i>Bien-être général</i>, puissante association
-philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h5>HUMORISTES.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 35%;">
-L'armée part pur milliers, puissante, la plus<br />
-grande de celles que le pays d'eau a jamais<br />
-mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la<br />
-Zélande et la Hollande réunies.<br />
-(<i>Vondel</i>, Gyselbrecht van Aemstel.)<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="p2" style="text-align: center;">(Extrait d'une lettre de Melchior,)</p>
-
-
-<p>Cher Hildebrand.</p>
-
-<p>J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps
-imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais
-toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne
-savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait
-présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai
-eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père
-prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais
-qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez
-un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du <i>Veau bigarré</i> qui,
-tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois
-heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un
-quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue
-à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez
-quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une
-pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je
-connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans
-les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre
-imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas
-cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.</p>
-
-<p>Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un
-humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement
-à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste,
-cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon
-cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez
-trois <i>sirivers</i>, achetez une corde, etc.;&mdash;mais vous n'êtes pas un
-humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.</p>
-
-<p>On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour,
-mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite,
-il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute
-église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On
-n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus,
-on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver
-un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes,
-humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts
-humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris,
-humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et
-caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux,
-humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de
-mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui
-injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de
-sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et
-une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les
-livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de
-bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes
-de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose
-qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien
-qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous
-pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je
-ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles
-et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je
-n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si,
-comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les
-<i>parties essentielles</i>, ou d'après <i>l'habitus</i>, ou d'après un <i>systema
-naturale</i>, un <i>systema artificiale</i>, ce qui est proprement, quant au
-style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et
-en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup
-de choses religieuses dites d'un ton suffisant.</p>
-
-<p>Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il
-est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure
-définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne
-n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence
-à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt
-créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société
-de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: <i>Laissez
-reposer votre humour</i>: Jean-Paul prend le sublime par les jambes,
-le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce
-n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air<a name="NoteRef_1_10" id="NoteRef_1_10"></a><a href="#Note_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.» J'ai
-tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un
-humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est
-dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la
-<i>neskheid</i>: mais <i>hooft</i> et <i>neskheid</i> sont, quoi que <i>Tesfelschade</i> y
-puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que
-cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après
-tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent
-en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous
-verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en
-sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin,
-un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le
-trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la
-salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants;
-l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime
-d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes
-qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà
-vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté
-comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun
-d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception
-de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays
-connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse,
-plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour
-les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation
-considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes,
-de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.</p>
-
-<p>Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous
-rallier aux humoristes.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_10" id="Note_1_10"></a><a href="#NoteRef_1_10"><span class="label">[1]</span></a> «L'humour est le romantique comique, le rebours du
-sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur
-l'idée.»</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h5>LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.</h5>
-
-
-<p>On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu
-bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez
-nous sur le <i>trekschnit</i>; la ligne se brise au moins six fois avant
-d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure
-longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette,
-la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier.
-Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre
-autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que
-hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer
-qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme,
-une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste,
-c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la
-plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut
-faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis
-attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang
-coule vite. <i>Festina lentè, recté, sed festina.</i> Quant aux chemins de
-fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que
-j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un
-pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen
-de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des
-chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais
-que rarement faire usage.</p>
-
-<p>Pour ce qui est du <i>trekschnit</i>, j'ai déjà laissé voir mon sentiment.
-Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si
-le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume
-avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous
-pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au <i>roef</i>, un
-peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous
-êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour
-une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que
-mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds
-sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose
-de douloureux dans le mouvement du <i>trekschnit</i> qui rend ennuyeux
-le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le
-jeu; mais surtout il y a dans le <i>trekschnit</i> un génie de bavardage
-d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont
-toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le
-même ton monotone. Les anecdotes du <i>trekschnit</i> sont parfaitement
-insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée:
-«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il
-faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez
-pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement
-d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une
-seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son
-des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il
-mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a
-besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon
-de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à
-vous faire additionner la des avantages du <i>trekschnit.</i> Vous entendrez
-toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec
-attention au nom de <i>trekschniten</i> et de diligences qui font le
-trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez
-s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en
-cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste
-du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec
-laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit
-tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas
-que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un <i>trekschnit.</i>
-Au contraire, le <i>roef</i> est l'atmosphère naturelle de tous les
-préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles
-idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples
-d'hommes qui, pour avoir été trop en <i>trekschnit</i>, sont devenus lâches,
-rampants, avares, entêtés et importuns.</p>
-
-<p>En général, le <i>roef</i> est consacré aux gens qui en font le personnel
-ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui
-traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens
-qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le
-ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants
-de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une
-sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de
-chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre
-jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique;
-de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle
-de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables
-libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et
-montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères
-avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison,
-lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent
-<i>urvé</i> et <i>ikh eeft</i>; des caméristes qui veulent se faire passer pour
-leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être
-construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues
-avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un <i>profester</i>; des
-demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des
-mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles
-qui caractérisent les voyages en <i>trekschnit</i>, et les malheureux qui
-ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour
-l'autre <i>trekschnit</i> de huit heures. Je ne vous parle pas des vers,
-sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur
-toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il
-est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en
-même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec
-des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui
-vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des
-commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de
-chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des
-commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus
-souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont
-très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur
-nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de
-poste avec des poëtes qui vont faire une <i>lecture</i>; de nobles dames qui
-regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence
-et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec
-des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un
-monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes
-qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine
-d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines
-de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des
-chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos
-pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre
-les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une
-semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper
-le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout
-soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet
-de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et
-veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des
-viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances;
-des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui
-paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent,
-très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le
-contenu d'une diligence.</p>
-
-<p>De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les
-inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager
-en trois classes, savoir:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Les dormeurs,<br />
-Les fumeurs,<br />
-Les bavards.<br />
-</p>
-
-<p>Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les
-désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais,
-voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand
-on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais,
-et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur
-postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé
-avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de
-quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que
-je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai
-l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a
-bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore
-comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent
-encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur,
-pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût
-allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne
-dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces
-dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui
-avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on
-ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix,
-et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on
-fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus
-lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de
-nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de
-nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de
-comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied
-de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après
-avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne
-dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir
-par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur
-de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos
-dames&mdash;débonnaires comme elles le sont&mdash;n'osent jamais dire non...
-Moi, je maudis ce <i>non</i> dont je me suis chargé et dont je vais me
-charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout
-aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai,
-un jour, dit <i>non.</i> C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que
-tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze
-personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par
-l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose
-à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes
-pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais
-pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le
-pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique
-et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque
-voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs
-de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue
-tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la
-couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de
-porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À
-dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand
-vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers
-calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un
-dans l'autre, ils valent de six à huit <i>stuivers</i>, uniquement par les
-cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou
-recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel
-qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré
-d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il
-rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela
-que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier
-venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes
-de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en
-forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la
-nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent
-et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand
-toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée
-s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis
-que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de
-vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote
-(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces
-affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en
-ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de
-toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de
-mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à
-cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme
-disaient nos pères, de <i>sucer du tabac.</i> Car de même qu'on doit prendre
-des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il
-faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.</p>
-
-<p>J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires
-que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en
-vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins
-qu'ils ne vous rendent grognon,&mdash;mais j'espère toujours que vous êtes
-un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux.
-Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se
-résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de
-dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais
-ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis.
-Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le
-bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.</p>
-
-<p>Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse
-et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage
-à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen,
-chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de
-larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers
-bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos
-roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement
-silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais
-beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse,
-étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête;
-une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes,
-nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace
-pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là
-la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête,
-nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et
-de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement
-de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le
-plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!</p>
-
-<p>Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne
-surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où,
-dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni
-compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le bateau à vapeur,&mdash;me dis-je à moi-même,&mdash;améliorera et surpassera
-tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les
-moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide,
-vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce
-pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un
-paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites
-distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est
-pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien
-qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec
-de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout
-ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme
-celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et
-de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la
-mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la
-maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de
-gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et
-qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?</p>
-
-<p>Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même!
-Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir
-du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est
-un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir
-ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le
-mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des
-relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La
-nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour
-leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent
-que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez
-eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent
-aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour
-s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir
-imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en
-agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils
-ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils
-ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux,
-ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils
-ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si
-l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports,
-des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année
-aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des
-voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles
-soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont
-aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on
-peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure,
-tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent
-leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante
-campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs
-plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un
-petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une
-paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale
-et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des
-mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des
-voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions
-qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant
-l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles
-Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne
-avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant
-connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord
-riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets
-qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs
-rêveries,&mdash;où étaient-ils?&mdash;L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés
-à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours
-encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un
-cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis,
-sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables
-par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou
-telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre;
-c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du
-Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine
-de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été
-vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces
-rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses
-propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à
-soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.</p>
-
-<p>Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie,
-pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs
-de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et
-d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été,
-bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la
-maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels
-leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de
-leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou
-de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un
-plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!)
-Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre
-semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est,
-dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle
-ils s'exposent à tomber.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on
-arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de
-plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part
-ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche
-et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la
-cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai
-bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes,
-ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des
-nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une
-partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous
-voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir
-passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est
-l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde,
-on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on
-reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite
-et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la
-bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend.
-On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en
-voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres
-plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager
-veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont
-pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu
-vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie
-en bas!&mdash;Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur&mdash;Les
-cabines sont basses.&mdash;Vous ne sauriez croire quel effet désagréable
-produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.&mdash;C'est
-dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.&mdash;Je ne vois pas
-qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la
-balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis
-on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée
-sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa
-règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon,
-des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de
-matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges,
-courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va
-à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la
-machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant
-une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont
-traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque
-instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la
-traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure
-des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous
-mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos
-voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le
-lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez
-voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages
-à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le
-navire hautement vanté. Arriver <i>plus tôt</i> c'est le dernier, mais non
-le moindre martyre pour l'esprit impatient.</p>
-
-<p>Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela,
-pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable
-pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne
-voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère
-pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers
-moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire,
-j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien,
-et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à
-m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que
-j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de <i>smousjas</i>
-en <i>trekschnit</i>, qu'il y a des circonstances, des pensées et des
-perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je
-me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres
-en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup,
-mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large
-fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux
-foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la
-force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les
-conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et
-enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me
-caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux
-et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation
-sans murmurer.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous,
-car il n'y a pas d'haleine.</p>
-
-<p>On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.</p>
-
-<p>On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.</p>
-
-<p>S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments,
-ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune
-occasion de nous en apercevoir.</p>
-
-<p>Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un
-réseau de rails sur nos provinces.</p>
-
-<p>Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les
-petites distances de notre petit royaume.</p>
-
-<p>Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.</p>
-
-<p>Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!</p>
-
-<p>Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de
-notre monnaie se rouler au-devant de vous.</p>
-
-<p>Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera
-traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la
-prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h5>JOUISSANCE DE PLAISIR</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>(<i>Extrait de la correspondance avec Augustin.</i>)</p>
-
-<p>«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment
-pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui
-m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes
-mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas
-que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa
-kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-«Pour moi, pas de fête de kermesse,<br />
-Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,<br />
-Pas de folie sur son char de triomphe.<br />
-Par décret de la ville et au son des cloches<br />
-Et pendant dix jours,<br />
-Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?<br />
-<br />
-«Oh! laissez mon âme en paix;<br />
-Qu'un autre le fasse, l'envie me manque<br />
-De voir tant d'hommes, singes titrés,<br />
-Vraie race d'hommes semblables aux singes,<br />
-La bouche béante dans la rue et sur le marché,<br />
-Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!<br />
-</p>
-
-<p>«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux
-échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des
-fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de
-ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une
-kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps
-modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand
-jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits.
-Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie
-qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise,
-devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté;
-l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et
-le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable.
-Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint
-l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et
-notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser
-pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous
-sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose
-chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope
-déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient
-une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être
-nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que
-notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»</p>
-
-<p>Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger,
-au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là
-dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la
-corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une
-largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes
-plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir
-à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon
-ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme
-parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal
-s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il
-connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve
-aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de
-cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a
-sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.</p>
-
-<p>En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela
-serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la
-kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le
-crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:</p>
-
-<p>«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des
-écureuils et des souris blanches qui <i>doivent</i> bien tourner. Je me
-livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis
-aussi un martyr.»</p>
-
-<p>Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux.
-Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien
-de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit
-jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine:
-lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez
-savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous
-avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles,
-de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont
-joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû
-leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en
-lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver
-jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les
-trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en
-seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre
-chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle
-appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.</p>
-
-<p>À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû
-conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que
-tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop
-souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir
-de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop
-grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper
-de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller
-au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des
-jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie
-de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu
-beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion.
-Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération,
-mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes
-pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous
-entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous
-pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu
-et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous
-allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire
-une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si
-puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en
-disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux
-plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre
-ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre <i>fête des
-bacchantes</i>, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve
-vous méprisez trop les kermesses.</p>
-
-<p>La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter,
-mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de
-paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur
-jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec
-des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui
-étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites
-paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des
-rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles
-ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules.
-Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les
-hangars de la petite auberge: <i>le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver</i>,
-ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de
-petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de
-fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits
-paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés
-à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur
-pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette;
-ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des
-anneaux d'or à un <i>cent</i><a name="NoteRef_1_11" id="NoteRef_1_11"></a><a href="#Note_1_11" class="fnanchor">[1]</a> la pièce, toutes avec une amande cassante
-entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le
-commencement.</p>
-
-<p>Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore
-florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques,
-et exécutent une danse pour quatre dutes:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Connaissez pas trois Écossaises?<br />
-Ne pouvez-vous donc pas danser?<br />
-</p>
-
-<p>et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin
-en raclant derrière le chevalet.</p>
-
-<p>Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être
-blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus
-à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas
-y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout
-va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire
-de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous
-êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut
-pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait
-être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en
-venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct
-ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il
-appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme
-sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans
-la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour
-la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse;
-mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir
-à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le
-ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes
-remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est
-d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais.
-C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au
-Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec
-leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des
-chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains,
-de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est
-partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité,
-vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste,
-comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent
-h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils
-trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés
-des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme
-s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre
-expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont
-jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en
-trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes,
-ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée
-négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint
-critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce
-serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?»
-«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle
-Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?&mdash;Pas davantage; mais la
-blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela.
-Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur
-est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses
-gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec
-cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses,
-puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et
-plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le
-plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais
-dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les
-situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que
-ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble
-faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens
-philosophique ou poétique.</p>
-
-<p>Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien
-rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau
-telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année
-et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait
-leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à
-rendre heureux les hommes à bonne conscience.&mdash;Pour d'autres, oui,
-dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à
-vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il
-y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit
-qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du
-plaisir; avoir un sac plein de chiques,&mdash;plaisir; faire une promenade
-en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller
-au lit,&mdash;plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux,
-on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en
-partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent,
-est un plaisir, une véritable joie, une jouissance&mdash;ou si tout n'est
-qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui
-vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de
-raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme
-mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au
-jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,&mdash;je le sais, mon
-cher ami,&mdash;tout à coup <i>trop grand pour une terre</i> qu'il ne connaît
-pas, <i>trop délicat dans ses sentiments</i>, pour des plaisirs dont il
-ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe
-rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et
-poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de
-sens, et rimées, où il fait profession de <i>mépriser la matière, et sur
-les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face</i>; et toutes sortes
-de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là,
-la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort.
-Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de
-kermesse.</p>
-
-<p>Votre affectionné,</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">HILDEBRAND.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_11" id="Note_1_11"></a><a href="#NoteRef_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Monnaie qui forme la centième partie du florin, et
-équivaut environ à <i>deux</i> centimes.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h5>LES AMIS ÉLOIGNÉS</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que
-de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains.
-Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à
-l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant
-beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis,
-peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable
-distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous
-remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela
-me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je
-préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne
-Hollande.</p>
-
-<p>Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir
-contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais
-par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur
-sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou
-tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre
-plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux
-qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en
-Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie,
-à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers,
-j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à
-de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations
-et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien
-appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne
-reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont
-pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente
-affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde
-entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent
-du moins n'en pas ignorer.</p>
-
-<p>Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens
-c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation
-intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si
-bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance!
-j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais
-se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt,
-et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de
-menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un
-évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille
-bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais
-pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la
-voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir,
-écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui
-étaient sur la mer,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,<br />
-Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête<br />
-Imprime sur le sein de la mer écumante<br />
-Des signes redoutés qui présagent la mort.<br />
-<br />
-Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;<br />
-Leur linceul se déploie et flotte devant eux;<br />
-Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;<br />
-Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!<br />
-</p>
-
-<p>Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires
-et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un
-homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais!
-Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.</p>
-
-<p>Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle
-me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle
-rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une
-scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes
-éloignées sur la toile de la <i>camera obscura</i> de la pensée. L'heure
-du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses
-particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le
-sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au
-loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale.
-Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages
-indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés
-impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir
-dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à
-rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à
-la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce
-que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son
-propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional
-de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce
-que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu
-as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans
-le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle
-entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y
-a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le
-<i>Colombo.</i></p>
-
-<p>Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait
-te conduire à Rotterdam.</p>
-
-<p>Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable
-du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce
-qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers
-à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère
-petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si
-tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore
-pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace
-sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un
-petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre
-barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout
-habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une
-giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en
-riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute
-elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre
-ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant,
-s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre
-meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire,
-et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces
-caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop
-peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un
-plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes;
-là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un
-tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le
-vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade,
-à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté
-des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La
-confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre
-nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous
-en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous
-alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers
-enfants,&mdash;alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore
-plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux,
-et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les
-maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que
-les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que
-les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la
-kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi
-vous, comme Antoine?</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et
-occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel,
-il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à
-Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut
-placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous
-connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous
-nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse.
-La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien
-connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder
-ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie
-mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi
-indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien
-d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop
-bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est
-tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son
-affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant
-de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment,
-on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement,
-on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout
-cela. Le titre de <i>bon garçon</i> suffit pour donner droit à celui de
-<i>bon ami</i>, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux
-aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se
-baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les
-demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins.
-Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse
-bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne
-entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite
-jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés
-deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis
-tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer
-tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les
-jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà
-l'amitié de cette époque de la vie.</p>
-
-<p>Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand,
-par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille,
-situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous
-recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle,
-et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et
-confidents.</p>
-
-<p>Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés
-tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou
-que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je
-me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de
-village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous
-reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que
-nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui
-annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui
-me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me
-menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et
-j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine
-aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà
-séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve
-en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve?
-Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer
-le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue
-distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y
-renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui
-dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations
-avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et
-comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué
-à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors
-seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du
-sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent
-les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos
-rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous
-abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de
-sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère
-bien-aimée!</p>
-
-<hr />
-
-<p>Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son
-éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour
-l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la
-prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait
-Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent
-de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la
-maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut
-alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé
-derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit
-que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut
-très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il
-n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de
-temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit
-avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne
-connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa
-mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à
-peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de
-tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait
-marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait
-quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui
-adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de
-Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous
-et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept
-jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra
-y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé
-et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant
-cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne
-l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami
-de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des
-nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut
-mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient
-là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour
-un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé
-de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays:
-c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers
-et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs,
-grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps
-à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la
-Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais
-reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de
-cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre.
-Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et
-l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son
-visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance,
-Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation,
-catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était
-devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme,
-en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme
-jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous
-nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il
-n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de
-choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire
-hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de
-dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de
-pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de
-l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un
-juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec
-d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros
-lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer,
-par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité
-la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le
-même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon
-vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans
-auparavant dans son album:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,<br />
-Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;<br />
-Mettons mon nom tout seul à cette place à part,<br />
-Il te rappellera notre sainte amitié.<br />
-</p>
-
-<p>À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que
-j'habitais, qu'il nommait le <i>paradis de sa jeunesse</i>, et il s'empressa
-de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant
-deux jours.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une
-semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait
-une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un
-de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se
-contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil
-moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment.
-Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous,
-si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un
-sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité,
-lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une
-certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que
-nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que
-ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la
-cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les
-plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être
-avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin
-avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que
-du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons
-étouffées par couardise.</p>
-
-<p>Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient
-traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même.
-Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions
-furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de
-joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de
-communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de
-questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de
-tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour
-un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous
-tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous
-remettre mutuellement sous les yeux le <i>tempus actum</i>; comme nous
-ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en
-donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et
-de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment?
-et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que
-je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord
-valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance
-des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont
-souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.</p>
-
-<p>Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna
-peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences,
-et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent
-régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous
-trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que
-celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours
-de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après
-un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous
-trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos
-sentiments, et que nous étions restés les mêmes.</p>
-
-<p>Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait
-rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites
-circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé.
-La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des
-grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon
-de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos
-passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les
-éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des
-expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons
-en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous
-savourons le baume et le goût exquis de notre amour.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir.
-Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart
-de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux,
-des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces
-scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien
-ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois:
-ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous
-ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en
-balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la
-hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,&mdash;et quelle
-désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui
-y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon
-ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il
-l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé
-autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne
-pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de
-nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons
-que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à
-abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour
-notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en
-général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous
-sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation
-peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à
-l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux
-affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à
-celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive
-aviné.</p>
-
-<p>S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je
-ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.</p>
-
-<p>Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent
-en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues
-ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens
-intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de
-ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me
-sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris
-et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs
-me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je
-retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute
-valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit
-tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les
-uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent
-et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous
-que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai
-abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant
-soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui
-a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à
-l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille
-la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h5>L'HIVER À LA CAMPAGNE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop
-avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la
-campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité.
-Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans
-soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours;
-des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande
-toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela
-dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception
-les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs
-plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec
-sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude
-saison;&mdash;oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille
-campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec
-toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa
-suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on
-doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en
-sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que
-le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il
-est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne
-et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux
-jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant
-deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même
-pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le
-soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la
-nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit,
-jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps
-suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, <i>ils ne peuvent plus
-sortir</i>, ils ne peuvent plus <i>compter sur le temps</i>; ils n'osent pas
-sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon
-incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs
-épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce
-<i>temps est pire qu'un froid fixe</i>, et qu'ils désireraient un petit
-feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était
-seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver
-est formellement commencé.</p>
-
-<p>Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre
-l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les
-rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les
-grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements
-préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les
-manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte
-éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais
-pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui
-gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de
-nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël,
-célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse,
-et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède
-et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de
-fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des
-centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est
-accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un
-serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir;
-et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties
-de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires
-et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose
-déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et,
-disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de
-l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore
-que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la
-mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on
-consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours
-d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les
-arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il
-faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de
-la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui
-arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une
-soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil
-de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses
-progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée
-lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu
-toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les
-sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne
-vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.</p>
-
-<p>Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est
-assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil.
-L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette
-saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire
-mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous
-deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit
-est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut
-être gelée dans l'aiguière, et le penchant à <i>se retourner encore une
-fois</i> est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a
-du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement
-le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont
-condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade
-de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant <i>fourniture de bureau</i>; et
-si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de
-contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros
-comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous
-demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire
-avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour
-votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes
-à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre
-vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de
-hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées!
-Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette
-prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises,
-l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à
-demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de
-Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que
-les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième
-acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien,
-regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez
-ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la
-foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles
-(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime
-cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par
-des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant
-manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon
-cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder
-le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi
-s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?</p>
-
-<p>C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la
-ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber
-sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La
-chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros
-plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa
-pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière
-sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil
-à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant
-de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange
-comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de
-votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la
-Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il
-se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe
-à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et
-qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et
-qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler
-les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son
-cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant
-sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est
-levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles
-son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du
-foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des
-trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne
-viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques?
-Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous
-pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et
-ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où
-il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses
-dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des
-acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus
-grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer?
-n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs
-artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il
-n'a pas besoin; de la <i>source de vie</i> à un florin vingt-cinq cent. la
-boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les
-chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de
-péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre
-uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,
-par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il
-peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?</p>
-
-<p>Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu,
-un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent
-les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité
-qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des
-sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des
-éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la
-société <i>tot Nut Van Allgermeen</i>, et de Dieu sait qui encore. Nous ne
-connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui
-vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à
-nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la
-vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs
-de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par
-exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique
-infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.</p>
-
-<p>Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans
-arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas,
-sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à
-avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains
-derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de
-l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui
-sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on
-recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs
-cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le
-plus complet laconisme.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu oui, je viens un peu voir.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant,&mdash;les paysans commencent presque toutes leurs phrases par
-ce mot,&mdash;maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a
-aussi une partie de fins acheteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que
-je ne les aie à la maison...</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un
-autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il
-prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à
-regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais
-il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un
-peu sec.</p>
-
-<p>&mdash;Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa
-pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un
-pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate
-rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la
-ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?</p>
-
-<p>Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas
-avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise
-avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et
-le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la
-grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui
-a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec
-le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le
-secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes,
-une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie
-considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis
-l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.</p>
-
-<p>En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles
-menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six
-semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de
-l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut
-de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes.
-Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au
-commencement, parce que <i>cela sera meilleur marché</i>; plusieurs
-diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se
-retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la
-fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en
-même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de
-débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes
-de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois
-circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques
-établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une
-admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec
-l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en
-faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur
-douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter,
-mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...</p>
-
-<p>&mdash;Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui
-semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole,
-s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons,
-Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte,
-Jeannot!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un
-gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il
-en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse
-vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer
-les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs
-pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois
-quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins
-pour cette jolie femme? Huit et demie!&mdash;Bah! Antoine, n'avez-vous pas
-assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous
-donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et
-demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau
-lot, compère! Quel est votre nom?</p>
-
-<p>&mdash;Jean van Schoten.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez
-vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là,
-le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez,
-enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une
-bande, comme sur des <i>pannekoeks?</i> La femme pourra cuire à la maison
-pendant cinq jours.&mdash;Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro
-cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et
-un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...</p>
-
-<p>&mdash;Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'appelle Pierre de Wit.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.</p>
-
-<p>Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont
-bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent
-en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font
-parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront
-aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les
-gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la
-Néerlande.</p>
-
-<p>Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent
-en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et
-des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives,
-et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont
-présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez
-eux:&mdash;À qui le tour?&mdash;Vous avez déjà demandé depuis longtemps une
-petite goutte, voisin?&mdash;Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne
-risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.&mdash;Voici
-Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus
-au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième
-fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les
-petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et
-de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les
-directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière
-les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur
-l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de
-gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il
-en soit pour un florin.</p>
-
-<p>Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier
-numéro,&mdash;c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,&mdash;on
-hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup
-trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale.
-Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les
-magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un
-morceau de bœuf rôti.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque
-matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les
-fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire,
-et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur
-la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la
-glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à
-moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô
-Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un
-singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque
-vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop,
-vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même
-vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au
-même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et
-le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de
-croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et
-frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et
-que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie.
-Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses
-et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une
-société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa
-richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la
-campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui
-de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez
-aussi.</p>
-
-<p>Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne
-voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de
-la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes
-personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux
-grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les
-jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène
-avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les
-pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une
-jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment
-les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les
-petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis
-leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons
-bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se
-mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe
-glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout
-d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes
-gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent
-leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles
-prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de
-leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de
-petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière,
-tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris.
-Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la
-fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse
-avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors
-s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien
-goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas
-non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son
-balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit
-à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en
-tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la
-jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est
-déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une
-déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si
-bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et
-qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint,
-ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes
-qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui
-viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur.
-Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle
-fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le
-trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé
-que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre
-lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte
-qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune,
-la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de
-patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées
-ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part
-au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses
-lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes
-filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un
-plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du
-tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule
-de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et
-peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème
-ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le
-soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une
-lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud
-ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment,
-dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de
-son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue
-de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion
-d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre
-considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette,
-une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par
-erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut
-d'une tour et finit par s'en précipiter.</p>
-
-<p>Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci:
-Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour
-celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que
-vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.</p>
-
-<p>C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que
-voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste
-drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des
-caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes
-de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière
-d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,
-le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au
-concert de...,&mdash;nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix
-mille de notre temps,&mdash;il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour
-d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une
-manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,
-était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu
-ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un
-autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel
-avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi
-d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant
-qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que
-fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec
-elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide
-révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à
-l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le
-voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une
-autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un
-instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une
-autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,
-l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un
-regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son
-engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,
-est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...
-non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que
-feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle
-veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses
-amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle
-n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une
-manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes
-sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées
-de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.</p>
-
-<p>Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses
-paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine
-de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un
-paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la
-femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la
-file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux
-jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques
-questions:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en
-tête de marier votre fille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,
-les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions
-tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être
-entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est
-pas là.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le
-marchand.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.</p>
-
-<p>&mdash;Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la
-kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien
-entendu de cette espèce.</p>
-
-<p>Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à
-entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit
-qu'il faut changer de conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal
-noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un
-gros chat taché de roux et de noir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le
-blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne
-veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons
-boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures
-partout.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur
-se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des
-génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Il est tout noir.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut
-jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas
-convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez
-des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela
-no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la
-bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir
-une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les
-mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a
-un an, s'est enfuie avec sa couverture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, si c'était une génisse rouge?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit
-le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise
-aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis
-tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et
-au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui
-aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et
-à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une
-excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais
-quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il
-n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme
-sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari
-aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que
-c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon
-et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:&mdash;Trine,
-danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je
-vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous
-encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je
-pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice
-pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais
-beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien
-meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait
-pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose
-ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la
-main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce
-qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être
-patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et
-lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car
-je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!
-soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.</p>
-
-<p>&mdash;Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu
-vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune
-fille est devenue au moins poitrinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement
-que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:&mdash;Laisse le chagrin
-de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à
-en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les
-traire.</p>
-
-<p>Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de
-l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux
-d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au
-bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et
-le campagnard lui pinçant doucement la joue:</p>
-
-<p>&mdash;Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une
-jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas
-mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les
-commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui
-demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop
-en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un
-regard suppliant, si vous me voyiez par terre.</p>
-
-<p>&mdash;J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,
-bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre
-voisinage....</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.</p>
-
-<p>&mdash;Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,
-de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande
-avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois
-du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois
-est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie
-et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et
-aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et
-va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles
-brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la
-charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la
-moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront
-un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers
-fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,
-et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de
-jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent
-gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui
-apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà
-plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne
-vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à
-fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;
-une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît
-dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le
-bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son
-chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin
-il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus
-tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.
-Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de
-l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les
-arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle
-rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid
-au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les
-vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....
-Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de
-la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul
-qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction
-qu'il est la première primevère du printemps.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h5>LE PROGRÈS</h5>
-
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 55%;">
-Petite fille éveillée,<br />
-Que fais-tu dans mon jardin?<br />
-Tu cueilles toutes mes fleurs<br />
-Et le fais trop brutalement.<br />
-<span style="margin-left: 4em;">(<i>Vieille chanson.</i>)</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,
-mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je
-voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère
-Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette
-clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de
-la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma
-jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit
-Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la
-lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du
-crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait
-avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux
-affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment
-où il mord! Certainement, <i>Jacob et ses enfants</i> est un beau petit
-drame, le <i>brave Henri</i> est extrêmement brave; mais j'avais alors
-une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en
-brillant caractères: <i>Pour les enfants</i>; et quant aux titres tels que
-<i>Conseils et instructions</i>, ils me faisaient comme à tous les enfants;
-je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie
-collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans
-couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché
-étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique
-leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne
-comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur
-Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette
-terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire
-était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour
-d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour
-d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le
-bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait
-la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers
-la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose
-tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore
-vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir
-encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?
-croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me
-former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne
-lui donnât pas des aliments?</p>
-
-<p>Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en
-sais rien<a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.
-Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent
-toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses
-très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes
-qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se
-proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon
-qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent
-en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes
-mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les
-appelle que <i>jeunes gens studieux</i> et <i>chers enfants.</i> On ne sait pas
-que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas
-d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les
-paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous
-abaisser<a name="NoteRef_2_13" id="NoteRef_2_13"></a><a href="#Note_2_13" class="fnanchor">[2]</a>, mais vous élever,» sont restées une indication incomprise
-pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut
-s'entendre toujours appeler <i>studieux</i> et <i>chers?</i> Les enfants sont
-beaucoup trop modestes pour cela<a name="NoteRef_3_14" id="NoteRef_3_14"></a><a href="#Note_3_14" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des
-hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une
-seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de
-surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle
-raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent
-parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture
-avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la
-cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout
-cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de
-l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!</p>
-
-<p>Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde
-surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine
-de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans
-maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un
-rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule
-de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.
-Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos
-petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent
-à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté
-de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à
-vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne
-déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux
-enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire
-naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que
-vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes
-amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si
-ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,
-pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir
-ses terreurs. Le merveilleux,&mdash;comme c'est attrayant! n'est-ce pas
-même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des
-histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg
-que Balthasar Bekker; vous feuilletez les <i>Mille et une Nuits</i> avec
-plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.
-Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire
-d'un Faust, d'un Samiel et d'un <i>Cheval de bronze.</i> Le surnaturel,
-l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus
-grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à
-elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle
-la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,
-sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains
-railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si
-équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi
-sages que nous sommes puérils?</p>
-
-<p>Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous
-devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre
-grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de
-la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de
-votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être
-cruel pour la génération naissante?</p>
-
-<p>Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu
-plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche
-de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie
-beaucoup moins ennuyeuse. L'<i>heureux temps que celui de ces fables!</i>
-s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,
-le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas
-tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos
-splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de
-forces miraculeuses,&mdash;l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de
-sorcellerie,&mdash;des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle
-pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe
-d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de
-salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant
-plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de
-licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de
-Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes
-ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est
-comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait
-un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: <i>Néra, ou la dernière
-des Sirènes.</i> La haine de famille entre la race des naturalistes et
-les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré
-saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur
-bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de
-diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité
-morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre
-d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux
-parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que
-les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du
-lion;&mdash;ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes
-ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques
-misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons
-croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas
-l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre
-cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a
-classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres
-d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,
-leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et
-artificielles,&mdash;combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux
-venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,
-on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec
-des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.</p>
-
-<p>Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon
-son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les
-verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil
-et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour
-comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous
-nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le
-tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni
-sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres
-proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque
-chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,
-à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité
-que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.
-Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le
-microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait
-trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le
-bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais
-mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a
-beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette
-eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis
-m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de
-griffes qui combattent<a name="NoteRef_4_15" id="NoteRef_4_15"></a><a href="#Note_4_15" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à
-chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous
-déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières
-de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce
-qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre
-peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent
-portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que
-je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est
-insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il
-lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de
-votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment
-petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,
-illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis
-de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?
-Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la
-force centrifuge,&mdash;l'impitoyable science le dit,&mdash;nous le défendent.
-Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,
-dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,&mdash;mais vous avez mangé de
-l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour
-moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.</p>
-
-<p>Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la
-vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans
-les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé
-Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du
-<i>médecin malgré lui</i>, qui déplace le cœur et le porte da la gauche
-à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est
-devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli
-que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et
-Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni
-Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il
-avait douze ans avant de connaître l'A B C; les <i>pannekoeken</i> que le
-czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et
-ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes
-les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit
-qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux
-et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques
-qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les
-chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents
-Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines
-d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a
-pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait
-beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit,
-lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que
-le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre
-n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire
-n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il
-tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent,
-altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais
-cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur
-le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et
-une reine....»</p>
-
-<p>Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre
-temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens
-et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même
-siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses
-yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous
-qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes
-sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus
-pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration
-devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre
-enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque
-à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les
-générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et
-les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles
-ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un
-rideau: c'est inconvenant!</p>
-
-<p>«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1837.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami
-<i>Baculus</i>, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques
-mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le
-bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_13" id="Note_2_13"></a><a href="#NoteRef_2_13"><span class="label">[2]</span></a> Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_14" id="Note_3_14"></a><a href="#NoteRef_3_14"><span class="label">[3]</span></a> Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple
-les Fables de Gellert (qui ne sont <i>pas</i> écrites pour la jeunesse);
-afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables
-et à se moquer des femmes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_15" id="Note_4_15"></a><a href="#NoteRef_4_15"><span class="label">[4]</span></a> Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes
-dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un
-rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et
-à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope
-nous offre dos scènes plus pacifiques!</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h5>L'EAU</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell,
-un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me
-l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins
-dix fois, n'a pas été loyale,&mdash;et lorsque les hivers s'adoucirent, et
-qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai
-amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et
-Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au
-bord de la chaussée,&mdash;alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la
-longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait
-toujours à raser et à jaser, et je lui dis:&mdash;C'est la commère de Halley
-qui l'aura fait.</p>
-
-<p>Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien
-pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté,
-nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous
-retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma
-grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas
-encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de
-quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont
-j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa
-à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle
-que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop
-froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la
-ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas!
-je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais
-imprimer aujourd'hui!</p>
-
-<p>J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des
-vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile
-et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids
-quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces
-vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais!
-Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si
-le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un
-magnifique jour du Nord,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Un rejeton du soleil en robe de neige.<br />
-</p>
-
-<p>Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement
-en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous
-les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec
-sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine
-impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce
-toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il
-y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau
-d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!</p>
-
-<p>Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience
-de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de
-sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme
-les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a
-produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord
-glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants
-habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la
-grêle sur leur cuirasse,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Avec des faits dans les poings,<br />
-</p>
-
-<p>sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que
-j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une
-blancheur sans tache,&mdash;mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!</p>
-
-<p>Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins
-que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute
-fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter
-en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de
-tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes
-et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même!
-combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans
-les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec
-dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la
-cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop
-humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les
-familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais
-maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une
-princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage,
-on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des
-heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver!
-Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain
-favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour
-midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en
-temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du
-ciel, de la terre et du foyer,&mdash;comparer le scintillement de la neige
-blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur!
-Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?</p>
-
-<p>Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir
-être sans glace. J aime l'hiver,&mdash;je sens que l'hiver m'est nécessaire;
-j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos
-automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque
-soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste
-et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que
-mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi
-pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau
-m'est chère, l'eau limpide et vivante!&mdash;Quelles émotions elle éveille
-en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,&mdash;comme je l'aime
-tendrement!</p>
-
-<p>Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la
-terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en
-temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre
-ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec
-une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les
-mers et tous les fleuves.</p>
-
-<p>Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la
-vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un
-vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient
-distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la
-blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes
-blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de
-légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les
-soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble
-des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la
-voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses;
-tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme
-un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme
-un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit
-pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu
-brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface
-élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta
-mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et
-tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à
-la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de
-la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les
-collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste
-matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux.
-Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le
-sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez
-tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que
-toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.</p>
-
-<p>Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous
-parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les
-membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il
-y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par
-vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien
-refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles
-fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes
-des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et
-les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous
-côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys
-se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit,
-grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs
-grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré
-n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend.
-Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous
-embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles
-filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!</p>
-
-<p>J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle.
-Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son
-lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette
-bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est
-comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire
-timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de
-diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte
-penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant
-ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle
-monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui
-va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau
-et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;&mdash;tout est
-fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur
-tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie
-d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au
-centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des
-rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière
-sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté!
-se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante;
-comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit
-des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le
-ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez
-vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si
-vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau.
-Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme
-le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la
-rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et
-porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes
-et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les
-douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment
-la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si
-doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage;
-c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.</p>
-
-<p>Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein;
-lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface
-unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors,
-magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une
-séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à
-la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et
-mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et
-forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue
-et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle
-se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées
-et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie
-volupté.</p>
-
-<p>Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu
-sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès
-d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue
-une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours,
-j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts
-sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias
-et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec
-plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les
-pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas!
-qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Le cadavre difforme d'une beauté morte.<br />
-</p>
-
-<p>Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et
-inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau
-<i>fausse</i>, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente;
-elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque
-de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et
-traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est,
-un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est
-une sentence terrible de condamnation: la glace est un <i>hybride.</i> Je
-voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture,
-sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en
-quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet
-de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire
-bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.</p>
-
-<p>Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide
-cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas!
-Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de
-souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de
-mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la
-terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton
-origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force
-et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera.
-Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la
-liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et
-brillera de nouveau à la face du soleil.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Faisons encore un peu de feu maintenant.<br />
-</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h5>ENTERRER!</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mes amis, on vous enterrera tous!</p>
-
-<p>Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à
-votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps
-où il sera étendu&mdash;sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide,
-renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,&mdash;comme une
-pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera
-plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et
-la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en
-pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant
-de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la
-raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils
-n'ont pas honte,&mdash;l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit
-encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous
-étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir
-si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les
-yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on
-craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre
-mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de
-donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous
-transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous
-conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre
-le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée
-de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non!
-peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on
-plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en
-temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place
-où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où
-l'humanité vous a dit adieu!</p>
-
-<p>Je sais bien qu'il convient aux <i>intelligents</i> de nos jours de trouver
-tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais
-bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela
-m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra
-après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra,
-je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma
-famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe
-à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt
-général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses
-entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la
-libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions
-publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je
-comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport
-avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux
-pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les
-hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible,
-et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la
-tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui
-ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui
-toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de
-sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous
-avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire,
-et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors
-viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens
-de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin
-renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées;
-les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à
-ses propres morts, et nous avons A&mdash;B&mdash;C. Le thermomètre descend de la
-chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un
-froid glacial, désagréable à la longue.</p>
-
-<p>Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands
-hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était,
-et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort<br />
-Vous gâte un instant de joie,<br />
-Ni ne demande que l'amitié, moi mort,<br />
-Vienne trembler sur ma bière.<br />
-</p>
-
-<p>bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:&mdash;O loi!
-ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître
-d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce
-que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et
-lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous
-l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment
-humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui
-comprennent si mal la doctrine de la Bible.</p>
-
-<p>Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille
-mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou
-qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie
-dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous
-ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que
-vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort?
-Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien,
-ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt
-à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation
-(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de
-l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher,
-dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre
-portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux?
-qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la
-bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort?
-que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil?
-que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon
-dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre
-ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos
-proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre
-chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.</p>
-
-<p>C'est une pensée agréable pour moi,&mdash;et il me semble qu'elle adoucira
-mon lit de mort,&mdash;que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes
-yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les
-premiers jours, s'approchera de mon chevet <i>pour me voir encore une
-fois</i>; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les
-laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra
-congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle
-au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que
-j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation,
-de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux
-que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui
-survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:&mdash;oh! ce
-n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une
-douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi,
-mais de me porter envie.</p>
-
-<hr />
-
-<p>On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire
-s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les
-tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait
-la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les
-premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la
-maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard
-on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils
-dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans
-leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants,
-et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être
-enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu
-hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs
-du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la
-chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de
-Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises
-devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait
-contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le
-Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut
-encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint
-une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la
-parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et
-les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la
-doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui
-ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent
-là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux
-une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve
-du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les
-détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre
-siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait
-la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là
-encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans
-la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient
-Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable
-faiblesse.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos
-armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos
-vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil
-de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil
-insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant,
-d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et
-la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage
-assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en
-l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est
-étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que
-cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués,
-appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce
-sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour
-le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la
-cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les
-conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité.
-Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge
-en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais
-ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les
-titres de <i>naturœ se superantis opera</i>, non sous les larges ailes de
-la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des
-admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait
-ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos
-grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons;
-voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes;
-voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner
-la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur
-qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les
-salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des
-palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez
-vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel.
-Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si
-vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu
-qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands
-dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas
-de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!</p>
-
-<p>Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des
-églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne
-nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je
-sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité
-par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre
-pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la
-terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant
-moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent
-par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du
-but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul<a name="NoteRef_1_16" id="NoteRef_1_16"></a><a href="#Note_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas
-cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant
-considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et
-quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera
-aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien
-beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable
-contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce
-tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent
-de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.</p>
-
-<p>Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment
-romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont
-beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches,
-trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie
-propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien;
-ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes
-choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la
-fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier
-sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque
-pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre
-les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le
-lieu de repos de ceux qui leur sont chers;&mdash;c'est une idée du fossoyeur
-qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par
-anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.</p>
-
-<p>J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins
-l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences
-prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun
-sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie
-apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour
-de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que <i>vous
-êtes poussière</i> et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la
-mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie,
-d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût
-n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément,
-les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie
-avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement
-solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui
-ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village
-retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement.
-Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les
-parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a
-servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens,
-ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval
-qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands
-capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de
-là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles;
-le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières
-pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la
-fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car
-dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction
-pour tous les besoins.</p>
-
-<p>De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux
-enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, <i>magna funera.</i>
-Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un
-costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt.
-Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps,
-n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui
-doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre
-d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu
-propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend
-ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains
-endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de
-quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à
-votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais
-qu'en inscrivant sur le drap funèbre: <i>Pour les pauvres.</i> C'est bien
-dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!</p>
-
-<hr />
-
-<p>J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette
-occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois,
-en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille
-nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de
-vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable
-encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du
-deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous
-sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne
-savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui
-vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage,
-aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des
-manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne
-prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens
-légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux
-et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt.
-Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort
-ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur
-de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc
-pas si austèrement raisonnable,&mdash;soyez naturel, soyez simple, soyez
-humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous!
-je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants
-n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un
-seul coup!</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église;
-mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de
-sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle
-on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les
-blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des
-tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là
-qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais
-alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait
-doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la
-scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec
-quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais
-le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître
-sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des
-planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,&mdash;une
-jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était
-pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux
-caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle
-n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne;
-mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées
-désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,&mdash;on le cache.
-Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc
-cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière.
-Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière
-est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit
-une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine
-d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil
-jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela
-devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un
-étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une
-triste cérémonie; mais que ce fût <i>lui</i> que j'eusse vu enterrer, lui
-que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits,
-lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était
-étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front
-serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce
-sombre caveau,&mdash;je ne pouvais y croire!</p>
-
-<p>Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la
-tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette
-petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la
-lui montrer et sans lui dire:&mdash;Là repose un de mes amis; c'était le
-meilleur des hommes!</p>
-
-<p>Je finis comme j'ai commencé;&mdash;Mes amis, on nous enterrera tous! Oh!
-puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux
-qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs
-de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre,
-jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-<p><a name="Note_1_16" id="Note_1_16"></a><a href="#NoteRef_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être
-humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville,
-d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de
-prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est
-indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre
-qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme
-les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et
-les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il
-pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un
-apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h5>UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où
-il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres
-choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas
-apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui
-devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général
-n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente,
-comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il
-me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire
-dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en
-plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le
-tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite
-vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres
-yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de
-goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur
-et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et
-est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid.
-Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec
-violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de
-haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court
-risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête;
-c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les
-expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de
-vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs
-font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture,
-une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis
-d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que
-toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont
-entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les
-sacs de nos grand'mères.</p>
-
-<p>Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous
-qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle
-voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de
-grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages
-vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi
-grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être
-un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards
-brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au
-milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.</p>
-
-<p>Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis
-même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je
-fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est
-nécessaire pour parler en société <i>des plus beaux de tous</i>, fermement
-résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille
-de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et
-d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement;
-pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant
-cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au
-besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût
-de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe
-verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille
-des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert;
-ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un
-très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du <i>petit tableau</i>
-devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.</p>
-
-<p>Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la
-dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus
-après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec
-moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de
-l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres,
-des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille
-aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs
-heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des
-visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre
-pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux.
-Voici quelques numéros de mon catalogue:</p>
-
-<p>n° 1. <i>Un maître de dessin contemplant son œuvre.</i> C'est un nomme court
-et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi,
-et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les
-quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un
-pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote
-noire, grasse et usée, et d'un pantalon <i>décent.</i> Une cravate en forme
-de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de
-coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète
-de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches,
-qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà
-ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il
-s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est
-occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres
-de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb
-avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui?
-Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux
-martyrs de l'art qui ont été <i>méconnus</i> et dont les dons brillants ne
-sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il
-lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un
-des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie,
-il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la
-grande <i>Histoire des peintres</i>, mais personne ne prend garde à lui. Il
-croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact
-pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de
-l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les
-teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus
-illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble
-intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine
-des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après
-nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou
-au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il
-envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de
-sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société
-d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.</p>
-
-<p>Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la
-commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et
-son intérêt. Il lit le <i>Letterbode</i>, il lit le <i>Handelsblad</i>; jamais il
-n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la
-dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse
-détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs.
-Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra
-le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands
-peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa
-demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et
-humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts
-souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter
-est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même,
-messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,&mdash;il n'a
-pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,&mdash;la vérité exige que son
-historien le dise,&mdash;une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame
-de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de
-tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand.
-Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame
-Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste
-pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu
-intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde
-lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la
-ville savaient que le tableau de maître Punter <i>était acheté pour un
-cabinet</i>, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement
-des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau
-tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux
-paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par
-la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes,
-l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que
-lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières
-avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art;
-il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt.
-Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On
-s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour
-demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance!
-quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus
-terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour
-un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup
-de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour
-un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de
-ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit
-si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit
-si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne
-fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à
-l'exposition. Son tableau,&mdash;cette fois il représente une cuisinière
-qui nettoie un chaudron de cuivre,&mdash;il sera sans doute de nouveau
-mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La
-dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges,
-maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: <i>Flectere si
-nequeo superos, Acheronta movebo</i>; il ne soupire pas, car il n'entend
-pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour
-son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de
-génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente
-indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait
-encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de
-lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est
-vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière
-ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel
-sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet.
-Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de
-pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu
-la vue et la parole:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Le silence mord beaucoup plus que l'injure.<br />
-</p>
-
-<p>Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de
-personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un
-cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il
-était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois
-trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le
-portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais
-voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet,
-une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder,
-penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être
-regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des
-amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire
-comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une
-figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa
-vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de
-dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le
-petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand,
-je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour
-lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que
-vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait
-son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que
-ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même
-caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que
-c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa
-montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par
-son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée.
-Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle
-C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire
-les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est
-de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien
-risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque
-pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de
-jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et
-avec un peu moins, certainement à être heureux.</p>
-
-<p>N° 2. <i>Un tableau de famille.</i> C'est un monsieur et une dame d'un
-âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de
-l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris
-pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de
-la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais
-vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs
-physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise
-humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville
-voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls.
-Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se
-passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant
-de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était
-folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait
-reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je
-pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de
-voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye,
-et le bois de La Haye <i>était si magnifique</i>! Le lendemain matin, la
-voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau
-temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye
-qui <i>était si magnifique</i>, des nuages parurent se condenser dans le
-ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il
-tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait
-le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se
-restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on
-n'a pas de parapluie!&mdash;et puis les rues! On trouve donc préférable de
-se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est
-arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a
-mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était
-inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse
-dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi
-dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: <i>Nous
-allons tout attraper</i>, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la
-famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite
-fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le
-jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient
-vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui
-tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les
-autres avec inquiétude.&mdash;Allons donc à l'exposition! avait dit le
-papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée
-d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le
-petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:&mdash;Nous voici! et le
-plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle,
-la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche.
-Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y
-a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement
-mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille.
-Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus
-heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage,
-maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais
-elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus
-frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle
-compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se
-trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où
-l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une
-apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les
-mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter
-dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre.
-Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner
-des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les
-tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée,
-il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides
-de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires
-qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il
-force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de
-bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, <i>où il y a du
-génie</i>, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune
-fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours
-d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans
-le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant
-dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur
-vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le
-nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à
-la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé,
-d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il
-fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui
-n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode
-dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle,
-mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est
-attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite
-par une manie innée de trouver des ressemblances.&mdash;Vois donc, mon ami,
-ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?
-Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la
-tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de
-nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en
-passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans
-que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit
-être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire
-pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle
-de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé
-dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours
-sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un
-bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise
-à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir
-laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse
-ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de
-l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col
-finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les
-ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie
-turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc,
-qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la
-calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et
-des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque
-chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son
-étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle
-aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La
-Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!»
-dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant
-après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon
-<i>qui ressemble tant à Pierrot.</i></p>
-
-<p>On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est
-suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de <i>vraiment</i>
-beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le
-cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en
-aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture
-qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye
-ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On
-flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à
-briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye
-qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon
-Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions
-bien aller le voir.&mdash;Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en
-soupirant.&mdash;Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait
-paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est
-un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est
-pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait
-produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque
-chose à l'exposition.&mdash;Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont
-mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement
-dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant
-de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le
-tableau de Ko ne se trouve nulle part.&mdash;Quelle grandeur peut-il avoir?
-Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau
-avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:&mdash;Oui, ce sera cela, c'est
-bien sa manière,&mdash;et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé,
-monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko.
-Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute
-l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris;
-ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est <i>si magnifique</i> et
-dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est <i>très-distingué</i>, pour
-reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude
-qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi
-satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec
-le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une
-chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le
-petit ange écossais assis sur ses genoux.</p>
-
-<p>N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus
-ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils
-donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon
-catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu
-de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon
-ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle
-foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie
-et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son
-fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que
-quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante
-modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs
-d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait
-accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec
-cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette
-charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère
-qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap
-beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait
-absolument pas venir à l'exposition avant l'heure <i>fashionable</i>; et
-maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est
-dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se
-hasarde à peine à se placer devant la <i>vieille femme lisant la Bible</i>
-dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la
-considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant
-la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah!
-elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une <i>petite
-demoiselle!</i> Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la
-sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous
-la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme
-simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec
-le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a <i>tant vu dans sa
-vie et dans ses voyages!</i> Faites attention à ce malheureux Narcisse,
-heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant
-le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les
-beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les
-portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se
-trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans
-lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes
-les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole
-en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie
-chaque lois tout haut <i>qu'il a bien autre chose à faire dans la vie
-que de courir après des tableaux</i>;&mdash;sur cette jeune dame qui peint
-elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle
-n'ait vu les tableaux de son peintre favori, <i>car le reste lui est
-indiffèrent</i>;&mdash;sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt
-quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition
-de Dusseldorf.&mdash;Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce
-chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse
-canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?&mdash;C'est un
-peintre, un jeune peintre.&mdash;Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme
-qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de
-longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi
-plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore
-plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son
-<i>alter ego</i>, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie,
-son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval
-avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au
-spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais
-il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver
-dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et
-des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le
-mot <i>artiste</i>, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi <i>son</i>
-peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il
-voulait...</p>
-
-<p>Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les
-derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle
-vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le <i>peuple qui a
-déjà dîné?</i> ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel
-observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables
-coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?</p>
-
-<p style="margin-left: 75%;">1838</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h5>LE VENT.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le
-vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre
-toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle
-vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.&mdash;Ne dites pas:
-«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut
-que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De
-même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux
-par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté,
-vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que,
-dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois
-l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion
-universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne
-d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le
-faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même
-pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs
-et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la
-conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête
-et de l'adversité, en disant:&mdash;Me voici! Ils ferment les yeux devant le
-danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en
-exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs
-souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!</p>
-
-<p>Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions
-emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le
-puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut
-au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y
-tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les
-parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans
-l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne
-se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se
-promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il
-parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son
-frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.</p>
-
-<p>Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à
-l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à
-l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses
-coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre;
-mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la
-lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt
-comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du
-Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre
-leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs
-des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes
-blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève
-comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit
-et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à
-des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent
-sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.</p>
-
-<p>Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout
-bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air!
-Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage
-te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la
-voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans
-les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni
-l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la
-voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure.
-Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction,
-pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout
-était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de
-vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant
-sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était
-la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de
-Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise
-du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la
-poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui
-apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel
-rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice
-où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était
-l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de
-vent.</p>
-
-<p>Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable,
-n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il
-est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement
-créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence,
-que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage
-brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et
-couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant
-à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur
-empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche
-moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus
-grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une
-pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux
-larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent
-béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient
-sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité
-et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la
-face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il
-éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant
-tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.</p>
-
-<p>Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté
-les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante.
-Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre,
-dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un
-lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille
-un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté
-vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer
-dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant
-doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs,
-et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en
-battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait
-en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres
-semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons
-doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule
-voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi
-murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il
-était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un
-vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant
-les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans
-le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après
-le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas
-non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre.
-Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la
-Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit,
-la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné
-tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir
-y pénétrer,&mdash;alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme.
-Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans
-et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils
-viennent à lui et disent:</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des
-messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une
-tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont
-les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une
-fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent
-se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte
-le calme. Ne craignez pas,&mdash;croyez seulement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4>
-
-
-<h5>RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo,
-l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore
-du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise,
-de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au
-puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa
-manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à
-vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo:
-ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités
-présumées des époux de différentes couturières, <i>Blok, over den Kant,
-Préveille</i> et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari
-de mademoiselle <i>over den Kant</i>, ni de mademoiselle <i>Blok</i>, ni de
-mademoiselle <i>Préveille</i>, ni même de mademoiselle <i>Nautgen op Zoom</i><a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>,
-a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a
-été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant
-sur la tête de mademoiselle de <i>Zoom</i> plane le génie, l'espoir de
-la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous
-saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge
-de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école
-hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer
-clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son
-talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout
-isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au
-<i>Messager du soir</i> et prendre l'avance sur le <i>Journal du Commerce.</i> Je
-veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang
-patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez
-comment notre Bleeklo est de <i>Zoom</i>, dussé-je, pour l'appréciation
-esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de
-cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à
-un article du <i>Messager des lettres</i> qu'à une lettre confidentielle,
-dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber
-complètement votre attention de lecteur!</p>
-
-<p>Je commence par vous dire qu'en qualifiant de <i>Zoom</i> de monstre, je
-n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit
-ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le
-sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile
-avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école,
-il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche,
-et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de
-brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins
-et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge.
-Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de
-ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en
-bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et
-l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour
-peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières
-et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de
-bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail,
-c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus
-que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous,
-mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un
-marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui,
-selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu
-à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut
-là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il
-ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières
-noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de
-rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de <i>sable</i>,
-il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage
-lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des
-aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un
-aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était
-arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux;
-il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait
-l'esquisse <i>d'un cœur altéré</i>, lorsque les malheureux troubles de ce
-temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans
-leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on
-n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il
-aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: <i>Un grand
-souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup</i>, et d'une autre sur
-la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il
-en soit, on eût presque oublié de <i>Zoom</i>, s'il n'avait reparu l'année
-dernière avec son chef-d'œuvre: <i>C'est un tour pur monter.</i> L'idée
-n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un
-très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté
-de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la
-vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain <i>qui ne peut monter</i>
-ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,&mdash;on le
-voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a
-représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous
-une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est
-un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du
-tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on
-pourrait dire que le génie de <i>Zoom</i> a atteint l'apogée de sa force.
-Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan
-et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions;
-avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de
-la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même
-temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais
-les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si
-bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur
-du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec
-laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du
-cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un
-nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble
-sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce
-point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de <i>de Zoom</i>
-vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et
-surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.</p>
-
-<p><i>De Zoom</i> n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que
-joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il
-prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté
-à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu
-devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait
-la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car
-il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné
-la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter
-brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous
-voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme
-s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre,
-dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les
-favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces
-cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte
-une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit
-rester perruque.»</p>
-
-<p>D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,&mdash;d'où un fils de fabricant
-de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!...
-Il faut que je brise là.</p>
-
-<p>Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">17 janvier 1839.</p>
-<p style="margin-left: 75%; font-size: 0.8em;">HILDEBRAND.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i></span>&mdash;Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume
-soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une
-lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le
-contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et
-très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h5>ANTOINE LE CHASSEUR.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale
-de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il
-est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus
-larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays
-jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire
-la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il
-faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le
-promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes,
-couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui
-compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et
-les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable
-sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours,
-ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes,
-des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels
-la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au
-cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de
-distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à
-demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et
-d'agaric rugueux.</p>
-
-<p>Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl
-dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et
-les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient
-aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces
-charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais
-ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut
-vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres,
-car il n'aperçoit plus que le <i>Hondsbosch</i> qui, malgré son nom, n'est
-point un bosquet, puis la <i>Lype</i>, la plus grande plaine desséchée
-artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'<i>Herbe
-des vaches</i>, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien,
-regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs
-assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le
-Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.</p>
-
-<p>C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de
-très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte
-de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure,
-adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut
-un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et
-de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait
-sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure
-avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de
-volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il
-se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement,
-poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de
-chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus
-facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a
-besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant
-les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant
-l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les
-démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves
-du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien
-que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber
-en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir
-d'avoir quelque part au butin.</p>
-
-<p>Le jeune chasseur,&mdash;car c'en était un,&mdash;était à dessiner avec sa blouse
-verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé
-sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir
-vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous
-le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son
-visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir
-le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord
-l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une
-expression d'abattement.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts
-joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux
-d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un
-coup de pied à Veldine.</p>
-
-<p>L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la
-tête, il ajouta.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?</p>
-
-<p>Il prit le chemin qui conduisait vers le village.</p>
-
-<p>Si la jeunesse de Schoorl eût vu son <i>Antoine le chasseur</i>, car tout
-le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure,
-elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son
-œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait
-été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère
-le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux
-petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il
-laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids
-grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses
-joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un
-cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur
-appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une
-qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa
-bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les
-fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était
-pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude,
-et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition
-d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans
-transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir,
-et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui
-d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence
-des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et
-facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir
-et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en
-donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le
-lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait
-de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires,
-n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il
-semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son
-cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.</p>
-
-<p>Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non
-loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main
-droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter;
-mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet.
-Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au
-signal.</p>
-
-<p>Il sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera elle! dit-il tout haut.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du
-fond de la maison.</p>
-
-<p>Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses
-lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva
-la tête et fit signe au chien.</p>
-
-<p>Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait
-cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de
-la chaumière une petite source venant de la dune.</p>
-
-<p>&mdash;Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un
-ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à
-demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine!
-Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.</p>
-
-<p>Triste prévision pour celui qui va en chasse!</p>
-
-<p>Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La
-chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et
-s'éloigna à droite. Antoine la rappela.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma
-chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à
-paitre sur la dune. Et il tourna à droite.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en
-campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des
-boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la
-brande<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était
-lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement
-sa pipe.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac
-aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace
-d'un braconnier, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je
-dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!</p>
-
-<p>&mdash;Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et
-se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où
-s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à
-monter.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le
-petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà
-au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller
-de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel
-descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à
-étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles
-avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres
-précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se
-cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi,
-tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq
-chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais
-on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait
-sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui
-poursuivait son chemin d'un pas rapide.</p>
-
-<p>&mdash;Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est
-sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il,
-et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons,
-Veldine, au premier perdreau tué!»</p>
-
-<p>À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir
-le terrain de chasse.</p>
-
-<p>Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur
-qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent
-se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit
-un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière,
-sur le banc devant le <i>Lion rouge</i>, lorsque Antoine passa chargé de
-gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux
-gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les
-abat pas moins toutes les deux?&mdash;C'est parce qu'il à un fusil à deux
-coups, avait-on répondu.&mdash;Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est
-parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le
-chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans
-les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent
-tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut
-et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la
-vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés
-mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.</p>
-
-<p>La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur
-des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper
-l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès
-qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait.
-Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler
-très-fort, le nez contre le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.</p>
-
-<p>Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après
-l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant
-son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues
-oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien,
-vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur
-une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements
-entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.</p>
-
-<p>Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce
-n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.</p>
-
-<p>Et il poursuivit son chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que
-voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et
-vous le comprendrez.</p>
-
-<p>Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie
-des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit
-souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la
-jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui
-est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate
-et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles
-d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer
-pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline,
-elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère
-sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient
-le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et
-le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine
-le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort
-éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi
-qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans
-l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant
-et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à
-entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du
-bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire
-des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait
-avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il
-venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux,
-jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un
-son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait
-bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage,
-mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins
-affectueux pour cela.</p>
-
-<p>Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car
-c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà
-apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul
-perdreau.</p>
-
-<p>&mdash;Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore,
-mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!</p>
-
-<p>&mdash;Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda
-Antoine.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette.
-Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.</p>
-
-<p>&mdash;Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour
-de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je
-veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de
-folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous
-verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!</p>
-
-<p>Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme
-remontrance.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser
-sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore
-un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!</p>
-
-<p>&mdash;C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui,
-lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la
-joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le
-sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de
-plaisir autour de la chambre en battant des mains.</p>
-
-<p>Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui
-avec quelque dédain:&mdash;Ce n'est qu'un lièvre!</p>
-
-<p>Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de
-plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides.
-En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune
-de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville
-dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec
-et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés
-humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la
-Hollande du nord, <i>il ne découvrait la vie.</i> Il remarquait bien çà et
-là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais
-ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine
-méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une
-légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui.
-Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt,
-et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse
-épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de
-lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un
-abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour.
-Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans
-ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline
-de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.</p>
-
-<p>La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit
-sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que
-la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière
-sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste
-étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez
-vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être
-le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit
-en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos,
-et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait
-haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule.
-Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!</p>
-
-<p>Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une
-couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il
-tira aussi sa gourde pour boire un coup.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais
-être quitte de ce rêve!</p>
-
-<p>Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente,
-et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer
-lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se
-représenta à lui plus vivement que jamais.</p>
-
-<p>Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de
-l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de
-Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de
-chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette
-avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois
-perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée;
-chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il
-approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin.
-Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son
-fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent
-chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où
-il se posa.&mdash;Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe
-de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla
-pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl,
-mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait
-avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer
-s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla
-en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore,
-jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait
-par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.</p>
-
-<p>Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision
-se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses
-éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les
-vagues.</p>
-
-<p>Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de
-la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux
-spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer
-devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles
-dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu
-retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au
-galop la colline.</p>
-
-<p>Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune
-voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée
-devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des
-yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis
-partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme
-parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux,
-mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son
-fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une
-couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec
-complaisance.</p>
-
-<p>C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût
-le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten
-unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine
-l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à
-tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais
-renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur,
-et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison
-de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait
-Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.</p>
-
-<p>Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton
-demi-impératif:</p>
-
-<p>&mdash;Où sont-ils allés, Antoine?</p>
-
-<p>&mdash;Vous devez le savoir! dit celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten.
-Avez-vous quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.</p>
-
-<p>&mdash;Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et
-trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.</p>
-
-<p>&mdash;Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant
-du diable!</p>
-
-<p>Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers
-le nord.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le
-chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses
-yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup
-de sa gourde et se dirigea vers le midi.</p>
-
-<p>Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus.
-D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a
-l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de
-genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore
-plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux
-contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux
-étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils
-prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils
-s'abattirent de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine
-pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même
-direction pour poursuivre la compagnie.</p>
-
-<p>Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre
-dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne
-perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute
-vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement
-préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui
-couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu
-à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une
-fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal,
-non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et
-parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin.
-Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.</p>
-
-<p>Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la
-compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans
-cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être!
-le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol.
-Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais
-tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui
-tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au
-delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation
-était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant
-d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et
-puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme
-elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur.
-Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux
-en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là,
-à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son
-désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol,
-et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!</p>
-
-<p>Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait
-de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un
-instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur.
-«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres
-yeux!» dit-il en soupirant.</p>
-
-<p>Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et
-tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit
-entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des
-retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son
-doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau
-tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur
-lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du
-premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait
-de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait
-tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière
-était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil
-que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision
-reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le
-petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!</p>
-
-<p>Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement
-le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux
-desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa
-hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de
-nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et
-les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque
-au même instant, «<i>arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide</i>,»
-comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.</p>
-
-<p>&mdash;Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine
-le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers
-Schoorl.</p>
-
-<p>Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir,
-puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas
-comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il
-allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.</p>
-
-<p>&mdash;Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux
-cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du
-taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton
-lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te
-le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?</p>
-
-<p>Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des
-perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le
-considéra.</p>
-
-<p>Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant
-par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant
-Antoine.</p>
-
-<p>&mdash;Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec
-vivacité, et un nuage reparût sur son front.</p>
-
-<p>Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de
-l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous
-les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp,
-descendit rapidement avec l'animal.</p>
-
-<p>Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la
-carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce
-qu'elle va faire.</p>
-
-<p>Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant
-s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette
-heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière.
-Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un
-grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.</p>
-
-<p>Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y
-attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se
-remit sur-le-champ.</p>
-
-<p>&mdash;Sac plat! lui cria-t-il en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec
-le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage
-le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le
-regardant avec incrédulité.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se
-convaincre.</p>
-
-<p>Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers
-son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher
-de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait
-sanglante à ses pieds.</p>
-
-<p>Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté,
-il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du
-filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.</p>
-
-<p>Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais
-l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation:
-il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était
-tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le
-saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du
-canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru
-déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa
-autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire
-retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup
-de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse
-qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la
-quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup
-avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée
-de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du
-cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout
-perdu.</p>
-
-<p>L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans
-laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement
-de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et
-monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait
-tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut
-de la dune.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le
-saisissant par le bras,</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La
-mer va venir tout à l'heure.</p>
-
-<p>Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé
-une tombe avec ses doigts.</p>
-
-<p>Le soir suivant, il avait rendu l'âme!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Terres en friche ou incultes.</p></div>
-
-
-<h5>FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="TYPES_HOLLANDAIS" id="TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></h3>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4><a name="Ia" id="Ia">I</a></h4>
-
-
-<h5>LE BATELIER.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>J'ai si souvent voyagé en <i>trekschnit</i><a name="NoteRef_1_19" id="NoteRef_1_19"></a><a href="#Note_1_19" class="fnanchor">[1]</a> que je suis à même d'écrire
-sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand
-éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte
-<a name="NoteRef_2_20" id="NoteRef_2_20"></a><a href="#Note_2_20" class="fnanchor">[2]</a> mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour
-avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais
-maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement
-en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant
-dans l'air crient à diverses autres le <i>Memento mori</i>, l'affaire prend
-pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer
-le <i>roef</i><a name="NoteRef_3_21" id="NoteRef_3_21"></a><a href="#Note_3_21" class="fnanchor">[3]</a> entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur
-les temps changés. Ce n'est pas tant pour les <i>trekschnits</i> que cela
-me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens
-de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup,
-mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race
-de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais
-ils disparaissent de la terre&mdash;je veux dire des eaux. Respect pour
-eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre
-ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne
-manquera au message, pas un <i>stuiver</i> à l'argent, pas un mot ne sera
-lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble.
-Faites-lui seulement <i>savoir</i> que vous vous fiez à ses soins, et soyez
-aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image
-est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel
-d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux
-entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit
-d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre
-bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux
-<i>compliment</i>, et que <i>toute la famille allait bien</i>, et l'impatience
-d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa
-bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans
-lui dire:&mdash;<i>Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?</i> ou pouvais-tu dans
-sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller
-dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les
-plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta
-barque, quand il était vert<a name="NoteRef_4_22" id="NoteRef_4_22"></a><a href="#Note_4_22" class="fnanchor">[4]</a>, jusqu'à ce que la table d'étudiants sur
-la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le
-félicitais&mdash;que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille
-couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on
-avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le
-<i>trekschnit</i> ne devrait pas être supprimé!</p>
-
-<p>Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui
-savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure
-de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du
-<i>roef</i>, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le
-pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le
-pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit
-d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de
-tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes
-mésaventures à bord du <i>trekschnit.</i> Chacun avait son mérite propre
-dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des
-lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions;
-l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens
-de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième
-parlait de <i>Bonaparte</i>, et combien celui-ci avait dû avoir peur des
-cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un
-ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa
-culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines;
-le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et
-son frère, surnommé <i>le Teigneux</i>, qui n'avait pas toute la dignité de
-l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable,
-et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous
-vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait;
-car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le
-sort qui attend les <i>trekschnits</i> dans l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le
-<i>roef</i>, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après
-avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans
-le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini,
-batelier?&mdash;Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.&mdash;Mais
-grâces aux chemins de fer.&mdash;Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne
-vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt
-fini d'eux. Mais la nouvelle...&mdash;La demoiselle ne connaissait rien de
-plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait
-pas à l'y faire monter.&mdash;Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans
-doute quelque chose sur le soufflet souterrain?&mdash;Sur le quoi? demanda
-la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?&mdash;Mais le soufflet
-souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix
-rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des
-canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple,
-et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en
-avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez,
-n'est-ce pas?&mdash;La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la
-bouche.&mdash;Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un
-certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres
-les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations.
-Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à
-côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;&mdash;Ici
-le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que
-dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son
-innocence.&mdash;Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous
-recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance.
-Ici la demoiselle ne put se contenir:&mdash;Dans la balance, batelier?
-s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi
-grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?&mdash;Vous
-allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon:
-tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous
-placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous
-voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on
-n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts.
-Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même?
-vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?</p>
-
-<p>À cet appel l'interpellé, qui est domestique du <i>Teigneux</i>, ne répondit
-qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.&mdash;Pierre y
-a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin:
-cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on
-attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait
-froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une
-demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et
-donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin
-de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.</p>
-
-<p>&mdash;Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de
-gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école.
-Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les
-bateliers, à cause du grand air et du vent.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_19" id="Note_1_19"></a><a href="#NoteRef_1_19"><span class="label">[1]</span></a> Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins
-de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en
-Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_20" id="Note_2_20"></a><a href="#NoteRef_2_20"><span class="label">[2]</span></a> Page 66.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_21" id="Note_3_21"></a><a href="#NoteRef_3_21"><span class="label">[3]</span></a> Arrière du <i>trekschnit</i>, et premières places.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_22" id="Note_4_22"></a><a href="#NoteRef_4_22"><span class="label">[4]</span></a> On désigne en Hollande par le nom de <i>verts</i>, les
-étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme
-partout, à certaines tribulations et épreuves.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IIa" id="IIa">II</a></h4>
-
-
-<h5>LE DOMESTIQUE DU BATELIER.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>&mdash;Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak
-à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta
-cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire
-fortune en réalisant cette proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se
-mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur!
-Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes
-doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce
-pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.</p>
-
-<p>Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine
-oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18..
-(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une
-petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres
-de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles
-flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité;
-alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée,
-s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Faites monter Kees<a name="NoteRef_1_23" id="NoteRef_1_23"></a><a href="#Note_1_23" class="fnanchor">[1]</a>, dit-il au domestique qui entra.</p>
-
-<p>Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ
-cinquante ans, de taille moyenne.&mdash;Que désire monsieur? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de
-poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la
-plus respectueuse attitude.</p>
-
-<p>&mdash;Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant
-vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...</p>
-
-<p>Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose
-désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci,
-voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en
-ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux
-le plus beau courage du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.</p>
-
-<p>&mdash;Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa
-redingote gris-jaune.</p>
-
-<p>Le bourgmestre prit une prise et dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai attendu l'occasion de le récompenser.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler
-au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,...
-monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien;
-il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une
-petite place facile, une bonne petite place...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur;
-je ne désire nullement charger...</p>
-
-<p>Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place
-il s'agit...</p>
-
-<p>Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec
-majesté:</p>
-
-<p>&mdash;Le bénéfice de domestique à bord du <i>trekscknit</i> de X. Il sera donné
-dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant
-(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut
-m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.</p>
-
-<p>Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait
-d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si
-clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ,
-que Kees jugea prudent de partir.</p>
-
-<p>&mdash;Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en
-rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné
-aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!</p>
-
-<p>Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et
-lui demanda ce qu'il avait.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux
-roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce
-que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la
-vadrouille<a name="NoteRef_2_24" id="NoteRef_2_24"></a><a href="#Note_2_24" class="fnanchor">[2]</a>, hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt
-fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un
-fossé! C'est magnifique, hein?</p>
-
-<p>La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces
-exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle
-en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais
-avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier,
-un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de
-ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis
-longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux
-pour celui sur qui cela tombe.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer;
-laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier,
-lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne
-maison.</p>
-
-<p>Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui
-arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus
-d'une fois, la main à la barre du gouvernail.</p>
-
-<p>Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours;
-c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre
-du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous
-arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à
-sortir.&mdash;Attends ici un instant, me dit-il.&mdash;Avec la voiture?&mdash;Non,
-dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le
-connais.</p>
-
-<p>C'était en effet mon neveu.&mdash;Que venez-vous faire ici, me dit
-celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais:
-monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette
-plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu
-que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une
-demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de
-clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour;
-on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis
-monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter,
-et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le
-défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais
-celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis
-au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit
-marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser
-des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux
-belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient
-consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique
-du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce
-poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord.
-Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une
-attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je
-vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément
-que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen,
-ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une
-bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans
-la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il
-avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose,
-M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à
-une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir;
-mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de
-batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak
-et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait
-que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers
-sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le
-plus jeune domestique.&mdash;Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans
-les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille
-sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous
-traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte,
-et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais
-elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma
-soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se
-mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que
-moi, s'il plaît à Dieu!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_23" id="Note_1_23"></a><a href="#NoteRef_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Abréviation de Corneille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_24" id="Note_2_24"></a><a href="#NoteRef_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés
-au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des
-navires pour les nettoyer.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IIIa" id="IIIa">III</a></h4>
-
-
-<h5>LE BARBIER.</h5>
-
-
-<p><i>À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.</i></p>
-
-
-<p>Mon digne collègue,</p>
-
-<p>Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des
-patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle
-année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire
-depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à
-l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale,
-diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse
-échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque
-tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui
-comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la
-dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système,
-et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas
-capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une
-ulcération, de la guérir <i>secundum legum artum</i>, ou de graisser une
-emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait,
-ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une
-compresse.</p>
-
-<p>Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à
-Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était
-une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond
-savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires
-les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous
-sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre
-branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si
-bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment
-amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été
-donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle
-est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans
-les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer
-que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute
-confiance en notre lancette?</p>
-
-<p>Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen
-surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art
-qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant
-de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins,
-nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non
-sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour
-moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne
-vous en naît pas de nouveaux. Hier,&mdash;et cette circonstance même m'a
-porté à vous écrire aujourd'hui,&mdash;hier j'ai perdu mon dernier patient,
-qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large
-instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron
-avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore
-habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable.
-Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible,
-au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche
-chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes
-mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides,
-les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et
-ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que,
-depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur
-barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on
-nomme <i>Jeune-France.</i> Je les vois tous les jours dans les magasins
-d'estampes.</p>
-
-<p>Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition
-pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on
-présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération
-disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à
-laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur
-à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre
-inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes?
-Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent
-pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que
-cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.</p>
-
-<p>Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous
-en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche
-représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur
-bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une
-nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons
-patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi
-dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile
-branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants.
-Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle
-institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas
-graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire
-la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être
-présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment
-ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den
-Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire
-à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion
-de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos
-pères!) se soustrait à la faculté.</p>
-
-<p>Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est
-déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils,
-qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement
-l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de
-cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste
-avec notre inoubliable patron au <i>principium nocentium</i> de l'eau,
-en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi,
-le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu
-de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec
-le misérable <i>sulfatis quinini</i>, seulement et uniquement en lui
-conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la
-fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous
-quitter aussi. Adieu, <i>avicissime collega</i>, mes salutations cordiales à
-madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">Votre affectionné collègue,</p>
-
-<p style="margin-left: 70%; font-size: 0.8em;">JORIS KRASTEM.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Amsterdam, 12 décembre 18...</p>
-
-
-<p style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i> Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé
-qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre
-magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires
-scientifiques. <i>O tempores! o mora!</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IVa" id="IVa">IV</a></h4>
-
-
-<h5>LE COUCHER DE LOUAGE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>; çà
-et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue
-inutile. Tout dort encore dans la <i>Bréestraat.</i> Seules les corneilles
-sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la
-tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les
-clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la
-sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de
-bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes
-savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de
-cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre
-à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les
-cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée.
-C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve:
-sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le
-chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du
-visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et
-enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit
-Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie
-réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.</p>
-
-<p>&mdash;Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort.
-Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien
-que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et
-commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait
-entendre de nouveau son hip! hi!</p>
-
-<p>La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de
-soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une
-jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe
-de chambre écossaise à carreaux.&mdash;Eh! le fou; voilà de l'exactitude,
-gaillard!&mdash;Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de
-l'œil, avez-vous attendu longtemps?</p>
-
-<p>Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur
-l'attelage:&mdash;Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.&mdash;Oui, monsieur,
-ils le désirent de tout cœur.&mdash;Ils n'ont pas un extérieur florissant,
-Gerrit.&mdash;Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont
-solides.&mdash;Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre
-l'autre.&mdash;Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit;
-et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de
-fameux coureurs.</p>
-
-<p>Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville,
-et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de
-l'étudiant à la jeune-france.</p>
-
-<p>&mdash;Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur <i>un tel</i> en franchissant
-d'un pas rapide l'escalier.&mdash;C'est qu'<i>il</i> dit aussi, dit Gerrit en
-montrant son fouet.&mdash;En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en
-boutonnant étroitement son paletot.&mdash;Si nous ne faisons pas le chemin
-en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il
-cligna des yeux.&mdash;Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur
-François, pas même dans le sable, et il prit place.&mdash;Ils devraient être
-morts de honte, reprit Gerrit.&mdash;Fais claquer ton fouet â ébranler la
-rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du
-fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant
-de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux
-de la <i>Bréestraat</i> dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.</p>
-
-<p>On s'arrête pour se rafraîchir à <i>l'Homme savant</i>,&mdash;Vous n'avez pas
-très-bien marché, Gerrit.&mdash;Il faut défaire les jarretières, dit l'homme
-en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et
-se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et
-un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies
-d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux
-prirent leur <i>prandium.</i> Tout est déjà prêt de nouveau.&mdash;Attendez, crie
-François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.&mdash;Les
-lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.&mdash;Soyez-en sûr, dit
-Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande
-gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour
-amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.</p>
-
-<p>On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux
-heures.&mdash;Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire
-avec sa propre montre.&mdash;On a couru trop fort pour pouvoir retenir les
-chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche,
-et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne
-ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que
-c'est un scandale.</p>
-
-<p>On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du
-Sable; Bloemendaal; le sable...</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de
-derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.</p>
-
-<p>Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de
-Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot
-devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté
-net devant la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on
-dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit
-le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil
-répété au garçon d'écurie qui attendait.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les
-manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer
-de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.&mdash;Eh bien, Katjen,
-dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu
-rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous
-poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a
-pas encore d'amoureux.&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable
-maritorne; vous avez une femme à la maison.&mdash;Une femme, répondit
-Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant;
-une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments.
-Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me
-souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.</p>
-
-<p>Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.
-<i>Conticuere, rumor,</i> etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire,
-des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants,
-à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et
-s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Gerrit, avez-vous du vin?</p>
-
-<p>&mdash;Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du
-monde, en se versant un verre de bière.</p>
-
-<p>&mdash;Par les dieux! s'écria monsieur <i>un tel</i>, Gerrit n'a pas de vin, et
-courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a
-quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est
-transporté de contentement.</p>
-
-<p>Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un
-veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième
-veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner
-dix <i>stuivers</i> à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.&mdash;J'ai de
-l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain
-qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux,
-répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne
-lui convient.</p>
-
-<p>Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon
-d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que
-j'ai abrégé ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa
-casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.&mdash;Une poupée de
-l'homme, André!&mdash;C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous
-traînez toujours à rentrer.&mdash;Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon
-lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="Va" id="Va">V</a></h4>
-
-
-<h5>LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes
-gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout.
-Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et
-devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les
-champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des
-deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant
-sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais
-taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient
-de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils
-commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses
-désagréments.</p>
-
-<p>&mdash;Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant
-le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette
-diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous
-n'avançons pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
-décoration de la campagne de dix jours<a name="NoteRef_1_26" id="NoteRef_1_26"></a><a href="#Note_1_26" class="fnanchor">[1]</a>, je le connais bien. Voilà
-là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.</p>
-
-<p>&mdash;Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas
-cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste
-église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie
-ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de
-plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle
-nous recevra cordialement.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines
-que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes
-servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et
-dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de
-grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement
-sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse
-quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous
-comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a
-assez d'une fois.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée,
-par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de
-contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille
-de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie
-petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des
-fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands
-yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen,
-qui parle si bien et rit si gracieusement...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle
-est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je
-dis avec le vieux poëme:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force
-pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un
-mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces
-moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il
-poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au
-temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour
-qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un,
-c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors
-du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen
-par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener
-avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,&mdash;il y en avait
-même, je crois, qui voulaient l'épouser...</p>
-
-<p>&mdash;Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les
-plaintes de chacun?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop
-honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large
-faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par
-exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant
-la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa
-petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui
-pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne
-qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne
-et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied
-avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept
-hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...</p>
-
-<p>&mdash;Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la
-petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière
-les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts
-pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...</p>
-
-<p>&mdash;Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais
-comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident.
-Et elle parlait beaucoup avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais
-tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils
-partageaient avec six ou sept?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue
-parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme
-moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante
-de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs
-douloureusement agacés!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable
-compagnon de voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi.
-Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher
-petit cœur...</p>
-
-<p>&mdash;Toi, par exemple, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard
-était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût
-pleuré au départ de celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur
-Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.</p>
-
-<p>Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent
-dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage
-de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux
-bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un
-mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses
-épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement
-avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et
-son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des
-voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.</p>
-
-<p>&mdash;Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui
-tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous
-êtes toujours la même.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant
-amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui
-aient jamais brillé entre deux lèvres roses.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux
-chasseurs de Leyde.</p>
-
-<p>Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van...
-der Krop.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_26" id="Note_1_26"></a><a href="#NoteRef_1_26"><span class="label">[1]</span></a> Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se
-termina par la bataille de Louvain.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIa" id="VIa">VI</a></h4>
-
-
-<h5>LE VOITURIER LIMBOURGEOIS</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>&mdash;Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros
-cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire
-quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!</p>
-
-<p>Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que
-fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses
-brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque
-lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement
-que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé
-les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et
-quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère
-à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas
-réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous
-étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos
-finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au
-soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de
-messieurs!</p>
-
-<p>Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval
-à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour
-intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes,
-en s'entretenant continuellement avec le cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf
-sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu,
-camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat?
-Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il
-bien marcher, etc.</p>
-
-<p>Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était
-brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge
-coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans
-la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour
-il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds
-rouges à l'extrémité du timon.</p>
-
-<p>Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement
-d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité
-possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à
-titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre
-de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis
-que la bête n'est dirigée que par la voix (par <i>hot</i> et par <i>her</i>) et
-par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en
-forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne
-pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez
-encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une
-guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première
-est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont
-les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se
-voit venir à une lieue de distance.</p>
-
-<p>Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre,
-et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues,
-une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur
-laquelle <i>Vlerk</i> et Hildebrand prirent place; les portes de la cour
-furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec
-une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau
-tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son
-cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant
-torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son
-cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit.
-Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre
-expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros
-cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à
-Quaadmechelen, voiturier?</p>
-
-<p>&mdash;Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela
-fait quatre heures et demie avec la charrette.</p>
-
-<p>Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport
-pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose,
-leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je
-puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir
-le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne.
-C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui
-deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a
-rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas
-de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval
-continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause
-de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs
-humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas
-possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je
-suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en
-effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en
-équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce
-mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au
-voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres
-frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il
-conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que
-nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et
-demie, sans souffler, manger du pain et boire.</p>
-
-<p>Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un
-bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la
-campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous.
-Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que
-les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une
-demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui
-était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de
-devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le
-prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand
-il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette
-même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de
-Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main
-de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à
-un Limbourgeois: <i>Ote ton pantalon, car le mien est en pièces.</i> Et si
-votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez
-avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre,
-il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIIa" id="VIIa">VII</a></h4>
-
-
-<h5>LE PÊCHEUR DE MARKEN.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 70%;">
-<i>Ultima Thule.</i><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est
-invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui
-se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur
-du palais du gouvernement et du <i>Doel</i>, où ils sont fort regardés
-et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un
-juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou
-aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits
-parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change
-chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils
-ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont
-pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche
-à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux
-d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière.
-Ils portent,&mdash;pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,&mdash;des
-pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches
-dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et
-des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre
-un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du
-propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune
-et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à
-larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme
-ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de
-petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux
-rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont
-le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu
-desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont
-de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces
-cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à
-pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem,
-ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice
-nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur
-tête.</p>
-
-<p>Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante
-que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la
-plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au
-milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un
-maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et
-un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas
-l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait
-l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que
-mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est
-préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour,
-ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant
-c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres.
-Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas
-et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple
-peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs,
-les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître
-que les levées du service militaire et la chute des grandes et des
-petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur
-d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint
-dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard
-de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux
-revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon
-religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme
-ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs
-Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours
-avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes
-habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le
-toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de <i>parfait
-amour</i> et de <i>rose sans épines</i>, selon mon bon plaisir; puis l'homme
-du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du <i>vin
-qui crache</i>,&mdash;il désignait ainsi le champagne,&mdash;lorsqu'il avait fait
-son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que
-lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses
-lèvres de bourgmestre.</p>
-
-<p>Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil
-sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur
-lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez
-leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier,
-si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le
-haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées
-d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles
-est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne
-croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les
-bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la
-mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre
-cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné,
-que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante
-renommée <i>Spandonk.</i></p>
-
-<p>Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa
-longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons,
-de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement
-misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à
-en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ
-plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en
-beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs
-cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout
-unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur
-robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec
-des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette
-jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le
-derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes
-de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert,
-ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette
-de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau
-de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les
-échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous
-devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe
-de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un
-nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle
-peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est
-supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de
-Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de
-nourrices.</p>
-
-<p>Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du
-monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus
-plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants,
-et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement
-avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIIIa" id="VIIIa">VIII</a></h4>
-
-
-<h5>LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER<a name="NoteRef_1_27" id="NoteRef_1_27"></a><a href="#Note_1_27" class="fnanchor">[1]</a>.</h5>
-
-
-<p>&mdash;Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet
-vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne,
-avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient
-leur repas du matin.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de
-seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine,
-sont happées par le chien de chasse;&mdash;allumez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et
-tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les
-jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Il est en repos, la mère.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.</p>
-
-<p>&mdash;En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des
-perdreaux...</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.</p>
-
-<p>Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat
-pleine du gibier tiré par eux.</p>
-
-<p>&mdash;Les voyez-vous encore? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les
-voit bien.</p>
-
-<p>&mdash;Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de
-l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le
-fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte.
-Et un gros, savez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.</p>
-
-<p>Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de
-seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le
-chasseur et le <i>polsdrager</i> furent improvisés.</p>
-
-<p>Telle est en effet l'histoire de la naissance du <i>polsdrager</i>; mais
-jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son
-existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus
-fidèlement que le <i>polsdrager</i> au chasseur. Il ne quitte pas son
-côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit
-derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse
-en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien
-et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses
-lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites
-épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que
-les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires
-que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux
-bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui
-ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés
-contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux
-qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient
-encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient
-abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette
-du fusil; le <i>polsdrager</i> ne révoque en doute aucun de ces grands
-événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne
-lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement,
-quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il
-tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods.
-Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à
-en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les
-histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait
-communiquer. Si le coup du chasseur porte, le <i>polsdrager</i>, bien qu'il
-n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois
-la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le <i>polsdrager</i>
-affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela
-arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive <i>jamais</i>, affirment
-chasseurs et <i>polsdragers</i>, mais cependant cela pourrait être; après
-une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la
-fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite
-d'une chasse privée&mdash;qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris
-exprès une perche et un <i>polsdrager</i> pour le faire lever... Pouf! les
-cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.</p>
-
-<p>&mdash;Juste quand il se levait, dit le chasseur:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez été vite tout près, dit le <i>polsdrager.</i></p>
-
-<p>&mdash;Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le <i>polsdrager</i>; il
-ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été
-touché.</p>
-
-<p>Le <i>polsdrager</i> parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais
-avec une pleine conviction.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un
-coup sur la nuque, un beau bouquin.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau bouquin, répondit comme un écho le <i>polsdrager.</i></p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce,
-rappelle le chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est vrai aussi, répond le <i>polsdrager</i>; bien que le chasseur
-n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au
-chien.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse
-du <i>polsdrager</i>, ce n'est pas cela.</p>
-
-<p>&mdash;Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse,
-mais tout à l'heure il s'est levé une hase...</p>
-
-<p>&mdash;Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?</p>
-
-<p>&mdash;Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez
-de plomb. Tu la trouveras demain...</p>
-
-<p>Et le lendemain le <i>polsdrager</i> retourne dans la pièce à la recherche
-du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont
-des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve
-l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion,
-l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur
-dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui
-protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un
-ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_27" id="Note_1_27"></a><a href="#NoteRef_1_27"><span class="label">[1]</span></a> Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le
-porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IXa" id="IXa">IX</a></h4>
-
-
-<h5>LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 55%;">
-Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:<br />
-&mdash;Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!<br />
-Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,<br />
-Oh! que ce soit par une nuit sans lune!<br />
-Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,<br />
-Vous aurez la moitié de la <i>waterzoot</i><a name="NoteRef_1_28" id="NoteRef_1_28"></a><a href="#Note_1_28" class="fnanchor">[1]</a>.<br />
-Et je vous montrerai ensuite la terre<br />
-Où je trouve mes meilleurs vers.<br />
-<br />
-<i>Almanach des Étudiants</i>, 1836.<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-<p>L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre.
-C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson.
-C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi
-la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais
-par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte
-de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de
-Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout
-vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret
-<a name="NoteRef_2_29" id="NoteRef_2_29"></a><a href="#Note_2_29" class="fnanchor">[2]</a>. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez
-pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la
-ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un
-cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite,
-et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez
-Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants
-de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper
-devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez
-à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever
-de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous
-prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de
-cette eau poissonneuse.</p>
-
-<p>Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter
-un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable.
-Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me
-demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une
-paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il
-est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et
-la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est
-pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par
-jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que
-vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela
-n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton,
-le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une
-ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce
-coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour
-lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est
-même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les
-ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de
-cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.&mdash;Un pêcheur à la
-ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une
-consolation:&mdash;C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il
-l'entendre répondre.</p>
-
-<p>Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour
-commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la
-cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me
-suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez!
-Que voyez-vous?&mdash;Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors
-du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.&mdash;Très-bien; ils sont
-composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens
-pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à
-la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?&mdash;Yes, ce <i>fallow</i> avec
-un bonnet de nuit et une veste de duffet!&mdash;Lui-même. C'est le pêcheur
-à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que
-dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de
-Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion
-de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une
-corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et
-graisseuse.&mdash;C'est cela, ce sont des vers de terre, <i>Sir!</i> rien que des
-vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes
-jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils
-sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la
-queue en dehors.</p>
-
-<p>Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une
-sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en
-corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne,
-et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le <i>Penëraar</i>
-<a name="NoteRef_3_30" id="NoteRef_3_30"></a><a href="#Note_3_30" class="fnanchor">[3]</a>. Horrible, horrible, mort horrible!&mdash;Pas du tout, dira cet homme,
-si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les
-anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien
-qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.&mdash;Le plat langage
-leydois est très-laid et celui du <i>Penëraar</i> est le plus plat.</p>
-
-<p>Lorsqu'il n'y a pas de lune, le <i>Penëraar</i> sort à la tombée de la nuit,
-avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le
-joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de
-duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans
-sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière
-il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de
-Leyde atteste que le <i>Penëraar</i> en question n'est pas un vaurien, et ne
-volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près
-d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le
-rendez-vous promis, il trouve un autre <i>Penëraar</i>, et après avoir pris
-pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur
-barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et
-avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et
-fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile
-est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent
-et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir
-doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que
-l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,&mdash;et
-chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du <i>Penëraar</i>, non
-quand son <i>cœur</i>, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne,
-et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée,
-la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les
-<i>Penëraars</i> voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde
-et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà
-capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.</p>
-
-<p>&mdash;Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié,
-madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain.
-Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises
-de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit
-pot à feu, du sel et une pelle pour faire des <i>koeken.</i> L'anguille
-est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée
-par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis
-que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre
-elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses
-au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux
-domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope
-avec l'apostrophe de <i>Fainéant</i>, petit nom d'amour que ces tendres
-femmes ont imaginé pour leurs époux.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Fainéant</i>, disent leurs lèvres de rose, <i>fainéant</i>, tu reviens
-encore de ta barque où on fait si bonne chère? (<i>smulschoit.</i>)</p>
-
-<p>Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_28" id="Note_1_28"></a><a href="#NoteRef_1_28"><span class="label">[1]</span></a> Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement
-d'anguilles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_29" id="Note_2_29"></a><a href="#NoteRef_2_29"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_30" id="Note_3_30"></a><a href="#NoteRef_3_30"><span class="label">[3]</span></a> De <i>peuren</i>, pécher a la ligne.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="Xa" id="Xa">X</a></h4>
-
-
-<h5>LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite.
-Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein
-d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui,
-lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de
-corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure
-qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre.
-Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni,
-avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son
-doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté,
-un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande
-du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice
-et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne
-ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une
-boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille
-d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les
-termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes,
-et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de
-soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite
-et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que
-ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est
-un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une
-excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme
-une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose
-des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante
-partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux.
-Toutes les paysannes portent ce petit tour,&mdash;c'est-à-dire une petite
-boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est
-en horreur parmi elles.</p>
-
-<p>Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne
-extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.</p>
-
-<p>La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans
-l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque
-ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte
-de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte
-peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une
-excellente faiseuse de fromage,&mdash;mais un homme doit risquer quelque
-chose&mdash;et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal
-au hasard.</p>
-
-<p>La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de <i>faire du
-fromage, faire du fromage</i> et toujours faire du fromage; il faut sans
-cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après
-le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon,
-sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de
-besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants.
-Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le
-premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les <i>voisins</i>
-et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de
-sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de
-nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du
-fromage.</p>
-
-<p>Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez
-dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et
-de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne
-tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et
-rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans
-recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu
-de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue
-file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la
-longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont
-tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant
-y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures.
-Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces
-mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la
-gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait.
-Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse,
-les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et
-sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le
-cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir
-librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé
-la présure&mdash;le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est
-tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau
-à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais
-ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier
-et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour
-manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage
-est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive
-dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins
-de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un
-chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant,
-des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de
-derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et,
-animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre,
-la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs
-doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la
-fenêtre où le soleil luit.</p>
-
-<p>Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée,
-a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais
-querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les
-fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années,
-elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec
-le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup
-d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait
-la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela
-pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle
-déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée
-qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette
-déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André,
-elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur
-lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils
-aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari,
-mais parce que la métairie doit avoir un métayer.</p>
-
-<p>La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent
-est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici
-l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:</p>
-
-<p>&mdash;Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que
-c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens,
-bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions
-convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était
-parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu
-parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le
-samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième,
-voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne
-pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne
-réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus
-l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai,
-et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle
-n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le
-même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes
-blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard.
-J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je
-n'en connais pas de meilleure.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIa" id="XIa">XI</a></h4>
-
-
-<h5>LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les
-soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord,
-ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont
-envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les
-rues qui aboutissent à une porte, et surtout la <i>digue</i>, vaste place
-à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et
-vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de
-fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries
-sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes
-les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des
-barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez
-le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie,
-chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire,
-l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants
-des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan.
-L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend
-le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre
-prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade
-que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres
-jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville
-semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la
-magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier
-chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une
-cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce
-sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à
-beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées
-ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à
-la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les
-lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est
-remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues
-lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans
-celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se
-frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.</p>
-
-<p>Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de
-petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des
-toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce
-que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette
-heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut
-ni ne peut plus reprendre son fromage. Il <i>doit</i> le vendre de même
-que les marchands de première main <i>doivent</i> l'acheter. Faire le plus
-haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement
-stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend
-excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle
-se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme
-si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées
-qu'il faut du sang versé.&mdash;Puis viennent les porteurs de fromage avec
-leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans
-leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit
-être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.</p>
-
-<p>C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du
-nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre
-les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester
-tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir
-si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage.
-Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le
-dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a
-été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et
-les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la
-kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme
-aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup
-d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse
-1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse
-sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par
-tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de
-paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre,
-et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux,
-et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années;
-et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration
-sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables
-farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,&mdash;à
-cause de la brièveté du temps,&mdash;épargnées par le propriétaire foncier,
-pour valider ses comptes.</p>
-
-<p>Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu
-ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire
-d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les
-yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous
-les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de
-tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent,
-est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est
-fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun
-avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les
-porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La
-culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les
-confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers,
-fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns
-qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur
-écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan
-m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous
-connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet
-en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon,
-pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de
-vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau
-entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la
-soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les
-yeux ou vers la nuque.&mdash;Il y a dix à parier contre un que le vieux est
-un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide,
-soupçonneux.</p>
-
-<p>Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la
-Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand
-de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives
-que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds:
-il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière?
-Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce
-un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il
-honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il
-aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse
-de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines,
-et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux?
-Il va régulièrement à l'église.</p>
-
-<p>Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant,
-dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans
-que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres
-domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son
-cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune
-pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il
-va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante
-de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée,
-et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement
-le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas
-pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Greffer des pommiers, cueillir des poires,<br />
-Faire la moisson et le foin,<br />
-Entasser dans la grange les fruits des champs,<br />
-Presser les pis, tondre les moutons,<br />
-</p>
-
-<p>et bien d'autres choses encore!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIIa" id="XIIa">XII</a></h4>
-
-<h5>LA GARDE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le nom de la garde (<i>baker</i>) est une preuve évidente (bien que le
-peuple dise <i>baakster</i>), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas
-avoir d'accès aux <i>étoiles</i> (<i>ster</i>) pour faire connaître le titulaire
-d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi <i>féminin</i>, et s'il ne
-l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes
-a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de
-l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient
-au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille
-pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous
-autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance,
-nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je
-n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer
-quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas
-d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il
-<i>gardé</i>, monsieur? Un homme aurait-il pu vous <i>garder?</i> Loin de là. Le
-soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux
-seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des
-bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui
-ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers
-le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!&mdash;dont vous aviez besoin
-au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de
-ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort,
-que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de
-bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce
-soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon
-une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes
-pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et
-gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses
-yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si
-compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre
-vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous
-portiez encore bien moins des lunettes.</p>
-
-<p>Le nom de <i>baker</i> vient de <i>baken</i>, chauffer, choyer. Avoir eu une
-<i>baker</i>, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé
-et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur
-jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode
-laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige,
-au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous
-envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage
-restaient seuls visibles,&mdash;et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour
-faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient:
-Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe
-eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous
-votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement
-et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est
-possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père.
-Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps,
-et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous:
-les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment
-plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous?
-Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.</p>
-
-<p>Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures
-anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la
-femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la
-main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu.
-Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère
-encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme
-elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né
-était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait
-mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous
-sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un
-étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec
-tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami
-de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a
-récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance.
-J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement
-ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de
-votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.</p>
-
-<p>Puisque le moment arrive où vous direz:&mdash;O ma <i>Baakster</i>, dite <i>Baker!</i>
-vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à
-votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout
-le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous
-faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes
-et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable.
-Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et
-vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de
-médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous
-donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans
-toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a
-toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance
-envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai
-la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs
-gardes...</p>
-
-<p>Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté
-par un maître de gymnastique.</p>
-
-<p>Ce morceau semble ne parler que des bonnes <i>bakers.</i></p>
-
-<p>Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un
-mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle
-garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1840.</p>
-
-<p>FIN DES TYPES HOLLANDAIS,</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h3>
-
-<h5>ET</h5>
-
-<h4>DÉDICACE À UN AMI</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>PREMIÈRE ÉDITION.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-
-<p>Mon excellent ami!</p>
-
-<p>Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y
-manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le
-monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel
-ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais
-contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme
-je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien
-renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes
-attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui
-me..., j'aurais pu dire,&mdash;ils devront <i>conspuer.</i> C'est un mot solennel
-et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille
-chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques.
-Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été
-mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et
-comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de
-fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour
-cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable
-maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire
-dans le voisinage de ton nom?</p>
-
-<p>Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des
-heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades
-et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où
-un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos.
-Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont
-être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme
-tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et
-d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y
-retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix.
-Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades
-doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de
-nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.</p>
-
-<p>Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont
-deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret,
-ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de
-plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le
-bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle <i>Jaap</i>
-ou <i>Hildebrand?</i></p>
-
-<p>Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était
-très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une
-seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût
-pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la <i>Camera obscura</i>,
-et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre
-avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant<a name="NoteRef_1_31" id="NoteRef_1_31"></a><a href="#Note_1_31" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre
-quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle.
-Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose
-d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui
-ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus
-naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés,
-et demande pardon pour les fautes d'impression<a name="NoteRef_2_32" id="NoteRef_2_32"></a><a href="#Note_2_32" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il
-y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela
-est-il possible?), <i>onverschilligst</i> (le plus indifférent), au lieu
-de <i>onbillykst</i> (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des
-centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai
-pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la
-page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler
-d'une paysanne <i>skalksche</i> (rusée), que de dire une paysanne <i>geksche</i>
-(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait <i>sckalks</i>, que; Elle
-riait <i>mals</i>, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la
-page 160, regarder <i>schalk.</i> Alors vint le compositeur, il secoua la
-tête et mit <i>schalks.</i> J'intervins et me fâchai contre le compositeur,
-j'enlevai l'<i>s</i>, et je mis à côté le <i>deleatur</i>; je reçus une épreuve,
-j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main
-se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je
-n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de
-mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit
-devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à
-cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens
-écrivains.</p>
-
-<p>Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page
-101, il y a <i>bragt</i> au lieu de <i>bracht.</i> Cela vient de la prétention
-d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous
-en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle
-d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun.
-Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux
-autres: <i>Hanc veniam petimusque damusque vicissim.</i></p>
-
-<p>Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre,
-et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence
-d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la
-dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque
-chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira
-à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein
-d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se
-renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du
-ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on
-se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait,
-et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans
-affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!</p>
-
-<p>J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais
-il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la
-dernière page, ce qui revient presque au même!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_31" id="Note_1_31"></a><a href="#NoteRef_1_31"><span class="label">[1]</span></a> Voir cette citation dans l'introduction.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_32" id="Note_2_32"></a><a href="#NoteRef_2_32"><span class="label">[2]</span></a> Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se
-plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de
-commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion
-toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les
-diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse
-j'ai craint que cela ne fût trop joli.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="DEUXIEME_EDITION" id="DEUXIEME_EDITION">DEUXIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-<p>Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.</p>
-
-<p>On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel
-j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes
-d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des
-personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction
-que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su
-nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir
-posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que,
-dans ce bas monde, tant de <i>nurks</i> et de <i>stastok</i> exhibassent leurs
-aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les
-montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention
-malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg,
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos
-propres changements.</p>
-
-<p>Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que
-je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au <i>Mouchoir
-bigarré</i> de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé
-un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les
-acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du
-professeur Vrolyk, à propos d'<i>Une Ménagerie</i> (bien que ce dernier
-morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation,
-sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.</p>
-
-<p>Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au
-public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant
-d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait
-étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre;
-attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la
-<i>Chambre obscure</i>, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la
-dédicace de ce volume.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES" id="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.</a></h4>
-
-
-<p>Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles <i>représentations</i>
-promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la
-promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la <i>Camera
-obscura</i>, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre
-aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'<i>incipere
-ludum</i> était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux
-employer mon instrument.</p>
-
-<p>Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou
-rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons
-services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter
-l'adage: <i>Non lusisse pudet.</i></p>
-
-<p>Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une
-nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le
-désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce
-qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur
-devait-il refuser? C'eût été vraiment le <i>lusisse pudet.</i></p>
-
-<p>Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou
-moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont
-toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a
-beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant
-pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais
-autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais
-je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. <i>Il faut juger les
-écrits d'après leur date</i>; c'est toujours une excellente maxime. Si en
-ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je
-croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de
-plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance
-des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais
-impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années
-inutilement.</p>
-
-<p>Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième
-fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait
-passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant
-pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est
-connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle
-a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en
-nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre
-joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait
-pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi
-des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos
-jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse
-nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en
-a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir,
-un cœur <i>auquel rien d'humain n'est étranger</i>, et qui ne reste pas non
-plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps
-de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons
-de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime.
-Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous
-leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la
-question n'est plus de <i>jouer</i>, mais bien de <i>redevenir enfants.</i> Et
-celui-là seulement est un <i>enfant</i>, dans lequel la force, la sagesse et
-la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!</p>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h5><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 20%;"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-Propos</a></p>
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></span></th></tr>
-<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Les petits garçons</a></td></tr>
-<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Malheurs d'enfants</a></td></tr>
-<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">Une ménagerie</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">Un homme désagréable dans le bois de Haarlem</a></td></tr>
-<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Humoristes</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur</a><br />
-<a href="#VI">et le chemin de fer</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Jouissance des plaisirs</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">Les amis éloignés</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">L'hiver à la campagne</a></td></tr>
-<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X">Le progrès</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI">L'eau</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII">Enterrer!</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII">Une exposition de tableaux</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV">Le vent</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV">Réponse à une lettre de Paris</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI">Antoine le chasseur</a></td></tr>
-<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em; margin-top: 2em;"><a href="#TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></span></th></tr>
-<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#Ia">Le batelier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#IIa">Le domestique du batelier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#IIIa">Le barbier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IVa">Le cocher de louage</a></td></tr>
-<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#Va">La jeune fille du Brabant du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VIa">Le voiturier limbourgeois</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VIIa">Le pêcheur de Marken</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIIIa">Le chasseur et le polsdrager</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IXa">Le pêcheur à la ligne de Leyde</a></td></tr>
-<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#Xa">La paysanne de la Hollande du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XIa">Le paysan de la Hollande du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XIIa">La garde</a></td></tr>
-</table>
-<p style="margin-left: 20%;">
-<a href="#EPILOGUE">Épilogue et dédicace à un ami</a><br />
-<a href="#DEUXIEME_EDITION">Deuxième édition</a><br />
-<a href="#ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">Annexé à la troisième édition pour faire suite aux pièces précédentes.</a>
-</p>
-
-<h5>FIN DE LA TABLE.</h5>
-
-
-
-
-
-
-
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-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50211 ***</div>
-
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-</body>
-</html>
-</div>
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-</div>
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-The Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La chambre obscure
-
-Author: Nicolaas Beets
-
-Translator: Léon Wocquier
-
-Release Date: October 14, 2015 [EBook #50211]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
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-
-LA CHAMBRE OBSCURE
-
-PAR
-
-HILDEBRAND
-
---NICOLAS BEETS--
-
-TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER
-
-(From the Dutch "Camera Obscura")
-
-PARIS
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
-
-RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
-1860
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps,
-accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne,
-n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie
-néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle
-ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler
-de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce
-génie dramatique dans le _Lucifer_ duquel Milton a peut-être taillé son
-_Paradis perdu._--Le Hooft, ce Tacite du XVIe siècle,--le Bilderdyk,
-ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui était aussi
-universel et peut-être aussi puissant que le patriarche de Weimar;
-sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et étudiés, la
-Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre d'écrivains
-éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation en France.
-Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle la plus
-exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante profondeur
-d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre supérieur, le
-Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être placées,
-sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre conteur
-écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler aujourd'hui
-au public français l'une des plus remarquables productions.
-
-Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre
-de _Camera obscura_, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès
-considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six
-mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans
-celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles,
-et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition.
-_Camera obscura_ renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis,
-de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé
-_Hildebrand_, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère
-pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre
-même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un
-des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M.
-Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père
-était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science
-qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets
-a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir
-fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en
-théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements
-importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille,
-par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de
-l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son
-siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature
-néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede,
-village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il
-y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle
-vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la
-même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux
-reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de
-Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en
-1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il
-est.
-
-M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de
-vingt ans, il publiait un volume, intitulé _José_, dans lequel il imite
-la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse
-de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes
-suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes,
-parmi lesquels on remarque surtout _Guy le Flamand_, _Kuser_ et _Ada
-de Hollande_, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs
-éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques
-années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes,
-l'un simplement intitulé _Poésies_, l'autre tout récent, quoiqu'il
-en soit déjà à sa seconde édition, _les Bleuets._ On doit encore au
-révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de
-volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature,
-à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du
-talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé
-au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir
-à _Camera obscura_, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus
-originales.
-
-Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué
-officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il
-emprunte, dit-il, au _livre inédit d'un anonyme._
-
-«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir
-et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure,
-et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve
-plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les
-groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux
-grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant
-pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois
-qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi
-l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une
-même figure ressemble à cent personnes différentes.»
-
-Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés
-d'Hildebrand.
-
-On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art
-pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir
-la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé
-en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la
-littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à
-part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la
-nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière
-de la _Chambre obscure_, dont il invoque le nom, avec une surprenante
-fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si
-peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait
-qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres
-répondent mieux à leur titre que _Camera obscura_; les personnages
-qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils
-pensent sous vos yeux;--vous les connaissez; ils sont autour de vous;
-il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez
-appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise
-et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce
-sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des
-types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent
-partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet
-de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup
-d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se
-rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs
-passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle.
-Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans
-recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement,
-tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent
-_Camera obscura_, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je
-ne dirai pas le nom de _roman_, mais même la qualification plus humble
-et plus vague de _nouvelle._ Ce sont de simples calques de la réalité,
-qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où
-l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups
-de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si
-souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions
-littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est.
-La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà
-ce qu'on trouve dans _Camera obscura_; la Hollande décrite avec une
-finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les
-rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond
-observateur qu'il soit;--les hommes peints avec une vérité frappante et
-naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai
-qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les
-scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable
-bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,--humour incisif
-et du meilleur aloi,--sentiments nobles et touchants, voilà ce qui
-caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du
-lecteur.
-
-Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans _Camera obscura_?
-demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont
-ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une
-chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais
-un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi
-qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de
-_Camera obscura_ la constatation de l'effet produit sur les amis et les
-connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions
-pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces
-portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de
-ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son
-avertissement:
-
-«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages
-que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans
-chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou
-sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel
-ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas
-monde, tant de _Nurks_ et de _Stastok_ exhibassent leurs aimables
-qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer
-du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
-malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à
-titre de changement.»
-
-Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un
-volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes
-de _Camera obscura._ Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre
-de _Scènes de la vie hollandaise._ Les petits tableaux de Hildebrand
-ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande
-exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un
-instant pour eux les choses _grandioses et étrangères._ C'est ce qui
-nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le
-présent volume la seconde partie de _Camera obscura._
-
-
-
-
-LA CHAMBRE OBSCURE
-
-I
-
-LES PETITS GARÇONS.
-
- Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
- Vous flotte encore sur les épaules!
- Jamais le méchant temps ne le calomnie;
- On est toujours gai et content.
-
- Le sabre de bois du hussard
- Amuse le jeune garçon,
- Et la toupie et le bâton
- Sur lequel il va à califourchon.
-
- Et lorsqu'il lance dans l'air bleu
- La balle aux raies bigarrées,
- Il ne pense pas an parfum des fleurs,
- Ni à l'alouette, ni au rossignol.
-
- Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
- Son visage serein et radieux,
- Que quand son édifice tombe à l'eau
- Ou que son sabre se brise.
-
- L'enfant joue et court
- Pendant tout le long du jour
- À travers le jardin et les champs verts,
- À la poursuite des papillons;
-
- Bientôt tu transpireras
- Non plus toujours content,
- Et apprendras dans le gros Cicéron
- Du latin moisi.
-
-La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies;
-et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire
-des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces
-jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de _Jeux d'enfant_,
-que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les
-petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela
-par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands,
-français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les
-hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième
-partie du _Nord_, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens
-dans son _Voyage à Rome_; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je
-tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et,
-malgré la loi contre les Belges, pour la plupart _spes patriœ_ en
-blouse bleue.
-
-Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois
-vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec
-des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son
-développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord,
-vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites
-toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans
-le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son
-oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable
-pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux
-favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu,
-vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un
-seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller
-des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il
-sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il
-a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes
-du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes?
-Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je
-vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le
-faire;--qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange
-ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est
-inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un
-espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère
-dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec
-de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais
-paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il
-deviendra un grand homme.
-
-Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux
-solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son
-regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors
-de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au
-samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la
-semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux
-bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats;
-les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés;
-cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats,
-je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte
-de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en
-pas porter du tout,--une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un
-pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il
-porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des
-billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un
-bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson,
-une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère
-aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau,
-un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire
-chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu
-par un mouchoir de couleur.
-
-Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs;
-dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et
-peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à
-notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves
-d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un
-esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais
-frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux,
-il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins
-imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais,
-en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait
-passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et
-se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux
-hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de
-bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il
-a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement
-rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa
-tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette
-circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé
-au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment.
-Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra
-assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une
-tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à
-marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut
-patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel
-selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend
-une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix
-lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans
-avoir de vertiges.
-
-Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut,
-toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te
-vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta
-simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense
-à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même
-pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est
-nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et
-même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta
-postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste,
-qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le
-nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut
-mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de
-rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde!
-Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de
-chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté,
-ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté
-jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes
-en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et
-cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant
-que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous,
-bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi,
-que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je
-vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs
-sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre
-dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il
-vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident
-le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement
-de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous
-restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers
-amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du
-cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ...
-qu'un vœu.
-
-
-
-
-II
-
-MALHEURS D'ENFANT
-
-
-Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:
-
- Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance
- Vous flotte encore sur les épaules!
- Jamais le méchant temps ne le calomnie;
- On est toujours gai et content.
-
- Rien n'attriste, rien dans le monde entier,
- Son visage serein et radieux,
- Que quand son édifice tombe à l'eau
- Ou que son sabre se brise.
-
-Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes
-années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer
-qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des
-jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre
-presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la
-désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne
-sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans,
-qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant
-ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise;
-nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de
-neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur
-un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais,
-j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai
-été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu
-quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou
-d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable
-de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la
-vertu ou sur les quatre saisons; et _Sanderre_, dont le père était
-adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G.,
-qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas
-prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait
-toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient
-toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je
-n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je
-n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur
-le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune
-homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait
-parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui
-permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le
-contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de
-l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.
-
-Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de
-l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins,
-que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du
-vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher,
-tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne
-pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine
-de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après
-avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce
-dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment
-ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais
-ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans
-les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la
-même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la
-parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela
-élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous
-appliquez une main chaude sur leur thermomètre.
-
-C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette
-jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet,
-je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut
-sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître
-n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé
-d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par
-l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur
-que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que
-c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons
-plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du
-catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi
-le _Journal de Harlem_, depuis _a_ jusqu'à _z._ (En sommes-nous moins
-bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si
-haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les
-jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec
-un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et
-les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un
-air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si
-insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à
-la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures
-et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept
-provinces[1]. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la
-table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait
-penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres
-livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des
-attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs
-qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au
-bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et
-combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres
-d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour
-établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique,
-c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y
-avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de
-lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion
-de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont
-pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous
-avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà
-vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous
-n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous
-avez comme résultat: 12 lastes[2], 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons,
-8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux
-sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société,
-vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux
-livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,--95 lastes, 2 muids,
-1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une
-erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes
-les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous
-avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et
-croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres
-d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention,
-c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là
-depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois
-de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus,
-lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique
-temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis
-neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant
-un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas
-d'instruction et jouent aux dutes[3] dans la rue. On vous a d'abord
-forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:
-
- Quelle joie! l'heure de l'école a sonné
- Que chaque enfant désire tant!
-
---Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit
-garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que
-vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le
-rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse
-de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré
-d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien
-entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous
-n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés
-des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart
-et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante,
-vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en
-grand le mot wederwaardigkeit[4], remarquable par deux difficiles
-_w_; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous
-écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et
-sept fois sur la ligne _Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid_[5],
-dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot _der_, ce
-qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du
-mot _moeder_, et vous avez mis une fois _voorzwyzigkeid_ au lieu de
-_voorzigtigkeid_; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à
-l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne
-pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume,
-par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées
-avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et
-l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour
-la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire.
-Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers
-lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent
-trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la
-matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une
-fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite
-d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité
-des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois
-parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en
-albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes
-dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais.
-Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec
-la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice
-de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel
-exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble
-aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le
-second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à
-y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là
-pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain
-que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi
-Hérode.
-
-De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que
-l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de
-jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais
-cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non,
-l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles
-mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que
-possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde
-toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les
-sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van
-Alphen:
-
- Apprendre est un jeu,
-
-ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je
-m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou
-ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que
-j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se
-soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique),
-et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que
-m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la
-méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus
-peureux.
-
-Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de
-papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des
-malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés
-de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites
-proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent
-et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur
-la formation du caractère.
-
-Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire
-avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un
-chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi
-par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre
-l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut
-s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous
-prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller
-à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par
-laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours
-des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je
-voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième.
-C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des
-consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je
-sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en
-somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler
-à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs
-philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand
-(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir
-espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.
-
-Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur
-de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui
-trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte
-des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la
-perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous
-sentiez,--non, vous ne sentiez pas,--oui, hélas!--vous sentiez, trop
-certainement,--que vous aviez une double dent. Et la première était
-solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur:
-parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos
-jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce
-chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule
-consolation était que la première se détacherait facilement. En effet,
-la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant
-apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche,
-votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos
-petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous,
-et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec
-vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et
-une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre
-joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi
-voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie
-est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand
-crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise
-humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes
-pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant
-du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes
-domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main,
-mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle,
-vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil
-auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu,
-n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible
-d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il
-l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour
-vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez
-pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à
-celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie
-approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit
-garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où
-l'on doit arracher la double dent.
-
-Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus
-qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention
-que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on
-passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du
-pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes
-lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques
-petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles
-avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de
-mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes
-grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent
-la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de
-pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le
-même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à
-la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans
-plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais
-côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les
-individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est
-tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on
-vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec
-Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame,
-mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec
-la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête
-plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la
-société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique
-est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et
-très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes
-de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes
-devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.
-
-Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas
-précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle
-résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans,
-et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième
-année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce
-qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient
-que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et
-trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est
-retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils
-sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y
-arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct
-seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts
-qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte
-chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des
-douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour
-les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu
-croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce
-qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa
-dignité.
-
-Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de
-la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et
-les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de
-certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter
-la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse
-tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères
-situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;--ni des
-misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et
-maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes,
-comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne
-parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long.
-S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus
-délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à
-ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de
-leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée
-avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à
-ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société,
-dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois
-la tourmenter et lui tomber à charge,--pour son bien,--mais il faut
-prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser
-une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures
-pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?
-
-
-[Footnote 1: Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles
-a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier!
-Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (_Note de
-l'auteur._)]
-
-[Footnote 2: Poids de 4,000 livres.]
-
-[Footnote 3: Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.]
-
-[Footnote 4: Adversité.]
-
-[Footnote 5: La prudence est la mère de la sagesse.]
-
-
-
-
-III
-
-
-UNE MÉNAGERIE.
-
-
- Les peines infamantes sont
- 1° Le carcan;
- 2° Le bannissement;
- 3° La dégradation civique.
- _Code pénal_, liv. 1, art. 8,
-
-
-Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites
-pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne
-peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit
-du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire,
-du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me
-racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous
-avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre
-dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas
-qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs
-pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et
-comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans
-oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le
-casoar, son bon mot sur les singes, et son _quiproquo_ sur les ours. À
-tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les
-motifs de mon aversion.
-
-Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous,
-d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants
-...--Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?--Non, pour tout homme
-qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe.
-Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je
-les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées
-entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle:
-le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès,
-regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des
-cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans
-ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé
-en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au
-haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait
-invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait
-agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites,
-resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves
-sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie,
-c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines
-mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les
-idiots.
-
-Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose
-de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de
-courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur
-lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien,
-transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.
-
-Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages
-sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par
-un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie
-crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse
-couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?--Voyez-vous, là,
-cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les
-arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil
-de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux,
-deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un
-sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se
-soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête
-levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond!
-Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des
-mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.
-
-À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui
-l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous
-inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans
-ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou
-court et ridé; un instant,--et c'en sera fait, il le déchirera en
-morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi,
-la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa
-victoire et fier de sa royauté.
-
-Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux,
-le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au
-dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de
-tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite...
-Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent.
-Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté.
-Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais
-soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une
-malle de voyage?--Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents,
-pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule.
-Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y
-sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de
-haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous
-jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont
-ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa
-demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron,
-Néron!--Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes.
-Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de
-défense. Cela lui _ferait mal._ Avez-vous encore vos illusions? Le lion
-a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue?
-Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:
-
- Laissez-le venir s'il peut?
-
-Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses
-mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser
-son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui
-et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les
-cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui
-attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque
-accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la
-compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent?
-Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que
-tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur
-naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses
-yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté.
-Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille:
-on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un
-grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses
-moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les
-cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.
-
-
-Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des
-rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux
-sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées,
-ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des
-hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient
-leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb,
-ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as
-pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus!
-Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi
-bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses
-ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!»
-À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs
-proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu
-deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici
-comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une
-vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière
-leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la
-nature, ils sont beaucoup moins bêtes.
-
---Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent!
-Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois.
-Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le
-geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers
-d'État.--Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans
-toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une
-représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est
-celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une
-rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le
-prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau.
-Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le
-rire de l'hyène, il y a du _pectus quod disertos facit._ Ne croyez pas
-qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais
-qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.
-
-Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain
-donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert!
-Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir
-les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins
-de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et
-s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements,
-hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils
-tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se
-dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les
-invités!
-
-Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est
-l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais
-encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les
-mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.
-
- Sire! ce n'est pas bien,
- Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.
-
-Fi! il nomme le tigre _monsieur_ et la lionne _madame._ Il raconte
-des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit
-appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du
-mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme
-madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme
-des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de
-l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous
-voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa
-mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se
-raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches
-et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les
-captifs.
-
-Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin
-éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui
-faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez
-contempler les beautés du _Rapenburg_ et de la _Breestraat_[1], par
-une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle
-dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle,
-sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans
-une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux
-les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est
-vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une
-grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à
-la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils
-ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont
-morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le
-froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs
-ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de
-l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle
-reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais
-l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est
-pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et
-intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont
-pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs
-noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement
-entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.
-
-Mais une ménagerie!
-
-O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIXe siècle de notre
-ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom, mais vous
-l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous, seigneurs
-de la création! faites-vous valoir dans le règne animal; faites-vous
-valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots et cornes.
-Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre gré: posez
-votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre fardeau sur
-la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille de l'onagre;
-lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de sa fourrure
-une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme César, et
-attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe. C'est
-bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne torturez
-pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de cellule, pas
-d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de ménagerie!
-C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut un jeu,
-faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins la
-générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables.
-Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de
-leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur
-esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par
-consomption.
-
-
-[Footnote 1: Voir _Scènes de la Vie hollandaise_, p. 147.]
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un homme désagréable dans le bois de Harlem.
-
-
-Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis
-ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue
-uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais
-encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il
-maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les
-Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des
-lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical,
-comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En
-effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins
-d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société _Félix_
-[1], ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de
-ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert
-Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait,
-le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une
-lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau
-et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais)
-qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois
-de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais
-j'avais quelque chose contre mondit cousin.
-
-Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme,
-habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au
-fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais
-quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose
-d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement
-désagréable.
-
-J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait
-rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une
-forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop
-étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder
-sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien
-à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin
-Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau,
-me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de
-surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant,
-il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un
-se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des
-plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle
-déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous
-son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait
-trop fou. Laisser passer la remarque avec un _Hein, vous trouvez?_
-trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en
-attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et
-quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et
-qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant
-à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement
-de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux
-s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie
-diabolique.
-
-Si de ce petit exemple de mon chapeau,--c'est chose étonnante, pour le
-dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,--vous
-n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je
-vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai
-la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et
-le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si
-on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être
-malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était
-que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que
-lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était
-toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté;
-mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits
-griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les
-plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui
-avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents
-inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation
-le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque
-visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité
-modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être
-blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité
-des proverbes, que _Ingenuas didicisse féliciter artes, etc._ Mieux
-vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs,
-il savait très-peu de latin.
-
-Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait
-l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète
-sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le
-cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait
-mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains
-passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien
-Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait
-fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque
-sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet,
-parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en
-gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler
-l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année
-précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et
-que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de
-fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille,
-de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre
-réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir
-de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle
-influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous
-étiez toujours désarmé.
-
- * * * * *
-
-Il y a trois ans environ,--je dois être ménager avec les années, car je
-suis encore si jeune,--que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14
-juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait
-venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit
-heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à
-l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un
-autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de
-Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg,
-puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin
-aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs
-de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera,
-nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur
-et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon
-cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.
-
-Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand
-enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes
-s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai
-promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent
-les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai
-Boerhave,--je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap,
-des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin
-entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection
-de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je
-lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des
-arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la
-pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être
-ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée
-au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.
-
-Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave
-(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus
-devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait)
-du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien
-de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais
-dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et
-le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par
-la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société
-de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois
-membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à
-élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du
-onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait
-donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais
-ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus
-grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général
-partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager
-son cœur sur le _gros et ennuyeux pareil_, un oncle d'un des convives,
-qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre,
-et un _insupportable long vieillard_, cousin germain d'une autre des
-personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait
-commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer
-la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.
-
- * * * * *
-
---Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami,
-l'étudiant Boerhave, cousin.
-
-Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non.
-Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap,
-je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps
-que je ne l'avais vu!
-
---Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette
-porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!
-
---Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour
-montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.
-
---Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force
-particulière sur le mot _est_; mais c'est justement pour cela que ce
-que je dis fait honneur à la ville de Harlem.
-
-Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la
-chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences;
-il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été
-frappé de défaillance.
-
---De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords
-ronds.
-
-Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec
-elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.
-
---Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?
-
-Je courus au porte-cigares et le lui offris.
-
---Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la
-pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du
-monde.
-
-Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.
-
---Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On
-est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu
-qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.
-
-Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de
-succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.
-
-Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations
-relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint
-rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il
-connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir:
-«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur
-quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles
-sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous
-quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette
-occasion pour me faire l'observation suivante:
-
---Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient
-toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.
-
-Et comme j'ouvrais de grands yeux:
-
---Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu
-un coup de pied de cheval sur la figure.
-
-Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance
-avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs,
-attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam
-ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur
-la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en
-désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela
-me parut tout à fait impossible.
-
-Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur
-d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que
-le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il
-assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un,
-que _le teint en devenait vilain_; mais lorsque Boerhave déclara
-qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu
-parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami
-du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans
-pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes
-les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques
-très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études,
-tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y
-avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son
-chat.
-
-Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.--Toutes
-les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au
-printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît
-pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant
-la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque
-connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles
-ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient
-très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et
-qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de
-midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service
-existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les
-oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit
-à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle
-comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans
-l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on
-peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au
-Ve siècle.
-
-Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de
-fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime
-mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine
-et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre
-des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et
-partis d'Amsterdam par le _trekschnit_ de sept heures. Les hommes sont
-mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des
-favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec
-lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête,
-entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en
-bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles
-relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une
-goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles,
-lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles
-mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac;
-plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On
-rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept
-femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais
-passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière
-au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier
-_trekschnit_ pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de
-bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles
-pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse,
-dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière,
-et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la
-richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps
-entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.
-
-Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant
-d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont
-les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent
-des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre
-comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté
-dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice
-signifie _Walleen._
-
-L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le
-ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où
-le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus
-des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un
-char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour
-attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux;
-c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun,
-un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un
-extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux
-armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un
-gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote
-noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise
-sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore
-un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un
-déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe
-bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter;
-elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec
-une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette
-sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne,
-et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des
-souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans
-le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de
-deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans
-d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes
-les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne
-idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces
-enfants le solennel Urve[2].
-
---Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que
-faites-vous de vos mains avec ces coquilles?
-
-À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes
-dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment _tout à fait de
-campagne_, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie
-hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs _chères
-petites bêtes._ Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez
-Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de
-garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un
-vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière
-le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de _la Foi
-doit paraître_ ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux
-qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une
-famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus
-uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois
-blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils
-boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la
-liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues.
-Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un
-homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône;
-un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours
-vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être
-en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est
-seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois
-l'argent de leurs grands-pères.
-
-Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et
-demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se
-compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur
-place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et
-par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits
-boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui
-portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et
-de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues
-trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de
-leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci
-n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de
-leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des
-sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas
-le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec
-les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme
-d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire
-près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans
-valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une
-visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris
-de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de
-l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un
-habitué.
-
-Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois
-de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec
-la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du
-ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs,
-des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus
-loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la
-rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle,
-par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule
-et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir
-ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit
-rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier
-en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le
-tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze
-personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches
-pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que
-la plupart de ces derniers détellent en ville.
-
-Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous
-rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les
-teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs
-corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants,
-des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des
-sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.
-
---Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce
-rire particulier que les Anglais nomment _a sneer_, en brisant un
-entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour
-m'empêcher de répondre.
-
-Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:
-
---Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?
-
-Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière
-nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les
-fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je
-savais cela tout aussi bien que lui.
-
-Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous
-avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles
-étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis
-que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:
-
---Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas
-encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.
-
-Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en
-regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je
-fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé
-soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait
-aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait
-demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»
-
-D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il
-disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent
-devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines
-bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures
-et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un
-moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se
-disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs
-de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là
-un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi
-troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société
-de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long
-d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis
-à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de
-ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou.
-Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande
-dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la
-remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien
-un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un
-_cactus speciosus_, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il
-prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup
-de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de
-demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là,
-auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et
-des chambellans de Sa Majesté le roi.
-
---Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks
-au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était
-nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.
-
---Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.
-
-Et ce mot m'alla à l'âme.
-
-Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées,
-avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles,
-d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais
-eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et
-brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me
-demanda avec impatience:
-
---Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?
-
-Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui
-cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de
-montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à
-chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par
-fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks
-fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs
-qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est
-une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant
-d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour
-mériter toutes les médailles de la société _Tot nut van Algemeen_[3],
-si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense
-qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire
-pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks
-l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant
-le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il
-semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de
-fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un
-homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare
-de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son
-attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait
-à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations
-qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il
-fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle
-sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux
-larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du
-pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer
-de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême,
-et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui
-persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui
-devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir
-être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que
-le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le
-généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il
-sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de
-la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine,
-il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que
-je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A
-quiconque ne trouvait pas la première _surprenante_ et la seconde _à
-mourir de rire_, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant
-sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.
-
-Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans
-rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches
-profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille
-au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes
-basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un
-grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des
-Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un
-long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les
-Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en
-temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant
-pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies
-qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne
-demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un
-peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement
-des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la
-vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi
-peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:
-
- Fleu--ve du Ta--ge, etc.
-
---Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles
-touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il
-n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir
-de la vanité.
-
-La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit
-pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à
-bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait
-rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en
-empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.
-
---Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais
-en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.
-
-Il était ainsi.
-
-On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.
-
---Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.
-
-Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.
-
-Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place
-et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà
-dépassée.
-
-Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si
-on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un
-très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés,
-remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis
-un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire
-apprécier aussi son talent.
-
---Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.
-
---Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.
-
---Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une
-bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que
-vous n'êtes pas très-musicien.
-
-Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert
-Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit
-autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans
-quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en
-existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels
-sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa
-main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec
-un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à
-un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de
-l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine
-sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant
-glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un
-grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une
-clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la
-capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement
-plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête
-très-significatif, _n'a pas de méthode_; ou le tact de distinguer la
-musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont
-et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement
-copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales,
-on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de
-déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à
-loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants
-ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et
-les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches.
-Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que
-vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que
-cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je
-crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant
-qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou
-une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain.
-Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette
-impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré
-des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen,
-qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.
-
-Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense,
-je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter.
-Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux
-_Armes d'Amsterdam_; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie
-d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient
-une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une
-indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme
-s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande
-après;--comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé
-d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse,
-naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;--comment il
-regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup
-vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était
-tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop,
-et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction
-qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour
-pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle
-était assise;--comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore
-l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup
-de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis
-dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous
-avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de
-soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas.
-Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les
-noms de douteur et de pur drap.
-
-Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_,
-le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore
-la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce
-que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il
-partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme
-toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu
-la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le
-soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux
-petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient
-dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien
-vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la
-laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la
-connaissance.
-
-1839
-
-
-[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.]
-
-[Footnote 2: Formule de politesse.]
-
-[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association
-philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.]
-
-
-
-
-V
-
-
-Humoristes.
-
-
- L'armée part pur milliers, puissante, la plus
- grande de celles que le pays d'eau a jamais
- mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la
- Zélande et la Hollande réunies.
- (_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.)
-
-
-(Extrait d'une lettre de Melchior,)
-
-
-Cher Hildebrand.
-
-J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps
-imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais
-toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne
-savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait
-présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai
-eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père
-prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais
-qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez
-un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui,
-tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois
-heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un
-quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue
-à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez
-quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une
-pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je
-connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans
-les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre
-imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas
-cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.
-
-Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un
-humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement
-à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste,
-cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon
-cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez
-trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un
-humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.
-
-On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour,
-mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite,
-il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute
-église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On
-n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus,
-on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver
-un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes,
-humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts
-humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris,
-humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et
-caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux,
-humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de
-mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui
-injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de
-sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et
-une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les
-livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de
-bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes
-de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose
-qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien
-qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous
-pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je
-ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles
-et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je
-n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si,
-comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les
-_parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema
-naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au
-style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et
-en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup
-de choses religieuses dites d'un ton suffisant.
-
-Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il
-est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure
-définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne
-n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence
-à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt
-créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société
-de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez
-reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes,
-le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce
-n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai
-tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un
-humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est
-dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la
-_neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y
-puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que
-cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après
-tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent
-en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous
-verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en
-sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin,
-un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le
-trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la
-salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants;
-l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime
-d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes
-qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà
-vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté
-comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun
-d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception
-de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays
-connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse,
-plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour
-les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation
-considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes,
-de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.
-
-Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous
-rallier aux humoristes.
-
-
-[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du
-sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur
-l'idée.»]
-
-
-
-
-VI
-
-
-LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.
-
-
-On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu
-bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez
-nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant
-d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure
-longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette,
-la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier.
-Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre
-autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que
-hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer
-qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme,
-une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste,
-c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la
-plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut
-faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis
-attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang
-coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de
-fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que
-j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un
-pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen
-de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des
-chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais
-que rarement faire usage.
-
-Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment.
-Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si
-le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume
-avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous
-pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un
-peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous
-êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour
-une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que
-mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds
-sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose
-de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux
-le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le
-jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage
-d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont
-toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le
-même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement
-insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée:
-«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il
-faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez
-pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement
-d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une
-seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son
-des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il
-mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a
-besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon
-de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à
-vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez
-toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec
-attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le
-trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez
-s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en
-cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste
-du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec
-laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit
-tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas
-que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._
-Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les
-préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles
-idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples
-d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches,
-rampants, avares, entêtés et importuns.
-
-En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel
-ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui
-traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens
-qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le
-ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants
-de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une
-sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de
-chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre
-jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique;
-de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle
-de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables
-libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et
-montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères
-avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison,
-lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent
-_urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour
-leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être
-construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues
-avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des
-demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des
-mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles
-qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui
-ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour
-l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers,
-sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur
-toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.
-
- * * * * *
-
-Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il
-est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en
-même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec
-des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui
-vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des
-commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de
-chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des
-commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus
-souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont
-très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur
-nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de
-poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui
-regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence
-et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec
-des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un
-monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes
-qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine
-d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines
-de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des
-chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos
-pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre
-les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une
-semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper
-le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout
-soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet
-de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et
-veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des
-viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances;
-des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui
-paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent,
-très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le
-contenu d'une diligence.
-
-De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les
-inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager
-en trois classes, savoir:
-
- Les dormeurs,
- Les fumeurs,
- Les bavards.
-
-Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les
-désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais,
-voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand
-on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais,
-et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur
-postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé
-avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de
-quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que
-je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai
-l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a
-bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore
-comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent
-encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur,
-pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût
-allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne
-dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces
-dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui
-avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on
-ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix,
-et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on
-fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus
-lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de
-nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de
-nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de
-comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied
-de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après
-avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne
-dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir
-par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur
-de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos
-dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non...
-Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me
-charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout
-aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai,
-un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que
-tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze
-personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par
-l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose
-à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes
-pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais
-pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le
-pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique
-et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque
-voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs
-de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue
-tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la
-couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de
-porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À
-dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand
-vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers
-calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un
-dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les
-cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou
-recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel
-qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré
-d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il
-rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela
-que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier
-venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes
-de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en
-forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la
-nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent
-et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand
-toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée
-s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis
-que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de
-vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote
-(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces
-affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en
-ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de
-toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de
-mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à
-cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme
-disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre
-des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il
-faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.
-
-J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires
-que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en
-vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins
-qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes
-un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux.
-Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se
-résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de
-dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais
-ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis.
-Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le
-bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.
-
-Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse
-et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage
-à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen,
-chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de
-larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers
-bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos
-roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement
-silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais
-beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse,
-étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête;
-une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes,
-nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace
-pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là
-la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête,
-nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et
-de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement
-de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le
-plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!
-
-Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne
-surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où,
-dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni
-compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?
-
- * * * * *
-
-Le bateau à vapeur,--me dis-je à moi-même,--améliorera et surpassera
-tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les
-moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide,
-vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce
-pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un
-paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites
-distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est
-pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien
-qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec
-de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout
-ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme
-celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et
-de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la
-mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la
-maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de
-gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et
-qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?
-
-Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même!
-Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir
-du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est
-un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir
-ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le
-mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des
-relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La
-nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour
-leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent
-que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez
-eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent
-aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour
-s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir
-imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en
-agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils
-ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils
-ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux,
-ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils
-ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si
-l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports,
-des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année
-aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des
-voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles
-soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont
-aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on
-peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure,
-tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent
-leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante
-campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs
-plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un
-petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une
-paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale
-et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des
-mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des
-voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions
-qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant
-l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles
-Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne
-avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant
-connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord
-riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets
-qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs
-rêveries,--où étaient-ils?--L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés
-à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours
-encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un
-cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis,
-sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables
-par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou
-telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre;
-c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du
-Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine
-de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été
-vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces
-rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses
-propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à
-soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.
-
-Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie,
-pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs
-de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et
-d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été,
-bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la
-maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels
-leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de
-leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou
-de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un
-plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!)
-Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre
-semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est,
-dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle
-ils s'exposent à tomber.
-
-Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on
-arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de
-plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part
-ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche
-et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la
-cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai
-bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes,
-ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des
-nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une
-partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous
-voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir
-passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est
-l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde,
-on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on
-reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite
-et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la
-bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend.
-On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en
-voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres
-plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager
-veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont
-pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu
-vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie
-en bas!--Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur--Les
-cabines sont basses.--Vous ne sauriez croire quel effet désagréable
-produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.--C'est
-dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.--Je ne vois pas
-qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la
-balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis
-on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée
-sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa
-règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon,
-des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de
-matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges,
-courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va
-à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la
-machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant
-une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont
-traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque
-instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la
-traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure
-des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous
-mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos
-voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le
-lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez
-voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages
-à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le
-navire hautement vanté. Arriver _plus tôt_ c'est le dernier, mais non
-le moindre martyre pour l'esprit impatient.
-
-Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.
-
- * * * * *
-
-Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela,
-pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable
-pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne
-voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère
-pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers
-moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire,
-j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien,
-et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à
-m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que
-j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de _smousjas_
-en _trekschnit_, qu'il y a des circonstances, des pensées et des
-perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je
-me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres
-en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup,
-mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large
-fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux
-foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la
-force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les
-conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et
-enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me
-caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux
-et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation
-sans murmurer.
-
- * * * * *
-
-Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous,
-car il n'y a pas d'haleine.
-
-On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.
-
-On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.
-
-S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments,
-ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune
-occasion de nous en apercevoir.
-
-Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un
-réseau de rails sur nos provinces.
-
-Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les
-petites distances de notre petit royaume.
-
-Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.
-
-Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!
-
-Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de
-notre monnaie se rouler au-devant de vous.
-
-Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera
-traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la
-prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.
-
-
-
-
-VII
-
-
-JOUISSANCE DE PLAISIR
-
-
-(_Extrait de la correspondance avec Augustin._)
-
-«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment
-pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui
-m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes
-mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas
-que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa
-kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:
-
- «Pour moi, pas de fête de kermesse,
- Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,
- Pas de folie sur son char de triomphe.
- Par décret de la ville et au son des cloches
- Et pendant dix jours,
- Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?
-
- «Oh! laissez mon âme en paix;
- Qu'un autre le fasse, l'envie me manque
- De voir tant d'hommes, singes titrés,
- Vraie race d'hommes semblables aux singes,
- La bouche béante dans la rue et sur le marché,
- Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!
-
-«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux
-échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des
-fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de
-ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une
-kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps
-modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand
-jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits.
-Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie
-qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise,
-devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté;
-l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et
-le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable.
-Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint
-l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et
-notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser
-pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous
-sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose
-chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope
-déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient
-une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être
-nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que
-notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»
-
-Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger,
-au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là
-dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la
-corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une
-largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes
-plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir
-à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon
-ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme
-parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal
-s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il
-connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve
-aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de
-cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a
-sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.
-
-En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela
-serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la
-kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le
-crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:
-
-«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des
-écureuils et des souris blanches qui _doivent_ bien tourner. Je me
-livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis
-aussi un martyr.»
-
-Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux.
-Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien
-de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit
-jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine:
-lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez
-savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous
-avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles,
-de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont
-joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû
-leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en
-lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver
-jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les
-trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en
-seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre
-chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle
-appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.
-
-À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû
-conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que
-tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop
-souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir
-de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop
-grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper
-de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller
-au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des
-jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie
-de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu
-beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion.
-Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération,
-mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes
-pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous
-entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous
-pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu
-et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous
-allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire
-une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si
-puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en
-disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux
-plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre
-ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre _fête des
-bacchantes_, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve
-vous méprisez trop les kermesses.
-
-La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter,
-mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de
-paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur
-jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec
-des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui
-étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites
-paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des
-rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles
-ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules.
-Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les
-hangars de la petite auberge: _le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver_,
-ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de
-petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de
-fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits
-paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés
-à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur
-pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette;
-ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des
-anneaux d'or à un _cent_[1] la pièce, toutes avec une amande cassante
-entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le
-commencement.
-
-Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore
-florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques,
-et exécutent une danse pour quatre dutes:
-
- Connaissez pas trois Écossaises?
- Ne pouvez-vous donc pas danser?
-
-et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin
-en raclant derrière le chevalet.
-
-Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être
-blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus
-à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas
-y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout
-va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire
-de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous
-êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut
-pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait
-être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en
-venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct
-ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il
-appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme
-sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans
-la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour
-la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse;
-mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir
-à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le
-ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes
-remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est
-d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais.
-C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au
-Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec
-leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des
-chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains,
-de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est
-partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité,
-vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste,
-comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent
-h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils
-trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés
-des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme
-s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre
-expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont
-jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en
-trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes,
-ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée
-négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint
-critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce
-serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?»
-«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle
-Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la
-blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela.
-Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur
-est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses
-gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec
-cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses,
-puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et
-plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le
-plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais
-dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les
-situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que
-ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble
-faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens
-philosophique ou poétique.
-
-Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien
-rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau
-telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année
-et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait
-leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à
-rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui,
-dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à
-vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il
-y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit
-qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du
-plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade
-en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller
-au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux,
-on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en
-partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent,
-est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est
-qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui
-vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de
-raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme
-mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au
-jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon
-cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît
-pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il
-ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe
-rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et
-poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de
-sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur
-les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes
-de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là,
-la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort.
-Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de
-kermesse.
-
-Votre affectionné,
-
-HILDEBRAND.
-
-1839.
-
-
-[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et
-équivaut environ à _deux_ centimes.]
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Les amis éloignés
-
-
-C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que
-de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains.
-Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à
-l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant
-beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis,
-peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable
-distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous
-remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela
-me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je
-préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne
-Hollande.
-
-Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir
-contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais
-par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur
-sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou
-tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre
-plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux
-qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en
-Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie,
-à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers,
-j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à
-de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations
-et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien
-appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne
-reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont
-pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente
-affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde
-entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent
-du moins n'en pas ignorer.
-
-Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens
-c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation
-intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si
-bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance!
-j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais
-se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt,
-et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de
-menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un
-évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille
-bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais
-pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la
-voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir,
-écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui
-étaient sur la mer,
-
- Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,
- Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête
- Imprime sur le sein de la mer écumante
- Des signes redoutés qui présagent la mort.
-
- Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;
- Leur linceul se déploie et flotte devant eux;
- Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;
- Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!
-
-Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires
-et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un
-homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais!
-Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.
-
-Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle
-me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle
-rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une
-scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes
-éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure
-du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses
-particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le
-sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au
-loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale.
-Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages
-indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés
-impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir
-dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à
-rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à
-la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce
-que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son
-propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional
-de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce
-que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu
-as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans
-le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle
-entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y
-a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le
-_Colombo._
-
-Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait
-te conduire à Rotterdam.
-
-Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable
-du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce
-qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers
-à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère
-petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si
-tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore
-pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace
-sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un
-petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre
-barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout
-habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une
-giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en
-riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute
-elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre
-ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant,
-s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre
-meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire,
-et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces
-caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop
-peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un
-plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes;
-là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un
-tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le
-vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade,
-à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté
-des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La
-confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre
-nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous
-en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous
-alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers
-enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore
-plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux,
-et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les
-maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que
-les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que
-les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la
-kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi
-vous, comme Antoine?
-
- * * * * *
-
-Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et
-occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel,
-il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à
-Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut
-placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous
-connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous
-nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse.
-La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien
-connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder
-ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie
-mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi
-indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien
-d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop
-bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est
-tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son
-affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant
-de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment,
-on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement,
-on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout
-cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de
-_bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux
-aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se
-baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les
-demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins.
-Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse
-bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne
-entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite
-jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés
-deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis
-tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer
-tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les
-jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà
-l'amitié de cette époque de la vie.
-
-Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand,
-par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille,
-situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous
-recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle,
-et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et
-confidents.
-
-Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés
-tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou
-que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je
-me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de
-village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous
-reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que
-nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui
-annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui
-me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me
-menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et
-j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine
-aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà
-séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve
-en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve?
-Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer
-le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue
-distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y
-renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui
-dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations
-avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et
-comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué
-à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors
-seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du
-sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent
-les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos
-rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous
-abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de
-sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère
-bien-aimée!
-
- * * * * *
-
-Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son
-éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour
-l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la
-prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait
-Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent
-de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la
-maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut
-alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé
-derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit
-que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut
-très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il
-n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de
-temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit
-avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne
-connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa
-mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à
-peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de
-tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait
-marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait
-quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui
-adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de
-Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous
-et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept
-jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra
-y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé
-et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant
-cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne
-l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami
-de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des
-nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut
-mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient
-là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour
-un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé
-de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays:
-c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers
-et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs,
-grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps
-à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la
-Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais
-reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de
-cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre.
-Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et
-l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son
-visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance,
-Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation,
-catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était
-devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme,
-en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme
-jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous
-nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il
-n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de
-choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire
-hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de
-dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de
-pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de
-l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un
-juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec
-d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros
-lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer,
-par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité
-la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le
-même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon
-vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans
-auparavant dans son album:
-
- Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,
- Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;
- Mettons mon nom tout seul à cette place à part,
- Il te rappellera notre sainte amitié.
-
-À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que
-j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa
-de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant
-deux jours.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une
-semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait
-une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un
-de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se
-contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil
-moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment.
-Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous,
-si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un
-sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité,
-lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une
-certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que
-nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que
-ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la
-cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les
-plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être
-avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin
-avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que
-du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons
-étouffées par couardise.
-
-Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient
-traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même.
-Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions
-furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de
-joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de
-communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de
-questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de
-tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour
-un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous
-tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous
-remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous
-ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en
-donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et
-de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment?
-et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que
-je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord
-valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance
-des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont
-souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.
-
-Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna
-peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences,
-et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent
-régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous
-trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que
-celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours
-de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après
-un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous
-trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos
-sentiments, et que nous étions restés les mêmes.
-
-Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait
-rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites
-circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé.
-La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des
-grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon
-de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos
-passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les
-éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des
-expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons
-en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous
-savourons le baume et le goût exquis de notre amour.
-
- * * * * *
-
-Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir.
-Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart
-de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux,
-des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces
-scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien
-ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois:
-ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous
-ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en
-balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la
-hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle
-désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui
-y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon
-ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il
-l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé
-autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne
-pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de
-nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons
-que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à
-abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour
-notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en
-général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous
-sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation
-peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à
-l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux
-affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à
-celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive
-aviné.
-
-S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je
-ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.
-
-Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent
-en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues
-ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens
-intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de
-ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me
-sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris
-et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs
-me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je
-retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute
-valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit
-tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les
-uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent
-et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous
-que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai
-abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant
-soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui
-a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à
-l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille
-la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!
-
-
-
-
-IX
-
-
-L'hiver à la campagne.
-
-
-Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop
-avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la
-campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité.
-Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans
-soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours;
-des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande
-toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela
-dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception
-les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs
-plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec
-sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude
-saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille
-campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec
-toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa
-suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on
-doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en
-sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que
-le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il
-est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne
-et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux
-jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant
-deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même
-pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le
-soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la
-nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit,
-jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps
-suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus
-sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas
-sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon
-incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs
-épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce
-_temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit
-feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était
-seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver
-est formellement commencé.
-
-Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre
-l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les
-rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les
-grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements
-préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les
-manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte
-éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais
-pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui
-gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de
-nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël,
-célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse,
-et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède
-et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de
-fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des
-centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est
-accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un
-serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir;
-et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties
-de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires
-et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose
-déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et,
-disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de
-l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore
-que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la
-mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on
-consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours
-d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les
-arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il
-faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de
-la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui
-arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une
-soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil
-de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses
-progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée
-lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu
-toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les
-sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne
-vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.
-
-Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est
-assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil.
-L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette
-saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire
-mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous
-deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit
-est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut
-être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une
-fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a
-du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement
-le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont
-condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade
-de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et
-si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de
-contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros
-comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous
-demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire
-avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour
-votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes
-à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre
-vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de
-hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées!
-Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette
-prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises,
-l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à
-demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de
-Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que
-les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième
-acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien,
-regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez
-ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la
-foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles
-(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime
-cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par
-des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant
-manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon
-cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder
-le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi
-s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?
-
-C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la
-ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber
-sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La
-chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros
-plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa
-pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière
-sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil
-à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant
-de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange
-comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de
-votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la
-Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il
-se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe
-à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et
-qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et
-qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler
-les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son
-cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant
-sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est
-levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles
-son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du
-foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des
-trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne
-viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques?
-Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous
-pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et
-ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où
-il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses
-dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des
-acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus
-grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer?
-n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs
-artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il
-n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la
-boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les
-chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de
-péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre
-uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,
-par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il
-peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?
-
-Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu,
-un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent
-les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité
-qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des
-sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des
-éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la
-société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne
-connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui
-vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à
-nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la
-vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs
-de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par
-exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique
-infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.
-
-Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans
-arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas,
-sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à
-avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains
-derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de
-l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui
-sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on
-recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs
-cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le
-plus complet laconisme.
-
---Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?
-
---Mon Dieu oui, je viens un peu voir.
-
---Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par
-ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a
-aussi une partie de fins acheteurs.
-
---Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que
-je ne les aie à la maison...
-
---Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un
-autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il
-prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.
-
---Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à
-regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais
-il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un
-peu sec.
-
---Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa
-pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.
-
---Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un
-pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.
-
---Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate
-rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la
-ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?
-
-Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas
-avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise
-avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;
-
---Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.
-
-Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et
-le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la
-grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui
-a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec
-le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le
-secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes,
-une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie
-considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis
-l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.
-
-En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles
-menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six
-semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de
-l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut
-de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes.
-Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au
-commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs
-diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se
-retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la
-fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en
-même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de
-débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes
-de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois
-circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques
-établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.
-
---Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une
-admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec
-l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en
-faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur
-douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter,
-mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...
-
---Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui
-semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole,
-s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons,
-Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte,
-Jeannot!
-
---Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un
-gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il
-en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse
-vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer
-les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs
-pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois
-quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins
-pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas
-assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous
-donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et
-demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau
-lot, compère! Quel est votre nom?
-
---Jean van Schoten.
-
---Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez
-vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;
-
---Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là,
-le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez,
-enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une
-bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison
-pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro
-cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et
-un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...
-
---Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?
-
---Moi.
-
---Comment vous appelez-vous?
-
---Je m'appelle Pierre de Wit.
-
---Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.
-
-Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont
-bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent
-en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font
-parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront
-aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les
-gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la
-Néerlande.
-
-Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent
-en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et
-des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives,
-et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont
-présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez
-eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une
-petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne
-risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici
-Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus
-au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième
-fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les
-petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et
-de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les
-directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière
-les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur
-l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de
-gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il
-en soit pour un florin.
-
-Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier
-numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on
-hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup
-trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale.
-Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les
-magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un
-morceau de bœuf rôti.
-
- * * * * *
-
-Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque
-matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les
-fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire,
-et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur
-la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la
-glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à
-moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô
-Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un
-singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque
-vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop,
-vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même
-vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au
-même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et
-le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de
-croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et
-frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et
-que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie.
-Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses
-et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une
-société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa
-richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la
-campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui
-de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez
-aussi.
-
-Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne
-voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de
-la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes
-personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux
-grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les
-jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène
-avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les
-pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une
-jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment
-les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les
-petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis
-leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons
-bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se
-mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe
-glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout
-d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes
-gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent
-leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles
-prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de
-leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de
-petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière,
-tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris.
-Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la
-fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse
-avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors
-s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien
-goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas
-non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son
-balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit
-à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en
-tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la
-jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est
-déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une
-déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si
-bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et
-qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint,
-ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes
-qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui
-viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur.
-Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle
-fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le
-trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé
-que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre
-lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte
-qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune,
-la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de
-patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées
-ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part
-au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses
-lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes
-filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un
-plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du
-tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule
-de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et
-peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème
-ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le
-soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une
-lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud
-ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment,
-dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de
-son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue
-de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion
-d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre
-considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette,
-une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par
-erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut
-d'une tour et finit par s'en précipiter.
-
-Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci:
-Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour
-celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que
-vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.
-
-C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que
-voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste
-drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des
-caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes
-de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière
-d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,
-le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au
-concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix
-mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour
-d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une
-manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,
-était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu
-ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un
-autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel
-avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi
-d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant
-qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que
-fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec
-elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide
-révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à
-l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le
-voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une
-autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un
-instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une
-autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,
-l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un
-regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son
-engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,
-est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...
-non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que
-feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle
-veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses
-amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle
-n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une
-manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes
-sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées
-de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.
-
-Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses
-paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine
-de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un
-paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la
-femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la
-file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux
-jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques
-questions:
-
---Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en
-tête de marier votre fille?
-
---Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,
-les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions
-tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être
-entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est
-pas là.
-
---Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le
-marchand.
-
---Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.
-
---Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.
-
---J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la
-kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien
-entendu de cette espèce.
-
-Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à
-entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit
-qu'il faut changer de conversation.
-
---Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal
-noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un
-gros chat taché de roux et de noir.
-
---Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le
-blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne
-veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons
-boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures
-partout.
-
---Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur
-se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.
-
---Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des
-génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?
-
---Il est tout noir.
-
---En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut
-jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas
-convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez
-des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela
-no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la
-bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir
-une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les
-mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a
-un an, s'est enfuie avec sa couverture.
-
---Mais, si c'était une génisse rouge?
-
---Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit
-le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise
-aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis
-tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et
-au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.
-
---Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui
-aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et
-à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une
-excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais
-quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il
-n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme
-sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari
-aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que
-c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon
-et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine,
-danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je
-vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous
-encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je
-pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice
-pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais
-beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien
-meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait
-pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose
-ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la
-main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce
-qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être
-patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et
-lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car
-je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!
-soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.
-
---Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu
-vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune
-fille est devenue au moins poitrinaire.
-
---Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement
-que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin
-de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à
-en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les
-traire.
-
-Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de
-l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux
-d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au
-bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et
-le campagnard lui pinçant doucement la joue:
-
---Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une
-jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.
-
---Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas
-mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les
-commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui
-demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop
-en avant.
-
---Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un
-regard suppliant, si vous me voyiez par terre.
-
---J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,
-bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre
-voisinage....
-
---Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.
-
---Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.
-
- * * * * *
-
-Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,
-de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande
-avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois
-du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois
-est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie
-et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et
-aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et
-va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles
-brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la
-charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la
-moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront
-un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers
-fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,
-et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de
-jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent
-gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui
-apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà
-plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne
-vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à
-fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;
-une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît
-dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le
-bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son
-chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin
-il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus
-tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.
-Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de
-l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les
-arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle
-rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid
-au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les
-vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....
-Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de
-la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul
-qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction
-qu'il est la première primevère du printemps.
-
-
-
-
-X
-
-
-LE PROGRÈS
-
-
- Petite fille éveillée,
- Que fais-tu dans mon jardin?
- Tu cueilles toutes mes fleurs
- Et le fais trop brutalement.
- (_Vieille chanson._)
-
-
-Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,
-mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je
-voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère
-Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette
-clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de
-la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma
-jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit
-Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la
-lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du
-crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait
-avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux
-affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment
-où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit
-drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors
-une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en
-brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que
-_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants;
-je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie
-collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans
-couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché
-étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique
-leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne
-comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur
-Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette
-terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire
-était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour
-d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour
-d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le
-bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait
-la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers
-la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose
-tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore
-vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir
-encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?
-croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me
-former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne
-lui donnât pas des aliments?
-
-Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en
-sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.
-Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent
-toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses
-très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes
-qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se
-proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon
-qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent
-en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes
-mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les
-appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas
-que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas
-d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les
-paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous
-abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise
-pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut
-s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont
-beaucoup trop modestes pour cela[3].
-
-Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des
-hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une
-seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de
-surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle
-raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent
-parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture
-avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la
-cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout
-cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de
-l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!
-
-Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde
-surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine
-de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans
-maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un
-rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule
-de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.
-Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos
-petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent
-à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté
-de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à
-vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne
-déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux
-enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire
-naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que
-vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes
-amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si
-ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,
-pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir
-ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas
-même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des
-histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg
-que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec
-plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.
-Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire
-d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel,
-l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus
-grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à
-elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle
-la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,
-sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains
-railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si
-équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi
-sages que nous sommes puérils?
-
-Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous
-devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre
-grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de
-la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de
-votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être
-cruel pour la génération naissante?
-
-Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu
-plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche
-de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie
-beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_
-s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,
-le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas
-tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos
-splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de
-forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de
-sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle
-pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe
-d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de
-salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant
-plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de
-licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de
-Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes
-ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est
-comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait
-un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière
-des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et
-les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré
-saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur
-bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de
-diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité
-morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre
-d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux
-parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que
-les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du
-lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes
-ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques
-misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons
-croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas
-l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre
-cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a
-classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres
-d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,
-leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et
-artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux
-venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,
-on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec
-des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.
-
-Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon
-son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les
-verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil
-et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour
-comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous
-nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le
-tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni
-sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres
-proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque
-chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,
-à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité
-que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.
-Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le
-microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait
-trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le
-bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais
-mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a
-beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette
-eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis
-m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de
-griffes qui combattent[4].
-
-Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à
-chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous
-déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières
-de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce
-qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre
-peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent
-portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que
-je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est
-insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il
-lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de
-votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment
-petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,
-illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis
-de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?
-Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la
-force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent.
-Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,
-dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de
-l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour
-moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.
-
-Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la
-vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans
-les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé
-Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du
-_médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche
-à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est
-devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli
-que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et
-Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni
-Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il
-avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le
-czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et
-ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes
-les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit
-qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux
-et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques
-qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les
-chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents
-Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines
-d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a
-pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait
-beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit,
-lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que
-le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre
-n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire
-n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il
-tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent,
-altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais
-cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur
-le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et
-une reine....»
-
-Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre
-temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens
-et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même
-siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses
-yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous
-qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes
-sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus
-pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration
-devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre
-enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque
-à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les
-générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et
-les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles
-ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un
-rideau: c'est inconvenant!
-
-«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»
-
-1837.
-
-
-[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami
-_Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques
-mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le
-bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.]
-
-[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.]
-
-[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple
-les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse);
-afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables
-et à se moquer des femmes.]
-
-[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes
-dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un
-rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et
-à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope
-nous offre dos scènes plus pacifiques!]
-
-
-
-
-XI
-
-
-L'EAU
-
-
-Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell,
-un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me
-l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins
-dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et
-qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai
-amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et
-Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au
-bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la
-longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait
-toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley
-qui l'aura fait.
-
-Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien
-pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté,
-nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous
-retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma
-grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas
-encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de
-quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont
-j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa
-à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle
-que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop
-froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la
-ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas!
-je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais
-imprimer aujourd'hui!
-
-J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des
-vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile
-et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids
-quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces
-vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais!
-Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si
-le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un
-magnifique jour du Nord,
-
- Un rejeton du soleil en robe de neige.
-
-Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement
-en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous
-les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec
-sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine
-impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce
-toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il
-y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau
-d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!
-
-Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience
-de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de
-sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme
-les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a
-produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord
-glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants
-habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la
-grêle sur leur cuirasse,
-
- Avec des faits dans les poings,
-
-sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que
-j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une
-blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!
-
-Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins
-que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute
-fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter
-en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de
-tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes
-et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même!
-combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans
-les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec
-dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la
-cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop
-humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les
-familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais
-maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une
-princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage,
-on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des
-heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver!
-Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain
-favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour
-midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en
-temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du
-ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige
-blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur!
-Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?
-
-Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir
-être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire;
-j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos
-automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque
-soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste
-et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que
-mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi
-pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau
-m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille
-en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime
-tendrement!
-
-Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la
-terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en
-temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre
-ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec
-une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les
-mers et tous les fleuves.
-
-Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la
-vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un
-vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient
-distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la
-blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes
-blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de
-légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les
-soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble
-des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la
-voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses;
-tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme
-un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme
-un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit
-pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu
-brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface
-élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta
-mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et
-tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à
-la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de
-la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les
-collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste
-matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux.
-Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le
-sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez
-tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que
-toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.
-
-Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous
-parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les
-membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il
-y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par
-vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien
-refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles
-fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes
-des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et
-les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous
-côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys
-se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit,
-grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs
-grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré
-n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend.
-Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous
-embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles
-filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!
-
-J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle.
-Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son
-lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette
-bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est
-comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire
-timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de
-diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte
-penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant
-ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle
-monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui
-va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau
-et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;--tout est
-fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur
-tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie
-d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au
-centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des
-rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière
-sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté!
-se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante;
-comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit
-des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le
-ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez
-vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si
-vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau.
-Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme
-le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la
-rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et
-porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes
-et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les
-douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment
-la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si
-doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage;
-c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.
-
-Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein;
-lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface
-unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors,
-magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une
-séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à
-la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et
-mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et
-forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue
-et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle
-se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées
-et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie
-volupté.
-
-Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu
-sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès
-d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue
-une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours,
-j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts
-sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias
-et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec
-plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les
-pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas!
-qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que
-
- Le cadavre difforme d'une beauté morte.
-
-Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et
-inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau
-_fausse_, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente;
-elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque
-de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et
-traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est,
-un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est
-une sentence terrible de condamnation: la glace est un _hybride._ Je
-voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture,
-sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en
-quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet
-de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire
-bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.
-
-Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide
-cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas!
-Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de
-souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de
-mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la
-terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton
-origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force
-et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera.
-Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la
-liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et
-brillera de nouveau à la face du soleil.
-
- Faisons encore un peu de feu maintenant.
-
-
-
-
-XII
-
-
-ENTERRER!
-
-
-Mes amis, on vous enterrera tous!
-
-Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à
-votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps
-où il sera étendu--sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide,
-renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,--comme une
-pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera
-plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et
-la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en
-pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant
-de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la
-raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils
-n'ont pas honte,--l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit
-encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous
-étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir
-si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les
-yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on
-craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre
-mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de
-donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous
-transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous
-conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre
-le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée
-de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non!
-peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on
-plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en
-temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place
-où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où
-l'humanité vous a dit adieu!
-
-Je sais bien qu'il convient aux _intelligents_ de nos jours de trouver
-tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais
-bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela
-m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra
-après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra,
-je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma
-famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe
-à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt
-général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses
-entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la
-libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions
-publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je
-comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport
-avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux
-pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les
-hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible,
-et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la
-tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui
-ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui
-toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de
-sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous
-avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire,
-et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors
-viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens
-de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin
-renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées;
-les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à
-ses propres morts, et nous avons A--B--C. Le thermomètre descend de la
-chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un
-froid glacial, désagréable à la longue.
-
-Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands
-hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était,
-et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:
-
- Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort
- Vous gâte un instant de joie,
- Ni ne demande que l'amitié, moi mort,
- Vienne trembler sur ma bière.
-
-bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:--O loi!
-ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître
-d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce
-que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et
-lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous
-l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment
-humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui
-comprennent si mal la doctrine de la Bible.
-
-Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille
-mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou
-qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie
-dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous
-ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que
-vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort?
-Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien,
-ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt
-à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation
-(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de
-l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher,
-dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre
-portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux?
-qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la
-bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort?
-que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil?
-que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon
-dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre
-ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos
-proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre
-chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.
-
-C'est une pensée agréable pour moi,--et il me semble qu'elle adoucira
-mon lit de mort,--que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes
-yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les
-premiers jours, s'approchera de mon chevet _pour me voir encore une
-fois_; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les
-laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra
-congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle
-au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que
-j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation,
-de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux
-que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui
-survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:--oh! ce
-n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une
-douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi,
-mais de me porter envie.
-
- * * * * *
-
-On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire
-s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les
-tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait
-la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les
-premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la
-maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard
-on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils
-dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans
-leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants,
-et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être
-enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu
-hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs
-du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la
-chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de
-Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises
-devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait
-contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le
-Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut
-encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint
-une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la
-parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et
-les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la
-doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui
-ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent
-là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux
-une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve
-du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les
-détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre
-siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait
-la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là
-encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans
-la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient
-Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable
-faiblesse.
-
- * * * * *
-
-Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos
-armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos
-vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil
-de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil
-insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant,
-d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et
-la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage
-assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en
-l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est
-étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que
-cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués,
-appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce
-sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour
-le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la
-cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les
-conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité.
-Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge
-en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais
-ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les
-titres de _naturœ se superantis opera_, non sous les larges ailes de
-la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des
-admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait
-ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos
-grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons;
-voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes;
-voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner
-la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur
-qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les
-salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des
-palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez
-vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel.
-Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si
-vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu
-qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands
-dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas
-de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!
-
-Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des
-églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne
-nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je
-sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité
-par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre
-pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la
-terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant
-moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent
-par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du
-but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul[1].
-
-[Footnote 1: Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être
-humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville,
-d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de
-prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est
-indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre
-qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme
-les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et
-les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il
-pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un
-apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.]
-
-Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas
-cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant
-considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et
-quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera
-aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien
-beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable
-contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce
-tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent
-de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.
-
-Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment
-romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont
-beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches,
-trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie
-propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien;
-ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes
-choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la
-fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier
-sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque
-pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre
-les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le
-lieu de repos de ceux qui leur sont chers;--c'est une idée du fossoyeur
-qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par
-anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.
-
-J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins
-l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences
-prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun
-sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie
-apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour
-de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que _vous
-êtes poussière_ et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la
-mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie,
-d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût
-n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément,
-les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie
-avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement
-solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui
-ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village
-retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement.
-Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les
-parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a
-servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens,
-ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval
-qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands
-capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de
-là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles;
-le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières
-pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la
-fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car
-dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction
-pour tous les besoins.
-
-De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux
-enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, _magna funera._
-Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un
-costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt.
-Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps,
-n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui
-doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre
-d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu
-propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend
-ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains
-endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de
-quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à
-votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais
-qu'en inscrivant sur le drap funèbre: _Pour les pauvres._ C'est bien
-dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!
-
- * * * * *
-
-J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette
-occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois,
-en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille
-nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de
-vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable
-encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du
-deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous
-sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne
-savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui
-vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage,
-aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des
-manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne
-prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens
-légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux
-et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt.
-Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort
-ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur
-de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc
-pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez
-humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous!
-je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants
-n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un
-seul coup!
-
- * * * * *
-
-Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église;
-mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de
-sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle
-on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les
-blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des
-tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là
-qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais
-alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait
-doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la
-scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec
-quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais
-le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître
-sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des
-planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une
-jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était
-pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux
-caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle
-n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne;
-mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées
-désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache.
-Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc
-cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière.
-Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière
-est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit
-une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine
-d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil
-jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela
-devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un
-étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une
-triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui
-que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits,
-lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était
-étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front
-serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce
-sombre caveau,--je ne pouvais y croire!
-
-Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la
-tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette
-petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la
-lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le
-meilleur des hommes!
-
-Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh!
-puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux
-qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs
-de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre,
-jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.
-
-
-Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où
-il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres
-choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas
-apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui
-devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général
-n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente,
-comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il
-me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire
-dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en
-plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le
-tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite
-vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres
-yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de
-goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur
-et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et
-est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid.
-Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec
-violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de
-haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court
-risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête;
-c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les
-expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de
-vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs
-font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture,
-une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis
-d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que
-toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont
-entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les
-sacs de nos grand'mères.
-
-Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous
-qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle
-voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de
-grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages
-vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi
-grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être
-un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards
-brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au
-milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.
-
-Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis
-même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je
-fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est
-nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement
-résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille
-de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et
-d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement;
-pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant
-cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au
-besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût
-de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe
-verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille
-des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert;
-ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un
-très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_
-devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.
-
-Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la
-dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus
-après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec
-moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de
-l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres,
-des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille
-aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs
-heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des
-visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre
-pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux.
-Voici quelques numéros de mon catalogue:
-
-n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court
-et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi,
-et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les
-quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un
-pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote
-noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme
-de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de
-coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète
-de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches,
-qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà
-ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il
-s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est
-occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres
-de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb
-avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui?
-Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux
-martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne
-sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il
-lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un
-des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie,
-il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la
-grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il
-croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact
-pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de
-l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les
-teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus
-illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble
-intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine
-des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après
-nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou
-au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il
-envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de
-sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société
-d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.
-
-Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la
-commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et
-son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il
-n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la
-dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse
-détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs.
-Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra
-le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands
-peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa
-demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et
-humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts
-souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter
-est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même,
-messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a
-pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son
-historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame
-de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de
-tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand.
-Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame
-Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste
-pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu
-intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde
-lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la
-ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un
-cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement
-des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau
-tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux
-paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par
-la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes,
-l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que
-lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières
-avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art;
-il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt.
-Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On
-s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour
-demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance!
-quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus
-terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour
-un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup
-de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour
-un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de
-ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit
-si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit
-si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne
-fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à
-l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière
-qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau
-mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La
-dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges,
-maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si
-nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend
-pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour
-son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de
-génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente
-indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait
-encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de
-lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est
-vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière
-ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel
-sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet.
-Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de
-pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu
-la vue et la parole:
-
- Le silence mord beaucoup plus que l'injure.
-
-Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de
-personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un
-cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il
-était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois
-trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le
-portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais
-voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet,
-une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder,
-penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être
-regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des
-amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire
-comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une
-figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa
-vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de
-dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le
-petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand,
-je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour
-lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que
-vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait
-son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que
-ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même
-caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que
-c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa
-montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par
-son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée.
-Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle
-C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire
-les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est
-de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien
-risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque
-pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de
-jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et
-avec un peu moins, certainement à être heureux.
-
-N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un
-âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de
-l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris
-pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de
-la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais
-vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs
-physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise
-humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville
-voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls.
-Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se
-passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant
-de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était
-folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait
-reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je
-pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de
-voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye,
-et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la
-voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau
-temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye
-qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le
-ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il
-tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait
-le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se
-restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on
-n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de
-se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est
-arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a
-mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était
-inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse
-dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi
-dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous
-allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la
-famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite
-fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le
-jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient
-vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui
-tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les
-autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le
-papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée
-d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le
-petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le
-plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle,
-la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche.
-Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y
-a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement
-mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille.
-Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus
-heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage,
-maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais
-elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus
-frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle
-compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se
-trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où
-l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une
-apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les
-mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter
-dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre.
-Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner
-des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les
-tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée,
-il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides
-de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires
-qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il
-force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de
-bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du
-génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune
-fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours
-d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans
-le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant
-dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur
-vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le
-nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à
-la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé,
-d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il
-fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui
-n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode
-dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle,
-mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est
-attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite
-par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami,
-ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?
-Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la
-tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de
-nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en
-passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans
-que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit
-être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire
-pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle
-de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé
-dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours
-sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un
-bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise
-à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir
-laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse
-ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de
-l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col
-finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les
-ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie
-turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc,
-qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la
-calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et
-des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque
-chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son
-étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle
-aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La
-Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!»
-dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant
-après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon
-_qui ressemble tant à Pierrot._
-
-On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est
-suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_
-beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le
-cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en
-aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture
-qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye
-ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On
-flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à
-briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye
-qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon
-Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions
-bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en
-soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait
-paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est
-un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est
-pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait
-produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque
-chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont
-mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement
-dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant
-de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le
-tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir?
-Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau
-avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est
-bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé,
-monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko.
-Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute
-l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris;
-ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et
-dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour
-reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude
-qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi
-satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec
-le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une
-chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le
-petit ange écossais assis sur ses genoux.
-
-N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus
-ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils
-donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon
-catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu
-de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon
-ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle
-foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie
-et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son
-fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que
-quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante
-modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs
-d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait
-accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec
-cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette
-charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère
-qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap
-beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait
-absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et
-maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est
-dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se
-hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_
-dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la
-considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant
-la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah!
-elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite
-demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la
-sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous
-la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme
-simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec
-le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa
-vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse,
-heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant
-le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les
-beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les
-portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se
-trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans
-lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes
-les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole
-en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie
-chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie
-que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint
-elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle
-n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est
-indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt
-quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition
-de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce
-chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse
-canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un
-peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme
-qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de
-longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi
-plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore
-plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son
-_alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie,
-son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval
-avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au
-spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais
-il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver
-dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et
-des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le
-mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_
-peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il
-voulait...
-
-Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les
-derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle
-vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a
-déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel
-observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables
-coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?
-
-1838
-
-
-
-
-XIV
-
-
-LE VENT.
-
-
-La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le
-vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre
-toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle
-vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas:
-«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut
-que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De
-même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux
-par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté,
-vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que,
-dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois
-l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion
-universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne
-d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le
-faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même
-pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs
-et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la
-conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête
-et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le
-danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en
-exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs
-souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!
-
-Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions
-emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le
-puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut
-au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y
-tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les
-parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans
-l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne
-se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se
-promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il
-parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son
-frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.
-
-Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à
-l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à
-l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses
-coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre;
-mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la
-lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt
-comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du
-Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre
-leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs
-des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes
-blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève
-comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit
-et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à
-des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent
-sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.
-
-Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout
-bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air!
-Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage
-te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la
-voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans
-les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni
-l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la
-voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure.
-Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction,
-pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout
-était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de
-vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant
-sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était
-la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de
-Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise
-du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la
-poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui
-apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel
-rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice
-où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était
-l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de
-vent.
-
-Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable,
-n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il
-est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement
-créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence,
-que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage
-brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et
-couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant
-à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur
-empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche
-moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus
-grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une
-pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux
-larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent
-béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient
-sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité
-et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la
-face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il
-éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant
-tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.
-
-Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté
-les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante.
-Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre,
-dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un
-lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille
-un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté
-vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer
-dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant
-doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs,
-et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en
-battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait
-en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres
-semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons
-doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule
-voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi
-murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il
-était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un
-vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant
-les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans
-le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après
-le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas
-non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre.
-Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la
-Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit,
-la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné
-tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir
-y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme.
-Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans
-et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils
-viennent à lui et disent:
-
---Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des
-messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une
-tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont
-les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une
-fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent
-se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte
-le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement.
-
-
-
-
-XV
-
-
-RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.
-
-
-Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo,
-l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore
-du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise,
-de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au
-puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa
-manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à
-vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo:
-ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités
-présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant,
-Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari
-de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de
-mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1],
-a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a
-été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant
-sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de
-la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous
-saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge
-de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école
-hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer
-clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son
-talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout
-isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au
-_Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je
-veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang
-patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez
-comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation
-esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de
-cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à
-un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle,
-dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber
-complètement votre attention de lecteur!
-
-Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je
-n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit
-ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le
-sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile
-avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école,
-il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche,
-et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de
-brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins
-et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge.
-Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de
-ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en
-bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et
-l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour
-peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières
-et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de
-bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail,
-c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus
-que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous,
-mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un
-marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui,
-selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu
-à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut
-là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il
-ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières
-noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de
-rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_,
-il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage
-lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des
-aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un
-aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était
-arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux;
-il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait
-l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce
-temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans
-leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on
-n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il
-aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand
-souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur
-la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il
-en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année
-dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée
-n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un
-très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté
-de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la
-vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_
-ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le
-voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a
-représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous
-une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est
-un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du
-tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on
-pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force.
-Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan
-et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions;
-avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de
-la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même
-temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais
-les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si
-bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur
-du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec
-laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du
-cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un
-nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble
-sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce
-point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_
-vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et
-surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.
-
-_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que
-joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il
-prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté
-à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu
-devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait
-la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car
-il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné
-la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter
-brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous
-voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme
-s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre,
-dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les
-favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces
-cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte
-une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit
-rester perruque.»
-
-D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant
-de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!...
-Il faut que je brise là.
-
-Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.
-
-17 janvier 1839. HILDEBRAND.
-
-_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.
-
-
-[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume
-soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une
-lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le
-contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et
-très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.]
-
-
-
-
-XVI
-
-
-ANTOINE LE CHASSEUR.
-
-
-Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale
-de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il
-est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus
-larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays
-jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire
-la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il
-faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le
-promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes,
-couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui
-compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et
-les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable
-sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours,
-ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes,
-des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels
-la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au
-cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de
-distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à
-demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et
-d'agaric rugueux.
-
-Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl
-dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et
-les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient
-aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces
-charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais
-ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut
-vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres,
-car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est
-point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée
-artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe
-des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien,
-regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs
-assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le
-Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.
-
-C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de
-très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte
-de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure,
-adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut
-un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et
-de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait
-sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure
-avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de
-volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il
-se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement,
-poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de
-chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus
-facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a
-besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant
-les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant
-l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les
-démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves
-du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien
-que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber
-en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir
-d'avoir quelque part au butin.
-
-Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse
-verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé
-sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir
-vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous
-le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son
-visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir
-le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord
-l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une
-expression d'abattement.
-
---Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts
-joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux
-d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un
-coup de pied à Veldine.
-
-L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.
-
---Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la
-tête, il ajouta.
-
---Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?
-
-Il prit le chemin qui conduisait vers le village.
-
-Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout
-le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure,
-elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son
-œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait
-été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère
-le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux
-petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il
-laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids
-grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses
-joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un
-cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur
-appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une
-qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa
-bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les
-fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était
-pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude,
-et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition
-d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans
-transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir,
-et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui
-d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence
-des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et
-facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir
-et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en
-donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le
-lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait
-de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires,
-n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il
-semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son
-cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.
-
-Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non
-loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main
-droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter;
-mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet.
-Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au
-signal.
-
-Il sourit.
-
---Ce sera elle! dit-il tout haut.
-
---Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du
-fond de la maison.
-
-Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses
-lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva
-la tête et fit signe au chien.
-
-Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait
-cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de
-la chaumière une petite source venant de la dune.
-
---Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un
-ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à
-demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine!
-Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.
-
-Triste prévision pour celui qui va en chasse!
-
-Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La
-chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et
-s'éloigna à droite. Antoine la rappela.
-
---Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma
-chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à
-paitre sur la dune. Et il tourna à droite.
-
---Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en
-campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des
-boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.
-
---Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la
-brande[1].
-
---Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était
-lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement
-sa pipe.
-
---Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac
-aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace
-d'un braconnier, peut-être?
-
---Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je
-dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!
-
---Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et
-se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où
-s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à
-monter.
-
-Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le
-petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà
-au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller
-de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel
-descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à
-étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles
-avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres
-précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se
-cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi,
-tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq
-chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais
-on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait
-sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui
-poursuivait son chemin d'un pas rapide.
-
---Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est
-sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il,
-et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons,
-Veldine, au premier perdreau tué!»
-
-À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir
-le terrain de chasse.
-
-Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur
-qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent
-se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit
-un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière,
-sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de
-gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux
-gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les
-abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux
-coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est
-parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le
-chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans
-les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent
-tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut
-et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la
-vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés
-mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.
-
-La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur
-des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper
-l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès
-qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait.
-Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler
-très-fort, le nez contre le sol.
-
---Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.
-
-Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après
-l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.
-
---Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant
-son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues
-oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien,
-vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur
-une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements
-entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.
-
-Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.
-
---Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce
-n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.
-
-Et il poursuivit son chemin.
-
---Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que
-voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et
-vous le comprendrez.
-
-Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie
-des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit
-souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la
-jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui
-est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate
-et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles
-d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer
-pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline,
-elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère
-sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient
-le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et
-le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine
-le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort
-éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi
-qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans
-l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant
-et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à
-entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du
-bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire
-des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait
-avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il
-venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux,
-jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un
-son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait
-bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage,
-mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins
-affectueux pour cela.
-
-Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car
-c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà
-apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul
-perdreau.
-
---Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore,
-mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!
-
---Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda
-Antoine.
-
---Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette.
-Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.
-
---Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour
-de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je
-veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.
-
---Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de
-folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous
-verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!
-
-Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme
-remontrance.
-
---Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser
-sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore
-un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!
-
---C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui,
-lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la
-joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le
-sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de
-plaisir autour de la chambre en battant des mains.
-
-Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui
-avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre!
-
-Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de
-plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides.
-En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune
-de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville
-dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec
-et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés
-humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la
-Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et
-là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais
-ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine
-méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une
-légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui.
-Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt,
-et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse
-épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de
-lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un
-abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour.
-Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans
-ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline
-de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.
-
-La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit
-sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que
-la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière
-sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste
-étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez
-vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être
-le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit
-en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos,
-et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait
-haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule.
-Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!
-
-Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une
-couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il
-tira aussi sa gourde pour boire un coup.
-
---Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais
-être quitte de ce rêve!
-
-Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente,
-et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer
-lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se
-représenta à lui plus vivement que jamais.
-
-Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de
-l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de
-Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de
-chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette
-avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois
-perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée;
-chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il
-approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin.
-Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son
-fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent
-chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où
-il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe
-de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla
-pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl,
-mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait
-avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer
-s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla
-en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore,
-jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait
-par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.
-
-Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision
-se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses
-éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les
-vagues.
-
-Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de
-la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux
-spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer
-devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles
-dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu
-retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au
-galop la colline.
-
-Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune
-voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée
-devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des
-yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis
-partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme
-parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux,
-mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son
-fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une
-couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec
-complaisance.
-
-C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût
-le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten
-unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine
-l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à
-tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais
-renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur,
-et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison
-de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait
-Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.
-
-Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton
-demi-impératif:
-
---Où sont-ils allés, Antoine?
-
---Vous devez le savoir! dit celui-ci.
-
---Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten.
-Avez-vous quelque chose?
-
---Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.
-
---Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et
-trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.
-
---Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.
-
---Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant
-du diable!
-
-Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers
-le nord.
-
---Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le
-chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses
-yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup
-de sa gourde et se dirigea vers le midi.
-
-Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus.
-D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a
-l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de
-genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore
-plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux
-contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux
-étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils
-prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils
-s'abattirent de nouveau.
-
---Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine
-pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même
-direction pour poursuivre la compagnie.
-
-Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre
-dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne
-perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute
-vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement
-préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui
-couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu
-à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une
-fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal,
-non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et
-parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin.
-Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.
-
-Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la
-compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans
-cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être!
-le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol.
-Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais
-tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui
-tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au
-delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation
-était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant
-d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et
-puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme
-elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur.
-Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux
-en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là,
-à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son
-désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol,
-et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!
-
-Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait
-de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un
-instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur.
-«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres
-yeux!» dit-il en soupirant.
-
-Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et
-tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit
-entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des
-retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son
-doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau
-tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur
-lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du
-premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait
-de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait
-tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière
-était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil
-que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision
-reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le
-petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!
-
-Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement
-le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux
-desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa
-hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de
-nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et
-les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque
-au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,»
-comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.
-
---Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine
-le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers
-Schoorl.
-
-Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir,
-puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas
-comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il
-allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.
-
---Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux
-cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du
-taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton
-lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.
-
---Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te
-le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?
-
-Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des
-perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le
-considéra.
-
-Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant
-par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant
-Antoine.
-
---Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec
-vivacité, et un nuage reparût sur son front.
-
-Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de
-l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous
-les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp,
-descendit rapidement avec l'animal.
-
-Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la
-carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.
-
---Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce
-qu'elle va faire.
-
-Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant
-s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette
-heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière.
-Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un
-grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.
-
-Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y
-attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se
-remit sur-le-champ.
-
---Sac plat! lui cria-t-il en riant.
-
---Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec
-le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?
-
---Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage
-le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le
-regardant avec incrédulité.
-
---Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se
-convaincre.
-
-Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers
-son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher
-de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait
-sanglante à ses pieds.
-
-Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté,
-il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du
-filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.
-
-Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais
-l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation:
-il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était
-tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le
-saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du
-canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru
-déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa
-autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire
-retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.
-
- * * * * *
-
-Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup
-de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse
-qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la
-quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup
-avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée
-de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du
-cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout
-perdu.
-
-L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans
-laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement
-de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et
-monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait
-tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut
-de la dune.
-
---Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le
-saisissant par le bras,
-
---Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La
-mer va venir tout à l'heure.
-
-Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé
-une tombe avec ses doigts.
-
-Le soir suivant, il avait rendu l'âme!
-
-
-[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.]
-
-
-FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.
-
-
-
-
-TYPES HOLLANDAIS.
-
-
-
-
-I
-
-
-LE BATELIER.
-
-
-J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire
-sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand
-éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte
-[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour
-avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais
-maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement
-en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant
-dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend
-pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer
-le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur
-les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela
-me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens
-de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup,
-mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race
-de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais
-ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour
-eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre
-ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne
-manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera
-lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble.
-Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez
-aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image
-est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel
-d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux
-entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit
-d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre
-bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux
-_compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience
-d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa
-bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans
-lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans
-sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller
-dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les
-plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta
-barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur
-la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le
-félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille
-couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on
-avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le
-_trekschnit_ ne devrait pas être supprimé!
-
-Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui
-savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure
-de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du
-_roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le
-pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le
-pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit
-d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de
-tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes
-mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre
-dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des
-lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions;
-l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens
-de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième
-parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des
-cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un
-ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa
-culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines;
-le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et
-son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de
-l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable,
-et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous
-vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait;
-car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le
-sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir.
-
---Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le
-_roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après
-avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans
-le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini,
-batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais
-grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne
-vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt
-fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de
-plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait
-pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans
-doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda
-la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet
-souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix
-rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des
-canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple,
-et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en
-avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez,
-n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la
-bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un
-certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres
-les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations.
-Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à
-côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici
-le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que
-dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son
-innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous
-recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance.
-Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier?
-s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi
-grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous
-allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon:
-tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous
-placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous
-voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on
-n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts.
-Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même?
-vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?
-
-À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit
-qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y
-a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin:
-cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on
-attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait
-froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une
-demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et
-donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.
-
---Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin
-de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.
-
---Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de
-gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école.
-Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les
-bateliers, à cause du grand air et du vent.
-
-
-[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins
-de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en
-Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.]
-
-[Footnote 2: Page 66.]
-
-[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.]
-
-[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les
-étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme
-partout, à certaines tribulations et épreuves.]
-
-
-
-
-II
-
-
-LE DOMESTIQUE DU BATELIER.
-
-
---Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak
-à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta
-cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire
-fortune en réalisant cette proposition.
-
---Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se
-mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur!
-Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes
-doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce
-pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.
-
-Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine
-oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18..
-(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une
-petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres
-de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles
-flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité;
-alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée,
-s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.
-
---Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.
-
-Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ
-cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il.
-
---Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de
-poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la
-plus respectueuse attitude.
-
---Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant
-vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...
-
-Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose
-désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci,
-voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en
-ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux
-le plus beau courage du monde.
-
---Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.
-
---Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa
-redingote gris-jaune.
-
-Le bourgmestre prit une prise et dit:
-
---J'ai attendu l'occasion de le récompenser.
-
---Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler
-au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,...
-monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...
-
---Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien;
-il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une
-petite place facile, une bonne petite place...
-
---Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur;
-je ne désire nullement charger...
-
-Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.
-
---Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place
-il s'agit...
-
-Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec
-majesté:
-
---Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné
-dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant
-(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut
-m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.
-
-Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait
-d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si
-clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ,
-que Kees jugea prudent de partir.
-
---Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en
-rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné
-aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!
-
-Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et
-lui demanda ce qu'il avait.
-
---Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux
-roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce
-que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la
-vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt
-fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un
-fossé! C'est magnifique, hein?
-
-La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces
-exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle
-en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais
-avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier,
-un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de
-ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.
-
---Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis
-longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux
-pour celui sur qui cela tombe.
-
---Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer;
-laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier,
-lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne
-maison.
-
-Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui
-arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus
-d'une fois, la main à la barre du gouvernail.
-
-Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours;
-c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre
-du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous
-arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à
-sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non,
-dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le
-connais.
-
-C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit
-celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais:
-monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette
-plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu
-que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une
-demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de
-clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour;
-on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis
-monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter,
-et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le
-défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais
-celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis
-au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit
-marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser
-des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux
-belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient
-consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique
-du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce
-poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord.
-Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une
-attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je
-vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément
-que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen,
-ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une
-bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans
-la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il
-avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose,
-M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à
-une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir;
-mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de
-batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak
-et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait
-que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers
-sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le
-plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans
-les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille
-sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous
-traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte,
-et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais
-elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma
-soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se
-mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que
-moi, s'il plaît à Dieu!
-
-
-[Footnote 1: Abréviation de Corneille.]
-
-[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés
-au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des
-navires pour les nettoyer.]
-
-
-
-
-III
-
-
-LE BARBIER.
-
-
-_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._
-
-
-Mon digne collègue,
-
-Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des
-patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle
-année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire
-depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à
-l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale,
-diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse
-échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque
-tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui
-comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la
-dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système,
-et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas
-capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une
-ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une
-emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait,
-ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une
-compresse.
-
-Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à
-Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était
-une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond
-savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires
-les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous
-sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre
-branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si
-bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment
-amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été
-donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle
-est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans
-les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer
-que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute
-confiance en notre lancette?
-
-Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen
-surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art
-qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant
-de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins,
-nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non
-sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour
-moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne
-vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a
-porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient,
-qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large
-instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron
-avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore
-habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable.
-Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible,
-au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche
-chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes
-mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides,
-les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et
-ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que,
-depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur
-barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on
-nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins
-d'estampes.
-
-Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition
-pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on
-présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération
-disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à
-laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur
-à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre
-inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes?
-Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent
-pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que
-cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.
-
-Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous
-en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche
-représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur
-bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une
-nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons
-patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi
-dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile
-branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants.
-Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle
-institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas
-graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire
-la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être
-présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment
-ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den
-Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire
-à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion
-de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos
-pères!) se soustrait à la faculté.
-
-Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est
-déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils,
-qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement
-l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de
-cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste
-avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau,
-en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi,
-le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu
-de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec
-le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui
-conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la
-fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous
-quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à
-madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.
-
-Votre affectionné collègue,
-
-JORIS KRASTEM.
-
-Amsterdam, 12 décembre 18...
-
-
-P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé
-qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre
-magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires
-scientifiques. _O tempores! o mora!_
-
-
-
-
-IV
-
-
-LE COUCHER DE LOUAGE.
-
-
-Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà
-et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue
-inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles
-sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la
-tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les
-clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la
-sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de
-bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes
-savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de
-cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre
-à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les
-cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée.
-C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve:
-sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le
-chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du
-visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et
-enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit
-Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie
-réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.
-
---Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort.
-Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien
-que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et
-commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait
-entendre de nouveau son hip! hi!
-
-La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de
-soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une
-jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe
-de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude,
-gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de
-l'œil, avez-vous attendu longtemps?
-
-Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur
-l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur,
-ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant,
-Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont
-solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre
-l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit;
-et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de
-fameux coureurs.
-
-Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville,
-et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de
-l'étudiant à la jeune-france.
-
---Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur _un tel_ en franchissant
-d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en
-montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en
-boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin
-en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il
-cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur
-François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être
-morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la
-rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du
-fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant
-de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux
-de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
-
-On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas
-très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme
-en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et
-se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et
-un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies
-d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux
-prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie
-François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les
-lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit
-Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande
-gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour
-amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
-
-On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux
-heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire
-avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les
-chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche,
-et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne
-ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que
-c'est un scandale.
-
-On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du
-Sable; Bloemendaal; le sable...
-
---Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.
-
---Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de
-derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.
-
-Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de
-Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot
-devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté
-net devant la porte.
-
---Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on
-dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit
-le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil
-répété au garçon d'écurie qui attendait.
-
-Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les
-manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer
-de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.--Eh bien, Katjen,
-dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu
-rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous
-poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a
-pas encore d'amoureux.--Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable
-maritorne; vous avez une femme à la maison.--Une femme, répondit
-Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant;
-une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments.
-Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me
-souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.
-
-Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.
-_Conticuere, rumor,_ etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire,
-des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants,
-à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et
-s'écrie:
-
---Gerrit, avez-vous du vin?
-
---Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du
-monde, en se versant un verre de bière.
-
---Par les dieux! s'écria monsieur _un tel_, Gerrit n'a pas de vin, et
-courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a
-quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est
-transporté de contentement.
-
-Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un
-veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième
-veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner
-dix _stuivers_ à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.--J'ai de
-l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain
-qu'aujourd'hui.
-
-Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux,
-répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne
-lui convient.
-
-Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon
-d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
-
---Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que
-j'ai abrégé ce matin.
-
---Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa
-casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.--Une poupée de
-l'homme, André!--C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous
-traînez toujours à rentrer.--Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon
-lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
-
-
-[Footnote 1: Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.]
-
-
-
-
-V
-
-
-LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
-
-
-Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes
-gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout.
-Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et
-devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les
-champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des
-deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant
-sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais
-taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient
-de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils
-commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses
-désagréments.
-
---Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant
-le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette
-diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous
-n'avançons pas.
-
---C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
-décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà
-là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
-
---Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
-
---Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas
-cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste
-église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie
-ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de
-plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle
-nous recevra cordialement.
-
---J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines
-que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes
-servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et
-dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de
-grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement
-sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse
-quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous
-comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a
-assez d'une fois.
-
---Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée,
-par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de
-contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille
-de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie
-petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des
-fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands
-yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen,
-qui parle si bien et rit si gracieusement...
-
---Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle
-est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je
-dis avec le vieux poëme:
-
- Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
-
---Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force
-pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un
-mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces
-moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il
-poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au
-temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour
-qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un,
-c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors
-du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen
-par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener
-avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,--il y en avait
-même, je crois, qui voulaient l'épouser...
-
---Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les
-plaintes de chacun?
-
---Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop
-honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large
-faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par
-exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant
-la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa
-petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui
-pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne
-qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne
-et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied
-avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept
-hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
-
---Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la
-petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière
-les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts
-pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
-
---Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais
-comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident.
-Et elle parlait beaucoup avec moi.
-
---Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais
-tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils
-partageaient avec six ou sept?
-
---Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue
-parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme
-moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante
-de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs
-douloureusement agacés!
-
---Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable
-compagnon de voyage.
-
---Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi.
-Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher
-petit cœur...
-
---Toi, par exemple, n'est-ce pas?
-
---Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Évrard
-était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût
-pleuré au départ de celui-là.
-
---Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur
-Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
-
-Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent
-dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage
-de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux
-bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un
-mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses
-épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement
-avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et
-son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des
-voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
-
---Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui
-tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous
-êtes toujours la même.
-
---Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant
-amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui
-aient jamais brillé entre deux lèvres roses.
-
---Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux
-chasseurs de Leyde.
-
-Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.
-
---Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van...
-der Krop.
-
-
-[Footnote 1: Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se
-termina par la bataille de Louvain.]
-
-
-
-
-VI
-
-
-LE VOITURIER LIMBOURGEOIS
-
-
---Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros
-cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire
-quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!
-
-Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que
-fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses
-brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque
-lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement
-que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé
-les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et
-quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère
-à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas
-réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous
-étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos
-finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au
-soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de
-messieurs!
-
-Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval
-à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour
-intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes,
-en s'entretenant continuellement avec le cheval.
-
---Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf
-sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu,
-camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat?
-Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il
-bien marcher, etc.
-
-Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était
-brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge
-coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans
-la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour
-il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds
-rouges à l'extrémité du timon.
-
-Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement
-d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité
-possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à
-titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre
-de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis
-que la bête n'est dirigée que par la voix (par _hot_ et par _her_) et
-par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en
-forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne
-pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez
-encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une
-guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première
-est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont
-les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se
-voit venir à une lieue de distance.
-
-Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre,
-et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues,
-une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur
-laquelle _Vlerk_ et Hildebrand prirent place; les portes de la cour
-furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec
-une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau
-tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son
-cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant
-torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son
-cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit.
-Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre
-expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros
-cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.
-
---Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à
-Quaadmechelen, voiturier?
-
---Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela
-fait quatre heures et demie avec la charrette.
-
-Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport
-pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose,
-leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je
-puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir
-le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne.
-C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui
-deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a
-rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas
-de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval
-continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause
-de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs
-humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas
-possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je
-suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en
-effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en
-équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce
-mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au
-voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres
-frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il
-conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que
-nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et
-demie, sans souffler, manger du pain et boire.
-
-Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un
-bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la
-campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous.
-Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que
-les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une
-demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui
-était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de
-devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le
-prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand
-il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette
-même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de
-Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main
-de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à
-un Limbourgeois: _Ote ton pantalon, car le mien est en pièces._ Et si
-votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez
-avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre,
-il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.
-
-
-
-
-VII
-
-
-LE PÊCHEUR DE MARKEN.
-
-
- _Ultima Thule._
-
-
-Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est
-invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui
-se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur
-du palais du gouvernement et du _Doel_, où ils sont fort regardés
-et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un
-juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou
-aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits
-parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change
-chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils
-ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont
-pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche
-à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux
-d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière.
-Ils portent,--pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,--des
-pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches
-dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et
-des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre
-un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du
-propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune
-et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à
-larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme
-ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de
-petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux
-rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont
-le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu
-desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont
-de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces
-cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à
-pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem,
-ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice
-nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur
-tête.
-
-Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante
-que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la
-plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au
-milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un
-maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et
-un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas
-l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait
-l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que
-mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est
-préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour,
-ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant
-c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres.
-Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas
-et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple
-peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs,
-les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître
-que les levées du service militaire et la chute des grandes et des
-petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur
-d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint
-dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard
-de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux
-revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon
-religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme
-ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs
-Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours
-avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes
-habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le
-toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de _parfait
-amour_ et de _rose sans épines_, selon mon bon plaisir; puis l'homme
-du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du _vin
-qui crache_,--il désignait ainsi le champagne,--lorsqu'il avait fait
-son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que
-lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses
-lèvres de bourgmestre.
-
-Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil
-sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur
-lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez
-leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier,
-si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le
-haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées
-d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles
-est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne
-croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les
-bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la
-mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre
-cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné,
-que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante
-renommée _Spandonk._
-
-Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa
-longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons,
-de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement
-misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à
-en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ
-plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en
-beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs
-cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout
-unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur
-robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec
-des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette
-jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le
-derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes
-de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert,
-ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette
-de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau
-de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les
-échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous
-devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe
-de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un
-nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle
-peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est
-supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de
-Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de
-nourrices.
-
-Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du
-monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus
-plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants,
-et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement
-avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1].
-
-
---Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet
-vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne,
-avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient
-leur repas du matin.
-
---Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de
-seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine,
-sont happées par le chien de chasse;--allumez-vous?
-
---Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et
-tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les
-jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.
-
---Il est en repos, la mère.
-
---Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.
-
---En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.
-
---Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.
-
---Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des
-perdreaux...
-
---Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.
-
-Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat
-pleine du gibier tiré par eux.
-
---Les voyez-vous encore? demanda-t-il.
-
---Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les
-voit bien.
-
---Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de
-l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le
-fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte.
-Et un gros, savez-vous!
-
---Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.
-
---Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.
-
-Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de
-seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le
-chasseur et le _polsdrager_ furent improvisés.
-
-Telle est en effet l'histoire de la naissance du _polsdrager_; mais
-jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son
-existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus
-fidèlement que le _polsdrager_ au chasseur. Il ne quitte pas son
-côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit
-derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse
-en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien
-et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses
-lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites
-épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que
-les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires
-que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux
-bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui
-ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés
-contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux
-qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient
-encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient
-abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette
-du fusil; le _polsdrager_ ne révoque en doute aucun de ces grands
-événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne
-lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement,
-quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il
-tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods.
-Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à
-en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les
-histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait
-communiquer. Si le coup du chasseur porte, le _polsdrager_, bien qu'il
-n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois
-la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le _polsdrager_
-affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela
-arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive _jamais_, affirment
-chasseurs et _polsdragers_, mais cependant cela pourrait être; après
-une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la
-fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite
-d'une chasse privée--qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris
-exprès une perche et un _polsdrager_ pour le faire lever... Pouf! les
-cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.
-
---Juste quand il se levait, dit le chasseur:
-
---Vous avez été vite tout près, dit le _polsdrager._
-
---Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.
-
---Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le _polsdrager_; il
-ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été
-touché.
-
-Le _polsdrager_ parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais
-avec une pleine conviction.
-
---Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un
-coup sur la nuque, un beau bouquin.
-
---Un beau bouquin, répondit comme un écho le _polsdrager._
-
---J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce,
-rappelle le chasseur.
-
---Cela est vrai aussi, répond le _polsdrager_; bien que le chasseur
-n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au
-chien.
-
---Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse
-du _polsdrager_, ce n'est pas cela.
-
---Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?
-
---Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse,
-mais tout à l'heure il s'est levé une hase...
-
---Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?
-
---Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez
-de plomb. Tu la trouveras demain...
-
-Et le lendemain le _polsdrager_ retourne dans la pièce à la recherche
-du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont
-des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve
-l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion,
-l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur
-dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui
-protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un
-ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.
-
-
-[Footnote 1: Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le
-porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.]
-
-
-
-
-IX
-
-
-LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.
-
-
- Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:
- --Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!
- Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,
- Oh! que ce soit par une nuit sans lune!
- Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,
- Vous aurez la moitié de la _waterzoot_[1].
- Et je vous montrerai ensuite la terre
- Où je trouve mes meilleurs vers.
-
- _Almanach des Étudiants_, 1836.
-
-L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre.
-C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson.
-C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi
-la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais
-par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte
-de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de
-Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout
-vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret
-[2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez
-pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la
-ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un
-cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite,
-et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez
-Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants
-de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper
-devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez
-à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever
-de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous
-prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de
-cette eau poissonneuse.
-
-Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter
-un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable.
-Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me
-demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une
-paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il
-est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et
-la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est
-pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par
-jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que
-vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela
-n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton,
-le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une
-ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce
-coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour
-lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est
-même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les
-ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de
-cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.--Un pêcheur à la
-ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une
-consolation:--C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il
-l'entendre répondre.
-
-Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour
-commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la
-cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me
-suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez!
-Que voyez-vous?--Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors
-du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.--Très-bien; ils sont
-composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens
-pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à
-la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?--Yes, ce _fallow_ avec
-un bonnet de nuit et une veste de duffet!--Lui-même. C'est le pêcheur
-à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que
-dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de
-Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion
-de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une
-corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et
-graisseuse.--C'est cela, ce sont des vers de terre, _Sir!_ rien que des
-vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes
-jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils
-sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la
-queue en dehors.
-
-Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une
-sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en
-corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne,
-et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le _Penëraar_
-[3]. Horrible, horrible, mort horrible!--Pas du tout, dira cet homme,
-si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les
-anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien
-qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.--Le plat langage
-leydois est très-laid et celui du _Penëraar_ est le plus plat.
-
-Lorsqu'il n'y a pas de lune, le _Penëraar_ sort à la tombée de la nuit,
-avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le
-joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de
-duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans
-sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière
-il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de
-Leyde atteste que le _Penëraar_ en question n'est pas un vaurien, et ne
-volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près
-d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le
-rendez-vous promis, il trouve un autre _Penëraar_, et après avoir pris
-pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur
-barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et
-avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et
-fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile
-est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent
-et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir
-doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que
-l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,--et
-chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du _Penëraar_, non
-quand son _cœur_, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne,
-et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée,
-la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les
-_Penëraars_ voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde
-et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà
-capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.
-
---Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié,
-madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain.
-Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises
-de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit
-pot à feu, du sel et une pelle pour faire des _koeken._ L'anguille
-est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée
-par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis
-que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre
-elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses
-au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux
-domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope
-avec l'apostrophe de _Fainéant_, petit nom d'amour que ces tendres
-femmes ont imaginé pour leurs époux.
-
---_Fainéant_, disent leurs lèvres de rose, _fainéant_, tu reviens
-encore de ta barque où on fait si bonne chère? (_smulschoit._)
-
-Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.
-
-
-[Footnote 1: Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement
-d'anguilles.]
-
-[Footnote 2: Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.]
-
-[Footnote 3: De _peuren_, pécher a la ligne.]
-
-
-
-
-X
-
-
-LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.
-
-
-C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite.
-Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein
-d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui,
-lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de
-corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure
-qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre.
-Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni,
-avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son
-doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté,
-un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande
-du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice
-et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne
-ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une
-boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille
-d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les
-termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes,
-et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de
-soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite
-et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que
-ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est
-un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une
-excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme
-une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose
-des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante
-partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux.
-Toutes les paysannes portent ce petit tour,--c'est-à-dire une petite
-boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est
-en horreur parmi elles.
-
-Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne
-extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.
-
-La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans
-l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque
-ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte
-de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte
-peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une
-excellente faiseuse de fromage,--mais un homme doit risquer quelque
-chose--et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal
-au hasard.
-
-La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de _faire du
-fromage, faire du fromage_ et toujours faire du fromage; il faut sans
-cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après
-le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon,
-sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de
-besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants.
-Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le
-premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les _voisins_
-et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de
-sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de
-nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du
-fromage.
-
-Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez
-dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et
-de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne
-tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et
-rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans
-recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu
-de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue
-file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la
-longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont
-tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant
-y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures.
-Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces
-mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la
-gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait.
-Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse,
-les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et
-sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le
-cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir
-librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé
-la présure--le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est
-tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau
-à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais
-ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier
-et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour
-manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage
-est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive
-dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins
-de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un
-chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant,
-des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de
-derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et,
-animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre,
-la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs
-doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la
-fenêtre où le soleil luit.
-
-Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée,
-a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais
-querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les
-fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années,
-elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec
-le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup
-d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait
-la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela
-pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle
-déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée
-qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette
-déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André,
-elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur
-lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils
-aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari,
-mais parce que la métairie doit avoir un métayer.
-
-La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent
-est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici
-l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:
-
---Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que
-c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens,
-bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions
-convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était
-parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu
-parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le
-samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième,
-voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne
-pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne
-réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus
-l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai,
-et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle
-n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le
-même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes
-blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard.
-J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je
-n'en connais pas de meilleure.
-
-
-
-
-XI
-
-
-LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.
-
-
-Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les
-soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord,
-ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont
-envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les
-rues qui aboutissent à une porte, et surtout la _digue_, vaste place
-à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et
-vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de
-fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries
-sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes
-les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des
-barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez
-le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie,
-chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire,
-l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants
-des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan.
-L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend
-le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre
-prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade
-que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres
-jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville
-semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la
-magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier
-chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une
-cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce
-sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à
-beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées
-ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à
-la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les
-lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est
-remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues
-lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans
-celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se
-frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.
-
-Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de
-petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des
-toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce
-que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette
-heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut
-ni ne peut plus reprendre son fromage. Il _doit_ le vendre de même
-que les marchands de première main _doivent_ l'acheter. Faire le plus
-haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement
-stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend
-excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle
-se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme
-si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées
-qu'il faut du sang versé.--Puis viennent les porteurs de fromage avec
-leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans
-leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit
-être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.
-
-C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du
-nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre
-les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester
-tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir
-si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage.
-Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le
-dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a
-été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et
-les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la
-kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme
-aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup
-d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse
-1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse
-sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par
-tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de
-paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre,
-et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux,
-et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années;
-et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration
-sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables
-farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,--à
-cause de la brièveté du temps,--épargnées par le propriétaire foncier,
-pour valider ses comptes.
-
-Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu
-ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire
-d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les
-yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous
-les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de
-tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent,
-est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est
-fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun
-avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les
-porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La
-culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les
-confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers,
-fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns
-qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur
-écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan
-m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous
-connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet
-en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon,
-pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de
-vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau
-entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la
-soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les
-yeux ou vers la nuque.--Il y a dix à parier contre un que le vieux est
-un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide,
-soupçonneux.
-
-Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la
-Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand
-de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives
-que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds:
-il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière?
-Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce
-un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il
-honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il
-aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse
-de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines,
-et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux?
-Il va régulièrement à l'église.
-
-Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant,
-dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans
-que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres
-domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son
-cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune
-pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il
-va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante
-de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée,
-et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement
-le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas
-pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur
-
- Greffer des pommiers, cueillir des poires,
- Faire la moisson et le foin,
- Entasser dans la grange les fruits des champs,
- Presser les pis, tondre les moutons,
-
-et bien d'autres choses encore!
-
-
-
-
-XII
-
-LA GARDE.
-
-
-Le nom de la garde (_baker_) est une preuve évidente (bien que le
-peuple dise _baakster_), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas
-avoir d'accès aux _étoiles_ (_ster_) pour faire connaître le titulaire
-d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi _féminin_, et s'il ne
-l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes
-a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de
-l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient
-au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille
-pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous
-autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance,
-nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je
-n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer
-quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas
-d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il
-_gardé_, monsieur? Un homme aurait-il pu vous _garder?_ Loin de là. Le
-soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux
-seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des
-bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui
-ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers
-le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!--dont vous aviez besoin
-au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de
-ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort,
-que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de
-bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce
-soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon
-une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes
-pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et
-gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses
-yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si
-compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre
-vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous
-portiez encore bien moins des lunettes.
-
-Le nom de _baker_ vient de _baken_, chauffer, choyer. Avoir eu une
-_baker_, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé
-et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur
-jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode
-laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige,
-au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous
-envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage
-restaient seuls visibles,--et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour
-faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient:
-Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe
-eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous
-votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement
-et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est
-possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père.
-Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps,
-et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous:
-les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment
-plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous?
-Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.
-
-Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures
-anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la
-femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la
-main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu.
-Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère
-encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme
-elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né
-était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait
-mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous
-sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un
-étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec
-tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami
-de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a
-récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance.
-J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement
-ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de
-votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.
-
-Puisque le moment arrive où vous direz:--O ma _Baakster_, dite _Baker!_
-vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à
-votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout
-le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous
-faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes
-et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable.
-Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et
-vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de
-médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous
-donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans
-toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a
-toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance
-envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai
-la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs
-gardes...
-
-Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté
-par un maître de gymnastique.
-
-Ce morceau semble ne parler que des bonnes _bakers._
-
-Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un
-mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle
-garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.
-
-1840.
-
-FIN DES TYPES HOLLANDAIS,
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-
-ET
-
-DÉDICACE À UN AMI
-
-
-PREMIÈRE ÉDITION.
-
-
-
-Mon excellent ami!
-
-Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y
-manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le
-monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel
-ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais
-contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme
-je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien
-renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes
-attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui
-me..., j'aurais pu dire,--ils devront _conspuer._ C'est un mot solennel
-et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille
-chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques.
-Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été
-mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et
-comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de
-fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour
-cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable
-maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire
-dans le voisinage de ton nom?
-
-Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des
-heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades
-et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où
-un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos.
-Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont
-être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme
-tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et
-d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y
-retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix.
-Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades
-doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de
-nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.
-
-Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont
-deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret,
-ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de
-plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le
-bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle _Jaap_
-ou _Hildebrand?_
-
-Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était
-très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une
-seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût
-pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la _Camera obscura_,
-et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre
-avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1].
-
-Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre
-quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle.
-Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose
-d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui
-ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus
-naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés,
-et demande pardon pour les fautes d'impression[2].
-
-Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il
-y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela
-est-il possible?), _onverschilligst_ (le plus indifférent), au lieu
-de _onbillykst_ (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des
-centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai
-pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la
-page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler
-d'une paysanne _skalksche_ (rusée), que de dire une paysanne _geksche_
-(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait _sckalks_, que; Elle
-riait _mals_, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la
-page 160, regarder _schalk._ Alors vint le compositeur, il secoua la
-tête et mit _schalks._ J'intervins et me fâchai contre le compositeur,
-j'enlevai l'_s_, et je mis à côté le _deleatur_; je reçus une épreuve,
-j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main
-se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je
-n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de
-mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit
-devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à
-cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens
-écrivains.
-
-Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page
-101, il y a _bragt_ au lieu de _bracht._ Cela vient de la prétention
-d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous
-en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle
-d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun.
-Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux
-autres: _Hanc veniam petimusque damusque vicissim._
-
-Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre,
-et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence
-d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la
-dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque
-chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira
-à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein
-d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se
-renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du
-ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on
-se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait,
-et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans
-affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!
-
-J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais
-il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la
-dernière page, ce qui revient presque au même!
-
-
-[Footnote 1: Voir cette citation dans l'introduction.]
-
-[Footnote 2: Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se
-plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de
-commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion
-toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les
-diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse
-j'ai craint que cela ne fût trop joli.]
-
-
-
-
-DEUXIÈME ÉDITION
-
-Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.
-
-On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel
-j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes
-d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des
-personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction
-que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su
-nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir
-posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que,
-dans ce bas monde, tant de _nurks_ et de _stastok_ exhibassent leurs
-aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les
-montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma _Chambre obscure_ est toujours placée sans intention
-malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg,
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos
-propres changements.
-
-Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que
-je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au _Mouchoir
-bigarré_ de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé
-un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les
-acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du
-professeur Vrolyk, à propos d'_Une Ménagerie_ (bien que ce dernier
-morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation,
-sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.
-
-Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au
-public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant
-d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait
-étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre;
-attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la
-_Chambre obscure_, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la
-dédicace de ce volume.
-
-
-
-
-ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.
-
-
-Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles _représentations_
-promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la
-promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la _Camera
-obscura_, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre
-aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'_incipere
-ludum_ était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux
-employer mon instrument.
-
-Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou
-rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons
-services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter
-l'adage: _Non lusisse pudet._
-
-Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une
-nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le
-désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce
-qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur
-devait-il refuser? C'eût été vraiment le _lusisse pudet._
-
-Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou
-moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont
-toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a
-beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant
-pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais
-autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais
-je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. _Il faut juger les
-écrits d'après leur date_; c'est toujours une excellente maxime. Si en
-ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je
-croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de
-plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance
-des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais
-impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années
-inutilement.
-
-Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième
-fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait
-passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant
-pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est
-connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle
-a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en
-nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre
-joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait
-pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi
-des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos
-jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse
-nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en
-a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir,
-un cœur _auquel rien d'humain n'est étranger_, et qui ne reste pas non
-plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps
-de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons
-de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime.
-Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous
-leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la
-question n'est plus de _jouer_, mais bien de _redevenir enfants._ Et
-celui-là seulement est un _enfant_, dans lequel la force, la sagesse et
-la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!
-
-
-FIN.
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- AVANT-PROPOS
-
- I. Les petits garçons
- II. Malheurs d'enfants
- III. Une ménagerie
- IV. Un homme désagréable dans le bois de Haarlem
- V. Humoristes
- VI. Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur
- et le chemin de fer
- VII. Jouissance des plaisirs
- VIII. Les amis éloignés
- IX. L'hiver à la campagne
- X. Le progrès
- XI. L'eau
- XII. Enterrer!
- XIII. Une exposition de tableaux
- XIV. Le vent
- XV. Réponse à une lettre de Paris
- XVI. Antoine le chasseur
-
- TYPES HOLLANDAIS.
-
- I. Le batelier
- II. Le domestique du batelier
- III. Le barbier
- IV. Le cocher de louage
- V. La jeune fille du Brabant du nord
- VI. Le voiturier limbourgeois
- VII. Le pêcheur de Marken
- VIII. Le chasseur et le polsdrager
- IX. Le pêcheur à la ligne de Leyde
- X. La paysanne de la Hollande du nord
- XI. Le paysan de la Hollande du nord
- XII. La garde
-
-
- Épilogue et dédicace à un ami
- Deuxième édition
- Annexé à la troisième édition pour faire suite aux
- pièces précédentes.
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La Chambre Obscure, by Nicolaas Beets.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La chambre obscure
-
-Author: Nicolaas Beets
-
-Translator: Léon Wocquier
-
-Release Date: October 14, 2015 [EBook #50211]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
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-</div>
-<h1>LA CHAMBRE OBSCURE</h1>
-
-<h3>PAR</h3>
-
-<h2>HILDEBRAND</h2>
-
-<h4>&mdash;NICOLAS BEETS&mdash;</h4>
-
-<h4>TRADUCTION DE LÉON WOCQUIER</h4>
-
-<h4>(From the Dutch "Camera Obscura")</h4>
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h5>
-
-<h5>1860</h5>
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table</a></p>
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS">AVANT-PROPOS</a></h4>
-
-
-<p>Il y a lieu de s'étonner que la France, qui, depuis si longtemps,
-accueille si généreusement les productions littéraires de l'Allemagne,
-n'ait jusqu'ici fait, en quelque sorte, aucun emprunt au génie
-néerlandais. Cependant la littérature hollandaise suit de près, si elle
-ne les égale pas, les littératures allemande et anglaise, sans parler
-de la bonhomie pleine de malice et de bon sens de Cats, de Vondel, ce
-génie dramatique dans le <i>Lucifer</i> duquel Milton a peut-être taillé son
-<i>Paradis perdu.</i>&mdash;Le Hooft, ce Tacite du XVI<sup>e</sup> siècle,&mdash;le
-Bilderdyk, ce génie qui s'est éteint la même année que Gœthe, et qui
-était aussi universel et peut-être aussi puissant que le patriarche
-de Weimar; sans parler de tant de poëtes si dignes d'être connus et
-étudiés, la Hollande et la Flandre comptent, aujourd'hui encore nombre
-d'écrivains éminents qui mériteraient leurs lettres de naturalisation
-en France. Nous ne citerons que mademoiselle Toussaint, chez laquelle
-la plus exquise délicatesse de sentiment s'unit à une étonnante
-profondeur d'observation; M. Van Lennep, romancier d'un ordre
-supérieur, le Walter Scott de son pays, et dont les œuvres peuvent être
-placées, sans trop redouter la comparaison, à côté de celles du célèbre
-conteur écossais; et enfin l'écrivain dont nous voudrions signaler
-aujourd'hui au public français l'une des plus remarquables productions.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs années déjà que parut en Hollande, sous le titre
-de <i>Camera obscura</i>, un livre qui ne tarda pas à obtenir un succès
-considérable. Les deux premières éditions se succédèrent à six
-mois d'intervalle; les deux dernières datent de 1853 et 1854. Dans
-celles-ci surtout, l'œuvre primitive s'est accrue de pages nouvelles,
-et a un tiers environ de plus que lors de sa première apparition.
-<i>Camera obscura</i> renferme une série de tableaux de mœurs, de croquis,
-de fantaisies empruntés à la vie hollandaise. Le livre est signé
-<i>Hildebrand</i>, pseudonyme sous lequel se cache (ce n'est un mystère
-pour personne) un des plus grands poëtes de la Hollande, et le livre
-même nous autorise à ajouter, un des observateurs les plus fins, un
-des esprits les plus délicats de la grande famille littéraire: M.
-Nicolas Beets. Il naquit à Harlem, le 13 septembre 1814. Son père
-était un chimiste qui eut de la réputation et écrivit sur la science
-qui était sa spécialité divers ouvrages intéressants. Nicolas Beets
-a eu une existence calme, paisible et peu accidentée. Après avoir
-fait ses études à l'université de Leyde, il fut promu au doctorat en
-théologie, et l'année suivante s'accomplirent pour lui deux événements
-importants: il épousa mademoiselle Adélaïde de Foreest, petite-fille,
-par son père, de l'illustre Van der Palm, l'une des gloires de
-l'université de Leyde, un des hommes les plus éloquents de son
-siècle, et le dernier prosateur vraiment classique de la littérature
-néerlandaise. La même année, M. Beets fut nommé pasteur à Heemstede,
-village considérable situé dans les riants environs de Harlem; il
-y demeura pendant près de quatorze années, s'occupant avec un zèle
-vraiment évangélique des devoirs de sa charge. Il passa ensuite en la
-même qualité à Middelbourg, et c'est là que lui fut offerte, à deux
-reprises différentes, la chaire de théologie de Stellenbrek, au cap de
-Bonne-Espérance. Il refusa chaque fois cette mission, et fut nommé en
-1854 pasteur à Utrecht, fonctions qu'il occupe encore à l'heure qu'il
-est.</p>
-
-<p>M. Beets débuta de bonne heure dans la vie littéraire. Dès l'âge de
-vingt ans, il publiait un volume, intitulé <i>José</i>, dans lequel il imite
-la manière de lord Byron, et qui, tout en se ressentant de la jeunesse
-de l'auteur, renferme déjà de grandes qualités. Plusieurs autres poëmes
-suivirent ce premier essai, de 1834 à 1840. La plupart de ces poëmes,
-parmi lesquels on remarque surtout <i>Guy le Flamand</i>, <i>Kuser</i> et <i>Ada
-de Hollande</i>, après avoir obtenu séparément l'honneur de plusieurs
-éditions, ont été réunis par l'auteur en un volume, il y a quelques
-années. M. Beets a publié, en outre, deux recueils de poésies intimes,
-l'un simplement intitulé <i>Poésies</i>, l'autre tout récent, quoiqu'il
-en soit déjà à sa seconde édition, <i>les Bleuets.</i> On doit encore au
-révérend pasteur d'Utrecht un nombre considérable de sermons, de
-volumes et de brochures ayant trait à la religion, à la littérature,
-à l'instruction publique. Nous n'avons pas à nous occuper ici du
-talent poétique de M. Beets; il nous suffira de dire qu'il est placé
-au premier rang par ses compatriotes, et nous nous hâtons d'en revenir
-à <i>Camera obscura</i>, qui forme une œuvre tout à fait à part et des plus
-originales.</p>
-
-<p>Hildebrand (gardons-lui ce nom, puisqu'il ne l'a pas abdiqué
-officiellement) fait précéder son ouvrage des lignes suivantes qu'il
-emprunte, dit-il, au <i>livre inédit d'un anonyme.</i></p>
-
-<p>«Les ombres et les apparences qu'évoquent la méditation, le souvenir
-et l'imagination, tombent dans l'âme comme dans une chambre obscure,
-et quelques-unes sont si frappantes, si séduisantes, qu'on trouve
-plaisir à les dessiner, et, en les ornant un peu, les coloriant et les
-groupant, à en faire de petits tableaux qui peuvent être envoyés aux
-grandes expositions, où un petit coin leur suffit. On ne doit cependant
-pas y chercher des portraits: car non-seulement il arrive cent fois
-qu'un nez de souvenir s'y adapte à un visage d'imagination, mais aussi
-l'expression de la physionomie est si peu déterminée, que souvent une
-même figure ressemble à cent personnes différentes.»</p>
-
-<p>Ceci posé, caractérisons rapidement la manière et les procédés
-d'Hildebrand.</p>
-
-<p>On s'est beaucoup occupé, depuis vingt-cinq ou trente ans, de l'art
-pour l'art; on s'est demandé jusqu'à quel point l'art doit réfléchir
-la réalité, et tout récemment encore, le réalisme s'est réveillé
-en France, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui de la
-littérature. M. Beets est un réaliste, mais un réaliste tellement à
-part, que nous aurions peine à trouver à qui le comparer. Il rend la
-nature telle qu'elle est, mais sans parti pris, absolument à la manière
-de la <i>Chambre obscure</i>, dont il invoque le nom, avec une surprenante
-fidélité, sans faire grâce du moindre détail et avec la coopération si
-peu sensible, au premier abord, de la main de l'artiste, qu'on croirait
-qu'elle n'a pas touché à ces portraits pris sur le vif. Peu de livres
-répondent mieux à leur titre que <i>Camera obscura</i>; les personnages
-qui y apparaissent sont pleins de vie; ils marchent, ils sentent, ils
-pensent sous vos yeux;&mdash;vous les connaissez; ils sont autour de vous;
-il n'en est pas un que vous n'ayez rencontré et auquel vous ne puissiez
-appliquer un nom; car, si ces personnages sont vêtus à la hollandaise
-et ont les mœurs de leur pays, l'homme domine toujours en eux; il perce
-sous l'enveloppe des coutumes et des habitudes locales et en fait des
-types cosmopolites, universels, dont les originaux se rencontrent
-partout. Si les héros mis en scène par Hildebrand portent ce cachet
-de vérité tellement saisissante qu'on les sent vivre au premier coup
-d'œil, il n'y a pas moins d'art dans la façon dont ils se groupent, se
-rencontrent, agissent, se combattent ou sympathisent: le jeu de leurs
-passions et de leurs intérêts est le calque fidèle de la vie réelle.
-Les scènes se déroulent, se succèdent naturellement, sans effort, sans
-recherche; l'imagination semble n'être pour rien dans leur agencement,
-tant il est simple et facile. De tous les tableaux qui composent
-<i>Camera obscura</i>, il n'en est pas un seul auquel puisse s'appliquer, je
-ne dirai pas le nom de <i>roman</i>, mais même la qualification plus humble
-et plus vague de <i>nouvelle.</i> Ce sont de simples calques de la réalité,
-qui la reproduisent avec une fidélité dégagée de tout ornement, et où
-l'on ne trouve ni ces combinaisons péniblement amenées, ni ces coups
-de théâtre imprévus, ni ces types exceptionnels, excentriques et si
-souvent faux, qu'on rencontre à chaque pas dans les compositions
-littéraires à la mode et si rarement dans le monde tel qu'il est.
-La Hollande telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, voilà
-ce qu'on trouve dans <i>Camera obscura</i>; la Hollande décrite avec une
-finesse de touche et une profondeur d'observation telles qu'on ne les
-rencontre presque jamais dans aucun voyageur, si délicat et si profond
-observateur qu'il soit;&mdash;les hommes peints avec une vérité frappante et
-naïve qu'on retrouve chez bien peu d'écrivains moralistes. J'ajouterai
-qu'on y voit l'auteur lui-même, Hildebrand, jouant son rôle dans les
-scènes qu'il décrit; je n'ai pas besoin de dire que c'est une véritable
-bonne fortune. Esprit fin, caustique et pénétrant,&mdash;humour incisif
-et du meilleur aloi,&mdash;sentiments nobles et touchants, voilà ce qui
-caractérise l'homme et ne peut manquer de lui attirer les sympathies du
-lecteur.</p>
-
-<p>Un mot encore: les Hollandais sont-ils flattés dans <i>Camera obscura</i>?
-demandera-t-on peut-être. Nous avons dit que les portraits sont
-ressemblants, ressemblants comme l'image qui se peint au fond d'une
-chambre obscure. Un portrait ressemblant flatte bien rarement, mais
-un portrait au daguerréotype a-t-il jamais flatté personne? Quoi
-qu'il en soit, nous empruntons à la préface de la seconde édition de
-<i>Camera obscura</i> la constatation de l'effet produit sur les amis et les
-connaissances des modèles par l'œuvre de l'artiste, et nous ne serions
-pas étonnés que la même impression se renouvelât en France, car ces
-portraits ont le rare privilège de ressembler à tout le monde et de
-ne ressembler à personne. Voici comment s'exprime Hildebrand dans son
-avertissement:</p>
-
-<p>«On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages
-que j'ai mis en scène, et j'ai vu, à ma grande satisfaction, que, dans
-chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on a su nommer six ou
-sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel
-ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas
-monde, tant de <i>Nurks</i> et de <i>Stastok</i> exhibassent leurs aimables
-qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer
-du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce petit plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention
-malicieuse, que je ne la tourne ou ne la retourne et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est trouvé satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose toute charmante de faire un peu attention à nous-mêmes, à
-titre de changement.»</p>
-
-<p>Les lignes qui précèdent étaient destinées à servir de préface à un
-volume renfermant la traduction de quelques-uns des principaux épisodes
-de <i>Camera obscura.</i> Ce volume a paru, il y a deux ans, sous le titre
-de <i>Scènes de la vie hollandaise.</i> Les petits tableaux de Hildebrand
-ont été fort visités et appréciés dans le petit coin de la grande
-exposition qui leur était ouverte, et l'on a bien voulu oublier un
-instant pour eux les choses <i>grandioses et étrangères.</i> C'est ce qui
-nous décide à compléter notre travail en offrant au lecteur dans le
-présent volume la seconde partie de <i>Camera obscura.</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_CHAMBRE_OBSCURE" id="LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></h3>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h4><a id="I"></a>I</h4>
-
-<h5>LES PETITS GARÇONS.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 25%;">
-Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br />
-Vous flotte encore sur les épaules!<br />
-Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br />
-On est toujours gai et content.<br />
-<br />
-Le sabre de bois du hussard<br />
-Amuse le jeune garçon,<br />
-Et la toupie et le bâton<br />
-Sur lequel il va à califourchon.<br />
-<br />
-Et lorsqu'il lance dans l'air bleu<br />
-La balle aux raies bigarrées,<br />
-Il ne pense pas an parfum des fleurs,<br />
-Ni à l'alouette, ni au rossignol.<br />
-<br />
-Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br />
-Son visage serein et radieux,<br />
-Que quand son édifice tombe à l'eau<br />
-Ou que son sabre se brise.<br />
-<br />
-L'enfant joue et court<br />
-Pendant tout le long du jour<br />
-À travers le jardin et les champs verts,<br />
-À la poursuite des papillons;<br />
-<br />
-Bientôt tu transpireras<br />
-Non plus toujours content,<br />
-Et apprendras dans le gros Cicéron<br />
-Du latin moisi.<br />
-</p>
-
-<p>La pièce originale est de Holtz, qui en a fait beaucoup de jolies;
-et il est fâcheux que les jeunes poëtes se laissent aller à en faire
-des traductions non hollandaises; moi, au moins, j'en ai une de ces
-jolis vers, qui conviendrait mieux sous le titre de <i>Jeux d'enfant</i>,
-que dans la traduction d'un tas de jeunes Hollandais. Et vraiment, les
-petits garçons hollandais sont une gentille race. Je ne dis pas cela
-par négligence et encore moins par mépris des petits garçons allemands,
-français et anglais, puisque je n'ai le plaisir de connaître que les
-hollandais. Je croirai tout ce que Potgieter dit dans sa deuxième
-partie du <i>Nord</i>, sur les Suédois, et ce que Wap dira sur les Italiens
-dans son <i>Voyage à Rome</i>; mais aussi longtemps qu'ils se taisent, je
-tiens pour mes propres garçons, bien bâtis, aux joues rouges, et,
-malgré la loi contre les Belges, pour la plupart <i>spes patriœ</i> en
-blouse bleue.</p>
-
-<p>Les petits garçons hollandais... Mais avant tout, madame, je dois
-vous dire que je ne parle pas de votre fils unique, au nez pâle, avec
-des cercles bleus sous les yeux, car, avec tout le merveilleux de son
-développement précoce, je ne lui en fais pas mon compliment. D'abord,
-vous vous préoccupez beaucoup trop de ses cheveux, que vous faites
-toujours friser; et d'un autre côté, vous êtes trop sentimentale dans
-le choix de sa casquette, qui est uniquement faite pour saluer son
-oncle et sa tante, mais qui est parfaitement incommode et intolérable
-pour chasser aux papillons et pour jouer à la guerre, deux jeux
-favoris, madame, que vous trouvez trop sauvages. En troisième lieu,
-vous avez, je crois, trop de livres sur l'éducation pour bien élever un
-seul enfant. En quatrième lieu, vous faites apprendre au vôtre à coller
-des boîtes, et à faire d'insignifiantes choses. En cinquième lieu, il
-sait sept choses de trop, et en sixième lieu, vous le grondez quand il
-a les mains sales et que ses genoux viennent regarder par les jambes
-du pantalon; mais comment ferait-il des progrès au jeu de billes?
-Calculez la différence qu'il y a entre un sarcloir et un soufflet. Je
-vous assure, madame, qu'il mange ses ongles, et il continuera de le
-faire;&mdash;qu'est-ce que la société peut attendre d'un homme qui mange
-ses ongles? Il porte aussi des bas bleus avec des souliers bas, c'est
-inouï! Savez-vous, madame, ce que vous faites de votre Frantz? 1° un
-espion, 2° un rapporteur, 3° un pinceur, 4° un lâche, 5°... Oh! chère
-dame, donnez à votre petit garçon une autre casquette, un pantalon avec
-de profondes poches, de bonnes bottes fortes, et ne le laissez jamais
-paraître aux yeux des gens sans une bosse ou une écorchure, et il
-deviendra un grand homme.</p>
-
-<p>Le petit garçon hollandais est pesant et lourd; il a des genoux
-solides, des os solides. Il est blanc de peau et coloré de sang. Son
-regard est franc mais brutal. Il porte de préférence ses oreilles hors
-de sa casquette. Ses cheveux sont, depuis le dimanche matin jusqu'au
-samedi soir quand il va au lit, tout à fait en désordre. Le reste de la
-semaine, ils sont bien. Il n'a ordinairement pas de boucles. Cheveux
-bouclés, esprit de travers. Mais il n'a pas non plus les cheveux plats;
-les cheveux plats sont bons pour les avares et les cœurs oppressés;
-cela ne se trouve pas chez les petits garçons; on n'a de cheveux plats,
-je crois, qu'à sa quarantième année. Le petit garçon hollandais porte
-de préférence sa cravate comme une corde et il préfère encore n'en
-pas porter du tout,&mdash;une blouse bleue ou à carreaux écossais, et un
-pantalon retourné; ce dernier vêtement s'use vite. Dans ce pantalon, il
-porte successivement tout ce que le temps lui donne, cela varie: des
-billes, des balles, un clou, une pomme à demi mangée, une jambette, un
-bout de corde, trois cents, une boulette de pâte à amorcer le poisson,
-une châtaigne sèche, un morceau d'élastique de la bretelle de son frère
-aîné, un suceur en cuir pour tirer des pierres du sol, un serpenteau,
-un sac de sucreries, une touche, un bouton de cuivre pour le faire
-chauffer, un morceau de miroir, etc., etc.; le tout bourré et maintenu
-par un mouchoir de couleur.</p>
-
-<p>Le petit garçon hollandais fait au printemps une collection d'œufs;
-dans la prise des nids, il donne des preuves de force et d'adresse, et
-peut-être de dispositions pour la carrière maritime, vocation propre à
-notre peuple; dans l'achat des sortes étrangères, il donne des preuves
-d'une inébranlable bonne foi, et dans l'échange de ses doubles, un
-esprit précoce et commercial hollandais. Le petit garçon hollandais
-frappe ses boucs ferme, et pour donner du pain de seigle à ses animaux,
-il n'a pas son pareil. Le petit garçon hollandais est beaucoup moins
-imbu de la doctrine des princes que le maître d'école hollandais; mais,
-en ce qui regarde l'éducation des colleurs et des cocons, il pourrait
-passer un examen de premier rang. Il est fou du marché aux chevaux et
-se promène à la parade devant les tambours en tournant le dos aux beaux
-hommes. Le petit garçon hollandais s'encanaille facilement et puise de
-bonne heure dans un dictionnaire qui ne plaît pas aux mères; mais il
-a peu de présomption vis à vis des domestiques. Il est ordinairement
-rouge foncé; et lorsqu'il doit entrer et demander à son oncle ou à sa
-tante comment ils se portent, il dit à peine quelques mots dans cette
-circonstance; mais il est moins avare de paroles et moins embarrassé
-au milieu de ses égaux, et il n'a pas peur d'exprimer son sentiment.
-Il hait les lâches et les rapporteurs, d'une haine parfaite; il tendra
-assez vite son petit poing, mais il ménage son adversaire; il a une
-tache d'encre perpétuelle sur son col rabattu, et un peu de penchant à
-marcher de travers dans ses souliers; il soutient à son père qu'on peut
-patiner sur une glace d'une nuit, et dispose de la gelée et du dégel
-selon son bon plaisir; il mange toujours une tartine de maïs et apprend
-une leçon de plus, selon qu'il en a le goût; il lance une pierre dix
-lois plus loin que vous et moi, et tourne trois fois sur sa tête sans
-avoir de vertiges.</p>
-
-<p>Salut! salut, joyeux et sain, gai et robuste compagnon; salut, salut,
-toi le florissant espoir de la patrie! Mon cœur s'ouvre quand je te
-vois, dans ta joie, dans tes jeux, dans ton laisser aller, dans ta
-simplicité, dans ton téméraire courage. Mon cœur bat quand je pense
-à ce que tu deviendras: mordras-tu toujours une bouchée à la même
-pomme, et dans les années qui suivront, n'apprendras-tu pas qu'il est
-nécessaire de prendre la pomme dans le coin et de la manger seul, et
-même d'en mettre la pelure à part et d'en semer les grains pour ta
-postérité? Aujourd'hui, tu prêtes ton dos robuste à ton ami plus leste,
-qui s'élève sur tes épaules pour chercher, au sommet de l'arbre, le
-nid de sansonnet; l'expérience t'apprendra-t-elle un jour qu'il vaut
-mieux prendre une échelle et aller chercher le nid soi-même, que de
-rendre un bon service et d'en attendre la récompense? C'est le monde!
-Mais en toi ainsi sont les semences de beaucoup de malheurs et de
-chagrins! Ta passion exagérée, ton innocente tendresse, ta légèreté,
-ton ambition, ta vivacité et ton sentiment de l'indépendance porté
-jusqu'à l'incrédulité! Oh l si dans tes années postérieures tu regardes
-en arrière vers ton enfance, ce sera la joie que tu envies le plus et
-cependant que tu goûtes le moins, parce que tu es aussi peu méchant
-que tu es plus innocent, même dans le mal. Le ciel vous bénisse tous,
-bons petits garçons que je connais! Quand je regarde autour de moi,
-que j'aime à vous voir longtemps et joyeusement jouer! et lorsque je
-vois venir le sérieux de la vie, qu'il vous donne aussi des cœurs
-sérieux pour la comprendre, mais qu'il vous laisse, jusqu'à votre
-dernier soupir, garder quelque chose d'enfantin et de jeune! Qu'il
-vous prodigue, dans votre pleine fraîcheur, les sentiments qui aident
-le jeune homme à marcher purement dans sa voie, et qui font l'ornement
-de l'homme, afin que, devenant aussi hommes par l'intelligence, vous
-restiez enfants pour la méchanceté! C'est mon unique vœu, mes chers
-amis, car je ne veux pas vous distraire un instant de la toupie et du
-cerceau sans vous donner pour la durée de cette joie, autre chose ...
-qu'un vœu.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="II" id="II">II</a></h4>
-
-<h5>MALHEURS D'ENFANT</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Je reviens encore une fois aux beaux vers de Holtz:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-Qu'on est heureux quand l'habit de l'enfance<br />
-Vous flotte encore sur les épaules!<br />
-Jamais le méchant temps ne le calomnie;<br />
-On est toujours gai et content.<br />
-<br />
-Rien n'attriste, rien dans le monde entier,<br />
-Son visage serein et radieux,<br />
-Que quand son édifice tombe à l'eau<br />
-Ou que son sabre se brise.<br />
-</p>
-
-<p>Il ne manque certainement pas d'éloges de la jeunesse et des jeunes
-années. Je l'avoue de tout cœur; mais je prends la liberté de remarquer
-qu'ils sont uniquement écrits par des hommes d'âge, ou au moins par des
-jeunes gens au point de vue desquels le bonheur de l'enfant ne souffre
-presque pas d'exception. Et c'est assurément une triste preuve de la
-désolante situation de l'homme dans les jours plus avancés. Mais je ne
-sais s'il y a jamais eu de petits poëtes de sept, huit ou neuf ans,
-qui aient trouvé leur bonheur actuel aussi inestimable. Et cependant
-ceux-ci en étaient tout près. Lorsque j'allais à l'école hollandaise;
-nous faisions dans la classe supérieure, composée de messieurs de
-neuf à dix ans, tous les mercredis matin, une composition tantôt sur
-un sujet donné, tantôt sur un thème choisi et imaginé par nous. Mais,
-j'en appelle aux Jean, Pierre, Guillaume et Henri avec lesquels j'ai
-été assis sur les bancs de la rue des Jacobins, y a-t-il jamais eu
-quelqu'un parmi nous qui ait rempli son ardoise d'une dissertation ou
-d'une amplification sur les jouissances et sur le bonheur inaltérable
-de l'enfance? Non, nous écrivions des articles pleins de sens sur la
-vertu ou sur les quatre saisons; et <i>Sanderre</i>, dont le père était
-adjudant d'un général, a six fois écrit sur le cheval; et Pierre G.,
-qui n'était jamais sur le tableau de punition, et ne voulait pas
-prendre part au noble exercice d'attraper des horions; il traitait
-toujours de l'obéissance et du zèle, idée à laquelle le ramenaient
-toujours les inscriptions de ses cartes de satisfaction. Enfin, je
-n'ai jamais vu mes collègues traiter des sujets joyeux. Moi-même, je
-n'ai jamais guère pu produire qu'une dissertation philosophique sur
-le contentement, un bonheur qui passe ordinairement devant le jeune
-homme, qui est vraiment ambitionné par l'homme fait, et qui viendrait
-parfaitement à point au vieillard si ses infirmités corporelles lui
-permettaient encore d'en jouir. C'est une très-jolie chose que le
-contentement, mais qui est renfermée dans l'ensemble du bonheur de
-l'enfant et n'a rien en soi de remarquable.</p>
-
-<p>Mais, pour en revenir à notre sujet, cette plénitude de bonheur de
-l'enfant, nous n'en semblions pas, dans ce temps-là, tellement pleins,
-que nous dussions l'épancher. J'ai bien pensé un jour qu'un signe du
-vrai et authentique bonheur est qu'on a moins besoin de s'épancher,
-tandis qu'au malheur il faut des plaintes et des lamentations pour ne
-pas verser de larmes. Car les hommes qui ont toujours la bouche pleine
-de leur bonheur, je les ai vus souvent chercher une autorité qui, après
-avoir entendu leur rapport, pouvait déclarer qu'ils sont heureux, ce
-dont eux-mêmes n'étaient pas de sûrs appréciateurs. Ils s'estiment
-ainsi, non pas précisément heureux, mais malheureux avec excès; mais
-ils réunissent ce qu'il y a de bon dans leur sort, et l'accumulent dans
-les discours qu'ils vous font à la promenade, ou si vous dormez dans la
-même chambre qu'eux, surtout après un bon souper, ils vous adressent la
-parole de leur lit, de façon à vous faire envier leur position; cela
-élève incontinent leur froid bonheur à une haute température. Vous
-appliquez une main chaude sur leur thermomètre.</p>
-
-<p>C'est là une belle remarque que j'ai faite et que je clos par cette
-jolie image physique; mais, en réfléchissant davantage sur le sujet,
-je me suis souvent demandé si l'école est bien le lieu où l'on peut
-sentir profondément le bonheur de l'enfance. Je sais bien que le maître
-n'est plus assis en bonnet de nuit et en robe de chambre, et armé
-d'une effrayante férule, dans la chaire, et ne nous porte plus par
-l'expression terrible de ses yeux et de ses gestes à une telle fayeur
-que, à l'exemple des jeunes gens d'autrefois, nous eussions avoué que
-c'est bien nous qui avons créé le monde, mais que nous ne le ferons
-plus, plutôt que de rester sans réponse à la première question du
-catéchisme, et aussi nous ne lisons plus, à notre formidable ennemi
-le <i>Journal de Harlem</i>, depuis <i>a</i> jusqu'à <i>z.</i> (En sommes-nous moins
-bons politiques)? Nous sommes aussi dans un bon et vaste local, si
-haut et si aéré, que parfois nous avons des courants d'air dans les
-jambes; il n'est pas rare que nous ayons vue sur une blanchisserie avec
-un pommier ou sur une cour intérieure. Mais le maître est si gros et
-les sous-maîtres sont si longs, leurs lunettes et leurs favoris ont un
-air si impitoyable, et les tableaux sont si noirs, et les tables si
-insociables, et la carte des Pays-Bas est pendue depuis si longtemps à
-la même place, que nous savons mieux y indiquer de petites déchirures
-et taches d'encre que les villes... C'était encore alors les dix-sept
-provinces<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ajoutez à tout cela, le cœur m'en saigne encore, la
-table des occupations terribles, occupations dont l'addition fait
-penser aux livres d'arithmétique et de géographie, et à tant d'autres
-livres dont les feuillets vacillent dans les volumes, à cause des
-attouchements convulsifs des doigts désespérés de jeunes messieurs
-qui ne peuvent retenir combien de vaches viennent par an au marché au
-bétail, combien d'habitants et d'imprimeries il y a à Enschedé, et
-combien il y a à Harlem de sacristies et d'instituts pour les maîtres
-d'école, et qui ne peuvent saisir comment ils doivent s'y prendre pour
-établir la somme des règles précédentes! Oh! les livres d'arithmétique,
-c'était le côté faible de beaucoup d'entre nous. À mes yeux, il n'y
-avait pas de livres plus odieux. D'abord, ils étaient trop pleins de
-lettres et puis trop pleins de chiffres. Il y a parfois une profusion
-de fautes dans l'indication des résultats; mais si ces fautes n'y sont
-pas, en revanche, les éditions sont détestables. Voyez un peu, vous
-avez votre ardoise couverte d'une addition importante; trois fois déjà
-vous en avez effacé la moitié, parce que vous avez remarqué que vous
-n'aviez pas compris la question; mais enfin la somme y est, et vous
-avez comme résultat: 12 lastes<a name="NoteRef_2_2" id="NoteRef_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, 7 muids, 5 boisseaux, 3 litrons,
-8 mesures d'orge. La conscience tranquille et avec le bienheureux
-sentiment d'avoir fait votre devoir comme membre zélé de la société,
-vous devriez donner votre ardoise au sous-maître. Mais non! l'odieux
-livre donne, sous ce titre présomptueux: Résultat,&mdash;95 lastes, 2 muids,
-1 boisseau d'orge et pas une seule mesure. Il est évident qu'il y a une
-erreur; vous avez fait trois fois toutes les multiplications et toutes
-les divisions: enfin vous prenez la résolution d'effacer tout, et vous
-avez encore votre manche sur l'ardoise, lorsque le sous-maître vient et
-croit que vous n'avez rien fait. Voilà ce que j'avais contre les livres
-d'arithmétique. Mais le pire et le plus absurde de cette invention,
-c'est qu'elle vous tient captif de toutes les manières. Vous êtes là
-depuis neuf heures et demie à l'école par le beau temps, dans le mois
-de mai, lorsque la verdure est jeune comme vous, et, ce qui est plus,
-lorsque les mares et la boue sont desséchées, et que le magnifique
-temps est on ne peut plus favorable au jeu de chiques. Vous êtes depuis
-neuf heures et demie à l'école où vous avez mis le pied en jetant
-un regard d'envie sur les enfants des pauvres, qui ne reçoivent pas
-d'instruction et jouent aux dutes<a name="NoteRef_3_3" id="NoteRef_3_3"></a><a href="#Note_3_3" class="fnanchor">[3]</a> dans la rue. On vous a d'abord
-forcé de chanter avec vos compagnons de jeu le cantique:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Quelle joie! l'heure de l'école a sonné<br />
-Que chaque enfant désire tant!<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Après cela, vous avez lu pendant une heure sur un modèle de bon petit
-garçon, si bon, si doux, si obéissant, si habile et si studieux, que
-vous lui donneriez volontiers un regard de vos yeux bleus si vous le
-rencontriez dans la rue; ou si vous êtes un peu plus avancé, l'esquisse
-de la vie d'un très-grand homme qu'il vous semble pédant et désespéré
-d'imiter; et cette esquisse est entremêlée artistement d'un entretien
-entre des petits garçons et des petites filles avec lesquels vous
-n'avez pas la moindre sympathie, quoiqu'ils soient «vraiment étonnés
-des effrayantes connaissances de ce grand homme» dont le père Telhart
-et Braelmoed leur racontent l'histoire. Pendant l'heure suivante,
-vous avez écrit un bel exemple; c'est à savoir si vous écrivez en
-grand le mot wederwaardigkeit<a name="NoteRef_4_4" id="NoteRef_4_4"></a><a href="#Note_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, remarquable par deux difficiles
-<i>w</i>; vous le tracez sept fois sans pouvoir le réussir, ou, si vous
-écrivez en petit, vous le tracez quinze fois, huit fois au-dessus et
-sept fois sur la ligne <i>Voorzigtigkeid is de moeder der wysheid</i><a name="NoteRef_5_5" id="NoteRef_5_5"></a><a href="#Note_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-dans laquelle circonstance vous avez omis deux fois le mot <i>der</i>, ce
-qui peut arriver très-facilement à la suite de la dernière syllabe du
-mot <i>moeder</i>, et vous avez mis une fois <i>voorzwyzigkeid</i> au lieu de
-<i>voorzigtigkeid</i>; ces erreurs vous font penser avec un peu d'anxiété à
-l'heure où la critique du maître viendra prononcer son arrêt. Pour ne
-pas parler de ce que vous avez été tourmenté par une mauvaise plume,
-par d'innombrables cheveux dans l'encre, par un tache ou deux jetées
-avec la nonchalance d'un artiste sur votre cahier d'écriture, et
-l'inflexible loi qui vous a obligé de donner votre plume deux fois pour
-la faire tailler à un sous-maître qui s'y entend autant qu'à écrire.
-Puis vient l'arithmétique. Je l'ai laissée longtemps attendre, chers
-lecteurs, mais c'est parce que pour moi elle est arrivée si souvent
-trop tôt! Voici l'arithmétique! Remarquez que, dans le cours de la
-matinée, vous êtes inscrit deux fois au tableau des punitions: une
-fois parce que vous avez murmuré à l'oreille de votre voisin de droite
-d'une façon suspecte, bien que ce que vous lui avez dit ait traité
-des balles à bon marché dans la large ruelle du Pommier, et une fois
-parce que vous avez laissé voir à votre voisin de gauche une chique en
-albâtre, sur quoi le corps du délit vous a été enlevé, et vous êtes
-dans la pénible incertitude de savoir si vous le reverrez jamais.
-Réunissez tout cela et ouvrez votre arithmétique, qui vous agace avec
-la treizième somme et où, comme pour vous faire subir le supplice
-de Tantale, elle vous présente avec le plus grand sang-froid un bel
-exemple de cinq petits garçons, je dis cinq, qui doivent jouer ensemble
-aux chiques et dont l'un a, au commencement du jeu vingt chiques, le
-second trente, le troisième cinquante, le quatrième... Il n'y a pas à
-y tenir, les larmes vous viennent aux yeux; mais vous êtes encore là
-pour une heure entière et à chiffrer encore! Oh! je tiens pour certain
-que la plupart des faiseurs d'arithmétique sont des descendants du roi
-Hérode.</p>
-
-<p>De tout ce que j'ai avancé jusqu'à présent, il ressort clairement que
-l'école n'est pas précisément un lieu de nature à faire déborder de
-jouissance et de bonheur l'âme de l'enfant. Je ne crois pas que jamais
-cette idée soit venue à aucune petite tête blonde ou brune. Non, non,
-l'école est aussi bonne qu'elle peut l'être. L'école, par les nouvelles
-mesures prises, a été rendue aussi agréable et aussi supportable que
-possible; mais ses plaisirs sont éminemment négatifs. L'école garde
-toujours quelque chose de la prison, et le maître, aussi bien que les
-sous-maîtres, conservent quelque chose de l'épouvantail. Le mot de Van
-Alphen:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Apprendre est un jeu,<br />
-</p>
-
-<p>ne sera rectifié par aucun enfant, pas même par les plus studieux. Je
-m'imagine avoir appartenu à cette catégorie; mais, quand mon père ou
-ma mère me faisaient l'honneur de raconter à mes oncles et tantes que
-j'étais content quand les vacances étaient finies, toute mon âme se
-soulevait contre cette noble idée (qui me semblait très-fanatique),
-et il m'a fallu des années pour vaincre l'anxieuse répulsion que
-m'inspiraient mes maîtres respectifs. Il y en a aussi qui, malgré la
-méthode perfectionnée, électrisent un enfant s'il n'est pas des plus
-peureux.</p>
-
-<p>Oui, mes chers amis, cachons ces pages à tous les chasseurs de
-papillons et à tous les joueurs au soldat; mais avouons que ce sont des
-malheurs de l'enfance: petits et insignifiants s'ils sont considérés
-de notre hauteur de pédants, mais grands et lourds dans les petites
-proportions du monde des enfants; malheurs qui inquiètent, tourmentent
-et secouent, et qui exercent souvent une grande et vive influence sur
-la formation du caractère.</p>
-
-<p>Nous avons éprouvé tous, les premiers et les plus grands, c'est-à-dire
-avec la permission de Pestalozzi et de Prinsen, l'école. C'est un
-chancre, et tous les jours un chagrin nouveau. Un homme poursuivi
-par ses créanciers éprouve quelque chose des douleurs que souffre
-l'enfant en puissance de maître. Notre bon Holty, lui-même, ne peut
-s'empêcher de le menacer de ses vers. C'est pourquoi je voulais vous
-prier d'avoir pitié du sort de vos rejetons. Ils doivent tous aller
-à l'école; c'est une loi de la nature aussi certaine que celle par
-laquelle nous devons tous mourir; mais de ce que, d'après le cours
-des choses, nous ne devons pas mourir à notre dix-huitième année, je
-voudrais que l'école ne commençât pas pour eux avant leur huitième.
-C'est bien gentil que nous devions à la prononciation changée des
-consonnes que, dès l'âge de cinq ans, le petit Pierre puisse dire: «Je
-sais lire!» mais je ne sais pas si, à dix ans, le petit Pierre, en
-somme, aura autant profité que tel autre qui aura commencé à épeler
-à sept ou huit ans. J'offre ceci aux méditations de tous les cœurs
-philopédiques et n'ose pas, avec aussi peu d'expérience qu'Hildebrand
-(Hildebrand sans barbe, disent les critiques de journaux), pouvoir
-espérer de faire prévaloir mon opinion en si peu d'années.</p>
-
-<p>Pour donner une autre tournure au sujet, et parler d'un autre malheur
-de la vallée des larmes de l'enfance, vraiment, chère dame, vous qui
-trouvez le monde si déloyal et les hommes si inconstants, la perte
-des illusions peut à peine peser aussi lourdement sur vous que la
-perte des dents sur les enfants. Vous souvenez-vous encore bien? Vous
-sentiez,&mdash;non, vous ne sentiez pas,&mdash;oui, hélas!&mdash;vous sentiez, trop
-certainement,&mdash;que vous aviez une double dent. Et la première était
-solide comme un mur. Six jours durant, vous cachez votre douleur:
-parfois vous l'oubliez; mais six fois par jour, au milieu de vos
-jeux, en savourant le plus friand craquelin, en faisant la plus douce
-chose, vous sentez toujours cette affreuse double dent. Votre seule
-consolation était que la première se détacherait facilement. En effet,
-la raison et la nature autorisaient cet espoir. L'expérience pourtant
-apprend qu'il en est autrement. Le septième jour, c'était un dimanche,
-votre petit service à thé est prêt sur votre petite table, et vos
-petites choses sont avec les deux poupées; la nouvelle est pour vous,
-et la vieille pour votre petite cousine Catherine, qui vient jouer avec
-vous; et le soir vous cuirez une brioche de biscuit pilé et de lait, et
-une tartine avec des fraises couronneront le tout. Vous témoignez votre
-joie par un grand cri, en apprenant ce dernier article. «Laissez-moi
-voir votre bouche, dit maman. Comment! une double dent?» Et votre joie
-est perdue. Vous vous esquivez comme si vous aviez commis un grand
-crime: probablement, grâce à votre souffrance, vous serez de mauvaise
-humeur et hargneuse contre Catherine; la brioche n'aura pas de charmes
-pour vous, les fraises pas de; goût, et vous irez au lit en rêvant
-du mal de dents. En vain mettez-vous à l'épreuve tous les remèdes
-domestiques les uns après les autres: secouer la dent avec la main,
-mordre sur une croûte dure, que, pour éviter la douleur éventuelle,
-vous mettez dans l'autre coin de votre bouche; vous appliquez un fil
-auquel vous n'osez pas tirer. Le dentiste doit venir. Il est venu,
-n'est-ce pas, l'affreux homme? Il avait, à vos yeux, l'aspect horrible
-d'un bourreau. Il feignait de ne vouloir que toucher à votre dent et il
-l'a traîtreusement tirée. Sur ces entrefaites, ce méchant tour est pour
-vous un bienfait qui compte pour toutes les autres fois. Ne me parlez
-pas des chagrins des grandes personnes. Elles ne se comparent pas à
-celle-ci. Il n'y a pas de marchand sur le point de sauter qui voie
-approcher avec plus d'angoisse le jour où il sera renversé, qu'un petit
-garçon ou une petite fille ne voient arriver avec terreur le jour où
-l'on doit arracher la double dent.</p>
-
-<p>Nous sommes aux malheurs physiques. Eh bien, il y en a encore plus
-qu'on ne pense. Devenir grand, quelque belle et excellente invention
-que ce soit, est la cause de beaucoup de douleurs. Car d'abord, on
-passe de grands bras nus hors des manches, de grands bas hors du
-pantalon. Avec cela, on est honteux d'ordinaire d'avoir des bottes
-lacées ou des souliers à boucle, parce qu'il y a toujours quelques
-petits garçons précoces qui ont des demi-bottes, et des jeunes filles
-avancées qui s'élèvent sur des souliers à longs rubans. Beaucoup de
-mères ne comptent pas, à ce qu'il paraît, que non-seulement les jambes
-grandissent, mais que tout le corps croît, et que par conséquent
-la bonne nature et de sages raisons prouvent que, si les jambes de
-pantalon peuvent être allongées, le reste du vêtement demeurant le
-même, on se trouve condamné, par une très-désagréable compression, à
-la circonférence du corps, autre cause de maintes nouvelles croix dans
-plus d'un sens, et de maintes déchirures. Mais c'est aussi un mauvais
-côté de l'avantage qu'il y a à devenir grand, qui diffère chez les
-individus, si bien que rester petit s'oppose à devenir grand, qui est
-tant prisé. Maintenant, ce n'est pas un plaisir, chaque fois qu'on
-vient faire une commission de papa ou de maman, et qu'on va jouer avec
-Louis ou Théodore, de se voir tourner le dos par monsieur, madame,
-mademoiselle, et parfois la servante, pour retourner à la maison avec
-la conviction rafraîchie qu'on est d'une tête ou d'une demi-tête
-plus petit, et une vraie cosse de pois. On nomme cela vivre dans la
-société, quand on l'applique au moral; et cette taxation du physique
-est la seule pour laquelle le temps de l'enfance soit sensible, et
-très-sensible. Non, il n'est pas beau de la part des grandes personnes
-de saluer les petits de cette continuelle apostrophe: «Comme vous êtes
-devenu grand!» À la longue, cela ne peut pas plaire.</p>
-
-<p>Mais il y a aussi une taxation morale qui, si elle ne blesse, pas
-précisément les enfants, ne leur fait cependant pas plaisir. Elle
-résulte de la circonstance que l'homme de trente-cinq à quarante ans,
-et de quarante à quarante-cinq, est déjà bien éloigné de sa cinquième
-année et a beaucoup oublié, et tant, qu'il ne sait plus rien de ce
-qu'il sentait, comprenait, goûtait lorsqu'il était enfant. De là vient
-que la mesure par laquelle il apprécie les enfants est trop petite et
-trop resserrée, et que mainte joie qu'il donne à de jeunes cœurs est
-retenue par lui, parce que, dans sa sagesse d'homme, il estime «qu'ils
-sont encore trop jeunes pour cela,» et puis, «qu'ils ne puissent y
-arriver» comme si on était venu sans mains au monde et avec un instinct
-seulement pour mettre tout en pièces. Et par suite, les divers affronts
-qu'il subit, parce que chacun pense qu'un enfant ne sent pas mainte
-chose qui le frappe pourtant profondément. Et puis, la passion des
-douceurs qu'on commence juste à retrouver grande de la veille, pour
-les petits gâteaux en prix d'autre chose. Vraiment, vraiment, on a vu
-croître dans la société maint accès misanthropique et lâche, parce
-qu'étant enfant on était trop petit pour avoir le sentiment de sa
-dignité.</p>
-
-<p>Je ne parle pas de courir avec des chapeaux et des casquettes, ni de
-la différence de sentiments, selon le temps, qui, entre les parents et
-les enfants, peut s'établir d'une manière sensible. Je ne parle pas de
-certaines institutions barbares où les jeunes sont condamnés à porter
-la défroque des vieux; de sorte que le quatrième fils porte une blouse
-tirée de la veste de son frère aîné; de laquelle veste, les deux frères
-situés entre eux avaient un pourpoint sans col et un avec col;&mdash;ni des
-misérables proverbes considérés comme des oracles par les parents, et
-maudits par la postérité comme de méprisables paradoxes et sophismes,
-comme, par exemple, que les vieux doivent être les plus sages. Je ne
-parle pas de tous ces malheurs, car mon morceau est déjà trop long.
-S'il peut seulement engager quelques-uns de mes lecteurs à être plus
-délicats avec les jeunes erreurs des petits, et plus attentifs à
-ménager leurs petits chagrins pour les laisser jouir sans trouble de
-leurs grands plaisirs. La jeunesse est sacrée; elle doit être traitée
-avec prudence et respect; la jeunesse est heureuse, on doit veiller à
-ce qu'elle prenne le moins de part possible au malheur de la société,
-dans la mesure où elle le puisse subir, à son âge; on doit parfois
-la tourmenter et lui tomber à charge,&mdash;pour son bien,&mdash;mais il faut
-prendre garde d'exagérer. Toute une vie qui suit ne peut compenser
-une jeunesse opprimée; car quelle félicité les années postérieures
-pourront-elles donner pour le bonheur gaspillé d'une jeunesse innocente?</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelle simplification le traité des vingt-quatre articles
-a amenée dans l'instruction primaire! La Belgique de moins à étudier!
-Toute la jeune Hollande profita de la Révolution de 1830. (<i>Note de
-l'auteur.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#NoteRef_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Poids de 4,000 livres.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_3" id="Note_3_3"></a><a href="#NoteRef_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Petite monnaie qui équivaut à l'ancien liard.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_4" id="Note_4_4"></a><a href="#NoteRef_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Adversité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_5_5" id="Note_5_5"></a><a href="#NoteRef_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La prudence est la mère de la sagesse.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="III" id="III">III</a></h4>
-
-
-<h5>UNE MÉNAGERIE.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 55%;">
-Les peines infamantes sont<br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">1° Le carcan;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">2° Le bannissement;</span><br />
-<span style="margin-left: 1.5em;">3° La dégradation civique.</span><br />
-<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Code pénal</i>, liv. 1, art. 8,</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Non, je ne veux pas aller à la ménagerie! Je n'y tiens pas. Ne me dites
-pas que c'est une chose intéressante, et qu'il faut avoir vue; qu'on ne
-peut être reçu dans une bonne société, si l'on n'a soit du bien soit
-du mal à dire des boucles, des favoris et du courage du propriétaire,
-du lama, de l'éclairage de la tente, et des deux tigres en cage; ne me
-racontez pas que vous avez failli voir un malheur arriver, que vous
-avez surpris une attitude originale et pittoresque de quelque monstre
-dans un moment où personne autre ne le remarquait; ne me dites pas
-qu'il faut aller voir le fruit des sueurs et du sang de plusieurs
-pêcheurs à la ligne, dévoré en un instant par l'avide pélican, et
-comment le boa constrictor avale tout d'un coup un bouc de Leyde, sans
-oublier les cornes: ne criez pas qu'on doit avoir son anecdote sur le
-casoar, son bon mot sur les singes, et son <i>quiproquo</i> sur les ours. À
-tout cela, je réponds: Je haïs la ménagerie! et je vais vous dire les
-motifs de mon aversion.</p>
-
-<p>Une ménagerie! ah! savez-vous ce que c'est? Une réunion, dites-vous,
-d'objets d'histoire naturelle aussi intéressante pour les savants
-...&mdash;Que pour l'ami des bêtes, voulez-vous dire?&mdash;Non, pour tout homme
-qui s'intéresse aux créatures qui vivent avec lui sur ce vaste globe.
-Vous dites bien: mais alors je voudrais voir ces créatures comme je
-les vois sur la planche première de toute Bible à images, disposées
-entre elles en beaux groupes, toutes dans leur attitude naturelle:
-le lion, la patte de devant levée, comme prêt à rugir; le kakatoès,
-regardant du haut d'une branche, comme s'il voulait voir la couleur des
-cheveux d'Adam, et non pas, je vous le dis, en éternel mouvement dans
-ces affreuses cages de fer; le boa, à l'horizon, sur un arbre, roulé
-en élégants anneaux et regardant la fatale pomme; l'aigle, planant au
-haut des airs comme un point à peine visible ou plutôt tout à fait
-invisible, que de le voir dans cette ménagerie. Comme cela, ce serait
-agréable et intéressant pour moi... Mais ici, dans ces cages étroites,
-resserrées, derrière ces barreaux épais, dans cette attitude d'esclaves
-sans défense, opprimés et pleins d'anxiété!... Oh! une ménagerie,
-c'est une prison, un hospice de vieillards, un cloître de moines
-mendiants amaigris par le jeûne; c'est un hôpital, un Bedlam pour les
-idiots.</p>
-
-<p>Vous n'avez pas encore vu de lion; vous vous figurez quelque chose
-de majestueux, un idéal de force, de grandeur, de dignité et de
-courage, un être tout fureur, mais se contenant par empire sur
-lui-même aussi longtemps qu'il le veut: le roi des animaux! Eh bien,
-transportons-nous en imagination dans les déserts de Barbarie.</p>
-
-<p>Il fait nuit. C'est la mauvaise saison. L'air est sombre; les nuages
-sont épais et se pressent tumultueusement; la lune les déchire par
-un rayon chargé d'eau. Le vent hurle à travers la montagne; la pluie
-crépite, au loin gronde le tonnerre. Voyez-vous, là, cette masse
-couverte d'épais buissons, qui se détache sur le ciel?&mdash;Voyez-vous, là,
-cette sombre caverne, béante et se perdant, sur les hauteurs, dans les
-arbustes et les chardons? Il éclaire, le voyez-vous? Dirigez votre œil
-de ce côté. Qu'est-ce que cela? Est-ce le rayonnement de deux yeux,
-deux charbons ardents? Écoutez! Ce n'était pas le tonnerre: c'était un
-sourd rugissement, le rugissement profond du lion qui s'éveille. Il se
-soulève de sa caverne et se dresse. Un instant il s'arrête, la tête
-levée, immobile, en rugissant. Il secoue sa noire crinière. Un bond!
-Veillez, imprudents, à votre feu de garde! Il a faim; il rôde avec des
-mouvements farouches, des sauts irréguliers, de terribles rugissements.</p>
-
-<p>À qui en veut-il? À un buffle à la large encolure, peut-être, qui
-l'attendra, la tête baissée, avec ses cornes puissantes. Ne vous
-inquiétez pas; il va fondre sur lui; il va cramponner ses ongles dans
-ses flancs; il enfoncera ses dents blanches et aiguës dans son cou
-court et ridé; un instant,&mdash;et c'en sera fait, il le déchirera en
-morceaux et assouvira sa faim. Alors vous le verrez, le museau rougi,
-la crinière éclabloussée, se coucher tranquillement, jouissant de sa
-victoire et fier de sa royauté.</p>
-
-<p>Eh bien, ce roi des animaux, cet effroi du désert, ce monstre furieux,
-le voilà! Voici l'antichambre de son palais; cette place ouverte au
-dehors, moyen terme entre un salon, un comptoir et une exposition de
-tableaux. Ce héraut, sa branche de saule à la main, vous invite...
-Sa Majesté donne audience, Sa Majesté est à voir pour de l'argent.
-Soulevez le rideau, vous êtes dans la présence immédiate de Sa Majesté.
-Ne vous donnez pas la peine de pâlir: le roi vous recevra bien. Mais
-soyez prudent; ne vous heurtez pas à ce vase! Qu'est-ce que c'est? Une
-malle de voyage?&mdash;Pardonnez-moi, c'est un écrin plein de serpents,
-pauvres gigantesques serpents! Par ici, attention, cette lampe coule.
-Passez sur ce seau, vivier du pélican et bain de l'ours blanc. Nous y
-sommes. Ici, sur cette voiture, dans cette cage rouge, six pieds de
-haut, six pieds de profondeur, il est là. Oui, c'est bien lui. Je vous
-jure que c'est lui. Ses pattes passent à travers les barreaux; ce sont
-ses griffes de lion. Il ronge sa queue, à droite, dans le coin de sa
-demeure. Il a sommeil, il ronfle. Pourrions-nous le faire lever? Néron,
-Néron!&mdash;Il est défendu de toucher aux animaux, surtout avec des cannes.
-Sentez-vous l'humiliation de cette annonce? Là est toute son absence de
-défense. Cela lui <i>ferait mal.</i> Avez-vous encore vos illusions? Le lion
-a-t-il encore son prestige? Avez-vous encore peur de ce bouledogue?
-Croyez-vous encore à l'esquisse de tout à l'heure? Ne dites-vous pas:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Laissez-le venir s'il peut?<br />
-</p>
-
-<p>Roi détrôné! géant abattu! Voyez, il est prudent dans tous ses
-mouvements; il prend garde à lui, pour ne pas heurter sa tête, blesser
-son museau, souiller sa queue. Quelle différence y a-t-il entre lui
-et telle et telle bête? quelle avec cette vile hyène qui fouille les
-cimetières? quelle avec ce tigre tacheté, serpent à quatre pattes qui
-attaque par derrière? En quoi diffère-t-il de ce loup, qu'un cosaque
-accable de coups de fouet? de cet affreux mandril, comique de la
-compagnie? de tous ces dégoûtants singes dont tant d'hommes s'amusent?
-Tous ils sont enfermés, le prince comme le laquais, le prince plus que
-tous les autres. Ne croyez pas que vous le voyiez dans sa grandeur
-naturelle? Cette cage le rend plus petit; son visage est vieilli; ses
-yeux sont mornes et éteints; il est hébété: c'est un lion éreinté.
-Aurait-il encore des griffes? C'est un hérisson dans une bouteille:
-on ne sait pas comment il y est entré. C'est un soldat malade, un
-grenadier avec son fusil et ses armes, son bonnet d'ours et ses
-moustaches (un foudre de guerre), dans une guérite; c'est Samson les
-cheveux coupés; c'est Napoléon à Sainte-Hélène.</p>
-
-
-<p>Lorsque vous êtes au milieu de cette tente, que voyez-vous? Des
-rideaux, des barreaux de fer, des supports de voilure et d'animaux
-sauvages. Lorsque vous jetez un regard sur ces créatures humiliées,
-ne croyez pas que vous voyiez des lions, des tigres, des aigles, des
-hyènes, des ours. Les enfants du désert mépriseraient et renieraient
-leurs frères, s'ils les voyaient. Cache le crayon de mine de plomb,
-ferme ton portefeuille, artiste! ne fais pas d'esquisses ici. Tu n'as
-pas devant toi d'animaux sauvages, tu n'en vois que les restes déchus!
-Ton dessin serait comme un portrait fait sur un cadavre: tu peux aussi
-bien prendre un petit-maître de notre âge comme modèle d'un de ses
-ancêtres germains, ou peindre une momie et dire: «Voilà un Egyptien!»
-À peine peux-tu voir ou calculer leurs formes, leurs contours, leurs
-proportions, sous les ombres de ces cages carrées. Que pourrais-tu
-deviner de ce qui leur est propre dans leur attitude? Ils sont ici
-comme des plantes dans une cave, ils s'étiolent et sont tombés dans une
-vraie et lugubre léthargie. Ils meurent depuis des mois; la lumière
-leur fait mal; ils ont un air stupide et semblent abrutis. Dans la
-nature, ils sont beaucoup moins bêtes.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, dis-tu! voici le propriétaire. Écoute comme ils rugissent!
-Ils vont recevoir de la nourriture. Ils meurent depuis des mois.
-Le souper des animaux féroces! Douloureuse ironie! Le souper! Le
-geôlier leur départira la portion qui leur revient, à ces prisonniers
-d'État.&mdash;Oui, mais il les agacera et tu les verras une fois dans
-toute leur force. Malheur à nous, si cela était! Non, ce n'est qu'une
-représentation. Ils sont rabaissés au rôle d'acteurs! Leur rage est
-celle d'un héros d'opéra ou d'un père irrité de vaudeville. C'est une
-rage de commande. C'est une imitation, ce bruit des fers, lorsque le
-prisonnier se lève pour prendre sa nourriture, son pain et son eau.
-Aussi, dans le rugissement du lion, dans le hurlement des loups et le
-rire de l'hyène, il y a du <i>pectus quod disertos facit.</i> Ne croyez pas
-qu'ils daigneraient prodiguer leur terrible éloquence devant ce laquais
-qui doit bien finir par leur donner le morceau d'abord refusé.</p>
-
-<p>Leur souper! Oh! s'ils pouvaient, comme ils en appelleraient de ce pain
-donné par grâce et étroitement mesuré, à leur souper dans le désert!
-Timides mortels, qui cuisez votre pain et votre viande pour pouvoir
-les digérer, si vous étiez invités à voir ce banquet et à être témoins
-de la manière dont ils arrachent les muscles fumants des grands os, et
-s'élancent avec toute l'énergie et tout l'aplomb de leurs mouvements,
-hurlant de plaisir, non parce qu'ils mangent, mais parce qu'ils
-tuent! Comme vos cheveux se dresseraient sur votre tête, comme ils se
-dresseraient sur la tête du boucher, du distributeur et de tous les
-invités!</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de plus insupportable dans une ménagerie, c'est
-l'explicateur. Vous riez de son français vulgaire et de son hollandais
-encore plus misérable, de ses phrases qui reviennent éternellement les
-mêmes; pour moi, je ne saurais rire, il me vexe et m'agace.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Sire! ce n'est pas bien,<br />
-Sur le lion mourant vous lâchez votre chien.<br />
-</p>
-
-<p>Fi! il nomme le tigre <i>monsieur</i> et la lionne <i>madame.</i> Il raconte
-des gentillesses sur leur compte; ils sont les dupes de son esprit
-appris par cœur. Oh! s'ils pouvaient, comme ils se vengeraient du
-mauvais plaisant! comme monsieur le mettrait en quatre et comme
-madame l'anéantirait! Il le mériterait. Il traite les animaux comme
-des choses. Il obtient un stupide sourire de l'un, un pourboire de
-l'autre. Il vous enlève le bel emblème de l'amour maternel que vous
-voyiez dans le pélican, et préfère se faire un bonnet de nuit de sa
-mâchoire inférieure. Misérable farceur, calomniateur impuni, qui se
-raille de ceux qui valent mieux que lui! Avec une paire de moustaches
-et un bâton, il se promène au milieu d'eux et joue le héros parmi les
-captifs.</p>
-
-<p>Ah! quelle chose affreuse, quand vous recevez la visite d'un cousin
-éloigné ou d'un ami à demi oublié qui vous presse amicalement de lui
-faire visiter le muséum de Leyde, et, tandis que vous préféreriez
-contempler les beautés du <i>Rapenburg</i> et de la <i>Breestraat</i><a name="NoteRef_1_6" id="NoteRef_1_6"></a><a href="#Note_1_6" class="fnanchor">[1]</a>, par
-une belle matinée, vous voilà forcé de traîner votre ami d'une salle
-dans l'autre, sans rien voir autre chose que de l'histoire naturelle,
-sans vous asseoir nulle part; ajoutez qu'il y fait froid comme dans
-une cave: mais s'il s'agit de voir des bêtes étrangères, j'aime mieux
-les voir là qu'ici. J'aime mieux un muséum qu'une ménagerie. Il est
-vrai que le charnier que vous devez d'abord traverser vous enlève une
-grande partie de l'illusion: l'anatomie, comme toute analyse, nuit à
-la poésie; mais les animaux empaillés ne sont pas humiliés. Ici, ils
-ne ronflent pas, ils ne dorment pas, ils ne meurent pas; ici, ils sont
-morts. Ici, pas de surdité, pas de lenteur, pas de paresse; ici, le
-froid et l'insensibilité! C'est ici leur autre monde. Vous voyez leurs
-ombres, leurs contours, leurs εἴδωκα! La taxidermie et l'adresse de
-l'artiste ont pu faire défaut, dans une certaine mesure, à la fidèle
-reproduction de leur enveloppe matérielle et de leurs attitudes; mais
-l'âme (vous croyez, n'est-ce pas, que les animaux ont une âme?) n'est
-pas ici étouffée et mutilée. Ce n'est pas une spéculation vile et
-intéressée, c'est la grave science qui les a rassemblés. Ils ne sont
-pas ici pour être regardés, ils y sont pour votre instruction. Leurs
-noms y sont inscrits en respectueux latin. On marche silencieusement
-entre leurs rangs avec le respect qu'on a pour les morts.</p>
-
-<p>Mais une ménagerie!</p>
-
-<p>O seigneurs de la création! je ne sais si dans le XIX<sup>e</sup>
-siècle de notre ère, et si loin du paradis, vous méritez encore ce nom,
-mais vous l'entendez si volontiers et vous en êtes si fiers! O vous,
-seigneurs de la création! faites-vous valoir dans le règne animal;
-faites-vous valoir vis-à-vis de tout ce qui a griffes, dents, sabots
-et cornes. Régnez, contraignez, ordonnez, domptez, disposez à votre
-gré: posez votre tour de guerre sur le dos de l'éléphant; posez votre
-fardeau sur la nuque du buffle; enfoncez vos dents dans l'oreille
-de l'onagre; lancez votre plomb dans le front du tigre et faites de
-sa fourrure une chabraque pour vos chevaux; vainquez le monde comme
-César, et attelez, comme César, quatre lions à votre char de triomphe.
-C'est bien, mais n'abusez pas de votre force. N'insultez pas, ne
-torturez pas, n'abaissez pas, n'étouffez pas! Pas de prison, pas de
-cellule, pas d'échafaud, pas de pilori, pas de cage tournante, pas de
-ménagerie! C'est un jeu, et un jeu affreusement cruel. S'il vous faut
-un jeu, faites du Colysée en ruine un champ de combat, et ayez du moins
-la générosité de ne faire entrer dans la lutte que vos semblables.
-Amusez-vous (si vous n'avez pas encore assez d'amusements barbares) de
-leur force, de leur courage, de leur fin héroïque, mais non de leur
-esclavage, de leur déshonneur, de leur nostalgie, de leur mort par
-consomption.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_6" id="Note_1_6"></a><a href="#NoteRef_1_6"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Scènes de la Vie hollandaise</i>, p. 147.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IV" id="IV">IV</a></h4>
-
-
-<h5>UN HOMME DÉSAGRÉABLE DANS LE BOIS DE HARLEM.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Une incroyable quantité de gens ont des relations de famille, des amis
-ou des connaissances à Amsterdam. C'est un phénomène que j'attribue
-uniquement au grand nombre d'habitants de la capitale. J'y avais
-encore, il y a une couple d'années, un cousin éloigné. Où est-il
-maintenant? Je n'en sais rien. Je crois qu'il est parti pour les
-Indes. Peut-être l'un ou l'autre de mes lecteurs lui a-t-il donné des
-lettres. Dans ce cas, il a eu un messager exact, mais peu amical,
-comme il résultera probablement du contenu de ces quelques pages. En
-effet, je connais beaucoup de gens qui font grand cas de leurs cousins
-d'Amsterdam, surtout quand ils sont lecteurs de la société <i>Félix</i>
-<a name="NoteRef_1_7" id="NoteRef_1_7"></a><a href="#Note_1_7" class="fnanchor">[1]</a>, ou qu'ils tiennent voiture; mais je me suis souvent étonné de
-ma froideur excessive vis-à-vis de la personne de mon cousin Robert
-Nurks; et rien n'était plus terrible pour moi que quand il m'envoyait,
-le samedi après midi, par la diligence, une pierre accompagnée d'une
-lettre, par laquelle il m'annonçait (pourvu que le temps restât beau
-et qu'il ne lui survint pas d'obstacle, ce qui n'arrivait jamais)
-qu'il viendrait passer avec moi la journée du dimanche dans le bois
-de Harlem; non pas que j'eusse quelque chose contre ledit bois, mais
-j'avais quelque chose contre mondit cousin.</p>
-
-<p>Et cependant c'était un excellent, honnête et loyal jeune homme,
-habile dans ses affaires, de mœurs irréprochables, pieux et même au
-fond doué d'un bon cœur; mais il y avait en sa personne un je ne sais
-quoi qui faisait que je n'étais pas à mon aise avec lui; quelque chose
-d'importun, d'impertinent, quelque chose en un mot de parfaitement
-désagréable.</p>
-
-<p>J'aurais, par exemple, acheté un chapeau neuf, dont la façon n'ait
-rien d'excentrique (pas un chapeau national, par conséquent), une
-forme ni trop haute ni trop plate, aux bords ni trop larges ni trop
-étroits; un chapeau bon à ôter devant un galant homme, et à garder
-sur la tête devant un fou; comme toute, un chapeau dont il n'y a rien
-à dire. Cependant je pouvais être certain que mon aimable cousin
-Nurks, la première fois qu'il me rencontrerait coiffé de ce chapeau,
-me dirait, avec le plus odieux sourire du monde et avec une sorte de
-surprise mécontente: «Quel chapeau de fou avez-vous là?» Maintenant,
-il est incroyablement difficile (bien que j'avoue volontiers que l'un
-se comporte plus habilement que l'autre et que je ne suis pas un des
-plus intrépides), il est impossible, dis-je, sous le coup d'une telle
-déclaration critique, de continuer de faire une figure passable sous
-son chapeau. Le prendre au sérieux pour votre chapeau, ce serait
-trop fou. Laisser passer la remarque avec un <i>Hein, vous trouvez?</i>
-trahit une complète absence de sang-froid. Répliquer avec aigreur, en
-attaquant le propre chapeau du critique, c'est par trop enfant. Et
-quoique, dans la circonstance, le meilleur parti soit de plaisanter, et
-qu'il soit un trésor de gentillesses toujours ouvert, il est cependant
-à remarquer combien, dans ce moment-là, on en trouve difficilement
-de toutes prêtes sous la main. Dès que le critique des chapeaux
-s'est aperçu qu'il a causé même un léger embarras, il goûte une joie
-diabolique.</p>
-
-<p>Si de ce petit exemple de mon chapeau,&mdash;c'est chose étonnante, pour le
-dire en passant, combien souvent les chapeaux servent d'exemple,&mdash;vous
-n'avez pas une idée nette de mon cousin Nurks, tout le récit que je
-vais écrire sera fait en pure perte pour vous, lecteur, et je prendrai
-la liberté, pour votre punition, de vous tenir pour le portrait et
-le pendant de ce même Robert Nurks. On se tromperait cependant si
-on se représentait ce digne jeune homme d'Amsterdam, comme un être
-malheureux, mécontent ou distillant de la bile noire. Il n'était
-que bizarre, et cela autant par habitude que par une jalousie que
-lui-même peut-être ne connaissait pas. Nullement morose, il était
-toujours dans une disposition d'esprit joyeuse et aimait la gaieté;
-mais il paraissait trouver plaisir à reprocher à ses amis leurs petits
-griefs, et non-seulement à ses amis, mais en général aux hommes les
-plus innocents du monde. Une éducation au-dessus de sa condition lui
-avait donné, je crois, cette grossière présomption, et des parents
-inintelligents l'avaient accoutumé trop tôt à entendre avec acclamation
-le jugement qu'il portait, étant encore très-jeune, sur quiconque
-visitait leur maison. De là l'absence, en lui, de cette timidité
-modeste et retenue qui fait craindre de blesser autant que d'être
-blessé: rien de cette humanité qui fait dire, malgré toute l'autorité
-des proverbes, que <i>Ingenuas didicisse féliciter artes, etc.</i> Mieux
-vaut être reçu de sa mère que de la littérature classique. D'ailleurs,
-il savait très-peu de latin.</p>
-
-<p>Si Robert Nurks savait que vous étiez à demi amoureux, il trouvait
-l'occasion d'amener l'entretien sur l'objet de votre discrète
-sympathie, avec accompagnement d'épithètes qui vous déchiraient le
-cœur: laide, stupide, insignifiante, folle, ou autres. S'il connaissait
-mon auteur favori, il en relevait, devant la société, les plus vilains
-passages en ajoutant: «Ici, une citation omise, comme dit si bien
-Hildebrand.» Si vous osiez risquer une vieille anecdote qui vous avait
-fait beaucoup de plaisir jadis, pour laquelle vous aviez quelque
-sympathie et dont vous vous promettiez cette fois encore quelque effet,
-parce que tous faisaient comme s'ils ne la connaissaient pas, il en
-gâtait l'impression, juste en commettant la gentillesse d'effiler
-l'histoire avant vous, en parlant de l'almanach d'Enkluirzen de l'année
-précédente, et en disant que toutes les anecdotes sont insipides, et
-que celle-là, particulièrement, il l'avait entendue une centaine de
-fois. Bref, il connaissait tous les côtés faibles de votre famille,
-de votre cœur, de votre âme, de vos amours, de vos études, de votre
-réputation, de votre corps et de votre garde-robe, et avait le plaisir
-de les toucher tour à tour, péniblement pour vous. Et je ne sais quelle
-influence pressante et magnétique il faisait peser sur vous, mais vous
-étiez toujours désarmé.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Il y a trois ans environ,&mdash;je dois être ménager avec les années, car je
-suis encore si jeune,&mdash;que mon cousin Nurks m'envoya de nouveau, le 14
-juillet, une pierre qui me retomba lourdement sur le cœur. Il devait
-venir me voir, après le service du matin, et repartir le soir à huit
-heures par la diligence. Il sacrifierait les heures intermédiaires à
-l'amitié et au plaisir. Sur ces entrefaites, j'avais arrêté avec un
-autre ami un autre plan et un autre plaisir. J'avais un camarade de
-Leyde, logé chez moi, avec lequel je devais aller dîner à Zomerzorg,
-puis aller promener de Velzerend à Velsen, pour le lendemain matin
-aller botaniser un peu à Blezap; tous deux nous étions grands amateurs
-de botanique. J'espère qu'aucun de mes lecteurs ne me méprisera,
-nonobstant cette coutume de beaucoup de gens qui doutent de la valeur
-et de la durée des plaisirs qu'ils ne sont pas en état de juger. Mon
-cousin Nurks appartenait à cette classe de gens.</p>
-
-<p>Le plan que je viens d'indiquer avait été fait avec un grand
-enthousiasme et une approbation réciproque. C'était comme si nos âmes
-s'étaient confondues. Je promis à mon étudiant en médecine, dont j'ai
-promis de taire le nom parce que j'ai peur des horreurs que disent
-les critiques des journaux, et, pour ma commodité, je le nommerai
-Boerhave,&mdash;je promis à mon étudiant, outre les ombrages de Blezap,
-des exemplaires en fleurs de l'aristoloche-clématite, sur le chemin
-entre Velzerend et Zomerzorg, et comme il faisait aussi une collection
-de coquilles, il fut littéralement dans le ravissement lorsque je
-lui assurai que, sur la hauteur des Trappistes bleus, les laques des
-arbres fourmillaient sous vos pas comme si ce n'était rien. Mais la
-pierre d'Amsterdam brisa toutes ces félicités, et tout le plan dut être
-ajourné, dans la pensée effrayante pour nous de passer toute la journée
-au bois; car un Amsterdamois comme il faut va toujours au bois.</p>
-
-<p>Le sacrifice nous sembla pénible, et je soupçonnai le beau Boerhave
-(qui ne sentait pas autant que moi le lien du sang et qui de plus
-devait avoir une confiance sans bornes dans la science qu'il exerçait)
-du désir secret que mon aimable Nurks, dont il ne se proposait rien
-de bon, à demi par instinct, à demi par le mal que je lui en avais
-dit, autant que par une petite indisposition entre le samedi soir et
-le dimanche matin, qui le déciderait à écrire une petite lettre par
-la première barque, etc.; et je lui souhaitai une charmante société
-de campagne, avec un bon dîner au Beerenbyt, en compagnie de trois
-membres de la Monnaie et sept de la Doctrine, où l'on s'évertuerait à
-élever au ciel réciproquement les deux sociétés, au grand embarras du
-onzième personnage qui était membre des deux sociétés et qui voulait
-donner raison aux doctrinaires parce qu'ils avaient la majorité, mais
-ils n'attaquaient pas les monnayeurs parce que ceux-ci étaient les plus
-grands messieurs. Dans une telle société, mon ami Nurks, qui en général
-partageait tout à fait l'avis du onzième, avait l'occasion de soulager
-son cœur sur le <i>gros et ennuyeux pareil</i>, un oncle d'un des convives,
-qui lisait toujours le journal de Harlem comme il voulait l'entendre,
-et un <i>insupportable long vieillard</i>, cousin germain d'une autre des
-personnes présentes, qui faisaient toujours la poule, quand il avait
-commencé à jouer le carambolage. Et cependant il était destiné à passer
-la journée du 15 juillet dans le bois de Harlem.</p>
-
-<hr />
-
-<p>&mdash;Ah! comment va Robert? lui criai-je, lorsqu'il entra. Mon ami,
-l'étudiant Boerhave, cousin.</p>
-
-<p>Était-ce hypocrisie que de le recevoir ainsi? Je crois que non.
-Lorsqu'il fallut vraiment renoncer au plan de Zomerzorg et de Blezap,
-je pris la chose par le meilleur côté; et puis il y avait si longtemps
-que je ne l'avais vu!</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien, mon garçon. Monsieur, votre serviteur Dieu! comme cette
-porte d'Amsterdam m'a paru éloignée!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur doit être habitué aux longues distances, dit Boerhave, pour
-montrer ses connaissances topographiques au sujet d'Amsterdam.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il en est ainsi, dit Nurks en appuyant avec une force
-particulière sur le mot <i>est</i>; mais c'est justement pour cela que ce
-que je dis fait honneur à la ville de Harlem.</p>
-
-<p>Nurks jeta un regard dans la glace et redressa son col tombé par la
-chaleur; il faisait très-chaud ce jour-là, surtout dans les diligences;
-il avait été mis de mauvaise humeur par ce temps, et son col avait été
-frappé de défaillance.</p>
-
-<p>&mdash;De belles choses! j'aime cette façon, mais je n'aime pas ces bords
-ronds.</p>
-
-<p>Boerhave et l'humble habitant de la petite ville étaient beaux avec
-elle; il s'imaginait n'avoir rien vu.</p>
-
-<p>&mdash;Ne savez-vous pas encore fumer, Hildebrand?</p>
-
-<p>Je courus au porte-cigares et le lui offris.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous encore de ces cigares de paille? dit-il en mordant la
-pointe de celui qu'il avait pris, avec le visage le plus incrédule du
-monde.</p>
-
-<p>Et il reprit son premier sujet, dont il n'avait pas encore assez.</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve, messieurs, que cela va si mal de ne pas savoir fumer! On
-est toujours ne sachant que faire de ses doigts. Je connais un individu
-qui ne fume pas, et c'est bien le plus misérable gaillard du monde.</p>
-
-<p>Je compris que j'avais bien de la chance, au décès de ce monsieur, de
-succéder à son haut rang dans l'estime de mon cousin.</p>
-
-<p>Vint ensuite un entretien qui porta principalement sur des informations
-relatives à nos connaissances réciproques, dans lequel ne survint
-rien de désagréable, sinon qu'il demanda des nouvelles d'un ami qu'il
-connaissait très-bien, mais sa mémoire lui rappelait un souvenir:
-«Est-ce lui dont le frère a eu cette sale affaire avec la police?» Sur
-quoi Boerhave eut le loisir de concevoir tous les soupçons possibles
-sur la famille. Je ne sais pas s'il le fit; mais peu après il nous
-quitta un instant pour écrire un petit billet; Nurks profita de cette
-occasion pour me faire l'observation suivante:</p>
-
-<p>&mdash;Votre ami ressemble d'une manière frappante à ce juif qui se tient
-toujours au coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs.</p>
-
-<p>Et comme j'ouvrais de grands yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous savez bien, ce vilain gaillard, juste comme s'il avait reçu
-un coup de pied de cheval sur la figure.</p>
-
-<p>Boerhave rentra en ce moment, et je ne pus juger de sa ressemblance
-avec le juif du coin de la rue du Poivre et du Fossé-des-Seigneurs,
-attendu que les figures respectives des différents juifs d'Amsterdam
-ne m'étaient pas présentes à l'esprit; mais de lire quelque chose sur
-la figure de mon ami, qui fit penser qu'il avait pu se trouver en
-désagréable contact avec le quadrupède que Nurks venait de nommer, cela
-me parut tout à fait impossible.</p>
-
-<p>Nous prîmes du café et du pain, deux articles qui eurent l'honneur
-d'obtenir la complète approbation de mon cousin. Il assura bien que
-le premier nuirait pris sans lait comme le médecin le faisait, et il
-assura de plus qu'on pouvait toujours le voir au teint de quelqu'un,
-que <i>le teint en devenait vilain</i>; mais lorsque Boerhave déclara
-qu'il était médecin, et qu'en cette qualité il n'avait jamais entendu
-parler de cela, il changea de batterie et commença à parler à mon ami
-du grand nombre de jeunes docteurs qu'il y avait à Amsterdam, sans
-pain, qui demeuraient dans de pauvres chambres, et devant subir toutes
-les humiliations pour obtenir une boîte, et nombre d'autres remarques
-très-propres à encourager un candidat en médecine dans ses études,
-tandis qu'il les couronnait par la solennelle déclaration qu'il n'y
-avait pas un médecin au monde auquel lui, Robert Nurks, confierait son
-chat.</p>
-
-<p>Nous partîmes pour le bois: il était environ une heure.&mdash;Toutes
-les choses bien réglées ont leur temps. Les rossignols viennent au
-printemps, les pinsons et les linottes en automne; le soleil paraît
-pendant le jour, les chandelles pendant la soirée, et la lune pendant
-la nuit. Ainsi en est-il également des sortes de gens. Quiconque
-connaît les mille et une espèces du genre harlemmois sait qu'elles
-ont toutes leurs heures de promenade le dimanche, chose qui devient
-très-naturelle quand on songe aux heures différentes du dîner, et
-qu'avec cela on considère que beaucoup de gens vont au service de
-midi, tandis qu'une grande partie ne sait même pas que ce service
-existe. Lorsqu'on classe ces diverses espèces et qu'on y intercale les
-oiseaux étrangers qu'y amène un dimanche de soleil, alors on aboutit
-à une chaîne ininterrompue, qui n'est pas sans rapport avec la belle
-comparaison d'Homère, lorsqu'il dit que les générations poussent, dans
-l'existence de l'humanité, comme les feuilles des arbres, ou qu'on
-peut comparer encore se poussant les unes les autres sur l'Europe, au
-V<sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de
-fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime
-mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine
-et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre
-des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et
-partis d'Amsterdam par le <i>trekschnit</i> de sept heures. Les hommes sont
-mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des
-favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec
-lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête,
-entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en
-bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles
-relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une
-goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles,
-lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles
-mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac;
-plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On
-rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept
-femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais
-passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière
-au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier
-<i>trekschnit</i> pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de
-bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles
-pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse,
-dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière,
-et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la
-richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps
-entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.</p>
-
-<p>Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant
-d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont
-les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent
-des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre
-comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté
-dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice
-signifie <i>Walleen.</i></p>
-
-<p>L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le
-ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où
-le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus
-des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un
-char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour
-attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux;
-c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun,
-un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un
-extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux
-armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un
-gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote
-noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise
-sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore
-un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un
-déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe
-bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter;
-elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec
-une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette
-sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne,
-et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des
-souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans
-le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de
-deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans
-d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes
-les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne
-idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces
-enfants le solennel Urve<a name="NoteRef_2_8" id="NoteRef_2_8"></a><a href="#Note_2_8" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que
-faites-vous de vos mains avec ces coquilles?</p>
-
-<p>À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes
-dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment <i>tout à fait de
-campagne</i>, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie
-hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs <i>chères
-petites bêtes.</i> Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez
-Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de
-garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un
-vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière
-le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de <i>la Foi
-doit paraître</i> ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux
-qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une
-famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus
-uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois
-blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils
-boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la
-liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues.
-Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un
-homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône;
-un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours
-vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être
-en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est
-seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois
-l'argent de leurs grands-pères.</p>
-
-<p>Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et
-demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se
-compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur
-place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et
-par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits
-boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui
-portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et
-de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues
-trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de
-leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci
-n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de
-leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des
-sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas
-le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec
-les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme
-d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire
-près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans
-valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une
-visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris
-de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de
-l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un
-habitué.</p>
-
-<p>Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois
-de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec
-la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du
-ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs,
-des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus
-loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la
-rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle,
-par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule
-et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir
-ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit
-rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier
-en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le
-tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze
-personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches
-pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que
-la plupart de ces derniers détellent en ville.</p>
-
-<p>Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous
-rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les
-teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs
-corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants,
-des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des
-sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce
-rire particulier que les Anglais nomment <i>a sneer</i>, en brisant un
-entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour
-m'empêcher de répondre.</p>
-
-<p>Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?</p>
-
-<p>Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière
-nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les
-fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je
-savais cela tout aussi bien que lui.</p>
-
-<p>Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous
-avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles
-étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis
-que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:</p>
-
-<p>&mdash;Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas
-encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.</p>
-
-<p>Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en
-regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je
-fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé
-soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait
-aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait
-demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»</p>
-
-<p>D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il
-disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent
-devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines
-bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures
-et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un
-moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se
-disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs
-de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là
-un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi
-troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société
-de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long
-d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis
-à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de
-ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou.
-Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande
-dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la
-remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien
-un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un
-<i>cactus speciosus</i>, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il
-prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup
-de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de
-demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là,
-auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et
-des chambellans de Sa Majesté le roi.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks
-au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était
-nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.</p>
-
-<p>Et ce mot m'alla à l'âme.</p>
-
-<p>Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées,
-avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles,
-d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais
-eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et
-brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me
-demanda avec impatience:</p>
-
-<p>&mdash;Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?</p>
-
-<p>Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui
-cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de
-montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à
-chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par
-fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks
-fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs
-qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est
-une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant
-d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour
-mériter toutes les médailles de la société <i>Tot nut van Algemeen</i><a name="NoteRef_3_9" id="NoteRef_3_9"></a><a href="#Note_3_9" class="fnanchor">[3]</a>,
-si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense
-qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire
-pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks
-l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant
-le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il
-semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de
-fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un
-homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare
-de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son
-attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait
-à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations
-qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il
-fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle
-sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux
-larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du
-pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer
-de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême,
-et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui
-persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui
-devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir
-être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que
-le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le
-généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il
-sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de
-la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine,
-il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que
-je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A
-quiconque ne trouvait pas la première <i>surprenante</i> et la seconde <i>à
-mourir de rire</i>, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant
-sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.</p>
-
-<p>Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans
-rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches
-profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille
-au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes
-basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un
-grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des
-Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un
-long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les
-Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en
-temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant
-pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies
-qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne
-demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un
-peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement
-des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la
-vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi
-peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Fleu&mdash;ve du Ta&mdash;ge, etc.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles
-touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il
-n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir
-de la vanité.</p>
-
-<p>La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit
-pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à
-bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait
-rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en
-empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.</p>
-
-<p>&mdash;Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais
-en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.</p>
-
-<p>Il était ainsi.</p>
-
-<p>On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.</p>
-
-<p>Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place
-et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà
-dépassée.</p>
-
-<p>Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si
-on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un
-très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés,
-remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis
-un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire
-apprécier aussi son talent.</p>
-
-<p>&mdash;Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une
-bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que
-vous n'êtes pas très-musicien.</p>
-
-<p>Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert
-Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit
-autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans
-quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en
-existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels
-sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa
-main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec
-un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à
-un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de
-l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine
-sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant
-glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un
-grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une
-clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la
-capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement
-plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête
-très-significatif, <i>n'a pas de méthode</i>; ou le tact de distinguer la
-musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont
-et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement
-copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales,
-on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de
-déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à
-loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants
-ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et
-les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches.
-Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que
-vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que
-cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je
-crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant
-qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou
-une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain.
-Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette
-impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré
-des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen,
-qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.</p>
-
-<p>Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense,
-je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter.
-Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux
-<i>Armes d'Amsterdam</i>; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie
-d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient
-une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une
-indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme
-s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande
-après;&mdash;comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé
-d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse,
-naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;&mdash;comment il
-regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup
-vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était
-tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop,
-et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction
-qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour
-pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle
-était assise;&mdash;comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore
-l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup
-de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis
-dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous
-avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de
-soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas.
-Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les
-noms de douteur et de pur drap.</p>
-
-<p>Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la <i>Cloche</i>,
-le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore
-la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce
-que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il
-partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme
-toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu
-la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le
-soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux
-petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient
-dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien
-vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la
-laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la
-connaissance.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_7" id="Note_1_7"></a><a href="#NoteRef_1_7"><span class="label">[1]</span></a> <i>Felix meritis</i>, une des principales sociétés d'Amsterdam.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_8" id="Note_2_8"></a><a href="#NoteRef_2_8"><span class="label">[2]</span></a> Formule de politesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_9" id="Note_3_9"></a><a href="#NoteRef_3_9"><span class="label">[3]</span></a> Société pour le <i>Bien-être général</i>, puissante association
-philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="V" id="V">V</a></h4>
-
-
-<h5>HUMORISTES.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 35%;">
-L'armée part pur milliers, puissante, la plus<br />
-grande de celles que le pays d'eau a jamais<br />
-mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la<br />
-Zélande et la Hollande réunies.<br />
-(<i>Vondel</i>, Gyselbrecht van Aemstel.)<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p class="p2" style="text-align: center;">(Extrait d'une lettre de Melchior,)</p>
-
-
-<p>Cher Hildebrand.</p>
-
-<p>J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps
-imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais
-toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne
-savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait
-présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai
-eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père
-prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais
-qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez
-un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du <i>Veau bigarré</i> qui,
-tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois
-heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un
-quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue
-à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez
-quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une
-pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je
-connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans
-les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre
-imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas
-cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.</p>
-
-<p>Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un
-humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement
-à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste,
-cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon
-cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez
-trois <i>sirivers</i>, achetez une corde, etc.;&mdash;mais vous n'êtes pas un
-humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.</p>
-
-<p>On fait, à l'heure qu'il est, une si effrayante consommation d'humour,
-mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite,
-il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute
-église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On
-n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus,
-on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver
-un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes,
-humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts
-humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris,
-humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et
-caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux,
-humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de
-mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui
-injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de
-sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et
-une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les
-livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de
-bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes
-de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose
-qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien
-qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous
-pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je
-ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles
-et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je
-n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si,
-comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les
-<i>parties essentielles</i>, ou d'après <i>l'habitus</i>, ou d'après un <i>systema
-naturale</i>, un <i>systema artificiale</i>, ce qui est proprement, quant au
-style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et
-en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup
-de choses religieuses dites d'un ton suffisant.</p>
-
-<p>Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il
-est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure
-définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne
-n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence
-à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt
-créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société
-de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: <i>Laissez
-reposer votre humour</i>: Jean-Paul prend le sublime par les jambes,
-le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce
-n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air<a name="NoteRef_1_10" id="NoteRef_1_10"></a><a href="#Note_1_10" class="fnanchor">[1]</a>.» J'ai
-tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un
-humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est
-dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la
-<i>neskheid</i>: mais <i>hooft</i> et <i>neskheid</i> sont, quoi que <i>Tesfelschade</i> y
-puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que
-cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après
-tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent
-en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous
-verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en
-sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin,
-un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le
-trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la
-salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants;
-l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime
-d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes
-qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà
-vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté
-comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun
-d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception
-de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays
-connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse,
-plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour
-les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation
-considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes,
-de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.</p>
-
-<p>Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous
-rallier aux humoristes.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_10" id="Note_1_10"></a><a href="#NoteRef_1_10"><span class="label">[1]</span></a> «L'humour est le romantique comique, le rebours du
-sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur
-l'idée.»</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VI" id="VI">VI</a></h4>
-
-
-<h5>LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.</h5>
-
-
-<p>On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu
-bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez
-nous sur le <i>trekschnit</i>; la ligne se brise au moins six fois avant
-d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure
-longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette,
-la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier.
-Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre
-autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que
-hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer
-qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme,
-une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste,
-c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la
-plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut
-faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis
-attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang
-coule vite. <i>Festina lentè, recté, sed festina.</i> Quant aux chemins de
-fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que
-j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un
-pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen
-de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des
-chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais
-que rarement faire usage.</p>
-
-<p>Pour ce qui est du <i>trekschnit</i>, j'ai déjà laissé voir mon sentiment.
-Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si
-le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume
-avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous
-pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au <i>roef</i>, un
-peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous
-êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour
-une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que
-mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds
-sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose
-de douloureux dans le mouvement du <i>trekschnit</i> qui rend ennuyeux
-le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le
-jeu; mais surtout il y a dans le <i>trekschnit</i> un génie de bavardage
-d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont
-toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le
-même ton monotone. Les anecdotes du <i>trekschnit</i> sont parfaitement
-insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée:
-«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il
-faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez
-pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement
-d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une
-seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son
-des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il
-mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a
-besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon
-de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à
-vous faire additionner la des avantages du <i>trekschnit.</i> Vous entendrez
-toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec
-attention au nom de <i>trekschniten</i> et de diligences qui font le
-trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez
-s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en
-cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste
-du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec
-laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit
-tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas
-que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un <i>trekschnit.</i>
-Au contraire, le <i>roef</i> est l'atmosphère naturelle de tous les
-préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles
-idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples
-d'hommes qui, pour avoir été trop en <i>trekschnit</i>, sont devenus lâches,
-rampants, avares, entêtés et importuns.</p>
-
-<p>En général, le <i>roef</i> est consacré aux gens qui en font le personnel
-ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui
-traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens
-qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le
-ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants
-de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une
-sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de
-chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre
-jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique;
-de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle
-de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables
-libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et
-montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères
-avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison,
-lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent
-<i>urvé</i> et <i>ikh eeft</i>; des caméristes qui veulent se faire passer pour
-leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être
-construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues
-avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un <i>profester</i>; des
-demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des
-mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles
-qui caractérisent les voyages en <i>trekschnit</i>, et les malheureux qui
-ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour
-l'autre <i>trekschnit</i> de huit heures. Je ne vous parle pas des vers,
-sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur
-toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il
-est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en
-même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec
-des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui
-vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des
-commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de
-chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des
-commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus
-souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont
-très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur
-nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de
-poste avec des poëtes qui vont faire une <i>lecture</i>; de nobles dames qui
-regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence
-et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec
-des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un
-monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes
-qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine
-d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines
-de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des
-chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos
-pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre
-les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une
-semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper
-le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout
-soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet
-de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et
-veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des
-viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances;
-des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui
-paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent,
-très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le
-contenu d'une diligence.</p>
-
-<p>De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les
-inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager
-en trois classes, savoir:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Les dormeurs,<br />
-Les fumeurs,<br />
-Les bavards.<br />
-</p>
-
-<p>Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les
-désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais,
-voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand
-on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais,
-et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur
-postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé
-avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de
-quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que
-je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai
-l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a
-bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore
-comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent
-encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur,
-pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût
-allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne
-dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces
-dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui
-avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on
-ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix,
-et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on
-fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus
-lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de
-nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de
-nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de
-comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied
-de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après
-avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne
-dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir
-par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur
-de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos
-dames&mdash;débonnaires comme elles le sont&mdash;n'osent jamais dire non...
-Moi, je maudis ce <i>non</i> dont je me suis chargé et dont je vais me
-charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout
-aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai,
-un jour, dit <i>non.</i> C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que
-tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze
-personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par
-l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose
-à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes
-pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais
-pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le
-pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique
-et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque
-voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs
-de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue
-tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la
-couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de
-porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À
-dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand
-vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers
-calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un
-dans l'autre, ils valent de six à huit <i>stuivers</i>, uniquement par les
-cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou
-recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel
-qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré
-d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il
-rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela
-que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier
-venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes
-de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en
-forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la
-nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent
-et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand
-toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée
-s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis
-que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de
-vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote
-(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces
-affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en
-ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de
-toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de
-mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à
-cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme
-disaient nos pères, de <i>sucer du tabac.</i> Car de même qu'on doit prendre
-des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il
-faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.</p>
-
-<p>J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires
-que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en
-vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins
-qu'ils ne vous rendent grognon,&mdash;mais j'espère toujours que vous êtes
-un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux.
-Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se
-résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de
-dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais
-ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis.
-Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le
-bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.</p>
-
-<p>Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse
-et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage
-à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen,
-chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de
-larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers
-bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos
-roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement
-silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais
-beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse,
-étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête;
-une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes,
-nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace
-pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là
-la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête,
-nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et
-de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement
-de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le
-plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!</p>
-
-<p>Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne
-surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où,
-dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni
-compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le bateau à vapeur,&mdash;me dis-je à moi-même,&mdash;améliorera et surpassera
-tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les
-moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide,
-vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce
-pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un
-paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites
-distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est
-pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien
-qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec
-de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout
-ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme
-celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et
-de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la
-mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la
-maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de
-gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et
-qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?</p>
-
-<p>Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même!
-Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir
-du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est
-un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir
-ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le
-mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des
-relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La
-nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour
-leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent
-que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez
-eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent
-aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour
-s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir
-imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en
-agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils
-ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils
-ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux,
-ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils
-ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si
-l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports,
-des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année
-aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des
-voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles
-soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont
-aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on
-peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure,
-tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent
-leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante
-campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs
-plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un
-petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une
-paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale
-et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des
-mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des
-voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions
-qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant
-l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles
-Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne
-avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant
-connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord
-riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets
-qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs
-rêveries,&mdash;où étaient-ils?&mdash;L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés
-à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours
-encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un
-cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis,
-sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables
-par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou
-telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre;
-c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du
-Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine
-de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été
-vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces
-rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses
-propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à
-soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.</p>
-
-<p>Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie,
-pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs
-de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et
-d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été,
-bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la
-maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels
-leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de
-leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou
-de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un
-plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!)
-Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre
-semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est,
-dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle
-ils s'exposent à tomber.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on
-arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de
-plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part
-ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche
-et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la
-cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai
-bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes,
-ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des
-nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une
-partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous
-voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir
-passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est
-l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde,
-on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on
-reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite
-et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la
-bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend.
-On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en
-voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres
-plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager
-veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont
-pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu
-vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie
-en bas!&mdash;Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur&mdash;Les
-cabines sont basses.&mdash;Vous ne sauriez croire quel effet désagréable
-produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.&mdash;C'est
-dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.&mdash;Je ne vois pas
-qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la
-balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis
-on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée
-sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa
-règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon,
-des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de
-matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges,
-courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va
-à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la
-machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant
-une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont
-traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque
-instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la
-traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure
-des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous
-mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos
-voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le
-lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez
-voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages
-à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le
-navire hautement vanté. Arriver <i>plus tôt</i> c'est le dernier, mais non
-le moindre martyre pour l'esprit impatient.</p>
-
-<p>Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela,
-pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable
-pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne
-voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère
-pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers
-moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire,
-j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien,
-et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à
-m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que
-j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de <i>smousjas</i>
-en <i>trekschnit</i>, qu'il y a des circonstances, des pensées et des
-perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je
-me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres
-en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup,
-mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large
-fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux
-foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la
-force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les
-conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et
-enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me
-caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux
-et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation
-sans murmurer.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous,
-car il n'y a pas d'haleine.</p>
-
-<p>On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.</p>
-
-<p>On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.</p>
-
-<p>S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments,
-ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune
-occasion de nous en apercevoir.</p>
-
-<p>Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un
-réseau de rails sur nos provinces.</p>
-
-<p>Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les
-petites distances de notre petit royaume.</p>
-
-<p>Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.</p>
-
-<p>Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!</p>
-
-<p>Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de
-notre monnaie se rouler au-devant de vous.</p>
-
-<p>Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera
-traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la
-prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VII" id="VII">VII</a></h4>
-
-
-<h5>JOUISSANCE DE PLAISIR</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>(<i>Extrait de la correspondance avec Augustin.</i>)</p>
-
-<p>«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment
-pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui
-m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes
-mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas
-que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa
-kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-«Pour moi, pas de fête de kermesse,<br />
-Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,<br />
-Pas de folie sur son char de triomphe.<br />
-Par décret de la ville et au son des cloches<br />
-Et pendant dix jours,<br />
-Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?<br />
-<br />
-«Oh! laissez mon âme en paix;<br />
-Qu'un autre le fasse, l'envie me manque<br />
-De voir tant d'hommes, singes titrés,<br />
-Vraie race d'hommes semblables aux singes,<br />
-La bouche béante dans la rue et sur le marché,<br />
-Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!<br />
-</p>
-
-<p>«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux
-échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des
-fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de
-ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une
-kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps
-modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand
-jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits.
-Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie
-qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise,
-devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté;
-l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et
-le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable.
-Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint
-l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et
-notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser
-pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous
-sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose
-chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope
-déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient
-une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être
-nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que
-notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»</p>
-
-<p>Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger,
-au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là
-dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la
-corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une
-largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes
-plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir
-à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon
-ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme
-parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal
-s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il
-connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve
-aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de
-cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a
-sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.</p>
-
-<p>En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela
-serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la
-kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le
-crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:</p>
-
-<p>«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des
-écureuils et des souris blanches qui <i>doivent</i> bien tourner. Je me
-livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis
-aussi un martyr.»</p>
-
-<p>Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux.
-Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien
-de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit
-jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine:
-lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez
-savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous
-avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles,
-de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont
-joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû
-leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en
-lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver
-jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les
-trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en
-seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre
-chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle
-appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.</p>
-
-<p>À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû
-conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que
-tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop
-souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir
-de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop
-grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper
-de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller
-au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des
-jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie
-de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu
-beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion.
-Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération,
-mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes
-pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous
-entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous
-pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu
-et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous
-allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire
-une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si
-puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en
-disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux
-plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre
-ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre <i>fête des
-bacchantes</i>, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve
-vous méprisez trop les kermesses.</p>
-
-<p>La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter,
-mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de
-paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur
-jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec
-des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui
-étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites
-paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des
-rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles
-ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules.
-Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les
-hangars de la petite auberge: <i>le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver</i>,
-ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de
-petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de
-fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits
-paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés
-à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur
-pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette;
-ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des
-anneaux d'or à un <i>cent</i><a name="NoteRef_1_11" id="NoteRef_1_11"></a><a href="#Note_1_11" class="fnanchor">[1]</a> la pièce, toutes avec une amande cassante
-entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le
-commencement.</p>
-
-<p>Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore
-florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques,
-et exécutent une danse pour quatre dutes:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Connaissez pas trois Écossaises?<br />
-Ne pouvez-vous donc pas danser?<br />
-</p>
-
-<p>et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin
-en raclant derrière le chevalet.</p>
-
-<p>Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être
-blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus
-à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas
-y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout
-va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire
-de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous
-êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut
-pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait
-être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en
-venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct
-ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il
-appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme
-sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans
-la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour
-la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse;
-mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir
-à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le
-ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes
-remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est
-d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais.
-C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au
-Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec
-leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des
-chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains,
-de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est
-partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité,
-vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste,
-comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent
-h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils
-trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés
-des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme
-s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre
-expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont
-jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en
-trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes,
-ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée
-négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint
-critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce
-serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?»
-«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle
-Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?&mdash;Pas davantage; mais la
-blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela.
-Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur
-est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses
-gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec
-cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses,
-puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et
-plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le
-plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais
-dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les
-situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que
-ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble
-faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens
-philosophique ou poétique.</p>
-
-<p>Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien
-rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau
-telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année
-et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait
-leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à
-rendre heureux les hommes à bonne conscience.&mdash;Pour d'autres, oui,
-dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à
-vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il
-y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit
-qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du
-plaisir; avoir un sac plein de chiques,&mdash;plaisir; faire une promenade
-en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller
-au lit,&mdash;plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux,
-on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en
-partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent,
-est un plaisir, une véritable joie, une jouissance&mdash;ou si tout n'est
-qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui
-vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de
-raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme
-mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au
-jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,&mdash;je le sais, mon
-cher ami,&mdash;tout à coup <i>trop grand pour une terre</i> qu'il ne connaît
-pas, <i>trop délicat dans ses sentiments</i>, pour des plaisirs dont il
-ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe
-rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et
-poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de
-sens, et rimées, où il fait profession de <i>mépriser la matière, et sur
-les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face</i>; et toutes sortes
-de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là,
-la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort.
-Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de
-kermesse.</p>
-
-<p>Votre affectionné,</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%;">HILDEBRAND.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1839.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_11" id="Note_1_11"></a><a href="#NoteRef_1_11"><span class="label">[1]</span></a> Monnaie qui forme la centième partie du florin, et
-équivaut environ à <i>deux</i> centimes.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h4>
-
-
-<h5>LES AMIS ÉLOIGNÉS</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que
-de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains.
-Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à
-l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant
-beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis,
-peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable
-distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous
-remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela
-me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je
-préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne
-Hollande.</p>
-
-<p>Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir
-contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais
-par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur
-sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou
-tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre
-plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux
-qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en
-Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie,
-à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers,
-j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à
-de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations
-et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien
-appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne
-reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont
-pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente
-affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde
-entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent
-du moins n'en pas ignorer.</p>
-
-<p>Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens
-c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation
-intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si
-bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance!
-j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais
-se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt,
-et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de
-menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un
-évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille
-bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais
-pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la
-voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir,
-écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui
-étaient sur la mer,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,<br />
-Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête<br />
-Imprime sur le sein de la mer écumante<br />
-Des signes redoutés qui présagent la mort.<br />
-<br />
-Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;<br />
-Leur linceul se déploie et flotte devant eux;<br />
-Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;<br />
-Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!<br />
-</p>
-
-<p>Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires
-et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un
-homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais!
-Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.</p>
-
-<p>Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle
-me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle
-rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une
-scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes
-éloignées sur la toile de la <i>camera obscura</i> de la pensée. L'heure
-du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses
-particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le
-sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au
-loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale.
-Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages
-indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés
-impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir
-dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à
-rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à
-la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce
-que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son
-propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional
-de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce
-que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu
-as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans
-le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle
-entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y
-a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le
-<i>Colombo.</i></p>
-
-<p>Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait
-te conduire à Rotterdam.</p>
-
-<p>Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable
-du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce
-qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers
-à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère
-petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si
-tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore
-pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace
-sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un
-petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre
-barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout
-habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une
-giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en
-riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute
-elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre
-ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant,
-s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre
-meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire,
-et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces
-caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop
-peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un
-plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes;
-là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un
-tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le
-vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade,
-à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté
-des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La
-confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre
-nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous
-en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous
-alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers
-enfants,&mdash;alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore
-plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux,
-et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les
-maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que
-les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que
-les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la
-kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi
-vous, comme Antoine?</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et
-occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel,
-il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à
-Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut
-placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous
-connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous
-nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse.
-La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien
-connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder
-ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie
-mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi
-indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien
-d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop
-bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est
-tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son
-affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant
-de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment,
-on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement,
-on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout
-cela. Le titre de <i>bon garçon</i> suffit pour donner droit à celui de
-<i>bon ami</i>, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux
-aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se
-baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les
-demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins.
-Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse
-bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne
-entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite
-jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés
-deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis
-tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer
-tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les
-jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà
-l'amitié de cette époque de la vie.</p>
-
-<p>Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand,
-par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille,
-situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous
-recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle,
-et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et
-confidents.</p>
-
-<p>Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés
-tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou
-que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je
-me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de
-village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous
-reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que
-nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui
-annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui
-me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me
-menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et
-j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine
-aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà
-séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve
-en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve?
-Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer
-le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue
-distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y
-renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui
-dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations
-avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et
-comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué
-à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors
-seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du
-sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent
-les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos
-rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous
-abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de
-sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère
-bien-aimée!</p>
-
-<hr />
-
-<p>Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son
-éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour
-l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la
-prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait
-Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent
-de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la
-maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut
-alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé
-derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit
-que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut
-très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il
-n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de
-temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit
-avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne
-connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa
-mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à
-peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de
-tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait
-marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait
-quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui
-adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de
-Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous
-et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept
-jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra
-y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé
-et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant
-cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne
-l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami
-de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des
-nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut
-mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient
-là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour
-un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé
-de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays:
-c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers
-et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs,
-grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps
-à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la
-Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais
-reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de
-cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre.
-Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et
-l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son
-visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance,
-Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation,
-catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était
-devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme,
-en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme
-jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous
-nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il
-n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de
-choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire
-hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de
-dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de
-pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de
-l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un
-juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec
-d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros
-lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer,
-par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité
-la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le
-même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon
-vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans
-auparavant dans son album:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,<br />
-Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;<br />
-Mettons mon nom tout seul à cette place à part,<br />
-Il te rappellera notre sainte amitié.<br />
-</p>
-
-<p>À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que
-j'habitais, qu'il nommait le <i>paradis de sa jeunesse</i>, et il s'empressa
-de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant
-deux jours.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une
-semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait
-une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un
-de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se
-contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil
-moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment.
-Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous,
-si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un
-sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité,
-lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une
-certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que
-nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que
-ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la
-cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les
-plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être
-avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin
-avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que
-du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons
-étouffées par couardise.</p>
-
-<p>Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient
-traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même.
-Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions
-furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de
-joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de
-communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de
-questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de
-tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour
-un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous
-tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous
-remettre mutuellement sous les yeux le <i>tempus actum</i>; comme nous
-ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en
-donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et
-de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment?
-et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que
-je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord
-valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance
-des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont
-souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.</p>
-
-<p>Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna
-peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences,
-et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent
-régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous
-trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que
-celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours
-de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après
-un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous
-trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos
-sentiments, et que nous étions restés les mêmes.</p>
-
-<p>Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait
-rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites
-circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé.
-La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des
-grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon
-de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos
-passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les
-éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des
-expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons
-en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous
-savourons le baume et le goût exquis de notre amour.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir.
-Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart
-de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux,
-des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces
-scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien
-ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois:
-ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous
-ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en
-balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la
-hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,&mdash;et quelle
-désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui
-y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon
-ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il
-l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé
-autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne
-pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de
-nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons
-que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à
-abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour
-notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en
-général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous
-sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation
-peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à
-l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux
-affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à
-celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive
-aviné.</p>
-
-<p>S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je
-ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.</p>
-
-<p>Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent
-en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues
-ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens
-intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de
-ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me
-sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris
-et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs
-me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je
-retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute
-valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit
-tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les
-uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent
-et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous
-que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai
-abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant
-soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui
-a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à
-l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille
-la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IX" id="IX">IX</a></h4>
-
-
-<h5>L'HIVER À LA CAMPAGNE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop
-avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la
-campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité.
-Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans
-soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours;
-des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande
-toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela
-dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception
-les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs
-plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec
-sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude
-saison;&mdash;oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille
-campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec
-toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa
-suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on
-doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en
-sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que
-le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il
-est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne
-et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux
-jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant
-deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même
-pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le
-soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la
-nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit,
-jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps
-suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, <i>ils ne peuvent plus
-sortir</i>, ils ne peuvent plus <i>compter sur le temps</i>; ils n'osent pas
-sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon
-incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs
-épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce
-<i>temps est pire qu'un froid fixe</i>, et qu'ils désireraient un petit
-feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était
-seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver
-est formellement commencé.</p>
-
-<p>Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre
-l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les
-rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les
-grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements
-préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les
-manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte
-éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais
-pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui
-gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de
-nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël,
-célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse,
-et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède
-et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de
-fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des
-centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est
-accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un
-serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir;
-et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties
-de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires
-et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose
-déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et,
-disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de
-l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore
-que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la
-mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on
-consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours
-d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les
-arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il
-faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de
-la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui
-arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une
-soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil
-de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses
-progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée
-lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu
-toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les
-sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne
-vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.</p>
-
-<p>Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est
-assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil.
-L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette
-saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire
-mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous
-deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit
-est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut
-être gelée dans l'aiguière, et le penchant à <i>se retourner encore une
-fois</i> est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a
-du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement
-le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont
-condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade
-de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant <i>fourniture de bureau</i>; et
-si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de
-contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros
-comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous
-demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire
-avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour
-votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes
-à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre
-vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de
-hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées!
-Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette
-prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises,
-l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à
-demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de
-Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que
-les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième
-acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien,
-regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez
-ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la
-foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles
-(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime
-cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par
-des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant
-manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon
-cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder
-le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi
-s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?</p>
-
-<p>C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la
-ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber
-sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La
-chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros
-plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa
-pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière
-sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil
-à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant
-de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange
-comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de
-votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la
-Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il
-se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe
-à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et
-qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et
-qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler
-les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son
-cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant
-sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est
-levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles
-son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du
-foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des
-trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne
-viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques?
-Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous
-pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et
-ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où
-il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses
-dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des
-acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus
-grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer?
-n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs
-artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il
-n'a pas besoin; de la <i>source de vie</i> à un florin vingt-cinq cent. la
-boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les
-chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de
-péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre
-uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,
-par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il
-peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?</p>
-
-<p>Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu,
-un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent
-les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité
-qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des
-sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des
-éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la
-société <i>tot Nut Van Allgermeen</i>, et de Dieu sait qui encore. Nous ne
-connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui
-vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à
-nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la
-vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs
-de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par
-exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique
-infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.</p>
-
-<p>Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans
-arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas,
-sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à
-avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains
-derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de
-l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui
-sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on
-recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs
-cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le
-plus complet laconisme.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu oui, je viens un peu voir.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant,&mdash;les paysans commencent presque toutes leurs phrases par
-ce mot,&mdash;maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a
-aussi une partie de fins acheteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que
-je ne les aie à la maison...</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un
-autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il
-prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à
-regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais
-il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un
-peu sec.</p>
-
-<p>&mdash;Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa
-pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un
-pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate
-rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la
-ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?</p>
-
-<p>Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas
-avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise
-avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et
-le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la
-grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui
-a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec
-le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le
-secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes,
-une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie
-considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis
-l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.</p>
-
-<p>En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles
-menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six
-semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de
-l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut
-de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes.
-Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au
-commencement, parce que <i>cela sera meilleur marché</i>; plusieurs
-diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se
-retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la
-fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en
-même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de
-débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes
-de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois
-circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques
-établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une
-admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec
-l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en
-faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur
-douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter,
-mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...</p>
-
-<p>&mdash;Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui
-semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole,
-s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons,
-Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte,
-Jeannot!</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un
-gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il
-en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse
-vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer
-les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs
-pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois
-quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins
-pour cette jolie femme? Huit et demie!&mdash;Bah! Antoine, n'avez-vous pas
-assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous
-donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et
-demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau
-lot, compère! Quel est votre nom?</p>
-
-<p>&mdash;Jean van Schoten.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez
-vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là,
-le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez,
-enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une
-bande, comme sur des <i>pannekoeks?</i> La femme pourra cuire à la maison
-pendant cinq jours.&mdash;Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro
-cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et
-un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...</p>
-
-<p>&mdash;Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'appelle Pierre de Wit.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.</p>
-
-<p>Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont
-bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent
-en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font
-parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront
-aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les
-gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la
-Néerlande.</p>
-
-<p>Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent
-en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et
-des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives,
-et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont
-présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez
-eux:&mdash;À qui le tour?&mdash;Vous avez déjà demandé depuis longtemps une
-petite goutte, voisin?&mdash;Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne
-risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.&mdash;Voici
-Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus
-au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième
-fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les
-petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et
-de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les
-directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière
-les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur
-l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de
-gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il
-en soit pour un florin.</p>
-
-<p>Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier
-numéro,&mdash;c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,&mdash;on
-hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup
-trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale.
-Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les
-magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un
-morceau de bœuf rôti.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque
-matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les
-fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire,
-et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur
-la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la
-glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à
-moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô
-Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un
-singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque
-vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop,
-vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même
-vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au
-même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et
-le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de
-croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et
-frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et
-que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie.
-Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses
-et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une
-société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa
-richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la
-campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui
-de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez
-aussi.</p>
-
-<p>Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne
-voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de
-la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes
-personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux
-grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les
-jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène
-avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les
-pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une
-jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment
-les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les
-petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis
-leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons
-bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se
-mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe
-glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout
-d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes
-gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent
-leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles
-prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de
-leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de
-petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière,
-tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris.
-Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la
-fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse
-avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors
-s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien
-goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas
-non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son
-balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit
-à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en
-tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la
-jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est
-déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une
-déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si
-bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et
-qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint,
-ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes
-qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui
-viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur.
-Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle
-fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le
-trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé
-que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre
-lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte
-qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune,
-la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de
-patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées
-ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part
-au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses
-lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes
-filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un
-plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du
-tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule
-de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et
-peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème
-ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le
-soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une
-lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud
-ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment,
-dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de
-son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue
-de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion
-d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre
-considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette,
-une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par
-erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut
-d'une tour et finit par s'en précipiter.</p>
-
-<p>Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci:
-Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour
-celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que
-vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.</p>
-
-<p>C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que
-voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste
-drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des
-caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes
-de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière
-d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,
-le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au
-concert de...,&mdash;nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix
-mille de notre temps,&mdash;il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour
-d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une
-manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,
-était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu
-ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un
-autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel
-avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi
-d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant
-qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que
-fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec
-elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide
-révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à
-l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le
-voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une
-autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un
-instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une
-autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,
-l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un
-regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son
-engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,
-est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...
-non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que
-feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle
-veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses
-amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle
-n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une
-manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes
-sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées
-de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.</p>
-
-<p>Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses
-paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine
-de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un
-paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la
-femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la
-file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux
-jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques
-questions:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en
-tête de marier votre fille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,
-les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions
-tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être
-entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est
-pas là.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le
-marchand.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.</p>
-
-<p>&mdash;Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.</p>
-
-<p>&mdash;J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la
-kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien
-entendu de cette espèce.</p>
-
-<p>Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à
-entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit
-qu'il faut changer de conversation.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal
-noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un
-gros chat taché de roux et de noir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le
-blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne
-veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons
-boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures
-partout.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur
-se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des
-génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Il est tout noir.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut
-jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas
-convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez
-des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela
-no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la
-bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir
-une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les
-mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a
-un an, s'est enfuie avec sa couverture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, si c'était une génisse rouge?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit
-le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise
-aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis
-tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et
-au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui
-aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et
-à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une
-excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais
-quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il
-n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme
-sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari
-aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que
-c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon
-et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:&mdash;Trine,
-danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je
-vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous
-encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je
-pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice
-pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais
-beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien
-meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait
-pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose
-ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la
-main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce
-qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être
-patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et
-lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car
-je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!
-soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.</p>
-
-<p>&mdash;Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu
-vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune
-fille est devenue au moins poitrinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement
-que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:&mdash;Laisse le chagrin
-de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à
-en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les
-traire.</p>
-
-<p>Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de
-l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux
-d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au
-bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et
-le campagnard lui pinçant doucement la joue:</p>
-
-<p>&mdash;Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une
-jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas
-mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les
-commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui
-demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop
-en avant.</p>
-
-<p>&mdash;Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un
-regard suppliant, si vous me voyiez par terre.</p>
-
-<p>&mdash;J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,
-bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre
-voisinage....</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.</p>
-
-<p>&mdash;Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,
-de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande
-avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois
-du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois
-est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie
-et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et
-aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et
-va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles
-brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la
-charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la
-moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront
-un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers
-fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,
-et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de
-jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent
-gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui
-apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà
-plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne
-vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à
-fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;
-une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît
-dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le
-bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son
-chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin
-il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus
-tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.
-Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de
-l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les
-arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle
-rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid
-au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les
-vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....
-Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de
-la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul
-qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction
-qu'il est la première primevère du printemps.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="X" id="X">X</a></h4>
-
-
-<h5>LE PROGRÈS</h5>
-
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 55%;">
-Petite fille éveillée,<br />
-Que fais-tu dans mon jardin?<br />
-Tu cueilles toutes mes fleurs<br />
-Et le fais trop brutalement.<br />
-<span style="margin-left: 4em;">(<i>Vieille chanson.</i>)</span><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,
-mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je
-voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère
-Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette
-clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de
-la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma
-jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit
-Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la
-lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du
-crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait
-avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux
-affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment
-où il mord! Certainement, <i>Jacob et ses enfants</i> est un beau petit
-drame, le <i>brave Henri</i> est extrêmement brave; mais j'avais alors
-une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en
-brillant caractères: <i>Pour les enfants</i>; et quant aux titres tels que
-<i>Conseils et instructions</i>, ils me faisaient comme à tous les enfants;
-je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie
-collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans
-couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché
-étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique
-leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne
-comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur
-Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette
-terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire
-était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour
-d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour
-d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le
-bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait
-la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers
-la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose
-tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore
-vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir
-encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?
-croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me
-former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne
-lui donnât pas des aliments?</p>
-
-<p>Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en
-sais rien<a name="NoteRef_1_12" id="NoteRef_1_12"></a><a href="#Note_1_12" class="fnanchor">[1]</a>; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.
-Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent
-toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses
-très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes
-qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se
-proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon
-qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent
-en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes
-mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les
-appelle que <i>jeunes gens studieux</i> et <i>chers enfants.</i> On ne sait pas
-que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas
-d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les
-paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous
-abaisser<a name="NoteRef_2_13" id="NoteRef_2_13"></a><a href="#Note_2_13" class="fnanchor">[2]</a>, mais vous élever,» sont restées une indication incomprise
-pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut
-s'entendre toujours appeler <i>studieux</i> et <i>chers?</i> Les enfants sont
-beaucoup trop modestes pour cela<a name="NoteRef_3_14" id="NoteRef_3_14"></a><a href="#Note_3_14" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<p>Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des
-hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une
-seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de
-surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle
-raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent
-parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture
-avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la
-cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout
-cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de
-l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!</p>
-
-<p>Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde
-surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine
-de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans
-maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un
-rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule
-de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.
-Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos
-petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent
-à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté
-de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à
-vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne
-déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux
-enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire
-naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que
-vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes
-amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si
-ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,
-pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir
-ses terreurs. Le merveilleux,&mdash;comme c'est attrayant! n'est-ce pas
-même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des
-histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg
-que Balthasar Bekker; vous feuilletez les <i>Mille et une Nuits</i> avec
-plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.
-Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire
-d'un Faust, d'un Samiel et d'un <i>Cheval de bronze.</i> Le surnaturel,
-l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus
-grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à
-elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle
-la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,
-sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains
-railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si
-équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi
-sages que nous sommes puérils?</p>
-
-<p>Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous
-devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre
-grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de
-la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de
-votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être
-cruel pour la génération naissante?</p>
-
-<p>Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu
-plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche
-de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie
-beaucoup moins ennuyeuse. L'<i>heureux temps que celui de ces fables!</i>
-s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,
-le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas
-tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos
-splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de
-forces miraculeuses,&mdash;l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de
-sorcellerie,&mdash;des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle
-pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe
-d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de
-salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant
-plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de
-licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de
-Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes
-ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est
-comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait
-un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: <i>Néra, ou la dernière
-des Sirènes.</i> La haine de famille entre la race des naturalistes et
-les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré
-saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur
-bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de
-diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité
-morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre
-d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux
-parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que
-les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du
-lion;&mdash;ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes
-ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques
-misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons
-croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas
-l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre
-cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a
-classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres
-d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,
-leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et
-artificielles,&mdash;combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux
-venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,
-on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec
-des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.</p>
-
-<p>Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon
-son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les
-verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil
-et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour
-comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous
-nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le
-tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni
-sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres
-proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque
-chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,
-à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité
-que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.
-Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le
-microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait
-trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le
-bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais
-mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a
-beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette
-eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis
-m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de
-griffes qui combattent<a name="NoteRef_4_15" id="NoteRef_4_15"></a><a href="#Note_4_15" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<p>Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à
-chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous
-déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières
-de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce
-qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre
-peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent
-portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que
-je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est
-insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il
-lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de
-votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment
-petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,
-illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis
-de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?
-Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la
-force centrifuge,&mdash;l'impitoyable science le dit,&mdash;nous le défendent.
-Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,
-dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,&mdash;mais vous avez mangé de
-l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour
-moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.</p>
-
-<p>Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la
-vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans
-les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé
-Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du
-<i>médecin malgré lui</i>, qui déplace le cœur et le porte da la gauche
-à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est
-devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli
-que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et
-Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni
-Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il
-avait douze ans avant de connaître l'A B C; les <i>pannekoeken</i> que le
-czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et
-ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes
-les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit
-qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux
-et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques
-qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les
-chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents
-Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines
-d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a
-pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait
-beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit,
-lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que
-le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre
-n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire
-n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il
-tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent,
-altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais
-cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur
-le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et
-une reine....»</p>
-
-<p>Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre
-temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens
-et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même
-siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses
-yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous
-qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes
-sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus
-pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration
-devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre
-enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque
-à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les
-générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et
-les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles
-ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un
-rideau: c'est inconvenant!</p>
-
-<p>«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1837.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_12" id="Note_1_12"></a><a href="#NoteRef_1_12"><span class="label">[1]</span></a> Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami
-<i>Baculus</i>, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques
-mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le
-bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_13" id="Note_2_13"></a><a href="#NoteRef_2_13"><span class="label">[2]</span></a> Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_14" id="Note_3_14"></a><a href="#NoteRef_3_14"><span class="label">[3]</span></a> Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple
-les Fables de Gellert (qui ne sont <i>pas</i> écrites pour la jeunesse);
-afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables
-et à se moquer des femmes.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_15" id="Note_4_15"></a><a href="#NoteRef_4_15"><span class="label">[4]</span></a> Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes
-dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un
-rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et
-à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope
-nous offre dos scènes plus pacifiques!</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XI" id="XI">XI</a></h4>
-
-
-<h5>L'EAU</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell,
-un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me
-l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins
-dix fois, n'a pas été loyale,&mdash;et lorsque les hivers s'adoucirent, et
-qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai
-amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et
-Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au
-bord de la chaussée,&mdash;alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la
-longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait
-toujours à raser et à jaser, et je lui dis:&mdash;C'est la commère de Halley
-qui l'aura fait.</p>
-
-<p>Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien
-pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté,
-nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous
-retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma
-grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas
-encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de
-quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont
-j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa
-à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle
-que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop
-froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la
-ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas!
-je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais
-imprimer aujourd'hui!</p>
-
-<p>J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des
-vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile
-et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids
-quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces
-vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais!
-Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si
-le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un
-magnifique jour du Nord,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Un rejeton du soleil en robe de neige.<br />
-</p>
-
-<p>Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement
-en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous
-les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec
-sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine
-impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce
-toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il
-y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau
-d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!</p>
-
-<p>Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience
-de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de
-sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme
-les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a
-produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord
-glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants
-habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la
-grêle sur leur cuirasse,</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Avec des faits dans les poings,<br />
-</p>
-
-<p>sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que
-j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une
-blancheur sans tache,&mdash;mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!</p>
-
-<p>Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins
-que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute
-fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter
-en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de
-tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes
-et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même!
-combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans
-les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec
-dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la
-cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop
-humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les
-familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais
-maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une
-princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage,
-on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des
-heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver!
-Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain
-favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour
-midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en
-temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du
-ciel, de la terre et du foyer,&mdash;comparer le scintillement de la neige
-blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur!
-Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?</p>
-
-<p>Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir
-être sans glace. J aime l'hiver,&mdash;je sens que l'hiver m'est nécessaire;
-j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos
-automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque
-soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste
-et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que
-mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi
-pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau
-m'est chère, l'eau limpide et vivante!&mdash;Quelles émotions elle éveille
-en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,&mdash;comme je l'aime
-tendrement!</p>
-
-<p>Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la
-terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en
-temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre
-ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec
-une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les
-mers et tous les fleuves.</p>
-
-<p>Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la
-vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un
-vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient
-distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la
-blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes
-blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de
-légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les
-soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble
-des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la
-voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses;
-tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme
-un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme
-un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit
-pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu
-brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface
-élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta
-mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et
-tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à
-la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de
-la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les
-collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste
-matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux.
-Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le
-sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez
-tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que
-toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.</p>
-
-<p>Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous
-parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les
-membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il
-y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par
-vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien
-refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles
-fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes
-des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et
-les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous
-côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys
-se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit,
-grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs
-grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré
-n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend.
-Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous
-embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles
-filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!</p>
-
-<p>J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle.
-Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son
-lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette
-bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est
-comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire
-timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de
-diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte
-penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant
-ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle
-monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui
-va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau
-et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;&mdash;tout est
-fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur
-tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie
-d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au
-centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des
-rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière
-sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté!
-se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante;
-comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit
-des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le
-ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez
-vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si
-vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau.
-Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme
-le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la
-rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et
-porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes
-et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les
-douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment
-la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si
-doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage;
-c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.</p>
-
-<p>Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein;
-lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface
-unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors,
-magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une
-séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à
-la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et
-mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et
-forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue
-et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle
-se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées
-et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie
-volupté.</p>
-
-<p>Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu
-sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès
-d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue
-une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours,
-j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts
-sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias
-et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec
-plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les
-pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas!
-qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Le cadavre difforme d'une beauté morte.<br />
-</p>
-
-<p>Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et
-inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau
-<i>fausse</i>, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente;
-elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque
-de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et
-traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est,
-un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est
-une sentence terrible de condamnation: la glace est un <i>hybride.</i> Je
-voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture,
-sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en
-quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet
-de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire
-bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.</p>
-
-<p>Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide
-cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas!
-Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de
-souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de
-mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la
-terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton
-origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force
-et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera.
-Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la
-liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et
-brillera de nouveau à la face du soleil.</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Faisons encore un peu de feu maintenant.<br />
-</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XII" id="XII">XII</a></h4>
-
-
-<h5>ENTERRER!</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mes amis, on vous enterrera tous!</p>
-
-<p>Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à
-votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps
-où il sera étendu&mdash;sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide,
-renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,&mdash;comme une
-pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera
-plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et
-la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en
-pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant
-de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la
-raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils
-n'ont pas honte,&mdash;l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit
-encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous
-étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir
-si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les
-yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on
-craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre
-mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de
-donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous
-transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous
-conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre
-le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée
-de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non!
-peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on
-plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en
-temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place
-où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où
-l'humanité vous a dit adieu!</p>
-
-<p>Je sais bien qu'il convient aux <i>intelligents</i> de nos jours de trouver
-tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais
-bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela
-m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra
-après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra,
-je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma
-famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe
-à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt
-général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses
-entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la
-libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions
-publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je
-comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport
-avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux
-pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les
-hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible,
-et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la
-tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui
-ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui
-toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de
-sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous
-avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire,
-et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors
-viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens
-de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin
-renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées;
-les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à
-ses propres morts, et nous avons A&mdash;B&mdash;C. Le thermomètre descend de la
-chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un
-froid glacial, désagréable à la longue.</p>
-
-<p>Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands
-hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était,
-et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort<br />
-Vous gâte un instant de joie,<br />
-Ni ne demande que l'amitié, moi mort,<br />
-Vienne trembler sur ma bière.<br />
-</p>
-
-<p>bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:&mdash;O loi!
-ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître
-d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce
-que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et
-lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous
-l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment
-humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui
-comprennent si mal la doctrine de la Bible.</p>
-
-<p>Non, il est contre nature d'être indifférent à ce que notre dépouille
-mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou
-qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie
-dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous
-ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que
-vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort?
-Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien,
-ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt
-à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation
-(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de
-l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher,
-dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre
-portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux?
-qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la
-bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort?
-que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil?
-que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon
-dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre
-ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos
-proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre
-chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.</p>
-
-<p>C'est une pensée agréable pour moi,&mdash;et il me semble qu'elle adoucira
-mon lit de mort,&mdash;que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes
-yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les
-premiers jours, s'approchera de mon chevet <i>pour me voir encore une
-fois</i>; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les
-laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra
-congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle
-au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que
-j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation,
-de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux
-que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui
-survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:&mdash;oh! ce
-n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une
-douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi,
-mais de me porter envie.</p>
-
-<hr />
-
-<p>On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire
-s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les
-tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait
-la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les
-premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la
-maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard
-on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils
-dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans
-leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants,
-et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être
-enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu
-hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs
-du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la
-chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de
-Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises
-devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait
-contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le
-Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut
-encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint
-une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la
-parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et
-les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la
-doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui
-ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent
-là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux
-une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve
-du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les
-détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre
-siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait
-la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là
-encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans
-la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient
-Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable
-faiblesse.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos
-armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos
-vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil
-de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil
-insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant,
-d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et
-la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage
-assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en
-l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est
-étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que
-cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués,
-appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce
-sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour
-le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la
-cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les
-conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité.
-Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge
-en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais
-ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les
-titres de <i>naturœ se superantis opera</i>, non sous les larges ailes de
-la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des
-admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait
-ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos
-grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons;
-voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes;
-voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner
-la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur
-qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les
-salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des
-palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez
-vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel.
-Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si
-vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu
-qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands
-dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas
-de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!</p>
-
-<p>Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des
-églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne
-nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je
-sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité
-par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre
-pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la
-terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant
-moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent
-par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du
-but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul<a name="NoteRef_1_16" id="NoteRef_1_16"></a><a href="#Note_1_16" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas
-cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant
-considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et
-quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera
-aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien
-beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable
-contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce
-tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent
-de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.</p>
-
-<p>Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment
-romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont
-beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches,
-trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie
-propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien;
-ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes
-choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la
-fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier
-sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque
-pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre
-les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le
-lieu de repos de ceux qui leur sont chers;&mdash;c'est une idée du fossoyeur
-qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par
-anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.</p>
-
-<p>J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins
-l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences
-prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun
-sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie
-apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour
-de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que <i>vous
-êtes poussière</i> et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la
-mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie,
-d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût
-n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément,
-les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie
-avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement
-solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui
-ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village
-retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement.
-Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les
-parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a
-servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens,
-ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval
-qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands
-capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de
-là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles;
-le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières
-pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la
-fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car
-dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction
-pour tous les besoins.</p>
-
-<p>De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux
-enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, <i>magna funera.</i>
-Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un
-costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt.
-Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps,
-n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui
-doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre
-d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu
-propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend
-ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains
-endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de
-quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à
-votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais
-qu'en inscrivant sur le drap funèbre: <i>Pour les pauvres.</i> C'est bien
-dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!</p>
-
-<hr />
-
-<p>J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette
-occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois,
-en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille
-nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de
-vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable
-encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du
-deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous
-sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne
-savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui
-vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage,
-aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des
-manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne
-prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens
-légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux
-et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt.
-Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort
-ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur
-de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc
-pas si austèrement raisonnable,&mdash;soyez naturel, soyez simple, soyez
-humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous!
-je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants
-n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un
-seul coup!</p>
-
-<hr />
-
-<p>Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église;
-mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de
-sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle
-on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les
-blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des
-tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là
-qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais
-alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait
-doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la
-scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec
-quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais
-le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître
-sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des
-planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,&mdash;une
-jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était
-pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux
-caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle
-n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne;
-mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées
-désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,&mdash;on le cache.
-Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc
-cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière.
-Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière
-est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit
-une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine
-d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil
-jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela
-devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un
-étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une
-triste cérémonie; mais que ce fût <i>lui</i> que j'eusse vu enterrer, lui
-que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits,
-lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était
-étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front
-serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce
-sombre caveau,&mdash;je ne pouvais y croire!</p>
-
-<p>Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la
-tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette
-petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la
-lui montrer et sans lui dire:&mdash;Là repose un de mes amis; c'était le
-meilleur des hommes!</p>
-
-<p>Je finis comme j'ai commencé;&mdash;Mes amis, on nous enterrera tous! Oh!
-puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux
-qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs
-de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre,
-jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-<p><a name="Note_1_16" id="Note_1_16"></a><a href="#NoteRef_1_16"><span class="label">[1]</span></a> Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être
-humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville,
-d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de
-prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est
-indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre
-qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme
-les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et
-les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il
-pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un
-apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h4>
-
-
-<h5>UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où
-il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres
-choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas
-apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui
-devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général
-n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente,
-comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il
-me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire
-dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en
-plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le
-tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite
-vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres
-yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de
-goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur
-et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et
-est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid.
-Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec
-violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de
-haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court
-risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête;
-c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les
-expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de
-vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs
-font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture,
-une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis
-d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que
-toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont
-entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les
-sacs de nos grand'mères.</p>
-
-<p>Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous
-qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle
-voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de
-grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages
-vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi
-grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être
-un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards
-brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au
-milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.</p>
-
-<p>Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis
-même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je
-fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est
-nécessaire pour parler en société <i>des plus beaux de tous</i>, fermement
-résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille
-de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et
-d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement;
-pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant
-cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au
-besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût
-de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe
-verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille
-des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert;
-ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un
-très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du <i>petit tableau</i>
-devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.</p>
-
-<p>Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la
-dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus
-après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec
-moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de
-l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres,
-des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille
-aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs
-heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des
-visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre
-pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux.
-Voici quelques numéros de mon catalogue:</p>
-
-<p>n° 1. <i>Un maître de dessin contemplant son œuvre.</i> C'est un nomme court
-et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi,
-et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les
-quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un
-pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote
-noire, grasse et usée, et d'un pantalon <i>décent.</i> Une cravate en forme
-de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de
-coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète
-de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches,
-qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà
-ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il
-s'appelle Egide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est
-occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres
-de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb
-avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui?
-Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux
-martyrs de l'art qui ont été <i>méconnus</i> et dont les dons brillants ne
-sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il
-lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un
-des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie,
-il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la
-grande <i>Histoire des peintres</i>, mais personne ne prend garde à lui. Il
-croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact
-pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de
-l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les
-teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus
-illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble
-intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine
-des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après
-nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou
-au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il
-envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de
-sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société
-d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.</p>
-
-<p>Mais toujours il est mal placé, affreusement mal placé! Il voit dans la
-commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et
-son intérêt. Il lit le <i>Letterbode</i>, il lit le <i>Handelsblad</i>; jamais il
-n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la
-dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse
-détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs.
-Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra
-le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands
-peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa
-demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et
-humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts
-souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter
-est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même,
-messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,&mdash;il n'a
-pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,&mdash;la vérité exige que son
-historien le dise,&mdash;une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame
-de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de
-tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand.
-Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame
-Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste
-pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu
-intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde
-lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la
-ville savaient que le tableau de maître Punter <i>était acheté pour un
-cabinet</i>, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement
-des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau
-tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux
-paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par
-la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes,
-l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que
-lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières
-avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art;
-il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt.
-Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On
-s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour
-demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance!
-quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus
-terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour
-un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup
-de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour
-un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de
-ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit
-si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit
-si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne
-fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à
-l'exposition. Son tableau,&mdash;cette fois il représente une cuisinière
-qui nettoie un chaudron de cuivre,&mdash;il sera sans doute de nouveau
-mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La
-dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges,
-maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: <i>Flectere si
-nequeo superos, Acheronta movebo</i>; il ne soupire pas, car il n'entend
-pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour
-son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de
-génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente
-indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait
-encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de
-lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est
-vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière
-ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel
-sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet.
-Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de
-pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu
-la vue et la parole:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Le silence mord beaucoup plus que l'injure.<br />
-</p>
-
-<p>Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de
-personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un
-cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il
-était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois
-trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le
-portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais
-voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet,
-une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder,
-penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être
-regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des
-amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire
-comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une
-figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa
-vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de
-dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le
-petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand,
-je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour
-lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que
-vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait
-son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que
-ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même
-caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que
-c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa
-montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par
-son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée.
-Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle
-C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire
-les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est
-de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien
-risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque
-pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de
-jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et
-avec un peu moins, certainement à être heureux.</p>
-
-<p>N° 2. <i>Un tableau de famille.</i> C'est un monsieur et une dame d'un
-âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de
-l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris
-pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de
-la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais
-vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs
-physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise
-humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville
-voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls.
-Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se
-passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant
-de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était
-folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait
-reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je
-pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de
-voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye,
-et le bois de La Haye <i>était si magnifique</i>! Le lendemain matin, la
-voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau
-temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye
-qui <i>était si magnifique</i>, des nuages parurent se condenser dans le
-ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il
-tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait
-le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se
-restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on
-n'a pas de parapluie!&mdash;et puis les rues! On trouve donc préférable de
-se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est
-arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a
-mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était
-inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse
-dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi
-dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: <i>Nous
-allons tout attraper</i>, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la
-famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite
-fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le
-jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient
-vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui
-tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les
-autres avec inquiétude.&mdash;Allons donc à l'exposition! avait dit le
-papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée
-d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le
-petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:&mdash;Nous voici! et le
-plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle,
-la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche.
-Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y
-a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement
-mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille.
-Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus
-heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage,
-maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais
-elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus
-frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle
-compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se
-trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où
-l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une
-apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les
-mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter
-dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre.
-Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner
-des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les
-tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée,
-il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides
-de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires
-qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il
-force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de
-bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, <i>où il y a du
-génie</i>, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune
-fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours
-d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans
-le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant
-dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur
-vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le
-nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à
-la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé,
-d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il
-fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui
-n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode
-dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle,
-mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est
-attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite
-par une manie innée de trouver des ressemblances.&mdash;Vois donc, mon ami,
-ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?
-Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la
-tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de
-nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en
-passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans
-que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit
-être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire
-pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle
-de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé
-dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours
-sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un
-bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise
-à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir
-laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse
-ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de
-l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col
-finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les
-ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie
-turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc,
-qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la
-calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et
-des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque
-chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son
-étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle
-aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La
-Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!»
-dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant
-après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon
-<i>qui ressemble tant à Pierrot.</i></p>
-
-<p>On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est
-suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de <i>vraiment</i>
-beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le
-cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en
-aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture
-qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye
-ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On
-flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à
-briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye
-qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon
-Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions
-bien aller le voir.&mdash;Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en
-soupirant.&mdash;Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait
-paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est
-un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est
-pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait
-produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque
-chose à l'exposition.&mdash;Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont
-mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement
-dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant
-de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le
-tableau de Ko ne se trouve nulle part.&mdash;Quelle grandeur peut-il avoir?
-Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau
-avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:&mdash;Oui, ce sera cela, c'est
-bien sa manière,&mdash;et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé,
-monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko.
-Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute
-l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris;
-ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est <i>si magnifique</i> et
-dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est <i>très-distingué</i>, pour
-reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude
-qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi
-satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec
-le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une
-chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le
-petit ange écossais assis sur ses genoux.</p>
-
-<p>N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus
-ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils
-donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon
-catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu
-de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon
-ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle
-foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie
-et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son
-fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que
-quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante
-modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs
-d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait
-accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec
-cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette
-charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère
-qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap
-beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait
-absolument pas venir à l'exposition avant l'heure <i>fashionable</i>; et
-maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est
-dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se
-hasarde à peine à se placer devant la <i>vieille femme lisant la Bible</i>
-dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la
-considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant
-la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah!
-elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une <i>petite
-demoiselle!</i> Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la
-sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous
-la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme
-simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec
-le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a <i>tant vu dans sa
-vie et dans ses voyages!</i> Faites attention à ce malheureux Narcisse,
-heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant
-le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les
-beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les
-portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se
-trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans
-lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes
-les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole
-en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie
-chaque lois tout haut <i>qu'il a bien autre chose à faire dans la vie
-que de courir après des tableaux</i>;&mdash;sur cette jeune dame qui peint
-elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle
-n'ait vu les tableaux de son peintre favori, <i>car le reste lui est
-indiffèrent</i>;&mdash;sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt
-quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition
-de Dusseldorf.&mdash;Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce
-chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse
-canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?&mdash;C'est un
-peintre, un jeune peintre.&mdash;Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme
-qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de
-longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi
-plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore
-plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son
-<i>alter ego</i>, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie,
-son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval
-avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au
-spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais
-il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver
-dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et
-des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le
-mot <i>artiste</i>, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi <i>son</i>
-peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il
-voulait...</p>
-
-<p>Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les
-derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle
-vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le <i>peuple qui a
-déjà dîné?</i> ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel
-observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables
-coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?</p>
-
-<p style="margin-left: 75%;">1838</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h4>
-
-
-<h5>LE VENT.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le
-vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre
-toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle
-vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.&mdash;Ne dites pas:
-«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut
-que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De
-même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux
-par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté,
-vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que,
-dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois
-l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion
-universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne
-d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le
-faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même
-pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs
-et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la
-conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête
-et de l'adversité, en disant:&mdash;Me voici! Ils ferment les yeux devant le
-danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en
-exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs
-souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!</p>
-
-<p>Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions
-emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le
-puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut
-au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y
-tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les
-parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans
-l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne
-se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se
-promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il
-parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son
-frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.</p>
-
-<p>Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à
-l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à
-l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses
-coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre;
-mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la
-lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt
-comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du
-Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre
-leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs
-des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes
-blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève
-comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit
-et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à
-des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent
-sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.</p>
-
-<p>Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout
-bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air!
-Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage
-te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la
-voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans
-les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni
-l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la
-voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure.
-Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction,
-pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout
-était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de
-vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant
-sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était
-la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de
-Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise
-du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la
-poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui
-apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel
-rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice
-où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était
-l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de
-vent.</p>
-
-<p>Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable,
-n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il
-est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement
-créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence,
-que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage
-brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et
-couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant
-à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur
-empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche
-moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus
-grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une
-pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux
-larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent
-béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient
-sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité
-et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la
-face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il
-éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant
-tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.</p>
-
-<p>Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté
-les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante.
-Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre,
-dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un
-lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille
-un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté
-vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer
-dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant
-doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs,
-et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en
-battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait
-en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres
-semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons
-doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule
-voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi
-murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il
-était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un
-vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant
-les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans
-le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après
-le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas
-non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre.
-Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la
-Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit,
-la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné
-tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir
-y pénétrer,&mdash;alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme.
-Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans
-et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils
-viennent à lui et disent:</p>
-
-<p>&mdash;Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des
-messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une
-tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont
-les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une
-fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent
-se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte
-le calme. Ne craignez pas,&mdash;croyez seulement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XV" id="XV">XV</a></h4>
-
-
-<h5>RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo,
-l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore
-du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise,
-de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au
-puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa
-manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à
-vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo:
-ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités
-présumées des époux de différentes couturières, <i>Blok, over den Kant,
-Préveille</i> et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari
-de mademoiselle <i>over den Kant</i>, ni de mademoiselle <i>Blok</i>, ni de
-mademoiselle <i>Préveille</i>, ni même de mademoiselle <i>Nautgen op Zoom</i><a name="NoteRef_1_17" id="NoteRef_1_17"></a><a href="#Note_1_17" class="fnanchor">[1]</a>,
-a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a
-été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant
-sur la tête de mademoiselle de <i>Zoom</i> plane le génie, l'espoir de
-la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous
-saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge
-de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école
-hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer
-clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son
-talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout
-isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au
-<i>Messager du soir</i> et prendre l'avance sur le <i>Journal du Commerce.</i> Je
-veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang
-patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez
-comment notre Bleeklo est de <i>Zoom</i>, dussé-je, pour l'appréciation
-esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de
-cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à
-un article du <i>Messager des lettres</i> qu'à une lettre confidentielle,
-dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber
-complètement votre attention de lecteur!</p>
-
-<p>Je commence par vous dire qu'en qualifiant de <i>Zoom</i> de monstre, je
-n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit
-ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le
-sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile
-avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école,
-il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche,
-et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de
-brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins
-et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge.
-Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de
-ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en
-bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et
-l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour
-peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières
-et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de
-bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail,
-c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus
-que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous,
-mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un
-marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui,
-selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu
-à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut
-là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il
-ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières
-noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de
-rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de <i>sable</i>,
-il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage
-lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des
-aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un
-aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était
-arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux;
-il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait
-l'esquisse <i>d'un cœur altéré</i>, lorsque les malheureux troubles de ce
-temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans
-leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on
-n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il
-aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: <i>Un grand
-souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup</i>, et d'une autre sur
-la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il
-en soit, on eût presque oublié de <i>Zoom</i>, s'il n'avait reparu l'année
-dernière avec son chef-d'œuvre: <i>C'est un tour pur monter.</i> L'idée
-n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un
-très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté
-de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la
-vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain <i>qui ne peut monter</i>
-ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,&mdash;on le
-voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a
-représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous
-une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est
-un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du
-tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on
-pourrait dire que le génie de <i>Zoom</i> a atteint l'apogée de sa force.
-Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan
-et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions;
-avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de
-la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même
-temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais
-les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si
-bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur
-du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec
-laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du
-cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un
-nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble
-sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce
-point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de <i>de Zoom</i>
-vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et
-surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.</p>
-
-<p><i>De Zoom</i> n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que
-joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il
-prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté
-à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu
-devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait
-la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car
-il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné
-la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter
-brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous
-voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme
-s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre,
-dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les
-favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces
-cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte
-une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit
-rester perruque.»</p>
-
-<p>D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,&mdash;d'où un fils de fabricant
-de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!...
-Il faut que je brise là.</p>
-
-<p>Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">17 janvier 1839.</p>
-<p style="margin-left: 75%; font-size: 0.8em;">HILDEBRAND.</p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i></span>&mdash;Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_17" id="Note_1_17"></a><a href="#NoteRef_1_17"><span class="label">[1]</span></a> Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume
-soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une
-lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le
-contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et
-très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h4>
-
-
-<h5>ANTOINE LE CHASSEUR.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale
-de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il
-est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus
-larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays
-jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire
-la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il
-faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le
-promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes,
-couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui
-compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et
-les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable
-sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours,
-ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes,
-des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels
-la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au
-cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de
-distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à
-demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et
-d'agaric rugueux.</p>
-
-<p>Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl
-dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et
-les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient
-aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces
-charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais
-ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut
-vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres,
-car il n'aperçoit plus que le <i>Hondsbosch</i> qui, malgré son nom, n'est
-point un bosquet, puis la <i>Lype</i>, la plus grande plaine desséchée
-artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'<i>Herbe
-des vaches</i>, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien,
-regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs
-assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le
-Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.</p>
-
-<p>C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de
-très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte
-de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure,
-adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut
-un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et
-de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait
-sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure
-avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de
-volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il
-se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de
-devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement,
-poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de
-chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus
-facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a
-besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant
-les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant
-l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les
-démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves
-du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien
-que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber
-en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir
-d'avoir quelque part au butin.</p>
-
-<p>Le jeune chasseur,&mdash;car c'en était un,&mdash;était à dessiner avec sa blouse
-verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé
-sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir
-vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous
-le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son
-visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir
-le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord
-l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une
-expression d'abattement.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts
-joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux
-d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un
-coup de pied à Veldine.</p>
-
-<p>L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la
-tête, il ajouta.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?</p>
-
-<p>Il prit le chemin qui conduisait vers le village.</p>
-
-<p>Si la jeunesse de Schoorl eût vu son <i>Antoine le chasseur</i>, car tout
-le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure,
-elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son
-œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait
-été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère
-le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux
-petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il
-laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids
-grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses
-joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un
-cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur
-appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une
-qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa
-bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les
-fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était
-pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude,
-et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition
-d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans
-transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir,
-et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui
-d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence
-des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et
-facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir
-et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en
-donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le
-lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait
-de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires,
-n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il
-semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son
-cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.</p>
-
-<p>Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non
-loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main
-droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter;
-mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet.
-Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au
-signal.</p>
-
-<p>Il sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera elle! dit-il tout haut.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du
-fond de la maison.</p>
-
-<p>Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses
-lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva
-la tête et fit signe au chien.</p>
-
-<p>Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait
-cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de
-la chaumière une petite source venant de la dune.</p>
-
-<p>&mdash;Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un
-ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à
-demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine!
-Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.</p>
-
-<p>Triste prévision pour celui qui va en chasse!</p>
-
-<p>Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La
-chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et
-s'éloigna à droite. Antoine la rappela.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma
-chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à
-paitre sur la dune. Et il tourna à droite.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en
-campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des
-boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la
-brande<a name="NoteRef_1_18" id="NoteRef_1_18"></a><a href="#Note_1_18" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était
-lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement
-sa pipe.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac
-aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace
-d'un braconnier, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je
-dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!</p>
-
-<p>&mdash;Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et
-se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où
-s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à
-monter.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le
-petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà
-au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller
-de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel
-descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à
-étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles
-avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres
-précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se
-cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi,
-tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq
-chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais
-on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait
-sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui
-poursuivait son chemin d'un pas rapide.</p>
-
-<p>&mdash;Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est
-sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il,
-et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons,
-Veldine, au premier perdreau tué!»</p>
-
-<p>À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir
-le terrain de chasse.</p>
-
-<p>Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur
-qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent
-se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit
-un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière,
-sur le banc devant le <i>Lion rouge</i>, lorsque Antoine passa chargé de
-gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux
-gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les
-abat pas moins toutes les deux?&mdash;C'est parce qu'il à un fusil à deux
-coups, avait-on répondu.&mdash;Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est
-parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le
-chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans
-les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent
-tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut
-et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la
-vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés
-mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.</p>
-
-<p>La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur
-des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper
-l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès
-qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait.
-Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler
-très-fort, le nez contre le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.</p>
-
-<p>Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après
-l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant
-son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues
-oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien,
-vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur
-une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements
-entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.</p>
-
-<p>Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce
-n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.</p>
-
-<p>Et il poursuivit son chemin.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que
-voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et
-vous le comprendrez.</p>
-
-<p>Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie
-des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit
-souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la
-jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui
-est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate
-et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles
-d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer
-pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline,
-elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère
-sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient
-le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et
-le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine
-le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort
-éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi
-qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans
-l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant
-et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à
-entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du
-bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire
-des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait
-avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il
-venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux,
-jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un
-son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait
-bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage,
-mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins
-affectueux pour cela.</p>
-
-<p>Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car
-c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà
-apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul
-perdreau.</p>
-
-<p>&mdash;Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore,
-mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!</p>
-
-<p>&mdash;Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda
-Antoine.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette.
-Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.</p>
-
-<p>&mdash;Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour
-de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je
-veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de
-folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous
-verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!</p>
-
-<p>Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme
-remontrance.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser
-sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore
-un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!</p>
-
-<p>&mdash;C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui,
-lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la
-joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le
-sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de
-plaisir autour de la chambre en battant des mains.</p>
-
-<p>Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui
-avec quelque dédain:&mdash;Ce n'est qu'un lièvre!</p>
-
-<p>Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de
-plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides.
-En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune
-de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville
-dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec
-et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés
-humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la
-Hollande du nord, <i>il ne découvrait la vie.</i> Il remarquait bien çà et
-là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais
-ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine
-méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une
-légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui.
-Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt,
-et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse
-épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de
-lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un
-abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour.
-Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans
-ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline
-de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.</p>
-
-<p>La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit
-sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que
-la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière
-sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste
-étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez
-vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être
-le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit
-en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos,
-et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait
-haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule.
-Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!</p>
-
-<p>Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une
-couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il
-tira aussi sa gourde pour boire un coup.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais
-être quitte de ce rêve!</p>
-
-<p>Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente,
-et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer
-lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se
-représenta à lui plus vivement que jamais.</p>
-
-<p>Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de
-l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de
-Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de
-chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette
-avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois
-perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée;
-chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il
-approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin.
-Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son
-fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent
-chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où
-il se posa.&mdash;Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe
-de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla
-pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl,
-mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait
-avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer
-s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla
-en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore,
-jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait
-par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.</p>
-
-<p>Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision
-se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses
-éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les
-vagues.</p>
-
-<p>Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de
-la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux
-spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer
-devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles
-dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu
-retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au
-galop la colline.</p>
-
-<p>Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune
-voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée
-devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des
-yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis
-partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme
-parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux,
-mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son
-fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une
-couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec
-complaisance.</p>
-
-<p>C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût
-le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten
-unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine
-l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à
-tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais
-renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur,
-et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison
-de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait
-Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.</p>
-
-<p>Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton
-demi-impératif:</p>
-
-<p>&mdash;Où sont-ils allés, Antoine?</p>
-
-<p>&mdash;Vous devez le savoir! dit celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten.
-Avez-vous quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.</p>
-
-<p>&mdash;Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et
-trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.</p>
-
-<p>&mdash;Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant
-du diable!</p>
-
-<p>Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers
-le nord.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le
-chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses
-yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup
-de sa gourde et se dirigea vers le midi.</p>
-
-<p>Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus.
-D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a
-l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de
-genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore
-plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux
-contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux
-étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils
-prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils
-s'abattirent de nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine
-pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même
-direction pour poursuivre la compagnie.</p>
-
-<p>Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre
-dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne
-perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute
-vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement
-préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui
-couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu
-à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une
-fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal,
-non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et
-parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin.
-Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.</p>
-
-<p>Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la
-compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans
-cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être!
-le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol.
-Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais
-tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui
-tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au
-delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation
-était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant
-d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et
-puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme
-elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur.
-Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux
-en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là,
-à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son
-désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol,
-et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!</p>
-
-<p>Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait
-de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un
-instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur.
-«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres
-yeux!» dit-il en soupirant.</p>
-
-<p>Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et
-tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit
-entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des
-retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son
-doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau
-tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur
-lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du
-premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait
-de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait
-tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière
-était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil
-que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision
-reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le
-petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!</p>
-
-<p>Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement
-le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux
-desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa
-hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de
-nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et
-les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque
-au même instant, «<i>arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide</i>,»
-comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.</p>
-
-<p>&mdash;Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine
-le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers
-Schoorl.</p>
-
-<p>Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir,
-puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas
-comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il
-allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.</p>
-
-<p>&mdash;Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux
-cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du
-taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton
-lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te
-le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?</p>
-
-<p>Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des
-perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le
-considéra.</p>
-
-<p>Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant
-par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant
-Antoine.</p>
-
-<p>&mdash;Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec
-vivacité, et un nuage reparût sur son front.</p>
-
-<p>Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de
-l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous
-les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp,
-descendit rapidement avec l'animal.</p>
-
-<p>Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la
-carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce
-qu'elle va faire.</p>
-
-<p>Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant
-s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette
-heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière.
-Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un
-grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.</p>
-
-<p>Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y
-attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se
-remit sur-le-champ.</p>
-
-<p>&mdash;Sac plat! lui cria-t-il en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec
-le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage
-le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le
-regardant avec incrédulité.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se
-convaincre.</p>
-
-<p>Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers
-son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher
-de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait
-sanglante à ses pieds.</p>
-
-<p>Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté,
-il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du
-filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.</p>
-
-<p>Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais
-l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation:
-il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était
-tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le
-saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du
-canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru
-déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa
-autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire
-retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.</p>
-
-<hr />
-
-<p>Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup
-de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse
-qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la
-quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup
-avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée
-de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du
-cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout
-perdu.</p>
-
-<p>L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans
-laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement
-de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et
-monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait
-tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut
-de la dune.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le
-saisissant par le bras,</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La
-mer va venir tout à l'heure.</p>
-
-<p>Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé
-une tombe avec ses doigts.</p>
-
-<p>Le soir suivant, il avait rendu l'âme!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_18" id="Note_1_18"></a><a href="#NoteRef_1_18"><span class="label">[1]</span></a> Terres en friche ou incultes.</p></div>
-
-
-<h5>FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.</h5>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="TYPES_HOLLANDAIS" id="TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></h3>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4><a name="Ia" id="Ia">I</a></h4>
-
-
-<h5>LE BATELIER.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>J'ai si souvent voyagé en <i>trekschnit</i><a name="NoteRef_1_19" id="NoteRef_1_19"></a><a href="#Note_1_19" class="fnanchor">[1]</a> que je suis à même d'écrire
-sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand
-éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte
-<a name="NoteRef_2_20" id="NoteRef_2_20"></a><a href="#Note_2_20" class="fnanchor">[2]</a> mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour
-avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais
-maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement
-en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant
-dans l'air crient à diverses autres le <i>Memento mori</i>, l'affaire prend
-pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer
-le <i>roef</i><a name="NoteRef_3_21" id="NoteRef_3_21"></a><a href="#Note_3_21" class="fnanchor">[3]</a> entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur
-les temps changés. Ce n'est pas tant pour les <i>trekschnits</i> que cela
-me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens
-de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup,
-mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race
-de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais
-ils disparaissent de la terre&mdash;je veux dire des eaux. Respect pour
-eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre
-ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne
-manquera au message, pas un <i>stuiver</i> à l'argent, pas un mot ne sera
-lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble.
-Faites-lui seulement <i>savoir</i> que vous vous fiez à ses soins, et soyez
-aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image
-est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel
-d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux
-entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit
-d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre
-bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux
-<i>compliment</i>, et que <i>toute la famille allait bien</i>, et l'impatience
-d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa
-bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans
-lui dire:&mdash;<i>Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?</i> ou pouvais-tu dans
-sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller
-dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les
-plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta
-barque, quand il était vert<a name="NoteRef_4_22" id="NoteRef_4_22"></a><a href="#Note_4_22" class="fnanchor">[4]</a>, jusqu'à ce que la table d'étudiants sur
-la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le
-félicitais&mdash;que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille
-couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on
-avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le
-<i>trekschnit</i> ne devrait pas être supprimé!</p>
-
-<p>Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui
-savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure
-de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du
-<i>roef</i>, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le
-pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le
-pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit
-d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de
-tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes
-mésaventures à bord du <i>trekschnit.</i> Chacun avait son mérite propre
-dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des
-lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions;
-l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens
-de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième
-parlait de <i>Bonaparte</i>, et combien celui-ci avait dû avoir peur des
-cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un
-ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa
-culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines;
-le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et
-son frère, surnommé <i>le Teigneux</i>, qui n'avait pas toute la dignité de
-l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable,
-et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous
-vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait;
-car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le
-sort qui attend les <i>trekschnits</i> dans l'avenir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le
-<i>roef</i>, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après
-avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans
-le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini,
-batelier?&mdash;Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.&mdash;Mais
-grâces aux chemins de fer.&mdash;Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne
-vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt
-fini d'eux. Mais la nouvelle...&mdash;La demoiselle ne connaissait rien de
-plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait
-pas à l'y faire monter.&mdash;Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans
-doute quelque chose sur le soufflet souterrain?&mdash;Sur le quoi? demanda
-la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?&mdash;Mais le soufflet
-souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix
-rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des
-canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple,
-et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en
-avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez,
-n'est-ce pas?&mdash;La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la
-bouche.&mdash;Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un
-certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres
-les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations.
-Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à
-côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;&mdash;Ici
-le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que
-dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son
-innocence.&mdash;Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous
-recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance.
-Ici la demoiselle ne put se contenir:&mdash;Dans la balance, batelier?
-s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi
-grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?&mdash;Vous
-allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon:
-tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous
-placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous
-voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on
-n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts.
-Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même?
-vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?</p>
-
-<p>À cet appel l'interpellé, qui est domestique du <i>Teigneux</i>, ne répondit
-qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.&mdash;Pierre y
-a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin:
-cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on
-attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait
-froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une
-demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et
-donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin
-de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.</p>
-
-<p>&mdash;Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de
-gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école.
-Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les
-bateliers, à cause du grand air et du vent.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_19" id="Note_1_19"></a><a href="#NoteRef_1_19"><span class="label">[1]</span></a> Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins
-de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en
-Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_20" id="Note_2_20"></a><a href="#NoteRef_2_20"><span class="label">[2]</span></a> Page 66.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_21" id="Note_3_21"></a><a href="#NoteRef_3_21"><span class="label">[3]</span></a> Arrière du <i>trekschnit</i>, et premières places.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_4_22" id="Note_4_22"></a><a href="#NoteRef_4_22"><span class="label">[4]</span></a> On désigne en Hollande par le nom de <i>verts</i>, les
-étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme
-partout, à certaines tribulations et épreuves.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IIa" id="IIa">II</a></h4>
-
-
-<h5>LE DOMESTIQUE DU BATELIER.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>&mdash;Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak
-à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta
-cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire
-fortune en réalisant cette proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se
-mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur!
-Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes
-doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce
-pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.</p>
-
-<p>Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine
-oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18..
-(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une
-petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres
-de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles
-flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité;
-alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée,
-s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Faites monter Kees<a name="NoteRef_1_23" id="NoteRef_1_23"></a><a href="#Note_1_23" class="fnanchor">[1]</a>, dit-il au domestique qui entra.</p>
-
-<p>Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ
-cinquante ans, de taille moyenne.&mdash;Que désire monsieur? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de
-poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la
-plus respectueuse attitude.</p>
-
-<p>&mdash;Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant
-vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...</p>
-
-<p>Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose
-désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci,
-voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en
-ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux
-le plus beau courage du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.</p>
-
-<p>&mdash;Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa
-redingote gris-jaune.</p>
-
-<p>Le bourgmestre prit une prise et dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai attendu l'occasion de le récompenser.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler
-au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,...
-monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien;
-il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une
-petite place facile, une bonne petite place...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur;
-je ne désire nullement charger...</p>
-
-<p>Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place
-il s'agit...</p>
-
-<p>Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec
-majesté:</p>
-
-<p>&mdash;Le bénéfice de domestique à bord du <i>trekscknit</i> de X. Il sera donné
-dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant
-(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut
-m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.</p>
-
-<p>Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait
-d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si
-clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ,
-que Kees jugea prudent de partir.</p>
-
-<p>&mdash;Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en
-rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné
-aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!</p>
-
-<p>Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et
-lui demanda ce qu'il avait.</p>
-
-<p>&mdash;Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux
-roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce
-que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la
-vadrouille<a name="NoteRef_2_24" id="NoteRef_2_24"></a><a href="#Note_2_24" class="fnanchor">[2]</a>, hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt
-fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un
-fossé! C'est magnifique, hein?</p>
-
-<p>La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces
-exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle
-en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais
-avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier,
-un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de
-ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis
-longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux
-pour celui sur qui cela tombe.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer;
-laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier,
-lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne
-maison.</p>
-
-<p>Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui
-arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus
-d'une fois, la main à la barre du gouvernail.</p>
-
-<p>Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours;
-c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre
-du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous
-arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à
-sortir.&mdash;Attends ici un instant, me dit-il.&mdash;Avec la voiture?&mdash;Non,
-dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le
-connais.</p>
-
-<p>C'était en effet mon neveu.&mdash;Que venez-vous faire ici, me dit
-celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais:
-monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette
-plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu
-que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une
-demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de
-clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour;
-on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis
-monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter,
-et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le
-défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais
-celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis
-au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit
-marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser
-des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux
-belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient
-consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique
-du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce
-poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord.
-Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une
-attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je
-vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément
-que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen,
-ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une
-bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans
-la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il
-avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose,
-M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à
-une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir;
-mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de
-batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak
-et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait
-que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers
-sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le
-plus jeune domestique.&mdash;Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans
-les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille
-sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous
-traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte,
-et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais
-elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma
-soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se
-mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que
-moi, s'il plaît à Dieu!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_23" id="Note_1_23"></a><a href="#NoteRef_1_23"><span class="label">[1]</span></a> Abréviation de Corneille.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_24" id="Note_2_24"></a><a href="#NoteRef_2_24"><span class="label">[2]</span></a> Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés
-au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des
-navires pour les nettoyer.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IIIa" id="IIIa">III</a></h4>
-
-
-<h5>LE BARBIER.</h5>
-
-
-<p><i>À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.</i></p>
-
-
-<p>Mon digne collègue,</p>
-
-<p>Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des
-patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle
-année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire
-depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à
-l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale,
-diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse
-échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque
-tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui
-comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la
-dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système,
-et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas
-capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une
-ulcération, de la guérir <i>secundum legum artum</i>, ou de graisser une
-emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait,
-ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une
-compresse.</p>
-
-<p>Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à
-Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était
-une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond
-savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires
-les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous
-sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre
-branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si
-bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment
-amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été
-donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle
-est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans
-les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer
-que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute
-confiance en notre lancette?</p>
-
-<p>Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen
-surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art
-qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant
-de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins,
-nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non
-sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour
-moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne
-vous en naît pas de nouveaux. Hier,&mdash;et cette circonstance même m'a
-porté à vous écrire aujourd'hui,&mdash;hier j'ai perdu mon dernier patient,
-qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large
-instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron
-avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore
-habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable.
-Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible,
-au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche
-chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes
-mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides,
-les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et
-ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que,
-depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur
-barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on
-nomme <i>Jeune-France.</i> Je les vois tous les jours dans les magasins
-d'estampes.</p>
-
-<p>Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition
-pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on
-présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération
-disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à
-laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur
-à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre
-inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes?
-Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent
-pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que
-cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.</p>
-
-<p>Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous
-en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche
-représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur
-bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une
-nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons
-patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi
-dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile
-branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants.
-Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle
-institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas
-graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire
-la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être
-présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment
-ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den
-Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire
-à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion
-de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos
-pères!) se soustrait à la faculté.</p>
-
-<p>Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est
-déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils,
-qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement
-l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de
-cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste
-avec notre inoubliable patron au <i>principium nocentium</i> de l'eau,
-en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi,
-le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu
-de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec
-le misérable <i>sulfatis quinini</i>, seulement et uniquement en lui
-conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la
-fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous
-quitter aussi. Adieu, <i>avicissime collega</i>, mes salutations cordiales à
-madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">Votre affectionné collègue,</p>
-
-<p style="margin-left: 70%; font-size: 0.8em;">JORIS KRASTEM.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Amsterdam, 12 décembre 18...</p>
-
-
-<p style="font-size: 0.8em;"><i>P.S.</i> Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé
-qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre
-magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires
-scientifiques. <i>O tempores! o mora!</i></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IVa" id="IVa">IV</a></h4>
-
-
-<h5>LE COUCHER DE LOUAGE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique<a name="NoteRef_1_25" id="NoteRef_1_25"></a><a href="#Note_1_25" class="fnanchor">[1]</a>; çà
-et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue
-inutile. Tout dort encore dans la <i>Bréestraat.</i> Seules les corneilles
-sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la
-tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les
-clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la
-sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de
-bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes
-savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de
-cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre
-à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les
-cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée.
-C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve:
-sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le
-chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du
-visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et
-enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit
-Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie
-réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.</p>
-
-<p>&mdash;Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort.
-Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien
-que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et
-commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait
-entendre de nouveau son hip! hi!</p>
-
-<p>La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de
-soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une
-jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe
-de chambre écossaise à carreaux.&mdash;Eh! le fou; voilà de l'exactitude,
-gaillard!&mdash;Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de
-l'œil, avez-vous attendu longtemps?</p>
-
-<p>Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur
-l'attelage:&mdash;Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.&mdash;Oui, monsieur,
-ils le désirent de tout cœur.&mdash;Ils n'ont pas un extérieur florissant,
-Gerrit.&mdash;Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont
-solides.&mdash;Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre
-l'autre.&mdash;Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit;
-et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de
-fameux coureurs.</p>
-
-<p>Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville,
-et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de
-l'étudiant à la jeune-france.</p>
-
-<p>&mdash;Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur <i>un tel</i> en franchissant
-d'un pas rapide l'escalier.&mdash;C'est qu'<i>il</i> dit aussi, dit Gerrit en
-montrant son fouet.&mdash;En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en
-boutonnant étroitement son paletot.&mdash;Si nous ne faisons pas le chemin
-en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il
-cligna des yeux.&mdash;Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur
-François, pas même dans le sable, et il prit place.&mdash;Ils devraient être
-morts de honte, reprit Gerrit.&mdash;Fais claquer ton fouet â ébranler la
-rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du
-fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant
-de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux
-de la <i>Bréestraat</i> dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.</p>
-
-<p>On s'arrête pour se rafraîchir à <i>l'Homme savant</i>,&mdash;Vous n'avez pas
-très-bien marché, Gerrit.&mdash;Il faut défaire les jarretières, dit l'homme
-en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et
-se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et
-un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies
-d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux
-prirent leur <i>prandium.</i> Tout est déjà prêt de nouveau.&mdash;Attendez, crie
-François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.&mdash;Les
-lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.&mdash;Soyez-en sûr, dit
-Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande
-gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour
-amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.</p>
-
-<p>On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux
-heures.&mdash;Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire
-avec sa propre montre.&mdash;On a couru trop fort pour pouvoir retenir les
-chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche,
-et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne
-ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que
-c'est un scandale.</p>
-
-<p>On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du
-Sable; Bloemendaal; le sable...</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de
-derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.</p>
-
-<p>Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de
-Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot
-devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté
-net devant la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on
-dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit
-le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil
-répété au garçon d'écurie qui attendait.</p>
-
-<p>Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les
-manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer
-de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.&mdash;Eh bien, Katjen,
-dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu
-rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous
-poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a
-pas encore d'amoureux.&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable
-maritorne; vous avez une femme à la maison.&mdash;Une femme, répondit
-Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant;
-une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments.
-Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me
-souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.</p>
-
-<p>Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.
-<i>Conticuere, rumor,</i> etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire,
-des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants,
-à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et
-s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Gerrit, avez-vous du vin?</p>
-
-<p>&mdash;Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du
-monde, en se versant un verre de bière.</p>
-
-<p>&mdash;Par les dieux! s'écria monsieur <i>un tel</i>, Gerrit n'a pas de vin, et
-courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a
-quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est
-transporté de contentement.</p>
-
-<p>Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un
-veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième
-veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner
-dix <i>stuivers</i> à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.&mdash;J'ai de
-l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain
-qu'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux,
-répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne
-lui convient.</p>
-
-<p>Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon
-d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que
-j'ai abrégé ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa
-casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.&mdash;Une poupée de
-l'homme, André!&mdash;C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous
-traînez toujours à rentrer.&mdash;Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon
-lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.</p>
-
-<hr class="r5" />
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_25" id="Note_1_25"></a><a href="#NoteRef_1_25"><span class="label">[1]</span></a> Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="Va" id="Va">V</a></h4>
-
-
-<h5>LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes
-gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout.
-Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et
-devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les
-champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des
-deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant
-sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais
-taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient
-de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils
-commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses
-désagréments.</p>
-
-<p>&mdash;Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant
-le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette
-diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous
-n'avançons pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
-décoration de la campagne de dix jours<a name="NoteRef_1_26" id="NoteRef_1_26"></a><a href="#Note_1_26" class="fnanchor">[1]</a>, je le connais bien. Voilà
-là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.</p>
-
-<p>&mdash;Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas
-cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste
-église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie
-ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de
-plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle
-nous recevra cordialement.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines
-que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes
-servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et
-dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de
-grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement
-sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse
-quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous
-comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a
-assez d'une fois.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée,
-par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de
-contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille
-de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie
-petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des
-fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands
-yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen,
-qui parle si bien et rit si gracieusement...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle
-est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je
-dis avec le vieux poëme:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.<br />
-</p>
-
-<p>&mdash;Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force
-pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un
-mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces
-moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il
-poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au
-temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour
-qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un,
-c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors
-du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen
-par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener
-avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,&mdash;il y en avait
-même, je crois, qui voulaient l'épouser...</p>
-
-<p>&mdash;Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les
-plaintes de chacun?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop
-honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large
-faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par
-exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant
-la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa
-petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui
-pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne
-qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne
-et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied
-avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept
-hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...</p>
-
-<p>&mdash;Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la
-petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière
-les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts
-pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...</p>
-
-<p>&mdash;Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais
-comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident.
-Et elle parlait beaucoup avec moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais
-tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils
-partageaient avec six ou sept?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue
-parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme
-moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante
-de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs
-douloureusement agacés!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable
-compagnon de voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi.
-Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher
-petit cœur...</p>
-
-<p>&mdash;Toi, par exemple, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard
-était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût
-pleuré au départ de celui-là.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur
-Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.</p>
-
-<p>Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent
-dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage
-de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux
-bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un
-mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses
-épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement
-avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et
-son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des
-voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.</p>
-
-<p>&mdash;Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui
-tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous
-êtes toujours la même.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant
-amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui
-aient jamais brillé entre deux lèvres roses.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux
-chasseurs de Leyde.</p>
-
-<p>Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van...
-der Krop.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_26" id="Note_1_26"></a><a href="#NoteRef_1_26"><span class="label">[1]</span></a> Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se
-termina par la bataille de Louvain.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIa" id="VIa">VI</a></h4>
-
-
-<h5>LE VOITURIER LIMBOURGEOIS</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>&mdash;Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros
-cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire
-quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!</p>
-
-<p>Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que
-fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses
-brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque
-lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement
-que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé
-les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et
-quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère
-à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas
-réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous
-étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos
-finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au
-soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de
-messieurs!</p>
-
-<p>Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval
-à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour
-intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes,
-en s'entretenant continuellement avec le cheval.</p>
-
-<p>&mdash;Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf
-sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu,
-camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat?
-Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il
-bien marcher, etc.</p>
-
-<p>Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était
-brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge
-coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans
-la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour
-il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds
-rouges à l'extrémité du timon.</p>
-
-<p>Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement
-d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité
-possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à
-titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre
-de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis
-que la bête n'est dirigée que par la voix (par <i>hot</i> et par <i>her</i>) et
-par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en
-forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne
-pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez
-encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une
-guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première
-est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont
-les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se
-voit venir à une lieue de distance.</p>
-
-<p>Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre,
-et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues,
-une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur
-laquelle <i>Vlerk</i> et Hildebrand prirent place; les portes de la cour
-furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec
-une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau
-tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son
-cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant
-torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son
-cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit.
-Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre
-expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros
-cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.</p>
-
-<p>&mdash;Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à
-Quaadmechelen, voiturier?</p>
-
-<p>&mdash;Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela
-fait quatre heures et demie avec la charrette.</p>
-
-<p>Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport
-pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose,
-leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je
-puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir
-le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne.
-C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui
-deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a
-rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas
-de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval
-continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause
-de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs
-humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas
-possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je
-suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en
-effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en
-équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce
-mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au
-voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres
-frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il
-conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que
-nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et
-demie, sans souffler, manger du pain et boire.</p>
-
-<p>Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un
-bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la
-campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous.
-Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que
-les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une
-demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui
-était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de
-devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le
-prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand
-il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette
-même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de
-Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main
-de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à
-un Limbourgeois: <i>Ote ton pantalon, car le mien est en pièces.</i> Et si
-votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez
-avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre,
-il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIIa" id="VIIa">VII</a></h4>
-
-
-<h5>LE PÊCHEUR DE MARKEN.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 70%;">
-<i>Ultima Thule.</i><br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est
-invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui
-se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur
-du palais du gouvernement et du <i>Doel</i>, où ils sont fort regardés
-et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un
-juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou
-aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits
-parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change
-chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils
-ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont
-pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche
-à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux
-d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière.
-Ils portent,&mdash;pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,&mdash;des
-pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches
-dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et
-des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre
-un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du
-propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune
-et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à
-larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme
-ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de
-petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux
-rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont
-le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu
-desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont
-de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces
-cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à
-pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem,
-ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice
-nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur
-tête.</p>
-
-<p>Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante
-que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la
-plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au
-milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un
-maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et
-un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas
-l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait
-l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que
-mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est
-préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour,
-ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant
-c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres.
-Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas
-et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple
-peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs,
-les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître
-que les levées du service militaire et la chute des grandes et des
-petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur
-d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint
-dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard
-de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux
-revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon
-religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme
-ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs
-Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours
-avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes
-habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le
-toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de <i>parfait
-amour</i> et de <i>rose sans épines</i>, selon mon bon plaisir; puis l'homme
-du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du <i>vin
-qui crache</i>,&mdash;il désignait ainsi le champagne,&mdash;lorsqu'il avait fait
-son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que
-lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses
-lèvres de bourgmestre.</p>
-
-<p>Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil
-sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur
-lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez
-leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier,
-si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le
-haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées
-d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles
-est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne
-croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les
-bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la
-mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre
-cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné,
-que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante
-renommée <i>Spandonk.</i></p>
-
-<p>Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa
-longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons,
-de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement
-misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à
-en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ
-plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en
-beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs
-cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout
-unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur
-robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec
-des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette
-jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le
-derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes
-de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert,
-ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette
-de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau
-de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les
-échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous
-devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe
-de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un
-nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle
-peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est
-supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de
-Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de
-nourrices.</p>
-
-<p>Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du
-monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus
-plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants,
-et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement
-avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="VIIIa" id="VIIIa">VIII</a></h4>
-
-
-<h5>LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER<a name="NoteRef_1_27" id="NoteRef_1_27"></a><a href="#Note_1_27" class="fnanchor">[1]</a>.</h5>
-
-
-<p>&mdash;Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet
-vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne,
-avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient
-leur repas du matin.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de
-seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine,
-sont happées par le chien de chasse;&mdash;allumez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et
-tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les
-jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Il est en repos, la mère.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.</p>
-
-<p>&mdash;En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des
-perdreaux...</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.</p>
-
-<p>Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat
-pleine du gibier tiré par eux.</p>
-
-<p>&mdash;Les voyez-vous encore? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les
-voit bien.</p>
-
-<p>&mdash;Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de
-l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le
-fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte.
-Et un gros, savez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.</p>
-
-<p>Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de
-seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le
-chasseur et le <i>polsdrager</i> furent improvisés.</p>
-
-<p>Telle est en effet l'histoire de la naissance du <i>polsdrager</i>; mais
-jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son
-existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus
-fidèlement que le <i>polsdrager</i> au chasseur. Il ne quitte pas son
-côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit
-derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse
-en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien
-et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses
-lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites
-épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que
-les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires
-que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux
-bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui
-ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés
-contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux
-qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient
-encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient
-abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette
-du fusil; le <i>polsdrager</i> ne révoque en doute aucun de ces grands
-événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne
-lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement,
-quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il
-tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods.
-Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à
-en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les
-histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait
-communiquer. Si le coup du chasseur porte, le <i>polsdrager</i>, bien qu'il
-n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois
-la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le <i>polsdrager</i>
-affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela
-arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive <i>jamais</i>, affirment
-chasseurs et <i>polsdragers</i>, mais cependant cela pourrait être; après
-une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la
-fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite
-d'une chasse privée&mdash;qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris
-exprès une perche et un <i>polsdrager</i> pour le faire lever... Pouf! les
-cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.</p>
-
-<p>&mdash;Juste quand il se levait, dit le chasseur:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez été vite tout près, dit le <i>polsdrager.</i></p>
-
-<p>&mdash;Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le <i>polsdrager</i>; il
-ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été
-touché.</p>
-
-<p>Le <i>polsdrager</i> parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais
-avec une pleine conviction.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un
-coup sur la nuque, un beau bouquin.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau bouquin, répondit comme un écho le <i>polsdrager.</i></p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce,
-rappelle le chasseur.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est vrai aussi, répond le <i>polsdrager</i>; bien que le chasseur
-n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au
-chien.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse
-du <i>polsdrager</i>, ce n'est pas cela.</p>
-
-<p>&mdash;Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse,
-mais tout à l'heure il s'est levé une hase...</p>
-
-<p>&mdash;Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?</p>
-
-<p>&mdash;Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez
-de plomb. Tu la trouveras demain...</p>
-
-<p>Et le lendemain le <i>polsdrager</i> retourne dans la pièce à la recherche
-du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont
-des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve
-l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion,
-l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur
-dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui
-protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un
-ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_27" id="Note_1_27"></a><a href="#NoteRef_1_27"><span class="label">[1]</span></a> Porteur de perche (à franchir les fossés), mais dont le
-porteur se sert aussi pour faire lever le lièvre.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="IXa" id="IXa">IX</a></h4>
-
-
-<h5>LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p style="margin-left: 55%;">
-Un habitant de Leyde dit une fois à Caron:<br />
-&mdash;Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière!<br />
-Si vous me permettez d'entrer dans votre barque,<br />
-Oh! que ce soit par une nuit sans lune!<br />
-Si je puis de votre barque pêcher a la ligne,<br />
-Vous aurez la moitié de la <i>waterzoot</i><a name="NoteRef_1_28" id="NoteRef_1_28"></a><a href="#Note_1_28" class="fnanchor">[1]</a>.<br />
-Et je vous montrerai ensuite la terre<br />
-Où je trouve mes meilleurs vers.<br />
-<br />
-<i>Almanach des Étudiants</i>, 1836.<br />
-</p>
-<hr class="r5" />
-<p>L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre.
-C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson.
-C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi
-la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais
-par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte
-de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de
-Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout
-vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret
-<a name="NoteRef_2_29" id="NoteRef_2_29"></a><a href="#Note_2_29" class="fnanchor">[2]</a>. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez
-pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la
-ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un
-cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite,
-et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez
-Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants
-de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper
-devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez
-à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever
-de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous
-prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de
-cette eau poissonneuse.</p>
-
-<p>Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter
-un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable.
-Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me
-demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une
-paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il
-est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et
-la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est
-pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par
-jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que
-vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela
-n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton,
-le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une
-ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce
-coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour
-lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est
-même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les
-ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de
-cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.&mdash;Un pêcheur à la
-ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une
-consolation:&mdash;C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il
-l'entendre répondre.</p>
-
-<p>Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour
-commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la
-cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me
-suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez!
-Que voyez-vous?&mdash;Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors
-du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.&mdash;Très-bien; ils sont
-composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens
-pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à
-la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?&mdash;Yes, ce <i>fallow</i> avec
-un bonnet de nuit et une veste de duffet!&mdash;Lui-même. C'est le pêcheur
-à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que
-dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de
-Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion
-de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une
-corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et
-graisseuse.&mdash;C'est cela, ce sont des vers de terre, <i>Sir!</i> rien que des
-vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes
-jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils
-sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la
-queue en dehors.</p>
-
-<p>Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une
-sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en
-corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne,
-et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le <i>Penëraar</i>
-<a name="NoteRef_3_30" id="NoteRef_3_30"></a><a href="#Note_3_30" class="fnanchor">[3]</a>. Horrible, horrible, mort horrible!&mdash;Pas du tout, dira cet homme,
-si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les
-anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien
-qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.&mdash;Le plat langage
-leydois est très-laid et celui du <i>Penëraar</i> est le plus plat.</p>
-
-<p>Lorsqu'il n'y a pas de lune, le <i>Penëraar</i> sort à la tombée de la nuit,
-avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le
-joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de
-duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans
-sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière
-il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de
-Leyde atteste que le <i>Penëraar</i> en question n'est pas un vaurien, et ne
-volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près
-d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le
-rendez-vous promis, il trouve un autre <i>Penëraar</i>, et après avoir pris
-pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur
-barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et
-avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et
-fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile
-est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent
-et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir
-doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que
-l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,&mdash;et
-chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du <i>Penëraar</i>, non
-quand son <i>cœur</i>, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne,
-et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée,
-la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les
-<i>Penëraars</i> voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde
-et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà
-capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.</p>
-
-<p>&mdash;Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié,
-madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain.
-Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises
-de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit
-pot à feu, du sel et une pelle pour faire des <i>koeken.</i> L'anguille
-est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée
-par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis
-que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre
-elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses
-au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux
-domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope
-avec l'apostrophe de <i>Fainéant</i>, petit nom d'amour que ces tendres
-femmes ont imaginé pour leurs époux.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Fainéant</i>, disent leurs lèvres de rose, <i>fainéant</i>, tu reviens
-encore de ta barque où on fait si bonne chère? (<i>smulschoit.</i>)</p>
-
-<p>Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_28" id="Note_1_28"></a><a href="#NoteRef_1_28"><span class="label">[1]</span></a> Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement
-d'anguilles.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_29" id="Note_2_29"></a><a href="#NoteRef_2_29"><span class="label">[2]</span></a> Sorte de filet carré pour pêcher dans les rivières.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_3_30" id="Note_3_30"></a><a href="#NoteRef_3_30"><span class="label">[3]</span></a> De <i>peuren</i>, pécher a la ligne.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="Xa" id="Xa">X</a></h4>
-
-
-<h5>LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite.
-Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein
-d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui,
-lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de
-corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure
-qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre.
-Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni,
-avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son
-doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté,
-un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande
-du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice
-et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne
-ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une
-boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille
-d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les
-termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes,
-et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de
-soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite
-et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que
-ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est
-un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une
-excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme
-une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose
-des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante
-partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux.
-Toutes les paysannes portent ce petit tour,&mdash;c'est-à-dire une petite
-boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est
-en horreur parmi elles.</p>
-
-<p>Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne
-extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.</p>
-
-<p>La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans
-l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque
-ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte
-de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte
-peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une
-excellente faiseuse de fromage,&mdash;mais un homme doit risquer quelque
-chose&mdash;et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal
-au hasard.</p>
-
-<p>La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de <i>faire du
-fromage, faire du fromage</i> et toujours faire du fromage; il faut sans
-cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après
-le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon,
-sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de
-besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants.
-Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le
-premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les <i>voisins</i>
-et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de
-sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de
-nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du
-fromage.</p>
-
-<p>Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez
-dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et
-de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne
-tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et
-rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans
-recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu
-de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue
-file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la
-longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont
-tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant
-y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures.
-Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces
-mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la
-gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait.
-Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse,
-les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et
-sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le
-cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir
-librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé
-la présure&mdash;le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est
-tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau
-à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais
-ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier
-et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour
-manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage
-est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive
-dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins
-de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un
-chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant,
-des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de
-derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et,
-animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre,
-la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs
-doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la
-fenêtre où le soleil luit.</p>
-
-<p>Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée,
-a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais
-querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les
-fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années,
-elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec
-le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup
-d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait
-la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela
-pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle
-déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée
-qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette
-déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André,
-elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur
-lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils
-aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari,
-mais parce que la métairie doit avoir un métayer.</p>
-
-<p>La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent
-est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici
-l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:</p>
-
-<p>&mdash;Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que
-c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens,
-bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions
-convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était
-parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu
-parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le
-samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième,
-voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne
-pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne
-réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus
-l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai,
-et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle
-n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le
-même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes
-blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard.
-J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je
-n'en connais pas de meilleure.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIa" id="XIa">XI</a></h4>
-
-
-<h5>LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les
-soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord,
-ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont
-envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les
-rues qui aboutissent à une porte, et surtout la <i>digue</i>, vaste place
-à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et
-vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de
-fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries
-sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes
-les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des
-barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez
-le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie,
-chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire,
-l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants
-des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan.
-L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend
-le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre
-prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade
-que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres
-jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville
-semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la
-magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier
-chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une
-cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce
-sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à
-beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées
-ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à
-la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les
-lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est
-remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues
-lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans
-celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se
-frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.</p>
-
-<p>Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de
-petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des
-toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce
-que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette
-heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut
-ni ne peut plus reprendre son fromage. Il <i>doit</i> le vendre de même
-que les marchands de première main <i>doivent</i> l'acheter. Faire le plus
-haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement
-stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend
-excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle
-se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme
-si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées
-qu'il faut du sang versé.&mdash;Puis viennent les porteurs de fromage avec
-leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans
-leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit
-être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.</p>
-
-<p>C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du
-nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre
-les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester
-tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir
-si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage.
-Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le
-dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a
-été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et
-les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la
-kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme
-aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup
-d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse
-1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse
-sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par
-tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de
-paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre,
-et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux,
-et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années;
-et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration
-sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables
-farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,&mdash;à
-cause de la brièveté du temps,&mdash;épargnées par le propriétaire foncier,
-pour valider ses comptes.</p>
-
-<p>Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu
-ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire
-d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les
-yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous
-les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de
-tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent,
-est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est
-fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun
-avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les
-porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La
-culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les
-confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers,
-fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns
-qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur
-écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan
-m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous
-connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet
-en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon,
-pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de
-vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau
-entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la
-soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les
-yeux ou vers la nuque.&mdash;Il y a dix à parier contre un que le vieux est
-un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide,
-soupçonneux.</p>
-
-<p>Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la
-Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand
-de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives
-que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds:
-il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière?
-Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce
-un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il
-honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il
-aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse
-de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines,
-et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux?
-Il va régulièrement à l'église.</p>
-
-<p>Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant,
-dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans
-que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres
-domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son
-cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune
-pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il
-va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante
-de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée,
-et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement
-le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas
-pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Greffer des pommiers, cueillir des poires,<br />
-Faire la moisson et le foin,<br />
-Entasser dans la grange les fruits des champs,<br />
-Presser les pis, tondre les moutons,<br />
-</p>
-
-<p>et bien d'autres choses encore!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="XIIa" id="XIIa">XII</a></h4>
-
-<h5>LA GARDE.</h5>
-<hr class="r5" />
-
-<p>Le nom de la garde (<i>baker</i>) est une preuve évidente (bien que le
-peuple dise <i>baakster</i>), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas
-avoir d'accès aux <i>étoiles</i> (<i>ster</i>) pour faire connaître le titulaire
-d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi <i>féminin</i>, et s'il ne
-l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes
-a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de
-l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient
-au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille
-pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous
-autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance,
-nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je
-n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer
-quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas
-d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il
-<i>gardé</i>, monsieur? Un homme aurait-il pu vous <i>garder?</i> Loin de là. Le
-soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux
-seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des
-bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui
-ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers
-le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!&mdash;dont vous aviez besoin
-au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de
-ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort,
-que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de
-bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce
-soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon
-une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes
-pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et
-gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses
-yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si
-compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre
-vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous
-portiez encore bien moins des lunettes.</p>
-
-<p>Le nom de <i>baker</i> vient de <i>baken</i>, chauffer, choyer. Avoir eu une
-<i>baker</i>, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé
-et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur
-jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode
-laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige,
-au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous
-envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage
-restaient seuls visibles,&mdash;et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour
-faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient:
-Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe
-eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous
-votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement
-et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est
-possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père.
-Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps,
-et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous:
-les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment
-plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous?
-Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.</p>
-
-<p>Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures
-anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la
-femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la
-main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu.
-Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère
-encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme
-elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né
-était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait
-mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous
-sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un
-étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec
-tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami
-de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a
-récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance.
-J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement
-ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de
-votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.</p>
-
-<p>Puisque le moment arrive où vous direz:&mdash;O ma <i>Baakster</i>, dite <i>Baker!</i>
-vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à
-votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout
-le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous
-faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes
-et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable.
-Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et
-vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de
-médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous
-donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans
-toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a
-toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance
-envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai
-la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs
-gardes...</p>
-
-<p>Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté
-par un maître de gymnastique.</p>
-
-<p>Ce morceau semble ne parler que des bonnes <i>bakers.</i></p>
-
-<p>Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un
-mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle
-garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 70%">1840.</p>
-
-<p>FIN DES TYPES HOLLANDAIS,</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="EPILOGUE" id="EPILOGUE">ÉPILOGUE</a></h3>
-
-<h5>ET</h5>
-
-<h4>DÉDICACE À UN AMI</h4>
-<hr class="r5" />
-
-<h4>PREMIÈRE ÉDITION.</h4>
-<hr class="r5" />
-
-
-<p>Mon excellent ami!</p>
-
-<p>Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y
-manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le
-monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel
-ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais
-contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme
-je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien
-renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes
-attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui
-me..., j'aurais pu dire,&mdash;ils devront <i>conspuer.</i> C'est un mot solennel
-et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille
-chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques.
-Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été
-mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et
-comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de
-fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour
-cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable
-maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire
-dans le voisinage de ton nom?</p>
-
-<p>Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des
-heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades
-et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où
-un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos.
-Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont
-être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme
-tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et
-d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y
-retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix.
-Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades
-doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de
-nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.</p>
-
-<p>Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont
-deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret,
-ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de
-plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le
-bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle <i>Jaap</i>
-ou <i>Hildebrand?</i></p>
-
-<p>Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était
-très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une
-seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût
-pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la <i>Camera obscura</i>,
-et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre
-avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant<a name="NoteRef_1_31" id="NoteRef_1_31"></a><a href="#Note_1_31" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre
-quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle.
-Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose
-d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui
-ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus
-naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés,
-et demande pardon pour les fautes d'impression<a name="NoteRef_2_32" id="NoteRef_2_32"></a><a href="#Note_2_32" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il
-y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela
-est-il possible?), <i>onverschilligst</i> (le plus indifférent), au lieu
-de <i>onbillykst</i> (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des
-centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai
-pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la
-page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler
-d'une paysanne <i>skalksche</i> (rusée), que de dire une paysanne <i>geksche</i>
-(folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait <i>sckalks</i>, que; Elle
-riait <i>mals</i>, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la
-page 160, regarder <i>schalk.</i> Alors vint le compositeur, il secoua la
-tête et mit <i>schalks.</i> J'intervins et me fâchai contre le compositeur,
-j'enlevai l'<i>s</i>, et je mis à côté le <i>deleatur</i>; je reçus une épreuve,
-j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main
-se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je
-n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de
-mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit
-devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à
-cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens
-écrivains.</p>
-
-<p>Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page
-101, il y a <i>bragt</i> au lieu de <i>bracht.</i> Cela vient de la prétention
-d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous
-en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle
-d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun.
-Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux
-autres: <i>Hanc veniam petimusque damusque vicissim.</i></p>
-
-<p>Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre,
-et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence
-d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la
-dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque
-chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira
-à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein
-d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se
-renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du
-ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on
-se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait,
-et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans
-affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!</p>
-
-<p>J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais
-il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la
-dernière page, ce qui revient presque au même!</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_31" id="Note_1_31"></a><a href="#NoteRef_1_31"><span class="label">[1]</span></a> Voir cette citation dans l'introduction.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_2_32" id="Note_2_32"></a><a href="#NoteRef_2_32"><span class="label">[2]</span></a> Je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens qui se
-plaindront de ce qu'il n'y a pas assez, d'accents circonflexes et de
-commas dans mon livre. J'avais songé à placer ici comme conclusion
-toute une page de ces signes, afin qu'on pût les distribuer sur les
-diverses pages à son gré; mais j'ai réfléchi, et en dernière analyse
-j'ai craint que cela ne fût trop joli.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="DEUXIEME_EDITION" id="DEUXIEME_EDITION">DEUXIÈME ÉDITION</a></h4>
-
-<p>Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.</p>
-
-<p>On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel
-j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes
-d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des
-personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction
-que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su
-nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir
-posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que,
-dans ce bas monde, tant de <i>nurks</i> et de <i>stastok</i> exhibassent leurs
-aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les
-montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon
-public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les
-paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en
-conscience que ma <i>Chambre obscure</i> est toujours placée sans intention
-malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime
-jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon
-indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg,
-ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux
-qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident
-pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits
-tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux
-vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a
-été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos
-propres changements.</p>
-
-<p>Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que
-je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au <i>Mouchoir
-bigarré</i> de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé
-un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les
-acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du
-professeur Vrolyk, à propos d'<i>Une Ménagerie</i> (bien que ce dernier
-morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation,
-sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.</p>
-
-<p>Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au
-public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant
-d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait
-étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre;
-attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la
-<i>Chambre obscure</i>, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la
-dédicace de ce volume.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES" id="ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.</a></h4>
-
-
-<p>Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles <i>représentations</i>
-promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la
-promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la <i>Camera
-obscura</i>, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre
-aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'<i>incipere
-ludum</i> était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux
-employer mon instrument.</p>
-
-<p>Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou
-rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons
-services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter
-l'adage: <i>Non lusisse pudet.</i></p>
-
-<p>Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une
-nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le
-désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce
-qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur
-devait-il refuser? C'eût été vraiment le <i>lusisse pudet.</i></p>
-
-<p>Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou
-moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont
-toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a
-beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant
-pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais
-autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais
-je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. <i>Il faut juger les
-écrits d'après leur date</i>; c'est toujours une excellente maxime. Si en
-ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je
-croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de
-plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance
-des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais
-impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années
-inutilement.</p>
-
-<p>Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième
-fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait
-passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant
-pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est
-connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle
-a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en
-nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre
-joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait
-pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi
-des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos
-jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse
-nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en
-a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir,
-un cœur <i>auquel rien d'humain n'est étranger</i>, et qui ne reste pas non
-plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps
-de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons
-de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime.
-Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous
-leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la
-question n'est plus de <i>jouer</i>, mais bien de <i>redevenir enfants.</i> Et
-celui-là seulement est un <i>enfant</i>, dans lequel la force, la sagesse et
-la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!</p>
-
-
-<h4>FIN.</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h5><a id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h5>
-
-
-<p style="margin-left: 20%;"><a href="#AVANT-PROPOS">Avant-Propos</a></p>
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#LA_CHAMBRE_OBSCURE">LA CHAMBRE OBSCURE</a></span></th></tr>
-<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#I">Les petits garçons</a></td></tr>
-<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#II">Malheurs d'enfants</a></td></tr>
-<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#III">Une ménagerie</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IV">Un homme désagréable dans le bois de Haarlem</a></td></tr>
-<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#V">Humoristes</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VI">Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur</a><br />
-<a href="#VI">et le chemin de fer</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VII">Jouissance des plaisirs</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIII">Les amis éloignés</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IX">L'hiver à la campagne</a></td></tr>
-<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#X">Le progrès</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XI">L'eau</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XII">Enterrer!</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XIII.</td><td align="left"><a href="#XIII">Une exposition de tableaux</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XIV.</td><td align="left"><a href="#XIV">Le vent</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XV.</td><td align="left"><a href="#XV">Réponse à une lettre de Paris</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XVI.</td><td align="left"><a href="#XVI">Antoine le chasseur</a></td></tr>
-<tr><th align="left"><span style="font-size: 0.8em; margin-top: 2em;"><a href="#TYPES_HOLLANDAIS">TYPES HOLLANDAIS.</a></span></th></tr>
-<tr><td align="right">I.</td><td align="left"><a href="#Ia">Le batelier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">II.</td><td align="left"><a href="#IIa">Le domestique du batelier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">III.</td><td align="left"><a href="#IIIa">Le barbier</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IV.</td><td align="left"><a href="#IVa">Le cocher de louage</a></td></tr>
-<tr><td align="right">V.</td><td align="left"><a href="#Va">La jeune fille du Brabant du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VI.</td><td align="left"><a href="#VIa">Le voiturier limbourgeois</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VII.</td><td align="left"><a href="#VIIa">Le pêcheur de Marken</a></td></tr>
-<tr><td align="right">VIII.</td><td align="left"><a href="#VIIIa">Le chasseur et le polsdrager</a></td></tr>
-<tr><td align="right">IX.</td><td align="left"><a href="#IXa">Le pêcheur à la ligne de Leyde</a></td></tr>
-<tr><td align="right">X.</td><td align="left"><a href="#Xa">La paysanne de la Hollande du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XI.</td><td align="left"><a href="#XIa">Le paysan de la Hollande du nord</a></td></tr>
-<tr><td align="right">XII.</td><td align="left"><a href="#XIIa">La garde</a></td></tr>
-</table>
-<p style="margin-left: 20%;">
-<a href="#EPILOGUE">Épilogue et dédicace à un ami</a><br />
-<a href="#DEUXIEME_EDITION">Deuxième édition</a><br />
-<a href="#ANNEXE_A_LA_TROISIEME_EDITION_POUR_FAIRE_SUITE_AUX_PIEGES_PRECEDENTES">Annexé à la troisième édition pour faire suite aux pièces précédentes.</a>
-</p>
-
-<h5>FIN DE LA TABLE.</h5>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La chambre obscure, by Nicolaas Beets
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHAMBRE OBSCURE ***
-
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